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CHAPITRE IV

JACQUES BROQUANT

Ses Mémoires. — Son enfance. — Premières croisières. — Péripéties de la course. — Entrevue avec Napoléon I". — Broquant pris par les Anu-lais. — Les pontons. — Loges maçonniques parmi les prisonniers. — Tentatives d'évasion. — Retour en France. — Ses dernières années.

« Jacques Broquant, chevalier de la Lég-ion d'honneur, ex-maîlre de port à Boulog-ne-sur-mer, membre de la commission d'enquête pour travaux publics au Porlel, membre de la commissionadministrative des filets de pêche, ancien trésorier des souscriptions faites pour les familles de marins naufragés, nommé aspirant de marine par l'amiral Latouche- Tréville avec mission de faire un rapport sur le nombre de navires de guerre ennemis qu'il rencontrerait dans ses croisières des mers du Nord, agent de la commission sanitaire pendant la durée du choléra, membre de la loge le Grand Orient, laisse ses Mémoires comme le plus glorieux souvenir de ses travaux à ses enfants ; ils sont pour ces derniers la partie la plus précieuse du patrimoine de leur vénérable père. »

Ainsi s'exprime, vers la fin de sa vie, celui qui fut, avec J.-O. Fourmentin, dit le baron de Bucaille, l'un

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des plus célèbres capitaines de corsaires boulonnais pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire.

Ces Mémoires sont contenus dans un simple cahier cartonné que nous aurions souhaité plus copieux. Tels qu'ils sont, ils présentent un vif intérêt : ils constituent un document précis et consciencieux, qui, joint aux autres papiers de famille, nous a permis de restituer la figure de Jacques Broquant.

C'est un marin de vieille souche boulonnaise, descendant de toute une lignée de pêcheurs. En i6i3, Nicolas Broquant (nous respectons les variations de l'orthographe du nom) acquitte les droits de bourgeoisie. Sur le rôle de 1671, trois Brocan figurent au titre de marins : François, Pierre et Jean. Ce dernier meurt en 1787, à l'âge de 94 ans. Le fait est à signaler, car une Brocan, née en 1698, meurt le 25 octobre 1708, à l'âge de 1 13 ans, et nous verrons que la longévité est une des caractéristiques de la famille. Jacques et Thomas Brocquant sont matelots en 1706 et 1707, et en septembre 1707 Adrien Broquant, fait prisonnier par un navire hollandais et conduit à Douvres, est repris en route par une frégate de Dunkerque.

Robert Brocand, patron de pêche, qui fut à plusieurs reprises garde-juré et syndic de pêche à Boulogne (1751 à 1760), époux de Jeanne Palette, eut un fils, Jacques Brocand, né le 3 novembre i74ij qui fut marin comme ses ascendants, devint officier de port, et épousa Antoinette Dousseville, dont il eut quatre garçons et une fille. L'aîné de ces enfants est Jacques Broquant, le corsaire, né le 19 novembre 1771.

Dès ses dix ans sonnés, son père l'embarque comme mousse à bord d'un bateau pêcheur. La rude existence qu'il mène développe rapidement son tempé-

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rament robuste. Tout jeune encore, il est de haute stature. A vingt ans, c'est un homme fait, et les armateurs l'ont déjà remarqué,

11 s'embarque pour la première fois comme corsaire en Tan V, à bord du Sauvage, commandé par le capitaine Pollet, Il a le grade de lieutenant. D'emblée, Pollet apprécie tellement ses services qu'il lui abandonne deux de ses parts de prises tout le temps que Broquant naviguera en sa compagnie. Et lorsque Pollet doit prendre le commandement d'un autre corsaire et abandonner son équipage, il se fait donner par son lieutenant sa parole de retourner en croisière avec lui.

Plusieurs armateurs demandent à Broquant de prendre le commandement en chef d'un de leurs navires : il refuse pour suivre Pollet, auquel il a engagé sa parole.

Tous deux s'embarquent donc. Ils s'emparent d'abord d'un gros navire anglais qui voyageait sous pavillon américain ; mais la supercherie est vite découverte, et le navire conduit à Dieppe ; puis ils prennent deux galiotes, deux bricks et plusieurs autres bâtiments, parmi lesquels une lettre de marque armée de canons de gros calibre. La plus forte prise fut ramenée à Dieppe par le capitaine Delattre.

La croisière finie, Broquant ayant tenu parole, se trouve désormais libre de ses actions. Il prend le commandement des Cinq Amis.

Tels sont ses plus anciens souvenirs, un peu lointains, puisqu'il les dicte à un âge très avancé, h^ Registre aux causes du Tribunal de commerce de Boulogne, et les dossiers de liquidation de prise, permettent de les compléter et de les préciser.

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Bloquant fit bien, comme il le dit, deux courses avec J.-B. Pollet, mais toutes deux à bord du Saiiva(je, la première en qualité de capitaine de prises, la seconde en qualité de deuxième lieutenant.

Du Sauvage, il passe comme second à bord du Furet, commandé par Routtier, puis par Robinson. En Fructidor an VII, il succède lui-même à Robinson, quitte Boulogne le 9 de ce mois, et croise jusqu'au 10 Vendémiaire an VIII, Son premier lieutenant est François Beauvois, son deuxième capitaine Jacques- Antoine Altazin, son lieutenant Boquet, et son officier de santé, Halgouët.

Pendant cette croisière, il s'empare du Spark, contenant une cargaison de charbon de terre et de barriques de rhum, vendue 106. ig5 fr. 19, puis du Beaujolij et de U Albion d8Newhaven,etavec le Furet n°3 commandé par Jean-Augustin Huret, delà Bonne Intention. La vente de ce dernier navire rapporte 5.071 fr. 5o; Broquant reçoit vingt parts, faisant au total 2.o83 fr. 69^ et Huret dix-neuf parts et demie, faisant 2.048 fr. 98.

Le jour même de son retour à Calais, le Furet est désarmé et peu après vendu 10. 552 fr. 5o (27 Nivôse an Vill).

Les armateurs Sannier-Ducrocq et Trudin confient la même année à Broquant le corsaire les Cinq Amis^ de 90 tonneaux, second J.-A. Altazin, lieutenant P.- F. Beauvois, avec quarante- huit hommes d'équipage. L'armement est sérieux: un obusier, unecouleuvrine, six canons de trois, six de un, quatre pierriers, quarante fusils, quatre espingoles, vingt-cinq paires de pistolets et trente sabres. Ajoutez une longue- vue qui coûte trois cents francs, et un sifflet du prix de 4o fr.

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La première course des Cinq Amis va du 5 Brumaire au I" Pluviôse an VIII ; on y fait une prise, l'Union, qui produit 25.655 fr, 29. La deuxième course va du 3 Germinal au i^"" Floréal, et rapporte une prise, le Hope, capitaine Richard Becker, conduite à Calais et vendue 6.951 francs.

Ici se place le récit d'une aventure que les Mémoires de Broquant relatent tout au long ; elle termina la première course des Cinq Amis :

Nousparlîmes de Calais Je i'^'" janvier 1800, avec le capitaine Hède qui commandait le Poisson Volant. Nous fîmes route sur la pointe des feux. Le vent passe au sud, et nous nous nous dirigeons en aval. Le capitaine Hède me dit qu'il allait faire route pour Dieppe, et me demande si je suis d'avis de suivre ses intentions ; je lui dis que oui.

Je regarde avec la long-ue-vue sous le vent à nous, et j'aperçois un grand navire que je prends de suite pour un navire marchand.

Je fis mettre la long-ue-vue en bas et je dis à l'équipage de se préparer à l'abordage, en faisant route sur lui. Un instant après un de mes officiers me fait observer que l'un des deux est bien espalmé^ mais qu'il n'en avait vu qu'un, parce que le deuxième était caché par le premier. Sur cette observation qui m'est faite, je redemande une longue -vue, et j'aperçois un navire armé qui faisait route sur moi. Je fis virer de bord tout de suite, mais je n'ai pas eu le temps de changer mes voiles qu'il vint m'aborder. En m'envojant sabordée, il cassa mon beaupré qui s'allongea le long du bord ; alors il mit en travers et envoya son canot pour m'amariner.

En voyant cela, je passe devant et je demande une hache, ensuite, je me mets en croix sur le plat-bord, et je coupai le reste du beaupré qui tenait encore dans le collier.

Ce travail me fatigua tellement que je demandai un

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homme pour me remplacer ; aussitôt, le maître charpentier, Pierre-Marie, se présente, et me demande à continuer la besog-ne. Mais exaspéré et emporté par un mouvement de colère, je finis moi-même la besog-ne en frappant rudement quelques coups.

Un de mes officiers vient me prévenir qu'un canot est bientôt à bord pour nous amariner. Je donne des ordres de hisser toutes les voiles tout de suite, et de couper tout ce qui tenait encore au beaupré, et que le canot me regardait. Je passe derrière et j'ouvre le coffre aux armes. Je prends une brassée de fusils par les canons, et tout pêle-mêle ; et un bonheur providentiel a voulu qu'aucun ne partît, malg'ré tous les obstacles que les batteries ont rencontrés au coffre aux armes, au capot de chambre et partout.

J'avais réfléchi d'après ses manœuvres qu'il devait virer de bord ou faire venir vent arrière pour nous attraper. Ma réflexion se réalisa : il nous chassa, mais je pris la barre, où je restai cinq heures et demie. Il a toujours tiré sur nous: c'est ce qui a ralenti sa marche.

Vers I [ heures et demie environ, un boulet coupa notre g-rand mât presque entièrement ; un tiers tenait encore. Je fis raidir les haubans; et ce même boulet nous tua trois hommes et en blessa un quatrième. Nous courions toujours le même bord. J'avais eu le haut de l'oreille emporté par un boulet, ce qui m'occasionna une grande perte de sanget qui m'affaiblit beaucoup.

Mon maître d'armes, Jean-Louis Lardez, me banda la tête pour arrêter le sang-.

Le navire armé finit par se lasser et cessa de tirer pour pouvoir nous attraper par l'autre bord.

En effet, quand il vint sous nos loffs, il vira de bord. Le temps était tout à fait noir dans le Nord. Nous eûmes cru qu'il nous eût emporté du vent, mais non : il passa cependant bien proche de nous en nous envoyant sa volée.

Je dis à mes officiers que nous allions virer de bord

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aussitôt qu'il serait passé. Nous ne perdîmes pas de temps et vite, nous fîmes virer de bord.

En amenant les voiles pour les chang-er, un cri retentit devant : « Nous sommes perdus ! » EflFectivement, nous étions percés à l'eau sans le savoir. Le boulet qui avait coupé notre mât avait passé dans le pont du corsaire et rencontré un abaut de cintre, qu'il a ouvert : aussitôt l'eau entra à flots.

Mon second vint me trouver à la barre. Il m'embrasse en me disant :

— Nous sommes perdus !

Surpris d'uu si grand malheur, je saute par devant. La misaine était restée à moitié amenée. Aussitôt, je donne l'ordre aux équipages d'amener des barils vite, yiïe, qu'autrement nous étions perdus. Je fais sauter dans la chambre un homme pour prendre deux matelas dans la cabine. Je les fais amarrer en travers, et pour encourag-ermes hommes, je leur dis que je donnais deux parts de prise pour plong-er dans la cale, pour attraper les bouts des cordag'es qu'on envoyait du dehors pour serrer les deux matelas dans le trou de la cintre et un trésillon que je fis faire au-dedans pour approcher le bout de la cintre. Après que j'eus quitté la barre, mon second poussa pour faire venir vent arrière, et la misaine, ayant été décrochée du croc d'en bas, était partie à la dérive en pavillon, de manière que par ce moyenlà nous allions à l'opposé et vers le Nord.

En voyant nos manœuvres lentes, il vira de bord et tint le vent ; de cette manière il s'écartait de nous, et il nous perdit bientôt de vue. Il louvoya long-temps pour nous chercher où nous étions, à l'abri dans l'obscurité. Je fis sonder parce que je croyais être près des bancs de Dunkerque. Nous sondons six brasses d'eau : je fis mouiller de suite. Les moyens que nous avions employés ontarrété l'eau en grande partie. Alors je fis placer les sacs de lest à l'opposé, ce qui mit la voie d'eau en dehors. Je dis de prendre un petit foc de grosse toile et de le clouer le long- du bord

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pour boucher tout à fait la voie d'eau ; je comptai eu avoir à peu près pour cinq à six minutes.

Gomme j'avais perdu une grande quantité de sang-, j'étais tellement faible que je ne pouvais plus y tenir.

Je me lis descendre, étant certain qu'il n'y avait plus de danger. Je les priai de me laisser pendant les quelques minutes employées à clouer le petit foc. Sitôt que je fus descendu, le grand mât est tombé. Les officiers sont venus me demander ce que je voulais en faire ; je leur dis de couper tout et do laisser tout aller à la dérive. Peu après, on vint m'avertir que le foc était cloué. Alors je demandai l'assistance de deux ou trois hommes pour m'aider à monter ; alors étant sur le pont, je vis que le vent était passé au Sud-Est et de neige. Je fis appareiller de suite toutes les voiles qui nous restaient ; ensuite, nous courûmes à terre.

Nous allâmes à peu près à Gravelines ; de là, nous fîmes route vers Calais. Le vent était passé à l'ouest, et gros vent; les pilotes de Calais ne sont pas venus à bord. Nous continuâmes notre route pour Boulogne, où nous arrivâmes sans éprouver d'autre accident que la perte de deux hommes morts à la suite des blessures qu'ils avaient reçues et qu'on avait négligées. Les hommes n'ont pas été soignés comme ils auraient dû l'être, parce que le médecin avait manqué le bord.

Si Broquant se montrait énergique et audacieux dans l'action, il n'en était pas moins foncièrement bon; suivant l'expression alors en vog'ue, il avait « l'àme sensible ». Il se piquait d'observer la trêve pécheresse. Le sous-commissaire de la marine eut l'occasion de signaler le fait au commissaire principal, chargé du service des ports ressortissant à l'arrondissement de Dunkerque; il reçut la réponse suivante à la date du 4 Prairial an VIII : « J'ai vu, par votre lettre du I"" de ce mois, la conduite qu'a tenue le capi-

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laine Broquant envers des pêcheurs anglais. Puissions-nous ne pas espérer en vain qu'elle contribuera à ce que les croiseurs ennemis en useront de même à l'égard des pêcheurs français. Veuillez transmettre au capitaine Broquant le témoignage de ma satisfaction. »

Le 3 Floréal précédent, Broquant avait pris le commandement du Cygne, portant cinquante hommes d'équipage, presque tous Boulonnais. Sa croisière dura jusqu'au 23 Prairial et fut servie par la malchance: elle se chiffra par un déficit de 1 5.656 fr. [\i.

Il se repose alors durantla belle saison — lamortesaison pour les corsaires — et reprend la mer le 2 0 Fructidor, à bord de la Boulonnaise, que lui a confiée l'armateur Moleux-Crouy. Ce lougre porte quarante-trois hommes d'équipage , auxquels huit autres furent adjoints par la suite. Au cours d'une première croisière, Broquant prend la Marie, capitaine John Hagg, cargaison de planches de chêne, vendue 34-6o6 fr. 68; le Hope, capiiaine James Mier, vendu 5. 117 fr. 8o; tous deux conduits à Calais; et la Sara/i, brick armé en guerre, qui lui fut reprise par un cutter britannique. Dans l'action, quatre hommes del'équipage furentblessés et moururent peu après; Broquant regagna le port de Boulogne où l'on procéda à leur enterrement ; l'un d'eux avait eu le temps de tester en faveur d'un de ses camarades de bord(i). L'équipage de prise, comprenant huit hommes, eut la chanced'être renvoyéà Dieppe le 27 Fructidor suivant sur un canot de la Sarah,doni\es armateurs tirèrent encore 100 fr. La Boulonnaise désarma

{i; Procès-verbal da juge de paix, A. C

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le i»*" brumaire an IX. Elle reprit la mer du 6 Frimaire au i6 Ventôse, et s'empara du Hope, capitaine Barnabe Rey, cargaison de suif, salpêtre, fer, sucre, bois de campêche, poivre, raisins de corinthe, vendue 187.686 fr. 83, et du Neptune, capitaine Henry Hall, cargaison de fer blanc, vendue 72.472 fr. 85. Cette fois, Broquant n'avait pas perdu son temps, ni les armateurs leur argent.

Il commande ensuite le Petit Requin (le détail de ses courses n'a pas été conservé) et la Raccrocheuse n° I qui, le 26 Floréal an IX, prend, de concert avec le Desaix, capitaine Beauvois, le Vine, conduit à Boulogne et vendu 2.942 fr. 10.

Le 22 Nivôse an XII, il sort du port de Boulogne avec le Prosper, portant trente-six hommes d'équipage. Moleux-Crouy est toujours son armateur. D'emblée, il capture une lettre de marque portant 24 canons de 9, le Kent, capitaine Christophe Banket, conduit à Dieppe, et le produit net s'élève à 88.3o3 francs 36,puis/e VW///am5aA/orc/, capitaine Benjamin Waren, produit net 228.585 fr. 52. Cette rapide croisière rapportait 3 16.888 fr. 78, dont 149-955 fr. 80 de bénéfice net, et 4-4 10 fr- 46 pour trente-quatre actions émises. Un correspondant boulonnais écrivait à la Gazette de France (i).

Le corsaire le Prosper, dont vous avez annoncé dernièrement une prise, est un très petit bâtiment qui se trouvait en construction dans les chantiers de Boulogne, lorsque le Premier Consul alla, pour la première fois, visiter ce port. Le Premier Consul s'en approcha, le considéra avec attention, en vit en détail toutes les proportions, et en fit com-

(i) N" 2241, 23 Pluviôse an XII — la février i8û4.

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pliment au constructeur. Après en avoir fait le four, il en examina plus particulièrement quelques pièces qu'il toucha. Ce ténioig-nage d'intérêt a paru de bon augure à l'équipag-e qui se croit désormais invincible. Le capitaine Broquant,qui le commande, est un homme intellig-ent et intrépide. La fortune a secondé son courag-e, puisque déjà il a fnit deux prises importantes, dont l'une avait autant d'hommes que le Prosper et pouvait opposer 24 canons de g à 6 de 3. Telleest l'influence qu'exercent sur des gens decoeurTexerap!e et le nom d'un héros. Que ne feront pas bientôt sur le même élémeut tant de milliers de guerriers pleins d'une pareille audacequand ils seront guidés parle même homme dont le génie communique une telle confiance, et dont la main commande à la fortune.

Du reste, ces deux prises ne se laissèrent pas amariner sans résistance; A. Mariette a conté les combats que Broquant dut livrer pour s'en emparer (i).

Le 2 Phiviôse an XII, le capitaine Broquaut naviguait par le travers des Shoreham, lorsque la vigie sit^nala un trois-mâts armé de 7 canons ; le Prosper, petit lougre, n'en portait que 6 de 2 livres de balles. Il n'hésite point à filer aussitôt sur l'ennemi, qui l'attend toutefois de pied ferme. Une vive canonnade s'engage de part et d'autre, et la lutte semble devoir se prolonger, lorsque Broquant, par une manœuvre habile, parvient à accoster l'Anglais. Alors le combat change de face, car à l'abordage nos corsaires ont rarement rencontréde rivaux. Le trois-mâts, balayé par nos braves, baisse bientôt pavillon et fait voile avec eux pour la France. Ce bâtiment avait parcouru pendant deux ans entiers les parages méridionaux do l'Océan Pacifique et visité les baies de la plage américaine pour y piquer des baleines. Il opérait son retour avec plus de 800 tonnes d'huile, et ramenait plusieurs passagers américains et anglais.

(r) Alnianach de Boulogne, i8/|5, p. 100. *

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Le i6 Pluviôse, Broquant livra un autre combalplus long et plus meurtrier. Depuis plusieurs jours, il croisait dans les eaux du Pas-de-Calais, et pas un seul navire ennemi no s'était dressé à l'horizon; lorsque vers les 7 heures du matin, on signala une voile. C'était un beau trois-mâts dont la batterie présentait 24 pièces de 9, adversaire redoutable pour le petit lougre. La grande différence des forces qui existent entre les deux navires n'arrête pas Broquant; il ordonne uses hommes de tout préparer pour l'abordage. Favorisé par un temps brumeux, le Prosper s'approche assez près du trois-mâts, l'attaque avec une telle audace qu'il jette un instant le trouble parmi les ennemis. Redoublant d'énergie, il pousse sur le bâtiment, l'aborde et s'élance sur le pont à la tête de ses hommes. Là s'engage un combat des plus acharnés : on se dispute corps à corps chaque pouce de terrain, et ce n'est qu'après un carnage affreux que le navire reste au pouvoir des nôtres. 11 revenait de Saint- Vincent et était chargé d'une riche cargaison ; il avait 200 boucauts de sucre et 268 balles de coton.

Dans ses Mémoires, Broquant ne s'est pas arrêté au récit de ces prises. Par contre, il narre deux épisodes de la course du Prosper qui méritent d'être

cités.

Un jour, à bord du Prosper, nous étions au Tieff, à peu près à deux lieues de terre. Nous fûmes pris par un coup de vent d'ouest. La mer se faisait si forte que nous voulûmes mettre à la cape. Mais nous ne pûmes tenir, et nous fûmes obligés de filer vent arrière avec un petit foc. Le vent augmentait toujours, la mer était de plus en plus forte, surtout en passant sur des hauteurs. Enfin, nous filons de cette manière depuis 10 heures du matin jusqu'à 7 heures du soir, par un temps si sombre qu'on ne pouvait y voir : à 7 heures, il nous prend deux ou trois coups de mer plus forts ; nous avions des bouts de cordages amarrés sur les

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pavois, pour nous tenir. L'équipag-e avait fait tomber ses culottes de toile. Dans le moment où un fort coup de mer nous prend et où nous crovons approcher beaucoup la terre, mon second, Hénin, qui m'aimait beaucoup, me demande si je sais natter : je lui répondis que non .

— Si c'est la terre, me dit- il alors, tâche de te sauver comme un autre.

Là-dessus il prend un couteau qu'il avait en poche, m'ouvre les bottes par derrière. Un de mes officiers, Sauvag-e, qui était à côté de moi, entend ce qu'Hénin vient de me dire, saute sur la barre et met la barre dessous en disant :

— J'aime autant mourir à la mer que mourir à terre!

Le corsaire vient par le travers, et un coup de mer épouvantable nous prend, qui affale les pavois sur le pont. Nous nous crûmes engloutis ! Je saute sur la barre en disant que j'étais encore capitaine, et je fais mettre au cul de suite. Nous reçûmes encore un seul coup de mer ; la mer s'adoucit et nous aperçûmes que c'était le Bas (Bassure de Baas) à travers d'Ambleteuse. Alors je fis passer le tape-cul avant au mât de misaine avec une longue estrope à la relingue du vent, pour que les coups de mer eussent passé dessous, et un garant de notre drisse de foc pour soutenir la vergue. Cette fin de voile a résisté, et nous doublâmes Gris Nez, et nous nous rendîmes à Calais.

Maintenant, Broquant, comme dans beaucoup de passages de ses Mémoires (et à l'instar de Jules César), va parler de soi à la troisième personne.

Par une soirée du mois de novembre (?) quatre corsaires de notre port étaient mouillés sur notre rade; le vent était sud; la nuit allait couvrir la ville et son vaste horizon de mer; le capitaine Broquant, qui était de ce nombre, fit lever l'ancre, diriger le corsaire à l'ouest, et alla mouiller seul à travers Etaples. Le vent du matin ayant fraîchi et étant au ouest-sud-ouest, avec une brume très épaisse^ le corsaire

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appareilla sous une demi-voilure, et prit le large vers les côtes d'Ang-leterre. Arrivé à une distance de quatre à cinq lieues, le vent, qui était sauté au ouest-nord-ouest, faisait disparaître seulement le brouillard, lorsque le corsaire vit au vent à lui deux cutters anglais à plein corps de voiles. Ces navires, dont l'un était fort de seize canons et l'autre de 10, étaient si près quand ils furent aperçus du corsaire français qu'en moins d'un rien ils le mirent entre eux deux. L'épaisseur de la brume avait empêché Broqaant d'apercevoir au vent à lui ces dangereux ennemis. Il vif, bien vite qu'il ne pouvait les éviter, que, pour les esquiver, il fallait user d'audace; il fit donc brasser au plus près; le grand cutter emporté par son aire dépassa trop son ennemi; la brise était forte et la mer houleuse. On était cependant à portée de voix. L'Anglais, qui avait tourné vent devant, arrivait lentement sur nous, son beaupré enfila nos bastagues. Le capitaine Broquant fit faire une manœuvre qui le débarrassa de l'Anglais. Dans ce même moment, un jeune officier, qui pouvait être le commandant du cutter, placé à l'arrière de ce navire, interpella le corsaire, disant:

— Amenez, messieurs les Français, ou nous couler vous!

Hélas I terrible droit de la guerre, le capitaine Broquant comprenant que ce devait être le commandant, et voulant, à cause de l'état de la mer, lui échapper, saisit une carabine et atteignit l'Anglais, qui tomba sur le pont.

Avant cette échauffourée, les Anglais avaient tiré plusieurs canons à boulets sur le corsaire, et avaient faiblement endommagé son gréement. Quoi qu'il en soit, le corsaire, dont les voiles avaient été hissées, parvint à tenir le vent grand largue. Les deux Anglais, bientôt dépassés par la marche ardente de leur ennemi, ne purent l'atteindre, malgré leur artillerie, et le corsaire, sortant victorieusement de cette périlleuse rencontre, venait à quelque temps de là reprendre paisiblement son mouillage aux côtes de France.

On était alors au temps où Napoléon faisait, pour

opérer une descente en Angleterre, d'immenses préparatifs. La Grande Armée dressait ses tentes le long de la côte, qui, prenant le nom de Cote de fer, se hérissait de défenses, à l'abri desquelles la Flottille s'organisait et s'exerçait.

On sait le grand questionneur qu'était l'Empereur. Nul ne possédait mieux l'art de deviner et d'interroger les hommes susceptibles de lui fournir les renseignements dont il avait besoin. Fréquemment, il consulta des capitaines de corsaires, en particulier J.-O. Fourmentin (i) et Broquant. Ce dernier a minutieusement conté sa première entrevue avec Napoléon :

M. Coquet, officier de port, vint m'informer qae l'emperear avait à me parler, et à l'instant. D'après ses ordres, j'ai dû me rendre, tout de suite à la Tour d'Ordre où était sa baraque, et je n'ai même pas eu le temps de me changer quoique j'en ai demandé la permission, attendu que je nétais pas convenablement vêtu pour paraître devant un si grand homme. L'ordre était exprès : il a fallu s'y rendre sans tarder.

En arrivant, il me ût placer sur un siège à côté du fauteuil qu'il occupait, et aussitôt il me dit :

— J'ai pris des informations sur vous, et l'on m'a dit que vous aviez beaucoup de connaissances de la mer dans les parages sur la traversée et sur les côtes d'Angleterre : dites-moi franchement si l'on ne m'a pas trompé.

Je lui dis :

— Sire, je ne vous dirai pas que je n'ai pas de connaissances, je mentirai; ayant parcouru ces côtes-R à la pêche, étant jeune, et ayant été acheter du poisson aux harengs (?) pour embaiter nos hameçons, pour pécher des raies, nous

(i) Cf, les Notes de J.-O. Fourmeatin,

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allions même nous chauffer au feu du phare avec la permission du g-ardien.

Alors il me demanda un détail des bancs. Je lui expliquai les moyens à employer pour celui du Rambret et ceux qui paraissent le plus danijereux.

Pour s'échouer, je lui dis qu'il fallait toujours prendre la mer haute, quand elle commençait à baisser, parce que, de cette manière, on passait par-dessus tous les bancs et l'on échouait à franche terre, seul moyen de débarquer facilement. Il m'adressa ensuite une foule d'autres questions auxquelles je répondis.

Enfin, il me fît entrevoir que la division anglaise qui se trouvait en vue de Boulogne était un très grand obstacle. Je lui dis :

— Sire, tant qu'à cette division, elle ne doit pas vous inquiéter : en sais'ssant bien le moment, vous pouvez l'enfermer à la clef, et tenir la clef dans votre poche.

Il pensait que je plaisantais, car il me dit en me tutoyant (c'était la première fois) :

— Est-ce que tu plaisantes ?

Je lui dis que je serais mille fois fâché de plaisanter avec mon empereur, et que j'allais lui expliquer mes idées. Làdessus, il dit à son valet de faire sortir tous ceux qui étaient là, de ne laisser entrer personne, pas même dans la place à côté, et de n'ouvrir que dans une circonstance extraordinaire, surtout en prévenant, car il voulait être absolument seul, avec moi, pour connaître le plan que j'allais lui communiquer.

Je lui dis :

— Sire, il arrive dix fois dans un an, et particulièrement en hiver, le vent commence par le sud pour venir mauvais temps; il vient gros vent Sud et Sud-Ouest : la division ang-laise qui est là n'y peut tenir, s'en va se mettre à l'abri dans la rade des Dunes, qui est une rade faite à entonnoir ; on y entre par l'entrée la plus étroite, et là les Anglais sont tranquilles, car ils ne craignent aucune descente pendant le

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mauvais temps. Tous les navires armés des environs sont en rade là. Pour faire la descente, il faut que les préparatifs se fassent dans les mauvais temps, parce que du Sud, le vent saute à l'Ouest, au Nord-Ouest ou au Nord.

Chez nous, il y a un proverbe qui n'a jamais menti, et qui dit : « Vent du Nord, perdu, va le chercher au sud, pour revenir au mauvais temps de nouveau. » Pendant que tout est calme et tranquille dans les Dunes, vous, qui avez tout à bord, vous profitez de ce vent du Sud, qui est vent arrière, pour aller faire votre échoûmeut, qui va durer quatre heures environ. Vous ne trouverez personne qui puisse g-êner. Quand on apprendra que vous êtes passé, il sera un peu tard et vous serez échoué.

L'Empereur me dit qu'il était très content de mes renseignements, mais qu'il voyait encore un inconvénient.

— J'aurai encore besoin de monde, m'a-t-il dit, pour fortifier l'armée française.

Je lui fis remarquer qu'on pouvait encore couvrir cet obstacle en faisant venir 20 ou 3o corsaires à Boulog'ne, en faisant construire pour ces hommes chacun un tope-bottes (top boat), espèces de galets plats qui pussent contenir environ 200 hommes chacun.

Ils partiront de mauvais temps, ils iront à la côte d'Angleterre ; là, ils trouveront sans doute quelques navires armés qu'ils éviteront, parce que les navires armés ont toujours toutes les voiles dehors, et le corsaire qui va à petite voile quand il approche les côtes d'Angleterre, et surtout quand il voit un navire, il va à petite voile, voit la route du navire et l'évite, parce qu'il découvre tout ce qu'il est, tandis que lui, on ne le voit pas. Après avoir ainsi manœuvré et avoir évité ce navire, il hisse toutes ses voiles dehors, et, approchant la terre, il met tous ses hommes dans des canots préparés à l'avance, et il s'échoue.

Sur ces observations, il me dit qu'il pouvait y avoir quelques corsaires de pris :

— Oui, sans doute, lui ai-je dit, mais rarement cepen-

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