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JACQUES BLOQUANT I

dant, parce qu'un corsaire qui fait la course pour son compte doit approcher tous les navires pour savoir ce qu'ils font, et si ce sont des navires marchands ou des navires de guerre. Si un corsaire tombe à un navire de g'uerre et qu'il n'a pas la marche, il peut être pris. Mais ce cas-ci est tout différent : il faut faire tout mauvais, éviter tout pour faire son expédition.

Après cette dernière explication, l'Empereur me dit :

— Savez-vous qu'il y a longtemps que nous nous entretenons ?

En regardant sa montre, il me dit qu'il y avait une heure 23 minutes.

— ■ Je suis très content de vos renseignements, et je vois bien qu'on ne m'a pas trompé. J'en ai la preuve certaine aujourd'hui.

En terminant, il me dit :

— J'aurai besoin de vous.

Sitôt je lui ai répondu que j'étais tout entier à ses ordres quand le besoin l'exigerait. Ensuite, il me prend la main et appelle un capitaine de frégate, M. Bihart.

— Conduisez, lui dit-il, M. Broquaut chez lui. C'est ainsi que nous nous quittâmes.

M. Coquet, qui était resté à la porte, dit à M. Bihart qu'il m'aurait reconduit ; celui-ci dit qu'il voulait exécuter les ordres qu'il avait reçus, et il vint jusque chez moi.

En me quittant, l'empereur me serra de nouveau la main, en me disant d'être discret sur cette entrevue.

Dans ce récit un peu fruste, mais si vivant et si évocateur, Broquant, à son insu, se révèle avec une naïve candeur ; son âme simple et droite se dévoile encore lorsqu'il conte comment il fut question de le décorer de la Légion d'honneur.

Le 6 août i8o4 eut lieu, au camp de Boulogne, la première distribution de croix à l'armée. Napoléon

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n'eut garde d'oublier les marins; voici comment les choses se passèrent à l'égard de Broquant :

Le capitaine de vaisseau P. Pévrieux était à la tète de la commission nommée par Napoléon pour dresser la liste des croix à accorder aux gens de mer. Il voulut nommer Broquant chevalier; ce dernier refusa. On lui demanda si c'était par raison politique. Il répondit qu'il aimait l'Empereur, mais que M. Pévrieux demeurant dans la même maison que lai. depuis son arrivée à Boulogne, il ne pouvait accepter.

L'affaire vint auxoreilles de l'amiral Bruix, qui fit appeler Broquant, s'entretint avec lui, et, lorqu'il sut le véritable motif de son refus, il le força à l'embrasser et à accepter la croix de sa main.

A la fin de l'année i8o4, il reprend la mer à bord de la Raccrocheuse n° 2, la Grande Raccrocheuse ; il navigue en compagnie du Wimeux, capitaine Pollet, et tous deux s'emparent de l'Anna- M aria, vendue 83.382 fr. 63, du Ménager, vendu 18.266 fr. 27, et de l'Equilatéral, vendu 27.956 fr. 27.

La croisière s'annonçait bien : malheureusement Broquant est fait prisonnier, et passe sept années en Angleterre (i8o4 à 181 1).

Monté sur la Raccrocheuse, il était sorti de Calais où l'armement du corsaire s'était effectué^ et, après quelques jours de croisière, il avait fait plusieurs prises assez importantes, dont une était un brick de 4oo tonneaux chargé de toiles de Russie.

C'était l'an XII de la République. Le corsaire, qui avait souvent été poursuivi par des navires de guerre ennemis, n'avait jamais été atteint dans ses courses aventureuses. Enfin, le 10 décembre, la Raccrocheuse fut surprise par un calme profond, aux côtes d'Angleterre, près du Tieff. Au

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point du jour, elle se trouva être dans les eaux de la frégate ang-Iaisc la Favorite, qu'elle ne put éviter, et, cette fois, le sort de la g-uerre, devant un pareil ennemi, obligea nos marins courageux de subir la loi du plus fort, ainsi qu'à tant d'autres eux-mêmes avant l'avaient fait subir.

Maispourle capitaine Broquant, pour cet homme à qui la liberté était aussi nécessaire que l'air qui fait vivre, une prison militaire était insupportable à son cœur, comme à celui detant d'autres de ses braves compagnons d'infortune. L'idée que quelques lieues seulement le séparaient de sa patrie, où l'attendaient une épouse, des enfants, sur la terre natale, lui dounait le vertige. Après avoir plus de douze fois tenté de s'évader des prisons de l'intérieur ou des pontons, en y pratiquant des trous, ou autres moyens, malgré l'extrême surveillance dont les prisonniers étaient entourés alors, et, au péril de leurs jours, ils affrontaient les baïonnettes, se jetant môme à la nage, pour n'atteindre, au milieu de tant de dangers, à d'autres ressources que de gagner seulement la terre ennemie. Là, bien souvent, ces hommes étaient repris et replongés sur la carlingue, au plus profond du ponton, au Black-Hole, ou trou noir, au pain et à l'eau, heureux quand ils n'étaient pas accablés de coups de sabres, laissés sur le sol, sans connaissance, ou tués.

De tant de tentatives d'évasion, nous n'en citerons qu'une. Le capitaine Broquant avait été conduit prisonnier à Liesfîeld, sous forme de cautionnement. Il parvint, lui troisième, à s'évader de cette prison et arriva à Londres.

Nos déserteurs ne restèrent dans cette ville que le temps nécessaire à leur repos, ils prirent une petite voiture, arrivèrent à Douvres, la nuit, sans trop de mésaventures, et allèrent loger à l'hôtel de la Marine. De crainte d'être reconnus, ils ne sortaient que le soir, et le capitaine Broquant qui ne parlait que sa langue natale, gardait un silence rigoureux : ses compagnons seuls connaissaient l'anglais.

Ils avaient bien remarqué quelques petites embarcations, mais le vent qui soufflait du sud avec une grande violence

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mettait obstacle à toute tentative de prendre la mer. Soucieux de ne pasprolong-er leur séjour dans cette ville, où ils pensaient être remarqués, ils la quittèrent et allèrent à Hasling-s à l'hôtel du Cy2;'De. Ils étaient là depuis deux jours, et le vent ajant sauté au Ouest-sud-ouest, avec beau temps, les bateaux qui étaient échoués étaient tous allés faire la pêche, et nos aventuriers remarquèrent qu'il ne restait que quelques barques nommées gatelots, et desdoublegalets. Cependant, il n'y avait pas à reculer, car une scène nocturne qui avait eu lieu la veille, et qui avait éveillé toute la maison, avait failli les faire découvrir.

Ainsi que nous le disons plus haut, le vent était calmé, nos fugitifs avaient voulu en profiter. Comme ils logeaient tous trois dans la même chambre au premier, dans lequel on arrivait par un couloir intérieur qui était éclairé par une fenêtre donnant sur une cour du logis, dont la muraille était fort haute, et ils n'avaient pas pensé à en mesurer la hauteur, ne croyant pas qu'ils auraient à s'esquiver par ce chemin. Il était urgent de profiter de cette nuit. Broquant fit donc attacher le drap de lit à la fenêtre, et descendit aussi silencieusement que possible dans la cour, cherchant partout quelque chose qui pût le faire arriver au faîte des murs. Par malheur, rien ne se présentait sous sa main ; il allait en suivant la muraille, jusqu'à ce qu'il arrivât près d'un objet qu'il n'avait pas remarqué, et qui lui parut être une baraque adossée au mur. Mais quel était l'hôte qu'elle contenait? Il n'y avait pas à hésiter cependant: il monte dessus, cherchant le sommet du mur. Dans cet instant, sort un énorme chien de Terre-Neuve qui, furieux, sejette sur celui qui venait troubler son sommeil.

Comment se défendre contre un pareil agresseur, sans autre ressource que ses pieds et ses mains? Et quoique Broquant était d'une grande force, il ne pouvait espérer avoir raison de cet animal qui, en se jetant sur lui, faisait un vacarme affreux. Celui-ci le repoussait de ses poings et marchait à reculons pour atteindre les draps protecteurs.

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et de là, g-ag-ner la fenêtre où ses camarades effrayés l'attendaient, ne pouvant lui venir en aide. Il touche enfin les draps et se sert de leur extrémité pour éloig-ner autant que possible l'animal. Profitant d'un moment ils'élance, s'attache aux draps, mais le chien guettait ses moindres mouvements, se jette sur ses jambes, saisit son pied et s'y attache : les dents étaient entrées dans la botte, et le gros orteil était atteint. L'homme et le chien faisaient crier la toile qui menaçait de se déchirer sous leur poids. Enfin, par un dernier effort, le chien lâche sa proie, et Broquant arrive à la fenêtre, se sauve dans la chambre, pendant que ses camarades remettaient les choses dérang-ées dans leur état accoutumé.

Il était temps : l'hôte arrivait, suivi de ses domestiques. Nos fug-itifs lui dirent qu'il était étrange que, dans sa maison, il se faisait un si grand bruit qui les empêchait de reposer et qu'ils ne pouvaient y rester. L'honnête Ang-lais balbutia quelques excuses, disant qu'il ne comprenait pas, que ces choses n'arrivaient jamais, etc. Ces derniers eurent l'air d'accueillir ce qu'il disait avec indulg"ence ; le reste de de la nuit se passa à projeter de nouveaux plans et à panser les plaies de Broquant.

Le lendemain, ce ne fut qu'à la nuit close, et après avoir passé une journée anxieuse, qu'ils sortirent, recommandant à leur hôte de leur tenir prête de l'eau chaude à leur retour. Broquant avait eu soin, avant, de placer sur la cheminée de leur appartement un papier, contenant ce qu'ils supposaient avoir dépensé, ses camarades et lui, dans cette maison.

Une fois dehors de la ville, ils allèrent se cacher dans un cimetière de la ville, jusque ce que la nuit eût tout couvert de ses ombres. Minuit avait sonné, ils quittèrent les tombeaux qui les avaient abrités et se dirig-èrent vers le port, ayant chacun un petit paquet sous le bras. Ils ne trouvèrent que quelques gatelots et des double-g'alets, bien difficiles à mettre à l'eau pour trois hommes, dont l'un était malade. Broquant, en employant toutes ses forces ne

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pouvait que soulever le galet : mais il fallait le lancer, le mettre à flot... Ils s'y employaient, quand tout à coup ils virent un homme, portant une lanterne, qui se dirigeait de leur côté. Chacun cherche à l'éviter et court chercher un abri, mais ils avaient été découverts par l'homme, et Broquant, qui avait déposé sonpaquetdans un des gatelots, cherchait à se cacher dans ses flancs, ou lof. Ce fut inutile, l'Anglais lui cria :

— Je vous tiens!

Broquant ne veut pas se rendre, et franchit plusieurs bateaux. Cet homme, d'une taille colossale, le poursuit, l'atteint dansun des bateaux, et, plus fort peut-être que Broquant, le renverse. Une lutte désespérée s'engage ; on se bat à mort. Broquant, avec le courage que donnent le désespoir et le désir de recouvrer sa liberté, parvint à se dégager de ses mains. Encore quelques pas, et il est sauvé!... L'Anglais, irrité d'une pareille résistance de la part d'un Français qu'il considérait comme coupable, et alléché par la récompense accordée à tous ceux qui arrêtaient les déserteurs, le poursuit et l'atteint cette fois sur les cailloux dont la plage est remplie. La lutte s'engage de nouveau, mais Broquant, plus heureux cette fois, est parvenu à tenir l'Anglais sous lui, terrassé, mais non vaincu. La main de fer de celui-ci a saisi Broquant à la gorge, ses doigts, ses ongles lui entraient dans les chairs, il se sentait étouffer, mourir, il n'avait pas trop de toutes ses forces pour retenir son ennemi sous lui. C'en étaitfait de lui, s'il n'avait trouvé sous sa main un caillou que, haletant, il saisit, et dont il frappa son ennemi de deux coups à la tète. Celui-ci lâcha prise, et Broquant tomba épuisé, évanoui, couvert de sueur et de sang, sur le sol, où son ennemi était peut-être sans vie.

La fraîcheur de la nuit le rendit à la vie ; il essaya de se lever, et se traîna à quelques pas de cette scène qui n'avait eu que le ciel pour témoin. Il ne revit plus ses compagnons de route; il prit son paquet, et, s'aidant d'une perche qu'il

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rencontra à quel(]iie distance, il rentre à l'intérieur des terres, en cherchant à s'éloigner, autant que possible, de cette scène de désolation.

Pendant la marche, le jour commençait à poindre, et il put trouver quelques lég-umes avec lesquels il apaisa sa faim. La neige tombait à gros flocons et couvrait la terre ; il se cacha au milieu des roseaux, espérant que, la nuit suivante, il serait plus heureux. Mais l'éveil avait été donné, et il fut découvert par des cavaliers, qu'il cherchait à éviter, et dont l'un l'atteig-nit d'un coup de lance. Il fut pris et conduit en prison. Bientôt reconnu pour un prisonnier évadé, il dut comparaître devant le Tribunal, ainsi que ses compag-nons qui, comme lui, avaient été arrêtés.

La tournure que prenait cette affaire devenait menaçante : il était accusé d'avoir voulu tuer un Anglais, de l'avoir blessé dangereusement. Cependant, l'Anglais blessé, amené sur une litière devant le tribunal, jouissait de peu de considération dans le pays : il était le dénonciateur des smoglers de sa nation. Il est vrai que ces derniers étaient des fraudeurs, mais, aux yeux des Anglais, un espion, un dénonciateur est toujours méprisable. Cependant Broquant pouvait être condamné , et allait l'être contre le gré des gens honorables du pays, contre le gré aussi du lord juge, dont le père, autrefois prisonnier des Français, n'avait gardé d'eux que des souvenirs d'estime, souvenirs qu'il avait légués à son fils. Mais, pour comble de déception, un interprèle, un ex-transfuge, dont le cœur était plein de fiel contre ses compatriotes, aidait encore à ce que la circonstance pouvait prêter de défavorable à l'accusé, et celui-ci allait être condamné, s'il n'eût retiré le bas de laine qui lui servait de cravate, et fait voir son cou plein de cicatrices profondes que lui avait occasionnées l'Anglais, et qui l'avaient fait tomber sans connaissance. Heureusement, un brave citoyen anglais fit intervenir aussi comme témoin le maître de l'hôtel où nos prisonniers avaient logé, et qui déclara que, depuis leur sortie, la nuit, de sa demeure, il

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n'avait pas vu reparaître le capitaine accusé non plus que ses compagnons, mais qu'ils lui avaient laissé sur la cheminée de leur chambre, dans un papier, beaucoup plus qu'ils ne lui devaient pour les avoir couchés et nourris plusieurs jours, et que c'étaient de braves gens. La vue du corps tout meurtri du capitaine, son cou dans un état encore effrayant, malgré le temps qui s'était passé depuis la nuit de la lutte, tout parlait en sa faveur, et nos nobles et infortunés compatriotes furent acquittés, mais reconduits en prison sur le ponton le Glory^ à Chatam.

A quelque temps de là, notre capitaine, qui était complètement rétabli de ses contusions et de ses blessures, fut mandé en témoignage, lui troisième, pour constater l'identité d'un Français que les Anglais avaient fait prisonnier, et qu'ils pensaient être un homme de leur nation. S'il n'avait pas été reconnu par Broquanl, Colin Delpierre et Nicolas Fourmentin, il allait être pendu.

Conduits à Dull, pour ce fait, à bord d'un vaisseau qui était là mouillé, et leur déclaration faite, le culter qui avait amené nos trois hommes avait un petit canot amarré à sa proue; en un clin d'œil, ils se sont entendus... Broquant repasse son couteau. Il est 8 heures du soir, le vaisseau tire le canon du coucher; à la faveur de ce bruit, de la fumée et de l'obscurité, nos trois matelots se laissent glisser, et, s'aidant mutuellement, s'embarquent sur le canot. Broquant coupe la corde qui le retenait au cutter, et nos braves, à l'aide des rames, se dirigent le long de la côte, et s'éloignent du ponton. Le matin, ils avaient perdu la côte anglaise de vue; lèvent, qui était au nord-nord-est leur permit de se servir d'un aviron pour mâture. Broquant y attacha la capote blanche qui le recouvrait, et nos trois aventuriers cinglèrent vers la France.

A mi-canal, ils virent un gros brick de guerre anglais qui venait dans leur direction. Ils n'échappèrent à sa vue qu'après avoir tout amené, en se couchant, tremblants d'être découverts, au fond du canot. Le brick qui passait de

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très près, n'apei'cevant que i'esqulf, le crut abandonné et ne crut pas devoir s'arrêter pour le ramasser.

Quelques heures après, ils arrivaient au milieu de petits pêcheurs Portelois,qui se trouvaient à une lieue au plus des côtes de Boulog-ne. Bientôt reconnus, le capitaine Broquant les pria de lui donner une voile, avec laquelle ils prirent terre heureusement dans la petite anse du Portel. Le capitaine Broquant fit présent du canot anglais, avec Tagrément de ses compag-nons. Colin Delpierre et Nicolas Fourmentin, au pêcheur du Portel qui lui avait prêté la voile qui accéléra son salut, à la terre natale, après être resté sept années prisonnier des Anglais.

La paix ne tarda pas à être signée,

Broquant recouvre sa liberté en i8i i : ce n'est donc que quatre ans plus tard que la paix est définitivement signée. S'il termine ses Mémoires par cette dernière petite phrase, c'est qu'il veut expliquer parla paix son abstention de toute nouvelle croisière de course. En réalité, sitôt rentré à Boulogne, il ne songea qu'à reprendre le commandement d'un corsaire ;ses armateurs en avaient construit un qui n'attendait que lui pour quitter le port. Mais sa femme avait cru le perdre : elle avait souffert sept ans de son absence et connu trop d'angoisses; elle le conjura de ne plus repartir, et il finit par céder à ses instances.

Nous tenons ces détails de la fille même de Broquant, M"^*' Delpierre, morte récemment, dans un âge très avancé, à quatre-vingt-onze ans, pour ne pas manquer aux traditions de longévité de la famille.

M'"^ Delpierre, qui jusqu'à la fin de sa vie conserva sa santé alerte et la tête parfaitement lucide, nous a confié quelques particularités de la captivité de Broquant, négligées par les 31émoires,

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Elle nous apprit, en passant, que ce terrible corsaire était sujet au nîal de mer, chaque fois qu'il recommençait à naviguer après être resté plus d'une semaine à terre. II fit, nous dit-elle, toutbien compté, dix-neuf tentatives d'évasion . El elle nous conta la plus « piquante » : les prisonniers, à bord des pontons, s'évertuaient à pratiquer des « trous » dans les flancs de leur prison, à l'insu des gardiens. Ces trous, percés au juger, devaient s'ouvrir entre le niveau de l'eau et le chemin de ronde parcouru nuit et jour par des sentinelles. Il fallait beaucoup de temps, de prudence et d'habileté pour réussir à en ouvrir un dans ces conditions. Aussi leurs auteurs, lorsqu'ils étaient pauvres, plutôt que d'en profiter personnellement, préféraient les vendre fort cher à des compagnons de geôle fortunés. L'utilisation du « trou » comportait bien des aléas : il fallait l'ouvrir par beau temps, mais cependant par une nuit sombre; se glisser dans l'eau silencieusement; nager jusqu'à la côte en évitant de s'enliser dans la vase où tant d'évadés périrent ; puis^ une fois à terre, éviter encore d'être repris, jusqu'au jour où on trouvait le moyen de repasser le détroit. Une fois hors du ponton, on était loin d'avoir reconquis sa liberté.

Broquant, qui possédait de l'argent, s'était rendu acquéreur d'un de ces « trous ». Il attendit les circonstances favorables voulues pour l'utiliser. Voici enfin une nuit calme et sans lune ; il ouvre silencieusement son « trou »; lentement sa tête émerge, puis son buste. Il aspire joyeusement l'air extérieur, lorsque, soudain, il sent une douche tiède lui tomber sur la nuque. La douche provenait d'une sentinelle anglaise en faction juste au-dessus du. <x trou ». N'en-

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tendant pas le bruit de chute d'eau auquel il s'attendait logiquement, le factionnaire se méfie, et, à tout hasard, envoie un coup de baïonnette. Broquant fut atteint, et sa ter)talive manquée.

Le séjour des prisons anglaises devenait coûteux aux prisonniers riches: Broquant était cautionné pour deux cent mille francs ; il dépensait largement pour son propre compte et, encore plus peut-être pour ses compagnons de captivité, envers lesquels il se montra toujours très généreux. Il se conformait, en agissant ainsi, à sa bonté native, en même temps qu'aux règlements maçonniques. Les francs-maçons, dont il élail, furent nombreux au Camp et sur les navires de la Flottille; ceux qui se retrouvaient à bord des pontons anglais y fondaient des loges ; l'exposition maçonnique de Boulogne-sur-mer en 1906 a révélé le règlement de l'une d'elles, V Espérance, à bord du ponton le Sampson,

En voici les premiers articles :

Art. ier. — La R, Loge est instantanément établie à l'ouest du ponton de Sampson dans la rivière Medway près de Chafam en Angleterre, sous le titre distinctif de l'ESPÉ- RANGE et en vertu du vœu unanime des F. F. fondateurs et de l'acte de fondation du i8«jourdu 2* mois de l'an 58ii.

Art. II. — Elle se compose des membres actuellement résidents à bord de ce ponton, à cause des difficultés et des inconvénients de la correspondance avec les autres pontons de la rade.

Art. III. — Elle ne reconnaît pour membre de son Att... que les F. F. qu'elle y a reçus, agrégés ou affiliés.

Art. IV. — Chaque membre de la Loge reçu, agrégé ou affilié, prête sur les statuts et règlements, après les avoir signés, l'obligation de les suivre, de ne s'en point écarter et

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de les maintenir; de g-arderle secret inviolable sur nos mystères, de taire tout ce qui se passe en Loge et même aux M. de la Loge qui n'ont pas été présents aux délibérations, s'il a été ordonné de garder le silence sur ce qui a été dit et arrêté.

De ne s'occuper jamais en loge ni directement ni indirectement d'affaires de politique ou de religion.

De pratiquer la bienfaisance et de secourir les malheureux autant que sa fortune le lui permet.

D'apporter toujours en loge l'aménité, la docilité et l'esprit d'égalité nécessaires pour y maintenir l'Union.

De n'y tenir jamais de discours contraires aux bonnes mœurs.

De ne jamais conserver d'inimitié contre ses F. F.

De s'en rapporter pour les affaires Mac, aux moyens que la Loge croit devoir empioj'er et à ses décisions.

De ne jamais parler de l'Ordre devant les personnes qui n'en font pas partie; d'être, à cet égard, très circonspect dans ce (illisible) et de n'y conserver aucun papier qui puisse dévoiler les mystères.

De n'assembler jamais de comité Mac à moins d'y être autorisé par une délibération expresse de la Loge.

Enfin, de ne partager jamais les travaux des loges irrégulieres, de ne pas communiquer maçonniquement avec les Mac irréguliers, et, s'il est obligé de quitter la Loge, de se présenter aussitôt qu'il le pourra à une autre Loge régulière pour y être agrégé.

Ces loges à bord des pontons avaient surtout pour but d'inciter leurs adhérents à se prêter en toutes circonstances et par tous les moyens un mutuel appui : Broquant n'y manqua pas, et ses compagnons profitèrent de sa générosité.

Sa physionomie se complète par le souvenir des actes de courage qu'il accomplit en temps de paix. Il

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les a notés sur le même cahier qui contient ses Mémoires, sous la rubrique « Sauvetages ».

Un navire américain fait côte sur les bancs du Moulin- Wibert. Broquant, jeune encore, prend un canot pour sauver l'équipag'e; il chavire et est sauvé. Des Ang-Iais, plus heureux, prirent un grand g"alet et réussirent.

Un bateau anglais dérive sur les pieux des petites fascines la nuit ; Broquant prend un canot, et, avec d'autres, sauve deux hommes restés sur la noix du pieu.

Un bateau commandé par maître Jet est hâlé bas d'un coup de mer dans une basse, et coule vers lo heures du soir. Broquant prend un bateau pilote avec Desborgnes, Germe et autres. Il y avait trop de mer près des grosses fascines ; ils furent démontés de trois avirons et durent rentrer au port. Le lieutenant de port dit à Broquant qu'il était impossible d'y aller. On entendait toujours crier : « Sauve. » Broquant et Desborg-nes courent à la baraque rouge (emplacement des bains) où les canots étaient enfermés; ils défoncent la porte avec une pièce de bois, traînent un canot à la mer et le mettent à flot. On ne voyait plus que le devant du navire quand ils l'abordèrent. « Je dis à mes gens d'attraper deux hommes qui se tenaient dans la place du mât du misaine qui était parti, et ce qu'on appelle les braquons; ils avaient les bras passés dessous et s'y tenaient. Nous étions déjà presque pleins d'eau :

— Avez-vous les hommes, dis-je?

— Nous ne pouvons en avoir qu'un, répondent-ils.

Je saute de devant, je monte sur le débris du bateau, j'attrape l'homme dont je fus obligé de casser le bras pour l'avoir. Je leur dis :

— Attrapez, attrapez cet homme !

Je me retourne et le canot était parti. Desborgnes tire un couteau de sa poche et dit à l'équipage qu'il les tuera tous s'ils ne retournent me sauver. Je tenais toujours l'homme et je me tenais avec lui. Enfin, ils reviennent à bord. Alors

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je m'embarquai à bord du canot ; le coup de mer vient de suite et je sens le canot chavirer par-dessus. Alors j'allai au fond, je me g-rapillai au sable, buvant beaucoup d'eau^ je fis un dernier effort pour me mettre sur pieds, je fis aller la main et j'attrapai l'air; j'allais de nouveau au fond,àrautre lame, sans connaissance. Desborg-nes, qui nag-eait comme un poisson, se jette dans l'eau, replong-e plusieurs fois, et finit par m'altraper au fond de l'eau. Il criait, on fit la chaîne et on me hâla à terre. De là nous prîmes trois avirons du canot qui avait échoué, on me mit dessus et on me porta dessus. On n'osait pas me mener chez moi, mais chez M'^e Coquet. On alla chercher le chirurg-ien : il en vint deux. Le premier demanda de suite une planche pour me mettre le ventre dessus, et me faire rendre l'eau. Dans un instant, j'eus vomi toute l'eau que j'avais avalée, et j'ai repris de suite connaissance. Broquant reçut des félicitations officielles et demanda pour Desborg-nes (maçon) une récompense pécuniaire qu'il obtint.

Le Tonnerre, commandé par Jacques Sauvag-e, manque l'entrée du port et va à la côte. Le pilote Fournier^ avec un bateau, va sauver l'équipage. On avait laissé le mousse Nicolas Gin. Broquant saute dans un canot, lance au mousse une ligne en lui criant :

— Amarre-toi bien! et le sauve (28 Brumaire, an IX).

Le 26 février 1791, étant à la pêche avec le capitaine Fourmentin, en travers d'Ambleteuse, nous fûmes pris d'un coup de vent terrible. Une g-aliote de Dunkerque, chargée de morue et d'huile fait un signal de détresse qu'elle allait bas d'eau. Nous fîmes route sur elle. Le capitaine nous prie de lui donner d'un coup trois hommes pour les aider à pomper de l'eau, qu'elle augmentait toujours. Notre maître y consentit et nous l'abordâmes, et je sautai à bord avec le capitaine Denis Fourmentin, l'aîné des frères de notre patron, et un nommé Dubois. Nous vînmes en rade de Boulog-ne, et là nous mouillâmes une ancre : elle ne tenait pas, nous mouillâmes une seconde; l'eau aug-mentait tou-

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jours. Nous étions pleins d'eau. Dans un tang-age, le câble prend sur un beaupré, et le câble cassa, nous fîmes signal à notre bateau mouillé à terre des bancs du Moulin-Hubert, de venir nous sauver, persuadés qu'il fût venu, parce que son frère aîné était à bord de nous. Aussi, nous sûmes que c'est ce qui l'eng-ag-ea, car il y avait de g-rands dangers à courir. Au moment où il vint pour nous aborder, l'autre câble cassa : la galiote vint en travers et nous étions entre deux eaux. Notre bateau a monté à bord de la g-aliote, et nous avons déroulé au roulis comme si on eût poussé un bateau à bas des chantiers. C'est ce qui fît que nous n'eûmes pas de peine à nous embarquer. Alors, notre patron et l'équipage filent vent arrière sans voile pour chercher un endroit pour faire côte et nous sauver. Nous allâmes échouer à deux lieues de Boulogne en travers de la Barride (?) et il se trouva du monde pour nous secourir en arrivant à terre ; nous vînmes à Boulogne où les autorités et le clergé nous promenèrent dans toute la ville, avec la couronne sur la tête, et nous reçûmes la médaille, La galiote alla se perdre au Portel.

Peu après la paix, Broquant fut nommé maître de port à Boulogae. Lorsqu'il donna sa démission, le II octobre i836, les capitaines, maîtres au cabotage, pilotes et maîtres de bateau, adressèrent une pétition à la Chambre de commerce, priant cette Compagnie de s'employer auprès de lui pour l'engager à ne pas maintenir sa décision.

Et toute la seconde partie de l'existence du corsaire se déroula aussi calme que la première avait été mouvementée. Elle se résume dans l'énumération de ses titres placée en tête de cet article.

Il avait acquis du bien et l'augmenta encore dans le négoce.

Sa fille nous a conté que, vers i83o, il louait une mai-

son lui appartenant aux étrangers venus à Boulogne passer la belle saison. Au plafond de l'une des pièces était suspendue une boussole, souvenir d'un capitaine anglais auquel il avait rendu service au temps de la guerre de course. Un beau jour, un locataire se présente, examine attentivement la boussole, la reconnaît pour sienne : c'était le capitaine anglais; il n'eut de cesse qu'il ne fût conduit auprès de Broquant, et, sitôt en sa présence, il tomba dans ses bras. C'était là un des rares événements de la vie du vieux maître de port. C'en était un encore, lorsqu'il recevait des nouvelles de ses anciens compagnons de captivité, et que la poste lui apportait une lettre. Lisez ce joli billet :

Bénie, le 6 février i854.

Mon cher monsieur Brocand,

J'ai appris avec le plus grand plaisir de vos bonnes nouvelles par un de mes compatriotes, M. Bailly, vérificateur des douanes dans notre port.

Je me suis réjoui de savoir qu'un de mes anciens compagnons d'infortune dans les odieux pontons d'Angleterre jouissait d'une bonne santé, et d'une position heureuse et fortunée .

Je m'empresserai de communiquer cette bonne nouvelle à notre ami de Misonan qui, lui aussi, se porte à merveille et demeure habituellement à Paris. Il est député de Quimper, dans le Finistère, et pendant les quelques jours qu'il est venu passer avec moi, l'été dernier, nous nous sommes rappelé tous nos anciens camarades et avons beaucoup parlé de vous, car vous devez vous souvenir, mon cher capitaine, que, dans notre ponton, le Glory ^toutle monde vous aimait beaucoup, et vous appréciait comme vous le méritiez.

J'ai appris que vous vous étiez marié depuis votre retour, moi, je ne me suis pas marié, et ai vécu en famille, avec

JACQUES BROQUANT l6l

mes frères et une sœur, m'occupant d'armements pour Terre-Neuve, de défrichement et d'améliorations.

Nous sommes maintenant bien peu de survivants de tous les prisonniers que maltraitaient tant les Anglais; aussi, serrons nos rang-s,et je prie Dieu qu'il vous conserve en bonne santé pour le bonheur de votre famille.

Adieu, mon cher capitaine^ croyez à mon souvenir affectueux et à mon attachement bien sincère.

Louis LE Saulnier St-Jouan (i).

Comme tous les survivants de la Grande Epopée, Broquant vieillit parmi ses souvenirs, les évoquant et les contant jusqu'au jour où il les coucha par écrit. La face rase, encadrée de « pattes de lapin », les cheveux rabattus sur les tempes, la tête engoncée dans le faux-col et la haute cravate, la croix de la Lég-ion d'honneur fièrement accrochée au large revers de sa redingote, c'était une fig-ure. Un portrait nous l'a conservée. Un autre reproduit la physionomie de sa femme, Marie-Jeanne Altazin, avec la jupe et le corsage des matelottes, la guimpe blanche de l'ancien costume, les grandes boucles d'oreilles d'or, et le petit bonnet tel que le portent encore aujourd'hui les Porteloises.

A 89 ans, le capitaine Broquant avait perdu la vue : il subit l'opération de la cataracte avec un plein succès. Jusqu'au bout, sa tête resta solide ; il s'éteignit le 23 février i86r, dans sa quatre-vingt-dixième année, aux bras de sa vieille compagne : leur union avait duré 65 ans.

Sa veuve mourut à son tour en i865, dans sa quatre-vingt-treizième année.

(1) Oriif. à M. Jules Bénard.

Ils eurent quatre fils et trois filles, dont l'aînée épousa un Fourmentin, neveu de Jacques-Oudart, le baron Bucaille. L'aîné des fils, Pierre-Frédéric Broquant, fut capitaine au long cours. Le gouvernement français lui confia la mission de fonder un comptoir pour la marine sur la côte de la mer Rouge. Il fut décoré de la Légion d'honneur, de la croix de Malte et de plusieurs ordres étrangers ; il reçut le titre de bey. Nommé consul à Zanzibar, il y mourut le 24 avril 1847, ^ l'âge de 43 ans.

Un autre fils, Charles, reçut de Napoléon III la croix de la Légion d'honneur, pour avoir inventé le premier métier à tasser les filets de pêche. Il avait fondé à Dunkerque une usine qui a continué à fonctionner en pleine prospérité.

Le frère cadet du capitaine Broquant, Pierre, d'abord maître d'équipage, puis capitaine à bord de bâtiments corsaires, pratiqua également la course avec succès. Le 11 janvier 1809, il fit une prise qui rapporta 1.009.905 fr. 62. Il passa avec succès ses examens de capitaine au long cours; en mars 18 12, il commandait le Furet ii" 2, et, avec Louis Delpierre, commandant le Bon Génie, et le Duc de Dalmalle, il prit la Martha, vendue 68. 698 fr. 16. Il mourut le 24 octobre 1824 à Port-au-Prince (Saint- Domingue) où il avait conduit son navire les Bons Amis.

Le deuxième frère de Broquant, Jean-François, fut marin, puis maître d'équipage. Le troisième, enfin, Charles, fit partie du corps des marins de la Garde impériale. Décoré sur le champ de bataille, il mourut des suites de plusieurs blessures reçues pendant la campagne de France.

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