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ABRÉVIATIONS

A. D. — Archives départementales du Pas-de-Calais. A. c. — Archives communales de Boulogne-sur-Mcr.

A. a. — Archives du greffe du Tribunal de commerce de Boulognesur-Mer,

B. N. — Bibliothèque nationale.

Mon. — I\loniteur universel.

Rei;. G. — Hcgislres aux causes d'audiences de r.'Vmirautc et du Tribunal de commi-rce de Boulo!jue-sur-Mer.

lleg. Ed. — Registres aux enregistrements des cdits, arrêts et déclarations du Roy.

Rcg. Sent. — Registres des sentences.

LES CORSAinES

chevauchant l'oraçe. Les Corsaires ! Nous lisons dans notre mémoire les noms de héros romanesques, Jean Bart (bien entendu fumant sa pipe sur un tonneau de poudre), Robert Surcouf (popularisé par l'opérette). Des mots s'entrechoquent dans notre esprit, avec un fracas de combat : haches d'abordages, g^rappins, sabres aux dents, pistolets au poing-, boulets rouges, etc. Corsaires et pirates, c'est tout un !

Alors la légende nous apparaît comme une vieille défroque romantique. Nous la poussons du pied au tas des loques sans nom qu'engloutit la hotte du chiffonnier. Et nous ne songeons guère à nous demander ce que fut la réalité.

Elle est cependant infiniment plus curieuse, comme c'est généralement le cas. Elle nous montre la course sous l'aspect d'une vaste opération comm.erciale régulière, plus dangereuse que beaucoup d'autres, il est vrai, mais qui n'est que cela. Elle se hausse à l'héroïsme dans bien des circonstances; il n'en reste pas moins que les corsaires ne sont ni brigands . de grand'routes maritimes, ni contrebandiers, mais tout bonnement de notables commerçants.

Nous allons essayer de reconstituer la phvsionomie de la guerre de course en prenant comme exemple un de nos ports de la Manche les plus voisins de l'Angleterre, l'un des plus anciennement existants dans ces parages, celui où le rassemblement de la Flottille qui devait débarquer chez nos voisins l'armée d'invasion réunie par Napoléon, donna une impulsion des plus vives aux armements en course, Boulogne-sur-Mer.

Et nous serons sûrs de retrouver ainsi l'aspect de la course dans tous nos autres ports : les choses se

DU LA I'IUA'1K1\I2 A LA COI RSE l3

passèrent de manière identique à Dunkerque, Calais, Dieppe, Saint-Malo, etc. ; fréquemment les armateurs faisaient ajipel au concours d'un capitaine appartenant èun autre port que celui où ils équipaient leur navire. Les corsaires s'étant emparés d'une prise la conduisaient au port le plus voisin, quel qu'il fut, n'ayant / qu'une préoccupation : ne pas la laisser reprendre ' par l'ennemi. Ceux de Boulogne et ceux de Calais, ou ceux de Calais et de Dunkerque, par exemple, exécutaient des opérations combinées d'avance d'un commun accord. Il y avait ainsi entre les intéressés, les armateurs et les marins des différents ports, une action commune dans le but unique de s'enrichir aux dépens des ennemis de la nation. '

Il est logique que partout cette action se manifeste la même, et c'est ce qui n'a pas manqué de se produire.

Il arriva même, sous le Concordat, que les corsaires armés par les plus riches négociants d'Amsterdam, de Flessingue, de Dordrecht, de Rotterdam, furent pour la plupart des Dunkerquois (i).

Ce qui constitue Je corsaire, c'est avant tout la lettre de marque dont il est nanti, c'est-à-dire l'autorisation régulière donnée par son gouvernement de faire sur mer la guerre de partisan. Le corsaire est le franc-tireur de l'Océan. Le pirate, au contraire, exerce de son propre chef le brigandage à main armée.

Bayonne et certains ports du Midi se préoccupent de réglementer la piraterie dès la fin xm"^ siècle. En France, la véritable législation sur la matière date

(i) Mon., XII, no 94.

j4 les COnSAIULS

des ordonnances du i3juin i443 et du 8 septembre

Pratiquée par des marins expérimentés et^ hardis, la course peut aisément ruiner pour un tfiflips le commerce d'une puissance maritime, et l'atteindre jusque dans ses œuvres vives.

Aussi les Ang-lais, qui nous avaient déjà convaincus au siècle dernier de l'immoralité de l'esclavag-e pour priver nos colonies de la main-d'œuvre nécessaire à leur plein développement économique, nous convainquirent également de l'immoralité de la course, afin d'écarter un danger dont ils avaient ressenti cruellement l'efTet désastreux pour leur fortune (dans les deux sens du mot). Ils nous amenèrent à signer le traité de Paris, le i6 avril i85ô, qui abolit la course. Mais ils eurent soin de ne le faire ratifier ni par la Couronne, ni par le Parlement, de façon à n'avoir aucun scrupule à le dénoncer le jour où ils auront intérêt à le faire. Ceci est de bonne politique.

La question a perdu beaucoup de son importance à notre point de vue, d'abord pr^rce que la guerre russo-japonaise semble bien avoir prouvé qu'avec les moyens d'action modernes la course ne peut plus être pratiquée que par les croiseurs rapides des marines militaires ; en second lieu, parce que la rivale continentale de la Grande-Bretagne n'est plus la France, mais l'Allemagne.

Le fait valait cependant d'être signalé.

A dire vrai, pirates et corsaires se confondent aux époques anciennes. Dans le haut moyen-âge, un

(i) Ch. de La Roncière, Histoire de la Marine française, Paris, 1899-1906, 3 vol. in-8,etMoneulheuil, Essai sur la Course, Paris, 1898, in-8.

DE LA rinATERIE A LA COUUSE l5

baron est souvent un brigand qui a réussi : « Qui l'a fait comte ? — Qui l'a fait roi ? » La question reste sans réponse. Ainsi arrive-t-il qu'un ♦^aimrâP est un pirate heureux qui a fait sa paix avec le roi.

Nos côtes étaient infestées par les écumeurs de mer bien avant l'arrivée des Normands, et la fameuse Flotte Britannique, dont le port d'attache était Boulogne, n'avait d'autre mission que de les combattre. Dans le dernier quart du troisième siècle, l'empereur Maximien en avait confié le commandement à un homme de mer réputé, Carausius. Au bout de quelque temps, l'empereur apprit qu'au lieu de pourchasser les pirates et de les réduire à merci, Carausius prenait grand soin, avant de les attaquer, de les laisser piller tout à leur aise !e long des côtes. Après quoi; il les défaisait aisément avec ses forces, de beaucoup supérieures, s'emparait de leur butin, et le gardait pour soi. Se sentant menacé, Carausius passa en Bretagne et prit la pourpre, puis battit Maximien, qui marchait contre lui. Il fallut traiter, et le reconnaître : une médaille consacra en 287 l'alliance des trois empereurs, Dioclétien, Maximien et Carausius (i).

Lors de la première croisade, Guinimer porte dans les vieilles chroniques le titre d'archipirate boulonnais ; Godefroy de Bouillon, fils du comte de Boulogne Eustache II, et chef de la Croisade, lui confie la charge de ravitailler les croisés avec sa flotte. Guinimer, qui depuis huit ans écumait la Méditerranée pour son propre compte, mouille devant le port de Tarse, en Cilicie, à la tête d'une flotte flamingo-nor-

(i) Voir notre Petite histoire de Boalogne-sui'-Mer, in-8, ill. avec cartei et plans, Boulogne, 1899.

l6 LES COUSAIRES

mande, et concourt ensuite à la prise de Laodicée (i).

A la fin du xii^ siècle et au commencemenl du xiii% Eustache le Moine, un autre aventurier de belle envergure, porte le titre d'archipirate boulonnais; son existence mouvementée fît la matière d'un petit poème épique composé quelques années après sa mort, et rempli de détails curieux. Dans certaines chroniques anglaises, la légende s'en est emparée, et le pirate est devenu un magicien redouté.

Les chroniques, les actes authentiques, les rôles de l'Echiquier, et le poème lui-même nous ont permis de reconslltuer la carrière mouvementée du personnage (2).

Fils d'un baron du Boulonnais, il voyage, apprend des Italiens leurs méthodes de combat maritime que, par la suite, il implanta le premier dans les mers du Nord, se fait moine, quitte le couvent pour venger son père, traîtreusement assassiné, et devient sénéchal du comte de Boulogne, Renaud de Dammartin. Ce dernier l'ayant prié de lui rendre les comptes des bailliages qu'il était chargé d'administrer, Eustache préfère « prendre le maquis » dans l'épaisse forêt qui couvrait alors la plus grande partie de la région. Traqué, il passe le détroit, entre au service de Jean sans Terre, qui lui confie sept nefs avec lesquelles il s'empare des îles de la Manche. Son quartier général est Serk, et il exerce dès lors une véritable royauté maritime sur la Manche et le Pas-de-Calais (3).

(i) Ch. de la Roncière, op. cit., I, iSg.

(2| Cf. {'Histoire précitée, notre étude sur Eustache le Moine, un pirate boulonnais au xiii'' siècle. Paris, 1898, broch. in-8, éd. de la Revue du Nord, et Ch. de la Roncière, op. cit., I, 3oo et sq.

(3) Rabelais, Faicts et dicis héroïques du noble Pantagruel, ch.Lxvi, mentionne encore l'île de Serk comme un repaire de brigands.

Il est en guerre avec les baillis des Cinq Ports et cependant sert d'ambassadeur à Jean sans Terre : il réussit à amener la défection de son ancien ennemi, Renaud de Dammartin, l'ami d'enfance de Philipppe- Auguste, qui fut, à dater de ce moment, le grand agent de la coalition nouée par l'Europe contre le roi de France. On sait comment Philippe-Auguste écrasa ses ennemis à Bouvines. Vers le même temps une brouille définitive surgit entre Eustache le Moine et le roi d'Angleterre : les biens qu'il possède sur les terres du roi sont saisis, et une expédition force le repaire de Serk. Un frère d'Eustache et sa fille y sont faits prisonniers.

L'archipirate offre alors ses services au roi de France, qui le charge de faire passer des machines de guerre aux barons anglais révoltés à son instigation contre Jean sans Terre. Et voici Eustache le Moine amiral des flottes royales, lorsqu'il s'agit d'effectuer la descente en Angleterre du prince Louis (plus tard Louis VIII) et de ses hommes d'armes. Mais des serviteurs de celte trempe ont parfois le caractère inégal, et lorsque Walo, légat du Pape, demande à Philippe-Auguste un sauf-conduit pour passer en Angleterre, le roi lui répond : « Nous vous en donnerons un volontiers pour notre propre royaume, mais si par hasard vous tombez entre les mains d'Eustache, ou des autres hommes de Louis qui gardent les bords de la mer, et que quelque malheur vous arrive (la Chancellerie royale cultivait l'euphémisme), ne nous l'imputez pas. »

Abandonné des barons anglais à la mort de Jean sans Terre, le prince Louis doit renoncer à sa conquête. Eustache le Moine prépare le retour sur le

continent. Et tandis que la flotte regagne les côtes de France, il reste au poste dangereux, à l'arnèregarde, pour assurer la retraite. Il y livre un combat où son navire est pris et où lui-même est tué.

Voici donc trois grands pirates qui, aux iri«, xii« et xin® siècles, dépouillent plus ou moins le brigand suivant les circonstances, pour jouer un rôle officiel, mais n'ayant rien de commun avec celui d'un corsaire.

Le siècle suivant vit les grandes guerres navales entre la France et l'Angleterre, que M. Cli. de la Roncière a magistralement reconstituées dans sa belle Histoire de la Marine Française, ha guerre de course fut alors pratiquée avec acharnement de part et d'autre. Antoine Doria et ses Génois opéraient de fructueuses croisières pour le compte du roi de France; mais c'étaient là des recrues sur lesquelles on pouvait difficilement compter : elles désertaient volontiers. Et l'amiral en chef des flottes royales, Quiéret, qui organisa cette Grande Armée de la Mer presque complètement anéantie à l'Ecluse (24 juin 1 340), préférait placer sa confiance en Jean Marant, un marin boulonnais, auquel son successeur, Pierre Flotte, confiait 3oo corsaires (i345). Trait de mœurs : Marant massacrait régulièrement jusqu'au dernier homme les équipages des navires dont il s'emparait. Il joua un rôle important pendant le siège de Calais par Edouard III; à maintes reprises, lui et Mestriel ravitaillèrent la place « en larrecin et par eulz hardiement enventurer », en forçant l'entrée et la sortie du port. Calais tombé au pouvoir de l'ennemi, Marant tient cependant la mer, avec Jean Darlay, Jean Truffe et Jean Houe ; il les mène à l'assaut d'une

escadre de dix nefs qu'il croise : il en coule cinq, et ramène à Abbeville les cinq autres, chargées de nobles dames.

Il est assez curieux de constater qu'en ces temps si éloignés de la conférence de La Haye les pêcheurs étaient respectés par les belligérants : une trêve pécheresse avait été consentie en leur faveur. '' Au cours du xvii® siècle, la course s'organise régu- ■ lièrement. Les Archives des Amirautés commencent à être tenues avec ordre. L'Amirauté de Boulogne met à jour, entre autres, un Registre aux enregistrements des édits, arrêts et déclarations du Roy (le plus ancien remonte à i635). On 3^ trouve tous les édits royaux relatifs à la marine, et aussi, à la date du 4 septembre 167 1, le «Roolledes maistres de navires, bellandres, barques, challoupes, et bateaux pescheurs, charpentiers, calfadeurs, pilotins, matelots et autres gens servant à la mer », c'est-à-dire la première application des conceptions deColbertet l'établissement de l'inscription maritime (i). On y trouve encore la mention des commissions ou lettres de marque délivrées à des maîtres de navire pour armer en course, et celle des jugements des officiers de l'Amirauté qui déclarent de bonne prise les navires amenés au port par les corsaires, ou qui en ordonnent la mainlevée, suivant le cas.

r Richelieu a communiqué aux Amirautés, en i64i, tune formule pour les lettres de marque. Peu de mo- •-difications y furent apportées par la suite, même sous

( 1 ) Nous avons publié ce rôle dans une brochure intitulée : les Marins de la circonscription maritime de Boulogne-siir-Mer, le 4 novembre i6ji, Boulogne, 1900, in-8.

la Révolution. Voici, à titre d'exemple, celle délivrée le 5 décembre 1688 à Antoine Dankart :

Louis Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, amiral de France, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Les ordres que nous avons reçus du Roy de pourvoir à la juste deffense de ses sujets nous obligeant de veiller à leur conservation et seureté du commerce de la mer, en ce qui dépend du pouvoir et autorité qu'il a plu à Sa Majesté attribuer à notre dite charge, avons donné congé, pouvoir et permission au capitaine Antoine Dankart de faire armer et équiper en guerre une barque du port de douze tonneaux ou environ, estant à Ambleteuse, avec tel nombre d'hommes, de canons, boulets, poudre, plomb, et autres munitions de guerre, et vivres, qui y sont nécessaires pour la mettre en mer en estât de naviguer et courir sus aux pirates, corsaires, et gens sans aveu, mesme aux sujets des Estais des Provinces Unies, des Paiïs-Bas et autres ennemis de l'Estat, les prendre et amener prisonniers avec leurs navires, armes et autres choses dont ils seront saisis, en quelques lieux et endroits qu'il les pourra rencontrer, et exercer sur eux toutes les voies et actes permis et usités par les lois de la guerre, à la charge par le dit Antoine Dankart de garder et de faire garder par ceux de son équipage les ordonnances de la marine et le règlement fait par Sa Majesté le 24 octobre 1681, sur les peines y contenues, porter pendant sonvoiagc le pavillon et enseigne des armes du roy et les nôtres, faire enregistrer le présent congé au Greffe de l'Admirauté la plus proche du lieu où il fera son armement, y mettre un rolle signé et certiffié de luy, contenant les noms, surnoms et la naissance et demeure des hommes de son équipage, faire son retour audit lieu ou autre port de France dépendant de notre juridiction, y faire son rapport par devant les officiers de l'Admirauté et non autres de ce qui se sera passé durant son voiage, nous en donner avis et envoler au secrétaire général de la marine

DE LA PlRATERIlî A LA COURSE

son ilit rapport avec les pièces justificatives d'y celui, pour être du tout ordonné au Conseil ce que de raison. Prions et requérons tous rois, princes, potentats, seig-neuries, états, républiques, amis et alliés de cette couronne et tous autres qu'il appartiendra, de donner audit Dankart toute faveur, aide, assistance et retraite en leurs ports, avec son dit vaisseau, équipag-e et tout ce qu'il aura pu conquérir pendant son voiai^e, sans luy donner, ny souffrir qu'il luy soit donné aucun trouble ny empêchement, offrant de taire le semblable lorsque nous en serons par eux requis. Mandons et ordonnons à tous les officiers de la marine et autres sur lesquels notre pouvoir s'étend de le laisser sûrement et librement passer avec son dit navire, armes et équipage et les prises qu'il aura pu faire, sans luy donner ny souffrir luy estre donné aucun trouble ni empeschement, ains luy donner tout le secours et assistance qu'il aura besoin. Ces présentes non valables après un an du jour de la date d'icelles. Fait, contresigné et scellé par le secrétaire g-énéral de la marine à Versailles le 5® jour de décembre 1688, ainsy signé : Louis Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, admirai de France, et sur le repli : par Monseigneur de Valincour.

La présente commission en l'autre part enregistrée au registre ordinaire de l'Admirauté de Boulogne et paiis boulonnais pour y avoir recours quand besoin sera, le sixième décembre mil six cent quatre-vingt-huit (i).

Le capitaine quia reçu une commission pour armer en course doit fournir une caution et un certificateur.

A cette époque, où Louis XIV fait de stériles efforts pour replacer Jacques II sur le trône d'Angleterre, la guerre de course est en pleine activité, et, dans tous nos ports, on arme. C'est la guerre où Jean- Bart et Duguay-Trouin se distinguent, où l'on vend à

(i) A. G., Reg. Ed., 1684-1697, f" 36.

Dunkerque pour plus de vingt-deux millions de i > livres de prises (ce chiffre dépassa 3o millions de ] . livres pour la guerre suivante) capturées sur les xAng-lais et les Hollandais.

Le port de Boulogne s'est fortement ensablé au cours de ce siècle; la population a pris la fâcheuse | habitude d'y jeter des quantités d'immondices qui y arrêtent la vase ; les entrepreneurs y déversent les pierres et graviers qui les embarrassent : on n'y fait plus de grands armements comme au Moyen-âge, et ce n'est qu'au siècle suivant que différents travaux lui rendront un peu de son ancienne importance, en attendant que Napoléon lui prépare son essor définitif. Aussi les commissions données pour « courir sus à l'usurpateur des couronnes d'Angleterre et d'Ecosse » (il s'agit de Guillaume III d'Orange) ne portent guère que sur de petits bâtiments de quinze à vingt-cinq tonneaux en moyenne. On voit même armer en course des chaloupes de quatre et de cinq tonneaux : il fallait une certaine hardiesse pour s'embarquer sur d'aussi frêles esquifs et attaquer de gros navires marchands, en courant le risque d'être pourchassé par des corsaires ou des bâtiments royaux ennemis ; mais l'audace est une vertu commune chez nos marins. Exceptionnellement, des lettres de marque sont délivrées pour des frégates de trentesix, quatre-vingts, et même cent vingt tonneaux.

Et de temps à autre, une prise est amenée au port; \ des cargaisons de potasse et de chanvre, de blé, de ] fer-blanc et de fil de fer, de planches, de plumes, | d'huîtres, de beurre, de suif, etc., sont mises en vente; ce n'est pas ici, c'est à Dunkerque surtout que vont les prises riches.

Et pourtant, pendant les neuf années que dura la g-uerre de la ligue d'Augsbourg-, de 1688 à 1697, nous connaissons une trentaine de capitaines de corsaires appartenant au port de Boulogne, auxquels furent délivrées des lettres de marque. Leur nombre s'accroît rapidement pendant la guerre de la succession d'Espagne et au cours du xviii® siècle, tandis que le port était amélioré, permettant le développement de la marine qui s'y abritait.

Les mœurs des corsaires se sont adoucies depuis le xiv^ siècle : ils ne massacrent plus jusqu'au dernier les hommes des équipages dont ils s'emparent. Mais leurs procédés ne vont pas cependant sans quelque rudesse. D'abord, depuis le xvi"siècle, on observe bien moins qu'autrefois la trêve pécheresse, et fréquemment les pêcheurs sont capturés; il est vrai de dire que nous sommes au temps où des frégates anglaises attaquent et prennent des frégates françaises après la signature du traité de Ryswick, ou avant la déclaration de guerre. Dans son Histoire de Boulogne, Henry signale ce fait qu'en 1756 une frégate anglaise vint faire des signaux de détresse devant le port de Calais ; une chaloupe sortit pour lui porter secours : la frégate s'empara de la chaloupe et retint prisonniers les hommes qui la montaient. Un mois plus tard, un vaisseau suédois se trouva réellement dans une situation critique au même endroit. Les Galaisiens craignirent une nouvelle supercherie, et restèrent à quai. Le suédois périt corps et biens.

En 1779, il est fait défense à quiconque d'injurier ou frapper les smoggieurs, non plus que les équipages de navires étrangers entrant au port (i). Et voici un

(i) A. D. Reg. C.

épisode curieux datant de juillet 1708 : quatre pêcheurs anglais avariés par le gros temps entrent au port pour vendre leur pèche « sur la confiance de la liberté de la pêche qui est entre laFrance et l'Angleterre, pour laquelle ils ont une protection de l'amiral pour pouvoir la faire librement ». On vérifie leurs avaries, on se rend compte qu'ils n'ont à bord que des engins de pêche, et on les laisse libres (i).

Une fois au large, les corsaires s'emparent de tout bâtiment qui leur tombe sous la main : il leur indiffère que le capitaine du vaisseau soit porteur de passeports délivrés par le roi lui-même. Il faut l'autorité de l'Amirauté pour ordonner la main-levée. Aussi, dans la crainte de voir leur proie leur échapper par autorité de justice, les corsaires commencent en général par la mettre au pillage en pleine mer.

En 171 1, Pierre Bout?, commandant un corsaire de Dieppe, attaque la Marie, brigantin muni d'un passe-port"du roi, maltraite le capitaine et l'équipage à coups de sabre et de cordes, et leur enlève une quantité d'objets, d'effets et d'argent. Ce n'est pas là un fait isolé (2).

Dans certains cas, les corsaires préfèrent rançonner lesnaviresde commerce, puis les relâcher, quitte, sans doute, à les reprendre un peu plus loin. Ils vont même jusqu'à rançonner des bâtiments entrés dans les rades et ports du royaume. Et dans les deux cas, ils ne semblent guère se soucier de la défense qui leur est faite de procéder de la sorte, car on doit la renouveler à plusieurs reprises.

Ceux qui rançonnent régulièrement un bâtiment de

(1) A. H.Reg. Sent..

(2) A. D. Calais, Corsaires, B.

commerce doivent s'emparer de ses papiers et retenir prisonniers les deux principaux officiers comme otages. La forme des billets de rançon n'étant pas fixe, on les falsifie : un règlement du 27 janvier 1706 ordonne aux officiers de l'Amirauté de les faire imprimer suivant un modèle uniforme, et de les distribuer eux-mêmes aux capitaines et aux armateurs. Le môme document règ-le à nouveau dans tous ses détails la manière de procéder à la rançon des navires ennemis.

Le roi et monseigneur l'amiral doivent donc fréquemment intervenir. Ils édictent des instructions sur la course en général, sur l'établissement du Conseil des Prises (i), sur la procédure à suivre pour les prises qui seront faites en mer (apposition des scellés, établissement de gardiens, inventaire des agrès, interrogatoire de l'équipage), sur la façon dont les capitaines de corsairesdoivent rédiger leurs rapports à l'Amirauté (pour plus de sûreté, l'amiral ordonne l'embarquement d'un écrivain), sur les échouements (les navires échoués sont confisqués; parfois, le roi en fait don à quelque personnage dont il est satisfait : ainsi, le 25 février 1698, le duc d'Aumont bénéficie de deux navires, un hollandais et un ostendais, échoués sur les côtes du Boulonnais) ; ils ordonnent aux officiers du tribunal maritime d'informer sur les pillages, d'envoyer à l'amiral toutes les pièces, indistinctement, trouvées à bord des prises, etc., etc..

Lorsque les prisonniers faits en mer par les corsaires les embarrassent, pour une raison ou une autre, ils les débarquent soit sur des navires neutres ren-

(i) Imprimerie Royale, Paris, 1778.

contrés en cours de route, soit sur les côtes de pays neutres. Il s'ensuit des abus nuisibles à l'échange et au retour des prisonniers français. Sauf dans des cas déterminés (prisonniers trop nombreux, manque de vivres, par exemple), les corsaires doivent débarquer leurs prisonniers dans un port français, à peine de cent livres d'amende par tête de prisonnier ; dans tous les cas, les capitaines et officiers doivent toujours être débarqués en France.

Gomme les prisonniers, les poudres trouvées à bord des navires ennemis doivent être débarquées dans un port du royaume, et non à l'étranger.

Le gouvernement se préoccupe encore de la question sanitaire. Des procès-verbaux de visite nous sont parvenus (i), attestant que le capitaine du corsaire, à son retour au port, doit, dans certains cas, produire son livre de bord pour prouver qu'il n'a touché ni une terre, ni un navire contaminés, et affirmer sous la loi du serment la véracité de son livre et de ses dires.

Il résulta de ces édits, arrêts, ordonnances, déclarations, un véritable code de la guerre de course. On peut lire à ce sujet le Traité des prises, ou principes de la jurisprudence française concernant les prises qui se font sur mer^ relativement aux dispositions tant de l'ordonnance de la Marine du mois d'août 1681 , que des Arrêts du Conseil, Ordonnances et Règlements antérieurs et postérieurs, rendus sur ce sujet avec une notice de la Procédure qui doit être observée à cet égard. (La Rochelle, chez J. Légier, 1763, 2 t. in-80.)

Jacques II, qui cherche par tous les moyens à re-

(i) A. G. i2o3, liasse.

conquérir son trône, délivre des lettres de marque à des corsaires anglais et irlandais. Ceux-là conduiront leurs prises dans les ports français, et les tribunaux maritimes reçoivent l'ordre de les juger de la même manière que celles amenées par des sujets de Sa Majesté, Pontchartrain, qui signe l'ordre, réclame l'envoi des procédures. Pour qu'il n'y ait aucune erreur à ce propos, le ministre communique la liste des vaisseaux dont les équipages, étant anglais, mais au service de Jacques II, auront droit au dixième des prises qu'ils conduiront dans les ports français, comme suite à une convention passée avec le roi d'Angleterre. Ces vaisseaux sont, pour l'été de 1698 :

Le Prince de Galles. 80 tonneaux, cap. François Laurence

Le Melfort 60 — — Patrick Lambert

Le Saint-Joseph .... 260 — — Thomas Vaughan

La Princesse i/t<^ ■ — Langhton Cleer

L'Aventure i5o — — Julien Drake

Le Leuvrier 80 — — Patrick Lincol [n]

Le Soleil 190 — ■ — Robert Walsh

Le Sarsbield i38 — — Dominique Master-

son

U Espion 4o — — Philipp Walsh

La Fortune 20 — — Kdmont [and] Car-

ney

Des conventions analogues furent passées avec les Etats-Unis d'Amérique, en 1778, lorsque Vergennes eut signé le traité d'alliance, et, en 1781, avec les Provinces Unies.

Les capitaines corsaires ne sont pas toujours très au fait (apparemment tout au moins) du traitement, variable suivant les fluctuations de la politique extérieure, accordé par le roi aux puissances belligérantes

OU neutres. II en résulte qu'ils molestent des navires sur lesquels ils n'ont aucun droit : et ce sont leurs armateurs que l'Amiral rappelle à l'observation des règlements.

Des incidents se produisent, assez imprévus : en 178 1, un bâtiment hollandais armé en course capture deux pêcheurs anglais ; il les conduit à Boulogne. Nombreux sont les contrebandiers qui fréquentent le port, et appréciables les bénéfices qu'on y réalise du fait de leur industrie : il ne faut pas les éloigner en attirant de ce côté l'attention des autorités britanniques; la crainte pourrait les pousser à rechercher des parages moins exposés. De plus, des représailles pourraient être suscitées contre nos propres pêcheurs. La municipalité s'émeut : maire et échevins adressent une plainte au ministre de la marine (i).

La course est complètement interdite par moments : il est vrai que les interdictions prennent généralement place durant la belle saison, qui est la morte saison pour les corsaires. Mais elles sont rapportées à l'endroit de certains bâtiments, lorsque les armateurs excipentdu préjudice causé par la mesure. Elles interviennent encore quand la marine royale manque d'hommes : corsaires et navires de commerce sont désarmés, pour un temps, afin de permettre l'armement des navires de l'Etat. Quand les interdictions sont prévues, ordre est donné aux corsaires de n'entreprendre aucune croisière dont ils ne ne prissent être revenus avant une date fixée (2).

Les équipages ne présentent pas la bigarrure que

(i) A. C. 1674, Reg.

(2) A. D. Calais, Edits, arrêts, commissions, armements en course, 1690-91, f» 68 v°.

nous rencontrerons (i) sous l'Empire. Ils sont cependant panachés : on y trouve des étrangers (Joseph Rivière, Catalan, né à Barcelone, canonnier de l' Attrapes i-tii-peiix), surtout parmi les volonlaires.il ne faut sans doute pas trop approfondir les raisons qui poussent les uns et les autres à s'embarquer : on peut noter que des volontaires le font « pour leur plaisir » , comme le mentionnent les registres de la paroisse Saint-Nicolas pour le jeune Antoine-Gaspard Goduin, tué à dix-huit ans en abordant avec /a Z>ecoMt;er^e un bâtimentennemi, en avril lyoB (2). 11 appartenait à une famille de corsaires : Jacques Goduin commandait vers cette époque l'Anffélique, barque longue de 12 t.

De temps à autre, on signale des désertions. Au milieu du xviiie siècle, un marchand de faïences, qui cumulait ce commerce avec celui de loueur de voitures, fut condamné au profit de l'armateur Becquerel, pour avoir favorisé la désertion de quatre matelots du Mazarin, enfuis à Dunkerque (3). On veille à ce que les matelots du Roi ne s'engagent pas sans congé à bord des corsaires : a Le Roi, ayant appris que des matelots de l'armée navale se retirent sans congé pour servir sur les vaisseaux de ses sujets armés en course, défend à tous armateurs, capitaines de vaisseaux, corsaires, vaisseaux marchands, etc., de recevoir dans les équipages aucun matelot qui ne serait pas porteur de congé signé des commandants, intendants de port, etc.. » (2 octobre 1691) (4).

On note le décès de prisonniers revenant des geôles

(i) A. C. i5i7, liasse.

(3) A. C. io4i, Reff-

(4) A. D. Calais, Edits, arrêts, commissions, armements en course, 1690-91, fo 68, v".

3o LES CORSAIRES

angolaises et mourant au retour, ainsi que les adjurations, avant de mourir, de prisonniers de g-uerre anglais (i).

La vente des carg-aisons ne va pas sans soulever des difficultés. Si l'occasion s'en présente, il arrive qae les capitaines des corsaires vendent leurs prises en mer. Il est probable qu'alors la plus forte part du bénéfice ne va pas à l'armateur. Ces sortes de ventes sont strictement interdites, de même que les marchés entre gens de mer portant sur des parts de prises. Les armateurs intimident les marchands pour empêcher la vente des cargaisons à leur valeur, ou passent des conventions secrètes, ou chargent des hommes de paille de trafiquer pour leur compte. L'un d'eux se laisse prendre sur le fait, et Pontchartrain écrit de Versailles, le 25 février 1698, aux officiers de l'Amirauté de Boulogne : « Messieurs, le Roy ayant été informé des prévarications et friponneries que le sieur de la Mathe a fait (sic) dans la sollicitation de prises dont il a esté chargé, à la suite du conseil, Sa Majesté l'a fait arrester, et quoy qu'elle veuille bien ne luy pas faire faire son procès, elle m'a commandé de vous écrire que son intention est qu'il ne s'en mesle à l'avenir en aucune manière ny sous quelque prétexte que ce soit, et que vous y teniez la main, en avertissant les armateurs que vous apprendrez estre en relation avec lui, qu'il ne luy est pas permis de parler ny travailler pour eux. »

Des contestations s'étant élevées entre les armateurs et ceux qui réclament les prises en cas de mainlevée, un arrêt du Conseil d'Etat (28 décembre lyoô)

(i) A. C. 1918, Reff.

DE LA PIRATERIE A LA COURSE 3l

décide que tous les frais seront supportés par le « réclamateur » qui aura obtenu la mainlevée, et au moment où il sera remis en possession.

Pour favoriser la course, il est décidé que les marchandises prohibées provenant de prises faites en mer sur les ennemis de l'Etat pourront entrer et être déchargées dans les ports du royaume, malgré la prohibition (i).

Le tiers des prises est attribué à l'équipage.

Le « chapeau » du capitaine est alors de i i/v. à •i o/o en moyenne (2).

Dès le début de l'institution des Invalides de la Marine, dix deniers par livre lui sont attribués sur le produit des prises; des irrégularités se produisent dans le mode de perception; tantôt on les impute sur le montant brut et tantôt sur le montant net; d'autres fois on en exempte le tiers revenant aux officiers et à l'équipage. Un arrêt du Conseil d'Etat (28 juin 1697) régularise et uniformise cette perception.

Un droit de un dixième sur les prises et conquêtes faites en mer est en outre attribué à la charge d'Amiral de France. Réduit en août 1743, suspendu par les édits du 5 mars 1748 et du i5 mai 1766, ce droit est définitivement supprimé en septembre 1758. En compensation, l'Amiral, en cette qualité et aussi comme gouverneur de Bretagne, reçoit une indemnité annuelle de iBo.ooo livres.

On voit la nécessité des ordonnances pour réglementer la vente des prises, le dépôt au greffe des Amirautés des liquidations particulières, et des comptes de dépenses des relâches et du désarmement des

(i) A. C. 1687, liasse.

(2) A. D. Reg. C.

corsaires. L'une vise spécialement les matières d'or et d'arg^ent, piastres, réaux, pistoles, poudre d'or de Guinée, lingots, etc., qui devront être portées à l'hôtel des monnaies le plus proche du port où est conduite la prise. Nous trouvons là l'indication précise de la valeur relative de l'or et de la monnaie, en décembre 1702, pour un lingot porté à l'hôtel des monnaies de Lille : « Un lingot pesant 2 marcs, 4 onces, 5 gros et demi, rapporté par l'essayeur de la monnaie à 20 karats i2/32, à raison de 436 1. 8 s. 9 d. le marc, fait 1.128 l. 1 1 s. 9 d. »

Par arrêté du i4 janvier i684, la connaissance des prises faites par les vaisseaux de Sa Majesté est attribuée aux officiers de l'Amirauté. Mais une ordonnance du 4 août 1781 fait rentrer leur vente et toutes les opérations qui y sont relatives dans les attributions des intendants et ordonnateurs de la Marine.

Avant de s'embarquer, les équipages des corsaires réclamaient instamment des avances aux armateurs : par contre, les armateurs étaient volontiers en retard pour verser aux mainsdes équipages les parts de prise qui leur revenaient de droit. Les procès de ce chef duraient de longues années, jusqu'à plus de vingt ans. Le Conseil d'Etat devait intervenir.

Le 3i mars 1703, un arrêt de ce Conseil organise une caisse de secours pour les marins victimes des accidents du travail, en ordonnant la levée de trois deniers par livre sur toutes les marchandises prises, au profit de ceux qui auront été estropiés sur les vaisseaux armés en course, et aussi des veuves de ceux qui auront été tués en course.

Les fermiers généraux prétendirent lever un droit

de quatre sous pour livre sur les marchandises de prise, mais sans succès (i).

Au début du xviii'' siècle, l'armement d'une barque longue de vingt tonneaux coûtait de quatre à cinq mille livres (2). Les frais de la Boiillenoise, par exemple, se décomposent ainsi (1702) :

Forfait avec le maître charpentier de navire

pour la construction de la barque. ...... 2 .5oo 1. 17 s.

M 2 ancres du poids de 2.55o livres et des

cordages et chaînes 735 1.

Voiles 699 1.

Canons, pierriers, fusils, pistolets, sabres, haches d'armes, gargousines, boulets de

2 livres de calibre, fer à lester 768 1.

\ i Chaudière, poêlon de cuisine, écumoir, cuil- ; ' 1er, lampe, platière, 3 plaques de plomb,

pompe de fer blanc 23 1. 10 s.

100 livres de grosse poudre, 100 livres de balles de plomb pour fusils et pistolets à

5 sols la livre 100 I.

Une tille, une pleine, 2 haches, 2 ciseaux,

une scie ni.

5o livres de mèche et 10 livres de vieux hameçons 12 1. 10 s.

I 4 bidons, 4 petites tinnes, 3 seaux, 4 plats,

/ 4 gamelles, 3o cuillères de bois 8 1.

r 2 lanternes, 2 compas, un plomb de sonde,

' 4 feux de fer blanc 10 1.

Un canot, gouvernail et rames 100 1.

Total 4^78 1- ï7 s.

(i) A. C. 1012, liasse.

(2) Nous donnons en annexe II l'inventaire complet d'un bâtiment corsaire en 1760.

La Bonne Aventure, qui prend la mer en 1708, coûte :

Etablissement de la barque et 2 voyag-es

des capitaines i .5o4 1. i5 s.

Mâts, verg-ues 278 1. 16 s.

Ancres, câbles 424 1- 2 s.

Cordages, poulies 249 1. 8 s.

2 canons, 12 fusils, 6 pistolets 3i3 1. 17 s.

Compas, horloges 5i 1. i3 s.

I baril 1/2 de goudron, petits meubles. ... 65 1. 17 s.

Peintre, toile à faire une tente 102 1. 8 s.

Une commission, surplus du marché, menuisier , i44 1- i4 s.

Voiles et cordages 712 1. 9 s.

Pour le maréchal 2 1 7 1. os.

Total 4«o64 1. 01 s.

Lorsque les armements prennent plus d'importance, l'armateur n'est plus seul à en faire les frais. Il s'adresse à des « intéressés ». Il en est de toutes professions et de pays très divers pour un même navire. En 1787, les intéressés de la Comtesse d'Avault, placée sous les ordres du capitaine Cary, un de nos plus hardis capitaines de la période révolutionnaire, étaient : de Boulogne : J. Butay, armateur, Ternaux, Cary, capitaine, Lafoiret, Guilbert, huissier. Reine et Sauvage, constructeurs ; le vicomte de la Villeneuve, Millon, marchand de vin, le Preu, contrôleur ; Châteauvieux, Planta et Lucheux, officiers; Penet, procureur, et treize négociants; puis venaient six DunkerquoiSj un Montreuillois, quatre Calaisiens, deux Amiénois, un habitant du Pont-de-Briques (près Boulogne), un d'Elaples et un de Rue.

Un des plus forts armements et l'un des plus curieux au point de vue de la variété et de la qualité des intéressés, est celui qui fut fait en 1767 par Etienne Denis Dangerville d'une frég-ate corsaire le Romain; les dimensions en étaient : 76 pieds de quille du dehors de l'étrave au dehors l'étarabau; à la voie du pont 86 pieds; de tête à tête, 91 pieds; maîtresbaux, 24 pieds, 6 pouces; cale sur serre et sous baux, 1 1 pieds. Sur le pont étaient pratiqués 84 sabords dont 20 en batterie, 2 d'arrière et 2 de devant. La contenance totale était de 260 tonneaux. L'armement comportait : 16 canons de 6 livres de balles sur i6afFûls;4 canons de 2 livres de balles; 18 pierriers; 200 fusils; 200 pistolets g^arnis de leur brochets; 200 sabres; des haches d'armes, des garg-ousines, ï.5oo boulets, dont plus des trois-quarts du calibre de 6 livres de balles. 3o.ooo pesants de fer formaient le lest, avec des pierres pour faire l'appoint.

Le tout est estimé 128.000 livres. Les intéressés étaient :

Le sieurdeVillette, ancien trésorier général de l'Extraordinaire des Guerres ; Feraud, fermier général à Paris; Manet, trésorier de France et des troupes du roi à Calais ; De la haye Lebouis, négociant au Havre; Salles et Kovanagt, négociants à Dunkerque; Roubiliacq; Julien, caissier de l'Extraordinaire des Guerres à Amiens; J.-F.Goilliot, négociant; René Duirbrancq, de Lille; Millin de Grande-Maison, intéressé dans les affaires du roi à Paris; de la Borde ; François de Natier; baron de Loria de Basset, capitaine de cavalerie; Tron Lheureux et C'^; L.-J. Prestre; Lernisien, inspecteur des bâtiments; abbé Brûlé, chanoine de Saint- Valery-sur-Somme; don François le Masson,

religieux de l'abbaye de Saint-Valery-sur-Somme(i); Virelle, major d'infanterie; de la Voye, Pierre, nég-ociant à Paris; de Laffon, architecte à Paris; Desmeur, médecin à Boulogne; de Bellin, procureur à Paris ; de Lincquering, maire d'Aire; Chapevoye, maître graveur à Paris ; Dechoin, marchand épicier à Paris; Boucher, marchand de vins à Paris; du (Lineyford ?) de la Prée,gentiilommeàAire; le comte d'Estienne de Saint- Maur, chevalier, directeur des fortifications à Aire; Lambert, marchand bijoutier à Paris; de Gayan, major de la Citadelle d'Arras; le comte de Harcourt, à Paris ; Chaisme fils, marchand à Paris ; Depaux, marchand devins à Paris; Boze, fermier général du roy, à Paris; Jean Pierre André de Boisserand et frères, négociants, à Nancy; Barthe, banquier, Paris; de Saint, ingénieur chef. Aire; de Vingt, négociant, Dunkerque; Mugnot Dallet, négociant, Dunkerque; de Châtillon, trésorier de S. A. S. comte de Charolais à Paris; de Fontemoing, négociant, Libourne; D^i^ Lemoine, Paris; de Villecreux, Paris; Melchior Didier, négociant, Dunkerque; Sageret, marchand orfèvre, Paris; Dame Verray,Vve le Roy, Paris; Gharensot, négociant, Beaune ; Bertot, négociant, Paris; abbé le Breton, prieur de Germiniacq, près Gognacq; Cornelis et G'% Dunkerque; Brisson de Gantière, commissaire ordonnateur des guerres; le sieur d'Isques; Gobelin; Rocher, Paris; Junck Bodin, négociant, Dunkerque; de la Malle et Barinon, négociants, Honfleur. Il en est de toutes les conditions comme de toutes les provinces du royaume.

(i) Les membres du clergé n'avaient pas attendu le conseil de Napoléon, répondant à ceux qui se plaignaient de la modicité de leur traitement : « Hé bien, Messieurs, mettez dans les corsaires. » (Le Chercheur, France du Nord, 3 juin 1908, d"ap. notes inéd. de Gh. Marmin.)

Les officiers des Amirautés eux-mêmes avaient pris la douce Iiabitude de s'intéresser en qualité d'actionnaires aux bâtiments armés en course. De graves abus en résultaient, et une ordonnance royale vint le leur défendre à peine d'interdiction et de i.5oo livres d'amende.

Depuis le Moyen-Age jusqu'à la Révolution, la course n'a donc cessé de se différencier de la piraterie, et cette évolution, très poussée par les ordonnances royales et les circulaires ministérielles des xvii® et xvm^ siècles, l'a conduite à devenir une opération commerciale régulière. L'organisation enest complète et à peu près définitive lorsque s'ouvre l'ère des luttes épiques qui déchirèrent l'Europe, de 1790 à i8i5.

Quant aux risques de l'opération, ils étaient de deux sortes: i'' financiers pour les intéressés et l'armateur ; 2° risques « tout court » pour le capitaine et son équipage, dont la vie, ou tout au moins l'intégrité de la personne physique, étaient en jeu. Les premiers n'ont pas besoin de plus ample explication. Le récit de la carrière de deux corsaires donnera une idée suffisante des seconds.

François Thurot a été l'objet de diverses publications. Sa monographie emplirait un volume à elle seule. Nous nous contenterons d'en donner un résumé aussi précis que possible (i).

(i) Cf. à son sujet : Journal de la Navigation d'une escadre française, partie du port de Dunkerque aux ordres du capitaine Thurot, le i5 octobre ijôg. — Journal historique de la campagne du capitaine Thurot sur les cotes d'Ecosse et d'Irlande, en ijijj et 17J8, Dunkerque et Paris, 1760, in-12, — Vie du capitaine Thurot, par M. ***, 1791. —

38 LES corsaip.es

Il est né à Nuits, le 22 juillet 1727. En ce temps, plusieurs des chirurgiens de Boulogne étaient accrédités auprès de l'Amirauté, et se réunissaient à certaines époques de l'année pour faire subir un examen aux candidats désireux d'obtenir leurs « lettres de chirurgie );, grâce auxquelles ils pouvaient exercer leur art sur les bâtiments de commerce ou sur les corsaires. Thurot vient prendre des leçons d'un de ces chirurgiens ; mais un beau jour il fausse compagnie à son maître, se sauve à Dunkerque et s'embarque à bord d'un corsaire. Presque au sortir du port, une frégate anglaise le cueille : il fait connaissance avec la prison de Portsmouth.

Il ne tarde pas à s'évader, et traverse le détroit sur un canot muni de rames; sa chemise fait l'office de voile. Il atterrit à Calais. Il abandonne alors complètement la chirurgie, et conquiert ses grades dans la marine, matelot, pilote, capitaine. En 1748, les Reg. Ed. nous apprennent qu'il commande un corsaire de Boulogne, la Levrette; le 8 août, il s'empare de la Pucelle deGand, un dogre hollandais de 65 tonneaux, de Zérickzée en Zélande. Mais il a accompli d'autres exploits qui, lors de la signature de la paix de 1748? l'ont déjà signalé à l'attention publique.

Il s'installe à Londres, et, entre temps, se livre à la

Adresse à Messieurs les Représentants de la Nation Française, par M"« Thurot, 1791. — Genai-is and curions Memoirs ofthefamous Captain Thurot, loritten by Rev. John Francis Durand, with soine of Mous. ThuroVs Original Letters to fhat Gentleman, now in England. To lohich is added a muich more faithfal and particular accountthan has been hitherto published of hïs Proceedings since his Sailing from the coaft of France. October, i8, 1759. Dublin, 1760. — John Knox Laughton, M. A., Sludies in naval History, biographies, Londres, 1887, in-iê. — M. Louis Fournier veut bien nous informer qu'il prépare un ouvrage sous ce titre : Un corsaire français sous Louis XV; le capitaine François Thurot. surnommé le Jean Bart bourguignon.

DE LA PIRATERIE A LA COURSE Sq

contrebande : son navire, l'Argonaute, de Dunkerque, jaugeant i6o t., est saisi par les autorités anglaises en juillet 1763. Gela n'empêche pas le Rév. Darand, qui le connut à Londres, et lui consacra le petit livre mentionné en note, de le considérer comme un bon compagnon, parlant remarquablement bien Tang-lais.

Lorsque éclate la guerre de Sept Ans, Thurot commande une escadrille de corsaires, et fait si bien que le bruit de ses exploits parvient aux oreilles du maréchal de Belle-Lsle, ministre de la Guerre. Nommé commandant de la corvette de Sa Majesté, la Friponne, Thurot passe peu après à la tête d'une division comprenant deux frégates, le Maréchal cleBelle-Isle et le Chauvelin, portant chacune 36 canons, dont 28 de 12 sur le pont, et deux corvettes. li quitte Saint-Malo, le 12 juillet 1757, et, dans le mois qui suit, les gazettes de Londres signalent qu'aucune des cent voiles attendues dans les ports du Royaume-Uni n'a encore paru.

Mais il doit lutter contre une série exceptionnelle de mauvais temps. Une tourmente plus violente que les autres, dans la première quinzaine d'octobre, laisse son navire désemparé à proximité des côtes d'Ecosse, et séparé des deux corvettes et de la frégate qui l'accompagnaient.

Dans cet intervalle, l'état-major fut assemblé pour savoir quel parti il était plus à propos de prendre dans une conjoncture aussi épineuse. Les avis furent incertains jusqu'à ce que M. Thurot eût remontré l'impossibilité qu'il y avait à tenir la mer pour parvenir à aucune terre neutre.

— Messieurs, nous dit-il, lorsque nous nous sommes embarqués, notre but était de chercher les ennemis de la Patrie et de nous enrichir de leurs dépouilles. Les hasards que nous avons déjà courus et dont nous nous sommes tous

4o LES CORSAIRES

heureusement tirés depuis que nous sommes sortis de Saint-Malo ne nous permettent autre chose qu'un avenir gracieux. La fortune nous sourira peut-être, mais il faut que le courage Faltire dans notre parti. Le pitoyable état où notre navire se trouve ne nous permet pas d'aller emprunter les secours de nos amis, parce qu'ils sont trop éloignés ; il faut aller chercher en Ecosse ce que le sort nous refuse. Nous ne sommes qu'à quatre lieues de Hitland ; entrons-y sous Pavillon hollandais, et faisons servir nos ennemis mêmes à notre sûreté.

Tout le monde applaudit à cet avis et s'en remit à la prudence reconnue de celui qui l'avait proposé. Nous courûmes sur la terre tout le jour, avec les vents de la partie du sud-ouest bon frais.

Sur les 6 heures du soir, ne pouvant gagner les îles de Wytshearen, nous fûmes obligés d'arriver vent arrière, et de faire feu d'un coup de canon pour appeler un pilote, afin d'éviter le dangerde se trouver pendant la nuit exposés à être affalés sur la côte.

Au bout d'un quart d'heure, une chaloupe vint à nous, avec quatre hommes et un pilote anglais qui nous mouilla dans la baie de Connestienne.

Il ne se trouva dans le pays personne qui parlât ni français, ni hollandais ; ce qui nous favorisa davantage fut environ vingt matelots qui parlaient anglais et qui furent employés à servir l'officier qui alla à terre pour pourvoir à notre mâture. Les habitants du païs nous plaignirent et nous fournirent tout ce qui était nécessaire pour regréer notre navire, à condition toutefois que le Maire de leur village voudrait se charger de les rembourser.

Nous n'eûmes pas de peine à l'y faire consentir ; nous lui promîmes des lettres de change sur des négociants connus à Londres ; une demi-barrique de vin doux dont nous lui fîmes présent acheva de le persuader.

Le quatrième jour, après nous être abondamment pourvus de vivres frais et d'eau, les vents étant de la partie

DE LA PinATERIE A LA COURBE 4^

d'ouest-sud-ouesl petit frais, beau temps, nous levâmes l'ancre et appareillâmes, ayant à bord le pilote ang-lais, et notre prétendu correspondant. Quand nous eûmes doublé tous les dang-ers, sous les auspices du pilote, nous nous fîmes connaître à nos bienfaiteurs, et les remerciâmes dans les termes les plus obligeants du service essentiel qu'ils nous avaient rendu. On peut aisément jug^er de l'état où ces gens se trouvèrent à cette nouvelle ; d'abord ils n'en voulurent rien croire, et nous dirent que c'était un vain prétexte que nous employions pour éviter le payement de ce qu'ils nous avaient fourni ; quelques prisonniers ang-lais, que nous avions à bord, les convainquirent de la vérité : ils déplorèrent leur malheur.

Nous leur avions cependant trop d'obligations pour ne pas leur donner des marques de notre reconnaissance. Nous crûmes ne pouvoir leur faire un présent plus gracieux que celui de leur liberté ; et il leur fut d'autant plus agréable qu'ayant presque perdu la terre de vue ils croyaient devoir en être privés pour longtemps.

Enchantés de la petite réparation que nous avions faite à nos forces, l'idée d'y avoir fait contribuer nos ennemis aug-mentait de beaucoup notre satisfaction ; mais il nous fallait quelque chose de plus réel. Le ciel, lassé de nous persécuter, acheva de combler nos souhaits (i).

Au printemps de 1768, on trouve Thurot en relâche àGottenbourg-. Ilquitte ce port le ii mai, pique droit sur les côtes d'Ecosse et, le 26, rencontre trois frégates et une corvette anglaises chargées de le poursuivre. Renouvelant la tactique du troisième Horace, il envoie sa bordée au premier de ses adversaires, dont il abat le grand mât, mitraille le deuxième qui doit s'éloigner un moment, bombarde le troisième jusqu'à ce que le feu s'y déclare, et se trouve reposé,

(i) Journal historique de la campagne du capitaine Thurol, p. 3i.

et ses canons refroidis, quand le quatrième se présente. Tandis que tous deux sont aux prises, deux des éclopés de tout à l'heure reviennent à la charge. Thurot leur tient tête, et après une heure de combat, il a la joie de les voir fuir. Il se dirige sur Christiansund, pour réparer ses avaries et, en route, s'empare de dix-huit gros bâtiments chargés de charbon de terre. Le 24 juin de cette année, la Gazette de France publiait l'entrefilet suivant :

Les Gazettes anglaises rapportent plusieurs prises faites sur cette nation et un combat très vigoureux soutenu dans le mois de mai par le capitaine Thurot, commandant la frégate le Maréchal de Belle-Isle, armée en corsaire. Au commencement de mai, le capitaine Thurot, s'étant approché de Sunderland, s'empara d'un navire anglais sorti de Shields, et peu éloigné de la rade. Quelques jours après, étant à l'embouchure de la Tée, il se rendit maître de cinq autres navires chargés de charbon. Le 5, le navire la Résolution et le Bon Accord de Peterhead, tous deux chargés de sel étranger pour Dantzick, furent pris par le même, près de Buchanen, Ce capitaine ne voulut point rançonner le premier vaisseau, parce qu'il lui avait coûté trois heures de chasse; mais le dernier n'étant propreà rien, il le laissa en liberté, moyennant 280 guinées de rançon. Le bruit de ces prises ayant répandu l'alarme sur les côtes d'Ecosse, on fit partir deux vaisseaux de guerre, le Dauphin et le Solebay, pour aller dans les mers du Nord à la poursuite du fameux corsaire français (c'est l'expression des Gazettes anglaises). On disait qu'après s'être réparé à Gottenbourg, il venait d'apparaître près d'Aberdeen. Pendant cette recherche, le capitaine Thurot s'est encore emparé de 1 5 ou i6 navires ennemis sur la côte de Shields et de StocktoU; et les a envoyés en Norwège. Enfin, le 26 mai dernier, les vaisseaux de guerre anglais, le Dauphin et le

/S'o/eôa//, ayant joint le capitaine Thurot à 5 lieues de la Tête Roug-e, l'attaquèrent ensemble avec la fureur et l'acharnement d'un ennemi bien résolu de veng-er ses pertes. Le combat, qui fut très opiniâtre et très vif, dura plus de quatre heures. Les deux vaisseaux ang-lais sont revenus à Shields totalement désemparés. Ils ont eu 3o à 4o hommes tués et plus de 60 blessés. Le capitaine Graig-, commandant le Solebay^ a reçu une blessure très dangereuse à la g-org-e, et le capitaine Maclowe, qui commandait le Dauphin^ a été tué.

Ce combat a sauvé la flotte marchande de la mer Baltique, qui est arrivée heureusement à Leith sous le convoi d'une chaloupe de g-uerre. Sans cet événement, cette flotte serait tombée infailliblement entre les mains du capitaine Thurot. Trois autres vaisseaux de vingt canons chacun sont partis de Hull pour le chercher.

Le 28 juillet, Thurot sort de Christiansund, rencontre un convoi de vingt pinques chargées de marchandises, mais armées en guerre, et, en deux heures de combat, les met en déroute. Il en prend deux, qu'il conduit à Christiansund.

Apprenant que le chef d'escadre Boys est lancé à sa poursuite avec une division, il reprend la mer. Les deux ennemis ne se rencontrant pas, Thurot, après s'être emparé en passant de quelques navires venus par malchance sur son chemin (parmi lesquels un brick de guerre de dix-huit canons) regagne triomphalement le port de Dunkerque, le 8 décembre 1758.

Louis XV le convoque à Versailles et se fait présenter ce héros de trente ans, qui devient la coqueluche de la cour, au point que les petites marquises portent des affiquets « à la Thurot ». Cette gloire lui crée des envieux, — c'était alors monnaie courante à

la cour, et cet état d'esprit nous valut bien des déboires et des revers. — Un de ses compagnons leur répond en publiant, au moment où le corsaire venait de repartir pour accomplir de nouveaux exploits, le Journal historique de la campagne de M. Thurot, qu'il fait précéder de cet « Avis de l'Editeur » :

La fortune, par ua caprice extraordinaire, vient-elle à tirer du milieu du peuple un homme d'un mérite distiog-ué, pour le placer au haut de sa roue? On voit aussitôt s'élever une troupe d'envieux, qui n'omettent rien pour ternir l'éclat de sa gloire.

C'est pour prévenir l'effet dangereux de ces langues envenimées que je me suis déterminé à donner le Journal historique de ta campagne de M. Thurot^ sur les côtes d'Irlande et d'Ecosse. Quoique les ennemis de ce capitaine aient répandu dans le public qu'il n'était pas marin, on y verra cependant que la sagesse avec laquelle il s'est comporté dans les différents dangers qu'il a courus pendant dix-neuf mois ne peut être que le fruit de l'expérience : on y reconnaîtra que la témérité qu'on lui attribue, loin d'être Feffet d'un cœur vicieux, n'est autre chose que cette noble hardiesse qui porte l'homme de courage à entreprendre, et que la prudence guide dans l'exécution.

Je l'ai suivi dans toute cette campagne et j'ai, comme les autres qui l'ont accompagné, quelques petits sujets de plainte; mais quelque puissants que soient les motifs d'intérêt sur les cœurs des hommes, ils ne sauraient m'empêcher de rendre hommage aux grandes qualités que j'ai reconnues dans M. Thurot. Les suffrages de la cour sont une preuve de leur existence.

Le succès de Thurot était d'autant plus vif que, depuis la victoire remportée en 1706 par la Galissonnière, notre marine royale ne connaissait plus que des

revers. Les escadres anglaises bloquaient nos ports, nous prenaient ou détruisaient en détail trente-sept vaisseaux de ligne et cinquante-six frégates, opéraient hardinient des descentes sur nos rivages de Bretagne et de Normandie, battaient complètement la Clue au cap Sainte-Marie, et, favorisés par l'impéritie de Gonflans, anéantissaient la flotte de Brest (1758-1759).

Le Gouvernement demande au corsaire victorieux un plan de lutte contre l'Angleterre : Thurot veut qu'on lui donne cinquante mille hommes; il promet de les débarquer de l'autre côté de la Manche et de mener une rude guerre dans le pays. Berryer, minis tre de la Marine, se borne à lui confier cinq frégates et une corvette, et un corps de débarquement de deux mille hommes, placés sous les ordres du brigadier d'infanterie Flobert. Avec ces forces, il devra ravager les côtes anglaises, en agissant par surprises soudaines, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.

Il appareille le i5 octobre lySg.

Les Anglais , dit le Journal historique de V Expédition, ont pris toutes les mesures qu'ils croyaient nécessaires pour l'empêcher de sortir du port de Dunkerque, mais inutilement. Tout le monde sait avec quelle précision M. Thurot a saisi l'instant où les vents du sud avaient chassé les Anglais sur leurs propres côtes pour s'ouvrir un chemin que la présence de ses ennemis semblait devoir lui interdire pour longtemps. Quelques bâtiments hollandais, qui sont entrés dans nos ports, ont déclaré qu'ils avaient eu connaissance de cette petite escadre à la hauteur du Texel, faisant voile pour le Nord.

Si le grand nombre de frégates que l'Angleterre a détachées pour veiller à la sûreté de ses côtes orientales d'Ecosse et d'Irlande, si la flotte dépêchée sous le commande-

ment du chevalier Brett, et celle du Commodore Boys, qui était préposée pour veiller à la sortie de notre flottille, et chargée de la poursuivre, en cas qu'elle vînt à bout de tromper sa vig-ilance, n'ont pu l'empêcher d'entrer à Gottimbourg- et d'en sortir à son gré, que ne doit-on pas attendre de l'avenir?

Quiconque saura que cinq corsaires, dont deux de3o, un de 24 et deux de 18 canons ont su se soustraire à plus de 5o navires, tant corsaires que frégates et vaisseaux de Roi acharnés à leur poursuite, on avouera aisément ou que nos ennemis sont bien faibles, ou que le mérite de celui qu'on leur oppose est au-dessus de toutes les louanges que l'imagination peut produire en sa faveur.

Thurot remplit de point en point le programme arrêté d'accord avec le Gouvernement français. Malheureusement, les éléments se mettent encore une fois contre lui : il perd deux de ses cinq frégates. Le Commodore Bovs, toujours lancé à sa poursuite, suit sa trace aux ravages qu'il exerce le long des Féroë. Mais tandis que Boys le recherche autour des Orcades, Thurot se hâte vers les côtes d'Irlande : il manque de vivres et compte assiéger Londonderry, capitale de la province d'Uîster, où il se ravitaillera.

Malheureusement ces préparatifs furent inutiles (i), car il s'éleva une tempête qui dura huit jours, et dispersa l'escadre, engloutissant pour toujours l'Amaranthe (2), la

(i) L'auteur de ce récit est Auguste Mariette pacha, le célèbre ég:yptologue, qui l'écrivit en ayant sous les yeux le journal de l'expédition rédigé à bord du Belle-Isle par le général Flobert ; il tenait ce journal de son grand-père, Guillaume Mariette, premier lieutenant à bord du Belle-Isle. Guillaume Mariette fut au nombre des prisonniers tombés aux mains des Anglais au combat de Carrickfergus. Il rentra en France grâce à l'intervention du gouvernement français, qui le fit bénéficier d'un échange de prisonniers, et s'adonna depuis à la littérature.

(2) L'Amaranthe avait été armée à Boulogne, après contrat passé le

meilleure des trois frég-ates qui, avec la corvette la Blonde^ le Belle-Isle et la Terpsichore, f'ormaieut la flottille française. On était alors au 12 février 1760,

Le 18, ïhurot parvint à rallier les débris de son escadre et entra dans la baie de Garrickferg^us, située à dix milles de Belfast, sur la côte nord-est de l'Irlande.

Le ig au matin, le grondement du canon français roula dans les gorg-es des falaises anglaises, et, à midi, 800 hommes débarquèrent sur les côtes. Deux fois repoussés par la garnison de Carrickferg'us, ils revinrent deux fois à la charge. A la troisième, la ville fut emportée.

Thurot fît ses conditions en vainqueur, et comme ces conditions ne furent pas fidèlement tenues par les Anglais, il pilla la ville et démantela son château. Puis, ayant embarqué des vivres, il leva Tancre et fît voile pour Witehouse, afin d'aller ensuite s'emparer de Belfast.

En route, il apprit que quatre régiments d'infanterie et cinq escadrons de dragons avaient été réunis dans cette ville, par les ordres du duc de Bedford, vice-roi d'Irlande. Thurot pâlit à cette nouvelle, non de peur, mais de colère. Ses 800 hommes ne pouvaient rien contre les 10.000 hommes du duc de Bedford, et il fallut rebrousser chemin.

Un matin, la vigie du Belle-Isle signala trois voiles à l'horizon. Les trois voiles étaient VEole, le Pallas et la Brillante, qui, sous les ordres du capitaine Elliot, chei'chaient Thurot pour venger la défaite de Carrickfergus. C'était dans les environs de l'île de Man.

Thurot fît mettre en panne et attendit les ennemis. Les ennemis arrivèrent, et le combat s'engagea.

Les 6 frégates se saisirent corps à corps, et en un instant le vaste cercle qu'elles embrassaient s'illumina de flammes. L'artillerie tonnait sans interruption, la mitraille et les boulets passaient dans l'air en sifflant, et de temps à autre,

8 mai 1709 entre Joseph Cazin, sieur d'Honincthun, au nom de François Thurot, « officier de la Marine du roy, directeur des frégates en armement à Dunkerque », et Louis Paillet et ses co-interessés. A. G.Reg. éd.

au milieu de la fumée qui s'élevait du champ de bataille en tourbillons épais, on disting-uait une voile percée à jour et qui s'en allait en lambeaux, une vergue ou un mât qui tombait. Cela durait depuis 3 heures. Depuis 3 heures, quoique mal servi par des bâtiments meurtris déjà dans tant de victoires, Thurot se défendait comme un lion. Deux de ses frég-ates avaient été mises hors de combat, et seul contre trois, le Belle-hle sanglant, échevelé, les agrès en pièces, les flancs ouverts, les mâts brisés, faisait encore trembler l'ennemi sous ses volées redoutables.

Thurot, monté sur son banc de quart, commandait le feu. Il avait près de lui M. Flobert, brig-adier d'infanterie, et M. Guillaume Mariette, notre aïeul, i^r lieutenant du Belle-hle .

Tout à coup, les deux officiers virent Thurot chanceler, puis ses yeux s'ouvrirent démesurément, pendant que de sa poitrine ouverte des flots de sang" coulaient sur son uniforme. Ils voulurent soutenir leur commandant blessé, mais celui-ci, étendant les bras, roula de son banc de quart sur le pont et tomba la face sur les planches. Quand on le releva, il était mourant. Il avait reçu un biscaïen en pleine poitrine.

Le Belle-hle se défendit encore quelque temps, mais le feu se déclara à bord , en même temps que le dernier mât qui lui restait s'écroulait avec fracas. Alors, la brillante frégate ramassa toutes ses forces pour un dernier effort, et après une bordée à mitraille qui foudroya l'un des vaisseaux ennemis, elle amena son pavillon.

C'était juste au moment où Thurot, étendu sur le pont, exhalait le dernier soupir.

Son corps fut enveloppé dans ce même pavillon qui, Thurot vivant, avait toujours flotté victorieux et qui, Thurot mort, descendait de son poste d'honneur, pour aller s'ensevelir avec le héros dans les profondeurs de la mer(i).

(i) A. Mariette, Almanach de Boulogne, 1849. pp. 102 et suiv.

DE LA PIHATEHIE A LA COUnSE 49

La nouvelle de ce combat et de la mort de Thurot parvint à Paris le mois suivant, et la Gazette de France l'enregistra à la date du 22 mars :

Les nouvelles qu'on a reçues d'Ang-leterre et d'Irlande nous apprennent que le capitaine Thurot débarqua le 18 du mois dernier à Garickferg~us, en Irlande; le 21, on attaqua Garrickferg'us, qui se défendit quelque temps^ mais le lieutenant-colonel Jenniugs, se voyant prêt à être forcé, rendit le château et la garnison fut prisonnière de guerre.

On a eu à cette attaque 17 hommes tués, dont 3 officiers du régiment des gardes françaises, les sieurs de Lépinai, de Novillard, et le chevalier de Boissac, et environ 3o blessés, du nombre desquels sont le sieur Willepréaux, capitaine de grenadiers au régiment de Cambis, qui a reçu un coup de fusil dans le bras, et le sieur Flobert, brigadier, commandant les troupes du débarquement, qui a aussi été blessé d'un coup de feu dans la jambe.

On est resté à Garrickfergus jusqu'au 27, et la nuit du 27 au 28, on a remis à la voile.

Le 28 au matin, on a été rencontré près de l'île de Man par trois frégates anglaises. Le combat a été très vif pendant plus d'une heure, mais les frégates, désemparées et percées de coups de canon sous l'eau, ont été obligées d'amener. Le sieur Thurot a été tué dans le combat. Les talents peu communs, le courage et l'expérience de cet ofticier méritent les plus grands regrets de notre part, et lui avaient acquis l'estime de nos ennemis mêmes.

Ce que la Gazette, et encore moins le journal du général Flobert, ne disent pas, c'est que le désastre est imputable à l'orgueil et à la mauvaise volonté de ce dernier. Noble, il lui pesait de se soumettre aux ordres du roturier qu'était Thurot. La mésintelligence avait commencé à se faire jour à Stromsoë, pour

50 LES CORSAIHES

continuer en s' aggravant sur les côtes d'Irlande; Flobert refusa d'exécuter le plan du chef de l'expédition, de beaucoup préférable à celui qui fut réalisé comme pis aller, et dont Thurot prévoyait le résultat lamentable.

Ce héros mourait à trente-deux ans. En ce temps, où l'on mettait en quatrain la défaite de Rosbach, on en fit un pour servir d'épitaplie au « Grand Corsaire français », comme l'appelaientjes Gazettes anglaises :

Jeune et trahi par la victoire.

Ci-gît l'intrépide Thurot, Qui vécut assez pour sa gloire Mais pour l'Etat mourut trop tôt.

Il est certain qu'il s'était montré comme un de nos plus grands hommes de mer : la France en avait besoin alors, et sa perte fut vivement ressentie. Le nom. glorieux de Thurot ne s'éteignit pas avec lui, et on le retrouve dans l'histoire de la guerre de course. Enjuillet 1785, Pierre-François Thurot l'aîné commande le Père de Famille, armé par L.-F. Mausse (i). En 1792, il est capitaine de navire. En l'an IX, un Thurot est mousse à bord de l'Intrépide, capitaine Lantonne; en 1807, Pierre-Henri Thurot est capitaine de prises à bord de l'Intrépide, capitaine Bourgain.

Nous avons vu que la fille de Thurot présenta une adresse aux représentants du peuple en 1790.

Peu après sa mort, sa veuve, une Irlandaise du nom de Smith, abjura le protestantisme. « Le i3 de ce mois, don Tilly, abbé de l'ordre des Prémontrés, reçut dans l'église des Carmélites de la rue Saint- Jacques l'abjuration de la dame Thurot, veuve du

(1) A. D. Boulogne Rej. C.

DE LA PIRATERIE A LA COURSE 5l

sieur Thurot, à laquelle il fit un discours éloquent sur les vérités de la religion (i). »

Louis-Robert Poure a une allure toute différente. Sa carrière est plus modeste, et peu chanceuse. Il le reconnaît lui-même en intitulant le manuscrit qu'il a laissé : « Note d'une partie des accidents arrivés à moi, Louis Poure de Boulogne (2). »

Il est né à Boulogne en 1741. H appartient à une famille de marins : son père, Louis Poure, reçoit ses lettres de petit cabotage le 26 juin 1748, après 9 ans 10 mois et 17 jours de service; Antoine Poure reçoit ses lettres de petit cabotage le 7 mai 1769, et ses lettres de grand cabotage le 28 août 1788.

A 18 ans, Louis-Robert Poure va à Calais faire son apprentissage pour le canonnage, c'est-à-dire qu'il apprend tout ce qu'un officier de marine doit alors sa voirde la théorie et delà pratique du canon. Au bout d'un an, il revient à Boulogne, en 1760, et s'embarque sur une gabarre de six pierriers, commandée par le capitaine Duhamel ; il quitte le port en juillet, et trois jours plus tard est pris par les Anglais. Conduit à Sinester(proba-

{1) La Gazette de France, 22 novembre 1760.

(2) Le manuscrit, se trouve sur les feuillets inutilisés d'un gros registre contenant des devoirs et des épures que fit Poure durant son année d'études à Calais. Il consiste en une série de notes très précises, et de récils. Les noms propres sont fréquemment écorchés, surtout les noms anglais, de sorte qu'il est difficile et parfois impossible, de les identifier. Quelquefois même, Poure a laissé en blanc la place du nom propre. Son récit a le charme naïf et la couleur des meilleurs parmi les inémoires de soldats qui ont vu le jour en ces dernières années. Les détails en sont vivants, et nous situent dans l'âme et dans l'ciclioa de ses contemporains. Sa brièveté seule est regreltable.il est inédit, et appartient à M. John Poure, qui a bien voulu nous le communiquer.

blement Chichester), il est transféré, deux mois après, à Winchester, d'où il s'évade au bout de six mois. Il parvient à gagner Portsmouth, et à s'embarquer sur une goëlette qui faisait voile pour Porto. Il reste ensuite deux mois à bord d'une prise d'un corsaire de Bayonne, d'où il passe à Vigué (?) sur le Guerrier, un navire marseillais du capitaine Collet, portant douze canons de quatre livres de balle. Le Guerrier capture un navire de trois cents tonneaux venant de la Jamaïque. Poure, embarqué sur cette prise, retombe aux mains des Anglais, qui le ramènent à Vigué (?). La Malicieuse, frégate du roi, y était en relâche : Poure monte à bord en qualité de simple matelot, le 27 septembre 1 761, aux appointements modiques de i3 livres par mois. La Malicieuse met à la voile sur Bayonne; un coup de vent la jette à la côte; elle allait y rester, quand u!i « grain » la sauve de cette position critique. Elle n'en doit pas moins faire relâche et désarmer. Poure reçoit son congé le 6 février 1767.

Il n'a rien de mieux à faire que de regagner Boulogne. En route, il s'arrête à la Rochelle, où un corsaire, trois-mâts portant quatorze canons de six livres de balle, l'embauche en qualité de second canonnier. Mais le lendemain du départ, il est capturé par le Royal-Guillaume , un vaisseau à trois-ponts du roi d'Angleterre, qui l'emmène en rade du Barque, où étaient mouillés dix autres vaisseaux, frégates et transports anglais. Trois mois plus tard, il est conduit à Plymouth. Il s'évade plusieurs fois à terre, est repris, et, en fin de compte, interné à Lundon, sur la rivière d'Exeter. Le traité de Paris le délivre, et, le i4 mars 1763, un transport le conduit à Morlaix, d"où regagne Boulogne.

II navig-ue à bord de navires de commerce jusqu'à la reprise des hostilités avec l'Angleterre, en 1778, et, malgré la paix, n'est pas à l'abri des mésaventures. En 1765, il relâche à Plymouth avec la Marguerite^ un brig-antin où il servait en qualité de second : les autorités ang'laises prétendent que le capitaine se livre à la fraude et lui intentent un procès, puis saisissent un prétexte pour s'emparer du charg-ement d'eauxde-vie du navire qu'ils brûlent, et dont ils jettent l'équipag'e en prison. Poure passe quatre mois et demi dans les cachots d'Exeter. Et il conclut : « Perdu mon temps et mesg-ages pendant l'espace de douze mois. »

L'année suivante, il revenait de Nantes à Boulog-ne à bord de la Sainte-Catherine, avec un chargement d'ardoises. On était à environ quatre lieues sud-ouest d'Ouessant, lorsque, ditPoure, « pardu vent d'est-sud est, à 9 heures du soir, le 22 novembre 1766, nous avons été abordés par une grande g^ahote hollandaise qui courait vent arrière, et nous le plus près, par un temps très noir; lui ayant hélé de lofer, ce qu'elle ne fit pas, elle nous aborda par notre lof, et nous fit un sabord à passer une barrique. Je saute en avant, j'attrape un bout de corde du hollandais, je me laisse aller à son bord : le bout de corde n'étant pas tenu, je tombe à la mer, jusqu'à ce que ce bout de corde se trouve amarré : car c'était son écoute d'artimon. Le bout de corde ayant rappelé, je me suis halé dessus, mais ne pouvant plus, je coupe la jarretière de mes hottes, les laisse aller à l'eau ainsi que mes hardes, ce qui me soulage ; je parviens à son gouvernail, je crie longtemps, l'on vient et l'on m'envoie un bout de corde. Je m'amarre sous les bras, l'on me haie en haut sans connaissance, vu l'eau que j'avais avalée; l'on me déshabille et l'on

me couche. Au bout de deux heures, la connaissance me revient; je monte sur le pont, je demande des nouvelles de nos gens, l'on me dit que le navire était coulé au fond, que tout le reste de l'équipage était noyé. »

La galiote hollandaise en question s'appelait la Dame-Dorothée, de Stavoren, en Frise, et avait pour capitaine Frédéric Baker. Quatre jours après le naufrage, elle débarque Poure à Lorient et reprend la mer pour se perdre corps et biens un peu plus loin.

Poure fait encore une fois naufrage aux îles Glenan, le 19 décembre 1776. Il parvient à se sauver avec son équipage, et rentre à Boulogne en bonne santé.

En 1778, il accomplit deux voyages de Boulogne à Brest à bord de la gabarre du roi, la Boulonnaise, construite à Boulogne ; il est payé 80 livres par moiset reçoit 22 livres 10 sous en plus pour se nourrir. Au retour, il passe avec succès ses examens de capitaine au long cours (20 juin;.

A cette époque, des bruits de guerre recommencent à circuler. Joseph Leclerc, un cousin de Louis Poure, met en construction un petit corsaire devant porter douze pierriers et 4o hommes d'équipage. Dès que le navire peut prendre la mer, Poure s'y embarque en qualité de second (septembre 1778) pour une course de un mois de mer. Mais le temps est constamment mauvais. Le corsaire ne fait que deux petites prises naviguant sur lest, et une troisième, chargée de bois, qui s'était échouée sur la côte anglaise : il désarme en décembre. L'opération se chiffrait à perte.

Le i5 janvier 1779, Poure repart comme second pour un mois de mer^ à raison de 4oo livres par mois (il était payé cinq fois plus cher qu'en temps de paix)

DE LA PinATEUIE A LA GOUKSE 55

sur un corsaire de six canons de douze livres de balles, capitaine Nicolay. Il quitte la rade de Dunkerque le i6; le 19, il se heurte à une caisse de Folkestone armée de dix canons de quatre livres déballes. Après une heure de combat, le corsaire, dont l'armement est manifestement inférieur, doit amener son pavillon, après avoir eu quatre hommes tués. Le 21, l'équipag^e prisonnier est débarqué à Folkestone, à quatre heures du soir. A six heures, Poure n'a pas encore donné sa parole pour le cautionnement : il prend la clef des champs, se sauve à Douvres, et s'y réfugie chez un ami. Mais il est dénoncé, repris, ramené à Folkestone, et conduit de là à Teuterden (?), dans le Kent. Il y reste six mois prisonnier sur parole. Alors, les autorités anglaises, craig-nant un débarquement dont en France on faisait les préparatifs, transportent à Wakefield, dans le comté d'York, les prisonniers ayant fourni caution et qui se trouvaient répai lis le long de la côte. Poure déclare que Wakefield est un excellent pays pour les prisonniers, et que les vivres n'y sont pas chers. Il y reste neuf mois. Le i*'' mars 1780, le cartel pour l'échange des prisonniers étant ouvert, il recouvre sa liberté. Il s'embarque à Douvres pour Calais, le i4, et, le i5, il est rentré dans ses foyers .

A peine est-il de retour que Chanlaire, le commissaire de la Marine, veut l'expédier à Brest. Mais l'armateur Ternaux venait de mettre en chantier un corsaire dont il voulait confier le commandement à François Soubitez, cousin de Louis Poure. Tous deux désiraient vivement taire la croisière ensemble. Ternaux finit par obtenir du ministre Sartine un ordre leur donnant satisfaction.

56 LES CORSAIHES

Lancé le 19 juillet 1780, le Comte-Davaux « prend la mer le 28 novembre suivant, capitaine François Soubitez, capitaine en second Louis Poure, pour faire la course sur les ennemis de l'Etat ». Il porte douze canons de six livres de balles, deux pierriers, ving^tquatre esping-oles et autres menues armes, aA-ec quarante hommes d'équipage. Il mesure 66 pieds de quille, 21 pieds de tête en tête, 8 pieds i4 pouces de cale sur serrage et sous baux, et est gréé en brigantin, parfaitement armé pour une course de six semaines. Poure recevait 3oo livres par mois, à compter du jour du lancement.

Sorti du port le 28 novembre, il ne quitte la rade que le 29 à 11 heures du soir. Par vent de nord-est, il arrive à minuit au sud-ouest pour se bien parer au combat. Le lendemain matin, 3o, il se trouve par le travers de Saint-Valery-en-Caux, louvoie toute la journée bord sur bord pour s'exercer, et, le soir, court au plus près sur la côte anglaise. Le lendemain, il livre bataille. Voici le récit très coloré, très minutieux, qu'en a laissé Louis Poure, ainsi que de ses conséquences.

Le 3i, à 6 heures du matin, les officiers de quart ont aperçu trois navires au vent à nous. Nous pouvions être pour lors^ à trois lieues dans le sud du Tief. Ayant reconnu une caisse, l'on m'appela à 7 heures. Comme j'étais à dormir, n'étant pas de quart, je monte sur le pont; j'aperçois une caisse, une goélette et une frégate (puisqu'elle avait ses basses voiles carguées).Sur le champ, nous sommes arrivés vent arrière et gouvernant au sud-ouest; le vent étant pour lors à Test, nous avons largué les ris, mis le perroquet dehors. Ensuite, la frégate et les deux autres ayant eu connaissance de nous, puisque nous n'étions pas plus à une

DE LA PIUATEUIE A LA CÛUKSE Sy

demi-lieue l'un de l'autre, quand nous sommes arrivés, voyant la frég-ate et les deux autres nous chasser, nous avons mis les bonnettes dehors, ainsi que toutes les autres voiles nécessaires. Pour la caisse et la goélette, nous marchions beaucoup mieux qu'elles ; mais la frég-ate nous gagnait un peu. L'on a jugé à propos de jeter deux canons de devant à la mer du même côté sous le vent : elle nous gagnait toujours. L'on creva aussi 4 ou 6 barriques d'eau, ce qui n'empêcha pas la frégate de nous gagner, mais très peu.

Enfin, elle nous envoya deux coups de canons à boulets pour assurer son pavillon. Quelque temps après, elle nous envoya deux coups de canon de chasse. Nous passâmes un canon de derrière et avons hissé notre pavillon, et lui avons assuré par un coup de canon à boulet.

Enfin, au bout de trois heures et demie, la frégate était par notre ancre de derrière à la portée d'un coup de fusil. Nous avons amené la bonnette pour livrer combat ensemble, quoiqu'elle fût plus forte que nous : mais c'était dans l'espoir de lui couper quelque mât ou manœuvre principale, et pouvoir nous sauver. Enfin, étant en travers de nous, la frégate nous a envoyé toute sa volée ; nous en avons fait autant, tirant toujours à son gréement. Elle nous envoya une seconde volée, et nous une seconde, où, nous étant aperçus que nous étions percés à l'eau dans la chambre, le capitaine Soubitez fit amener le pavillon.

Comme j'étais à pointer le premier canon d'en avant, je ne m'étais pas aperçu que le pavillon était amené. Je fis faire feu et je lui coupai son étai de misaine, quand plusieurs voix vinrent criant :

— Nous coulons à fond ! Nous coulons à fond !

Je descendis dans la chambre : je trouve M. Duhamel et M. Seur qui cherchaient à boucherie trou. J'attrappe une couverte, je la mets dans un trou d'où l'eau entrait à grande force, je le rétanche et nous nous apercevons qu'il y en avait un autre bien plus grand à deux pieds plus bas. Le

premier était un boulet ramé qui avait apparemment coupé un membre, et avait fait un trou considérable.

Mais ce n'était pas tout. Les deux boulets ramé et rond avaient passé au travers du navire, de sorte qu'ils en avaient fait autant de l'autre côté. Enfin, en moins d'un quart d'heure, j'avais dans la chambre de l'eau jusqu'à la ceinture. Je monte sur le pont : je m'aperçois qu'on mettait notre chaloupe à la mer. Le cousin Duhamel était dedans ; il m'appelle, je saute dedans, moi et le fils de M. Souquet.

Il était temps. Il y avait déjà à bord du canot quatorze hommes et beaucoup étaient prêts à se lancer dedans, ce qui aurait fait couler la chaloupe, s'il s'en était encore embarqué deux, vu que nous n'avions pas plus de huit pouces de bord hors de l'eau et la mer était houleuse pour un canot. C'était une triste affaire d'entendre tout un équipage crier aux Anglais : « Venez nous sauver ! Il est temps ! Nous coulons ! Nous sommes perdus ! » Lorsque je ne pensais pas à m'embarquer sur la chaloupe, je dis au capitaine et cousin Soubitez de se présenter le premier sur le bord pour embarquer à bord des Anglais ; et comme ils n'ont pas fait leur diligence, il me répondit ;

— Il faut mourir, cher cousin!

Enfin, m'étant lancé à bord de notre canot, nous quittâmes le navire et avons nagé sur la goélette, qui était pour lors venue pendant que nous nous battions. Et comme elb? était droit au vent, nous avons nagé sur ladite goélette où, en arrivant à bord, comme ce navire avait son vent sur ses voiles, et qu'il calait beaucoup, nous ne pûmes l'aborder que par devant ; et comme un chacun voulait monter à bord, la chaloupe s'est emplie.

Je suis resté, moi et un volontaire de Boulogne nommé Loucet, à la mer, je suis passé sous Tétrave de la goélette; étant revenu au-dessus, j'ai aperçu notre chaloupe qui flottait à deux brasses de moi : j'ai nagé à bord, le cousin Duhamel m'a jeté un bout de corde, je me suis amarré et

DF, LA PIRATERIE A XA COURSE Sg

Ton m'a halé à bord de la g-oëlette. Le pauvi^e Loucet a perdu la vie de cette afFaire-là et, de i6 que nous étions, nous nous sommes sauvés à quinze.

Je reviens à notre corsaire.

Pendant l'intervalle que nous mîmes à aller à bord de la g-oëlette, sa chaloupe avec le capitaine vint à bord de notre corsaire; il s'embarqua à bord par les porte-haubans et commanda à ses g'ens de n'approcher le navire qu'à une certaine dislance, de peur qu'un trop grand nombre de Français ne se jetât dedans.

Deux chaloupes de la frégate étaient aussi venues, firent la même chose et ont sauvé ceux qui se jetaient à la mer et qui nageaient à leur bord; elles en ont sauvé à la fois au nombre de six à huit, alors qu'elles auraient pu porter au moins ving-t-cinq personnes. Elles ne firent chacune qu'un voyage à bord de la frégate et pas d'autre. L'officier du roy [d'Angleterre] eut beau appeler ses gens ; ils ne l'ont pas plus écouté que les Frauçais : il a perdu la vie avec les autres.

Ils ont sauvé dans leurs trois bateaux vingt personnes ; quinze se sont sauvées dans notre chaloupe ; la caisse en attrappa trois sur l'eau, et deux ont nagé à bord de la frégate, ce qui fait en tout quarante personnes sauvées sur quarante-six que nous étions. Ladite caisse a aussi ramassé le capitaine de la goélette, mais ils n'ont pas pu lui réchapper la vie. C'était un homme de 65 ans.

Enfin, je n'étais pas plus tôt à bord de la goélette que notre corsaire a coulé au fond . C'était un triste spectacle de voir tant de monde sur l'eau ensemble, d'autres sur des morceaux de bois sur lesquels beaucoup sont morts. Notre capitaine d'armes mettant la main sur la chaloupe de la goélette un officier lui donna un coup de sabre sur les doigts, il fut cependant sauvé, ayant attrapé un de leurs avirons. Il n'y avait pour lors que quatre ou cinq hommes à bord de la chaloupe ; il n'y avait rien de plus cruel que cela.

6o LES CORSAIRES

Enfin, beaucoup de nos pauvres gens ont été coulés avec le navire par les voiles. D'autres ont attrapé des avirons, sur lesquels ils sont morts de froid.

L'on n'a pas eu d'autre connaissance du cousin Soubitez, sinon qu'il s'était assis sur le couronnement avant que le navire coulât, criant aux Anglais de le sauver. Et ainsi finit sa vie, et celle de bien des braves gens.

Nous voilà enfin à bord de la goélette. L'on nous fait passer dans la cale, sans égard pour les officiers, dont nous étions, moi et le cousin Duhamel. L'on nous garda sans rien nous intietter qu'environ une demi-heure après que leur chaloupe eut été embarquée. Ils descendirent en bas comme des lions affamés : l'un lirait une capote, l'autre un chapeau, une perruque, un mouchoir, des cols, enfin les bottes et les culottes de quelques-uns.

Pour moi, l'on me tira mes bottes, ensuite ma redingote, me laissant mouillé comme j'étais avec un petit gilet sans manches. Quelque temps après, ces gens m'ont donné un vieux gilet des leurs, qui ne valait pas deux liards,de sorte qu'avec les sauvages nous aurions été mieux traités qu'avec ces misérables. Une heure après être resté dans la cale tout mouillé, l'on me fit la grâce de m'appeler sur le pont par Tordre du second (nommé Master Perrière, bon garçon) vu que leur capitaine, officier du roy, avait été noyé dans notre corsaire. Je me présente sur le pont, il a pitié de moi; l'on me conduit dans un petit endroit où l'on donnait les vivres à l'équipage. Il y avait une cabane , le misce/nanc/ [midshipmanj m'y conduit, vu que c'était sa cabane. Il se nommait, le coquin (i) . Il me donna une

chemise sale à changer, ainsi que des culottes, me disant de changer, ce que je fis.

Comme j'avais cinq guinées dans une bourse, j'avais peur qu'il ne les vît. Je mis ma bourse dans la poche du vieux gilet qu'il m'avait donné et le mis à côté de moi.

(i) La place du nom est restée en blanc sur le manuscrit.

DE LA PIRATERIE A LA COURSE 6l

J'entrai dans la cabane, me mourant de froid. La canaille avait vu que j'avais mis mon arg-ent dans ce vieux gilet, et ferma la porte de la cabane en me souhaitant un bon repos. Il profita de l'obscurité pour faire son coup : il prit ma boui'se et s'en fut.

Sitôt que j'ai entendu fermer récoutille,j'ouvre la cabane pour prendre ma bourse, mais je ne trouve plus rien. Le gueux me l'avait enlevée, comme il avait fait pour une paire de bottes à un de nos gens. C'est un trait indigne pour un officier.

Enfin, nous sommes restés à bord de ladite goélette, accompagnés de la frégate, nommée la Perseues, de 26 canons ; la g-oëlette s'appelait la Reachorc, de 12 canons de 3 livres, et la caisse l'Expédition, de 12 canons de 4 livres de balles.

Le lendemain de notre accident, 2 décembre, dans un coup de veut d'est, nous avons perdu la frégate et la caisse. La caisse fit route pour la rade de Spithead, où ils ont débarqué le capitaine de la g-oëlette pour le mettre en terre. Et nous, en faisant route aussi pour Spithead, nous avons rencontré la frég-ate, où se trouvait leur commandant, qui leur donna ordre de tenir la mer comme lui. Le troisième jour, nous avons rencontré la caisse qui venait de Spithead et nous avons fait croisière ensemble tous trois jusqu'au dix dudit décembre, quand nous sommes entrés aux Duues, où nous sommes restés juqu'au 12. On nous mit à terre ce jour-là; l'équipag-e y était descendu le jour précédent.

Enfin, le 12, nous avons débarqué, moi, Duhamel et le second maître de notre corsaire, qui avait été sauvé à bord du canot ang-lais. En arrivant à terre, j'ai trouvé des amis du frère Gary, qui m'ont offert leur bourse, surtout master Tavener; nous restâmes chez lui trois jours. Delà, craig-nant de le gêner, nous nous mîmes en pension chez master Olbroug- [Alborough] à 9 shelling-s chacun par semaine, vivre et logement, vu que le commissaire attendait tous les

jours des ordres pour nous renvoyer en France, ce qui arriva seize jours après notre arrivée à Deal. Nous fûmes embarqués à Douvres dans un paquebot cartel, pour Calais, où nous avons débarqué le 28 décembre 1780. Nous nous sommes rendus à Boulogne le jour même, en bonne santé, grâce à Dieu. Ainsi finit une partie de mes accidents. Fait et fini à Boulogne le 12 janvier 1781, ayant commencé le i*''dudit janvier 1781.

Poure avait raison d'écrire « une partie de mes accidents ». L'avenir lui en réservait de nouveaux : en pleine paix, sa fin devait être tragique. Rendu à la marine marchande, il navigue jusqu'en janvier 1789. Il se trouve alors à Cette. Un jour de tempête, étant à l'avant de la Bonne-Intention, un trois mâts qu'il commandait, il reçoit un grelin qui le frappe au côté et le jette à la mer. Il avait sa capote et ses bottes, et, dans la chute, sa capote se relève et lui couvre la tête. Il prouve une fois de plus qu'il était un excellent nageur : il parvient, touten nageant entre deux eaux, à se débarrasser de sa capote, et à remonter à la surface. Il est aussitôt aperçu des siens, qui lui jettent un bout de corde et le halent à bord. Au début, il ne ressent aucune douleur de sa chute, mais bientôt il souffre de la cuisse. 11 fait appeler un chirurgien : dès lors il est perdu. Il meurt peu après, entre les bras d'un compatriote, François Duchesne, et de son fils, Louis- Jean-Baptiste Poure. Il avait eu le temps de narrer cet ultime accident dans une lettre à sa femme, Isabelle Cary, qui, elle aussi, appartenait à une dynastie de corsaires.

Jean-Baptiste Poure, frère de notre corsaire, et qui avait fréquemment navigué avec lui, devint lieutenant de vaisseau à bord de la Flottille et mourut en Amé-

rique, à bord de la caisse du Roy le Peyrend^ de i8 canons, où il servait commeoffîcier auxiliaire. Son fils, Louis-Jean-Baptiste, né le lo mars 1777, pratiqua également la course; il fut fait prisonnier par la corvette la Constance, le 24 messidor an XI, et enfermé sur le ponton le Samvhinge, à Chatam. Le 11 pluviôse an XII, il fut nommé enseigne à bord de la Flottille, où il commanda successivement les canonnières 24 et i44"

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