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CHAPITRE II

Interview du capitaine Hénin. — Suite de la réglementation de la guerre de course. — Les armes des corsaires. — La trousse du chirurgien et la pharmacie du bord. — La valeur des prises. — La liquidation des courses.

A Boulog-ne-sur-Mer, en face du jardin des Tintelleries,nous nous arrêtons devant une de ces proprettes, discrètes et sag-es maisons provinciales où l'on devine des existences calmes et retirées, dans le confort d'une petite aisance laborieusement conquise. Nous sonnons, et, aumilieu du silence, la sonnette carillonne rageusement, longuement, furieuse d'être dérangée dans son sommeil. Un chat se sauve. Des pantoufles traînent sur les carreaux de terre cuite rouge saupoudrés de sable : et c'est le « père Hénin » lui-même qui ouvre la porte.

Le père Hénin est un ancien capitaine au long cours; il a plus de quatre-vingts ans et se porte comme un chêne. Petit de taille, le thorax énorme, les mains puissantes, la face complètement rasée, sauf les pattes de lapin à l'ancienne mode, les lèvres minces, les coins de la bouche plissés ; l'expression est calme, mais l'oeil gris s'allume singulièrement quand lepère Hénin parle de la mer.

Il est fils et neveu de corsaires qui accomplirent des prouesses aux temps épiques de la grande g-uerre de course. Et c'est pour lui en parler que nous sommes venu; nous ne pouvions manquer de recueillir des détails inédits et curieux.

Gomme tous les gens qui réfléchissent beaucoup et qui ont une longue expérience de la vie, le capitaine Hénin n'est pas bavard. Mais ses phrases courtes sont substantielles. Il a l'intuition de ce qu'on a pu nous racontersur la course, de ceque nous avons pu déchiffrer dans les paperasses, et ne perd pas son temps à répéter ce que nous savons déjà.

— Saviez-vous que mon oncle a été prisonnier sur les pontons? Il s'y maria pour reconquérir une liberté relative. Les Anglais manquaient d'hommes à ce moment-là. Ils poussaient aux mariages. Et on obtenait de sortir de prison quand on épousait une Anglaise. Ils avaient si bien besoin de monde que beaucoup des forts de la côte étaient garnis avec des soldats de bois. Certains corsaires le savaient, et cela explique des expéditions comme celle de Bucaille et des moutons (i). Pour en revenir à mon oncle, la liberté qu'il avait reçue ense mariant ne lui suffisait pas. Il s'évada complètement, repassa le détroit, et recommença à faire la course. Malheureusement pour lui, il fut repris, et cette fois condamné à être pendu. Il avait déjà la corde au cou, quand sa femme intervint, le reconnut pour son mari, et lui sauva la vie.

Passant à la tactique des corsaires, le capitaine Hénin nous dit :

— On commençait par faire un bon repas, puis on

(t) Un trait d'audace extraordinaire du baron Bucaille, que nous racontons plus loin.

partait par gros temps. On n'emportait à bord que de quoi faire des omelettes, et on allait s'embusquer derrière Dungeness (la pointe des Ferrées). Quand on arrivait à portée du bâtiment ennemi, on lui jetait les g-rappins, qui étaient tenus par deschaînes de fer. Aussitôt, un certain nombre d'hommes désignés à l'avance sautaient à bord. On avait soin de toujours tirer sur l'homme de barre : la barre était l'objectif. Puis, le corsaire lâchait sa prise, et les hommes qu'il y avait jetés se débrouillaient comme ils pouvaient. Beaucoup de prises s'échouaient parce qu'il n'y avait pas de pilote à bord, et aussi, parce que, lorsqu'on arrivait devant un port français, si c'était à marée basse, il aurait fallu mouiller pendant huit heures avant de pouvoir y entrer. Si on l'avait fait, on aurait couru le risque d'être repris. Dans ce temps-là, on mouillait avec des câbles et non avec des chaînes, comme aujourd'hui, ce qui est beaucoup plus rapide. Dans ces conditions, on préférait s'échouer : les hommes se sauvaient facilement, et on retournait à bord le lendemain chercher les marchandises.

Sur la construction et le gréement des corsaires : — Les corsaires avaient une grande voile de chasse, avec laquelle ils pouvaient défier les bricks et les frégates de guerre. Quand on était chassé, on débarrassait le pont de tout; on jetait les canons à la mer. Les corsaires étaient construits à clins (planches superposées), et non à franc-bord : ils offraient ainsi beaucoup plus de résistance lorsqu'ils étaient couverts de toile. Nous causâmes encore de la marine, car le capitaine Hénin avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, et sa parole était attachante. Il nous confia même un curieux détail de mœurs maritimes :

ARMEMENTS ET BÉNÉFICES DES CORSAinES O7

— Savez-vous pourquoi il y a beaucoup moins de maladies chez les Anj^lais que chez les Français ? (Il parlait des gens de mer.) Eh bien, c'est que, quand ou arrive dans un port, les Français vont à terre chercher des femmes, au lieu que les Anglais font venir abord des femmes dont ils sont surs.

Et, en nous reconduisant, le père Hénin concluait:

— Ah, Monsieur I La mer! J'aime la mer, moi. Je suis content quand je la vois. J'ai fait des campagnes de cinq ans sur le même bateau : j'aime mieux la mer que tout !

Le capitaine Hénin avait véritablement une âme de marin.

Et ce qu'il avait pris la peine de nous expliquer facilitera sur bien des points la compréhension des divers épisodes de la guerre de course, et complétera les renseignements recueillis par ailleurs.

La lettre de marque ne subit que peu de modifications après la chute de l'ancien régime. Voici la nouvelle formule :

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