Fils de sultan
beaux présents, lui donne à boire des ligueurs d'outre-mer, et l'envoie à Moscou, la grand'ville de pierre. « Mais le cosaque du Don aime mieux aller rôder auprès de maman Volga ; il n'entre pas dans la grand'ville de pierre. » Le Volga est un nom féminin en russe, et les cosaques l'appellent la petite mère, comme ils appellent le Don le père Don, fils de Jean, Don Ivanovitch. Malheureusement pour l'authenticité de la tradition, la ballade cosaque est calquée sur un poëme serbe du cycle de Marko. Remarquons pourtant une différence caractéristique. Le poëte serbe envoie au prisonnier la fille du sultan, qui s'éprend d'amour. Dans la poésie cosaque l'amour n'a guère de place. On sait que les Zaporogues bannissaient les femmes de leur camp, et l'on verra tout à l'heure que la galanterie chevaleresque était tout à fait étrangère à Stenka.
Avant de songer à la vengeance, il avait à se faire un nom qui le mît en état de recruter des partisans. Ce fut la politique de César, qui, avant d'affecter l'empire, passa huit ans en Gaule à guerroyer pour former ses invincibles légions. Stenka, qui ne pouvait prétendre au gouvernement d'une province, ni même à celui d'une
stanîtsa, se borna à proposer à ses amis une course de flibustiers. Une ballade populaire indique foKt exactement, je crois, les moyens qu il employa pour se procurer des associés, « Jadis, chez nous, mes frères, s'élevait un brave garçon aventureux*, Stenka Razine Timoféiévitch était son nom. Il ne va point dans le cercle des cosaques; avec nous autres cosaques, il ne vote point au conseil. Stepanouchka - flâne au cabaret du tsar 3 et tient un joli petit conseil avec la ileur de gueuserie. Messieurs mes frères, les gueux de cabaret, allons-nous en rôder sur la mer Bleue. Nous pillerons, mes frères, les vaisseaux des païens, et nous gagnerons des trésors, si nous trouvons notre belle, »
Adopté comme chef par les pauvres cosaques,
1. Oudalyé molsdsy , les garçons aventureux, c'était ainsi qu'on appelait par honneur les cosaques engagés dans quelque expédition entreprise pour leur propre compte. Je me servirai du mot aventuriers dans le sens qu'il avait au xvi« siècle, lorsque le capitaine Molard et le baron d'Alégre, compagnons de Bayard, étaient fiers de commander aux aventuriers.
2. Diminutif de Stenka, qui est déjà un diminutif ds Stepan. Kiienne. Les Russes, et surtout les cosaques, afltectionnent les diminutifs.
3. Le tsar avait le monopole de l'eau-de-vie, c'est pourijuoi l'auteur de la ballade en fait un cnbareticr.
Stenka proposa d'abord à ses associés de descendre le Don et d'entrer dans la mer d'Azof pour piller les côtes de Turquie. L'entreprise n'était pas sans dangers, car à l'embouchure du fleuve, il fallait passer sous le canon d'une forteresse turque : mais Stenka était homme à tout risquer, et il allait partir avec quatre bateaux qu'il s'était procurés, lorsqu'il sut. que son parrain l'Ataman Kornilo lakovlef se disposait à l'arrêter. En effet, l'Ataman, mal disposé à l'égard des Gueux, s'était souvenu des défenses du tsar, et prétendait empêcher tout acte d'hostilité contre les Turcs, alors en paix avec la Russie. Stenka fut obligé de changer ses plans. Au lieu de descendre le Don, il le remonta le plus rapidement qu'il put, non toutefois sans s'arrêter de temps en temps pour piller les fermes de quelque riche cosaque. Pour ces méfaits, l'Ataman envoya un fort parti à sa poursuite, mais, en bon parrain, il prit soin qu'on ne pût atteindre son tilleul. Stenka parvint donc, sans encombre, au point où le Don, coulant de l'ouest à l'est, tourne brusquement au sud, et n'est plus séparé du Volga que par une chaussée naturelle large d'une cinquantaine de verstes. Alors probablement les
aventuriers s'engagèrent dans l'Idovla : puis il leur fallut abandonner leurs barques, ou peutêtre les traîn.er, opération familière aux cosaques à cette époque. Enfin Stenka atteignit la rive droite du Volga, Déjà quelques-uns de ses confidents l'avaient précédé. Ils s'étaient établis dans le petit fort de Katchalinsk, lieu de rendez-vous ordinaire pour les pirates du Volga, et connu à cette époque sous le nom de la ville des bandits. En (luelfjues jours Stenka réunit dans son camp près de trois mille hommes, cosaques, flibustiers, serfs fugitifs. Il s'empara d'un certain nombre de barques. Ses gens étaient pleins d'ardeur et d'espérance, ils savaient que la caravane du printenifs allait passer sous peu de jours.
On appelait caravane les bâtiments qui descendaient et remontaient le Volga de conserve, pour en imposer aux pirates cosaques ou russes, ainsi qu'aux hordes de nomades, TartaresetCalmouks, qui infestaient les rives du fleuve. Deux ibis par an, au printemps et à l'automne, une espèce de flotte ])arlail de Nijni pour Astrakhan. Elle portait des provisions de toute espèce aux villes riveraines ; elle avait à bord les fonds du gouvernement, des exilés qu'on déj)<»rlait à Astrakhan, et toujours
une escorte assez nombreuse de strélits. Beaucoup de marchands se joignaient à la caravane pour profiter de sa protection. Cette fois un gros bateau appartenant au patriarche, et très-richement chargé, descendait le fleuve sous la surveillance d'un moine, car il paraît que le patriarche ne dédaignait pas de s'occuper d'affaires commerciales. Tout ce convoi voguait en parfaite sécurité, persuadé que les pirates, qui arrêtaient des barques isolées, n'oseraient jamais s'attaquer à une flotte portant le pavillon du tsar et celui du patriarche. Les aventuriers du Don ne respectaient rien. Entre Panchine et Tsaritsyne ils se montrèrent tout à coup, et, sans laisser à la flottille le temps de se mettre en défense, ils ramèrent vigoureusement pour la joindre, en criant : « Nous n'en voulonti qu'aux chefs et aux messieurs I » Stenka aborda lui-même le vaisseau du patriarche, et d'un coup de sabre abattit la main du moine qui le montait. Quelques matelots, qui faisaient mine de se défendre, furent tués ou pendus aux vergues. Le commandant de la caravane, les officiers et les gardiens des fonds du gouvernement eurent le même sort : quelquesuns furent au préalable mis à la torture pour
qu'ils découvrissent l'argent monnayé annoncé aux pirates. Quant aux simples matelots, aux strélits et aux condararaés, Stenka leur dit: « Vous êtes tous libres. Je ne vous retiendrai pas. Celui qui me suivra deviendra un libre cosaque. Je suis venu pour exterminer les boyards et les riches. Je partage tout avec les pauvres gens. » Ce discours fut accueilli par une acclamation ; tous les condamnés, recrue précieuse, et la plupartdes matelots et des strélits répondirent, qu'ils le suivraient au bout du monde.
C'est ainsi que les relations officielles racontent la prise de la caravane d'Astrakhan ; mais les pêcheurs du Volga ont poétisé l'aventure. Stenka, disent-ils, possédait un feutre magique à deux fins, car tantôt il s'en servait pour voguer sur l'equ, tantôt pour voler dans l'air. Dès qu'il voyait un bateau sur le Volga, il s'envolait sur son feutre, juste au-dessus du bâtiment, puis il s'abattait sur sa proie comme un épervier, en criant : Saryn na kitchkou. Ces paroles magiques avaient la vertu d'arrêter le navire mieux que l'ancre la plus forte, et, de plus, changeaient en pierre l'équipage. Alors les camarades de lAlamau n'avaient plus que la peine d'emporter ce
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qu'ils trouvaient à leur convenance. J'ignore à quelle langue appartiennent ces mots étranges, mais longtemps après Stenka, et jusqu'au règne de l'empereur Paul, qui extermina les pirates du Volga, Saryn na kitckkou était le cri des voleurs en attaquant les navires marchands. A ces mots terribles il fallait, sous peine de la vie. se jeter à plat ventre, jusqu'à ce que les brigands eussent abandonné le navire.
La caravane d'Astrakhan avait donné des bateaux, des armes et des munitions aux aventuriers. Ils continuèrent hardiment leur course en descendant le fleuve. Le voiévode de Tsaritsyiie, ville fortifiée, se mit d'abord en devoir de les canonner ; mais pas un canon ne prit feu, grâce à quelque opération magique ou à quelque présent offert au voiévode. Stenka ne s'arrêta que le temps nécessaire pour se faire donner une forge et des outils, qui lui furent délivrés gracieusement. Il passa de la même façon devant Tchernyi lar, puis, pour éviter Astrakhan, il engagea sa Hotte dans un des bras orientaux du Volga, (jui la porta dans la mer Caspienne. La première partie de son expédition était accomplie, mais la plupart de ses bateaux avaient besoin de grandes
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réparations pour être en état de tenir la mer, et tout le reste de l'année devait être employé à ces travaux. Pour s'y livrer sans être troublé, il fallait un port. Les aventuriers, naviguant le long de la côte, parvinrent à l'embouchure de l'Iaïk, aujourd'hui l'Oural. Une forteresse gardée par des strélits défendait l'entrée de la rivière. Stenka se lit débarquer, et, suivi seulement de trois cosaques résolus, s'approcha de la porte et demanda pour lui et ses compagnons la permission de faire leurs dévotions dans l'église. La porte ouverte, les quatre cosaques mirent le sabre à la main, et, promptement secourus par leurs camarades, désarmèrent le poste. Une partie de la garnison se déclara pour eux et les aida à massacrer un petit nombre de strélits qui couraient aux armes. Tous les officiers et tous les soldats qui avaient fait résistance furent mis à mort, non par les cosaques, mais par les traîtres qui venaient de se déclarer. On rapporte qu'un seul de ces déserteurs coupa de sa main la tête à cent seize de ses anciens camarades. Ouaat aux survivants, Stenka leur lit la même allocution qu'aux matelots du "Volga. Il ne contraignait personne, et les strélits étaient libres de devenir cosaques avec lui ou
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de se retirer à Astrakhan. Quelques-uns, assez simples pour accepter le dernier parti, se mirent en marche pour gagner le Volga au travers de la steppe; mais, poursuivis bientôt par les cosaques, ils furent tous taillés en pièces.
Ce fut dans cette petite place que Stenka résolut de passer l'hiver qui approchait ; mais d'abord il fit amitié avec les Calmouks qui campaient aux bords de l'Iaïk, en les aidant à détruire une horde de Mongols établie sur la côte. Stenka, dans cette expédition, gagna du bétail, des esclaves, et fit un commerce d'échange pour s'approvisionner chez les Calmouks, ses nouveaux amis.
Cependant le prince Prozorofski, voie vode d'Astrakan, avait appris avec beaucoup d'inquiétude l'arrivée de nouveaux cosaques dans son voisinage. N'osant les attaquer dansleur fort, il leur envoyait tantôt des espions, tantôt des parlementaires, mais tous étaient mal reçus. Les uns étaient jetés dans un trou fait dans la glace du fleuve, d'autres pendus; les plus heureux s'en tiraient après avoir été rudement bâtonnés. Au milieu de l'hiver, quelques cosaques du Don, arrivant de Moscou, passèrent par Astrakhan, porteurs d'une lettre du tsar pour leur Ataman. C'était une lettre
de grâce, comme on disait alors, contenant un pardon des méfaits passés, sous promesse de soumission. Il paraît que ces sortes de lettres, toujours nécessaires avec les cosaques, s'expédiaient en blanc à l'Ataman, probablement pour qu'il les remplît et en fît l'usage qu'il croirait utile. Le voiévode d'Astrakhan envoya les cosaques avec la lettre de grâce à Stenka, et en même temps les chargea de ses instructions. Pour bien marquer la différence qu'il faisait entre les fonctionnaires du gouvernement et ses camarades les cosaques, Stenka reçut ces nouveaux messagers avec honneur et les introduisit dans le cercle. Les cosaques montrèrent la lettre du tsar, et déclarèrent que tout s'arrangerait, pourvu qu'on remît au voiévode les strélits déserteurs. Quant aux cosaques, ils étaient amnistiés et libres de retourner aux bords du Don. Stenka répondit fièrement : € Quand le tsar me fera Ihonneur de m'écrire à moi-même, je m'empresserai d'exécuter ses ordres, mais le voiévode d'Astrakhan n'aura rien de moi ! » Tout le cercle applaudit, et les cosaques députés rejoignirent Astrakhan , publiant les louanges de l'Ataman des aventuriers.
Le 23 mars 1668, les aventuriers se lancèrent dans la mer Caspienne; on ne sait ni le nombre ni la force de leurs vaisseaux; la plupart étaient des barques légères gréées tant bien que mal. Ils avaient quelques canons de bronze, ou plutôt de petits fauconneaux; mais, depuis le capitaine jusqu'au dernier cosaque, tous ces hommes étaient enflammés d'un enthousiasme guerrier ou religieux. Faire la guerre à des musulmans c'était, pour la plupart, une ample expiation des petites peccadilles qu'ils s'étaient permises à l'égard de leurs compatriotes, sur le Yolga et l'Iaïk. Ils croyaient à la fortune de leur chef, et ni les fatigues ni les cruelles privations qui les attendaient ne devaient les rebuter. Tout l'été et une partie de l'automne de 1668 se passèrent en expéditions sur la côte occidentale de la mer Caspienne, depuis le Daguestan jusqu'au sud de Bakou. Prévenant la renommée de leurs exploits par la ra-
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pidité de leurs mouvements, ils débarquaient, attaquaient les villes et les villages, les pillaient, puis les brûlaient. Lorsqu'ils ne trouvaient rien de mieux, ils enlevaient des hommes pour les vendre comme esclaves. Tantôt pliant sous le poids d'un riche butin, tantôt poursuivis chaudement par des peuplades belliqueuses, ils regagnaient leurs vaisseaux pour recommencer plus loin. Quelquefois, dans le palais d'un prince persan qu'ils -avaient tué ou mis à la chaîne, ils célébraient de longues orgies, et le lendemain ils étaient réduits à boire de l'eau saumâtre et à manger de la farine de millet crue à peine délayée. Aux approches de la mauvaise saison, Stenka chercha un hivernage. Il s'établit dans une petite île que les auteurs russes nomment l'île aux Porcs (Svinyi ostrog). s'entoura de fossés et de palissades, et logea ses gens sous des huttes de boue et de roseaux. Toutefois il sut mettre à prolit cet intervalle d'inaction en échangeant ses prisonniers musulmans contre des esclaves chrétiens. Il ne donnait, dit-on, qu'un seulnmsulman contre trois ou quatre chrétiens. Ce trafic venait à propos pour recruter se'S équipages fort alfuiblis par les maladies et les combats, et sa réputation
s'en augmenta. Le corsaire passa pouf tin croisé, pour un héros de la foi. Les Russes se disaient que le tsar n'avait pas un vaisseau dans la mer Caspienne pour défendre ses sujets contre les infidèles, tandis qu'un brave Ataman allait briser les fers des captifs ""et faisait trembler les barbares jusque dans leurs forteresses. Un nouveau succès mit le comble à la gloire de Stenka. Pendant l'hiver, seize vaisseaux^ portant près de quatre mdle hommes, avaient été armés par ordre du schah pour exterminer les aventuriers. Ménédy-Khan était l'amiral de cette flotte, et, comme il croyait n'avoir qu'à se montrer pour vaincre, il avait emmené une partie de sa famille, son fils et une lille d'une rare beauté. Il ne tarda pas à s'en repentir. Les Persans furent complètement battus : treize de leurs Vaisseaux furent pris; Ménédy-Khan se sauva, mais laissa entre les mains de Stenka son fils et sa fille, que le corsaire traita comme les héros d'Homère traitaient leurs captives.
L'iéssaoul ou lieutenant de Stenka, que les poètes cosaques nomment Ilia Mouroraets, paraît avoir partagé avec son chef le mérite de cette victoire, où la magie eut encore une grande part, selon la trac'ijtion populaire : « Sur la mer Bleue,
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la mer de Khvalinsk (la mer Caspienne), vogue le Faucon^ le léger navire; voilà treize ans qu'il n'a jeté l'ancre, treize ans qu'il ne s'est approphé (le la côte escarpée, qu'il n'a vu le sable d'or. Ses lianes sont robustes comme ceux d'un bison* ; de la proue à la poupe c'est un serpent. Son Ataman, c'est StenkaUazine lui-même; l'iéssaoul est Ilia Mouromets^. Mouromets a un cafetan couleur jaune foncé; à son cafetan il a des boutons d'or, et sur chaque bouton est (gravé) un lion furieux. Voilà que les bandits tombent sur le Faucon, maudits Tartares et Persans avec eux. Ils veulent prendre, ils veulent piller le Faucon, ils veulent prendre prisonnier Ilia Mouromets. Ilia Mouromets est sur le tillac; il passe sa baguette sur ses boutons; ses boutons d'or se sont enflam-
1. Je ne sais si je traduis exactement le texte assez obscur :
I l)oka-to svi'flény po Jourinnonioii, I noss da kuroia po zaïclnomou .
Le mot po tourinnomou me semble dérivo de tour, unis, bisoii; mais il peut venir du verbe tourit, presser; le sens stTail alors : Ses flancs sont ajustés pour voguer rapidement.
2. Ilia Mouromets, ou Elle de Mourom , est lo héros de mainte légende populaire. C'est un paysan d'une force colossale, fin, rusé, grand mangeur et grand buveur, lo type accompli du muujik russe.
niés ; ses lions furieux se sont mis à rugir ; ali I quelle peur eurent ces maudits Tartares 1 comme les • Tartares sautaient d'effroi dans la mer Bleue! »
Après sa victoire, chèrement achetée, car elle lui coûta l'élite de ses cosaques, Stenka Razine crut qu'il était temps pour lui de reparaître en Russie et d'y jouer un rôle plus noble que celui de flibustier. Il s'était fait un nom ; gorgé d'or et de butin, vainqueur d'un souverain dont le pavillon avait jusqu'alors flotté seul sur la mer Caspienne, il voulait se montrer au peuple comme le vengeur des opprimés. Il résolut donc de retourner au plus vite au milieu de l'armée du Don et de la gagner à sa cause.
Pour regagner les bords du Don, les aventuriers avaient à choisir entre deux routes : remonter le Volga, qu'ils avaient descendu l'année précédente (mais alors il leur fallait passer devant Astrakhan), ou bien remonter le Kouma, navigable à cette époque, d'après des témoignages contemporains, puis entrer dans le Manitch, qui est un des affluents du Don. Évidemment, pour cette opération, il leur aurait fallu plus d'une fois traîner leurs bateaux. En outre, ils man(iuaicnt
de provisions pour vivre dans les déserts qu'ils avaient à traverser. Tout bien considéré, ils cinglèrent vers le Yolga. Ils s'attendaient bien que le voiévode leur demanderait compte de leurs exploits; mais ils savaient aussi que le bas peuple et les strélits étaient bien disposés pour eux; que le .gouvernement moscovite hésiterait à sévir contre des cosaques revenant d'une glorieuse campagne et d'ailleurs affiliés à l'armée du Don ; enfin, et c'était un argument décisif, ils étaient assez riches pour acheter le passage, si on prétendait le leur refuser. En effet, les voiévodes d'Astrakhan, habitués à revoir les cosaques au retour de leurs expéditions, avaient toujours des lettres de grâce toutes préparées ù leur vendre.
En donnant dans une des bouches du Volga, la flottille cosaque trouva une pêcherie appartenant au métropolitain d'Astrakhan. Ils étaient à court de vivres, et des gens qui venaient de se battre contre les infidèles crurent qu'ils pouvaient user à discrétion des biens de l'Église. Ils s'emparèrent donc du poisson, du caviar, puis des instruments de pêche qui pouvaient leur être utiles. En retour, ils débarquèrent quelques-uns des captifs chrétiens qu'ils avaient délivrés, et
leur remirent des vases sacrés et des ornements d'église enlevés par les musulmans , et ([uils avaient retrouvés dans un de leurs pillages. C'est ainsi que les cosaques comprenaient le droit des gens. Ils s'apprêtaient à remonter le Volga, lorsqu'on leur signala deux vaisseaux persans, dont l'un portait des marchandises appartenant à des particuliers, l'autre des présents du scliah pour le tsar. Aussitôt les cosaques reprirent la mer et pillèrent les vaisseaux. Ils y trouvèrent des strélits, qu'ils débarquèrent ainsi que les passagers ; mais ils retinrent le fils d'un marchand persan pour leur répondre d'une rançon de cinq mille roubles, à laquelle ils taxèrejit les gens qu'ils venaient de dépouiller.
Ces deux actes de violence ne parurent pas h Stenka assez graves pour compromettre le succès de la négociation qu'il allait entamer avec le prince Prozorofski. Celui-ci avait, en effet, des lettres de grâce, mais il voulait en fixer les conditions. Stenka, montrant la confiance la plus grande, jeta l'ancre devant Astrakhan, prit terre aux acclamations du peuple, et, en signe de loyauté, il déposa son hountchouk ;\ la chancellerie. Le boanlchouk était une (jucue de cheval au
bout d'une lance, et l'enseigne distinctive du pouvoir d'un Ataman. En le remettant aux mains des autorités russes, le cosacjue taisait acte de soumission et d'hommage au tsar. Les discussions commencèrent avec beaucoup de courtoisie de part et d'autre, entremêlées de fêtes et de ban- ^quets. Le voiévode demandait : 1° que les cosaques lui remissent leurs vaisseaux propres à tenir la mer, en échange de barques qu'il leur donnerait pour remonter le Volga ; â» qu'ils lui livrassent leurs canons ; S» qu'ils rendissent les strélits déserteurs qu'ils avaient à bord, ainsi que la personne et les biens des prisonniers persans pris pendant leur croisière ou à l'embouchure du Volga; 4" que Stenka et sa troupe tissent acte de soumission et s'engageassent à vivre paisiblement à l'avenir.
Sur ce dernier point, aucune difficulté. Stenka était prêt à jurer tout ce qu'on voudrait. Les vaisseaux lui étaient désormais inutiles, il consentait à les céder. Quant aux canons, il offrait de restituer ceux qu'il avait pris à la caravane du Volga ou dans le tort de llaïk; mais il en avait d'autres qui étaiciiL sa piopriclé, disait-il, et qu'il voulait garder, d'auîant plus que, pour traverser les
steppes entre le Volga et les avant-postes du Don, il était exposé aux attaques des nomades nogaïs et calmouks. Il refusait nettement de rendre les prisonniers musulmans et leurs marchandises : c'était sa propriété, en vertu du droitdela guerre; et, pour les déserteurs qu'on réclamait, il ne savait ce qu'on voulait dire : il n'avait avec lui que des cosaques libres. Le voiévode ayant proposé d'inspecter ses équipages, l'Ataman s'emporta, s'écria qu'on violait les privilèges de l'armée du Don, et qu'on prétendait obtenir de lui des choses dont les lettres de grâce ne faisaient pas mention.
Le débat fut long et animé, mais on finit par s'entendre. L'Ataman était généreux, le voiévode avide. Le prince Prozorofski, quoiqu'il eût déjà reçu de riches présents, avait remarqué une magnifique pelisse que portait Stenka, et il ne se fit pas scrupule de la lui demander, en faisant observer qu'il avait du crédit à Moscou. — Tiens, lui dit Stenka, en la lui jetant sur les épaules, prends et ne fais pas de bruit, La conclusion fut que Stenka doima les vaisseaux et les canons qu'il voulut, et que, sans rien exiger de plus, on lui livra le passage du fieuve. Le voiévode conseilla aux marchands jiersans de racheter ce que le cor-
saire leur avait pris, et se fit même un mérite auprès d'eux delà facilitéavec laquelle les cosaques vendaient leur butin, dans leur empressement de l'échanger pour des espèces.
Cette transaction, fort commune alors, n'a pas semblé assez poétique aux bardes cosaques pour occuper une place dans leurs chants. Pour eux c'est encore à la magie que Stenka eut recours pour échapper au mauvais vouloir du voiévode :
« Ah ! montagnes, mes chères montagnes! vous » le voulez bien, montagnes, nous camperons à > vos pieds. Nous ne voulons pas y demeurer un » an, pas même une petite semaine : nous y res- » terons une petite nuit, et nous n'y dormirons » pas la nuit entière. Chargeons lestement nos fu- » sils afin d'entrer au profond de la nuit dans As- » trakhan la grande ville, car personne ne nous a » vus, personne ne nous a entendus. Mais le voié- » vode d'Astrakhan les a vus, les a entendus. Le » voiévode commande dechargerquarante canons » et de tirer sur Stenka Razine. — Vos canons ne » m'atteindront pas, vos petits fusils ne m'attra- » peront pas. Pour me prendre, si je le veux bien, » il n'y a que Mâcha, la jolie fille d'Astrakhan. » Mâcha descend au bord de l'eau, elle agite son
» mouchoir de soie. Elle a fait flotter son mou- » choir de soie. Elle a gagné Stenka Razine, elle » sera son hôtesse, elle l'a convié. Dans sa maison » la table est dressée; pour le fêter, de la bière, » de l'hydromel ; elle lui en verse à l'enivrer. Elle » le couche sur son lit et va prévenir l'autorité. » Aussitôt arrivent les soldats, de jeunes et jolis » soldats, qui vous lui lient les pieds, les mains, » de bonnes entraves de fer". Ils vous ont mis » Stenka dans une petite cage en fer. Trois jours » on le promène dans Astrakhan, trois jours on le » laisse mourir de faim. Finalement Stenka ne leur « demande rien qu'un verre d'eau, pour boire une » gorgée et rentrer dans sa cage : il est rentré » dans sa cage, et le voilà sur le Volga f >
Ce dernier trait a besoin d'un commentaire pour les personnes qui n'ont point étudié la magie. Il faut savoir qu'un sorcier ne peut rien faire sans qu'on lui fournisse la matière première pour ses opérations. Le cosaque veut s'échapper par le Volga. Il demande un verre d'eau, qu'on a l'imprudence de lui donner. Il se plonge dans le verre, en se rapetissant, cela va sans dire; il disparaît et se trouve dans le Volga où va tomber toute l'eau d'Asti'akhan.
Le luxe, la générosité, les grandes manières de l'Ataman avaient enthousiasmé les habitants d'Astrakhan. Les cordages de son vaisseau étaient de soie, el lesvoiles de riches tissus de Perse. Dans les rues les cosaques se prélassaient couverts d'habits de velours, portaient des chaînes d'or au cou et des pierres précieuses à leurs bonnets. Stenka se montrait affable à tous, surtout aux pauvres gens, et jetait l'or à pleines mains. Lorsqu'il descendait à terre, le peuple tombait à genoux et ne l'appelait jamais que Batiouchka^ « petit père, » nom que donne le vassal à son suzerain.
Mais le masque héroïque emprunté par Stenka Razine tombait parfois et laissait voir le farouche bandit. Jai dit qu'il avait à son bord la lîlle de l'amiral persan, et les Asiatiques ont tant de résignation, que cette jeune femme ne s'occupait plus que de plaire au maître que le sort de la guerre lui avait donné. Jusqu'alors elle avait été bien traitée. Peu avant son départ pour le Haut- .Volga, l'Ataman était à. table avec elle et quelques chefs de sa troupe. Il est probable que le dîner s'était assez prolongé pour que la plupart des convives fussent ivres. Stenka se leva tout à coup, et, s'appuyant sur le bordage de sou bâti-
ment, il contemplait le cours du fleuve. — « Ah! Volga, ma petite mère f s'écria-t-il, belle rivière, ma mie, tu mas donné de l'or, de l'argent, des biens de toute sorte; comme une bonne mère tu m'as donné honneur et richesses, et de moi tu n'a rien reçu encore! mais tiens... » A ces mots il saisit sa captive et la précipite dans le fleuve. Un Hollandais, témoin de l'aventure, remarqua qu'elle avait sur elle des pierreries d'une valeur considérable dont Stenka ne prit pas la peine de la dépouiller, M. Kostomarof se demande si cet acte féroce était le résultat de l'ivresse, ou bien si Stenka, affectant l'austérité des cosaques zaporogues, qui chassaient les femmes de leur camp, voulait montrer à sa troupe qu'il savait sacrifier ses amours à la règle de la confrérie. Peu après, un de ses cosaques, qui avait débauché une femme du pays, fut noyé par son ordre, et la femme pendue par les pieds. Chez les Zaporogues c'était un crime puni de mort que d'embarquer une femme dans une expédition. Enfin, s'il faut chercher à comprendre l'acte d'un furieux, il n'est peut-être pas impossible que Stenka n'obéît à quelque superstition païenne, et ne crût faire un sacrifice propitiatoire îi la mère Volga, (jui, pour lui, était une divinité.
La mort de la pauvre captive, trop bien attestée par le voyageur hollandais qui se trouvait alors à Astrakhan, a pris, dans la légende populaire, le caractère merveilleux qui entoure toutes les actions de Stenka. Ce n'est plus le Volga, mais la mer Caspienne, qui reçoit la victime. Stenka navigue sur son feutre enchanté avec ses cosaques et une princesse persane. Les vagues s'élèvent, la mer menace de les engloutir. — C'est cette femme qui fâche la mer, disent les cosaques. Stenka la jette dans les flots, et aussitôt la tempête est apaisée.
En prenant congé de lui, le voiévode d'Astrakhan lui avait recommandé, pour la forme, de se conduire sagement, de n'enrôler dans sa troupe aucun des sujets du tsar, en un mot, de ne pas se compromettre et de ne pas le compromettre. Pour plus de sûreté, un otîicier moscovite devait l'accompagner jusqu'à la frontière du territoire cosaque. Malgré la présence de ce surveillant, Stenka continuait à bien accueillir les serfs fugitifs et les soldats déserteurs. Aux reproches de l'ofTicier il répondait que jamais les cosaques ne livraient ceuxqui leur demandaient asile. En arrivant à Tsarit.syne, il trouva quelques-uns de ses
camarades venus des bords du Don pour acheter du sel, qui se plaignirent à lui des exactions du voiévode. Stenka leur fit rendre justice, et, prenant déjà des airs de libérateur, menaça le voiévode de toute sa colère, s'il s'avisait de molester des cosaques. L'occasion ne se fit pas attendre. On sait que, dans leurs expéditions, les Cosaques, se défiant de leur intempérance, n'emportaient jamais de liqueurs fortes. Au retour de leurs croisières, ils s'en dédommageaient par des orgies continuelles. Le voiévode de Tsaritsyne, craignant que l'ivresse ne portât les flibustiers à des violences, avaitdoublé à leur arrivée leprix de l'eaude-vie, dans l'espoir qu'ils la trouveraient trop chère pour s'enivrer; du moins ce fut son excuse aux plaintes des cosaques ; mais Stenka ne s'en paya point. Il débarqua, enfonça la porte de la chancellerie, et, sans doute, eût fait un mauvais parti au voiévode, si celui-ci n'eût trouvé moyen de se cacher. Las de chercher, Stenka fit ouvrir la prison, mit les détenus en liberté, et ses corsaires, ivres et excités par son exemple, pillèrent deux bateaux marchands. Un capitaine, qui portait desdépéches du tsarau voiévode d'Astrakhan, voulut réclamer et montra ses lettres. Les cosa-
qnes lui rirent au nez et déchirèrent ses dépêches en morceaux.
Ces violences rapportées à Astrakhan, le prince Prozorofski dépêche en courrier à Stenka un capitaine allemand, chargé de demander réparation sous la menace du courroux du gouvernement : « Va dire à ton voiévode, répondit Stenka, que je » ne crains ni lui ni plus grand que lui. Il me » reverra un jour, et nous réglerons nos comptes. » Aujourd'hui il porte le nez au vent, et il prétend » me traitercn serf, moi, qui suis un hommelibre » de naissance; mais je suis plus puissant que lui, » et un jour il l'apprendra, »
Ce langage plaisait à la multitude. L'Ataraan, maltraitant et humiliant des hommes orgueilleux, passait auprès des serfs pour un vengeur envoyé du ciel. Ils comparaient leur abjection et leur misère avec l'audace et la liberté des cosaques, et se disaient que, pour devenir cosaques, il suffisait de ceindre un sabre et de vouloir s'en servir. Partout où passèrent les flibustiers ils laissèrent des semences de révolte qui ne devaient pas tarder à germer.
Stenka, quittant enfin le Volga, atteignit les bords du Don. Au lieu de se rendi'e à Tcherkask,
le chef-lieu des cosaques, où il avait sa femme et sa famille, il s'établit dans la petite île de Kagalnik, sur le Don, la fortifia de fossés et de palissades et y construisit des cabanes. Sa troupe était alors d'environ quinze cents hommes, mais, au bout d'un mois, elle était presque doublée. Stenka demeura tout l'hiver dans son île, affectant de ne plus songer qu'à vivre tranquillement du fruit de ses fatigues. Bien que très-respecté de ses compagnons, il semblait avoir abdiqué son titre d'Ataman, vivait comme un simple cosaque, affable avec tout le monde, secourable pour les malheureux et toujours prêt à faire part de ses richesses à ses anciens camarades. Les pauvres le bénissaient. Cependant ceux qui venaient de loin pour voir le hardi flibustier dont les louanges retentissaient dans toutes les stanitsas, rapportaient les discours amers qu'il tenait contre les boyards e les conseillers de la couronne. A l'entendre, ils violentaient le tsar et ruinaient le peuple pour s'enrichir. Il ne ménageait pas davantage son parrain l'Ataman lakovlef, et l'accusait de sacrifier en toute occasion les intérêts et les vieux privilèges de l'armée du Don. Les mécontents, la gueuserie^ affluaient dans son île. Il recevait bien
tout le monde, mais ne s'ouvrait à personne sur les projets qu'il pouvait former. Sa bande, autrefois si prompte à saisir toutes les occasions de pillage, avait changé de mœurs. Les cosaques de Stenka faisaient respecter les trafiquants qui apportaient des provisions à Tcherkask, ou, s'ils les arrêtaient, c'était pour acheter comptant leurs marchandises. En peu de temps Stenka était parvenu à fonder une nouvelle capitale rivale de Tcherkask. Un nouvel Ataman s'élevait contre l'ancien.
Stenka ne respectait pas plus la religion que le gouvernement. Un incendie ayant détruit quelques églises, on faisait des quêtes pour les rebâtir. On s'adressa à lui, dont la libéralité était connue, avec l'espoir d'une riche aumône ; mais on n'en obtint qu'un refus. « Des églises, disait-
> il, à quoi bon ? Pourquoi des popes? Ah! pour
> marier les gens, sans doute ? Je vais vous mon- B trer, moi, comment on se marie. Que les amou- » reux se prennent par la main et dansent autour » d'un saule. Voilà la cérémonie qu'il faut. » Chose étrange chez un peuple très- religieux, Stenka avait pris tant d'autorité parmi ses compariotes, que ce mariage en dansant, emprunté à
quelque tradition du paganisme finnois, se pratiqua souvent chez les cosaques et passait pour légitime.
Cependant le nom de Stenka était connu à Moscou et l'on commençait à s'en entretenir avec une curiosité mêlée d'inquiétude. Le voiévode d'Astrakhan fut réprimandé pour avoir accordé passage aux fliblistiers. Il devait les arrêter, lui écrivait-on, leur enlever leur butin, et, en punition de leurs méfaits, les enrôler parmi les strélits de Moscou. Ce conseil ou cet ordre venait un peu tard. Les espions envoyés sur le Don ne rapportaient que des renseignements incertains, soit qu'ils ne se hasardassent pas jusqu'à Kagalnik, soit qu'ils ne parvinssent pas à deviner les projets de Stenka. Ils disaient tous qu'il semblait avoir renoncé à la vie d'aventures, mais qu'il jouissait dune popularité immense et qu'il était homme à en abuser.
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Vers la fin de l'hiver de 1670, un officier de la chancellerie de Moscou fut envoyé à Tcherkask avecdes dépêches pour l'armée du Don, Le but réel de son voyage était de prendre des mesures avec l'Ataman lakovlef contre le flibustier dont le nom était dans toutes les bouches. L'envoyé, nommé Gherasira Evdokimof, fut reçu par l'Ataman dans le cercle, où ses lettres furent lues publiquement. Le tsar souhaitait santé à l'armée du Don, louait sa fidélité, et lui promettait l'envoi de ses présents coutumiers. Le cercle rendit politesse pour politesse. Il décida que Varmce du Don frappait du fivnt devant la Grâce impériale, c'est-à-dire qu'elle remerciait le tsar. L'assemblée s'ajourna au lendemain pour nommer la députation qui porterait ce compliment à Moscou.
Le lendemain, le cercle formé, un homme sort des rangs et demande fièrement le motif de la délibération. C'était Stenka, qu'on croyait encore
à Kagalnik. Puis, prenant d'autorité la présidence, il commanda à l'envoyé du tsar de s'avancer au milieu du cercle. Les cosaques l'y poussèrent bon gré mal gré. — Dis la vérité, demanda Stenka. Yiens-tu de la part du tsar, ou sont-ce les boyards •qui t'envoient ? — J'apporte, répondit Evdokimof. une lettre gracieuse du tsar. — Tu mens ! répliqua Stenka. Tu es un espion. Tu viens pour observer ce que nous faisons. — Et il accompagna l'apostrophe d'un coup de poing. Vingt bras vigoureux tombèrent à la fois sur le malheureux député ; l'éloquence de Stenka était communicative. A l'eau! à l'eau ! criaient les gueux. L'Ataman lakovlef essaya de défendre l'envoyé du tsar en criant au scandale ; mais Stenka d'une voix tonnante lui dit : Va commander ton armée ; je commande à la mienne I Un instant après, Evdokimof à demi mort était jeté dans le Don aux applaudissements de la foule. Alors Stenka, voyant les cosaques engagés à lui par une communauté de crime, les harangua pour leur déclarer que l'heure était venue d'en" finir avec les oppresseurs du peuple, et qu'il donnait rendez-vous aux braves sur les bords du Volga.
Au commencement de mai 1670, Stenka se mit
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en marche et remonta le Don jusqu'à la hauteur de Panchine. Pour se procurer des vivres, il donna la chasse à une horde de Calmouks errants entre le Don et le Volga. Leurs troupeaux lui servirent pour approvisionner sa petite armée.
Tsaritsyne, sur la rive droite du Volga, commande le cou^'s du fleuve; IHallait s'en emparer pour intercepter la grande voie de communication entre Astrakhan et le centre de l'empire. Stenka l'investit avec toutes ses forces. Son iéssaoul, qui portait le nom terrible de Vaska Tchortaous (Basile Moustache du Diable), s'avança jusqu'aux portes de la ville. On n'osa tirer sur lui. Il frappa. Les habitants dirent que le voiévode avait fait cadenasser la porte. — Eh bien, brisez les cadenas. La porte s'ouvrit, et les cosaques entrèrent, salués par les acclamations du peuple et des soldats. Le gouverneur, avec quelques gentilshommes, s'enferma et se défendit quelque temps dans une tour. On le força, et il fut massacré par la canaille, qui se joignit aux cosaques,
La ville venait d'être prise, lorsqu'on signala l'arrivée d'une flottille qui descendait le Vo.lga, ayant à bord huit cents strélits envoyés de Moscou pour renforcer la garnison de Tsaritsyne. Ils
croyaient que la place tenait toujours. Pour accroître leur confiance, Stenka appuya ses bateaux à la rive gauche du fleuve ; sa cavalerie et son infanterie bordèrent la rive droite. Dès que les strélits parurent, ils furent accueillis par des décharges de mousqueterie. Ils faisaient force de rames en passant sous le feu croisé des cosaques, pour se mettre à l'abri sous les remparts de Tsaritsyne. On les laissa s'engager, et, lorsqu'ilsfurent abonne portée, les canons de la ville les foudroyé* rent. Enveloppés de toutes parts, les strélits mirent bas les armes. Cinq cents avaient été tués par le feu de l'ennemi ; le reste fut épargné, à l'exception des officiers, qui tous furent massacrés et jetés dans le Volga. Les simples soldats, embarqués comme rameurs, montraient quelques scrupules et osaient alléguer le serment qu'ils avaient prêté au tsar. — Pauvres gens, leur disait Stenka, vous vous battiez pour les boyards, qui sont des traîtres ; moi, c'est pour le tsar que je fais la guerre.
Il s'arrêta près d'un mois à Tsaritsyne pour se recruter, expédier des émissaires dans toutes les directions, enfin pour organiser un gouvernement. Son système était simple ; il établit la cosa-
querie. A la place du voicvode il institua un Ataraan urbain. Il divisa les habitants en centaines, cinquantaines, dizaines, sous des chefisélus. Voilà pour l'organisation militaire. Quant à l'administration, le cercle à la manière cosaque. Il était bien entendu, d'ailleurs, que le cercle ne voudrait rien que sous le bon plaisir de ses libérateurs venus du Don.
La nouvelle de la prise de Tsaritsyne, apportée assez tard à AsUakhan, y causa une profonde émotion. Le bas peuple fit éclater sa joie; la noblesse et lesautoi Ités étaient constejnées. On était, d'ailleurs, loin de s'attendre que Stenka oserait attaquer une place de cette importance, et le prince Prozorofski, persuadé que, pour le moment, il ne s'agissait que d'empêcher le pillage des petites villes entre Tsaritsyne et Asti'akhan, rassembla toutes les barques qu'il put se procurer, y mit du canon, et les envoya dauï. le haut du ileuve, sous le commandement du prince Semen Lvof. Il avait quarante barques portant deux mille six cents strélits et cinq cents volontaires levés pai'mi les bourgeois d'Astrakhan. Un corps de cavalerie et dinlanterie suivait sur la rivo i,auche les mouvements de la flottille.
On rencontra l'ennemi à la hauteur de Tchernyi far. En apercevant Stenka debout sur le tillac de son bateau, les strélits s'écrièrent tous à la fois : Vive Stepan Timoféiévitch ! vive notre père ! le vengeur du peuple ! Les deux flottilles se mêlèrent aussitôt. Stenka criait : Merci, frères ! A présent vengez-vous de vos tyrans, qui, pires que des Turcs ou des Tartares, vous tiennent en servitude. Vous êtes tous mes frères et mes enfants, et vous serez riches et heureux comme moi, si vous savez être fidèles et braves ! Les strélits désarmaient leurs officiers et les remettaient liés aux cosaques, qui les massacraient et les jetaient dans le Volga. Le prince Lvof fut seul épargné pour cette fois, et de toute cette flotte il n'y eut qu'un strélits qui parvint à se sauver et à gagner Astrakhan. La victoire n'avait pas coûté un homme aux cosaques.
Astrakhan avait une bonne enceinte fortifiée, des murs de briques épais, flanqués de tours à deux étages, quatre cent soixante canons en batterie, des approvisionnements de toute sorte et une garnison encore nombreuse ; mais la conduite des strélits à Tchernyi lar prouvait qu'on ne pouvait plus compter sur eux. La première chose
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qu'ils firent, à la nouvelle du désastre de la flotte, fut de demander leur paye. Le voiévode manquait d'argent, mais le métropolitain et les couvents fournirent 2 ou 3,000 roubles, qui furent distribués aux soldats. Moyennant cette gratification, ils consentirent à prêter serment de faire leur devoir. Cependant, afin de les soustraire aux séductions de l'ennemi, le prince Prozorofski fit murer toutes les portes; il établit partout des corps-de-garde, arma une partie des habitants, et, secondé par le métropolitain, il n'oublia rien pour se mettre en état de défense. Il se croyait encore tellement en mesure de résister, qu'ayant l'ennemi à ses portes il écrivait à Moscou pour demander des secours. Or, il était impossible de remonter le Yolga, que descendait alors la flotte des cosaques; impossible de traverser les steppes des deux rives, infestées par les Galmouks et les Tartares. Le prince Prozorofski avait imaginé d'envoyer ses courriers par le Terek, et il comptait recevoir une réponse! Le 18 juin, l'armée cosaque parut en vue d'Astrakhan et campa sur des hauteurs qu'on appelle les Montagnes Brûlées. Bientôt une barque portant deux hommes s'approcha des remparts. Ils venaient en parlemen-
taires pour sommer la garnison. Prozorofski les fit arrêter aussitôt. L'un était un prêtre de Tsaritsyne, l'autre un serf fugitif du prince Lvof. On les appliqua à la question. Le prêtre déclara que Stenka était suivi de huit mille hommes; le serf ne voulut rien dire, pas même son nom. Le premier fut enfermé dans une prison, l'autre mis à mort. Cependant tout le clergé, portant les saintes reliques, fit en procession le tour des remparts, s' arrêtant à chaque porte pour réciter les prières usitées dans les grands dangers.
Astrakhan est bâti dans une île. Des bras du Volga coulent au pied de ses remparts, au nord, à l'ouest et au midi, et lui sei'vent en quelque sorte de fossés. Du côté de l'orient la place est plus accessible. Les cosaques s'en aperçurent, et, tournant la ville, vinrent s'établir à l'est, assez près des remparts. Aussitôt les assiégés commencèrent à creuser un fossé pour les arrêter par un obstacle nouveau. Trois jours s'étaient passés sans attaque sérieuse; mais, le 21 juin, au coucher du soleil, les assiégeants se mirent en mouvement et parurent se diriger vers la porte do l'Ascension. Ils avaient des échelles et semblaient résolus à donner l'assaut. Toutes les cloches son-
nèrent l'alarme. La garnison courut aux armes, et Prozorofski, à la tête d'une petite troupe de gentilshommes et de strélits, se porta de sa personne sur le point menacé. Il y eut plusieurs fausses alertes, mais les cosaques n'avançaient pas. La nuit vint. Cependant Stenka détacha une troupe d'élite, qui, munie d'échelles, s'approcha, dans le plus profond silence, d'une courtine gardée par des bourgeois. Les cosaques planté rént leurs échelles sans opposition; au contraire, les bourgeois leur tendaient la main pour monter sur le rempart. Un canonnier lidèle les aperçut, fit feu, mais sans effet. En peu de temps une troupe nombreuse de cosaques fut dans la ville, et le prince Prozorofski attendait encore un assaut contre la porte de l'Ascension, lorsque cinq coups de canon tirés lun après l'autre annoncèrent que la ville se rendait. Dans les usages militaires de l'époque, c'était le signal connu pour que toute résistance cessât.
A cette salve répondit un liom'ra de triomphe poussé par le bas peuple et la plupart des strélits. Lu canaille, s'armant de tout ce ([ui lui tomba sous la main, se jette sur l'escorte de Prozorofski. Le frère du pi ince est tué à ses côtés d'un coup
d'arquebuse; le prince lui-même, atteint d'un coup de lance dans le ventre, est renversé de cheval; mais, à la faveur de l'obscurité, un serf fidèle le prend dans ses bras et le porte tout sanglant jusque dans le chœur de la principale église, où on le couche sur un tapis. Déjà l'église était pleine de femmes éplorées, de fonctionnaires publics, de gentilshommes, de riches marchands. Tous ceux qui avaient quelque chose à perdre étaient venus chercher un refuge auprès des reliques des saints. Un lieutenant de strélits, nommé Frol Doura, qui avait aidé à porter le voiévode dans l'église, s'établit devant la porte, le sabre à la main, jurant qu'on n'y entrerait qu'en marchant sur son cadavre. Le métropolitain accourt, se jette à genoux auprès de Prozorofski, et, tout en pleurs, l'exhorte à bien mourir. Il le confesse et lui administre les sacrements. Autour de lui, mais à distance, la foule prosternée murmurait à voix basse des prières, tandis que retentissaient au loin des salves de mousqueterie entremêlées de cris sauvages. Cependant nul ennemi ne paraissait. Avant de s'engager dans la ville, les cesaques s'assuraient des remparts et démolissaient la maçonnerie qui bouchait les portes. Le jour se
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leva, et les cosaquis débouchèrent sur la place de l'église. Un monent Frol Doura les arrêta, moins par son sabre que par sa résolution. Il fut haché en morceaux, La j,'rille était fermée et résistait. Impatientés, les cosaques firent feu au travers des barreaux. Une balle tua un enfant à la mamelle dans les bra de sa mère; une autre mit en pièces l'image de li Vierge de Kazan. Enfin la grille céda, et les cos.ques se- précipitèrent dans l'église. D'abord ils s saisirent du voiévode et des officiers qui se touvaient avec lui, mais il paraît qu'ils ne maltaitèrent ni les femmes ni les prêtres. Ils arrêtaiat tous ceux que les habitants leur désignaient, ît, après leur avoir lié les mains derrière le dos, es rangeaient au pied du clocher de l'église. Il tait huit heures du matin lorsque Stenka parut our décider de leur sort. Tout d'abord il s'approha du prince Prozorofski, toujours couché sur soi tapis, lui prit la main, le força de se lever, et i conduisit ou plutôt le traîna au haut du clooer. On les vit quelques minutes tous les deux sr la plate-forme. Stenka parlait bas à l'oreille du)rince : celui-ci secouait la tête sans répondre. Tut d'un coup Stenka le frappa et le précipita suile pavé.
Il redescendit et interrogea sommairement les prisonniers. Il les condamnî tous. Sur un signe de lui, les cosaques s'empiraient de l'homme auquel il venait de parler et b massacraient, aidés par les strélits et la canaille ce la ville. Un témoin oculaire rapporte qu'un ruBseau de sang coula depuis l'église jusqu'à l'hôtd-de-ville. Par ordre de l'Ataman tous les corps urent enlevés et jetés dans une fosse commune, ai cimetière de la Trinité. Un moine les compta II y en avait quatre cent quarante et un. J\)rès cette sanglante exécution, Stenka fit briler publiquement les archives et les papiers dechancellerie. « Voilà, disait -il, comment j'ex'édie les aflaires du tsar. »
Excepté Frol Doura, ps un Russe n'essaya de se détendre. Les étranges montrèrent plus de courage ou moins de réignation. Un capitaine allemand, nommé Windeow, lutta pendant longtemps contre ses propre soldats, qui ne le tuèrent qu'après une résistace désespérée. Un prince circassien se barricada vec une dizaine de ses parents et de ses serviters dans une maison et y tint pendant une partiale la journée. Quand ils n'eurent plus de balles,ls chargèrent leurs i'usils
avec des pièces d'argent. Enfin la poudre leur manqua. Ils s'élancèrent dans la rue le sabre au poing et furent rais en pièces.
Stenka partagea le butin, qui fut immense, entre les cosaques, les strélits qui s'étaient joints à lui, et les habitants pauvres d'Astrakhan. Cette ville était un des plus riches entrepôts du commerce de l'Orient et renfermait des magasins de toute espèce, pleins de marchandises appartenant à des particuliers ou à de grandes compagnies. On fit main basse sur tout; les trésors des églises, les vases et les objets sacrés, rien ne fut épargné. Le butin fut partagé sous les yeux de l'Ataman, puis il publia sa constitution, je veux dire qu'il établit à Astrakhan l'organisation militaire et le cercle des cosaques.
Pour donner plus de solennité à la cérémonie, Stenka réunit tout le peuple hors des remparts, comme si, pour des cosaques habitués à vivre dans la steppe sans limites, toute enceinte eût été une prison. Là, en rase campagne, il leur fit prêter serment de fidélité au tsar Alexis Mikhaïlovitch et i\ son Ataman Stepan TmioÏL'ïèvitch; car déjà Stenka, contre la coutume de ses compati'iotes, commençait ii prendre goût à cette dcsi-
nence aristocratique *. Des prêtres reçurent le serment; mais, pour obtenir leur concours, il avait fallu employer la violence. Un des récalcitrants avait été jeté dans le Volga; un autiie avait eu un pied et une main coupés.
Stenka demeura encore trois semaines à Astrakhan, s'enivrant tous les jours et passant continuellement d'une orgie à une exécution sanglante. La canaille de la ville, plus féroce que les cosaques, lui demandait à chaque instant la mort de quelque malheureux* oublié dans le premier massacre. On égorgeait un marchand ruiné, dont le crime était d'avoir été riche avant le pillage. Celui-ci avait été le commis d'un négociant étranger, celui-là avait caché un proscrit; un autre
1. En adressant la parole à un Russe on l'appelle par son nom de baptême suivi du nom de baptême de son père, dont on fait un adjectif au moyen des suffixes ovitch, évitch, pour un gentilhomme, of ou ef pour un paysan. Pierre, lils d'Alexis, s'il est gentilhomme se dit : Pëtr Alexéicvitch, s*il ne l'est pas Alexéief. Ces adjectifs patronymiques deviennent au féminin ovna, cvna pour la noblesse, ova, cva pour les roturiers. Marie Akxéiévna est la fille d'un gcntilliomme; Marie [Alexéiéva est la fille d'un roturier. Sauf la distinction des [castes dans la formation de l'adjectif, les Grecs s'exprimaient ide la même manière : Ménélas Atride, Acliiile Pclide, pottr filsd'Atrée, fils de Pelée.
était coupable d'avoir dit qu'on avait assez répandu de sang. Plus d'une fois Stenka, surpris et ennuyé d'entendre demander de nouveaux massacres, disait à ces misérables : « Attendez que je sois parti. Vous ferez alors ce que vous voudrez. >
Ses cruautés à lui étaient froides et réfléchies. Il poursuivait son but : l'extermination de la noblesse et l'établissement de l'égalité cosaque, ou plutôt de la gueuserie. Il mariait de force à ses soldats les veuves et les filles des gens qu'il avait fait mourir, et sa haine implacable n'épargnait pas leurs enfants. Peu de jours avant son départ, il se lit amener les deux fils du prince Prozorofski réfugiés chez le métropolitain. L'aîné avait seize ans, le second huit ans. Tous les deux furent pendus par les pieds aux créneaux de la ville. Le plus jeune survécut à une nuit de ce cruel supplice. Le matin, Stenka, trouvant qu'il donnait quelques signes de vie, permit qu'on le décrochât, et, après lui avoir fait donner le fouet, le rendit i sa mère. C'est, je crois, le seul trait de sa clémence qu'on puisse citer.
Enfin il quitta Astrakhan pour se porter sur le Haut- Volga, Il laissa son lieuteuantVaska comme A.taman avec la moitié des strélits de la ville, la moitié des strélits de Moscou, et deux hommes tirés de chacune des escouades ou dizaines de ses cosaques du Don. Il emrnenait avec lui tout le reste de ses troupes et bon nombre de volontaires, en sorte que son armée dépassait dix mille hommes à son départ; mais elle se grossissait à chaque instant de serfs fugitifs, de vagabonds accourus de toutes les parties de l'empire. Son nom attirait à la curée tous les bandits, depuis les bords de la mer Caspienne jusqu'à la mer Blanche. Il semble que, dans la fermentation générale, on vît apparaître un mouvement de nationalités se réveillant tout à coup. Les débris des tribus finnoises, depuis longtemps exterminées ou asservies, les Mordvans, les Tchérémisses, les Tchouvaches, accouraient sous la bannière de
Stenka. Encore idolâtres, ils adoptaient pour chci l'ennemi de la religion chrétienne par laquelle ils avaient été persécutés. Les Tartares et les nomadesji qui proiessaieiit la religion musulmane, partageaient la confiance des idolâtres. Et comme si l'immense incendie allumé par Stenka ne satisfaisait pas encore sa fureur de destruction, il invitait le schali de Perse et le khan de Crimée à fondre sur la Russie. Dans le désordre général, des bandes se formaient dans toutes les provinces, qui pillaient et massacraient en se disant cosaques et soldats de Stenka. Quelques-unes se montrèrent dans les environs de Moscou, et plus d'un habitant de cette capitale s'attendait à voir bientôt le terrible Ataman à la tête d'une armée innombrable. — « Que faire, s'il se présente? demandait-on à un vieux moine.— Eh bien, répondit-il, nous sortirons en procession avec les reii(iues, et nous lui porterons le pain et le sel. » — On pendit le moine, mais on ne pouvait pendre tous ceux qui pensaient comme lui.
Samaraet Saratof n'arrêtèrent pas longtemps la marche victorieuse de Stenka. Partout il massacrait les nobles, les propriétaires, les fonctionnaires du gouvernement, partout il établissait
la loi des cosaques. Il avait quitté Astrakhan après avoir fait prêter serment de fidélité au tsar, et proclamé qu'il voulait le délivrer de l'oppression où le tenaient les boyards. En route il changea de plan et voulut avoir un tsar à lui. Il en fit un. L'exemple du premier des faux Démétrius avait laissé des souvenirs qui n'étaient pas perdus pour un ambitieux. On vit sur le Volga voguer deux barques, l'une couverte de velours rouge, l'autre de velours noir, renfermant deux personnages mystérieux. L'un, disait-on, était le tsarévitch, fils d'Alexis Mikhaïlovitch, qu'on croyait mort depuis le mois de janvier précédent ; mais les confidents de Stenka disaient que le jeune prince était venu chercher auprès de l'Ataman un refuge contre les cruautés de son père; qu'on allait déposer Alexis et mettre le jeune prince sur le trône. L'autre barque renfermait le patriarche Nicon, déposé par Alexis, puis exilé dans un couvent pour n'avoir jamais voulu consentir à des innovations dans les rites religieux. Ainsi Stenka se faisait arme de tout : il excitait les idolâtres contre les chrétiens, et cherchait à créer un schisme entreles chrétiens eux-mêmes. Personne nevoyait les hôtes mystérieux de ces deux barques, et pro-
bablement ils étaient destinés à faire d'autres dupes que les barbares qui composaient l'armée de Stenka.
Il atteignit Simbirsk au commencement de septembre. Il ne s'attendait pas à y renconh'er une longue résistance, et déjà il se repaissait en espoir du pillage de Kasan ; mais Ivan Bogdanovitcli Miloslavski, voiévode de Simbirsk, était un homme énergique et résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Il avait quelques strélits fidèles, et toute la noblesse delà province, qui s'était réfugiée autour de lui, sentait qu'il n'y avait plusde salut pour elle que dans le courage du désespoir. Le premier jour les cosaques s'emparèrent d'assaut de la ville basse; mais le kremlin, ou la ville haute, résista. Ils essayèrent de l'incendier, et, en effet, réussirent à brûler beaucoup ide maisons; mais les assiégés éteignirent le feu par trois fois, etne perdirent rien de leur résolution. Alors les cosaques établirent des batteries et commencèrent un siège en règle. Stenka fortifia le faubourg dont il s'était emparé, et entoura le kremlin de fossés et de parapets. Tous les jours Miloslavski écrivait à Kasan pour demander du secours, mais la plupart de ses messagers tombaient entre les
mains des partis ennemis qui couvraient la campagne.
Cependant, vers la mi-septembre, le prince Georges Boratinski était parti de Kasan avec une armée dans laquelle se trouvaient quelques régiments étrangers, aguerris, et dont le tsar 'Alexis s'était servi utilement dans la guerre contre les Polonais. Il n'avançait que lentement, sans cesse harcelé par des bandes de Tchérémisses et de Tchouvaches, ennemis assez méprisables, mais incommodes et fatigants par leur opiniâtreté. Il lui fallut quinze jours pour arriver de Kasan aux environs de Simbirsk. La ville tenait encore, mais était réduite à la dernière extrémité.
Dès que Stenka apprit l'approche de l'armée moscovite, il marcha résolument à sa rencontre. La sienne était de beaucoup plus nombreuse, mais il n'avait que ses cosaques sur lesquels il pût compter ; le reste était un ramassis de paysans mal armés, hors d'état de combattre en rase campagne contre des troupes régulières. Le prince Boriatinski avait fait choix d'une position avan- .ageuse, et s'y était retranché. A cette époque la lactique militaire dès cosaques était d'attendre l'attaque dans une enceinte formée de leurs cha-
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riots, appuyant leurs ailes et couvrant leur front et leurs derrières. Bons tireurs, ils avaient un grand avantage à cette manière de combattre, et un officier français qui avait fait la guerre contre eux, Beauplan, dit que, dans leur tabor, ainsi nommaient-ils ce retranchement de chariots, cent cosaques résistaient à mille Polonais et à deux mille Tartares. Stenka était gâté par la fortune. Il donna tête baissée sur les Moscovites dès qu'il les eut reconnut. De part et d'autre on se battit avec acharnement, et le combat, commencé dès le matin, durait encore à l'entrée de la nuit. Les cosaques se conduisirent bravement, mais furent mal secondés par leurs auxiliaires inexpérimentés. L'Ataman paya de sa personne et fit des prodiges de valeur. Il reçut un coup de sabre sur la tête ; une balle lui traversa la jambe ; il tomba de cheval, et un cavalier ennemi qui l'avait terrassé allait lui donner le coup de grâce, lorsqu'il tomba lui-même percé de coups sur le corps de Stenka. Les cosaques repoussés, mais non défaits, relevèrent leur chef et rentrèrent dans le faubourg de Simbirsk, laissant au pouvoir des Moscovites quatre canons et une centaine de prisonniers, qui furent pendus aussitôt. Deux joui's
après Boriatinski se mit en communication avec les assiégés. Avant de faire retraite, les rebelles voulurent tenter un dernier effort et donnèrent de nuit un assaut qui neréussit pas. Alors Stenka réunit ses cosaques et tint conseil avec eux. Irrités contre leurs alliés, qu'ils accusaient de lâcheté, ils résolurent de faire leur retraite séparément, et tout aussitôt ils s'embarquèrent et descendirent le Volga à la faveur de l'obscurité, annonçant qu'ils partaient pour surprendre un détachement de l'ennemi. Au jour, la multitude, qui occupait encore la ville basse de Simbirsk, s'aperçut que son chef l'avait abandonnée. Aussitôt commença une épouvantable déroute. Toute cette foule désordonnée courait au Volga comme un troupeau effaré, pour entrer dans les bateaux abandonnés par les cosaques. La plupart se jetaient à l'eau et se noyaient. Les Moscovites pressaient ces masses éperdues, les mitraillaient et les poussaient dans le fleuve. Ce fut une affreuse boucherie où les. vainqueurs ne se lassèrent point, car ils célébrèrent leur ti'iomphe en faisant subir à leurs prisonniers des supplices atroces.
La cruauté des voiévodes moscovites fit presque oubliei' les crimes de Stenka. Ils parcouraient les
provinces insurgées, massacrant parfois tous les habitants d'un village, et croyaient se montrer Imniains lorsqu'ils se bornaient à le décimer. Les paysans, à l'approche des troupes, s'enfuyaient dans les bois, où la faim et le froid les faisaient mourir par milliers. Je ne citerai que le témoignage d'un contemporain sur l'impitoyable châtiment de la rébellion. « La ville (Arsamas) était épouvantable à regarder, et on auroit cru, à voir les fauxbourgs, que c'estoit une image de l'enfer. Tout autour estoient des potences, chacune desquelles estoit chargée de quarante ou cinquante hommes. En un autre endroit, on voyoit des testes freschement coupées et encore toutes dégouttantes de sang. Il y avoit d'espace en espace des gens empaliez, dont plusieurs vescurent jusqu'au troisième jour, et on les entendoit mesmc parler. Dans l'espace de trois mois, onze mille hommes furent exécutez à mort par les mains des bourreaux, après avoir observé les formes de la justice et après avoir oiiy les témoins *. »
En général, les condamnés mouraient avec courage et semblaient avoir l'orgueil du martyre. —
l. Rclaliou des imrtkularitcs, etc., p. 20.
c Nous allions prendre Moscou, disaient-ils, tuer tous les boyards et vous donner la liberté. » Un homme qui fut exécuté à Smolensk disait, en marchant au supplice, qu'il mourrait content, car il avait vu le tsarévitch avec Stenka. On amena au prince Dolgorouki une religieuse habillée en homme, qui avait commandé une bande de sept mille rebelles. Condamnée au feu comme sorcière, car les soldats déclaraient qu'elle faisait des incantations pour les insurgés, elle entendit son arrêt sans changer de visage, et, quand elle fut sur le bûcher, elle disait à la foule : « Si vous vous étiez battus comme moi, le prince Georges nous eût montré ses talons, »
Il me semble trouver une peinture de la misère des paysans à cette époque dans la pièce suivante, qui se chante encore aujourd'hui dans les chaumières :
« Hélas ! brouillards , mes petits brouillards, mes brouillards aveuglants, vous qu'on déteste comme le chagrin au cœur , vous ne vous levez pas, mes petits brouillards, du côté de la mer Bleue ! Ne t'en va pas, chagrin, du fond de mon cœur. Accours, accours, nuage menaçant, tombe, tombe, pluie épaisse connue du gruau. Emporte,
ronge la prison de terre, pour que les frères emprisonnés s'échappent et se rassemblent au profond du bois, sous la verte futaie où couchent les bons garçons. Ils campent sous les bouleaux ; à l'aube ils prient Dieu, ils saluent le rouge soleil. Lève-toi, lève-toi, rouge soleil, montre-toi au-dessus de la haute montagne, au-dessus de la verte futaie, la retraite du bon garçon, le gîte deStepan Timoféiévitch, qu'on appelle Stenka Razine. Lèvetoi, lève-toi, rouge soleil ; réchauffe-nous, pauvres gens que nous sommes, braves garçons, misérables fugitifs. Nous ne sommes pas des voleurs, nous ne sommes pas des bandits, nous sommes les ouvriers de Stenka Razine, ses petits îéssaouls (adjoints) pour tout faire. Nous tirons la rame, nous prenons les vaisseaux, nous jouons du cassetête, nous prenons les caravanes, nous menons les mains, nous lutinons les filles. »
Stenka Razine s'aperçut bientôt que les dispositions des riverains du Volga à son égard, avaient changé aussi vite que sa fortune. Deux villes (|ui avaient accueilli avec enthousiasme l'Ataman vainqueur, Saratof et Samara, lui fermèrent leurs portes en le voyant revenir vaincu et blessé. Il fut mieux reçu à Tsaritsyne, grâce aux cosaques qu'il
y avait laissés, et y séjourna quelque temps pour se remettre de ses blessures. Dès qu'il put monter à cheval, il se rendit dans la petite ville de Katchalinsk, d'où il expédia ses ordres à Vaska, le lieutenant qu'il avait chargé de la défense d'Astrakhan ; mais, au lieu de se diriger sur cette place, où il avait une flottille, un matériel considérable, et où l'attendait une population dévouée et compromise à sa cause, il se mit en route pour regagner les bords du Don, dans l'espoir, sans doute, d'y lever une nouvelle armée plus brave que les milices timides dispersées par Boriatinski.
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Kornilo lakovlef , l 'Ataman de r armée du Don , humiliéetbravé par Stenka l'année précédente, avait dissimulé l'affront fait à son autorité, tant que son rival avait marché de succès en succès. La nouvelle du combat de Simbirsk, en consternant la fjuemcrie du Don, avait rendu à l'Ataman légitime
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tout son crédit et ranimé l'audace du parti des vieux cosaques. Des menaces imprudentes de Stenka, les violences de ses partisans, irritèrent toutes les stanitsas. Stenka ne rapportait pas un trésor, comme après sa croisière ; il venait en fugitif, ayant tout perdu, sauf son insolence et sa brutalité. Kornilo profita habilement de ce retour des esprits. Il dépêcha à Moscou, promettant de livrer le proscrit, et obtint du tsar des subsides et la promesse d'un secours de mille cavaliers d'élite, reîtres ou dragons étrangers. En même temps il s'abouchait avec Razine : il eut l'air de le plaindre, s'appliqua à lui démontrer que sa cause était perdue, et que le seul parti qui lui restât, c'était d'implorer la « clémence du tsar. — J'ai reçu, lui dit-il, une lettre du tsar qui exprime le désir de te voir à Moscou. Je suis prêt à t'y accompagner et à employer tout mon crédit pour obtenir ta grâce. » Stenka ne croyait guère à ces promesses, mais il se sentait abandonné. 11 consentit à faire ce que son parrain lui demandait, et se remit, ainsi que son frère Frolka, entre les mains de l'Ataman. D'abord il fut traité avec distinction, comme un hôte, comme un filleul; mais bientôt la feinte cessa. On chargea du chahies les deux frères et un
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les conduisit à Tcherkask. Là, de peur que Stenka n'échappât par son art magique, on l'enferma dans une église. Vers la fin d'avril 1671, on le conduisit à 3Ioscou, ainsi que son frère; l'escorte était commandée par l'Ataman Lakovlef en personne. En chemin, Frolka se désespérait et accusait Stenka d'avoir causé son malheur. — « Bah ! répondit Stenka, quel malheur dis-tu ? On nous recevra avec honneur, et tu verras tous les grands accourir pour nous voir à notre entrée.» A quelques verstes de Moscou, l'escorte fit halte. On dépouilla les deux frères de leurs riches habits, que l'on changea pour des haillons. Une charrette portant une potence était arrivée de Moscou. On y fit monter Stenka. On lui mit au cou une chaîne attachée à la traverse de la potence. D'autres chaînes retenaient ses pieds et ses mains. Frolka, à pied, une chaîne au cou, courait comme un chien derrière la charrette. C'est ainsi qu'ils firent leur entrée dans Moscou, au milieu d'une foule avide de contempler les traits d'un homme naguère si terrible, dont on ne prononçait le nom qu'en tremblant. Stenka fut impassible. ])as un muscle de son visayo ne trahit la moindre émotion.
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A peine arrivé à la prison, Stenka fut interrogé; il refusa do répondre. Alors on l'appliqua à la torture. M. Kostomarof décrit, d'après des rapports officiels, les supplices horribles qu'il souffrit. J'en épargnerai le hideux détail à mes lecteurs. L'Ataraan lassa ses bourreaux; ni l'estrapade, ni le knout, ni les fers rouges ne purent lui arracher ni un aveu ni un cri. Les bourreaux l'abandonnèrent un moment pour s'emparer deFrolka. qui. moins fortement trempé que son frère, poussa aussitôt des cris horribles. — « Quelle femme estu? s'écria Stenka. Souviens-toi de notre vie passée. Longtemps nous avons vécu avec gloire; nous commandions à des milliers d'hommes. Eh bien, endurons maintenant le malheur. Quoi ! cela te ferait-il mal ? Es-tu une femme, pour crier quand on te pique?»
Il y avait alors en Russie un procédé de torture inventé par quelque imagination diabolique, et qu'on réservait pour les cas d'obstination extraordinaire. On plaçait l'accusé, la tête nue et rasée, sous un jet d'eau glacée tombant sur son crâne d'une grande hauteur. Les juges revinrent à Stenka, et, pour préliminaire, lui firent raser la tête. 11 savait ce qui allait suivre; mais, tou-
jours indomptable, il dit en souriant à son frère : t On m'avait dit qu'on ne tonsuraitqueles clercs; mais nous, pauvres ignorants, il paraît qu'on nous t'ait cet honneur. » Puis il subit l'horrible épreuve sans laisser échapper un gémissement.
Les bourreaux étaient humiliés et découragés. Stenka, toujours muet, entendit prononcer contre lui et son frère la sentence de mort et fut rapporté dans la prison. Là, pendant la nuit qui précéda son dernier supplice, il lit, dit-on, son testament, ou plutôt sa complainte, que le peuple sait par cœur. Les vers en sont rudes et mal agencés; mais, si je ne me trompe, il y avait quelque étincelle de poésie dans cette âme farouche.
« Enterrez-moi, frères, à la croisée des trois chemins qui mènent à Moscou, à Astrakhan, à Kief. la ville des saints. A ma tête, placez la croix (jui donne la vie; à mes pieds, déposez mon sabre tranchant. Passant, voyageur, arréte-toi. Devant ma croix, qui donne la vie, fais une prière. — Regarde mon sabre, mon sabre tranchant, et tremble. Celui qui repose ici fut un aventureux bandit, un bon garçon. Stenka Razine Timofé'iéf était son nom. »
Conduit sur l'échafaud avec son frère, Stenka
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écouta froidement la lecture de sa sentence. Il w tourna vers l'église de Notre-Dame-de-Bon- Secours et fit le signe de la croix. Ensuite, inclinant la tête vers les quatre côtés de l'horizon, il dit : « Adieu. »ou « Pard nnez, * » car le même mot russe a les deux sens. Avant de lui trancher la tête, le bourreau lui coupa un bras et une jambe. Pas un cri, pas un geste, pas une contraction de douleur, « Il semblait, dit un témoin, vouloir montrer au peuple qu'il se vengeait par son silence des tourments dont il ne pouvait se venger par les armes. » A la vue de son frère mutilé et sanglant, Frolka s'écria : « Je sais un mot pour le tsar ! » C'est-à-dire, dans le langage du temps, j'ai à faire des révélations. « Tais-toi, chien! » lui ditStenka dont la tête roula aussitôt. Les révélations de Frolka lui valurent un répit. Son frère, dit-il. avait des papiers très-importants, qu'il avait mis dans la jarre où il serrait son argent; puis il avait enfoui cette jarre dans une île du Don. à un lieu qu'il désigna. On fit de grandes recherches, maison ne trouva rien. Il eut aussi sa complainte, qui mérite peut-être d'être
i. PrùUhàitif
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traduite : « Brillant faucon que j'étais, pour moi le bon temps d'autrefois ! Jeune et brillant faucon, je planais sous les cieux ; j'abattais, je terrassais oies et cygnes ; j'abatlais, je terrassais l'oiselet rapide. Comme autrefois l'oiselet rapide, je ne vole plus aujourd'hui. Pour moi, brillant faucon, il n'y a plus de bon temps. Jeune et brillant faucon, je suis en chartre à présent. Je suis dans une petite cage dorée, sur un petit poêle de fer-blanc. Le faucon a ses petits pieds entravés; à ses petits pieds sont de petites tresses de soie; devant ses yeux de petits rideaux brodés de perles. — Jeune garçonque j'étais, pour moi le bon temps d'autrefois 1 J'allais, j'errais, jeune garçon, sur la mer Bleue; j'abordais, je prenais des navires, des vaisseaux tartares, persans, arméniens. Je prenais les plus légères barques. Comme autrefois les barques légères, je ne vogue plus à présent. Pour moi, pauvre garçon, il n'y a plus de bon temps. Pauvre garçon , je suis en chartre à présent. Je suis dans une maudite prison sous terre. Le pauvre garçon a ses petits pieds entravés ; à ses petits pieds sont des fers allemands ; à ses petites mains des menottes de galères, et à son petit col, au pauvre garçon, un rarraii de fer. »
J'ai dil.en commen^'aiit, que le peuple croit que Stenka Raziue n'est pas mort. Mis en pri^^on à Moscou, il brisa ses fers, dessina sur le mur une barque avec ses rames, de l'eau au-dessous : un moint'iit après il était dans une barque véritable sur le Volga ; mais ni le Volga ni la terre ne voulurent le recevoir. Il va toujours errant par les villes et les forêts, comme un vagabond sans passe-port. D'autres, mieux informés, disent ([u'il vit dans les tourments quelque part, au fond d'une montagne. Stenka Uazine est la personnification de la haine de l'esclave: haine patiente. mais (|ui ne meurt jamais. Il y a une menace terrible dans ce conte populaire que rapporte M. Kostomarof :
« Des matelots russes, prisonniers en Perse, s'échappèrent et g;agnèrent la mer Caspienne. \Ii\ orage les surprit. Ils se mirent à l'abri sous des rochers, au pied d'une haute montagne. Ils eau-
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saient entre eux dans leur langue. Tout à coup ils entendirent derrière eux une voix qui leur disait en russe : « Bonjour, pays. » Ils se retournèrent et virent un vieillard, tout blanc, couvert de mousse, qui semblait sortir d'une crevasse de rochers. — « Vous venez de Russie, dit-il ; eh bien, y brûle-t-on des cierges de cire mêlée de suif? » — Les matelots répondirent : « Il y a longtemps, mon oncle*, que nous n'avons vu la Russie. Nous avons été captifs six ans, et ce qu'on fait actuellement en Russie, nous ne le savons pas, et personne ne nous l'a (lit. — Mais n'êtes-vous jamais allés à la messe le premier dimanche du grand carême? — Assurément, notre oncle. — Eh bien, vous avez entendu qu'on y maudissait Stenka Razine? — En effet. — Sachez-le donc, je suis Stenka Razine. La terre n'a pas voulu me recevoir à cause de mes péchés. C'est pourquoi je suis maudit. Je fus condamné à de terribles tourments. Deux serpents me dévoraient, l'un depuis miimit jusqu'à midi, l'autre de midi à minuit. Au bout de cent ans, un des serpents s'en est allé. L'autre est resté ; il vient à minuit et me suce le cœur. Jo
l. Façon «le parler polie à un paysan. A un gentilliomrac, on dit mon petit père.
suis tourmenté, je meurs jusqu'à midi, et j'ai l'air d'un cadavre ; à midi je revis. Vous le voyez, je suis vivant, je sors de la montaj];ne ; seulement, je ne puis aller loin, le serpent ne le permeïtrail pas. Dans cent autres années, les péchés en Russie se seront multipliés. Le peuple oubliera Dieu, et devant les saintes images on allumera des cierges de cire mêlée de suif; alors je reviendrai au monde et mènerai une tempête pire que la première. Racontez cela à tout le monde dans la sainte Russie 1 »
Le meilleur moyen pour empêcher Stenka Razine de revenir est celui qu'a pris S. M. l'empereur Alexandre II, en donnant la liberté aux serfs.