Tous les Juifs videront l'Ukraine immédiatement
8. Jérémie Wiszniowecki n'aura jamais de commandement militaire.
En lisant cet ultimatum les commissaires s'entre-regardaient comme atterrés et ne trouvaient pas un mot à dire. Enliu Kissel, pour entamer une dicussion, demanda à Chmielnicki quel serait le chiffre de son armée, et ce qu'il devrait rapporter au roi sur le nombre des cosaques enregistrés ?
« — A quoi bon un chiffre? répondit Chmielnicki. Il y en aura autant que jeu voudi'ai.
lOS LES COSAQUES D'AUTREFOIS
» — Votre Excellence, reprit Mitiagowski, ne refusera pas sans doute de rendre au roi un grand nombre de ses sujets qu'elle retient prisonniers?
» — Accidents de guerre, répondit Chmielnicki; que le roi n'en prenne nul souci. »
» — Mais, continua Mitiagowski, les païens eux-mêmes rendent à la paix les prisonniers qu'ils ont faits à la guerre. J'ai été prisonnier des Turcs, et le sultan Ibrahim m'a renvoyé dans ma patrie. Comment vous, monseigneur, qui venez de recevoir de Sa Majesté la bulava et l'étendard, vous garderiez prisonniers des gentilshommes de sa maison, qui, pour la plupart, n'ont pas été pris sur le champ de bataille, mais enlevés dans leurs demeures avant qu'ils sussent la guerre déclarée? Que pensera-t-on de votre loyauté? »
j, — C'est bien, ditChmielnicki; ceux que Dieu m'a donnés, je les rendrai quand, en Lithuanie, on ne fera plus couler le sang des chrétiens. Jusque-là, que Potocki ne se flatte pas de revoir son frère, qui m'a volé ma maison en Podolie. Je sais les horreurs qui se passent en Lithuanie. »
En eifet, l'insurrection, qui s'était étendue à cette province et qui avait été excitée et soutenue
noGDAN (H.MIjn.NICKI lO'J
\K\v l'envoi (le plusieurs rcj^iinents de coriaquos, venait d'être battue et rudement châtiée par le prince Radziwill et ses lieutenants.
— « Et que se passe-t-il ici tous les jours? s'écria Mitiagowski. La populace n'assassine-t-elle pas des innocents ? ne les jette-t-elle pas dans le Dniepr ? Sous nos yeux, on pille., on massacre, on noie les Polonais. »
— « Je l'ai décidé. Ici, je suis maître et seigneur. C'est assez parlé. »
Kissel reprit :
— « Votre Excellence vient de nous donner son ultimatum. Nous pouvons être assurés qu'il n'y sera rien changé? »
— « Je ne puis rien garantir, dit l'Ataman. Nos régiments ne sont pas réunis, car il n'y a pas encore de fourrage. Que la commission s'ajourne à Pâques-fleuries, lorsqu'il y aura de l'herbe pour les chevaux, et jusqu'à ce moment que les armées polonaises ne mettent pas le pied dans la voiévodie de Kief. »
Pour couper court à toute discussion, Chmielnicki copia à la hâte les articles de son ultimatum et les remit aux Polonais. Sur leurs nouvelles instances au sujet des prisonniers, il promit de
xîO LES COSAQUES D'AUTREFOIS
les rendre lorsqu'on lui apporterait la ratification du traité. Il fut impossible d'en obtenir davantage.
Prêt à partir, Kissel lui adressa quelques mots d'une voix émue. Il lui rappela la responsabilité qui allait peser sur sa tête, pour avoir divisé aifaibli la république. Lui, chrétien, s'était allié contre des chrétiens avec des infidèles. Il les avait conduits en Pologne pour y faire mille maux. Un jour, peut-être, l'Ukraine aurait à endurer les misères qu'endurait la Pologne; alors, mais trop tard, Chmielnicki se repentirait d'avoir sacrifié la patrie commune à son ressentiment. L'Ataman parut touché de l'accent du vieillard : « Personne, ditil, ne peut éviter sa destinée. La nôtre est de vivre le sabre nu tant que nous voudrons être libres ; mais mieux vaut mourir que vivre esclave. Je sais que la fortune est changeante; mais la justice triomphe à la fin. Nous aimons et nous respectons le roi comme notre seigneur; mais les panes et les gentilshommes, nous les haïssons à la mort. Qu'ils cessent de nous faire du mal, alors il ne sera pas difficile de conclure une bonne paix. Ils ■n'ont qu'à observer nos articles; mais s'ils veulent nous tromper, guerre à mort! Les prisonniers
BOGDAN GHMIELNICKI 111
seront rendus lors de la ratification du traité. Dites-le au roi : à d'autres conditions que celles que vous emportez, point d'accord entre nous ! » Les eomiiiissaires observaient avec surprise qu'en parlant des larmes roulaient dans ses yeux.
On leur avait dit qu'un des colonels, nommé Tcliornota, chef d'état-major de l'Ataman, avait auprès de son général un crédit extraordinaire. Les commissaires, pour ne négliger aucun moyen de succès, essayèrent de l'intéresser au sort des prisonniers. Lorsqu'ils se présentèrent chez le colonel, ils le trouvèrent au lit, soulfrant d'un grand mal de tête, résultat d'un dîner auquel il avait assisté la veille chez son général. Aux premiers mots des commissaires, il s'écria qu'il ne se mêlerait de rien. — « Savez-vous, leur ditil, ([ue si je lui demandais de lâcher les oiseaux (jui sont en cage, il serait homme à vous y mettre vous-mêmes? » Kissel, qui se croyait passé maître dans la connaissance des hommes, et qui ne doutait pas que toutes les consciences n'eussent leur prix, renvoya ses collègues, et, sans pourtant oser faire une offre directe, entama un long discours pour faire comprendre à Tchornota qu'il pourrait facilement obtenir pour lui-même la dignité
(l'Ataman, Le cosaque, qui bâillait effroyablement, trop fatigué pour rien comprendre, coupa court brusquement à la conversation. « Ce fut un grand bonheur, dit le rapporteur de la commission, qu'on ne se fût pas expliqué plus clairement, car nous étions tous mis en pièces. » Les commissaires n'avaient-ils pas beaucoup à apprendre auprès de ce soldat ivre qu'ils avaient si mal jugé?
Le 16 février 1649, ils prirent définitivement congé de Chmielnicki. Il fit amener en leur présence les prisonniers polonais, et il renouvela devant ces malheureux la promesse de les rendre à la ratification de la paix, ajoutant toutefois, qu'en définitive, tout dépendait de la décision du cercle, et qu'il ne pouvait pas savoir ce qu'il exigerait. Puis il fit présent à Kissel d'un cheval magnifique et d'une bourse de 600 ducats, que celui-ci distribua sur-le-champ aux prisonniers. Ainsi se terminèrent les conférences de Pereïaslavl. Elles avaient exalté les présomptions des cosaques et profondément irrité l'orgueil des Polonais. Chmielnicki avait passé le but, et il était facile de prévoir que la paix était impossible.
La commission rapportait (jue les cosaques
BOGDA.N CIIMIKLNICKI 113
étaient résolus à fairela guerre, etqueChmielnicki ne prétendait à rien moins qu'à la souveraineté (le toutes les provinces russiennes. Un patriarche (le Jérusalem, ajoutaient les envoyés polonais, lui avait tourné la tête en lui donnant le titre de prince des Russiens et lui faisant croire qu'il serait un second Constantin le Grand. Ils asuraient encore que Tougaï-Bey se préparait à entrer en campagne, et que Chmielnicki accueillait les aventuriers, de quelque nation et de quelque religion qu'ils fussent, pour s'en faire une garde soldée. Ils ne doutaient point qu'au printemps il ne se jetât sur la Pologne avec une armée innombrable.
Vainqueur, Chmielnicki avait dicté les conditions dun traité, et cependant il ne garantissait pas la paix, pour prix des sacriîices exigés, puis- (juil la faisait dépendre du consentement de l'armée zaporogue, c'est-à-diro d'uno masse de
serfs émancipés, enivrés de leur succès et rêvant de nouveaux pillages. A la rigueur, des panes polonais pouvaient se résigner, après la défaite, aux exigences du sérénissime Ataman, qui était une espèce de seigneur comme eux ; mais leur orgueil se révoltait à l'idée d'avoir à compter avec une populace, avec des esclaves naguère tremblant à leurs pieds. Le nouveau roi, que Chmielnicki s'attendait à trouver plein de reconnaissance, et dont, sans trop de vanité, il pouvait s'attribuer l'élection, Jean-Casimir, ne reçut pas les propositions de paix avec moins d'indignation que sa noblesse, et fut le plus ardent à s'écrier qu'il fallait en finir avec les cosaques, non plus par des négociations, mais par les armes. La diète se rassembla; mais ses premières délibérations prouvèrent que les dangers de la patrie n'avaient pas le pouvoir de rallier sous un même drapeau les factions qui la divisaient. Au lieu de chercher des ressources pour la guerre, le parti de l'opposition voulait qu'on mît en jugement les généraux à qui l'opinion attribuait la déroute de Piliawce. Le roi les protégeait; ils avaient d'ailleurs de nombreux et puissants amis dans la diète, qui empêchèrent qu'on ne votât sur la question. En revanche.
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l'opposition parvint à faire retuser au roi l'autorisation de lever une armée soldée; cependant, comme le danger était manifeste, on convint quil pourrait ordonner la Pospolite ruszînie^ c'est-à-dire la levée en masse de la nation.
Au sujet du commandement de l'armée, les débats ne furent pas moins vifs entre les deux partis. On se souvient que les deux grands généraux de la république, le hetman de la couronne et le hetman de campagne, étaient prisonniers chez les Tartares. Eu Pologne, ces charges étaient à vie, et il ne pouvait être question que de désigner un général par intérim. Wiszniowiecki , après la bataille de Piliawce, avait été nommé par la diète régimentaire ou généralissime provisoire; mais le roi ne l'aimait pas, sachant qu'il avait soutenu, à la dernière diète, la candidature de Ragoczi. En outre, il l'accusait d'entretenir avec les Hongrois des relations secrètes et factieuses. Ou lui reprochait, avec beaucoup plus de raison, sa cruauté à l'égard des schismatiques et des paysans russiens, et parmi les Polonais euxmêmes, il ne manquait pas de voix autorisées pour répéter, d'après Chmielnicki. qu'aux rigueurs intempestives du prince Jérémie devait
être attribuée l'insurrection des Russiens. Enfin, les formalistes, et le nombre en était grand, lui imputaient à crime d avoir, au moment de l'invasion des cosaques, ordonné une prise d'armes générale dans sa voiévodie, mesure qui, légalement, ne pouvait être prescrite que par la diète ou par le roi. Wiszniowiecki fut donc exclu tout d'abord du commandement. Puis, lorsqu'il fut question de nommer un généralissime, le ro^ rencontra tant d'ambitions opposées, tant d'intrigues et tant de vanités dangereuses, qu'il ne crut pas pouvoir mieux faire que de prendre luimême le commandement suprême. Il fit choix pour ses lieutenants-généraux de Firle'i, de Landskoronski et d'Ostrorog. Le premier, qui, en l'absence du roi, devait commander l'armée, était un vieillard généralement aimé et considéré, complètement dépourvu d'ambition, et tout prêt à résigner ses fonctions entre les mains de l'hetman Potocki, lorsqu'il sortirait de captivité. Ostrorog était un des généraux si malheureux à Piliawce, mais celui pourtant dont la réputation avait eu le moins à souffrir de ce désastre. Landskoronski passait pour avoir de l'expérience et des talents militaireâ.
R()(H).v\ (;iimii;i,M(:k[ in
Au commencement du printemps, une armée de douze à quinze mille hommes, sous la conduite de ces trois généraux, partit pour la Volhynie. Elle devait être suivie de près par l'armée royale et Jean-Casimir lui-même. L'expérience des désastres récents n'avait pas amélioré la discipline, et cette avant-garde traînait à sa suite plus de vingt mille chariots. Les instructions données aux généraux leur prescrivaient de ne pas pénétrer sur le territoire des cosaques, et de se borner à donner la chasse aux Haïdamaks et aux maraudeurs qui infestaient le pays. Le quartiergénéral s'établit à Konstantinow. Instruit que Bar, qui avait une garnison de cosaques réguliers, était fort mal gardée, Landskoronski ne put résister à la tentation d'un coup de main hardi et s'en empara par surprise. Aussitôt, Chmielnicki affecta une grande indignation, et s'écria que les Polonais avaient commencé les hostilités. Il avait toujours répudié toute responsabilité des violences commises par .les Haïdamaks, et, aussi courtois dans ses lettres qu'il avait été brutal dans ses conférences avec Kissel, il n'avait cessé d'cxprimor l'espoir d'un arrangement pacifique : mais, cependant, il pressait Islam Cdioraï de se mettre en
campagne et faisait prendre les armes, non-seulement à ses cosaques, mais encore à tous les habitants de l'Ukraine, Les colonies allemandes établies en Ukraine avaient subi l'enthousiasme guerrier des Russiens, et lui avaient envoyé de nombreuses recrues. On ne voyait plus dans les villages que des femmes, des vieillards infirmes ou des enfants. Tous les hommes avaient pris les armes; et, selon un auteur contemporain, « on > eût vainement cherché quelqu'un portant barbe » dans toute l'Ukraine. » A cette époque, les militaires seuls se rasaient le menton.
L'armée cosaque se composait d'une vingtaine de régiments dont chacun portait le nom du district où il se recrutait. Un ou plusieurs villages formaient une sotnia, ou centurie; mais la plupart dépassaient de beaucoup le chitfre réglementaire de cent hommes. « Tant vaut un village, disaient les cosaques, tant vaut la sotnia. » Quelques-unes comptaient plus de mille hommes. En général, il y en avait vingt dans chaque régiment. La sotnia se subdivisait en kourènes, ou escouades composées d'hommes du même hameau, quelquefois de la même maison. Cette armée était, comme on voit, toute la nation russienne organisée militai-
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renient. On prétend qu'elle s'élevait à plus de deux cent mille combattants.
Les Tartares opérèrent leur jonction dès le commencement de juin. Non-seulement toute la Horde d'Or *, mais les Nogaïs, les Tartares du Boudjak et de toutes les steppes du Sud, et jusqu'à des Circassiens du Caucase, avaient répondu à l'appel de Chmielnicki. Six mille janissaires avaient été mis par la Porte aux ordres de l'Ataman. On dit que, depuis l'invasion de Tamerlan, jamais armée plus nombreuse n'avait paru en Europe. Pas un seul de ces soldats ne recevait de solde ni de distribution; le pillage de la Pologne devait les payer et les nourrir.
Sur la nouvelle de ce débordement de barbares, les généraux polonais tinrent conseil pour choisir le poste le plus favorable à la défensive. Ostrorog proposait d'aller camper sous Kaminiec, la meilleure forteresse de la Pologne où, en cas de revers, on pourrait trouver un refuge assuré. D'autres représentaient que si l'on abandonnait la Volhynie, on allait renforcer l'ennemi de toute la
1. Or est le nom tartare de Përécop ; c'est probablement pour cela que les Tartares de Crimée sont designés sous le m de Horde d'Or.
population de cette province, et qu'en outre, on laissait la Pologne royale ouverte à la dévastation. Firleï réunit la majorité, en indiquant la position de Zbaraz. On s'appuyait à une forteresse importante; on couvrait la Pologne; enfin on donnait la main àWiszniowiecki,déjà établi dans le voisinage de cette place avec un corps nombreux de volontaires, La seule présence de ce chef hardi et heureux rendrait le courage aux soldats inquiets et troublés par les rumeurs effrayantes qui précédaient les hordes ennemies. Aux premiers mouvements des cosaques, le prince Jérémie, s'arrachant des bras de sa jeune femme, avait rassemblé ses gentilshommes, ses clients, ses amis, et, sans prendre l'ordre du roi, avait commencé la guerre. Landskoronski alla le voir dans son camp et le supplia, au nom de la patrie, d'oublier ses ressentiments pour se joindre au petit nombre de braves qui allaient se dévouer pour elle; il ajouta que Firleï était prêt à lui céder le commandement : « — A Dieu ne plaise, s'écria Wiszniowiecki les » larmes aux yeux, que je prive ce noble vieillard » d'un honneur qui lui a été si justement conféré » par le roi et la république! Je n'ai qu'une poi- » gnéc d'hommes mal armés et mal pourvus,
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» mais déterminés à faire leur devoir. Comptez » sur moi, je vous les amènerai demain. »
La noble conduite du prince remplit de joie toute l'armée et lui rendit la confiance. Les soldats, prêts à déserter, se serrèrent avec enthousiasme autour de leurs chefs. Chacun jura de mourir à son poste. On vint camper sous Zbaraz, et un ingénieur, réputé fort habile, traça l'emplacement d'un camp retranché. Chaque corps, selon la position qu'il occupait, devait travailler à une partie des lijïnes de défense. Pourtant, l'ouvrage n'avançait que lentement. Après plusieurs jours de travaux pénibles, on s'aperçut que le tracé des retranchements était beaucoup trop étendu pour le nombre des troupes qui devaient les défendre. Il fallut recommencer sur un nouveau plan. D'ailleurs, la position était forte; l'armée polonaise appuyait une de ses ailes à la forteresse de Zbaraz, l'autre à un marais infranchissable.
Le 29 juin [V. S.], une reconnaissance, partie du camp polonais, rencontra une forte avantgarde (le cavalerie tartare, qui la ramena précipitamment et vint insulter les retranchements encore inachevés. Le lendemain parut linnom-
brable armée des cosaques et des Tartares. On aperçut 1 étendard blanc du khan de Crimée, et les Polonais ne doutèrent plus que toute la Horde dOr n'eût pris les armes. Ghmielnicki se montra lui-même, examina longtemps les lignes et la contenance des Polonais, et promit au khan de le faire souper, le soir même, dans la tente de Firleï. Sur cette assurance, les Tartares se précipitèrent sur un point où les retranchements n'étaient québauchés. La mêlée fut rude et furieuse, mais les assaillants furent repoussés. Le jour suivant, les Tartares furent relevés par les cosaques, mais avec aussi peu de succès. Wiszniowiecki et sa petite troupe de volontaires faisaient des prodiges de valeur, et, à plusieurs reprises, Classèrent l'ennemi assez loin de leurs lignes. Mais ces combats brillants ne diminuaient en rien ni le danger, ni l'inquiétude de l'armée polonaise. La plupart des soldats et quelques-uns des généraux eux-mêmes demandaient qu'on abandonnât les lignes et qu'on se retirât dans la forteresse, qui leur semblait plus facile à défendre. Wiszniowiecki s'y opposa; à son avis, l'évacuation du camp ne pouvait avoir lieu à l'insu de l'ennemi-; ce serait le signal d'une attaque terrible, et peut-être
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d'une déroute comme celle de Piliawce. « Il nous faut vaincre ou mourir à notre poste, disait-il ; montrons que les Polonais, à pied et derrière un parapet, sont aussi bons qu'à cheval et en rase campaj?ne. » Il parvint à faire adopter son opinion, et, comme à chaque instant on s'attendait que les lignes pourraient être forcées, on travailla jour et nuit à en élever de nouvelles en arrière. Les plus grands seigneurs, mettant bas leurs dolmans de velours et de soie, prirent la pelle et la pioche, et donnèrent l'exemple aux travailleurs. De leur côté, les cosaques et les Tartares n'étaient pas oisifs et faisaient leurs approches avec une activité extraordinaire. A peine les assiégés eurent-iJs terminé leur retranchement intérieur, qu'ils furent obligés d'abandonner le premier, sur lequel l'ennemi s'établit aussitôt. Les cosaques poussaient leurs travaux avec une incroyable rapidité. Guidés par les déserteurs étrangers, ils remuaient la terre sans relâche et élevaient des cavaliers qui dominaient les ouvrages des assiégés. Du haut de ces cavaliers, leurs mousquetaires tuaient ou blessaient quantité de monde dans l'intérieur du camp. C'est en vain que les Polonais construisaient des traverses pour se
mettre à l'abri de leurs tirailleurs, il fallait élever, autour de chaque tente, un parapet de terre pour ne pas être en butte aux balles et aux llèclies des assiégeants. A toutes ces difficultés vint se joindre la famine. Pas un convoi ne pouvait arriver au camp; les généraux, bien qu'ils eussent encore des provisions particulières, mangeaient de la viande de cheval, afin de donner l'exemple aux soldats en leur montrant qu'ils savaient souffrir comme eux. Cependant l'inquiétude et le découragement croissaient tous les jours; faute de fourrage, les chevaux mouraient par milliers et infectaient le camp de leurs cadavres. Nulle nouvelle de Varsovie ni de larmée royale ; tous les courriers qu'expédiaient les assiégés tombaient entre les mains de l'ennemi, qui leur jetait, avec des cris de triomphe, les lettres qu'il avait interceptées. Bien que Firleï fît son devoir et comme général et comme soldat, il était sans prestige pour son armée, qui le considérait comme un homme condamné par le destin. Il était luthérien, et les catholiques fervents attribuaient les malheurs de cette guerre au choix fait d'un général hérétique. L'étendard royal, planté devant sa tente, selon l'usage, avait été
renversé par la foudre^ et cet accident parut aux soldats superstitieux un présage de la colère céleste. Un seul homme parvenait à ranimer les courages abattus, c'était Wiszniowiecki; toujours au poste le plus périlleux, toujours serein, gai même, il lui suffisait de se montrer pour que les soldats oubliassent leur détresse et leurs souffrances. Dans une sortie, il fut blessé à la jambe et, bien que retenu dans sa tente, il ne cessait pas de présider aux conseils des assiégés. Un jour, •qu'entouré des chefs de l'armée il les exhortait à la constance, une flèche vint tomber à quelques pas de son lit; an était alors si près de l'ennemi que personne ne douta d'abord qu'elle n'eût été lancée par un Tartare. A cette flèche était attaché un billet, écrit en langue polonaise, il n'était pas signé, mais l'auteur disait qu'il était gentilhomme et que la nécessité l'avait obligée à suivre Chmielnicki comme beaucoup d'autres. Pénétré de remords et désirant servir sa patrie, il avertissait les chefs du camp de Zbaraz que l'armée royale approchait et qu'elle n'était plus qu'à six ou sept milles. Sa venue, ajoutait-on, avait fort abattu l'audace des cosaques et des Tartares. Personne ne mit eu doute l'authenticité de cette lettre, qui
pourtant n'était qu un mensonge héroïque de Wiszniowiecki. L'armée Taccueillit avec des transports de joie ; un gentilhomme courageux s'offrit aussitôt pour aller avertir le roi de la situation des assiégés ; à la tombée de la nuit, il traversa le marais à la nage et tout le jour se tint caché entre des roseaux ; puis , lorsque l'obscurité revint, il se glissa, revêtu d'un habit de paysan, au travers des postes ennemis. Enfin, après avoir échappé à mille dangers, il apprit que le roi se trouvait effectivement assez près de Zbaraz, et il se rendit aussitôt auprès de lui
Wiszniowiecki avait deviné juste. En effet, l'armée royale approchait et se trouvait même à peu près à la distance qu'il avait annoncée; mais, chose étrange, elle ne savait encore rien de ce qui se passait en Volhynie, tant les paysans, dévoués aux cosaques, mettaient de soin à cacher ce qu'ils savaient de leurs mouvements. Jean-Casimir avait inutilement fait des efforts auprès de la diète pour
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qu'elle l'autorisât à lever des troupes mercenaires, c'est-à-dire des soldats réguliers. Tout ce qu'il avait pu obtenir, était la convocation de la Pospolite ruszenie ou de l'arrière-ban. Mais la nation était loin de partager son ardeur. Les provinces qui n'étaient pas immédiatement menacées, se montraient mal disposées à s'armer pour défendre celles qui étaient déjà envahies. On reprochait au roi ses favoris, ses ministres, son goût pour le luxe et les plaisirs. Son mariage même avec la veuve de son frère, bien qu'il eût été autorisé par la cour de Rome, passait pour une espèce de sacrilège , et les malheurs de la patrie, disaient les dévots, étaient la juste punition de ce mépris pour les lois de l'Église. A force d'instances, et en engageant jusqu'aux joyaux de la reine, Jean-Casimir était parvenu à mettre sur pie^ une.petite armée, composée de sa garde, de quelques régiments d'infanterie allemande et quelques escadrons de hussards. On sait que les hussards polonais étaient un corps d'élite, semblable à ce qu'on appelait autrefois en France les compagnies d'ordonnance. Magnifiquement armés et montés, ils étaient, à cette époque, les plus redoutables cavaliers de l'Europe. Si le ciel tombait, disaient les Polonais,
nos hussards le soutiendraient sur la pointe de leurs lances. A ces troupes, qu'on pouvait appeler régulières, était venu se joindre l'arrière-ban, au nombre de 13 à 14,000 hommes. Ce chiffre prouvait que la guerre n'était pas populaire. Encore avait-il fallu beaucoup de temps pour rassembler toutes ces forces, qui, réunies, ne s'élevaient pas à plus de 25,000 combattants. Lublin avait été désigné pour le rendez-vous général. Dès le milieu de juin, le roi s'y était rendu de sa personne. Il attendit trois semaines ses détachements, et ce ne fut que le 7 juillet Y. S. (17 N. S.) qu'il se mit en marche sur le bruit que les Tartares et les cosaques avaient fait leur jonction en Podolie. L'armée prit le chemin de Zbaraz, dans la plus complète ignorance de ce qui s'y passait, et il ne lui fallut pas moins de trois semaines pour atteindre Toporow , où le gentilhomme polonais sorti du camp assiégé remit au roi une lettre de Firleï. Il y avait alors trente-deux jours que la petite armée de Zbaraz résistait aux efforts de 200.000 hommes: elle avait soutenu vingt assauts, fait quarante-six sorties, perdu plus de la moitié de son effectif, et Jean-Casimir n'en savait rien. II apprenait presque on mêuic temps l'invasion do
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l'ennemi et la situation désespérée de ses plus fidèles serviteurs. En Yolliynie cependant, il n'y avait guère de paysan <jui ne fût parfaitement instruit des progrès des cosaques. Pas un seul ne fournissait de renseignements à l'armée royale. € Ona beau les brûler, » dit un écrivain polonais de ce temps, « ils ne disent pas la vérité *. » Et cette conjuration de tout un peuple n'ouvrait pas les yeux à ses oppresseurs.
D'un autre côté, les cosaques et les Tartares, instruits jour par jour, heure par heure, de tous les mouvements de leurs adversaires , s'apprêtaient à les surprendre, et sans abandonner le siège du camp de Zbaraz, avaient détaché contre eux l'élite de leur immense armée. Le o août Y. S. (15 N. S.) les Polonais se trouvèrent sur les bords de la Strina devant Zbaraz, Derrière la ville s'étendaient d'épaisses forêts traversées par deux routes, l'une menant à Lwow, l'autre à Sbaraz. Les coureurs envoyés par le roi rapportaient que, nulle part, à plus de trois milles de distance, ils n'avaient rencontré l'ennemi. En réalité, Jean-Casimir était aussi mal servi par ses officiers que par les
i. Eliani usiulati prawdy nie powiedza.
paysans russiens. L'armée cosaque était en bataille derrière les bois, et déjà un gros corps de cavalerie débordait le flanc de l'armée royale. C'était la veille de l'Assomption ; le roi entendit la messe, communia, et passa une courte revue dans laquelle il harangua ses troupes ; mais personne ne se doutait qu'on fût près d'en venir aux mains. Depuis plusieurs jours le temps était pluvieux et les chemins détestables. Le grand nombre de chariots que les Polonais traînaient après eux devait rendre le passage de la rivière long et difficile. On résolut de former deux colonnes, qui suivraient, l'une la route de Lwow, l'autre celle de Zbaraz et passeraient chacune sur un pont jeté sur la Strina. Une faible avant-garde les précédait. La colonne qui marchait sous les ordres du roi défilait en assez bon ordre, mais l'arrièreban, qui passait sur l'autre pont, ne gardait plus ses rangs. Les uns allaient chercher un abri dans les maisons, les autres s'occupaient des apprêts de leur repas. Les chariots avançaient pêle-mêk avec les cavaliers. La plupart avaient mis pied à terre et quitté leurs armes. Cependant, Cimiielnicki, monté sur un arbre de la forêt, observait tous leurs mouvements, les comptait à loisir et
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choisissait sa proie. Lorsque la moitié de chacune des deux colonnes polonaises eut passé la rivière, il donna le signal de l'attaque. L'avantgarde du roi qui avait dépassé Zbaraz, fut brusquement refoulée et annonça que l'ennemi se montrait en masse. Personne ne bougea, on crut que c'était une fausse alerte. Cependant le bruit de la mousqueterie redoublait et se rapprochait. On s'imagina, telle était la confiance générale, que ces coups de feu n'annonçaient qu'une querelle entre les soldats pour leur logement, accident presque journalier dans la marche. Enfin l'avant-garde parut fuyant pêle-mêle avec les Tartares et les cosaques. Larrière-ban de Lwow et de Przemysl, surpris àpied et dans le plus grand désordre, fut taillé en pièces avant d'avoir pu se mettre en ligne. En un instant, le pont que les Polonais venaient de traverser fut obstrué par des chariots poussés en sens contraires, et tout ce qui se trouvait sur la rive gauche fut massacré sans rendre de combat. Là périrent plusieurs seigneurs de haute distinction et près de 5,000 gentilshommes. Les fastes militaires de la Pologne ont conservé le souvenir du porte-enseigne du régiment de Lwow, qui, les deux mains hachées à
coups de sabre, tomba en serrant son drapeau entre ses bras mutilés.
L'attaque des cosaques et des Tartares contre la colonne qui suivait la route de Zbaraz ne fut ni moins soudaine ni moins impétueuse, mais de ce côté les Polonais, marchant sous les yeux du roi, étaient mieux préparés et soutinrent le choc avec vigueur. Laissant dans Zborow quelques compagnies d'infanterie pour contenir la populace qui déjà sonnait le tocsin et prenait les armes pour se joindre aux cosaques, le roi replia ses troupes sur la rive droite de la Strina, fit rompre le pont derrière lui et forma sa petite armée en bataille, après avoir recueilli les fuyards qui arrivaient de l'autre colonne. « Je mourrai ici, » disait-il aux soldats, « ou je serai prisonnier chez les Tartares; mais personne ne me verra tourner le dos. » Cependant l'ennemi passait la Strina sur plusieurs points, et grâce à son immense multitude, débordait l'armée royale des deux côtés à la fois. A l'approche des cosaques, un officier polonais courut au devant d'eux, et leur cria qu'ils eussent à obéir à l'ataman Zaluski, que le roi venait de nommer; que Ghmielnicki était déclaré impie et traître^ et que 10,000 ducats étaient olibrts à qui
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le livrerait mort ou vif. Il fallait une hardiesse peu commune pour faire cette proclamation, et le héraut dut à la vitesse de son cheval de n'être pas inis en pièces. L'engagement devint général. Les cosaques portèrent leur plus grand effort sur le centre de l'armée royale formé de l'arrière-ban. Trois fois la ligne polonaise plia, et trois fois ses chefs la ramenèrent au combat. Après quelques charges simulées contre l'aile droite, la cavalerie tartare se rua tout d'un coup sur le centre et y lit une large trouée. L'épouvante se répandit dans tous les rangs et un flot de fuyards se précipita vers le carré de chariots qui renfermait les bagages. En ce moment un cavalier tout couvert de sang arrive devant le roi, qui se trouvait à l'aile gauche , criant que tout est perdu et qu'il n'a pas un moment à perdre pour échapper à la mort ou à la captivité. Pour toute réponse, Jean-Casimir galope au devant des fuyards : « Messieurs, » criait-il, « n'abandonnez pas votre roi, ne trahissez pas la patrie t » Il saisissait les rênes des cavaliers et les obligeait à faire face à l'ennemi. Ses prières, ses menaces, son exemple surtout, arrêtèrent la foule débandée. Quelques compagnies d'infanterie allemande, tenues jus-
qu'alors en réserve, arrêtèrent un instant les Tartares par un feu roulant. De la droite où commandait Ossolinski, car un chancelier polonais devait être général au besoin, survinrent quelques troupes fraîches et le combat recommença. Mais à chaque instant de nouveaux renforts arrivaient à l'ennemi. Sans cesser de faire tête aux assaillants , sans se laisser rompre, les Polonais étaient pourtant refoulés en arrière, sous la pression d'une masse irrésistible ; le jour tombait lorsqu'ils gagnèrent l'enceinte de leurs chariots; c'était leur dernier asile. Les cosaques et les Tartares s'arrêtèrent; certains que leur proie ne pouvait leur échapper, ils voulurent bien lui donner quelques heures de repos.
Pendant qu'on élevait à la hâte un parapet en terre devant les chariots, les chefs de l'armée polonaise se réunissaient autour du roi. Tous étaient encore à cheval, quelques-uns blessés et couverts de sang. La consternation était peinte sur tous les visages. Le roi seul conservait cette noble tierté que donne la conscience d'avoir fait son devoir. Tenter le sort d'une nouvelle bataille semblait impossible aux plus hardis. Résister dans des retranchements ébauchés , sans vivres, sans espoir
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de secours, personne n'osait le proposer. Après un assez long silence, un des généraux, d'une voix émue, dit que rien n'était perdu si le roi était sauvé. A tout prix, il fallait essayer de le faire sortir secrètement d'un camp impossible à défendre.
Jean-Casimir répondit simplement : « Non, je veux vivre ou mourir avec vous. » Un autre proposa de tenter une trouée, à la faveur de la nuit; mais, avec des troupes épuisées et découragées, l'entreprise futdéclarée inexécutable. Articzewski, vieux général plein d'énergie, prétendit qu'en se jetant dans les bois voisins, on pourrait gagner Zbaraz, en combattant, sans trop de désavantage. Mais trouverait-on Zbaraz encore entre les mains des Polonais, et que gagnerait-on en y amenant une armée battue et démoralisée ? Personne n'appuya cette proposition. Ossolinski prit la parole : « Je ne vois, dit-il, qu'un moyen de salut. Il faut essayer de diviser l'ennemi , de séparer les Tartares des Russiens. Que le roi écrive au khan, qu'il lui rappelle qu'autrefois Vladislas lui a rendu des services considérables; qu'on lui promette des subsides, et j'ose espérer que cette démarche de Sa Majesté touchera le prince tartare. »
Tout le monde se rendit à cet avis, qui fut aussitôt mis à exécution. Jean-Casimir écrivit ou signa une lettre destinée à flatter l'amour-propre du khan. Le roi s'adressait à lui comme à son égal, et lui reprochait doucement de s'être allié, lui, prince souverain, à un ramas de rebelles, ses anciens ennemis, qui au premier jour pourraient se tourner contre lui et profiter de la puissance qu'il leur avait donnée pour dévaster ses États. Vraisemblablement, le parlementaire chargé de cette lettre portait des propositions verbales, de nature à satisfaire l'avidité du Tartare.
La dépêche expédiée, le roi pria longuement devant une image delà vierge, patronne delà Pologne, puis,, se jetant sur une botte de paille, il prit quelque repos. Il fut bientôt réveillé. Le bruit se répandit dans l'armée que le roi et'les principaux seigneurs allaient quitter le camp en secret et abandonner les soldats à leur sort. En un instant, tout le monde fut sur pied. Les uns se préparaient à fuir, quelques soldats voulaient piller les bagages; on sellait les chevaux, on criait que tout était perdu et que la nuit offrait la seule chance d'échapper aux barbares. Un prêtre réveilla le roi. Jean-Casimir, sans hésiter, sauta
sur le premier cheval qui s'offrit à lui, et, entouré de pages et de gardes portant des torches, se montra aux troupes mutinées. « Me voici, mes enfants! leur criait-il. Reconnaissez votre roi. Dieu nous a châtiés ; mais il est clément, et demain, avec son aide, nous pourrons vaincre encore. Croyez qu'en aucun cas je ne vous abandonnerai, et que, si Dieu le veut, je suis prêt à mourir à votre tête. » Ces paroles arrachaient des larmes aux vieux soldats. Tous firent serment de périr aux pieds de leur souverain.
Le jour parut. Les cosaques seuls commencèrent l'attaque, à la fois contre la ville de Zborow et contre le camp. Favorisés par les habitants, ils s'emparèrent de la ville, égorgèrent la faible garnison qui la défendait, et, se déployant sur les derrières du camp polonais, qui de ce côté n'avait encore ni fossé ni parapet, ils commencèrent à tirailler comme prêts à donner l'assaut. Ils semblaient encore plus nombreux que la veille, et à chaque instant on s'attendait à les voir pénétrer dans l'enceinte des chariots. Tout à coup, un cri s'éleva : Trêve! On vit Chmielnicki i\ cheval, ordonnant à ses cosaques de se retirer, et les assiégés respirèrent. Bieniùt après, un mourza tartare
entrait dans le camp royal avec une lettre d'Islam Ghereï. Le khan, avec toutes les formules de la politesse orientale , complimentait Sa Majesté polonaise. Il se plaignait de n'avoir pas reçu plus tôt de ses nouvelles, ce qui l'avait obligé, disait-il, à venir en chercher en personne. « Nous sommes à présent tes hôtes, ajoutait-il, et tu peux nous envoyer ton chancelier ou quelque homme de contiance pour que nous traitions avec lui. » Malgré le ton un peu ironique de cette lettre, il était évident que le khan était disposé à la paix, et qu'il ne s'agissait plus que de savoir à quel prix il voudrait l'accorder.
Avec la lettre d'Islam Ghereï, le Tartare en apportait une de Chmielnicki écrite en latin, soit pour se conformer aux usages de la chancellerie polonaise, soit peut-être pour en dérober la connaissance à ses alliés les Tavtares. Chmielnicki rappelait au roi en peu de mots ses malheurs et ceux de son pays : « Je ne suis pas un factieux, disait-il; je me suis réfugié aux pieds de Son Altesse le khan de Crimée, dans l'espoir qu'il me ferait rentrer en grâce auprès de vous. J'aimerais mieux mourir que de vivre l'ennemi de mon gracieux souverain. Je suis prêt à remeltrc ù Zaluski
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la masse d'armes et l'étendard que j'ai reçus de Votre Majesté, pourvu que je sois assuré de sa bienveillance, et je ne désire qu'une chose, c'est de finir mon existence en paix sous sa royale protection. »
Que s'était-il passé dans la nuit qui suivit la bataille de Zborow? Les historiens ne nous donnent à ce sujet que des conjectures. Si l'on en croit la plupart des auteurs polonais, le roi aurait détaché le khan de son alliance avec les cosaques, et l'aurait .subjujifué par sa noble confiance, après l'avoir étonné par son courage; d'autres donnent à entendre que Jean-Casimir aurait acheté la paix du Tartare; tous paraissent croire que l'Ataman des cosaques, non-seulement n'aurait eu aucune intluence dans les négociations, mais que le traité même se serait conclu sans sa participation ; en un mot, qu'il aurait été sacrifié par son allié.
A notre avis, ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne sont admissibles. Islam Ghereï n'était pas un Alexandre qui. après avoir battu un prince, lui rendit ses États par estime pour son courage. Sans doute, l'appât d'une grosse somme d'argent pouvait exercer une influence décisive sur un chef de maraudeurs habitués à vivre de la guerre;
mais telle était la situation des Polonais qu'ils ne pouvaient lui offrir que ce qui était déjà, pour ainsi dire, entre ses mains. La rançon qu'ils étaient en état de payer valait-elle le pillage des fourgons du roi et le sac de ses villes? On verra tout à l'heure combien il fut difficile à Jean-Casimir de trouver les moyens de présenter au khan un à-compte acceptable. Enfin, en supposant même que le souverain des Tartaresou ses ministres se fussent laissés gagner par des promesses dans la nuit qui suivit Ja bataille, il eût suffi sans doute d'un mot de Chmielnicki pour lancer ses cosaques à l'assaut du camp polonais et pour l'emporter avant que les Tartares eussent conclu leur marché. Tout se réunit, au contraire, pour faire croire que l'influence de Chmielnicki fut toute-puissante auprès de son allié et qu'il se montra ferme et résolu pour l'empêcher d'abuser de sa victoire. Fidèle à sa politique, l'Ataman fut àZborow ce qu'il avait été à Piliawce; il tenait ses ennemis sous ses pieds. S'il leur donnait le coup de grâce, qu'y gagnait-il? De partager le butin du camp royal avec les Tartares, et bicntiH après, sans doute, de leur disputer la possession (kl pays, de la disputer peut-être à d'autie-
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princes, ù d'autres peuples plus éclairés, plus puissants, irrités contre l'iniprudent qui aurait livré aux musulmans des provinces chrétiennes. Clmiielnicki, nous l'avons déjà dit, sentait qu'il ne devait pas prétendre à devenir un souverain reconnu par ses voisins: mais il voulait cependant régner sous le nom d'un autre, et cette fois, la Pologne semblait si complètement abattue, qu'il dut se flatter de n'avoir pour longtemps rien à en redouter. Cette fois encore il se méprit.
Le chancelier Ossolinski, du côté du roi, et le visir du khan, ChefferKasi, sentendirent assez vite sur les conditions de la paix. Les Tartares ne demandaient que de l'argent, une somme de 90.000 ducats, payée annuellement, plus 200.000 pour les frais de la guerre. Le visir avait prononcé le mot de tribut, et l'orgueil du plénipotentiaire polonais en fut révolté. « Les Polonais, s'écria-t-il, sont un peuple libre et ne payent tribut à personne : ils sont prêts ii faire des présents à leurs amis et à reconnaître les services rendus par un don gratuit^ mais jamais ils ne consentiront à devenir tributaires. »
— «r Tribut, présent, don gratuit, qu'importe lo
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mot ? dit Cheffer Kazi en souriant, pourvu qu'on soit d'accord sur la somme. »
Dans la caisse militaire de Jean-Casimir, on ne put trouver que 30,000 ducats à donner comptant aux Tartares, outre un cadeau au visir et à quelques autres cliefs. Vers la lin des conférences, Chmielnicki se montra, salua respectueusement le chancelier de Pologne, mais ne prit aucune part, du moins en apparence, au traité qui allait se conclure. D'ailleurs les intérêts des cosaques n'y furent point oubliés, et tous les articles proposés, ou plutôt imposés en Ukraine aux commissaires du roi en faisaient partie. Il était formellement stipulé que l'Ataman des cosaques ne relèverait que du roi, et que les voiévodes polonais n'auraient aucun pouvoir dans les provinces russiennes; enfin, que le nombre des cosaques enrégimentés serait de 40.000. Il faut remarquer toutefois qu'au lieu d'être produits dans la forme un peu brutale de leur première rédaction, ces articles étaient modifiés de manière à ménager l'orgueil du roi et des seigneurs. Le khan priait Sa Majesté polonaise d'accorder une amnistie complète aux cosaques et de rendre ses bonnes grâces à leur Ataman. On dit, qu'à
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rinsinuaiïoli de Chmielnicki, on ajouta que la voiévodie de Tchighirin (Czehrin) serait l'apanage du chef de l'armée zaporogue. Depuis le commencement de la guerre, le régiment de ce nom formait la garde particulière de Chmielnicki.
Ces articles concernant les cosaques semblèrent aux seigneurs polonais plus durs que tout le reste. Le roi, disaient-ils, traite avec les Tartares d'égal à égal ; mais pouvons-nous nous abaisser jusqu'à traiter avec nos sujets? Il fallut bien se soumettre en présence de la nécessité. Toutefois le chancelier, discutant avec adresse tous les articles et employant à propos l'intervention d'Islam Ghereï, obtint quelques concessions, notamment en ce qui concernait les provinces russiennes, où il n'y avait jamais eu de cosaques. En réalité, le traité de Zborow ne fut que le retour à l'ancienne constitution du pays, la reconnaissance et sur quelques points l'extension des privilèges de l'armée zaporogue. Voici le résumé des articles du traité qui regardent les cosaques :
1. Sa Majesté rend à l'armée zaporogue toutes ses anciennes franchises, el à cet effet lui accorde un nouveau pnvUége.
S. Le roi permet de porter a 40,000 le nombre des Cosaques
enregistres, dont le territoire sera déterminé. Ces soldats pourront être choisis sur les terres seigneuriales ou sur celles de Sa Majesté. Il est en outre permis à tous ceux d'autres provinces qui voudraient devenir cosaques, de transporter leur domicile et leurs biens en Ukraine et de s'y faire enregistrer dans le courant de la présente année, après lequel terme ils ne pourront quitter la terre à laquelle ils appartiennent.
3. Tchighijin avec son territoire sera l'apanage de l'Âtaman, et Sa Majesté le confère au général actuel de l'armée zaporogue, le noble Bogdan Chmielnicki, fidèle sujet du roi et de la R. P.
4. Amnistie pleine et entière est accordée pour tous les actes datant des derniers troubles.
5. Amnistie semblable est accordée aux gentilshommes qui auraient pris parti dans l'armée zaporogue; et ceux qui, pendant les derniers troubles, auraient été dégradés de noblesse, saront réhabilités dans la prochaine diète. (Cet article concernait surtout les sociniens, les ariens et les hérétiques de toute espèce, qui étaient allés chercher un refuge dans le camp des cosaques.)
6. Dans les chefs-lieux de régiments cosaques, les Juifs ne pourront ni posséder, ni affermer des terres, ni même s'y domicilier.
7. Le métropolitain de Kief aura la direction suprême de toutes les affaires relatives à l'Union et à l'Église, dans le royaume de Pologne et dans la grande principauté de Lithuanie. Il aura siège au sénat.
8. Tous les emplois administratifs des voiévodies de Kief, Braclaw et Tchernigof ne pourront être donnés qu'à des gentilshommes professant la religion grecque.
Q. Les j(^suites no pourront résider ni, à Kief, ni dans les
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autres villes où se trouvent des écoles russienncs autorisées. Ces écoles conserveront tous leurs anciens privilèges,
10. Les cosaques ne pourront vendre de l'eau-dc-vie ta détail, mais ils pourront en distiller et la vendre en gros.
11. Les articles précédents seront ratifiés par la diète; il y aura paix et entente cordiale entre les habitants de l'Ukraine, les troupes du roi et l'armée zaporogue.
A son retour de Zborow, Jean-Casimir fut reçu dans sa capitale, non-seulement avec tristesse et froideur, mais encore avec des marques de mépris. II avait humilié la nation en capitulant devant des sujets rebelles, des serfs révoltés. C'était le reproche qui s'élevait de toutes parts, sous forme de satires, de chansons, de caricatures, de cris injurieux; et ceux qui n'avaient combattu ni àZbaraz, ni à Zborow, qui. malyré l'appel aux armes, étaient demeurés dans leurs châteaux, n'étaient pas les moins ardents à déchirer le prince malheureux. En faisant à W'iszniowiccki une réception enthousiaste , la population de
Varsovie sembla prendre à tâche d'infliger un Houvel affront à son roi ; mais ce fut surtout contre Ossolinski que se déchaîna avec le plus de violence l'orgueil national si profondément blessé. Dans la diète qui s'ouvrit peu après la convention de Zborow, il eut à subir tous les outrages auxquels un ministre peut être exposé dans une assemblée toute-puissante. Et pourtant, pas une voix ne s'éleva pour demander qu'on déchirât le traité et qu'on tentât de nouveau le sort des armes ; la convention fut ratifiée sans qu'on en discutât les articles, car on eût craint de paraître accepter ainsi une part de responsabilité; en revanche, tous les actes de la vie politique d'Ossolinski furent passés en revue et stigmatisés avec la dernière rigueur. La diète l'accusait de tout ce qu'il avaitfait, et aussi de tout cequ'elle l 'avait conrtaint de faire. Il avait envoyé aux cosaques un privilège royal : on disait qu'il les avait excités à la rébellion. C'était à lui seul qu'on attribuait les malheurs de la guerre, et on oubliait qu'on l'avait empêché de lever une armée soldée et que ce n'était qu'à la dernière extrémité qu'on l'avait autorisé à convoquer l'arrière-ban. Enfin, on lui reprochait d'avoir traité avec un rebelle, lors-
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que c'était probablement à la modération de ce lebelleque la république devait son existence et le roi sa liberté. Ossolinski ne survécut pas longtemps à ces injustes attaques, à cet anathème prononcé contre lui par toute une nation; il mourut désespéré, sans exciter un regret, poursuivi jusqu'à sa dernière heure par les sarcasmes de ses ennemis :
Semper fuit Ossolinciorum opus Corrumpere Reipublica; corpus.
On répétait sur son tombeau cette mauvaise prose de Wiszniowiecki.
Le roi, qui avait supporté les satires et les libelles avec la plus exemplaire patience, partageait les sentiments de tous ses gentilshommes au sujet du traité de Zborow, et s'il avait eu, au moment du danger, (juclque reconnaissance pour Chmielnicki. il l'oublia bien vite pour ne se rappeler que laudace d'un sujet dictant la loi à son souverain». Wiszniowiecki lui-même n'attendait pas avec plus d'impatience que Jean-Casimir l'occasion de prendre une revanche éclatante. A la cour, connue à la diète, on disait tout haut que la paix n'était qu'une trêve, consentie
suaclente necessitate, qu'il faudrait rompre dès que la Pologne serait en état de châtier (les sujets rebelles, et, en attendant, on cherchait à enlever aux cosaquco leur puissant allié, le khan des Tartares. De son côté, Ghmielnicki ne recueillait pas les fruits qu'il attendait de sa victoire. Après les joies d'une entrée triomphale à Kief , il avait éprouvé les embarras d'une situation fausse et le chai^rin de voir déçus tous les calculs de sa politique. Il avait épuisé sa cassette particulière pour solder les Tartares, qui prenaient de toutes mains, et il avait eu beaucoup de peine à les empêcher de })iller le pays, surtout d'enlever les femmes en traversant l'Ukraine, ce que ces barbares regardaient comme un privilège tout naturel de leur alliance. 11 s'apercevait un peu tard qu'en épargnant la Pologne, il n'avait fait que rendre sa haine plus iinplarabk'. Ses espions, et il en avait jusque dans la familiarité intime du roi, lui annonçaient une guerre nouvelle dès que les plaies delà république seraient cicatrisées. Autourdelui, il sentait son autorité menacée et son prestige sur le déclin. Partout on l'accusaitde n'avoir point fait assez pour la religion et pour le peuple russien. Les panes, disaient les paysans, allaient revenir,
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rentrer en possession de leurs domaines et recommencer leur tyrannie sous sa protection. Lorsqu'il s'ag^it de procéder à l'enregistrement de l'armée zaporogue , c'est-à-dire de désigner les quarante mille cosaques qui devaient la composer, les plaintes et les réclamations les plus vives l'assaillirent de toutes parts. Bien qu'il se montrât peu scrupuleux observateur du traité de Zborow en ce qui concernait le nombre des soldats, force était de faire un choix parmi la foule des prétendants, et ceux qui se trouvaient exclus allaient criant qu'ils s'étaient battus pour la foi à Zborow et à Piliawce, et qu'ils étaient cosaques aussi bien que leurs camarades. On a vu que presque toute la population de l'Ukraine avait pris les armes, et les terres étaient demeurées sans culture. Il en était résulté une disette qui augmenta le nombre des mécontents. Le clergé grec, naguère dévoué àChmielnicki, lui reprochait maintenant sa tiédeur et son alliance avec les nmsulmans. Pourquoi tolérait-on en Lithuanie la secte des grecs-unis? Pourquoi l'Ataman ne pressait-il pas l'exécution du traité de Zborow, qui stipulait qu'un siège, dans le sénat, serait donné au métropolitain de Kief ? En réalité, l'arrivée de ce préla
à Varsovie avait soulevé des tempêtes, et, en présence de l'indignation que montrait le clergé catholique, ainsi que la plupart des sénateurs, le métropolitain, homme d'un caractère timide, s'était hâté de retourner dans son diocèse sans oser prendre sa place dans une assemblée résolue à l'exclure de son sein. On rendait Chmielnicki responsable de cette infraction grave au traité de Zborow.
En Ukraine, l'Ataman avait confisqué en partie les domaines des grands seigneurs polonais, notamment ceux de Wiszniowiecki . alléguant que c'étaient des terres de la couronne dévolues aux nouveaux cosaques enregistrés, car tout cosaque devait être propriétaire. Les simples gentilshommes, les seuls qui eussent osé reparaître sur le territoire de l'armée zaporogue, réclamaient tort humblement auprès de l'Ataman leurs paysans ou, tout au moins, leurs terres, et il lui était dillicile de ne pas faire droit à leurs demandes. Mais, dans les provinces russiennes, oii il n'y avait pas de cosaques enregistrés, les grands propriétaires étaient revenus avec des années de serviteurs grossies par la foule des gentilshommes que la dernière révolte avait ruinés. Là, c'était le sabre
à la main qu'ils revendiquaient leurs biens et leurs serfs. En Volhjiiie, un prince Korecki, à la tête d'une troupe de trois mille hommes, battait, mutilait, empalait les paysans qui refusaient de reprendre la corvée. Ces violences contre des gens qui venaient à peine de déposer leurs armes, avaient partout provoqué des insurrections. Les Haïdamaks avaient reparu, protégés par plusieurs colonels zaporogues qui leur fournissaient des armes, des munitions et même leur envoyaient des officiers de leurs régiments. Tandis qu'à Varsovie on accusait Chmielnicki de fomenter ces révoltes, on murmurait contre lui en Ukraine, et on disait hautement qu'il était vendu aux Polonais pour trahir la cause nationale. Le colonel Nietohaï, dont les exploits sont encore célébrés dans les anciennes ballades de la Russie méridionale, et qui, aux yeux de ses contemporains, réunissait toutes les vertus idéales d'un chef cosaque, se fit l'interprète des sentiments du peuple russien et adressa à son général de rudes et audacieuses remontrances. « Tu nous abandonnes, disait-il, tu abandonnes ceux que ton devoir est de protéger. Es-tu aveugle pour ne pas voir (]ue les Polonais se jouent de toi avec leurs caresses?
Ils t'ont déjà désarmé en t' aliénant tes plus fidèles soldats. Poursuis ta can'ière; sois esclave si tu veux, nous trouverons un autre chef pour défendre nos libertés. » Nietchaï était l'idole des soldats, et Chmielnicki ne parut touché de ces reproches que par son empressement à s'en justifier. 11 publia qu'à la vérité le registre de l'armée zaporogue était rempli, mais qu'il autorisait ceux qui n'étaient point inscrits à devenir cosaques surnuméraires; d'ailleurs, s'il avait supporté patiemment l'incartade de Nietchaï, il se montra sévère à l'égard d'autres mécontents plus obscurs et moins dangereux. Il fit couper la tête à un cosaque qui s'était proclamé Ataman et qui avait réuni quelques partisans. Il est certain que le chiffre de quarante mille hommes qui devaient composer l'armée avait été dépassé et de beaucoup. A l'exemple des hussards polonais, chaque cosaque menait avec lui plusieurs soldats. Tous ses enfants jouissaient des mêmes privilèges et étaient soldats comme lui sans être enregistrés. Enfin, Chmielnicki, de son autorité privée, avait institué, sous le nom de réserve, un corps d'élite en sus de l'armée régulière, dont il avait donné le commandement à son fils Timothée. Cette ré-
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serve était de douze mille hommes. On prétend que, par suite de sa réorganisation , l'armée zaporogue avait un effectif de deux cent raille combattants.
Sans doute ces forces étaient suffisantes pour que l'Ataman envisageât sans crainte la chance d'une guerre contre la Pologne ; mais, toujours prudent, il s'appliquait à la retarder par tous les moyens en son pouvoir. Tout en affectant d'observer à la lettre le traité de Zborow, tout en faisant quelques rares exemples contre des infractions scandaleuses, il cherchait partout à susciter de nouveaux ennemis au gouvernement de la république. Un moment il avait espéré que les Moscovites profiteraient de l'affaiblissement de la Pologne pour lui reprendre les conquêtes de Sigismond et de Vladislas, c'est-à-dire Smolensk et la Sévérie; mais le tsar ne montrait pas de dispositions belliqueuses. Chmielnicki essaya de piquer son amour-propre. Il lui fit tenir un volume de poésies publié en Pologne, où le tsar Mikhaïl Fedorovitch, père du tsar régnant, était fort maltraité. Déjà Alexis Mikhaïlovitch croyait avoir à se plaindre de la cour de Varsovie pour une cause assez légère. Dans des dépèches ([u'on lui
avait adressées, on avait omis quelques-uns de ses titres, fort nombreux comme on sait. La satire communiquée au tsar augmenta sa mauvaise humeur et faillit amener une guerre; pourtant il commença par envoyer une ambassade pour demander satisfaction. Quant à la question d'étiquette, la chancellerie polonaise était disposée à faire toutes les excuses réclamées; mais les vers du poëte donnaient plus d'embarras. Ce n'était rien moins que sa tête qu'exigeaient les ambassadeurs, et, dans un pays où l'on imprimait publiquement des libelles contre le roi, il n'y avait pas d'apparence qu'on se montrât fort sévère pour un poëte qui s'était permis quelques brocards contre un souverain étranger. Enfin, on imagina un biais qui satisfit le tsar : ce fut de brûler le livre en présence de ses ambassadeurs. La cour de "Moscou avait cependant des griefs plus sérieux contre celle de Varsovie. Tandis que la chancellerie polonaise désarmait la vanité du tsar, elle cherchait à lui donner assez d'occupation dans son pays pour qu'il ne songeât pas à déclarer la guerre à la Pologne. Dans cette vue, elle agissait secrètement auprès du khan de Crimée pour qu'il fit une grande incursion sur le
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territoire moscovite, et elle lui promettait le concours des cosaques. Islam Ghereï, qui voyait l'occasion d'un riche butin, accueillit cette ouverture avec empressement, et Climielnicki en fut instruit officiellement et par Jean-Casimir et par le khan qui réclamaient tous les deux le secours de l'armée zaporogue, l'un conmie souverain, l'autre comme allié.
Le piège était grossier et Ghmielnicki était trop avisé pour s'y laisser prendre. D'ailleurs, une guerre contre les Moscovites eût passé aux yeux de ses cosaques pour un crime et presque un sacrilège. La nécessité les avait contraints d'accepter l'alliance des Tartares, mais ils n'auraient jamais consenti à prendre les armes pour l'avantage des musulmans, contre un peuple chrétien et de la communion grecque. Ces scrupules étaient partagés par toutes les populations russiennes, et les plus endurcis flibustiers, parmi les Zaporogues, n'en étaient pas exempts. Piller et tuer des Polonais leur semblait méritoire, car ils étaient païens, c'est-à-dire catholiques : mais les • Moscovites étaient leurs frères, et le souverain qui régnait à Moscou, le tsar blanc, comme ils disaient, c'était le champion de la foi orthodoxe. II est
vraisemblable que Chmielnicki, dès avant cette époque, avait pesé dans son esprit les avantages et les dangers d'une alliance avec la Moscovie. Il craignait, et non sans raison, de trouver dans le tsar non point un protecteur, mais un maître, et un maître plus exigeant, plus tenace surtout, qu'un roi de Pologne. L'Ataman savait qu'en apprenant les succès des cosaques, Alexis Mikhaïlovitch avait montré plus d'inquiétude que de joie ; car s'ils vengeaient la religion orthodoxe, les cosaques donnaient aux Moscovites l'exemple funeste de serfs révoltés conquérant leur liberté par les armes. A tout prendre, le désordre de la Pologne valait mieux pour l'ambitieux Ataman que l'ordre de la Moscovie. Sans rechercher ouvertement son appui, il s'était étudié à montrer en toute occasion une déférence particulière pour le tsar, afin de se le ménager comme une dernière ressource, si la nécessité l'obligeait d'y avoir recours. Cette fois encore il se hâta de lui donner avis des projets que formaient les Polonais et les Tartares. Aux demandes d'Islam Ghereï et de Jean-Casimir, il opposa des excuses et des atermoiements qui rendaient l'expédition impossible, ci cependant il se clicrchait un autre protecteur,
grand par le nom, mais peu exigeant, pour se déclarer son vassal. On a vu déjà qu'il n'en voulait point d'autre.
On voyait près de lui les hospodars de Moldavie et de Yalaclîie, le prince de Transylvanie, sujets ou protégés de la Porte Ottomane, mais jouissant d'une autorité réelle aussi grande que celle qu'il s'était promise sous le sceptre d'un roi de Pologne. Pour son peuple liberté de religion, pour luimême un grand pouvoir, voilà ce qu'il pouvait attendre du sultan, s'il le reconnaissait pour suzerain. Chmielnicki put se dire en même temps que le" caractère belliqueux de ses cosaques assurerait à leur chef une supériorité considérable sur les petits princes tributaires de la Porte, et qu'un jour, peut-être, il pourrait rallier sous la même bannière tous les peuples chrétiens de la même communion. Pour le moment, il trouvait un avantage particulier à la protection de la Porte. Elle le débarrasserait des exigences du Tartare, sans rompre son alliance, qui, au lieu d'être accordée comme une faveur par Islam Gliereï, deviendrait un devoir commandé par le divan. Je crois qu'il faut rattacher à ces plans le projet d'un mariage de son fils Timothée avec la
fille de Lupula, hospodar de Moldavie. Quelques historiens n'y ont vu de la part de Chmielnicki que l'ambition puérile d'une alliance princière; d'autres l'ont expliqué par une passion romanesque du jeune cosaque pour la fille du hospodar. A mon avis, Timothée, qui n'avait pas encore vu la princesse moldave, célèbre, il est vrai, par sa beauté, ne fut en cette occasion que l'instrument de la politique de son père.
Chmielnicki envoya à Constantinople le colonel Djedjalik, un de ses meilleurs officiers. On ignore quels engagements il l'autorisait à contracter, mais il ne parait pas douteux qu'il ne fût prêt à reconnaître la suzeraineté du sultan. L'imbécile Ibrahim venait de perdre le trône ; son successeur Mahomet IV était un enfant, et l'empire turc était gouverné par la sultane Valideh et par Méhémet Kiuperli qui commençait à diriger le divan. La Turquie, agitée alors par des révoltes et par les ambitions qui s'élevaient autour du jeune sultan, n'était pas en état de donner des secours bien efficaces à Chmielnicki, mais il n'en avait pas besoin, et ce qu'il voulait surtout c'est une complète liberté d'action. Ses demandes furent accueillies avec empressement et le grand vizir lui dépêcha
aussitôt un tcliaouch porteur d'une lettre qui l'assurait de la protection ottomane. Elle était adressée au prince des Russiens.
L'arrivée de ce fonctionnaire turc alarma les commissaires polonais résidant auprès de l'Ataman, et en particulier Kissel, qui faillit en mourir de peur, s'il faut en croire les chroniques de l'Ukraine. Il dépêcha aussitôt son frère Georges à Chmielnicki. L'Ataman était ivre, car c'était l'après-midi. En voyant Georges Kissel, il devina le motif de sa visite, et avec la franchise du vin : « Bonjour, dit-il ; j'ai la protection de la Turquie ! »
» — Comment, s'écria Georges Kissel, Votre Excellence abandonne le roi, la république, la foi orthodoxe ! Vous flattez-vous que le Turc respecte vos libertés et votre religion? Au nom du ciel, ne concluez rien avant d'avoir pris conseil du roi et lui avoir communiqué les offres de la Porte ?
» —7 Bah ! reprit Chmielnicki ; qu*ai-je à faire de mieux ? Les Liakhs ont juré ma perte. Vos intrigues, vos perlidies m'ont obligé à chercher des alliés chez les Turcs. Puis s'animant, il ajouta d'un ton furieux : Je vous battrai, je vous écrasé-
rai en Ukraine, en Pologne, à Rome. Votre pape aussi, je le vendrai aux Turcs f »
La maison d'un Ataman était alors ce qu'est encore aujourd'hui le palais d'un haut fonctionnaire asiatique. Tout le monde pénètre dans la grande salle et attend son tour d'audience. En ce moment, arrivait une députation de gentilshommes de l'Ukraine qui apportaient des présents à l'Ataman et venaient lui demander protection contre leurs paysans révoltés. Chmielnicki les aperçut tout à coup, et honteux et irrité de son emportement, il tourna sa colère contre eux. « Quels 3ont ces gens? s'écria-t-il, des espions? Et montrant Kissel à l'auditeur général Wygowski : Qu'on me pende cet homme ! Puis, se tournant vers les gentilshommes témoins involontaires de cette scène : Et ceux-là, qu'on me les noie! » On les entraîna aussitôt. Il se remit à boire et s'endormit.
Wygowski fort heureusement jugea à propos de consulter madame Chmielnicka et tous deux décidèrent de surseoir à l'exécution. Le Icndaniain, en s'éveillant, l'Ataman demanda Georges Kissel et parut charmé de le trou/er vivant. Il lui fifcmême des excuses, et, revenant sur le sujet de la convcr-
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satioii qui avait failli avoir une conclusion si tragrique, il l'assura qu'il n'avait pris aucun engagement avec les inlidMes. Mais la réception faite à l'envoyé de la Porte suflisait Dour démentir ses paroles.
Le mariage entre Timothée et la fille du hospodar de Mohlavie avait obtenu l'assentiment du divan : mais Lupula. qui s'était engagé au moment où la Pologne était réduite à la dernière extrémité, n'avait pas tardé à changer davis. Sur le bruit de la beauté de Domna Rosanda, la lille du hospodar , le prince Démétrius Wiszniowiecki, cousin de Jérémie, s'était rendu à lassy incognito, avait trouvé que la renommée n'avait pas exagéré les attraits de la princesse et avait aussitôt demandé sa main. La fille aînée de Lupula était déjà mariée au prince Radziwill, et le hospodar, persuadé qu'en s'alliant aux deux plus grandes maisons de Pologne, il obtiendrait pour luiméinc la protection do la rt'pubrKjiio. c<»iiinioMça à chorcher des défaites pour écoiuluirc
Timotliée. Chmielnicki lui écrivit fort laconiquement pour lui rappeler ses promesses, et l'avertir qu'il irait bientôt chercher la fiancée avec cent mille garçons de la noce *. Le divan, qui soupçonnait Lupula de chercher à profiter des troubles de l'empire pour se rendre indépendant, voyait avec plaisir qu'un chef chrétien se chargeât de le faire rentrer dans le devoir. Ainsi Chmielnicki avait eu l'art de présenter comme un service rendu à la Porte une entreprise qui servait ses intérêts particuliers. En effet, Timotliée, avec plusieurs régiments de cosaques et une armée tartare commandée par sultan Noureddin , frère d'Islam Ghereï, envahit la Moldavie, saccagea nombre de villes et de villages, brûla la capitale et réduisit en peu de temps Lupula à crier merci. Le mariage fut pourtant ajourné à quelques mois, j'ignore pour quels motifs.
Les garçons de la noce, ainsi se nommaient les trente mille cosaques ou Tartares qui accompagnaient le jeune Chmielnicki dans son expédition, repassèrent la frontière chargés de butin, et traînant des milliers de captifs, presque à la vue de
l. Svatyé.
l'armée de la couronne commandée par le vieux Potocki. Il n'était pas assez fort pour les arrêter, et malgré les pressantes sollicitations de Lupula. il était demeuré témoin impassible des ravages exercés dans les États d'un prince allié delà répu- Mique. Probablement, en passant si près d'une armée polonaise et comme pour la braver, Timothée obéissait aux instructions de son père, qui, jugeant la guerre inévitable, aurait saisi volontiers l'occasion de l'engager avant que ses adversaires fussent en mesure. On peut voir la même tactique dans l'entrevue demandée par un colonel cosaque au général de la couronne, où l'envoyé de Chmielnicki parut n'avoir d'autre but ^ue de pousser à bout le palatin polonais par une insolence calculée. Introduit en présence de Potocki, le colonel Kravtclienko débuta de la sorte : « Nes-tu pas encore saoul de notre sang, seigneur hetman: Pourquoi violes-tu le traité de Zborow? » Potocki essaya de lui rappeler les usages de la poli, tesse; mais le cosaque poursuivit imperturbablement: « L'Ataman demanile pourquoi une armée polonaise campe sur la frontière lorsqu'il n'y a pas d'ennemis, et qu'à nous appartient de la protéger? » Commencée sur ce ton la conférence
pouvait se terminer par des voies de fait ; mais Potocki parvint à se contraindre. On se sépara après maints reproches échangés, un peu plus ennemis qu'auparavant. Il semble que Chmielnicki attachât une grande importance à ne pas commencer les hostilités; car tandis qu'il traitrait avec les Turcs, avec les Tartares, avec Ragoczi, tandis qu'il combinait aA'ec ses alliés un plan pour une invasion générale de la Pologne, il continuait à publier des ordonnances contre les serfs rebelles et prodiguait les menaces contre les infracteurs du traité de Zborow. Cela n'empêchait pas que l'insurrection ne fit des progrès dans les provinces russiennes. Les gentilshommes propriétaires se hâtaient de quitter l'Ukraine, et Kissel lui-même, ne s'y trouvant plus en sûreté, se retirait précipitamment dans son château en Volhynie. Nietchaï. maintenant réconcilié avec son général, enrôlait ouvertement les paysans russiens, les armait et s'fpprêtait à passer la frontière.
Telle était la situation des affaires, lorsque le roi convoqua une diète extraordinaire pour demander les ressources nécessaires à la défense du pays. Les cosaques y envoyèrent leurs députés.
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Ils parurent avec une contenance soumise et moflestc, parlèrent avec reconnaissance des bienlaits du roi et protestèrent de leur attachement à la republique ; puis, baissant les yeux et de l'air le plus humble, présentèrent à la diète, de la part de l'armée zaporogue, quatre articles en la suj)pliant de vouloir bien les sanctionner.
Ils demandaient en premier lieu que, dans les trois voiévodies de Kief, Braclaw et Tchernigof, aucun gentilhomme propriétaire ne pût avoir de serfs ; que dans le cas où des gentilshommes voudraient y résider, ils n'eussent d'autres droits que ceux des habitants du pays et tussent justiciables de l'Ataman.
Le second article interdisait l'exercice de la religion grecque-unie, non-seulejiient en Ukraiiie, mais en Pologne et en Lithuanie, et réclamait pour les ministres du culte grec toutes les immunités accordées au clergé romain.
Le troisième article stipulait que le traité de Zborow, avec les clauses additionnelles qu'on vient de lire, serait signé par les principaux dignitaires de la république, à savoir : le primat, l'archevêque de Lwow, l'évêque de Cracovie, les hetmans de la couronne et de Lithuuîwe.
Enlin, dans un dernier article, l'armée zaporogue exigeait qu'on lui remît des otages pour assurer la loyale exécution des conventions précédentes, et elle désignait Jérémie Wiszniowiecki, Kalinowski et Lubomirski, lesquels, disait-on, résideraient dans leurs domaines en Ukraine, sans pouvoir y entretenir aucune troupe armée.
En Europe, aujourd'hui, on n'étonnerait personne, grâce au ciel, en demandant que les habitants d'un même pays soient égaux devant la loi; mais on peut à peine imaginer l'effet que pareille proposition produisit en 1650 dans une assemblée de nobles polonais. Dans le sénat, dans l'assemblée des nonces, un même cri de fureur sortit à la fois de toutes les bouches. « Des otages ! Ils demandent des otages lorsqu'ils ont la parole du roil Plus de concessions! plus de faiblesses! n'imitons pas' les bergers de la fable qui, faisant la paix avec les loups, commencèrent par livrer leurs chiens de garde. » Toutes les factions se réunirent, toutes les rivalités politiques cessèrent, et la guerre fut votée par une acclamation unanime. La diète accorda au roi, avec des subsides, le pouvoir de convoquer l'arrière-ban et de lever une armée soldée parmi les vieilles bandes qui
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venaient de prendre part à la guerre de Trente ans. On résolut encore de demander des secours à l'Europe occidentale, car la guerre, disait-on, intéressait toute la catholicité. Une ambassade tut envoyée au pape, une autre à l'Empereur, pour solliciter de l'un et de l'autre des soldats et de l'argent. Cependant, comme il fallait du temps pour se préparer à la guerre, on congédia honorablement la députation des cosaques, qui, peu d'années auparavant, ne serait pas sans doute sortie vivante de Varsovie. Elle emportait la réponse suivante aux quatre articles envoyés par Chmielnicki. « Si les cosaques ne sont pas satisfaits des conventions de Zborow, le roi et la république regrettent de ne pouvoir accueillir leurs prétentions. Quant aux dernières propositions, il serait humiliant pour Sa Majesté de les accepter. Dans le cas où les cosaques continueraient à exciter la révolte et à se refuser à l'exécution du traité de Zborow, la république se verrait dans la nécessité de les y contraindre par la force. >
Dans le même temps Chmielnicki convoquait le cercle des cosaques. Après leur avoir exposé les projets hostiles de la Pologne, il dit que la guerre étant devenue inévitable, il fallait choisir entre
deux partis: attaquer l'ennemi sans délai, ou bien se fortifier en attendant l'invasion. Selon l'usage, l'Ataman se borna à marquer les avantages et les inconvénients des deux mesures, sans conclure en faveur de l'une ou de l'antre. En commençant les hostilités au milieu de l'hiver, on pouvait surprendre les Polonais avant qu'ils fussent préparés; mais on n'aurait pas le secours des Tartares, dont l'immense cavalerie ne pouvait entrer en campagne qu'au printemps, lorsqu'il y a du fourrage dans les plaines. La majorité de l'assemblée se prononça pour une guerre défensive.
Bien que tout respirât la guerre en Pologne aussi bien qu'en Ukraine, l'année 1650 finit sans que les deux peuples, également occupés de leurs préparatifs, eussent commencé les hostilités. De part et d'autre on s'observait avec l'anxiété prudente qui souvent précède un duel à mort. Au commencement de février 1651, une armée polonaise, conduite par le hetman de la couronne Potocki et le hetman de campagne Kalinowski, s'établit en avant de Kaminiec et de Bar. Le cours y supérieur du Boh, qui coule du nord au sud en traversant la Podolie, paraît avoir été à cette époque la limite entre le territoire de la repu-
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blique et celui des cosaques. Mais cette limite n'avait pas été respectée. Nietcliaï s'était avancé en Podolie où il cherchait à organiser l'insurrection. Au milieu des fêtes du carnaval, Kalinowski, profitant d'une nuit obscure et de la négligence des cosaques, surprit les soldats de Nietchaï tandis qu'ils célébraient une orgie et que leur colonel soupait gaiement avec sa commère bicn-aimée. Nietchaï fut tué en combattant comme un lion et toute sa troupe massacrée. Animé par ce succès, Kalinowski se porta rapidement sur lampol qu'il saccagea et où il fit un butin considérable ; car, sur le bruit que le mariage de Timotliée et -de la belle Rosanda devait se célébrer dans cette ville. un grand nombre de marchands s'y étaient donné rendez-vous. De là, tournant vers le nord, Kalinowski s'avança contre W'inniça, plein de confiance et annonçant qu'après avoir nettoyé tout le pays entre le Dniestr et le Boh, il allait pénétrer au cœur de l'Ukraine, Mais ù Winniça laltendait le colonel Bogun, vieux routier de guerre, qu'il n'était pas facile de surprendre. Après avoir harassé la division de Kalinowski par des escarmouches, il en détruisit une partie dans une embuscade, et bientôt, ayant reçu des renforts, il la
poussa vigoureusement jusqu'à Bar en lui enlevant une partie de son artillerie et de ses bagages.
A cette expédition, entreprise sans l'aveu des généraux , succéda une trêve tacite de plusieurs semaines. Ce ne fut que vers le milieu d'avril que l'étendard royal fut déployé à Lublin. Le roi s'y rendit avec la reine et toute la cour, et il y reçut le nonce du pape qui apportait, non le subside qu'il avait demandé, mais la bénédiction du Saint-Père, une épée bénite pour le roi , une rose d'or pour la reine, enfin une indulgence plénière pour ceux qui allaient défendre la foi catholique. L'arrivée du nonce porta au comble l'ardeur des Polonais. Tous les gentilshommes en état de porter les armes accoururent à Lublin. Des prédications, des processions solennelles entretenaient l'enthousiasme des soldats qui, sous la protection du Saint-Père , se crurent invincibles.
Chmielnicki, de son côté, ne négligeait rien pour fanatiser ses troupes. L'Église grecque et l'Église latine allaient décider leur querelle par les armes. Le métropolitain de Corinthe remit solennellement à l'Ataman, de la part du patriarche de Gonstantinople, un sabre béni sur le tombeau de
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Notre-Seigneur à Jérusalem. Des moines du mont Athos venaient prêcher les soldats et leur promettaient des miracles. Cependant l'armée russienne était moins nombreuse que dans la dernière campagne. Pour les paysans, Chmielnicki avait perdu quelque chose de son prestige. On lui reprochait ses efforts pour faire exécuter le traité de Zborow, ses ménagements à l'égard de la Pologne. Surtout son alliance avec les Tartares et la reconnaissance de la suzeraineté ottomane avaient indisposé un peuple sincèrement religieux , et parmi les cosaques eux-mêmes, il y en avait beaucoup qui répugnaient à combattre contre le roi sous le drapeau des infidèles. Enfin les Tartares n'arrivaient pas, et Chmielnicki ne disposait encore que d'environ 80,000 hommes. Au commencement de mai, le roi quitta Lublin pour porter son camp à Sokal sur le Styr, qu'il assigna comme rendez-vous général à l'ai'rièreban et où il ordonna à Potocki de lui amener l'armée de la couronne, campée sous Kaminiec. Pour obéir à cet ordre, Potocki avait une longue marche à faire en prêtant le flanc à l'ennemi. Chmielnicki chargea Djedjalyk de retenir qucl([ue temps les Polonais par une démonstration devant
Kaminiec, tandis que lui-même, prévenant l'armée de la couronne, lui couperait le chemin de Sokal. Ce plan fut révélé à Potocki par le hospodar de Moldavie, allié contraint et très-peu fidèle des cosaques. Potocki précipita sa marche. Djedjalyk, au lieu de le poursuivre, s'amusa à canonner Kaminiec"; les lieutenants de Chmielnicki se firent battre en détail, et Potocki parvint à devancer l'Ataman et à faire sa jonction avec Jean-Casimir.
Trois semaines se passèrent encore dans l'inaction. Le roi organisait son armée à Sokal, Chmielnicki attendait les Tartares à Zbaraz. L'immense armée polonaise souffrait du manque de vivres, celle des cosaques était tourmentée par une épidémie. Il était évident que le khan de Crimée montrait peu d'empressement à entrer en campagne. C'est en vain que Chmielnicki le pressait d'accourir en lui promettant une victoire facile sur une armée peu nombreuse, disait-il. Islam Ghereï répondait par des excuses frivoles. Sommé pourtant par les envoyés turcs de se joindre aux cosaques, il se mit en marche, en se faisant précéder par un ambassadeur chargé d'une mission auprès de Jean-Casimir. Il s'agissait, disait-on,
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d'échanger un prisonnier de marque; mais cette d«^marche parut étrange à Chmielnicki, et, dès ce moment, il commença à soupçonner la fidélité de son ancien allié.
Le manque de vivres et de fourrages obligea le roi à lever son camp et à le porter à Beresteczko. Dans cette marche, Chmielnicki faillit surprendre l'armée royale imprudemment divisée, mais la vigilance de Wisznowiecki fit échouer l'opération. Les corps sépares se réunirent, et toutes les troupes polonaises, au nombre, dit-on , de 300,000 combattants, s'établirent en avant du village de Beresteczko, dans une vaste plaine arrosée par le Styr et plusieurs de ses affluents.
Les Polonais venaient à peine d'asseoir leur camp lorsque, le 18 juin (V. S.), vers le soir, on vit au midi de la plaine une grande masse de cavalerie qui s'avançait à toute bride en poussant des cris sauvages. C'était lavant-garde des Tar-
tares qui avaient fait leur jonction la veille. Il y eut un moment de désordre dans l'armée royale, on courut aux armes, on se forma en bataille; mais tout se borna à quelques escarmouches, ou plutôt à quelques combats d'homme à homme entre les enfants perdus des deux armées. On dit que les Tartares tirèrent un augure défavorable pour le succès de la campagne, en voyant leur premier mort tomber à la renverse, la tête tournée vers les siens. S'il fût tombé la tête en avant, c'eût été un présage de victoire. A cette époque la même croyance superstitieuse existait chez les cosaques et même parmi les Polonais.
Le lendemain, au lever du soleil, toute l'armée ennemie parut dans la plaine. Les cosaques, vêtus de soubrevestes noires, formaient une masse sora^ bre que les historiens polonais comparent à un nuage chargé de tempêtes. Ils s'arrêtèrent à cinq verstes du camp royal, en ordre de bataille; mais les prisonniers déclarèrent qu'ils ne combattraient pas ce jour-là, parce que leurs sorciers l'avaient défendu. Cependant un corps considérable de Tartares et de cosaques fit mine de charger l'aile gauche des Polonais. Ils semblaient vouloir
s'attaquer de préférence aux milices de l'arrièreban, encore inaccoutumées à leurs clameurs effrayantes et à leur manière de combattre. Le roi fit renforcer à plusieurs reprises l'aile menacée, mais il n'y eut point d'engagement sérieux.
Le khan de Crimée contemplait l'armée polonaise à l'aide d'une lunette dapproche. On reconnaissait de loin sa tente placée sur une hauteur et surmontée d'un immense drapeau blanc. La contenance et le nombre des troupes royales lui donnaient de l'humeur, et il reçut fort mal Chmielnicki lorsqu'il vint se concerter avec lui pour la bataille du lendemain. « Tu m'avais assuré, lui dit-il, que les Polonais n'avaient qu'une trentaine de mille hommes mal équipés, et je vois une armée immense, en bon ordre. » Chmielnicki répondit que cette armée se composait de milices mal armées et inexpérimentées qui déserteraient après avoir éprouvé pendant quelques jours seulement les fatigues et les misères de la vie des camps. Il suffira de rompre les quarteniers, dit-il (les troupes régulières), poui que l'arrière-ban prenne la fuite aussitôt. » — «Si demain tu n'en as pas fini avec les Polo-
nais, lui dit le khan, je pourrai bien t'envoyer, la corde au cou, à leur roi. »
Les deux chefs se séparèrent également irrités. Chmielnicki soupçonnait Islam Ghereï de traiter secrètement avec le roi; cependant, la présence des commissaires turcs envoyés par le sultan et la contenance résolue de ses cosaques lui rendaient quelque confiance. Pendant la nuit, il tenta une surprise contre le camp polonais, espérant qu'un succès changerait les dispositions de ses alliés. Un corps de cosaques passa le Styr dans le plus grand silence, et, sans être découvert, parvint jusqu'au pied d'une redoute en avant du camp royal, gardée par de l'infanterie allemande. Ces soldats, fatigués d'avoir passé la journée sous les armes, étaient tous endormis. Assaillis à l'improviste, ils furent égorgés en un instant; mais le cri d'un mourant éveilla un canonnier qui mit le feu à sa pièce. Toute l'armi'C royale fut sur pied. Les cosaques se retirèrent sans perte. Dès ce moment, personne ne doiiiiit dans les deux camps et chacun prit son poste de l)ataillo dans une ol)scurité profonde.
Larniéc de .lean-Gasimir se déployait on avant du village de Beresteczko. La droite, commandée
par Potocki. s'appuyait à des bois; la gauche, sous Kalinowski, s'étendait jusqu'au Styr. Le roi se plaça au centre avec l'infanterie ^allemande, soutenue par l'artillerie et les hussards. En vain le chancelier Leczinski supplia le roi de demeurer avec la réserve, en lui faisant remarquer que le khan de Crimée ne descendait pas sur le champ de bataille. « Ma vie n'est rien auprès du salut de la patrie, dit Jean-Casimir; je veux me montrer à mes sujets pour les animer, à l'ennemi pour qu'il nous craigne. Croyez que les balles trouvent toujours ceux que le ciel a condamnés. » Indolent et léger pendant la paix, Jean-Casimir se transformait sur le champ de bataille. Là, il était vraiment roi : là seulement il trouvait des sujets dévoués et fidèles.
L'armée ennemie se formait en même temps. Les Tartares étaient à la gauche, au pied d'une rangée de petites collines où campait Islam Ghereï. La cavalerie cosaque était à droite, en face du corps de Kalinowski. Au centre, un grand carré de chariots, disposés sur trois lignes et enchaînés les uns aux autres, renfermait l'infonterie cosaque, alors réputée invincible, dans cette sorte de citadelle mobile, qu'ils appelaient le
Tabor^, plus propre cependant à la défense qu'à l'attaque. D'ailleurs, le commandant de cette infanterie, nommé Gurski, inspirait peu de coniiance à ses soldats. Cinq cent mille combattants, dit-on, allaient se mesurer dans la plaine de Beresteczko; et les historiens, selon leur nationalité, évaluent d'une manière différente la force des deux armées. Les Russiens donnent à Chmielnicki soixante mille cosaques et cent mille Tartares, tandis que les Polonais élèvent les forces des cosaques seuls à trois cent cinquante mille hommes. D'après les observations très-impartiales de M. Kostomarof, je suis porté à croire que l'avantage du nombre était du côté des Polonais.
Le jour vint, mais un épais brouillard couvrait la plaine. On entendait les cris confus, le bruissement d'une immense multitude; mais la vue ne s'étendait pas au delà de quelques pas. Les Polonais chantaient des cantiques. Devant les troupes, on promenait une image miraculeuse de la Vierge de Ghielra, peinte, disait-on, par saint
l. D'un mot turc tMbour, camp, bivouac. C'est de ce mol ju'cst venu le nom de Taborilcs, chez les Hussites, et non lu Tabor de l'Écriture.
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Luc l'évangcliste. Dans l'autre armée, le métropolitain de Corinthe, Josaphat, allait à cheval de rang en rang avec des bannières et des reliques. De part et d'autre, le fanatisme religieux envenimait encore les haines nationales.
Tout à coup, vers neuf heures du matin, le brouillard disparut. Il se leva, dit un témoin oculaire, comme un rideau de théâtre, et les deux armées s'aperçurent, non sans une secrète terreur, plus rapprochées l'une de l'autre qu'elles ne le croyaient. Les Polonais s'attendaient à être attaqués; mais l'ennemi demeurait immobile. Quelques-uns craignaient une ruse de Chmielnicki, qui peut-être aurait tourné l'armée royale à la faveur du brouillard; d'autres disaient que le khan et ses mourzas s'occupaient à faire des enchantements pour évoquer les puissances infernales, et cette ridicule opinion causait plus de crainte aux Polonais que la nombreuse armée prête à fondre sur eux. Le roi s'en aperçut, et envayaun parlementaire au khan pour le défier. Telle est, du moins, la version des historiens polonais. Le Tartare, qui ne se piquait pas de chevalerie, dit à sos mourzas : « Eh bien! Chmieluicki est-il dégrisé ; qu il aille, l'ivrogne,
prendre lui-même le miel à ces abeilles chez qui il a tant butiné. »
Ces conférences sur le champ de bataille augmentaient les inquiétudes de Chmielnicki, et il ne donnait pas le signal de l'action. Déjà l'horizon se couvrait de gros nuages, et on prévoyait un orage terrible qui allait peut-être séparer les deux armées, lorsque, vers deux heures de l'après-midi, les trompettes polonaises de l'aile gauche sonnèrent la charge, et aussitôt les soldats entonnèrent le cantique à la Vierge qu'ils avaient coutume alors de chanter en allant au combat. Le premier, l'ardent Wiszniowiecki, avec deux régiments, se lança au milieu des cosaques, et bientôt on aperçut son étendard flottant au plus épais de leurs escadrons. Toute l'aile gauche fut entraînée par ce mouvement, et l'engagement devint général. Les Tartares, déployant leur immense cavalerie, essayèrent de déborder iaile droite de l'armée royale. Un moment leurs cris barbares, la rapidité de leurs mouvements, étonnèrent les milices de l'arrière-ban ; mais le hetman Potocki avait eu soin de les encadrer par de vieux régiments, qui tinrent ferme et même ne tardèrent pas à gagner du terrain. Au centre,
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l'infanterie cosaque, mal dirigée par Gurski, que les historiens de l'Ukraine accusent de trahison, demeurait dans une fâcheuse immobilité. Cependant rien n'annonçait encore que la victoire allait se décider pour l'un ou l'autre parti, lorsqu'on vit tout à coup s'abattre l'étendard blanc qui flottait au-dessus de la tente du khan de Crimée. Aussitôt les Tartares regagnèrent précipitamment les hauteurs dont ils étaient descendus, et sur lesquelles on remarquait un mouvement extraordinaire de chevaux et de chariots. La plupart des Polonais crurent que les Tartares se retiraient, selon leur habitude, pour venir les attaquer d'un autre côté; mais Chmielnicki devina aussitôt une trahison. Laissant le commandement à Djedjalyk, et suivi seulement de l'auditeur général Wygowski et de quelques ordonnances, il courut à bride abattue rejoindre le khan pour essayer de le ramener au combat. Il était trop tard. En le voyant, le khan l'accabla de reproches, et, le faisant saisir par ses Tartares, il l'entraîna dans sa fuite. Les cosaques qui avaient suivi Chmielnicki partagèrent son sort, et les deux chefs de l'armée confédérée disparurent en même temps. Au lieu de poursuivre les Tartares, Potocki
envoya ses réserves pour soutenir Wiszniowiecki. L'arrivée de ces troupes fraîches acheva la défaite de la cavalerie cosaque, qui se débanda. Une partie courut s'enfermer dans son camp, l'autre s'enfuit en suivant les traces des Tartares. Djedjalyk, après avoir rallié plusieurs fois ses régiments sous la protection du tabor, se retira lentement, et, à la nuit tombante, s'arrêta au bord de la rivière, où il se retrancha. En ce moment éclatait un orage épouvantable qui changea la plaine en un immense bourbier. Les chevaux ne pouvaient avancer, |les armes à feu devenaient inutiles. C'est une croyance des soldats slaves qu'après une grande bataille. Dieu ouvre les cataractes du ciel pour laver la terre que les hommes ont souillée. Épuisés de fatigue, ^les Polonais tombèrent à genoux et chantèrent le Te Deum, puis bientôt, en dépit de la pluie, chacun s'endormit à la place où il avait combattu. Le roi, qui, malgré mie forte contusion, n'avait pas cessé d'animer ses soldats, coucha, comme eux, sur la terre détrempée d'eau et de sang.
La bataille avait été moins meurtrière cependantqu'on n'aurait pule prévoir d'après le nombre et l'animosité des combattants, car on dit que les
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deux armées ne comptèrent que six mille morts; mais les résultats obtenus étaient immenses. Les cosaques n'avaient plus d'alliés, ils avaient perdu leur général, et les débris de leurs régiments étaient acculés à une rivière, sans autre protection que leurs chariots. Malgré la fatigue de ses troupes, Djedjalyk les fit travailler toute la nuit à se retrancher. Quand le jour vint, son camp, qui d'abord n'était qu'un vaste rectangle formé par plusieurs lignes en chariots, était bordé de trois côtés par un fossé profond et un parapet de terre. Le quatrième côté était inattaquable, défendu par une rivière et un marécage inaccessible en apparence aux chevaux et aux hommes. Les Polonais contemplaient ces ouvrages avec étonnement. o II n'y a que des vilains, disaientils, pour travailler ainsi. »
Après quelques heures de repos , les généraux polonais se réunirent autour du roi. L'impétueux Wiszniowiecki demandait l'assaut et réclamait l'honneur d'y marcher le premier, tandis que le roi voulait qu'on traitât avec les vaincus. La majorité du conseil de guerre décida qu'une attaque de vive force coûterait trop de sang, et qu'il valait mieux réduire les cosaques à coups de canon.
Mais on manquait de pièces de gros calibre, et il fallait plusieurs jourapour en faire venir. Cependant on commença les approches et on éleva plusieurs batteries.
Chez les cosaques, il n'y avait pas encore de découragement; mais, après avoir attendu Chraielnicki toute la nuit et une partie de la journée, les soldats se mirent à murmurer et à dire qu'il les avait trahis, et qu'il était d'accord avec le Tartare. Ils voulurent avoir un autre Ataman. En vain les colonels et les anciens s'opposèrent à cette résQlution ; le cercle se forma en tumulte, et, malgré sa résistance, Djedjalyk fut élu , après avoir été menacé de mort plusieurs fois s'il n'acceptait pas le commandement. Le premier usage qu'il en lit fut de demander une trêve pour traiter de la paix. Quelques heures après, entraîné probablement par ses soldats, il fit une sortie furieuse, culbuta les avant-postes des Polonais et ramena un assex grand nombre de prisonniers. Le soir, Bogun conduisit une autre sortie et obtint également quelques succès. Le camp des cosaques renfermait une grande quantité de bétail, beaucoup d'eau-de-vie, de la poudre et du plomb en abondance. Les soldats s'enivraient,
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combattaient avec fureur, massacraient leurs prisonniers et semblaient oublier leur situation. Le G juillet, l'artillerie des Polonais était arrivée et couvrait de ses projectiles le camp ennemi. Les sorties devinrent difficiles. Bien ([u'ils répondissent vigoureusement au feu des Polonais, les cosaques, habitués à combattre dans la steppe sans bornes, se sentaient mal à l'aise derrière des retranchements et commençaient à douter d'euxmêmes. La division se mit dans leurs rangs. Chaque jour, on déposait un Ataman et on en élisait un autre. Djedjalyk prenait le commandement lorsqu'on penchait pour la paix, Bogun quand l'ivresse avait amené la fureur guerrière. Les désertions étaient nombreuses. Presque tous les gentilshommes qui s'étaient mis dans les rangs des cosaques pour conserver leurs propriétés, allaient se rendre au roi, qui les accueillait avec bienveillance. Beaucoup de cosaques enregistrés suivirent cet exemple et furent reçus à merci. Mais Wiszniowiecki se montrait toujours inq)lacable, et tuait et prisonniers et déserteurs. Un jour, un des plus cruels Ila'idamaks, nommé Liscnko, parut à l'entrée de sa tente, en lui disant : « Je suis pour l'Eglise grecque-unie, et j'adore la
croix des Polonais. » Wiszniowiecki fit un signe à ses bourreaux et sortit de sa tente en jetant un regard de dégoût sur le déserteur, qui bientôt expirait déchiré entre deux planches garnies de clous.
Déjà les boulets des Polonais avaient bouleversé le parapet des cosaques et brisé nombre de chariots, lorsque Djedjalyk persuada au cercle de demander la paix. Il envoya en parlementaire un colonel et deux capitaines, tous savants hommes qui parlaient latin. C'est en cette langue qu'ils s'adressèrent au hetman de la couronne pour obtenir une audience du roi. Admis en présence de Jean-Casimir, non sans avoir été durement gourmandes par Potocki , ils se mirent à genoux et demandèrent grâce en baisant humblement le bas des manteaux des nobles polonais. Le roi, par l'organe de son chancelier, leur promit leur pardon pourvu qu'ils livrassent Chmiolnicki, l'auditeur Wygowski et leurs anciens. Il exigeait encore qu'ils rendissent tous leurs canons, que leurs régiments fussent licenciés en partie, et que les cosaques conservés s'engageassent à faire la guerre aux Tartares.
Les députés répondirent naïvement (|u'ils li-
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vreraient volontiers Chmielnicki et Wygowski , mais qu'ils ignoraient absolument ce qu'ils étaient devenus ; quant aux anciens et aux canons, ils ne pouvaient rien promettre, n'ayant point d'instructions à cet égard. Ils ajoutèrent qu'ils ne pouvaient répondre sur cet article que le lendemain, attendu que pour le moment l'armée était ivre.
On recommença à les canonner. Les cosaques déposèrent Djedjalyk et reprirent Bogun pour leur Ataman, en l'autorisant à traiter de la paix sur le pied de la convention de Zborow; mais à peine ses envoyés eurent-ils proposé ces conditions à Potocki, que le hetman furieux les chassa de son camp et donna l'ordre de redoubler le feu. Alors les cosaques, pleins de rage, égorgèrent une partie de leurs prisonniers ou les firent périr dans des supplices atroces, à la vue de l'armée polonaise. Cependant la discorde régnait plus que jamais dans le camp russien. Les cosaques enrégimentés juraient que jamais ils n'abandonneraient leurs chefs; les paysans disaient que les chefs étaient tous des traîtres, qu'ils s'entendaient avec les Tartares et qu'il fallait les livrer au roi. Les ecclésiastiques cherchaient à contenir cette mul-
titude découragée en lui promettant le retour prochain de Chmielnicki, mais personne ne voulait y croire. Le siège durait depuis sept jours, lorsque les Polonais furent avertis par des déserteurs que Bogun méditait de faire retraite en traversant les marais. Bien que Tentreprise semblât presque impossible, on envoya un corps de troupes sous les ordres de Landskoronski, pour s'y opposer. Il paraît que Wiszniowiecki avait été d'abord désigné pour commander ce détachement, mais qu'il fut écarté par la jalousie des généraux, qui craignaient, en le lui conliant, de lui donner la gloire de finir la guerre.
^ En effet, Bogun avait son plan et se préparait à l'exécuter. Il avait réuni en secret les colonels, les anciens, quelques vétérans des Zaporogues, et leur avait annoncé qu'il fallait à tout prix tenter de faire une trouée; autrement, disait-il, la canaille nous livrera au roi , les cosaques, je l'ai déjà dit , méprisaient fort les paysans. Sous prétexte de faire paître les clievau\ dans le marais , Bogun avait jeté trois ponts sur la rivière. Il s'était procuré des guides et il se flattait (pi'à la faveur de la nuit il pourrait franchir les cours d'eau et les fondrières. L'important était (ju'on
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observât le plus grand ordre dans la retraite, et il était impossible d'y parvenir avec une multitude indisciplinée et sans chefs. Le 8 juillet, vers le soir, Bogun gorge d'eau-de-vie les paysans, les enflamme par s'js discours, et les lance furieux sur les batteries des Polonais. Le combat fut rude et acharné; les paysans rentrèrent dans le camp à la imit noire, ramenant des prisonniers, mais exténués de fatigue. On leur fit une nouvelle distribution d'eau-de-vie , et lorsqu'ils succombèrent enlin à l'ivresse et au sommeil, les cosaques, formés silencieusement en trois colonnes, précédées chacune de deux pièces d'artillerie, franchissent les ponts et s'engagent dans le marais. Lorsqu'ils rencontrent des fondrières, ils les comblent en y jetant des chariots, des tentes, des sacs, des fourrures, tous les objets dont ils peuvent se passer pour le moment. Malgré les injonctions de Bogun de marcher lentement et avec précaution, le désordre ne tarda pas à se mettre dans les trois colonnes, et beaucoup de cosaques, en voulant gagner les devants, périrent noyés dans le marécage. Cependant avant l'aube le gros do l'armée avait altcint un terrain solide, Bogun s'attendait à livrer un combat et i\ passer sur le ventre des,
Polonais qui lui coupaient la retraite; maisLandskoronski, sachant à quelles gens il avait affaire, intimidé d'ailleurs par le bruit que faisait cette masse d'hommes déterminés, crut prudent de ne pas leur disputer le passage.
Au point du jour, les Polonais et les paysans russiens apprirent à la fois le départ des cosaques. Une partie des paysans se jeta dans le marais au hasard, bien que Bogun retournât en personne pour les guider; mais l'effroi, le désespoir les poussaient en aveugles aux endroits les plus périlleux. L'armée royale s'élançait en même temps sur les retranchements abandonnés et poussait les fuyards dans la rivière. Çà et là les Polonais reconnaissaient les cadavres mutilés de leurs compatriotes ; quelques malheureux échappés à leurs bourreaux ou réservés pour de nouvelles tortures leur tendaient les bras et demandaient vengeance. Ce spectacle avait transporté de fureur les soldats; ils massacraient sans pitié tout ce qu'ils rencontraient, jusqu'aux blessés, jusqu'aux femmes, qui se trouvaient en grand nombre dans le camp. La rivière et les marécages engloutirent ce qui échappa au sabre des vainqueurs. Quelques-uns de ces paysans surent
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pourtant vendre chèrement leur vie. Une bande de trois cents hommes retirés sur une petite éminence se battit avec un courage héroïque pendant plusieurs heures. Les Polonais commençaient à être las de tuer, et Potocki promit quartier à ces désespérés s'ils mettaient bas les armes. « Point de grâce de nos ennemis I » s'écrièrent-ils. On les vit jeter dans l'eau leurs ceintures pleines d'or, puis* ils s'embrassèrent et se firent tuer en criant toujours : « Point de grâce de nos ennemis I » Un seul des trois cents restait. Il avait trouvé un bateau, et, sans pouvoir s'échapper, il était hors de l'atteinte des armes blanches. Nombre de mousquetaires le visaient comme une cible, mais atteint de quatorze balles, il brandissait encore sa faux et essayait de frapper ceux qui voulaient s'approcher pour le prendi-e vivant. Sur l'ordre de Jean-Casimir, un soldat se mit à l'eau pour lui dire que le roi, témoin de son courage, lui faisait grâce. « Je veux mourir en vrai cosaque ! » s'écria le mourant, et le soldat recula ell'rayé. Enfin deux Allemands arrivèrent jusqu'à son bateau et l'achevèrent à coups de pique.
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Pendant plusieurs jours l'armée polonaise suivit à la piste les fuyards du camp de Beresteczko. Les cosaques, et surtout les cavaliers, s'étaient mis assez promptement hors d'atteinte; mais ceux des malheureux paysans qui étaient parvenus à passer les marais erraient dans les bois, mourant de faim et ne sachant où chercher un asile. La partie de la Podolie qu'ils avaient à traverser pour regagner l'Ukraine avait été complètement dévastée par les Tartares dans leur marche et dans leur retraite. Il n'y avait plus un village, plus une chaumière qui pût offrir un abri. On ne rencontrait que des ruines et des cendres. Les routes et la lisière des forêts étaient jonchées de cadavres décharnés, quelques-uns ayant à la bouche de l'herbe ou des racines. De temps en temps les trompettes polonaises ou le piétinement des chevaux faisaient lever des buissons quelques
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figures humaines, semblables à des spectres, qui essayaient de s'enfuir et retombaient aussitôt épuisés. Le roi donnait du pain à ces misérables; mais Wiszniowiecki faisait tuer tous ceux qui s'offrirent à lui; c'était, disait-il, une r^e incorrigible, qu'il fallait exterminer. Après quelques jours de poursuite, les vainqueurs eux-mêmes commencèrent à souffrir cruellement de la disette et de la maladie épidémique que les cosaques avaient apportée. On n'avait pas encore passé la frontière ukrainienne que déjà les milices del'arrière-ban voulurent retourner dans leurs foyers, prétendant que la guerre était finie. Potocki essaya de les retenir parles prières et les menaces ; mais il faillit exciter une dangereuse sédition en voulant punir selon les lois militaires des gentilshommes de la Pospolite Ruszenie, qui se préparaient à quitter le camp sans son congé. Force lui fut de consentir à ce qu'il ne pouvait empêcher, et en peu de jours l'armée royale se trouva réduite aux troupes soldées et à quelques régiments de volontaires entraînés par "Wiszniowiecki. Le roi lui-même, qui d'abord avait montré liiilention de pousser jusqu'à Kicf, dégoûté maintenant du spectacle de tant de misères, reprit brusquemeni
le chemin de Varsovie, et chercha dans les plaisirs à oublier les fatigues de la campagne et les soucis du gouvernement. Le hetman de la couronne, avec une trentaine de mille hommes, Allemands pour la plupart, pénétra sur le territoire des cosaques. Les premiers villages se firent saccager en essayant de résister sans chefs et sans munitions. On vit des femmes, armées de faux, se battre avec fureur à côté de leurs maris et de leurs enfants. Étonnés de leur courage, les officiers disaient à leurs soldats que c'étaient des hommes déguisés, et les excitaient à tout tuer indistinctement. Ils n'étaient que trop obéis, et l'armée royale ne laissait pas un être vivant sur son passage. De leur côté, les cosaques et les paysans exaspérés se vengeaient sur les traînards qu'ils pouvaient surprendre, et les faisaient mourir avec d'horribles raffinements de cruauté. Voltigeant sans cesse autour des colonnes polonaises, ils les fatiguaient, leur faisaient éprouver quel- ({ues pertes, mais ne parvenaient pas à les arrêter. L'épidémie et lafamine étaient d'ailleurs bien plus redoutables à l'armée victorieuse que les bandes désordonnées qui la harcelaient. Wisznio-sviecki, marchant toujours à lavant-garde et parla-
géant, selon son habitude, les fatigues et les privations de ses soldats, fut atteintde la maladie qui les décimait, et au bout de trois jours, le 9 août, il expirait, pleuré par toute l'armée qui l'admirait comme le champion de la république et le modèle des preux. Les soldats qu'il avait si souvent conduits à la victoire dans les affaires les plus périlleuses, ne voulaient pas croire qu'un chevalier si brave, si fort, si habile pût mourir de maladie : ils publièrent qu'il avait été empoisonné, et la haine entre les Polonais et les Russiens s'en accrut encore.
Tandis que Jean-Casimir s'apprêtait à détruire devant Beresteczko la principale armée des cosaques, la république s'était trouvée menacée au midi et au nord par des insurrections soudaines qui révélaient l'étendue des plans de Chmielnicki et le nojnbre de ses partisans. Dans la Russie- Rouge, un gentilhomme nommé Napirski avait soulevé les serfs, brûlé des châteaux, pris quelques villes et menaçait Cracovie, lorsque sa bande fut défaite par les troupes que l'évêque de cette ville avait levées et dirigées contre lui. Napirski, abandonné par le prince de Transylvanie qui devait le soutenir, fut fait prisonnier et exjna
sa trahison sur le pal à Varsovie, Au nord, les paysans de ia Posnanie, province jusqu'alors exempte de troubles, s'étaient insurgés au premier bruit de la marche des cosaques : mais la noblesse et les milices du pays eurent facilement raison de ce rassemblement de serfs mal armés. Enfin, en Lithuanie, les généraux de la république avaient obtenu de nouveaux succès. Le prince Janus Radziwill, lietman du grand-duché, avait complètement battu les rebelles, malgré le secours qu'ils avaient reçu de plusieurs régiments envoyés de l'Ukraine. Il les avait poursuivis au delà de ses frontières, et, après avoir défait et tué le colonel Niebaba devant Kief, il était entré en vainqueur dans cette grande ville, qui était comme la capitale religieuse de toutes les provinces russiennes. C'était également vers Kief que se dirigeait l'armée de la couronne commandée par Potocki.
A la fin du mois de juillet 1651, on ignorait encore en Ukraine les résultats de la bataille de Beresteczko ; seulement de vagues rumeurs circulaient sur la disparition de Chmielnicki. On le croyait en Crimée ; les uns disaient qu'il était allé solliciter de nouveaux secours auprès du
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khan, d'autres qu'il était son prisonnier. Les habitants du bourg de Pawloczi, rassembles sur la place, s'entretenaient avec inquiétude des nouvelles qui annonçaient la marche d'un corps polonais, lorsqu'ils virent paraître l'Atamaii à cheval, accompagné de Wygowski et d'un petit nombre de cosaques. Surpris de le voir en pauvre équipage et sans son escorte ordinaire, les habitants se pressèrent autour de lui et lui demandèrent des nouvelles. Chmielnicki répondit que tout allait bien ; qu'il avait laissé à Beresteczko douze régiments dans un bon tabor, avec des vivres et de la poudre pour trois mois; qu'au reste il allait leur conduire des renforts. Làdessus il descendit de clieval. se mit à table et s'enivra si bien, que pendant deux jours il fut incapable de s'occuper d'affaires. Chmielnicki venait de quitter l'armée des Tartares. D'abord traité par le khan comme un traître, gardé à vue et souvent menacé de mort, il était enfin parvenu à obtenir sa liberté, en promettant une forte rançon que Wygowski était allé chercher à Tchighirin. Telle est au moins la version la plus accréditée et la plus vraisemblable. Selon quelques chroniqueurs, cette rançon aurait été de 800,000
écus ; mais on se demande où Chmielnicki aurait pu trouver une somme si considérable*. Peu après arrivèrent à Pawloczi Djedjalyk et plusieurs autres colonels échappés de la déroute de Beresteczko, quelques-uns blessés, tous accablés de fatigue, l'un suivi d'une cinquantaine de cavaliers, l'autre d'une vingtaine ; le mieux accompagné était le colonel de Poltava, qui amenait six cents hommes. En apprenant qu'il n'avait plus d'armée, l'Ataman s'arracha les cheveux, versa des larmes, se maudit lui-même et toute la terre avec lui, et, dans son désespoir, annonça la résolution d'aller chercher un asile dans la sietche des Zaporogues, pour y finir ses jours dans l'oubli. Quelques heures après cependant, il courait à Tchighirin dans l'espoir d'y trouver encore des soldats et de l'argent; mais les habitants Jui fermèrent leurs portes en l'accusant d'avoir trahi l'armée et la patrie. L'anarchie était complète; les colonels et les anciens n'étaient pas mieux obéis que leur général. Déterminés à défendre leur ■pays jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les
1. Sa cassette, qui fut prise par les Polonais dans le camp de Beresteczko, ne contenait que 30,000 ducats.
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paysans et même la plupart des cosaques avaient perdu toute confiance dans leurs chefs, qu'ils accusaient de les avoir livrés aux panes^ leurs ennemis. Partout se levaient des bandes qui s'appelaient compagnies noires^ de la couleur de leurs vêtements. Sans vouloir se concerter, souvent sans élire un chef, ces bandes s'agitaient au hasard et ruinaient le pays au lieu de le défendre. En même temps, à la faveur de la confusion générale, plusieurs corps de Tartares échappés de Beresteczko pillaient les villages et enlevaient les femmes et les enfants. Glukh, colonel du régiment d'Oumane. tombant à l'improviste sur ces alliés perfides, en fit un grand carnage.
Au bout de quelques jours, Chmielnicki avait retrouvé son ancienne énergie et était redevenu lui-même. Il se mit à parcourir le pays, haranguant les paysans et les déserteurs, prodigue de promesses et de menaces, et après des efibrts inouïs, il parvint à rallier quelques-unes des compagnies noires au petit nombre de soldats fidèles qui lui restaient. Il écrivait sans cesse au Divan, et même à Islam Ghereï, pour demander des secours et, à force de prières, il en obtint 4 ou 5,000 cavaliers. Bien que son état-major se montrât tou»
jours obéissant et même dévoué, il était divisé, comme le pays, en plusieurs factions. L'auditeur Wygowski et d'autres officiers, Polonais et gentilshommes comme lui, depuis longtemps affiliés aux cosaques, prêcliaient la soumission, et quelques-uns même négociaient en secret avec lelietman de la couronne, tandis que les vieux Zaporogues voulaient se jeter dans les bras du tsar de Moscovie et lui offiùr la suzeraineté de l'Ukraine. D'autres proposaient de s'expatrier, et déjà les chefs de plusieurs villages, sans attendre une délibération du cercle, avaient passé la frontière et demandé au tsar la permission de s'établir dans des steppes incultes. Tout un régiment de cosaques volhyniens, abandonnant pour toujours sa patrie, obtint dé la cour de Moscou un territoire et le privilège d'y conserver les institutions zaporogues. Le nombre des émigrants devint si considérable, qu'ils formèrent en peu de temps de grands villages et même des régiments. C'est ainsi que furent colonisées les steppes arrosées par le Donets et tout le riche pays qui prit le nom d' Ukraine sïobodienne, c'est-à-dire d'Ukraine libre, par opposition à l'ancienne, maintenant asservie àPla Pologne. Les émigrants appelaient leurs nou-
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veaux villages libertés, Slobodi^ et ce mot du dialecte russien est devenu aujourd'hui synonyme de commune importante *.
Au milieu de tous les embarras d'une situation si critique, Bogdan Chmielnicki, à la surprise générale, se maria pour la troisième fois à Anna Zolotarenko, sœur d'un de ses colonels. Sa seconde femme, celle dont l'enlèvement par Czaplinski avait été la cause principale de la révolte des cosaques, et qu'il avait reprise avec joie, comme il semble, venait d'avoir une lin tragique. Tandis que l'Ataman était en Podolie, Timothée, demeuré àTchighirin, fit pendre un matin sa belle-mère à la porte de sa maison avec six autres personnes. Le crime des victimes ou le prétexte de l'exécution est demeuré inconnu. Quelques chroniqueurs disent que Timothée obéit à un ordre de son père; d'autres, qu'en l'absence de l'Ataman il usa de son autorité comme chef de famille, et selon la justice patriarcale des Zaporogues qui rappelle celle de Télémaque faisant étrangler sommairement les suivantes de Pénélope.
1 . Les cosaques disent en eflfet sloboda au lieu de svoboda. Cette étymologie, que j'emprunte à M. Kostomarof, est poétique, mais peut être contestée, je crois.
Cependant la guerre, la famine et la peste continuaient à dévaster l'Ukraine. Potocki, malade et sentant ses forces l'abandonner, inclinait maintenant pour les mesures de conciliation, étonné peut-être de la résistance désespérée des Russiens, qui lui arrachait une estime involontaire, ou du moins quelque pitié pour leurs maux ; mais c'était inutilement qu'il offrait le pardon aux révoltés; ils combattaient toujours, mêmen'ayantplus l'espoir de vaincre. Leurs bandes les plus nombreuses rôdaient autour de Kief, épiant l'occasion d'une surprise. On a vu que le prince Radziwill s'était emparé de cette place ; mais, embarrassé pour contenir une population nombreuse et hostile, menacé par les cosaques qui tenaient la campagne, il pressait Potocki de venir joindre ses forces aux siennes; celui-ci, obligé de faire le siège de tous les villages qu'il rencontrait sur sa route, n'avançait que très-lentement. Les cosaques ten-
tèrent une attaque nocturne contre Kief, sur plusieurs points à la fois, mais leurs mouvements avaient été mal combinés, et Radziwill put disposer de toutes ses forces pour écraser successivement chacune des divisions de l'assaillant. Par un mouvement de patriotisme sauvage, dont la Russie devait donner, deux siècles plus tard, un second et effroyable exemple, les habitants de Kiet mirent eux-mêmes le feu à leurs maisons, pour ôter à leurs ennemis, sinon l'honneur, du moins le fruit de la victoire, la possession d'une ville riche et florissante. Selon les récits des contemporains, l'incendie ne fut pas prémédité; il fut le résultat d'une de ces idées terribles qui, dans un moment de crise désespérée, frappent tout un peuple à la fois comme une commotion électrique. Le premier, un artisan mit le feu à sa maison et se jeta lui-même dans les flammes. Peu de moments après soixante maisons brûlaient. La fuite des cosaques porta à son comble cette rage de destruction : dans tous les quartiers s'élevaient des incendies isolés, qui, bientôt excités par un vent violent, se réunissaient en d'immenses foyers. Presque toutes les maisons et plusieurs des églises les plus saintes aux yeux desRussiens,
furent entièrement consumées. Sans asile et sans pain, les habitants de Kief se disaient avec orgueil que les Polonais n'avaient plus rien à piller, et qu'ils allaient souffrir autant qu'eux-mêmes.
La ruine de Kief, loin de décourager les Russiens, n'avait fait que redoubler leur fureur; mais l'Ataman et la plupart des anciens comprirent qu'il était impossible de soutenir la lutte dans l'état d'anarchie où l'Ukraine était plongée. Le 24 août, Chmielnicki écrivit au hetman de la couronne pour le supplier d'arrêter l'effusion du sang chrétien et de vouloir bien lui faire connaître à quelles conditions il accorderait la paix. Selon son usage , il renouvelait ses protestations de | dévouement au roi et à la république. A l'entendre, Wiszniowiecki avait été le seul auteur de la guerre, et les cosaques, poussés à bout par ses violences, n'avaient cherché qu'à se défendre; maintenant ils étaient prêts à déposer les armes, aussitôt qu'on exécuterait les bienveillantes promesses du roi. Il est probable que Potocki ne fut pas la dupe de ce langage, auquel il devait être accoutumé ; mais il se sentait atteint mortellement par la maladie, et sa dernière espérance était d'emporter au tombeau la gloire d'avoii
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rendu à la Pologne ses plus belles provinces. D'ailleurs, même après sa jonction prochaine avec l'armée de Lithuanie, sa situation lui inspirait de sérieuses inquiétudes. Sans doute le désordre qui régnait dans toutes les opérations des cosaques lui promettait de nouvelles victoires, mais l'opiniâtreté d'un peuple réduit au désespoir l'obligeait à une guerre d'extermination dont on ne pouvait prévoir la durée. Au centre d'un pays insurgé, avec des troupes fatiguées, travaillées par la famine et par une épidémie meurtrière, il pouvait d'un moment à l'autre avoir sur les bras les Tartares et les Turcs. Potocki reçut donc gracieusement les envoyés de Climielnicki; mais, avant de traiter avec eux, il les aboucha avec Kissel qui venait d'arriver à son quartier-général. Celui-ci déclara nettement aux cosaques qu'ils n'obtiendraient rien à moins d'une soumission complète. « Chassez les Tartares, leur dit-il, et livrez Chmiel- » nicki ; à ces conditions seulement, vous obtien- » drez votre pardon du roi et de la république. » Potockl leur tint le même langage, et ajouta qu'il ne reconnaissait plus pour l'Ataraan de l'armée zaporogue un homme qui avait osé tirer l'épée contre son souverain. Le lendemain la cavalerie
lithuanienne arrivait au camp de Potocki. On donna aux cosaques le spectacle d'une grande revue, afin de leur inspirer une terreur salutaire; mais, tandis qu'ils promettaient la prompte soumission de leurs compatriotes, les compagnies noires, profitant du départ de Radziwill, essayaient encore une fois de pénétrer dans Kief. Cette tentative n'eut pas plus de succès que la précédente. L'infanterie lithuanienne laissée à la garde de la ville repoussa vigoureusement l'attaque des insurgés, et Kalinowski survenant avec un corps de cavalerie, acheva la déroute et fit un grand carnage des fuyards. Ces entreprises téméraires, formées sans ordre de l'Ataman et même malgré sa défense, n'arrêtèrent pas les négociations ; mais elles persuadèrent à Potocki que Chmielnicki avait perdu toute autorité sur les Russiens, et, le croyant absolument discrédité, il n'insista plus pour qu'on lui livrât un homme qui avait cessé d'être dangereux.
Le 31 août les deux hetmans envoyèrent au chef des cosaques un gentilhomme nommé Machowski. Reçu avec empressement par Chmielnicki, il dut, selon l'usage du Nord, comniencer les négociations en prenant part à un grand repas.
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Pendant le dîner on parla de la bataille défèresteczko, et les colonels cosaques prétendirent que sans la trahison des Tartares, ils auraient eu bon marché de l'armée royale. Climielnicki leur imposa silence, et dit que c'était à la valeur et à lo prudence du roi que les Polonais devaient la victoire. « Lui seul nous a vaincus, ajouta-t-il. Nous » pourrions bien recommencer à nous battre , » mais voilà trop de sang chrétien répandu. Il » faut laisser respirer le pauvre peuple. Savez- » vous ce que vous devriez conseiller à M, le het- » man de la couronne? Qu'il fasse comme moi, » qu'il se marie. Alors nous serons bientôt d'ac- » cord. Quand j'étais veuf, je m'ennuyais tout seul » à la maison, et l'envie me venait d'aller en » guerre. »
Après le dîner, Machowski présenta la note des conditions dictées par son général. A la seule suscription de cette pièce, l'Ataman fronça les sourcils et demanda avec vivacité pourquoi on ne lui donnait pas son titre de chef de l'armée zaporogue. Les colonels montrèrent encore plus dindignation, et les conférences auraient été rompues sur-le-champ, si Machowski ne fût parvenu à les calmer en les assurant uuils oouvaient tout espé-
rer de la clémence du roi ; le point capital de la négociation, dit-il, le seul sur lequel nulle transaction n'est possible, c'est l'expulsion immédiate des Tartares. — « J'ai fort à me plaindre de la » Horde, dit Chmielnicki, mais vous n'avez rien » à craindre d'elle. Au contraire, je me fais fort de » rendre mon alliance avec lés Tartares utile à la » république. Je les mènerai contre le Turc, et » avec eux j'arborerai mon étendard sur les murs » de Constantinople. » Ce qui rendait cette forfanterie un peu moins extravagante, c'est qu'en ce moment on pouvait supposer, qu'à l'exemple de plusieurs autres vassaux de la Porte, le khan de Crimée voudrait profiter de la minorité de Mahomet IV pour se rendre indépendant.
La discussion dura plusieurs heures sans que Chmielnicki consentît à l'éloignement des Tartares, et Machowski, perdant patience, déclara qu'il considérait la conférence comme rompue et qu'il allait repartir aussitôt. De son côté, Chmielnicki se retira en le chargeant (raiinoiicer aux deux hetmans qu'il ne traiàcrait pas sur d'autres bases que celles de la convention de Zborow. Déjà la voiture qui devait ramener le commissaire polonais était attelée, quand Wygowski vint
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le supplier d'attendre encore quelques heures. t Chez nous, lui dit-il, on commence par s'emporter, on rudoie les gens, puis on m'appelle, on m'écoute, et tout s'arrange à la fin. » La prétention qu'affichait en toute occasion l'auditeur était de gouverner l'Ataman et son conseil; mais, cette fois, il trouva Chmielnicki inébranlable dans sa résolution de ne rien céder. Espérant avoir meilleur marché de Machowski, il vint lui proposer d'ajourner toute discussion au sujet des Tartares, et de régler cependant les autres articles. Pour le déterminer, il nhésita point à lui avouer la position où se trouvaient les Anciens : « Si notre canaille apprend qu'on renvoie les Tartares, lui dit-il, nous aurons une sédition ; en outre, les Tartares se jetteront sur le pays pour le piller. » Machowski répondit que, puisque Chmielnicki était hors d'état de se faire obéir par son armée, le meilleur parti (juil put prendre était de venir traiter dans le camp polonais ; mais, à cette proposition, les colonels cosaques s'écriî'reiit qu'ils n y consentiraient jamais, et qu'ils n'avaient pas oublié le traitenicnl lait naguère * ù Pavlouka
l. En 163'/.
Bayoun, un de leurs Atamans, écartelé à Varsovie, où il avait été appelé pour pareille négociation. Après d'assez longs débats, il fut convenu que les conférences s'ouvriraient à Biela-Gerkow, forteresse occupée par une garnison de cosaques réguliers, où l'on n'aurait pas à craindre, comme dans un camp, les emportements et les violences de la multitude.
Le 3 septembre, Kissel et trois autres commissaires, tous appartenant à la communion grecque, se rendirent dans cette ville, où Chmielnicki les avait devancés. Ils apportaient, comme ultimatum, un projet de convention en? vingt-quatre articles, dont les dispositions principales étaient : que l'armée zaporogue serait réduite à 15,000 hommes et n'aurait pour territoire qu'une seule voiévodie, celle de Kief, au lieu de s'étendre, comme auparavant, sur trois : Kief, Braclaw, Tchernigof ; que l'armée de la couronne pourrait être cantonnée dans cette province; que les cosaques renonceraient à toute alliance particulière avec les Tartares; que la religion catholique pourrait être librement professée en Ukraine; enlin que les Juifs pourraient s'y établir et s'y domicilier comme par le passé. D'ailleurs, il
n'était plus question de livrer Chmielnicki, ni même de lui retirer le bâton d'Ataman. Maintenant qu'il était devenu suspect, odieux même aux Russiens, les Polonais le regardaient comme personnellement intéressé au maintien delà paix. En réduisant à une seule voiévodie le territoire de l'armée zaporogue, le but de Potocki était de séparer matériellement les cosaques des Tartares et des Moscovites, et de les isoler au milieu de provinces soumises à un autre régime: mais si on évitait un danger, on en rencontrait un autre, celui de concentrer la milice cosaque dans les mains d'un chef puissant, dont l'influence demeurerait toujours considérable sur les provinces voisines. Au lieu de réunir l'armée zaporogue dans une seule voiévodie, n'eùt-il pas été plus prudent de la diviser en plusieurs provinces dont chacune aurait eu son Ataman? Mais les Polonais, bien qu'on les ait souvent accusés de légèreté, tenaient invinciblement à leurs anciens usages et surtout aux formes si déplorables de leur administration. Créer de nouveaux Atamans, c'est-à-dire de nouvelles charges de la couronne, c'eût été altérer ces antiques institutions entourées du respect de tous les partis, et, de plus.
212 LES COSAQUES DAUTREFDIS
offrir un nouvel appât à des ambitions déjà si dangereuses pour le repos deTÉtat.
Les commissaires, en arrivant à Biela-Cerkow, durent traverser un camp de Tartares et de cosaques, tous fort mal disposés à leur égard; et ce ne fut pas sans peine qu'ils parvinrent dans l'enceinte de la forteresse. Sur leur passage s'élevaient des huées; on les menaçait, on les accablait d'injures et d'imprécations en turc et en russien. « Mes amis, disait Kissel, je ne suis pas unLiakh, mes os sont aussi russiens que les vôtres. » — Tu as trop de chair polonaise sur ta carcasse russienne, répondaient les cosaques. Le colonel Bogun fendit la tête d'un coup de sabre à un des plus insolents, et cet exemple permit aux commissaires d'arriver jusqu'à la porte du château où Chmielnicki, entouré des anciens, les reçut avec toutes les marques d'un profond respect. Le projet de traité fut lu à l'Ataman et à son conseil, et aussitôt accepté sans discussion, sauf deux articles que les Polonais consentirent à modifier. Au lieu de 15,000 hommes, ils accordèrent que lannéo zaporogue en comptât 20,000, et une excci)tion de logements militaires fut stipulée pour les bourgs et les villes du territoire cosaiiue; mesure
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sage, car il eût été très-dangereux de mettre en contact les cosaques et les soldats de la répul>li(iue. Restait à obtenir la ratification du traité par le cercle, c'est-à-dire par tous les régiments réunis autour de Biela-Cerkow, et l'épreuve parut si hasardeuse, que l'état-major ne descendit point dans la plaine, selon l'usage; l'Ataman et les anciens demeurèrent dans le fort, et ce fut par une fenêtre haute que la lecture du traité fut faite à la multitude assemblée. Un peu choqués de cette innovation, irrités bientôt en apprenant les concessions souscrites par leurs chefs, les cosaques, soutenus par les Tartares, éclatèrent en murmures; les paysans crièrent à la trahison, maudirent Chmielnicki et les commissaires polonais, et l'on put craindre un moment qu'ils ne donnassejit l'assaut. On lança des pierres, on brisa les fenêtres, plusieurs coups de mousquet furent tirés sur les orateurs, qui, du balcon, essayaient de calmer la multitude, et une flèche vint siffler à l'oreille de Kissel, comme il voulait à son tour haranguer les mutins. Tout à coup le ^ pont-levis du château s'abai"sa. Chmielnicki, en grand costume d'Ataman et suivi de ses colonels, se présenta le crémier aux factieux, tenant la
masse d'armes, symbole de son autorité. Il y eut un moment de stupeur dans la foule ; on lui fit ' place, on reculait devant lui. Chmielnicki, prenant sa masse à deux mains, se jeta au plus épais du rassemblement, frappant à droite et à gauche, tandis que Wygowski le suivait en criant : Respect aux ambassadeurs! Obéissance aux chefs I L'audace et la vigueur du vieil Ataman en imposèrent aux séditieux; pas un bras ne se leva contre le patriarche de l'Ukraine, à peine osait-on éviter ses coups. En un instant la multitude, poussée et battue par un seul homme, vida la place devant la forteresse et se retira en silence. Cependant Chmielnicki fit charger les canons, et toute la nuit, avec ses colonels, il veilla à la porte du château. Le lendemain, les commissaires en sortirent sous la protection d'une escorte nombreuse qu'ils congédièrent presque en vue du camp polonais; c'était trop tôt; une -troupe de maraudeurs les assaillit, pilla leurs voitures, prit leurs chevaux, tous les objets de prix qu'ils portaient et jusqu'à une partie de leurs vêtements. C'est en ce triste équipage qu'ils rejoignirent leurs compagnons, s' estimant heureux de n'avoir pas été massacrés.
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Les dernières formalités, pour la conclusion de la paix, étaient la signature du traité par l'Ataman et les deux généraux polonais, puis la prestation d'un nouveau serment entre les mains du hetman de la couronne. A cet effet, Potocki et Radziwill s'approchèrent de Biela-Cerkow, et une riche tente fut dressée en avant du camp polonais pour l'accomplissement de la cérémonie. Le 11 septembre, jour fixé par les commissaires, au lieu des colonels de l'armée zaporogue, on vit paraître une douzaine de paysans inconnus, se disant envoyés des cosaques pour demander la paix et l'exécution du traité de Zborow. 11 y avait deux armées cosaques, deux gouvernements russiens en Ukraine. Potocki chassa ces députés avec mépris ; mais ils étaient suivis d'une armée considérable, composée de paysans et de Tartares qui semblaient disposés à combattre. Derrière eux, mais à une certaine distance, s'avançait Chmielnicki,
avec ses régiments réguliers formés en tabor, c'est-à-dire flanqués de plusieurs lignes de chariots. Bien qu'il ne parût pas agir de concert avec l'autre armée, sa présence était inquiétante, et les Polonais ne doutèrent pas que si, dans la rencontre qui se préparait, la fortune favorisait les Russiens, il ne passât bientôt du rôle de spectateur à celui d'acteur. Tout se borna cependant à de légères escarmouches. Radziwill culbuta les plus hardis des assaillants; mais c'est en vain qu'il pressa Potocki de donner avec toutes ses forces; le hetman de la couronne, résolu ù linir la guerre sans nouvelle effusion de sang, lit sonner la retraite dès que les Russiens eurent tourné le dos. Peu après Chmielnicki écrivait pour désavouer toute participation à cette attaque et se déclarait prêt à signer le traité. Malgré le mécontentement de ses officiers, qui demandaient à combattre, Potocki accueillit les excuses de l'Ataman, et traita courtoisement les envoyés cosaques. Un d'eux, qu'il avait fait dîner à sa table, lui demanda pourquoi on einjjt'chait l'armée zaporogue d'aller guerroyer ihiiis la mer Noire contre les Turcs : « C'est la défense d'armer des coi'sairos. disait-il. (jui nous a poussés à la
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révolte. — Hélas! dit Potocki, tous nos malheurs ont tourné ù l'avantage des infidèles; tandis que nous nous enlr'égorgeons , nous protégeons en effet leurs frontières. — Eh bien, mon gracieux seigneur, reprit le cosaque, fais en sorte que le roi et la république nous ouvrent la mer, car tu sais que le cosaque ne peut vivre sans guerroyer. — Allez, dit Potocki. allez où bon vous semble, nous n'avons gai'de de vous en empêcher. »
Le 17 septembre. Chmielnicki se rendit de sa personne au camp polonais. Il avait reçu la veille deux otages, Marko Sobieski, le frère ahié du futur roi de Pologne, et Gonziewski, d'une des plus grandes maisons de Lithuanie ; cepeaidant, pour quitter ses quartiers, il avait dû parlementer longtemps avec les anciens, qui craignaient une trahison, et enivrer d'eau-de-vie les simples cosaques, qui, à jeun, n'eussent peut-être pas consenti à le laisser partir. Suivide quelques officiers, l'Ataman se présenta sans embarras aux généraux polonais. C'était la première fois qu'il revoyait Potocki depuis que, sur le champ de bataille de Korsun, il l'avait livré aux Tartares. f Je vous ai offensé plus que personne, monsieur le hetman, » lui dit-il. Potocki répondit poliment qu'il
avait tout oublié, et que ses malheurs personnels,
I ainsi que ceux de la patrie, étaient un jugement
' de Dieu. On lut ensuite le traité, et après quelques
J observations pour la forme, l'Ataman le signa
^ ainsi que plusieurs de ses colonels et l'auditeur
Wygowski.
Un grand banquet avait été préparé dans la tente du hetman de la couronne. Chmielnicki y avait une place d'honneur et derrière lui se tenait debout un de ses officiers portant la boulava, dont il avait fait peu de jours avant un si vigoureux usage pour la défense de ses hôtes. Pendant quelque temps il garda le silence ; mais comme le vin commençait à délier les langues, il se tourna vers le hetman de Lithuanie, et lui dit avec un peu d'ironie, qu'il était surpris de le voir dans le camp polonais. « A Chotin* et dans d'autres occasions, ajouta-t-il, nous n'avons prs vu les Lithuaniens. — J'ai dû venir ici, répondit fièrement Radziwill, pour faire rentrer des re- ' belles dans le devoir. — Vos ancêtres, reprit aigrement l'Ataman, ne vous ont pas appris à vous battre contre l'armée zaporogue. » Il faisait, je
1. Villo tic BossaraLiL-, pri's delaquelle, en 1614, les Polonais avaient remporté une grande victoire sur les Turcs.
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crois, allusion à une défaite essuyée par le père du prince. Un se hâta de détourner la conversation ; mais un des convives ayant prononcé le nom du hospodar Lupula, Climielnicki, déjà peut-être animé par le vin, s'écria : C'est un traître ! Aussitôt quelques seigneurs polonais l'avertirent que le hospodar était le beau-père de Radziwill, et le prièrent de rétracter des paroles offensantes pour un prince allié de la république. L'Ataman, s'échauffantde plus en plus, poursuivit: « Lupula a manqué de parole à mon lils; oui, prince, je sais qu'il est votre beau-père, mais il me payera sa perlidie. Il a beaucoup de ducats , moi j'ai beaucoup d'hommes; je raflei-ai son trésor et je le châtierai comme il le mérite! » Radziwill, qui pâlissait de colère, se contint pourtant et se borna à dire que le hospodar n'était pas homme à s'effrayer pour si peu. Ces vivacités étaient suivies d'intervalles d'un silence embarrassant. Un chroniqueur polonais prétend que les généraux délibérèrent tout bas entre eux pendant le dîner, sur la question de savoir s'il ne serait pas â propos d'empoisonner Climielnicki séance tenante. Outre qu'un crime pareil ne s'improvise point au milieu d'un repas, le caractère de Potocki et de Radziwill
suffit àdémentir une semblable imputation. Ce qui paraît certain, c'est que l'Ataman, observant que plusieurs des convives se parlaient à voix basse, fut frappé tout à coup de l'idée qu'on avait quelque mauvais desseincontre lui. Sa contenance changea et il parut fortement préoccupé. Lorsqu'au bruit des fanfares on porta la santé du roi, Climielnicki se leva ainsi que tous les convives et se découvrit avec respect ; mais il laissa tomber son verre comme par maladresse, et, prétextant une indisposition soudaine, il prit congé du grand hetman et quitta la table pour regagner ses quartiers. On lui amena un cheval turc magnifiquement harnaché, présent du général de la couronne. Chmielnicki considéra le cheval en connaisseur, et dit à Toflicier qui l'avait amené: « Voilà donc la magnificence de votre Potocki? Je l'en remercie comme je le dois : il est le hetman de la couronne, mon allié et, par-dessus le marché, mon vainqueur ; mais j'ai trois cents chevaux pareils à son service. » Il sauta en selle et regagna son t'oit au galop. Dès le lendemain 'Wygowski revint au camp polonais avec un cheval arabe que Chmielnicki envoyait au fils de Polocki, naguî'ie son prisonnier et par lui plus d'une fois
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menacé du pal. L'auditeur était cliarfïé en même temps de porter au prince Radziwill les excuses de l'Ataman pour les paroles qui lui étaient échappées dans l'ivresse. Le prince répondit fièrement qu'il serait toujours à la disposition de Chmielnicki lorsque celui-ci voudrait le rencontrer, soit seul à seul.soitchacunàla tête d'une armée. On pense bien quel'auditeur se garda d'accepter le déli; d'ailleurs il ne s'appliqua guère qu'à se faire valoir auprès des généraux polonais. C'est à lui seul, disait-il, qu'on devait la conclusion du traité ; lui seul gouvernait et l'Ataman et le cercle des cosaques. Toutes ces vanteries ne tendaient probablement qu'à obtenir des cadeaux ou des pensions.
Peu après la signature du traité de Biela-Cerkow. l'armée polonaise se replia sur Winni^a, et Chmielnicki regagna son quartier général de Tchighirin, où, cette fois, bien accompagné, il l'ut reru. Potocki ne survécut que peu de jours à la conclusion de la paix: épuisé par la maladie qui le minait depuis le commencement de la campagne, il parut heureux de mourir après un triomphe dont il soupçonnait peut-être la courte durée. La charge de hetman passa à Kalinowski.
ainsi que la rude tâche de presser l'accomplissement des dernières conventions. Toutes les provinces russiennes étaient inondées de compagnies noires harcelant sans cesse les troupes polonaises et dévastant le pays sous prétexte de le délivrer du joug étranger. Agissant presque toujours sans concert, mal armées et conduites par des chefs sans expérience, ces bandes ne réussissaient qu'à exaspérer les vainqueurs et à provoquer d'atroces vengeances. Mais ni les exécutions sanglantes, ni les défaates, ni l'incendie de leurs villages ne décourageaient les rebelles, qui semblaient après chaque revers redoubler d'acharnement. On vit à la fois quatre ou cinq atamans acclamés par autant de factions, se dénonçant les uns les autres comme traîtres à la patrie, et d'accord seulement dans leur haine contre les Polonais et contre Chmielnicki, auquel ils attribuaient tous leurs maux. L'automne et l'hiver de 1651 furent employés par Kalinowski à traquer et à disperser les compagnies noires ; mais en pourchassant les insurgés, en exterminant la plupart des chefs qu'ils s'étaient donnés, le nouveau hetman de la couronne ne s'aperçut pas qu'il raffermissait l'autorité chancelante de Chmielnicki et qu'il le
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débarrassait de rivaux redoutables. Sans combattre, et laissant aux Polonais tout l'odieux des violences et des supplices, se bornant à publier de temps en temps des manifestes contre les rebelles, Chmielnicki était redevenu le maître reconnu et obéi de l'Ukraine; il avait rétabli la discipline dans son armée, et maintenant il était considéré comme l'homme nécessaire, le seul dont le pays pût attendre sa délivrance. Quant à l'accomplissement des conventions de Biela-Cerkow, il ne s'en était guère mis en peine, et croyait avoir suffisamment fait preuve de soumission en remplissant ses manifestes de menaces contre les rebelles, menaces demeurées toujours sans exécution. On a vu que l'armée zaporogue devait être réduite à 20,000 hommes, et, en effet, l'Ataman avait envoyé à Varsovie un registre en bonne forme constatant cet effectif officiel ; mais il était notoire qu'il avait une armée bien plus considérable et qu'il l'augmentait tous les jours. C'est à peine s'il gardait quelques ménagements, car aux reproches adressés par Kalinowski, il répondit qu'il lui était impossible de se faire obéir des paysans, à moins de les enrégimenter. 11 n'observait pas mieux la défense de traiter avec lei
princes étrangers. Au commencement de 1632, il ■ envoya un de ses affidés au tsar Alexis Mikliaïlovitcli pour lui demander sa protection. N'espérant plus rien des Tartares ni des Turcs, et persuadé que la paix ne serait pas de longue durée, il s'était enlin déterminé à solliciter l'assistance des Moscovites. D'un autre côté, l'émigration des paysans et des cosaques de l'Ukraine sur les terres du tsar avait pris des proportions alarmantes, et il semble que Chmielnicki, hors d'état de l'arrêter et menacé d'être abandonné par tout son peuple, eut un moment le projet singulier de le conduire lui-même sur la terre étrangère. Son envoyé vint solliciter auprès du tsar la permission pour les cosaques de s'établir sur les frontières de Lithuanie, et l'Ataman s'engageait à transporter sur ce territoire la population entière de l'Ukraine. Cette proposition est attestée par le procès- verbal tenu par les conseillers du tsar dans leur conférence avec l'envoyé de Chmielnicki. Les Moscovites comprirent facilement que les cosaques une fois établis sur la frontière lithuanienne, si près de leur patrie, ne manqueraient pas d'engager des hostilités avec la Pologne et d'entraîner le tsar dans une guerre. Alexis Mikha'ilovitch. strict ob-
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servateur des traités, refusa le territoire qu'on lui demandait, offrant en échange les vastes et fertiles plaines, alors désertes, au midi de son empire; mais ce n'était plus le compte de Chmielnicki, et pour cette fois les négociations demeurèrent sans résultat.
Nul doute que Chmielnicki n'eût signé le traité de Biela-Cerkow avec l'arrière-pensée de le rompre dès qu'il aurait réparé ses pertes ; un événement imprévu vint le débarrasser des faibles ménagements qu'il se croyait encore obligé de garder. Suivant l'usage, la convention signée par les hetmans et les chefs des cosaques devait être ratihée par la diète , autrement elle était légalement non avenue. Longtemps différée, cette formalité essentielle allait être enfin accomplie, lorsque la protestation d'un gentilhomme lithuanien nommé Sycinski obligea la diète à se dissoudre. Ce fut le premier exemple de ce libcrum veto qui asservissait les assemblées politiques de la Pologne au caprice d'un individu. Sycinski avait été acheté, non pai" Chmielnicki, mais par quelques personnages puissants fort peu préoccupés des cosaques, et menacés par la diète d'un procès scandaleux, auquel ils voulaient se sous-
traire. Le nonce lithuanien déclara que la diète avait dépassé le terme légal de sa durée et protesta contre toute délibération ultérieure; c'en était assez pour la forcer à se séparer aussitôt. A la vérité, il y avait un remède au liberum veto^ c'était la guerre civile, et on s'y préparait. Aussitôt Chraielnicki prétendit que le traité de Biela- Cerkow n'ayant point été ratifié, n'existait plus, et que la convention de Zborow reprenait sa valeur. Il voyait la Pologne livrée à l'anarchie, le moment était arrivé de redevenir le prince des Russiens.
D'abord il voulut constater hautement son indépendance et se venger en même temps du hospodar de Moldavie, à la perfidie duquel il attribuait ses derniers revers. Il disait que c'était grâce aux avis de Lupula que les généraux polonais avaient échappé, l'année précédente, fi une destruction complète auprès de Kaminiec. C'était
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encore à l'instigation du hospodar, prétendait-il, que le khan avait abandonné les cosaques à Beresteczko. Ses préparatifs terminés, il envoya au hospodar une lettre laconique pour lui rappeler ses engagements au sujet du mariage de Domna Rosanda avec Timothée. Il terminait par cette phrase empruntée, je pense, à quelque chancellerie tartare : « Si tu fausses ta foi, je te hacherai en si petits morceaux qu'on aura peine à les retrouver, et je jetterai ta poussière au vent. » Justement effrayé de cette menace, Lupula, qui se rappelait de quelle manière Timothée et ses garçons de noce avaient traité la Moldavie deux ans auparavant, s'empressa d'écrire à Kalinowski, pour le supplier d'arrêter les cosaques, et le hetman de la couronne, déjà irrité de longue main contre Chmielnicki, saisit avec joie l'occasion de lui infliger soit un châtiment, sok du moins une mortification. Sans consulter la cour de Varsovie, il se dirigea aussitôt avec toute son armée sur Batoh, de manière à barrer le chemin de la Moldavie. Il disposait de plus de vingt mille hommes, dont douze mille de cavalerie, qu'il établit dans un camp sur la rive dioite du Boh. Des bcis épais, des marécages, une chaîne de collines parallèles
à la rivière entouraient l'armée polonaise et ne lui permettaient pas de s'éclairer facilement; d'ailleurs, comme dans toutes les guerres précédentes, la haine des paysans pour leurs oppresseurs en faisait d'excellents espions pour les cosaques et des rapporteurs perfides pour les Polonais.
On leur annonçait que Timotliée s'était mis en campagne avec cinq ou six mille hommes, cosaques ou Tartares, tandis qu'en réalité c'était toute une armée qui marchait avec lui. Chmielnicki avait donné douze mille cosaques à son fils et cinq mille Tartares, ces derniers sous les ordres du sultaai Noureddiii, pobratime ou frère d'adoption de l'Ataman, qui joignait à ce titre celui de comptii'e du fiancé; c'est, dans une noce slave, le rôle qui appartient au principal personnage parmi les invités. En même temps quatorze mille Nogaïs ou Tartares du Boudjak s'avançaient par une autre route vers un rendez-vous assigné d'avance aux environs de Batoh. Enfin le vieux Chmielnicki lui-même, avec un corps d'élite, suivait son lils pas à pas, prêt soit à s'effacer pour lui laisser la gloire de vaincre, soit à voler à son secours s'il rencontrait quelque obstacle inattendu.
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Pour tromper plus complètement les Polonais, l'Ataman, arrivé à Ladzina, à quelques lieues du camp flcKalinowskiJui écrivit la lettre suivante, (|u'il data de Tchighirin et de quelques jours plus t)t :
« Chmielnicki à Kalinovvski, l'Ataman russien au Hetman polonais, salut. Je ne dois pas cacher à Votre Excellence que mon lils, garçon très-volontaire, accompagné de quelques milliers de camarades, s'est mis en route pour aller épouser la fille du hospodar de Moldavie. L'alïaire ne concernant que lui, je m'étonne d'apprendre qu'une armée polonaise très-considérable est rassemblée sous Batoh, en apparence pour barrer le chemin à mon lils. Je supplie Votre Excellence, pour le bien de la patrie, de se retirer avec ses troupes, d'autant plus qu'elles se trouvent dans une mauvaise position militaire. Je crains que les gentilshommes de la noce n'engagent par étourderie quehiue querelle avec vos gens, et que mon lils, jeune et ardent comme il est, ne saisisse avec empressement l'occasion de gagner ses éperons. »
Cette lettre étonna beaucoup l'état-major polonais, et fut commentée de maintes façons. Chacun soupçonnait un piège, car cette sollicitude de
Chraielnicki pour l'armée de la république était trop nouvelle de sa part pour qu'on la crût sincère ; mais nul ne douta que sa lettre n'eût été écrite à Tchigliirin, comme la date lindiquait. Quant au nombre de cosaques accompagnant Tiraothée, les expressions vagues dont s'était servi l'Ataman donnaient lieu de croire qu'il n'était pas considérable, autrement, disait-on, Chmielnicki n'eût pas manqué de le marquer exactement, atin de nous inquiéter: d'ailleurs, des rapports adressés au général affirmaient que Timothée n'avait que cinq mille hommes. Kalinowski traitait de plaisanterie la critique faite par l'Ataman de l'assiette du camp polonais ; mais un vieux général nommé Prziemski, commandant l'artillerie, et qui s'était fort distingué dans la guerre de Trente ans au service de la Suède, déclara dans le conseil de guerre que Chmielnicki ne disait que la vérité. « Notre position, dit-il, est très-mauvaise, en effet, car l'ennemi peut facilement intercepter nos convois et nous bloquer comme à Zbaraz. Ici notre nombreuse cavalerie nous est inutile. Que M. le hetman l'emmène avec lui de l'autre côté du Dniestr, où il réunira tous nos détachements, pour revenir bientôt si l'ennemi se montre. Les
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vivres que nous avons ici suffiront pour l'intanterie qui restera dans le camp retranché, et si l'on veut bien m'en confier le commandement, je me fais fort de tenir deux mois contre tout ennemi. » Kalinowski rejeta avec hauteur cette proposition, etcongédiale conseil de guerre, en déclarant qu'il ne laisserait pas échapper une si belle occasion de se venger sur le lils des mauvais traitements que le père lui avait fait éprouver après le désastre de Korsun.
Kalinowski n'était ni aimé ni estimé de ses soldats; dur et impérieux, il se plaisait à faire montre de son autorité en toute occasion, -surtout lorsqu'il pouvait croire ses talents militaires mis en doute. D'ailleurs, il était bien difficile qu'une armée composée en grande partie de gentilshommes qui se croyaient les égaux de leur général, eût pour lui le respect nécessaire à la discipline. L'opinion de Prziemski , partagée par quelques vieux officiers et répandue dans l'armée, fut bientôt celle de tous les soldats, mal disposés à l'égard de leur chef. En outre, Kalinowski passait pour malheureux , et , pour surcroît . de mauvais présages augmentaient l'inquiétude et la détiance. Une nuit, on avait vu daus le ciel briller
un météore semblable à une épée de feu, et, chose terrible, la poignée était à l'orient, la pointe dirigée contre le camp polonais. Il n'en fallait pas davantage pour démontrer aux habiles et aux timides la faute du général et le danger qui menaçait l'armée. Selon les chroniques russiennes, des prédictions encore plus claires auraient dû ouvrir les yeux au hetman de la couronne. En ce temps-là, il y avait des esprits en Pologne, comme maintenant à Paris. Près du camp, au bord du Boh, on montrait une caverne, résidence d'un esprit invisible, mais qui répondait d'une voix humaine et fort pertinemment aux questions qu'on lui adressait. Lorsqu'on lui demandait son nom, il disait qu'il s'appelait Spassowski. Un oificier français, probablement gascon, alla le consulter sur le résultat de la campagne. L'esprit lui répondit aussitôt en français : « Allez dire à votre général qu'il décampe au plus vite. Voici venir un cruel ivrogne pour lui faire la barbe. Son rasoir est frais émoulu ; gare qu'avec le poil il n'emporte la tête. »
L'armée polonaise n'avait pas besoin de cet oracle grotesque pour i)ordre tout sentiment de ses devoirs. Les soldats exprimaient hautement
leur méfiance et leur aversion pour leur général. Les cavaliers surtout montraient les plus mauvaises dispositions, et s'excitaient les uns les autres à la désobéissance. Tout se préparait pour une mutinerie, lorsque le 29 mai 1631, un corps de Tartares parut en vue du camp polonais. Ils s'avançaient lentement, sans montrer dintentions hostiles et comme inquiets de la réception qu'où leur ferait. La vue d'un ancien ennemi. la contenance mal assurée des Tartares, le bruit de l'artillerie dirigée contre eux, réveillèrent quelque ardeur chez les Polonais, et la plus grande partie de la cavalerie se lança aussitôt à la poursuite. Quelques instants plus tard des officiers couraient pour rappeler les cavaliers et les ramener à la défense du camp, car on venait dapprendre que Timothée Chmiehiicki avait paru de l'autre côté des hauteurs. Il avait surpris et taillé en pièces des postes avancés, et les fuyards échappés à ses coups disaient qu'il avait 100.000 hommes. Toute l'armée passa la journée sous les armes devant le camp; mais les bois et les marécages lui dérobaient les mouvements de l'ennemi et la tenaient dans une inquiétude d'autant plus grande, que personne ne pouvait encore mesurer l'étendue du
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danger. Il n'y eut point de nouvelle alerte, mais on constata la présence de l'ennemi sur plusieurs points, et partout en forces considérables. La nuit vint, et les soldats, rentrés dans leur camp, harassés de fatigue, redoublèrent leurs murmures. Excités par des harangueurs qui leur annoncent pour le lendemain un désastre semblable à celui de Korsun, ils se rassemblent en tumulte et passent bientôt à une mutinerie ouverte. Les plus modérés veulent qu'on abandonne le camp à l'aube, pour se replier au delà du Dniestr ; d'autres proposent de livrer Kalinowski aux Tartares ou bien à Chmielnicki, dont par ce moyen on ne peut manquer d'obtenir la protection. Au jour levant, le hetman de la couronne trouve son armée dans la plus déplorable confusion: la cavalerie faisant ses préparatifs de départ ; l'infanterie et. l'artillerie ébranlées, conservant encore pourtant quelque respect pour ses chefs, Marko Sobieski et le vieux Prziemski. Le hetman se montre aux mutins et essaye de les rappeler au sentiment de l'honneur militaire. C'est en vain que tour à tour il emploie les prières et les menaces, la cavalerie l'accueille par des huées et des injures, quelques-uns dirigent leurs armes
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contre lui. Furieux, il court à l'infanterie allemande, la l'ait mettre en bataille, et, rassuré par sa contenance soumise, il ordonne à l'artillerie de tourner ses pièces contre les séditieux. Les lâches! s'écrie-t-il, je saurai les réduire, je les rendrai braves malgré eux ! Cette démonstration demeurait impuissante, il commande de faire feu sur la cavalerie. Aussitôt cinquante-six pièces, chargées à cartouches, tonnent contre les rebelles, et l'infanterie, composée en majorité d'Allemands, faitégalementcontreeuxunedéchargemeurtrière.
Au même moment plusieurs incendies se décla-' rent dans le camp, toutes les meules de fourrage sont en feu, et un vent violent pousse les flammes sur les tentes et les chariots. Était-ce un accident fortuit, un complot des mutins pour obliger le général à lever le camp, enlin un signal convenu entre des traîtres et l'ennemi? L'arrivée soudaine des cosaques et des Tartares couronnant les hauteurs parallèles au Boh, porte au comble le désordre et la terreur. Après un moment de stupéfaction à la vue des Polonais tirant les uns sur les autres, les cosaques se précipitent sur les deux partis en poussant des cris de triomphe. La cavalerie, déjii décimée par les décharges du-igées contre elle, ne
rendit pas de combat et prit la fuite au hasard ; mais déjà les bois où quelques-uns cherchaient un refuge étaientoccupéspar l'ennemi. Laplupart, courant devant eux sans savoir ce qu'ils faisaient, se jetaient dans le Boh et s'y noyaient par centaines. Kalinowski, suivi de quelques gentilshommes, se lança au milieu des cosaques en criant qu'il ne voulait pas survivre à sa honte. Démonté, blessé plusieurs fois, il combattait encore, lorsqu'une flèche tartare lui donna le coup de grâce. L'infanterie allemande, commandée par Sobieski, se défendit quelque temps avec courage; mais en voyant paraître tout à coup les Nogaïs prêts à l'attaquer par derrière, elle jeta ses armes et demanda quartier. Le combat n'avait pas duré une heure, mais le massacre ne faisait que commencer. Dans la plaine, dans les bois, au bord de la rivière, les cosaques s'acharnaient après les fuyards.
Un Tartare apporta à Noureddin la tête de Kalinowski. Le sultan la prit et la montra aux cosaques en disant : « Voilà la tête de ce coquin qui avait juré de nous envoyer sa rançon en Crimée, et il a faussé sa parole. — Sultan ! s'écria le colonel Zolotarenko, beau-frère de Chmielnicki,
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donne-nous cette tête pour en faire cadeau knolre petit père. » C'est le nom que les cosaques donnaient à l'Ataman. Noureddin lui remit son sanglant trophée; mais il reprooha à Timothée et à Zolotarenlio de ne pas arrêter la fureur de leurs soldats, qui ne faisaient pas de prisonniers. « Laisse-les s'amuser * , » répondit Zolotarenko. « Laisse-leur tuer des Liakhs tant qu'il en restera. — Pourquoi s'embarrasser quand on voyage ? > disait Timothée. Noureddin représentant que ces amusements lui faisaient perdre de belles et bonnes rançons, les colonels cosaques lui offrirent aussitôt de lui payer tant par tête de Polonais. Le Tartare lit son prix, et, sans marchander, les cosaques achetèrent le droit de tuer.
Sur les bords du Boh se renouvelèrent les sanglantes saturnales des Cliérusques après la défaite de Varus. Les cosaques élèvent à la hâte une large plate-forme, alin que le spectacle qui s'apprête ne soit perdu pour personne. Çà et là ils disposent des tonneaux d'eau-de-vie défoncés. La musique sauvage des régiments zaporogues a retenti. On entonne les chansons de la steppe. Au
1. Datte nam, Soullané, potichylysa : pobyty Liakiv chtclio ostalis.
milieu de cris de triomphe et de refrains bachiques se forment des rondes et des danses; puis, sur la plate-forme, à la lueur des flammes qui consument le camp polonais, de longues tiles de prisonniers s'avancent au milieu de rires et de plaisanteries de cannibales. Chacun veut avoir riioaneur d'èti'e bourreau à son tour. L'un frappe en criant le nom de son village brûlé par les Polonais, un autre rappelle le nom d'un camarade mort; mais c'est surtout le cri de Beresteczko / qui redouble leur rage et fait rouler le plus de têtes. Prziemski, amené sur la plate-forme ruisselante de sang, défia ses bourreaux en accablant dimprécations leur Ataman. Par l'ordre de Timothée il subit le supplice le plus long et le plus cruel, sans que son courage se démentît un instant. Les mourzas tartares étaient indignés et suppliaient Noureddin d'intervenir. A leurs reproches, les cosaques répondaient en leur jetant des poignées de ducats, et les priaient de ne pas se mêler de leurs affaires. Inquiets pourtant que le sultan ne revînt sur son marché, ils appelèrent à leur aide les Npgaïs, Tartares plus féroces que ceux de la Crimée, et le massacre s'acheva avec précipitation. Plus de quinze mille Polonais
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avaient péri égorgés dans la déroute ou noyés dans le Boli ; cinq mille turent sacrifiés en cérémonie. Un très-petit nombre, grâce à la bonté de leurs chevaux, entre autres le fils de Kalinovvski, parvinrent à traverser la rivière; mais tous furent tués çà et là par les paysans insurgés. Pas un seul n'échappa pour raconter en Pologne ce grand désastre, et de toute l'armée, trois cents hommes à peine survécurent, sauvés par les femmes tartares, qui leur donnèrent des voiles et qui les cachèrent dans leurs chariots après leur avoir barbouillé le visage avec de la poudre. Parmi le grand nombre de gentilshommes d'illustres maisons victimes de cette cruelle journée, personne ne fut plus généralement regretté que Marko Sobieski. Son frère Jean, auquel un si Imllant avenir était réservé, l'avait accompagné jusqu'alors dans toutes ses expéditions. Cette fois, une blessure reçue dans un duel l'avait retenu loin de l'armée, et le réserva pour venger Marko et son p"ays.
Trois jours après, le vieux Bogdan arriva sur le champ de bataille. Déjà il avait re(,'u la tète de Kalinowski, et peut-être avait-il retardé sa marclu pour ne pas arrêter le carnage. Il se montra
néanmoins fort mécontent et gourmanda son fils et ses colonels pour avoir combattu sans son ordre. Les cosaques avaient encore trente Polonais vivants, qu'ils réservaient pour des supplices raffinés. L'Ataman se les fit livrer, leur donna des habits et déplora devant eux ce qu'il appelait l'étourderie de son fils. Apprenant que l€s Tartares avaient caché deux cent cinquante-six autres prisonniers, il loua leur générosité, paya les rançons et les fit conduire à Tchighirin, en leur promettant de les mettre en liberté dès qu'ils l'auraient remboursé de ses avances. Il fit enterrer honorablement le corps de Kalinowski, qu'on rechercha par son ordre, et qui fut reconnu à la lettre de Chmielnicki conservée dans sa poche. Puis il disposa sommairement du butin. Pour lui-même il prit l'artillerie des Polonais, et abandonna le reste aux Tartares, c'est-à-dire fort peu de chose, car l'incendie du camp avait presque tout consumé. Tandis qu'il faisait parade d'humanité devant ses cosaques, il faisait annoncer au frère de Kalinowski, campé avec quelques troupes aux bords du Dniepr, la mort du hetman et la destruction de son armée, et lui envoyait un cheval avec les crins coupés et une
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corde autour du cou. Pour les Slaves de cette époque, un pareil présent était la plus sanglante injure.
Je ne sais s'il faut voir une dérision semblable dans la lettre qu'il adressa en même temps à Jean- Casimir. « Mon fils, écrivait-il, était en route pour aller prendre femme, lorsque tout à coup Kalinowski lui a barré le chemin, contre le droit des gens, lorsque Dieu laisse libre la terre et l'eau aux bons comme aux méchants. J'avais averti monsieur le hetman, et lui avais conseillé de ne pas se mettre à la traverse. Je supplie - Votre Majesté de pardonner à mes cosaques, si mauvaises têtes par nature ; ils ont poussé la plaisanterie un peu trop loin. » On eût dit' qu'il s'agissait d'excuser un tour d'écolier.
A la nouvelle de la journée de Batoh, tous les détachements polonais qui se trouvaient en Ukraine, en Podolie et même dans la Sévérie, se hâtèrent de faire leur retraite, car déjà tout le pays se soulevait contre eux. Chmielnicki ne poursuivit pas leurs bandes fugitives. Il pouvait eiitror à leur suite en Pologne, car il n'y avait plus d'armée pour lui résister; mafs ce qu'il avait de plus îi cœur c'était d'alfennir son autorité en Ukraine
Modéré dans le triomphe, il parut ne prétendre à en retirer d'autres fruits que l'exécution du traité de Zborow. En effet, ses premières mesures eurent pour but de rassurer les gentilshommes propriétaires, de les prendre sous sa protection, et de rappeler aux paysans qu'ils eussent à payer à leurs seigneurs les redevances accoutumées. On a déjà vu que l'idée de l'émancipation complète des Russiens n'avait jamais été admise par l'Ataman; tout au plus s'était-il appliqué à rendre leur position meilleure et leur servitude tolérable, mais jamais il n'avait pensé à leur accorder des droits égaux à ceux des gentilshommes ou des cosaques enregistrés. Chmielnicki voulait des privilèges pour ses soldats ; les paysans rêvaient une indépendance absolue, et cette séparation de vues et d'intérêts devait continuer à être pour l'Ukraine une cause permanente de désordre et de faiblesse.
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Le désastre de Batoli ayant convaincu le hospodar de Moldavie qu'il n'avait plus de secours à espérer de la Pologne, il se résigna de bonne grâce à l'alliance de son terrible voisin. La belle Rosanda eut ordre d'étudier des airs cosaques et de ne rien négliger pour plaire à son fiancé. En écrivant à Chmielnicki pour l'assurer de la joie que lui donnait cette union, Lupula le suppliait seulement de ne pas envoyer Timothée à lassy avec une armée, et surtout avefc des Tartares pour auxiliaires. Timothée partit escorté seulement de quelques escadrons de cosaques, dès que son père eut reçu des otages, et son entrée dans la capitale de la Moldavie fut des plus brillantes. Élevé dans la steppe, parmi des soldats farouches, il montra d'abord un peu de gaucherie en paraissant dans une cour alors renommée par son élégance, et ne trouva pas un mot ii répondre aux félicitations qu'on lui adressait. 11 lallut que
Wygowski, que l'Ataman lui avait donné pour mentor, se chargeât de complimenter le liospodar, sa femme, et même la charmante fiancée. Pourtant Timothée, qui était bien fait, 'adroit à tous les exercices, et qui venait de gagner une bataille, plut à Domna Uosanda et à sa mère. Cette dernière, femme ambitieuse et d'un caractère énergique, voyait avec plaisir entrer dans sa maison un soldat brave et entreprenant, qu'elle espérait gouverner pour ses intérêts particuliers. Plus qu'aucun autre petit despote de l'Orient, Lupula avait besoin d'un général dévoué. Haï par le peuple qu'il pressurait et par les grandà en qui il ne voyait que des rivaux, le hospodar vivait dans la crainte continuelle d'une révolte. Maint boyard était mort subitement à la suite d'une fête qu'il avait donnée. D'autres, suspects par leurs alliances, par leur fortune, par leur popularité, avaient péri assassinés sur les routes ou dans leurs palais. Il n'y avait guère de familles nobles qui n'eussent à réclamer une dette de sang. Avec un gendre tel que le fds de Chmielnicki, Lupula se flattait de convaincre les 3Iol(laves (ju'ils essayeraient vainementdcsecouer lejoug. A la vérité, on n'étaitpas sans inquiétudes sur les desseins
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secrets du vieux Bogdan, mais la princesse comptait que les charmes de Domiia Rosanda lui assureraient le dévouement absolu de son gendre. Après les fêtes du mariage, où la cour d'Iassy prit à tâche d'entremêler les cérémonies en usage chez les cosaques à l'étiquette de la cour moldave, Timothée conduisit sa femme à Tchighirin, accompagné de son beau-père.
La Pologne, déjà si affaiblie, était encore menacée par la Moscovie et la Suède, qui toutes les deux avaient contre elle des griefs fondés sur des infractions à l'éticjuette diplomatique. Malgré maint avertissement, des palatins polonais avaient omis quelques-uns des titres officiels du tsar dans des lettres qu'ils lui avaient adressées; c'est pourquoi il rassemblait une armée sur la frontière de la Lithuanie. Quant à la reine Christine, elle se plaignait, avec plus de raison, que Jean-Casimir, descendant des Wasa dépossédés, prit encore dans ses actes le titre de roi de Suède. Si les motifs de rupture seni])laient légers d'abord, ils devenaient graves par la forme hautaine donnée aux réclamations, et il était facile de voir que la guerre allait en résulter. Cei^endant le roi et la majorité (lu sénat, fernuint Ic-^ youx au danger, ne pensaient
qu'à réduire les cosaques et à laver la honte de Batoh. En vain les plus sages conseillers de la couronne proposaient d'accorder la paix à l'Ukraine et de désarmer Chmielnicki par quelques concessions, avant qu'il se fût jeté entre les bras du tsar ou dès Suédois, avec lesquels il était déjà en négociations. Tout ce qu'ils purent obtenir fut l'envoi de nouveaux commissaires en Ukraine; mais leurs instructions, qui semblaient avoir été dictées avant la bataille de Batoh, ne pouvaient avoir d'autre effet que de l'irriter davantage. En effet, un des commissaires lui ayant dit que s'il observait les conditions du traité de Biela- Cerkow, il pourrait obtenir son pardon du roi, l'Ataman bondit de fureur et, tirant son sabre : « Mon pardon! s'écria-t-il. Mon crime apparemment, c'est d'avoir retenu mes cosaques et les Tartares après la déroute de Kalinowski, de les avoir empêchés de se jeter sur la Pologne, de l'anéantir et de. pousser jusqu'à Borne? Et c'est là ce que vous venez m'ofïrir, comme si je ne savais pas démêler vos ruses! Croyez-vous, par hasard, que je ne sois pas instruit des armements que le roi fait contre nous? » Sa fureur et Ja vue de ce sabre nu qu'il leur mettait sous
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le nez, comme dit un liistorien polonais, effrayèrent les envoyés du roi. « Un ambassadeur, » lui dirent-ils, est comme un âne qui porte le r fardeau qu'on lui met sur 1 T'cliine sans le con- » sulter. » C'est un proverbe slave. Chraielnicki remit en souriant son sabre au fourreau et termina la conférence plus poliment qu'il ne l'avait connnencée, déclarant néanmoins qu'il s'en tenait aux conventions de Zborow. et qu'il ne ferait la paix qu'après leur accomplissement loyal et complet. Le roi n'avait pas d'armée et la diète lui refusait les ressources nécessaires pour en réunir une. Il lit mine cependant de vouloir entrer en Ukraine avec ce qu'il avait pu rassembler de milices et de volontaires; mais après quelques mois perdus à lever des soldats qui désertaient aussitôt, n'étant pas payés, l'hiver l'obligea d'ajourner son expédition.
Ce que le roi n'avait pu faire, un simple gentilhomme le tenta avec un corps nombreux de volontaires que sa réputation d'audace et d'intrépidité avait attirés .sous son drapeau. Czarnecki, énmle et successeur de la gloire de Jérémie Wiszniowiecki, pénétra en Ukraine au milieu de Ihiver, surprit et brûla plusieurs bourgs et ré-
pandit l'alarme Jdans tout le district de Braclaw, où commandait le colonel Bogun. Le héros polonais allait trouver un adversaire digne de lui. Averti que Chmielnicki s'approchait avec des forces considérables, Bogun s'enferma dans le bourg fortifié de Monastîrs«cze et s'y défendit opiniâtrement. Après des efforts inouïs et des pertes considérables, les Polonais forcèrent une première enceinte; mais Bogun se retira dans un grand couvent qui donnait son nom au bourg, et repoussa toute offre de capitulation. On mit le feu au couvent; les cosaques continuaient toujours à tirer par les fenêtres. Bogun leur ayant fait jurer de se laisser brûler plutôt que de se rendre, sortit avec quelques hommes pour presser l'arrivée de l'Ataman, qu'on disait en marche pour secourir son lieutenant. Sorti de son fort, le colonel cosaque remarque que l'attaque des Polonais se ralentit. Czarnecki, en conduisant ses gens à l'assaut, venait d'être grièvement blessé d'un coup de flèche qui lui traversait les deux joues. Il était tombé étouffé par le sang qui lui entrait dans la gorge. Aussitôt Bogun tourne bride et charge les Polonais par derrière, en poussant le cri des Tartares. Déjà ébranlés par la blessure de
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leur chef, les Polonais, sans remarquer qu'ils n'avaient affaire qu'à une poignée d'hommes, prirent la fuite, abandonnant leur butin, «leurs bagages et la plupart de leurs blessés. Dans cette panique, Czarnecki lui-même serait demeuré entre les mains des cosaques, si quelques-uns de ses volontaires ne l'eussent jeté évanoui sur un traîneau. L'hiver s'acheva sans nouvelles hostilités.
Tranquille du côté de la Pologne, dont la situation lui était bien connue, Chmielnicki négociait secrètement avec le tsar et avec la Suède, et cependant dirigeait une expédition sur les provinces danubiennes. Timothée, pendant son séjour à lassy, avait révélé à Lupula une partie des projets de son père. « Nous achèterons la Valachie au sultan,* lui avait-il dit; nous en chasserons Radoul, et alors, que Ragoczi prenne garde à lui! Nous n'avons pas oublié qu'il nous a trahis à Beresteczko. » Ce n'était rien moins qu'un empire cosaque dont Chmielnicki rêvait la fondation. Les ouvertures ou les indiscrétions de Timothée furent bientôt rapportées au hospodnr deValachie et au prince de Transylvanie, On prétend que la femme d'Etienne Boudrouts, logothète
OU chancelier de Moldavie, arracha le secret à son mari et le communiqua à Radoul, allié de sa famille. Les deux princes menacés jugèrent que le plus sûr moyen de conjurer la tempête était de profiter de l'absence de Timothée pour chasser Lupula et occuper la Moldavie. Ils offrirent le trône à Boudrouts, qui entra dans la conjuration. Attaqué de deux côtés à la fois, trahi par son ministre, abandonné par ses sujets, Lupula fut obligé bientôt d'aller chercher un asile à Kaminiec, où Stanislas Potocki, alors hetman de la couronne, commandait avec quelques troupes.
Il s'agissait pour Chmielnicki de ramener Lupula à lassy et' de punir les princes confédérés; et d'abord ilfallait gagner le divan, pour qu'il ne s'offensât pas d'une intervention dans des provinces tributaires du sultan. Les envoyés de l'Ataman partirent chargés de présents pour les ministres de la Porte, qui offraient, pour ainsi dire, les principautés danubiennes à l'encan; mais sans attendre l'effet des négociations, Timothée se mit en campagne avec un régiment de cosaques, des montagnards des Carpathes, des Tartares et un certain nombre d'anciens /iflïrffl)«aA;5 russiens, dont Chmielnicki était probablement
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bien aise de se débarrasser. Avec cette armée, qui s'élevait à 12,000 hommes, Timotbée entra en Moldavie, prit la capitale, battit les confédérés et força Etienne de s'enfuir en Valachie. Il écrivit à son père pour annoncer cette facile victoire, parodiant le mot de César : « Je suis venu, j'ai vaincu, » mais je n'ai pas vu l'ennemi. » Après avoir fait rentrer la Moldavie dans le devoir, il passa en Valachie, où ses soldats se livrèrent à d'horribles excès. On remarqua qu'ils n'épargnaient pas même les églises du rit orthodoxe, et l'on prétend que Timothée frappa de son sabre quelquesuns de ses cosaques (jui hésitaient à brûler un couvent. Mieux eût valu alors brûler vingt villages. Tout le pays se souleva. Les confédérés se rallièrent et battirent à leur tour Timothée, aux bords de la Telejina. Les chroniqueurs lui reprochent d'avoir fait retraite un peu trop promptement avec ses cosaques réguliers, laissant à la boucherie son infanterie russienne, qui fut massacrée sans pitié par les Yalaques. « Il faut tuer ces > chiens pour leur faire lâcher prise, » disait le général ennemi, Lupula était déjà hors d'atteinte. Timothée et sa belle-mère s'enfermèrent avec quelques milliers de cosaques dans la forteresse
de Soczawa, place importante qui, disait-on, renfermait le trésor du liospodar. Les confédérés vinrent en faire île siège et bientôt obtinrent des secours de la Pologne, avec laquelle Ragoczi avait eu l'art de se réconcilier,
Jean-Casimir, de son côté, faisait les plus grands efforts pour assembler une armée en état de combattre les cosaques dans leur pays. La levée de l'arrière-ban fut autorisée par la diète. Inquiet de ces préparatifs et surtout de l'alliance de la Pologne avec le prince de Transylvanie, Chmielnicki, après une tentative inutile pour surprendre les troupes royales dans leurs cantonnements, songea sérieusement enfin à se mettre sous la protection du tsar. Pour sonder les dispositions du peuple, il convoqua à Tarnopol un grand cercle où assistèrent avec ses cosaques beaucoup de paysans des provinces russiennes, La plupart de ces derniers étaient mal disposés contre lAtamah, et, instruits qu'il avait envoyé des ambassadeurs à Constantinople, ils l'accusaient de vouloir les rendre tributaires de la Porte. L'assemblée s'ouvrit par un discours étudié de Chmielnicki, dans lequel, après avoir fait un tableau très-sonibre do la situation du pays, il cherchait
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à (It'iiioiihcr (ju'il n'y avait de salut possible que sous la protection dune ^n-ande puissance. Cette puissance quelle serait-elle ? la Moscovie. la Tur- <iuie, la Pologne? La plupart des Russiens, et même beaucoup de cosaques, montrèrent leur préférence pour le tsar, tous une grande répugnance à revenir sujets du sultan. Presque seul le colonel Bogun opina pour un accommodement avec la Pologne, pourvu qu'elle donnât des garanties de son respect pour la religion et les privilèges de l'armée zaporogue. Probablement cette proposition ne tut pas combattue, car le cercle se sépara après avoir décidé qu'une dernière tentative serait faite auprès du roi pour demander l'exécution du traité de Zborow. Climielnicki s'attendait bien à un refus péremptoire, mais le hetman de la couronne alla jusqu'à retenir prisonnier le colonel Adamovitch, le principal des envoyés, annonçant aux cosaciues qu'il ne recevrait plus leurs députés avant (|u'au préalable, ils ne lui livrassent leur chef pieds et poings liés. Ue part et d'autre les préparatifs de guerre prirent une activité nouvelle.
Vers la lin de juillet 10j3, au moment où l'armée polonaise allait se mettre en marche, on vit
arriver une ambassade moscovite apportant un ultimatum menaçant. Elle était chargée de produire une centaine de lettres adressées au tsar par des gentilshommes polonais, toutes avec des fautes d'étiquette, comme omission de titres, formules irrespectueuses, et autres énormités semblables. Le tsar demandait que les coupables fussent punis de mort; mais les ambassadeurs ajoutèrent quelque chose de plus effrayant encore, c'est qiie leur maître consentirait à faire grâce aux délinquants, à condition que la Pologne cessât les hostilités contre les cosaques, qu'elle leur rendit les églises usurpées par les Grecs-unis, enfin qu'elle observât exactement les articles du traité de Zborow. C'était la première fois qu'Alexis Mikhaïlovitch intervenait en faveur de l'Ukraine. Quoi de plus significatif que ces propositions rapprochées des ouvertures de Chraielnicki au cercle de Tarnopol ? Pour les moins clairvoyants il ne pouvait être douteux que le tsar et l'Ataman n'agissent de concert. Ni la diète ni le roi n'en persévérèrent pas moins dans leur déplorable politique. Sous les yeux mêmes des ambassadeurs, l'armée s'achemina vers Kaminiec, afin de donner la main aux confédérés valaques et transylvains.
et de fermer à Climielnicki la route de Moldavie ou même d'envahir l'Ukraine. Les ambassadeurs prirent congé, laissant voir que la guerre était inévitable. Une armée moscovite campait déjà sur la frontière de Lithuanie. Le roi écrivit au hetman du Grand-Duché qu'il s'en reposait sur lui du soin de défendre ses États. Au lieu de lui envoyer des hommes ou de l'argent, il allait employer ses dei-niùrcs ressources au plaisir de châtier des rebelles.
Cependant la forteresse de Soczawa résistait à tous les efforts des confédérés, et, malgré les renforts qu'ils recevaient de plusieurs côtés, ils ne faisaient pas de progrès. Parmi les volontaires venus de Pologne, se trouvait le prince Démétrius Wiszniowiecki, celui-là même (jui, peu d'années auparavant, avait demandé la main de Domna Rosanda. Il n'avait jamais vu son rival, et était impatient de se mesurer avec lui, ou plutôt de s'en défaire d'une façon peu chevaleresque. Des gentilshommes polonais, naguère prisonniers de Timothée et bien traités par lui, le lui montrèrent au moment où il taisait sa ronde sur le rempart. Le prince lit aussitôt pointer contre lui une couleuvrine, dont le boulet, frappant l'affût d'un
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canon sur lequel Tiraothée s'appuyait, fit voler des éclats de bois qui blessèrent gravement le jeune cosaque à la tête et à la jambe. Ses blessures d'abord ne paraissaient pas mortelles, mais un érésipèle s'y joignit et l'emporta au bout de quatre jours. Sa belle-mère cacha sa mort aux soldats qui, sous les ordres du colonel Ivan Fëdorenko, continuèrent à se battre avec le plus grand courage; mais, lorsque enfin la vérité fut connue, les cosaques, qui se seraient fait tuer gaiement pour le lils de leur Ataman, déclarèrent qu'ils ne devaient rien à des étrangers, et qu'ils voulaient capituler. Alors la femme du liospodar, vêtue de deuil et les yeux baignés de larmes, se présenta devant leurs rangs. « Vous vous êtes conduits en braves gens, dit-elle, tant (jue Timothée a vécu, irez-vous maintenant trahir sa gloire? Abandonnerez-vous une pauvre femme cjui vient de perdre son fils? Souvenez-vous que je suis la mère de celle qui porte dans son sein un héritier du nom de Chmielnicki. Encore quehiues jours de patience, et Bogdan viendra vous délivrer. Déjà, je le sais, il est à Ouman. » Sa douleur et ses prières émurent les cosaques, qui l'avaient vue panser leurs blessés et partager courageusement
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leurs privations. Tous, levant la main droite, lui jurèrent de la défendre justju'à la dernière goutte de leur sang. Ils tinrent parole, malgré les tourments de la faim et de la soif, malgré les assauts réitérés de l'ennemi. Enlin la femme du liospodar, voyant la garnison réduite à la dernière extrémité, dégagea elle-même Fëdorenko de son serment, et l'engagea à capituler. Il obtint des conditions honorables pour ses cosaques, qui retournèrent en Ukraine, emmenant la femme du hospodar et son fils; mais on dit qu'Etienne Boudrouts fit fendre le nez à cet enfant, pour que cette hideuse blessure l'empêchât de monter sur le trône de son père.
Au moment où Timothée fut blessé, un courrier était parti de Soczawa. Il trouva Chniielnicki à la tête d'une armée de soixante mille hommes, couvrant sa frontière. Le premier mouvement de l'Alaman, en apprenant le danger de son fils,
fut de courir en Moldavie, mais les anciens s'y opposèrent d'une voix unanime, disant qu'ils avaient pris les armes pour défendre leur pays et non pour les intérêts du hospodar. Dans la chaleur de la discussion, Chmielnicki mit le sabre à la main et blessa au bras le colonel Vorotchenko; mais, à la vue du sang qui coulait, rappelé à luimême, il s'agenouilla trois fois devantses officiers, et leur demanda pardon de sa violence. Puis il fit donner de Ihydromel à ses hôtes, en leur disant, les larmes aux yeux : « Enivrez- vous, mes enfants, mais ne m'en donnez pas à moi. » Ravis de cette humilité, les cosaques jetèrent leurs bonnets en l'air, en s'écriant : « Seigneur Ataman, mène-nous où tu voudras, nous serons toujours avec toi. » Les vices de Chmielnicki étaient ceux le ses cosaques, qui l'en aimaient peut-être davantage, parce qu'il était aussi brutal qu'eux lans l'ivresse. Profitant des bonnes dispositions .le ses soldats, lAtaman laissa Zolotareiiko avec trois régiments à Tchernigof pour défendre l'Ukraine, et lui-même, avec l'élite de ses forces, se dirigea vers la Moldavie. Il était trop tard. Après quelques jours de marche, arrivé i\ la frontière, il rencontra les cosaques sortis de
Soczawa. qui rapportaient le corps de son fils. Le vieillard contempla le cadavre d'un œil sec. et dit : « Loué soit Dieu, mon Timothée est mort en cosaque, et n'est pas resté aux mains de l'ennemi ! » Puis il envoya le cercueil à TchigLirin, pour être déposé dans l'église, ajournant les funérailles jusqu'à la fin de la guerre. Les restes du jeune guerrier furent reçus, le 22 octobre, par Domna Rosanda, qui venait d'accoucher de deux jumeaux, et par la femme et les filles de Chmielnicki, tandis que l'Ataman marchait résolument contre l'armée polonaise.
Elle l'attendait devant Zwancew, aux bords du Dniestr, retranchée dans une position naturellement très-forte. Le roi avait sous ses ordres plus de soixante mille hommes, dont vingt mille Allemands et huit mille Moldaves ou Valaques. De l'autre côté du fleuve, Ragoczi avait rassemblé plus de quinze mille hommes. Hongrois ou Transylvains. Chmielnicki était li-op habile pour les attaquer. Observant toujours à distance le camp polonais, il s'appliqua à dévaster le pays aux environs et à intercepter les convois au moyen de petits corps de cosaques et de Tartares, qui ne se laissant jamais joindre, tenaient l'ennemi dans
une inquiétude continuelle. L'hiver approchait. Les fourrages, les vivres devenaient rares, les troupes étaient sans solde et sans abri contre le mauvais temps, et, selon l'ordinaire, des maladies épidémiques vinrent s'ajouter à tous les maux que souffrait le soldat. De jour en jour on s'attendait à voir arriver le khan avec toute sa horde pour donner le coup de grâce à l'armée polonaise, réduite et démoralisée par la disette, le froid et les maladies. Les Hongrois, bien que mieux payés que les autres, désertaient en masse, alléguant qu'ils ne pouvaient pas faire campagne faute de vêtements d'hiver. Peu de jours après, les Valaques imitèrent leur exemple. Sans avoir tiré un coup de canon, Chmielnicki voyait ses adversaires plus qu'à demi vaincus. L'armée royale était en effet dans la même position qu'àZborow. Pour expliquer cette périodique répétition des mêmes fautes, il faut se rappeler l'usage des Polonais de traîner après eux un immense bagage. Un camp devenait une ville, et un gentilhonune avait autant de peine à quitter sa tente qu'un citadin à laisser sa maison. Bientôt les fourrages étaient épuisés autour du camp, les chevaux mouraient par milliers, et les mouvements deve-
BOtilJA.N CIIMIIM-MCKI 2»)!
naient de jour en jour plus difficiles; quou ajoute à cela l'imprévoyance des chefs, l'indiscipline des soldats, leur manque de patriotisme et leurs habitudes de pillage ! Chmielnicki avait dit un jour à un envoyé polonais : « Si un de mes cosaques emmène un chariot de bagage, je lui fais couper le cou. » Il avait bien compris que, pour détruire une armée polonaise, il suffisait de tenir la campagne et d'éviter une bataille
Jean-Casimir sortit de ce coupe-gorge comme il s'en était tiré à Zborow, en achetant les Tartares accourus au bruit de sa détresse; mais, cette fois, l'humiliation fut plus grande que jamais. Islam Ghereï n'aimait pas Chmielnicki. et, probablement, selon la politique ordinaire de la Porte, il était toujours disposé à protéger le plus faible de ses voisins contre le plus puissant, alin d'entretenir entre les différents princes chrétiens cette division qui faisait sa force. En ce moment la Pologne était trop affaiblie pour lui donner de l'inquiétude. Les tentatives des cosaques sur les provinces danubiennes l'avaient alarmé; leurs négociations avec la Moscovie, qu'il soupçonnait peut-être, le décidèrent encore une fois à se séparer de son ancien allié. Malgré tous les efforts
de Chmielnicki, le Tartare accorda la paix. Outre des présents considérables au khan et à ses ministres, Jean-Casimir s'engagea à payer un tribut annuel de 100,000 ducats. Il fit plus, il autorisa les Tartares à piller pendant quarante jours le pays russien et à y enlever des esclaves, pourvu, cependant, qu'ils épargnassent les gentilshommes et les catholiques. Par une sorte de pudeur à l'égard de son ancien allié, peut-être aussi pour empêcher l'union de l'Ukraine avec la Moscovie, Islam Gliereï stipula en faveur des cosaques l'observation du traité de Zborow. Aussitôt après la conclusion de ce honteux marché, Jean-Casimir alla passer l'hiver àLwow, et Chmielnicki, sans vouloir revoir le roi, retourna en Ukraine. Libres de toute contrainte, les Tartares se répandirent en bandes sur la Podolie, brûlant hameaux et villages, rançonnant les villes et enlevant partout hommes et femmes sans s'inquiéter de leur condition ou de leur croyance. On assure que plus de cinq millepersonnes, appartenant à des familles nobles, furent ainsi traînées en Crimée, pour être vendues comme esclaves. L'Ukraine elle-même, du moins ses districts de la rive droite du Dniepr, eurent cruellement à souilrir du passage des bai'bares.
BOGDAN CHMIELNICKr 203
L'intervention d'Alexis Mikhaïlovitch en faveur (les cosaciues avant la dernière campagne, la délibération provoquée par Chnaielnicki àTarnopol, semblent prouver que, dès l'année 16o3,rAtaman était résolu à mettre l'Ukraine sous la protection moscovite ; maintenant il ne so;igeait plus, vraisemblablement, qu'à stipuler pour son pays et pour lui-même l'indépendance de fait qu'il n'avait jamais pu obtenir de la Pologne. Le 1er octobre 1653, le tsar tint à Moscou le grand conseil du pays, où furent convoqués tous les ordres de lEtat. Un secrétaire lut à rasseml)lée une sorte de manifeste où étaient énumérés tous les griefs que le tsar avait contre la Pologne, et son intention de lui déclarer la guerre. Il ajouta que l'armée zaporogue avait pris les armes pour la défense de la foi orthodoxe, qu'elle implorait la protection moscovite et demandait à devenir sujette du tsar. Refuser cette protection, c'était obliger un peuple généreux à recourir aux Turcs et aux Tartares. L'assemblée, consultée pour la forme, approuva les résolutions du souverain, et la guerre contre la Pologne, ainsi que ranncxion de l'Ukraine coiiiine province de l'empire, fuient décidées par acclaniaiion.
2ôi LES COSAQUES D'AUTREFOIS
Plusdetroismois après, et lorsquedéjàlesMosco- Yites allaient fondre sur la Lithuanie, l'armée zaporogue se rassembla à Péréïaslaw pour se choisir un souverain. Depuis quelque temps Chmielnicki s'était concerté avec les anciens et s'était assuré leur concours. Il se leva au milieu du cercle pour inviter chacun à exprimer librement son vœu. « Seigneurs colonels, capitaines, soldats de l'armée zaporogue, et vous tous, chrétiens orthodoxes, vous comprenez que nous ne pouvons vivre plus longtemps sans un souverain. Je vous ai réunis pour que vous choisissiez entro les quatre que je vais vous nommer. Le premier est le sultan, mais c'est un infidèle, et vous savez tous les maux qu'endurent les chrétiens sous son empire. Le second est le khan de Crimée, un infidèle aussi. Nous avons été contraints d'accepter son amitié, mais nous n'avons eu que trop d'occasions de nous en repentir. Le troisième est le roi de Pologne; mais je crois inutile de vous rappeler ce que nous avons souffert sous le gouvernement de ces seigneurs, qui font plus de cas d'un chien que d'un de nos frères orthodoxes. Le dernier enfin est le grand tsar d'Orient, qui professe comme nous la religion gre-
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que. La Moscovie et nous ne faisons qu'une Église, qu'un seul corps, dont la tête est Jésus-Christ. Auprès de ce grand prince, nos prières ont trouvé grâce, et son cœur impérial nous est acquis. Que celui qui ne veut pas lui obéir, sorte et aille où il voudra. Le chemin est libre. »
L'assemblée poussa une acclamation, et le colonel de Péréïaslaw. élevant la voix, demanda à la foule : Est-ce là ce que vous voulez tous?
— Oui, tous ! répondirent les cosaques. « Ainsi soit-il! s'écria l'Ataman. et que Dieu vous protège dans la forte main du tsar ! » On lut alors un projet de traité, ou plutôt une convention déjà revêtue de l'approbation impériale. Les principales dispositions portaient que les franchises et privilèges de l'armée zaporogue, tels que les avait fixés le traité de Zborow, seraient maintenus, notamment le droit d'élire les atamans et tous les fonctionnaires publics, et l'application des impôts aux dépenses de l'armée et de l'administration nationales. L'Ukraine ferait annuellement un don gratuit au tsar, mais la perception aurait lieu sans l'intervention des collecteurs moscovites. Klif > ('nf;ageait à aider le tsar dans ses guerres; en retour^ il promettait de la défendre contre
tout ennemi. Le cliiflre dé l'armée devait être dé soixante mille soldats enregistrés par les soins de l'Ataman. De tout temps les limites du territoire de l'armée zaporogue et de l'Ukraine elle-même avaient été assez mal définies. Dans le nouveau traité on les précisait exactement. Lé territoire cosaque comprenait la voiévodie de Kiew, l'Ukraine actuelle, la Podolie et une partie de la Volhynie. Au bas de chaque article on lisait l'approbation du tsar et de son conseil indiquée par la formule ordinaire : « Le tsar le commande, et c'est l'avis des boyards. » Cependant, un poinf n'avait pas encore été complètement résolu. L'Ataman avait demandé pour l'armée zaporogue le droit de recevoir des ambassadeurs étrangers , droit qui, disait-il, lui avait toujours appartenu, s'engageant d'ailleurs à faire part au tsar de toutes les communications diplomatiques qui lui seraient faites; et le tsar avait donné son approbation, mais en stipulant que les cosaques ne recevraient que des ambassadeurs porteurs de propositions loyales; qu'ils arrêteraient et livreraient tous ceux qui oseraient ouvrir des négociations contraires à ses intérêts; enlin qu'ils ne recevraient jamais sans sa permission expresse les
BOGDAN CHMIBLNICKI 2C7
envoyés du roi de Pologne et ceux de la Porte. Aucun de ces articles n'excita de réclamation; mais plusieurs chefs, entre autres le colonel Bogun et tous les cosaques des bords du Boh, refusèrent de prêter serment de fidélité au nouveau sotiverain. Serko, l'Atamande campagne, fit plus, il se démit de sa charge et alla se fixer dans la sietche des Zaporogues : cette petite république existait encore, protégée par lé respect des cosaques.
Immédiatement après la signature du traité, Zolotarenko, beau-frère de Chmielnicki, pénétra dans la Sévérie du côté du sud, tandis que les Moscovites l'envahissaient du coté de lest. Le tsàr, avec une forte réserve, s'avançait en per.«onne pour soutenir ses généraux. Partout les Moscovites étaient reçusen libérateurs. Quelques villes à peine essayèrent de résister. Le tsar vint assiéger Smolensk. dont les fortifications, qui passaient alors pour formidables, l'arrêtèrent quelque temps; mais le prince Radziwill, qui voulait lui porter secours, ayant été complètement battu par le prince Troubetskoï et Zolotarenko, Smolensk ouvrit ses portes à la fin de septembre 1654, et reconnut pour souverain Alexis Mikhaïlovitch.
LES COSAQUES D'AUTUEFOIS
Les progrès des Moscovites en Lithuanie ne purent obliger les Polonais à défendre le Grand- Duché. Telle était leur haine contre les cosaques, que même en ce danger pressant, ils voulaient diriger toutes leurs forces contre ces sujets rebelles. Jean-Casimir, cherchant à leur susciter d'autres ennemis, en vint à solliciter ardemment l'alliance des Tartares. Islam Ghere'i venait de mourir, et son successeur, Makhmet Ghere'i, n'osa se décider sans avoir consulté le divan. A Constantinople, où il s'était rendu pour obtenir son investiture, il trouva les envoyés de Chmielnicki et ceux du roi de Pologne enchérissant les uns sur les autres pour obliger la Porte à leur vendre son alliance. S'il fallait en croire quelques chroniqueurs, l'Ataman serait allé jusqu'à offrir au sultan la suzeraineté de l'Ukraine ; mais le fait paraît peu vraisemblable,' et c'était bien assez d'enfreindre, si peu de temps après sa soumission au tsar, un des articles les plus importants de leur traité. Quoi (|u'il en soit, les Polonais l'cm-
BOODAN CHMlELNICKr 269
portèrent clans le divan, et Makhmet Ghereï eut ordre de tourner ses armas contre rUkraine. On était à la fin de l'année 16o4, et jusqu'alors l'armée polonaise s'était bornée à observer la frontière. Stanislas Potocki, le hetman de la couronne, informé que Bogun avait refusé de prêter serment au tsar, espéra le gagner et lui fit offrir le bâton d'Ataman, s'il voulait le seconder. Le rusé cosaque feignit d'accepter cette proposition avec empressement, mais il en donna avis à Chraielnicki et lui communiqua son plan, qui consistait à attirer Potocki du côté de Braclaw pour l'accabler avec toutes leurs forces. Peu s'en fallut que la ruse n'eût un plein succès, et Potocki, passant la frontière, allait donner dans le piège, quand on l'avertit qu'il courait à sa perte. Il n'eut que le temps de regagner ses quartiers à la hâte. Mais alors, rassemblant toutes ses troupes^ qui formaient une masse considérable, il revint à la charge, plus impitoyable, plus acharné que jamais. Dans cette dernière lutte. Polonais et cosaques se montrèrent également braves, également cruels, et toutes les horreurs des invasions précédentes furent surpassées. Obligés de céder du terrain à l'armée envahissante, les Russiens
brûlaient leurs chaumières et détruisaient tout ce qu'ils possédaient pour ne rien laisser à l'ennemi.
Les habitants de plusieurs villages, après avoir longtemps défendu leurs maisons, s'entre-tuaient plutôt que de se rendre, et l'on vit des femmes s'asseoir sur des barils de poudre et y mettre le feu, lorsque leurs maris ou leurs enfants étaient morts en combattant auprès d'elles. Le projet de Bogun paraît avoir été d'attirer les Polonais dans l'intérieur de la Podolie et de les fatiguer par une suite de -sièges et de combats, en attendant que Chmielnicki et les Moscovites arrivassent avec des forces suffisantes pour les écraser. Cependant il s'était jeté dans Ochmatovv et s'y défendait vigoureusement contre toute l'armée polonaise. L'Ataman et Boutourlinc qui commandait les troupes moscovites, trompés par les rapports des prisonniers tartares qu'ils avaient ramassés dans leur marche, crurent les Polonais moins forts qu'ils n'étaient réellement, et, sans attendre le gros de leurs forces, ils s'avancèrent avec environ trente mille hommes pour faire lever le siège d'Ochmatow. Potocki marcha avec toutes les siennes à leur rencontre.
Vers la chute du jour, le 10 janvier 1655, les
deux armées se rencontrèrent et se chargèrent aussitôt avec la plus grande furie. Pendant cinq heures on se battit sur la neige, au milieu des ténèbres, à la lueur des décharges continuelles d'artillerie et de mousqueterie. Le froid était horrible, et un grand nombre de combattants tombèrent morts sans avoir été atteints par le fer ou par le plomb. Enfin le nombre l'emporta. Les cosaques et les Moscovites plièrent, abandonnant une partie de leur artillerie. Boutourline perdait la tète et parlait de capituler; Chmielnicki voulait recommencer le combat lorsque le jour viendrait, et, en attendant, se retranchait à la hâte, lorsque des décharges précipitées leur annoncèrent qu'un nouveau combat s'engageait avec r arrière-garde des Polonais, Bogun était sorti d'Ochmatow, et, après des prodiges de yaleur, il perçait au travers de l'armée ennemie et faisait sa jonction avec l'Ataraan. Au jour levant, les Polonais aperçurent les cosaques en bataille derrière trois lignes de traîneaux et se couvrant par un parapet de cadavres gelés. L'action recommença; mais devant cet horrible rempart échouèrent tous les efforts de Potocki. Vainement pour l'emporter il sacrifia sa meilleure infanterie. Les deux
armées, accablées de fatigue, décimées par vingt heures d'un combat meurtrier, se séparèrent également épuisées, laissant quinze mille cadavres sur le champ de bataille. On montre encore le lieu de cette sanglante rencontre, que les cosaques nomment le champ du frisson {Polé dryji.)
Malgré l'alliance du tsar, l'Ukraine, attaquée par les Tartares et les Polonais, aurait difficile • ment résisté à ses ennemis, si tout à coup un nouvel allié n'eût jeté dans la balance le poids de son épée. Christine avait abdiqué en 1604 le trône de Suède, désignant pour son successeur Charles-Gustave, prince aventureux qui brûlait d'imiter les exploits de Gustave-Adolphe. Il avait la meilleure armée de l'Europe, des JBnances en bon état, des généraux expérimentés; lui-même avait montré des talents militaires dans la guerre de Trente ans. Sous le prétexte le plus frivole, il déclara la guerre à la Pologne. Alexis Milvhaïlovitch s'était plaint qu'on eût omis quelques-uns de ses titres dans des dépêches diplomatiques; Charles-Gustave prit les armes parce que la chancellerie polonaise n'avait fait suivre les siens que de deux de, au lieu de trois, selon l'étiquette. Sans admettre de satisfaction pour cet attentat à sa di-
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gnité,'il entra en Pologne à la tête de cinquante mille vieux soldats, battit l'armée de la Couronne, et, renversant tout sur son passage, se lit ouvrir les portes de Varsovie. Les protestants polonais, les schismatiques persécutés, les seigneurs jaloux des favoris de Jean-Casimir, l'accueillaient partout comme un libérateur. En quelques semaines la moitié du royaume était à lui. Jean-Casimir s'était enfui en Allemagne, et de toutes parts on offrait la couronne à son vainqueur.
. Depuis plusieurs années, Chmielnicki était entré en relation avec la Suède et l'avait pressée de proliter du désordre la Pologne pour l'attaquer et lui enlever quelques-unes de ses provinces. On dit même qu'un projet avait été mis sur le tapis, pour partager le territoire de la république entre ses voisins confédérés. Ces ouvertures, faiblement accueillies par Christine, ne furent pas perdues pour Charles-Gustave, qui accepta avec empressement l'alliance des cosaques. Tandis que les Suédois envahissaient la Pologne du côté du nord, Chmielnicki, débarrassé de l'armée de la Couronne , se jeta sm' les provinces méridionales , qu'il espérait rattacher à l'Ukraine. Arrivé à peu de distance de Lwow, il rencontra les débris des
troupes polonaises commandées par Potocki, et les défit complètement. Leur général, échappé aux cosaques, ne trouva bientôt d'autre ressource que de reconnaître, avec le peu d'hommes qui lui restaient, la souveraineté de Charles-Gustave.
Dans sa marche au travers des provinces russiennes, l'Ataman demandait partout aux habitants le serment de fidélité au tsar, son nouveau souverain ; mais, en même temps, il leur offrait les privilèges de l'armée zaporogue, et les invitait à prendre les armes pour la défense de la foi orthodoxe, et les enrôlait comme cosaques. Le général moscovite s'aperçut que Chmielnicki travaillait beaucoup plus pour lui-même que pour le tsar, et la mésintelligence entre les généraux devenait chaque jour plus sérieuse. Elle éclata devant Lwow, que les deux arméesvinrent assiéger. Sommés d'ouvrir leurs portes et de reconnaître pour souverain Alexis Mikhaïlovitch, les magistrats de cette ville répondirent : < Nous sommes à votre merci, et nous savons que nous n'avons pas de secours à espérer ; mais Jean-Casimir a été notre bienfaiteur, il a reçu nos serments, et nous perdrions votre estime, et la nôtre même, en jurant
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obéissance à un autre maître. » Ces paroles, que le général moscovite voulait punir comme une révolte, plurent aux colonels cosaques, et l'un d'eux, nommé Tétera, qui avait quelque éducation, dit en ,alin aux magistrats : Sitis constantes et generosi. Chmielnicki se montra pour eux plein de courtoisie, et leur fit dire sous main que si la ville voulait payer une contribution, il lèverait le siège avec son armée. La proposition fut aussitôt acceptée et les cosaques se retirèrent au jour fixé, défilant en ordre de bataille devant les remparts, comme pour honorer la constance des habitants. Outré de dépit, le général moscovite, trop faible pour attaquer seul une place bien for-, titiée, fit sa retraite peu de temps après.
Chmielnicki était encore dans ses quartiers devant Lwow lors([u'il reçut un envoyé de Jean- Casimir. Dans sa retraite en Silésie, le prince dépossède conservait encore des espérances et
s'efforçait de diviser ses ennemis. Il avait conlié au prince Lubomirski deux missions fort peu conciliables entre elles, l'une de séduire l'Ataman et de le détacher, par de magnifiques promesses, de l'alliance moscovite; l'autre, d'exciter le khan à jeter toutes ses forces sur l'Ukraine. Ghmielnicki l'écouta avec attention, puis, après avoir causé quelque temps à voix basse avec ses colonels, il revint au prince et lui dit : « Voilà de belles propositions. Les accepterons-nous ? Écoutez une petite histoire : Jadis, dans notre pays, vivait un homme fort à son aise, à qui tout réussissait, il avait un serpent familier, très-doux, très-inoffensif. Tous les jours la ménagère mettait une jatte de lait à l'entrée de son trou. Le serpent sortait pour le boire. Un jour, le garçon de la maison ayant du lait dans sa tasse, le serpent vint et voulut en tâter. Le garçon lui donna un coup de cuiller, le serpent le mordit. Survient le père qui prend sa hache, et, bien que le serpent fût agile à se terrer, la hache lui coupa le bout de la queue. L'enfant mourut, et le serpent demeura coi dans son trou. Mais le père de famille cessa d'être un richard. Ses troupeaux mouraient, son blé ne rendait plus, ses abeilles
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s'envolaient au loin. Inquiet, il consulte un sorcier (jui lui dit : C'est à ton serpent que tu devais tous tes biens. Vous étiez alliés. Il prenait pour lui le mal qui advenait à la maison ; maintenant le mal tombe sur toi seul. Le pauvre diable veut faire la paix, et porte du lait au serpent. Monsieur le serpent, veuillez .sortir de votre trou ; soyons amis comme devant. — Paroles inutiles, répondit le serpent : quand je pense à ma queue, quand tu penses à ton lils, le courroux se rallume. Suffit que tu vives chez toi à ta guise, et moi dans mon trou ; d'aventui'e, nous pourrons nous être utiles encore l'un à l'autre... Autrefois, monsieur l'ambassadeur, les Polonais vivaient bien avec les cosaques et n'avaient pas à s'en plaindre. Quand le roi allait en guerre, les cosaques accouraient, et Polonais et cosacpies revenaient en chantant victoire. Mais les onfants du roi, ce sont les panes (jue je veux dire, ont commencé à vexer les cosa(iues, à leur ôter leurs libertés, à les charger de coups. Les cosaques les ont mordus. Des cosa([ues, des panes, beaucoup sont tombés. A ])résent, (juand les deux peuples pensent aux maux qu'ils se sont foits l'un à l'autre, la colère les i)rend, et si })arf<tis ils font la paix, la guerre
se rallume bientôt. Le plus sage parti, c'est que la Pologne renonce à la terre russienne et la laisse aux cosaques, qui, ainsi que le serpent, se tiendront tranquilles dans leur trou, mais empocheront qu'un ennemi n'arrive au royaume... Mais, je le sais bien, quand même il ne resterait plus que cent gentilshommes en Pologne, ils ne renonceront jamais à leurs prétentions ; et je sais aussi que, tant qu'ils auront des armes, les cosaques ne céderont pas un iota des leurs. Et làdessus, mon compère, je suis votre serviteur. »
Après un long silence, Lubomirski, ne trouvant rien à répçndre à l'apologue, tira de sa poche une lettre et un petit paquet scellé, et dit à l'Ataman : « Sa Majesté la reine, sachant que je devais vous voir, m'a chargé de cette lettre et de ces pierreries pour la femme de Votre Excellence. J'ignore si elle est au camp, mais je crois bien m' acquitter de ma commission en remettant cela ' dans vos mains. » Chmielnicki lut la lettre, versa des larmes et s'écria : « Dieu tout-puissant I <iue suis-je devant ta face ? un misérable ver de terre, et ta grâce fait que l'illustre reine de Pologne écrit de sa main à mon Anna pour qu'elle soit sa protectrice auprès de moi. Tu as tout fait, mon
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Dieu, que ton saint nom soit b(''ni dans les siècles ! » Après cette oiïusion dévote, le vieil Ataman reprit : « La reine me demande des choses impossibles. Je ne puis rompre mes traités avec les Moscovites et les Suédois. Mais parmi les provinces qui doivent revenir aux cosaques, je suis prêt à abandonner les voiévodics de Lublin, de Bielsk, la' Volliynie et la Russie Rouge, où je comptais hiverner. Je ne garde pour moi que la voiévodie de Jaroslaw. Que le roi revienne, qu'il traite avec les alliés, et avec le temps tout ira bien. Pour moi. je suis disposé à faire la paix, si le roi et la république reconnaissent notre indépendance comme le roi d'Espagne vient de reconnaître celle de la Hollande. Maintenant, allons dîner. »
J'incline à croire ([uo Chmiolnicki était sincère lorstpi'il offrait la paiv à la Pologne. Son orgueil, satisfait par l'humiliation de ses anciens souverains, lit place un moment à un mouvement de générositéqui n'était pas étranger à son caractère. Il faut reniar(iuer. cependant, que ce qu'il offrait ne lui appartenait pas. Lublin élait tombé aux mains des Moscovites, et la Volhynie et la Russie Rougo n'étaient pas encore entièrement cou-
quises. Peu de temps après, il changeait de langage. De retour en Ukraine, il écrivit au tsar pour le complimenter du succès de ses armes et pour réclamer pour lui-même toutes les provinces russiennes qui, d'ailleurs, relèveraient de l'empire moscovite au même titre que le territoire de l'armée zaporogue. Dans l'intervalle il avait appris la mission de Lubomirski auprès du khan des Tartares, et il disait nettement à un autre agent du roi qu'il ne croyait plus à la parole d'un prince humble dans le revers, superbe quand la fortune le favorisait.
En I606, la Pologne parut retrouver une énergie nouvelle. Les violences des Suédois, leurs insultes à la religion catholique, leur mépris pour la noblesse polonaise et sa constitution, avaient excité l'indignation générale. Si la nation avait été prompte à reconnaître un maître étranger, elle ne le fut pas moins à se déclarer contre lui dès qu'elle se sentit humiliée. Partout la résistance s'organisa, partout le peuple s'arma avec enthousiasme pour son indépendance. Czanlecki remporta une victoire signalée sur les Suédois. Jean-Casimir rentra en Pologne, et Charles-Gustave fut contraint de quitter Varsovie et de se
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retirer en Prusse, auprès de l'électeur de Brandebourg, naguère tributaire de la Pologne et maintenant son ennemi.
Parmi les plus lourdes fautes du roi de Suède, il faut compter son manque de ménagement envers le tsar. Ils étaient d'ailleurs devenus rivaux pour la possession des provinces baignées par la Baltique. Jean-Casimir profita habilement de leur mésintelligence, et, en septembre 1636, conclut avec les Moscovites un traité par lequel la république s'engageait à appeler au trône de Pologne Alexis Mikliaïlovitch, après la mort du roi. tandis que le tsar promettait de défendre la république corttre les Suédois. Selon les chroniqueurs russiens, un article secret de ce traité portait que le tsar rendrait l'Ukraine à la Pologne et se chargerait de faire rentrer les cosaques dans le devoir. Cette assertion, qui ne s'appuie sur aucun fait, se réfute d'elle-même. Il est probable qu'elle n'eut d'autre fondement que l'inquiétude des cosaques, alarmés par le refus du tsar d'admettre aux conférences de Vilna les commissaires envoyés par Chmielnicki.
L'Ataman lui-même se crut sacrilié. Il savait que si Alexis Mikliaïlovitch était jamais roi de Po-
logne et s'il régnait selon la constitution polonaise, il serait entraîné, comme ses prédécesseurs, à donner tout pouvoir à la noblesse. Il craignait qu'en attendant son élection, il n'abandonnât les cosaques à leurs anciens oppresseurs pour gagner des suffrages dans la diète. D'un autre côté, l'Allemagne s'effrayait des idées d'indépendance que les succès des Russiens pouvaient propager. L'Empereur annonçait l'intention d'envoyer des troupes pour les réduire; enfin, le khan de Crimée et le sultan, nouveaux alliés de la Pologne, tenaient toujours l'Ukraine sous la menace d'une invasion. Souffrant d'esprit et de corps, l'Ataman s'abandonnait à une sombre mélancolie, et on dit que ce fut à cette époque qu'il composa la complainte, aujourd'hui encore populaire, qu'on lui attribue, dans laquelle il se personnifie sous la forme d'une mouette poursuivie par deux oiseaux de proie qui veulent lai enlever ses petits.
Cependant, il n'était point homme à désespérer, et, toujours forcé d'accepter des alliés, il conclut, le 26 septembre IGoG, un traité d'alliance avec Ragoczi, d'après lequel la Pologne devait être partagée entre ce piince, le roi de Suède, l'électeur de Prandcbourg et les cosaques. A la Suède,
la Pologne royale, la Livonie, Dantzig et les provinces maritimes ; la Prusse à l'électeur de Brandebourg ; à Ragoczi,' la Mazovie, une portion de la Lithuanie et la Russie Rouge. Pour lui-même, Chmielnicki reyendiquait toutes les autres provinces russiennes. On voit qu'il observait fort mal l'article de son traité avec le tsar qui interdisait aux cosaques les relations avec les puissances étrangères. Dès les premiers jours de l'année 1657, Ragoczi, soutenu par douze mille cosaques, entra dans Cracovie, encore occupée par les Suédois, et y reçut le serment des habitants; mais bientôt après, repoussé dans une tentative contre Zamosc, menacé par le tsar, qui, considérant déjà la Pologne comme son héritage, prétendait en conserver l'intégrité, harcelé par les Tartares et les Polonais, le prince de Transylvanie s'aperçut qu'il n'avait d'autre royaume que son camp, et que celui-là serait bientôt difficile à défendre, car l'horrible indiscipline de ses soldats, qui ne vivaient que de pillage, soulevait partout les populations contre lui,
Chmielnicki, cependant, demeurait en Ukraine, négociant toujours avec les prétendants au trône de Pologne, cherchant toujours des alliés, et
malgré ses souffranees, n'oubliant rien pour se préparer à faire face à tout événement. Au mois d'avril 1657, il reçut une nouvelle ambassade de Jean-Casimir. Cette fois le plénipotentiaire polonais, Beniowski, offrait pour base d'un traité la reconnaissance de l'indépendance de l'Ukraine et sa séparation définitive de la république. Il ne demandait à Chmielnicki que d'envoyer une armée cosaque auxiliaire au secours du roi, et de renoncer à son alliaçce avec la Suède et Ragoczi. Dans ce traité, qui fut signé au mois de juin de la même année, et qui fut suivi aussitôt d'un autre traité de paix avec les Tartares, alliés de la Pologne, les limites de l'Ukraine furent fixées telles à peu près qu'elles l'étaient dans la convention par laquelle Chmielnicki avait reconnu la suzeraineté du tsar. Ainsi, il n'abandonnait pas son nouveau maître, et, s'il traitait sans son aveu, et malgré sa défense, il ne lésait pas du moins ses droits de souverain. Dans une des conférences avec TAtaman, Beniowski essaya de le détacher (le la Moscovie. « Pourquoi, lui dit-il, ne renonccriez-vous pas à la protection du tsar ? Croyez (lu'il ne régnera jamais sur la Pologne. Faisons plutôt alliance ensemble, Polonais et cosaques,
comme vieux confédérés : les libres avec les libres. — J'ai un pied dans la tombe, répondit Chmielnicki, et je ne violerai pas le serment que j'ai prêté au tsar. De quelle utilité un faible vieillard comme moi peut-il être au roi et à la république ? Si ce garçon, ajouta-t-il, en montrant son dernier fils, lourii, devient un jour Ataman, rien ne l'empêchera de servir le roi.. » Pendant ces négociations, Ragoczi demandait de nouveaux secours. L'Ataman, qui prétendait, devant les ambassadeurs polonais, que les cosaques servant dans l'armée de Ragoczi étaient des volontaires enrôlés sans son ordre, rappela ses troupes et envoya lourii, avec un corps considérable, joindre l'armée royale ; mais on dit que lourii avait ordre de cheminer lentement et d'attendre que la fortune eût décidé entre le Transylvain et le général de la couronne. Elle ne fut pas longtemps incertaine. Ragoczi, abandonné par les cosaques, pressé par Czarnecki, capitula honteusement pour regagner ses États. Attaquée dans sa reli'aitc par les Tailares. son armée fut eiilic-vemenl détruite.
Depuis quelques mois, les forces de Chmielnicki ne répondaient plus à l'activité de son esprit. L'inquiétude qui le dévorait aggravait encore sa situation. Tous les habitants de Czehrin avaient remarqué sa faiblesse croissante, et, comme s'il ne suffisait pas de dix campagnes pénibles, de toutes les fatigues du commandement et d'excès de tout genre, pour détruire la plus forte organisation, le bruit commença à se répandre qu'il avait été empoisonné. Un gentilhomme polonais, disait-on, était venu en Ukraine pour demander la main d'une de ses filles. Il avait fait cadeau h l'Ataman de quelques bouteilles d'eau-de-vie, et, en la lui faisant goûter, il lui avait versé un poison lent. Tout le monde croyait alors aux poisons lents, et, ce qui confirmait l'idée d'un crime aux yeux de la multitude, c'est que le Polonais n'avait pas reparu. Bien que épuisé par la souffrance, l'Ataman ne cessait de s'occuper d'affaires et suivait avec la niêine application les
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fils de ses négociations compliquées. La maladie taisait des progrès si rapides qu'on pouvait dt'jù prévoir un dénoùment fatal et prochain, lorsiiue arrivèrent à Czehrin des envoyés du tsar, dont le principal était Boutourline, qui avait accompagné Chmielnicki dans sa dernière campagne. Ils venaient, au nom de leur maître, demander à TAtaman des explications sur sa conduite et se plaindre des traités conclus par lui, au mépris de ses serments, avec la Suède et avec Ragoczi. Les Moscovites ignoraient encore ses dernières relations avec la Pologne. Chmielnicki protesta de sa lidélité, s'excusa sur les nécessités de la guerre et de la politique, puis, rompant brusquement l'entretien, qui, disait-il, le fatiguait, il invita les ambassadeurs à passer à table et à dîner de ce que le bon Dieu lui envoyait. Il ne les revit plus.
Jugeant avec sang-froid qu'il n'avait plus (juun petit nombre de jours à vivre, il avait voulu employer ce (jui lui restait de forces à faire ses adieux à ses compatriotes. Il avait convoqué, pour Ij G août, une assemblée générale de l'armée zaporogue. Il y parut soutenu par deux de ses onicici-s. car il était trop faible pour marcher. Il ôta son bonnet, selon lubage, et, dune voix émue, il dit :
« Frères, le temps et la maladie me pressent. Je ne TOUS rediî'ai pas ce que tous savez comme moi, les misères, les douleurs que le peuple russien a endurées sous la tyrannie des seigneurs polonais, et les souffrances de notre Église orthodoxe, persécutée par les papistes. Enfin, Dieu a étendu sur nous sa main protectrice, comme jadis il fit sur les Israélites en Egypte. Nous avons relevé nos auteis et brisé un joug honteux au prix de combien de sai^l vous le savez. Depuis dix ans je me suis voué au service de la patrie, et je n"ai ménagé ni ma santé, ni ma vie. Par la volonté du Tout-Puissant, la vieillesse et la maladie m'ont accablé; me voilà sans forces, je vais mourir, et vous laisser, mes frères, à votre destinée. Je vous remercie tous, mes frères bien-aimés, def l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant pour votre Ataman, de votre fidélité, de votre obéissance. Je vous remercie pour votre courage dans trente-quatre batailles contre les Polonais, les Hongrois, lesValaques et les Tartares ; je vous remercie surtout pour la concorde et l'union fraternelle qui nous ont soutenus aux jours d'épreuves. Je vous rends la boulava, le bountchouk, l'étendard, les sceaux, symboles de mon autorité.
Choisissez-vous un ataman, et quant à moi. mes IVères, pardonnez-moi en cln'ctien, si, par frajjilité de l'humaine nature, j'ai offensé quelques-uns d'entre vous. »
Tous ces vieux soldats, nourris dans le carnage, ne lui répondirent que par leurs sanglots. Chmieluicki pleurait lui-même ; mais, reprenant sa fermeté par un effort suprême, il poursuivit : « Je regrette, mes frères, de n'avoir pu terminer ces guerres comme je l'aurais voulu. Je m'étais flatté d'assurer pour toujours votre liberté et votre indépendance, de délivrer toutes les terres russiennes; Dieu en a disposé autrement. Je n'ai pu accomplir ma tâche ; je meurs inquiet de votre avenir. Je ne sais ce qui arrivera après moi; mais je vous en prie, tandis que je vis encore, choisissez-vous librement un ataman. Sachant votre décision, je mourrai plus tranquille. *
Personne n'osant répondre, il reprit :
« Vous avez des hommes expérimentés et habiles. »
Il nomma plusieurs colonels, parmi lesquels on s'étonne de ne pas trouver Bogun, et marqua une préférence pour l'auditeur Wygowski. « H est auprès de moi depuis dix ans, leur dit-il, il sait
toute la politique et peut être utile à l'armée. Je voudrais qu'il me succédât. »
« Non! non! s'écrièrent mille voix. Pour tes bons services envers l'armée zaporogue, pour ton sang versé, pour ton courage et ton esprit, qui nous ont délivrés, qui nous ont glorifiés devant le monde, qui ont fait de nous un peuple libre, nous voulons t'honorer jusqu'après ta mort. Nous ne voulons pour ataman que ton fils lourii. » Les candidats proposés par Cbmielnicki furent les plus empressés à voter pour son fils.
« Je suis touché de votre affection, mes frères, dit le vieillard, et je vous en rends grâces. Mais mon fils est un enfant de seize ans. Comment serait-il votre ataman en ces temps de périls? 11 vous faut un homme d'expérience. Quant à mon fils, soyez ses protecteurs , c'est ainsi que vous me prouverez votre reconnaissance. »
« Nous lui donnerons de bons conseillers, répondirent les cosaques. Nous voulons à notre tête un Chmielnicki; nous l'aimerons en nous souvenant de toi et en te bénissant, notre petit père. s>
Longtemps il résista; vaincu enfin par les instances des soldats, il appela son fils et lui remit
la boulava. « Ne sois pas orgueilleux, mon fils, lui dit-il, respecte les anciens, sois affable avec tes camarades. Ne t'attache pas aux riches, ne méprise pas les pauvres : aime-les tous. Garde en ton cœur la crainte de Dieu, et, comme moi, sois fidèle à tes serments. Si tu y manquais, le malheur retomberait sur les autres et sur ta propre tête. Et vous, mes amis, donnez-lui vos conseils, et vivez toujours unis comme des frères. » Il s'évanouit en prononçant ces mots, et on l'emporta tout épuisé dans sa maison. Il languit encore quelques jours. Après avoir reçu les derniers sacrements de l'archevêque de Tchernigof, il donna des ordres pour son enterrement. « Je ne veux pas qu'on m'ensevelisse à Czehrin, dit-il, parce que cette ville a été trop longtemps sous la domination des ennemis du peuple russien. Enterrez-moi à Subbotof, dans cette petite terre que i'ai acquise de mon sang; à Subbotof, qu'on m'a enlevée, et d'où est sortie la flamme qui a délivré l'Ukraine, » Le 15 août 1G57, le canon et le glas des cloches de Czehrin annoncèrent aux cosaques que leur patriarche venait d'expirer.
Les peuples aiment à trouver dans le chef qu'ils se sont choisi les vertus et jusqu'auxdéfautsde leur
caractère national. Bogdan Chmielnicki fut comme le type accompli du cosaque. Il était brave, rusé, entreprenant; il avait l'instinct de la guerre. Son intempérance, sa brutalité réelle ou ^e commande ne lui nuisaient pas plus auprès des Russiens que les galanteries de Henri IV ne choquaient les Français. Peu de souverains furent plus absolus, aucun n'observa avec plus dattention les lois et les usages de son pays. Dans le cercle de l'armée zaporogue, il semblait n'être que l'humble exécuteur des décisions de l'assemblée. Tout son pouvoir consistait dans la persuasion qu'avaient tous ses cosaques de son inaltérable attachement à leurs intérêts. Son ambition était, à vrai dire, du patriotisme, ou plutôt un dévouement absolu à cette association étrange qu'on appelait l'armée zaporogue. Ses institutions étaient les seules qu'il comprît jamais, et le plan qu'il poursuivit toujours fut de former non pas une nation, mais de^ régiments de soldats dont chacun aurait sous ses ordres quelques serviteurs pouvant devenir soldats eux-mêmes. C'était une aristocratie comme celle de Pologne (ju'il voulait fonder, mais moins dureet accessible à tous les hommes decœur . Quant à élever les paysans au rang de cosaques, c'est
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une idée qu'il n'eut jamais, mais qu'il éveilla partout autour de lui, au point que l'Allemagne ellemême, étrangère aux mœurs slaves, s'en alarma sérieusement. Trop faible pour conquérir seul son indépendance, il dut accepter les alliés que les circonstances lui offrirent, choisissant néanmoins toujours ceux qui ne pouvaient le dominer. On a vu que ce ne fut qu'à la dernière extrémité quil se résigna à la protection du tsar, et il paraît s'en être bientôt repenti. Avec des ressources trèsmédiocres, avec des alliés auxquels il fut toujours suspect et qui l'abandonnaient aussi facilement qu'il les abandonnait lui-même, il parvint, pendant dix ans, à maintenir l'Ukraine libre de tout joug étranger. Il aurait réussi peut-être à fonder son indépendance s'il était arrivé plus jeune au pouvoir ou s'il avait pu transmettre son autorité à un chef aussi habile que lui-même. Il mourut désespérant de l'avenir de sa patrie et prévoyant bien que son fils lourii serait hors d'état de continuer sa tâche. Si Chmielnicki eût N'écu sous un roi comme Etienne Batthori, il l'eût aidé sans doute à réformer l'absurde constitution de la Pologne et à substituer une monarchie forte à l'aristocratie anarchique si fatale à ce pays. Malheu-
reusement il ne trouva que des princes inconstants et légers, et ils ne virent qu'un rebelle dans riioinme qui pouvait être leur plus utile instrument. Bien qu'il ménageât la Pologne, qui deux fois fut à ses pieds, Chmielnicki lui porta le coup le plus funeste en lui ôtant l'Ukraine et en introduisant, pour ainsi dire, les Moscovites dans le secret de la faiblesse de la république. Dans un jour de colère, il prépara son démembrement.
Le nom de Stenka Razine est à peine connu en France; en Russie il réveille des souvenirs de carnage, de vengeances atroces, de saturnales sanguinaires. Vers la lin du xviie siècle, Stenka Razine, un cosaque du Don, fut le chef d'une grande révolte de paysans. Il souleva les provinces qu'arrose le Volga, et se montra non moins audacieux, non moins féroce que le gladiateur thrace qui fit trembler Rome. L'histoire de Russie compte plus d'un Spartacus, et les insurrections de serfs qui s'y sont renouvelées de siècle en siècle pourraient être comparées aux crises périodiques d'une grande maladie. Dans leurs traditions, toujours empiciiitcs de poésie orientale, les paysans russes racontent (juc Stenka Ruzine
n'est pas mort, car il avait des livres noirs, il était magicien. Il disparut en 1671, mais en 1773 il est revenu; alors il s'appelait Pougatchef. Il a brûlé Kazan, massacré 12,000 familles de la noblesse dans les provinces méridionales : il eût pris Moscou, s'il n'eût été trahi. Il n'a pas été roué vif, mais il s'en est allé par delà la mer Blme. Stenka Razine n'est point mort en Pougatchef ; il vit et attend l'heure d'une nouvelle incarnation.
M. Nicolas Kostomarof. auteur de travaux historiques et archéologiques trcs-estimés, a écrit la vie de ce héros sauvage. Il s'est appliqué à recueillir non-seulement tous les documents imprimés et manuscrits que pouvaient fournir les bibliothèques et les archives de Russie, mais encore il a consulté les traditions locales et môme les chansons populaires, qui souvent, mieux que les témoignages officiels, font connaître les sentiments et les passions des masses. On s'aperçoit que M. Kostomarof est un élève de Jlac-Aulay. De même que sou illustre modèle, il croit que riiistorien, sans penUe rien de sa gravité déjuge, peut et doit faire des emprunts au drame et à la poésie. L'emploi réfléchi et habile de ces orne
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ments ne nuit point à la vérité ; elle y gagne, au contraire, lorsqu'ils sont choisis avec art et discernement, de même que, dans un portrait, l'exécution habile et iidèle des accessoires ajoute à la ressemblance de la figure principale. On pourrait peut-être reprocher à M. Kostomarof de mêler un peu trop souvent des dialogues au récit ; mais, outre que le génie de la langue russe admet facilement cette forme de narration, elle fournit à l'écrivain l'occasion de faire connaître le langage et la tournure d'esprit du peuple, ou plutôt de la société cosaque, dont il paraît avoir fait une étude toute particulière.
Les cosaques n'ont jamais formé une nationalitédistincte, mais leurs mœurs e t leurs institutions les séparent du reste du peuple russe. La cosaqucric, pour rendre par un seul mot ce que les Russes entendent par Kazatcliestvo, est le genre de société, de gouvernement, d'organisation po-
litique, que le paysan russe comprend d'instinct, pour ainsi dire, auquel il se plie le plus facilement, et qu'il regarde probablement comme le meilleur. Selon les provinces qu'elles occupaient, les différentes fractions des cosaques se qualifiaient d'armées. Il y avait l'armée du Dniepr, l'armée du Don, de l'Iaïk, etc. Chacune de ces armées se divisait en petits camps ou villages, nommés stanitsas. La terre autour de la stanitsa, les troupeaux qui paissaient ses prairies, formaient la propriété indivise de la commune. A des époques déterminées, des partages égaux avaient lieu pour la culture ; mais chacun recueillait le fruit de son travail et pouvait augmenter sa part dans le fonds commun par son industrie particulière. Tout homme était soldat et tenu de prendre les armes à la voix du chef que le suffrage public avait désigné. Il y en avait un pour chaque expédition, auquel on donnait le nom de capitaine errant, Ataman kotchévoï, distinct de V Ataman, ou chef politique à vie, de toute Varmèe. Ce capitaine avait sous ses ordres un adjoint ou lieutenant, iéssaoul, puis des centainiers, des cinquantainiers, des dizainiers. Pendant la paix, l'administration de chaque stanitsa
appartenait aux anciens, startchim ; mais toute résolution de quelque importance devait être soumise à une discussion, où tous les hommes de la communauté pouvaient prendre part et voter. L'assemblée politique ou administrative s'appelait le cercle, Kroug. Point de lois écrites, le cercle étant la loi vivante, conservant et augmentant les traditions. Il laissait d'ailleurs à l'individu la liberté la plus complète, dès qu'elle n'était pas nuisible à la communauté. A l'égard de l'étranger, tout, ou presque tout, était permis. De telles institutions trouvent des fanatiques parmi les hommes les plus rebelles en apparence à toute discipline. A la fm du xvn« siècle les flibustiers en avaient de semblables.
On ignore l'époque de la première organisation des cosaques ; cependant il y a grande apparence qu'elle est contemporaine de la conquête des Tartares. La petite république des Zaporogues, dans les îles et sur les bords du Dniepr, semble être le modèle d'après lequel se sont formés les autres gouvernements cosaques; car leur dialecte, le petit-russien, a laissé des traces chez les cosaques les plus éloignés de l'Ukraine. Il n'est pas douteux que les premiers soldats qui s'établirent
dans les îles du Dniepr ne fussent animés d'un / sentiment patriotique et religieux. Leurs premiers exploits contre les Tartares et les Turcs furent une protestation des chrétiens vaincus contre leurs oppresseurs musulmans. A force de guerroyer pour la foi, ils aimèrent la guerre pour elle-même, et le pillage devint le but principal de leurs expéditions. A défaut de Tartares, leurs voisins russes ou polonais étaient impitoyablement rançonnés. Autrefois les cosaques se recrutaient de volontaires arrivant aux bords du Dniepr, les uns de la Grande-Russie, les autres de la Lithuanic ou de la Pologne. L'association s'étendit; elle colonisa les rives du Don et y institua le régime des stanitsas et du cercle. Les tsars de Moscovie, tout en souffrant quelquefois des violences de ces nouveaux venus, voyaient avec plaisir se former sur leurs frontières une armée qui se battait pour eux, ne leur coûtait rien, et qui leur fondait des cités de soldats dans des steppes désolées. Du Don, les cosaques portèrent des colonies le long du Volga, sur le Terek, sur riaïk ; ils conquirent la Sibérie. Aujourd'hui les descendants de ces mêmes hommes campent à l'embouchure de l'Aïuuur et bordent la frou-
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tière chinoise. Les cosaques du Don, conquérants d'une contrée soumise aux Tartares, s'étaient donnés à la Russie en 1549, mais ils jouissaient d'une indépendance réelle. Il est vrai qu'en temps de guerre ils fournissaient au tsar un corps de troupes ; mais la guerre était leur métier, et pour eux un moyen de fortune. Ils nommaient euxmêmes leurs atamans, s'administraient par leurs coutumes, et ne souffraient guère que le gouvernement de Moscou se mêlât de leurs affaires. Ils prétendaient même au droit de faire la guerre sans prendre l'ordre du tsar, et, malgré ses injonctions, se livraient à l'a piraterie sur la mer Noire et même sur la mer Caspienne. En 1593, lorsque Boris Godounof institua le servage en Russie, par un oukase qui défendit aux paysans de changer de seigneur et de domicile, les cosaques reçurent d'immenses recrues. Tous ceux qui voulaient vivre libres se réfugiaient dans une stanitsa, sûrs d'y trouver un asile. Dans leurs idées d'honneur, les atamans regardaient comme leur premier devoir de protéger les fugitifs. Aussi, le sujet le plus ordinaire des contestations entre le gouvernement de Moscou et les hordes du Don était la revendication des serfs. Tantôt exigée par les tsars,
lorsqu'ils n'avaient point d'ennemi étranger à craindre, elle était éludée par les atamans; tantôt elle était oubliée en quelque sorte, dès que les services des cosaques étaient devenus nécessaires. En fait, il passait pour impossible de reprendre un serf dès qu'il s'était fait adopter dans une stanitsa.
Il y avait toujours deux partis parmi les cosaques, qu'on pourrait appeler le parti aristocratique et la faction démocratique, bien qu'il n'y eût point de noblesse parmi eux. Les cosaques anciennement établis, possédant une fortune acquise, soit par la course, soit par leur industrie, ne voyaient point de bon œil les nouveaux venus étrangers au pajs. Les premiers prêchaient dans le cercle le respect des traités et l'obéissance au tsar ; les autres, au contraire, se déclaraient pour tous les partis violents, appuyaient les audacieux qui rêvaient quelque expédition hasardeuse, et se souciaient peu de compromettre les privilèges de l'armée du Don, à force d'en abuser. Par mépris, les vieux cosaques appelaient les nouveaux venus la nudité^ la gueuserie, Gole, et ce nom, comme celui de Gueux en Flandre, avait fini par être porté fièrement par la faction con-
traire. La classe des cosaques pauvres, (]ui se recrutait sans cesse de fugitifs, haïssait le gouvernement russe et obtenait la sympathie des serfs qui n'osaient pas briser leur chaîne. La condition de ces derniers était déplorable : dans un temps où la vie d'un homme libre n'était comptée que pour peu de chose, un esclave était moins qu'une bête de somme, et certainement plus misérable. La rudesse des mœurs, la dureté des maîtres, n'était égalée que par la férocité des lois. Un exemple suffira pour montrer ce qu'était la législation de cette époque. Le serf était responsable des dettes de son maître. Si le seigneur ne payait pas ses créanciers, le serf était mis en prison et tous les jours bâtonné devant la maison de justice, jusqu'à ce que le débiteur eût soldé ou que le créancier eût abandonné ses droits. Dans leur misère, les serfs étaient témoins de la liberté des cosaques, qui parlaient la même langue ({u'eux, qui avaient la même origine. Qu'on ne s'étonne point que, dans leur désespoir, ils fussent disposés à accepter pour leurs libérateurs les cosaques qui venaient piller leurs maîtres. Rarement un esclave ose concjevoir l'idée de conquérir sa liberté; mais il est toujours prêt
à aider l'homme libre qui se déclare son protecteur. Aussi doit-on remarquer que toutes les grandes insurrections de serfs qui ont éclaté en Russie ont été organisées par des cosaques. Les faux Démétrius, Stenka Razine et Pougatchef en fournissent la preuve.
Stenka Timoféïéf Razine était un cosaque du Don, d'une famille assez considérée, car son parrain Kornilo lakovlef était Ataman de l'armée, et son frère aîné commandait un régiment, en 1665, sous le prince Georges Dolgorouki, dans une guerre contre les Polonais. En campagne, les cosaques mettent sous leur selle tout le butin qu'ils peuvent ramasser ; lorsque les sangles deviennent trop courtes, ils jugent qu'il est temps de faire la paix. L'automne approchait et les cosaques de Razine semblaient debout sur leurs chevaux. L' Ataman demanda au prince Dolgorouki la permission de retourner dans son i)ays. Il croyait
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user de civilité, car il se considérait comme un allié très-indépendant, et. sur le refus du général, il prit son parti et quitta le camp russe avec sa troupe. On les poursuivit, on les rattrapa, et, pour l'exemple, le colonel Razine fut pendu : ses deux frères, Stenka et Frolka, virent peut-être l'exécution et jurèrent de le venger.
Avant cet événement, selon la tradition des cosaques, conservée par une ballade qui se chante encore aujourd'hui, Stenka Razine était déjà un guerrier fameux, redouté des Turcs et des Tartares. Trahi par la fortune, il était tombé entre les mains des inlidèles et avait été jeté dans un cachot à Azof. On reconnaîtra le style des complaintes, qui se ressemblent en tout pays, à la description de la prison : « La porte est de fer, la serrure pèse cent vingt livres, les gardes sont de fin acier, et les verrous de bronze. » Passe auprès de la prison le tsar de Turquie : < Eh ! sultan sultanovitch', lui crie Stenka. fais-moi donner à boire et à manger, puisqu'on me pende ou qu'on me mette en liberté ! » Le sultan est en belle humeur ; il délivre le prisonnier, lui fait de