‹ Les costumes de M. ChateaubriandChapitre 1 sur 5 · FIGURES D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

FIGURES D AUTREFOIS

monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes. » Drame et quelquefois comédie, son existence a bien le caractère théâtral que signale cette petite phrase. Aussi m^a-t-il paru plaisant et judicieux de composer une galerie de ses portraits, de le montrer dans ses diverses « créations » ; de même, on a, d'un acteur illustre — et si parfaitement sincère, toujours ! — une série d'images nombreuses et variées, en costumes.

Le voici, petit Breton noble et pauvre, qu'on a mis en nourrice à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. La bonne chrétienne qui lui donne son lait Ta consacré, car il est chétif et a besoin d'une protection céleste, à Notre- Dame de Nazareth, patronne du hameau. Il portera les couleurs de Notre-Dame ; on ne le vêtira que de bleu et de blanc.

Plus tard, se souvenant du vœu de la paysanne^ il a pitié de son enfance qu'opprimaient les traditions séculaires de son pays ; et il s'écrie : « Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front ! » C'est tout ce qu'on sait des petites robes qui enveloppèrent François de Chateaubriand. Imaginons-les bien modestes. Après la bataille de la Massoure, saint Louis avait placé sur les armoiries des Chateaubriand des fleurs de lis d'or; plus anciennement, ils portaient, sur Técu de gueules, des pommes de pin, avec la devise : Je sème Por. Seulement, ils n'avaient pas le sou.

En 1775, François de Chateaubriand acheva la

septième de ses années. Le jour de l'Ascension, il fut habillé d'une lévite blanche ; souliers, gants et chapeau blancs; une ceinture de soie bleue. Pour la première fois de sa vie, il était propre et gentiment accoutré. Sa grand'mère, sa mère, sa tante de Boisteilleul, son oncle et ses cousins de Bedée, sa nourrice avec son frère de lait, le conduisirent à Notre-Dame de Nazareth, afin qu'il fût relevé de son vœu. Quand il arriva, les religieux occupaient les stalles de Téglise ; l'autel était illuminé de cierges. Les massiers vinrent le prendre à la porte et ils le menèrent au chœur, où étaient préparés trois sièges. Il s'assit au milieu, la nourrice à droite, et, à gauche, le frère de lait. Le prêtre dit la messe. A ToÛertoire, on ôta la lévite blanche et la ceinture bleue de Tenfant. On l'habilla de violet, qui n'est pas une couleur gaie, mais quasi religieuse encore. Puis la messe continua ; M"* de Chateaubriand communia. Le prieur énonça l'histoire de la lignée et affirma l'efficacité des vœux. La lévite blanche et la ceinture bleue furent, en ex-voto, attachées sous une image de la Sainte Vierge. Habillé en petit prélat, François, que ses camarades appelaient Francillon, s'en retourna.

Plus tard, après avoir été sceptique, impie, il écrivait, docile aux significations aventureuses des symboles ; « J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels ; ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait suspendre aujourd'hui à ses temples, ce sont mes misères. »

Avec sa mère, le chevaber passa plusieurs années

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à Saint-Malo. On ne s'occupait pas beaucoup de lui ; et il fut le compagnon de tous les polissons de la ville. Alors il était vêtu comme les plus misérables, et débraillé. Chemise en loques, bas troués, des souliers qui ne tenaient point à ses talons. Il perdait souvent son chapeau, et son habit quelquefois. On le peignait tous les samedis; les autres jours, ses cheveux, sous une couche de pommade et de poudre, devenaient ce qu'ils pouvaient. Il se battait volontiers avec les autres gamins : ceux-ci le croyaient tout pareil à eux et bousculaient avec familiarité ce Francillon qui serait Chateaubriand. Il rentrait à la maison égrati^né, meurtri, déchiré. Sa mère se fâchait, riait et s'écriait de tout son cœur: « Qu^il est donc laid !... »

Un jour, après une bataille qu'il avait livrée à des mousses avec son ami Gesril du Papeu, autre polisson et qui ensuite fut un héros, il eut, d'un coup de pierre, l'oreille à moitié détachée. Il n'osa pas aller chez lui en tel état : il se réfugia dans le grenier de Gesril. Et Gesril lui entortilla le chef d'une serviette, observa que la serviette ainsi disposée avait l'air d'une mitre, s'étonna de l'évêque imprévu qui soudain résultait de ce déguisement ; et il lui fit chanter la grand'messe, à tue-tête.

Quelques années plus tard, Chateaubriand se demanda un peu s'il n'entrerait pas dans les ordres. Mais il renonça vite à ce projet, qui d'ailleurs ne lui valait rien.

En dépit de tout, il aimait, assure-t-il, l'élégance et la propreté. Il se rapetassait, la nuit, de son mieux. Sa sœur Lucile l'aidait, étrange fille déjà

rêveuse ; et Paidait aussi la bonne Villeneuve, servante d'autrefois. Du reste, le rapiécetage n'aboutissait qu'à rendre Taccoutremeat plus bizarre.

Les jours de fête, quand arrivaient pour l'assemblée matelots et paysans, dans leurs barques ou leurs charrettes, gens de la mer ou gens de l'herbe, on endimanchait les autres enfants ; il se tenait, lui, à l'écart : ses guenilles l'humiliaient, car il était déjà très orgueilleux. 11 s'en allait, fier petit pauvre, contempler les flaques d'eau qui restent sur la plage après que la mer s'est retirée. Il regardait voler les pingouins et les mouettes ; il écoutait le bruit que fait le va-et-vient des flots. Ni les caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets, ni les tentes qu'on plantait sur le rivage, ni les processions de moines et de confréries portant croix et bannières, ni les chaloupes et les voiles qui affluaient, ni les salves d'artillerie et la sonnerie des cloches ne le distrayaient de se sentir seul.

Ainsi, les circonstances firent que ce garçon de haut lignage, qui bientôt serait pourvu d'éloquence et de poésie, connût toutes les tristesses, et jusqu'à celle d'être, au milieu d'enfants, ridicule par ses habits. Les mélancoliques adolescents lui surent gré de son René, ensuite ; sur le Sillon de Saint- Malo, il avait d'abord assumé le puéril et terrible chagrin des collégiens mal vêtus, dont on se moque.

Mais voici les élégances.

En 1787, à dix-neuf ans, le petit Francillon de naguère est sous-lieutenant au régiment de Navarre. Il a sa garnison à Cambrai. Son uniforme est blanc,

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comme celui de toute Finfanterie, mais avec les revers et les parements de couleur bleu céleste ; les boutons et les épaulettes, d'argent. Bleu et blanc, Tuniforme du sous-lieutenant de Navarre, ainsi qu'étaient bleue et blanche la ceinture et la robe de l'enfant voué à Notre-Dame de Nazareth: « J'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. »

Mais, à présent, il est pris d'une folle ardeur pour la toilette.

L'ordonnance était de garder agrafé le collet de l'habit, de fermer sur la poitrine les deux premiers crochets, afin de cacher la chemise, linge et dentelle. Seulement, tous les portraits d'officiers de cette époque ont Thabit grand ouvert et montrent des jabots triomphants. On commandait aussi aux officiers de porter le chapeau très petit, d'avoir les boucles de leurs cheveux petites et serrées à la tête. Tout cela déplaisait au jeune Chateaubriand. Sa coquetterie voluptueuse, on la devine, à lire dans les Mémoires d'outre-tombe : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles ; ou, si je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté. »Ges lignes toutes pleines de concupiscence, il les écrivit quand il eut passé la cinquantaine ; et l'on juge de ce que put être, à vingt ans, la délicate subtilité de sa mise. Pour le service, il observait « le rigorisme d'une tenue à la prussienne ». Mais, le soir, quand il se croyait délivré de ses chefs, il prenait un grand chapeau ; le barbier lui desserrait les boucles de ses cheveux, donnait à leur queue plus de liberté ;

rhabit dégrafé, on voyait Tample jabot. Même, une fois, cette fantaisie valut à Chateaubriand trois jours d'arrêts.

L'année suivante, il débutait à la chasse du roi. Il n'était encore que sous-lieuteiiant d'infanterie. Et, comme ce grade n'était pas admis aux carrosses de la cour, on lui donna, non le grade, mais le rang de capitaine de cavalerie.

Joli costume, pour la chasse du roi : l'habit gris, la veste (c'est-à-dire le gilet) et la culotte rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au côté, petit chapeau français à galon d'or. On assigna au débutant une jument légère et mal commode, « THeureuse ». La bête fît tant et si mal que le débutant bouscula Tordre des préséances, l'étiquette, faillit jeter bas une dame, fut un instant l'objet de la risée universelle, faussa tous les itinéraires et, contre toute bienséance, déboucha le premier à l'endroit où le chevreuil venait d être abattu. Il arriva, oui, avant Sa ^lajesté. Le roi parut. Le débutant, fort malheureux, sauta, s'efforça de pousser l'Heureuse et, à tout hasard, ôta son chapeau. Le roi était content de ce chevreuil tué. Bien que taciturne, il éprouva le besoin de parler et dit au débutant, qui ne savait où s'anéantir : « Il n'a pas tenu longtemps !... » Chateaubriand note que voilà toutes les paroles quil ait jamais entendues de Louis XVI. Or, on Favait vu « causer avec le Roi » ; déjà l'on oubliait les facéties de FHeureuse ; on entourait le débutant... Mais lui se souvint des landes de sa Bretagne ; cette sauvagerie naturelle, qui devait le conduire aux

Beaunier,, Figures. 17

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solitudes américaines, le prit. Telle fut sa timidité ombrageuse qu'il n'assista seulement pas au débotté : il se sauva.

Avant de partir pour le nouveau monde, il avait encore un costume à essayer : le costume religieux. Plus exactement, il avait à recevoii' la tonsure ; il ne souhaitait que d'être agrégé à l'ordre de Malte, et la cléricature qui lui fut, à cette fin, conférée eut un caractère de facile symbole. En uniforme, l'épée au côté, il s'agenouilla ; l'évêque lui coupa, sur le sommet de la tête, «deux ou trois cheveux». 11 ajoute : « Gela s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonne forme. » L'acte de cléricature est, à la date du 16 décembre 1788, sur les registres de l'ancien évêché malôuin.

Là-dessus, on a dit que Chateaubriand avait d'abord été homme d'Eglise. 11 faut renoncer à cette historiette agréable : Chateaubriand ne porta point la soutane. Tant mieux: il aurait alors désiré d'être pape ; et que de déboires on lui épargna en ne lui conférant qu'une petite tonsure allégorique !...

Il ne fut ni prêtre ni moine ; cependant il reçut, en 1832, le titre de bénédictin, mais honoraire, de Solesmes. L'abbé Guéranger, chanoine du Mans, cherchait à rétablir l'ordre de ces religieux : il s'adressa donc à Chateaubriand. Et celui-ci ne manqua pas d'envoyer son offrande, avec une lettre délicieuse. La lettre est délicieuse, pour montrer que, s'il ne revêtit pas en réalité la robe des bénédictins, son âme du moins prit, durant quelques minutes, ce costume avec un plaisir et comme avec un amusement singuliers : « Ainsi que vous, j'ai

rêvé autrefois le rétablissement des Bénédictins... Puisque vous êtes jeune, monsieur, rêvez mieux que moi, et puisque nous sommes tous deux chrétiens, travaillons dans Tattente de cette éternité si savante vers laquelle nous approchons tous les jours. C'est là que nous retrouverons nos vieux Bénédictins, bien plus instruits qu'ils ne Tétaient sur la terre, car ils étaient hommes de vertu comme de science, et ils contemplent maintenant, d^'une vue bien autrement étendue, l'origine des choses et les antiquités de l'univers... » Les jolies phrases, et qui durent l'enchanter lui-même ! Car il était sensible au son que font les idées avec le secours de mots choisis et bien agencés. Il a, cette fois, trouvé les formules qui accordent le mieux l'érudition et la piété. Aussitôt il est bénédictin de tout cœur ; et il signe en latin : « Humilissimus et addictissimus .servus tuus, F. -A. de Chateaubriand, e neo-congregatione sancti Mauri, »

Telle est la facilité, telle aussi la sincérité charmante, avec laquelle Chateaubriand se déguise.

En 1791, il part pour l'Amérique. Son costume de voyageur, nous ne le connaissons pas exactement. Il a oublié de nous le dire : sans doute n'en était-il pas très satisfait ; même, il a oublié de l'inventer. Nous savons seulement qu'à bord du bâtiment qui le menait à Baltimore il couchait, la nuit, sur le tillac. Il rêvait sous les étoiles ; et, pour cela, il était « enveloppé de son manteau ». Il créait ainsi la pose des navigateurs romantiques : — les manies, comme presque toutes les beautés litté-

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raires, du xix« siècle sont des trouvailles de lui.

Pendant la traversée, qui fut longue, il multiplia les effets d'un abondant cabotinage. Il avait pris passage sur le Saint-Pierre, brick de cent soixante tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, avec Fabbé Nagot, supérieur des Robertins, et quelques séminaristes qui allaient fonder un séminaire à Baltimore. Il essaya d'étonner ces hommes très simples et pieux; en même temps, il subissait Tinfluence de leur voisinage : et il ne savait pas au juste s'il se plaisait davantage à les mystifier ou bien à se figurer qu'il était comme eux un apôtre qui porte le Christ par delà l'Océan.

Un jour, il faisait chaud; le mouvement des vagues fatiguait les voyageurs. Tout habillé, Chateaubriand se jette du beaupré à la mer, en vif gaillard qui ne redoute aucun péril. C'est, du moins, ce qu'il raconte. Et il insiste : la houle était grosse, il avait un gouffre au-dessous de lui^ les requins pouvaient lui couper un bras ou une jambe, pas de chaloupe dehors, etc. Quelle imprudence et bien digne d'un héros, n'est-ce pas?

Seulement, cette baignade héroïque, il l'a ornée de ses imaginations. Parmi les séminaristes, il y avait Edouard de Mondésir, qui plus tard devint curé du Coudray, près de Chartres. L'occasion se présenta pour lui de rédiger ses mémoires : on les a retrouvés. Le curé du Coudray se rappelle parfaitement ce compagnon de voyage, le vicomte, alors chevalier de Chateaubriand, qui, ensuite, a fait « bruit et besogne dans le monde ». Et voici la baignade, la vraie, — car la bonne foi de l'abbé de

Mondésir n'est pas douteuse. Le chevalier parla de prendre un bain de mer. Les matelots lui demandèrent s'il en avait déjà pris ; il répondit que non... Le chevalier « se mit tout nu; on lui passa des sangles et des cordages sous les aisselles... » Oh! oh! ce n'est plus l'appareil d'un héros téméraire et soudain !... « Il fut ainsi descendu sur le sol humide. A peine ses pieds eurent-ils porté, que le héros s'évanouit et qu'il fallut se hâter de le hisser à bord... » Sur le tillac, il revint à lui et déclara : « Eh bien ! je sais maintenant à quoi m'en tenir!... » Voilà réduite à peu de chose l'entreprise d'un nageur splendide. Les inquiétantes péripéties de la scène, Chateaubriand les inventa : il était, avec de fortes courroies, attaché!...

On faisait aux séminaristes des lectures pieuses, IWme élevée à Dieu et, du P. Rodriguez, la Pratique de la perfection chrétienne . Le chevalier voulut qu'on le choisît pour lecteur. Mais, ces doux li^Tes ascétiques, il les « déclama sur le ton de la tragédie ». L'abbé Nagot lui en fit l'observation ; il répondit qu' « il mettait de l'âme à tout ». Ce nietzschéisme d'un jeune homme qui, par ailleurs, prenait des bains fort bizarres pour vivre assez dangereusement, ne pouvait convenir à des religieux : désormais on eut un lecteur plus modeste.

Le vendredi saint, un prêtre officia sur le pont. Après le service, Chateaubriand saisit un grand crucifix et, avec de beaux gestes, il commença de haranguer l'équipage : il « débita des phrases extrêmement brûlantes, au point que, s'il se fût trouvé un juif à bord, nos matelots l'eussent ieté à

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la mer ». Est-il bien, dans cette attitude!... Il se joue à lui-même la comédie magnifique du missionnaire.

Cependant il badine. La vigie ayant crié ; « Terre!... terre!.,. » il descend à la chambre où les religieux psalmodient leur office et il les prévient « de prendre garde à eux au sujet des Açores ». En effet, un pape a jadis excommunié quiconque placerait ces îles portugaises « soit en Europe, soit en Afrique », — l'abbé de Mondésir ne sait plus lequel des deux. — Les pieuses personnes se demandèrent si le chevalier souhaitait qu'on l'admirât pour tant d'érudition ou bien s'il se moquait d'elles et de la Cour de Rome, ainsi qu'un libertin.

Tels furent ses jeux, pendant la traversée, — de véritables jeux de scène.

Mais le voici en Amérique. Il se déguise en Iroquois; et il est enchanté de son costume. Une peau d'ours lui sert de demi-toge. Il a tout l'accoutrement du sauvage, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la bandoulière du coureur des bois. Sur la tête, « une calotte de drap rouge, à cotes ». Du reste, ses cheveux flottent sur son cou découvert et il porte la barbe longue. « J'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. » Quelle joie!...

Les Indiens le prient souvent à des parties de chasse. Il est, pour le moment, l'un d'eux et n'aime rien tant qae d'être ingénieux à dépister un carcajou. Ou bien, il s'assoit parmi les guerriers ; et.

tandis que les oiseaux voltigent et chantent, il fume une longue pipe.

Ne négligeons pas ce jeune Chateaubriand qui a fait cent quatre jours de mer pour aller en Amérique fumer, vêtu en Iroquois, une pipe de tabac sauvage. Il invente, à notre usage, une des plus jolies variétés de la littérature : Texotisme.

Le voici bientôt qui est aimé, — c'est, pour les poètes, la façon de dire qu'ils sont amoureux, — aimé de deux « sultanes jonquille », l'une fîère, et triste Tautre, deux Floridiennes. Il raconte, dans les Mémoires, qu\in jour, adossé contre un magnolia, il s'endormit : son repos « flottait sur un fond vague d'espérance ». Quand il se réveilla, deux femmes, deux odalisques, les Floridiennes, étaient à ses côtés. Elles feignaient de dormir ; et elles avaient leurs têtes appuyées sur les épaules de René. La brise qui passait, toute parfumée, versait une pluie charmante sur le groupe voluptueux, la pluie des fleurs du magnolia. Et la triste, éveillée, chanta. « Quiconque, dit Chateaubriand, n'est pas sûr de sa vie se garde de Texposer ainsi jamais ; on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la mélodie dans le sein d'un homme. » Un « Boisbrûlé », d'une voix rude, appela les doux jeunes filles.

Quelle jolie aventure 1 Mais elle est, ainsi, un peu arrangée, par les soins de Chateaubriand.

On a retrouvé la version première, le brouillon de cette page. Et, ici, ce n'est pas le repos de Château briand qui «flotte sur un fond vague d'espéranc

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c'est Chateaubriand lui-même qui nage dans un fleuve de ce pays. 11 nage. Sur la rive, il y a « un cyprès chauve dont les feuilles » — ce cyprès chauve a des feuilles ! — « dont les feuilles ressemblent à des découpures de mousse », et puis des « raisins appelés genoux », — des raisins chauves, peutêtre ! — Il nage ; et son costume est la simplicité même : « pantalon de coton bleu, sur la tête un large chapeau de paille de riz pour me garantir du soleil... » Comment le voir autrement, désormais?... Il nage devant les jeunes filles, émerveillées par le chapeau de paille, par le chaste pantalon de coton bleu... Mais quoi ? ne s'était-il pas, en outre, muni d'une petite veste ou bien d'un gilet de flanelle sans manches ?.., Un peu plus de pudeur Ty engageait... « Les cousines me venaient voir nager. » Et elles prenaient leur bain, elles aussi, les cousines émerveillées et belles. « Elles se plongeaient dans l'eau, enveloppées d'un grand linceul de la seconde écorce du mûrier. Leurs têtes brunes sortaient de Teau, comme deux têtes de naïades, tandis que des cygnes voguaient autour d'elles ; il y avait de quoi devenir fou... » Cela est net : il y avait de quoi devenir fou. « Une d'elles chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase musicale un cri qui troublait, » 11 y avait de quoi devenir fou, ce n'est pas contestable. Quant k la question de savoir pourquoi Chateaubriand n'a pas désiré que ces lignes fussent publiées, elle n est pas difficile à résoudre. Lui, qui organisait avec tant d'art l'image qu'il laisserait à l'avenir, agit prudemment lorsqu'il supprima ce portrait

d'un nageur à la poitrine découverte, au chapeau de paille, au pantalon de coton bleu.

En 1792, Chateaubriand, de retour à Paris, ne porte plus une calotte de drap rouge à côtes, une peau d'ours ; ses cheveux ne tombent pas sur son cou, et il s^est fait couper la barbe. Il reprend l'usage de notre ancien et cher continent. La mode, pendant son absence, a changé : « La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s'effaçait ; on avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui n'était alors que le dernier vête, ment des condamnés à venir. »

11 est sur le point d'émigrer ; mais il traîne. En casaque de 1792, il va perdre le peu d'argent qu'il a encore aux tripots du Palais-Royal; il va visiter, à Montmorency, l'ermitage de Jean-Jacques Rousseau ;le souvenir de M"' d'Epinay et d'une « société factice et dépravée » le séduit plus qu'il ne l'avoue. Tout de même, après quelques semaines d'hésitation, il va rejoindre à Coblentz l'armée des princes.

Les gentilshommes, les officiers devenus soldats qui s'en allaient ainsi portaient, sous de longues redingotes, le costume des gardes nationaux, « les couleurs que la France ferait porter à l'Europe vassale ». Et ils s'en allaient à pied, le sac sur le dos, modestement, avec fatigue.

A Bruxelles, Chateaubriand trouva son bagage qui l'attendait ; on le lui avait envoyé en fraude : un peu de linge, et puis son uniforme bleu et blanc du régiment de Navarre. Il l'endossa. Mais il l'aima moins que jadis. Depuis qu'il avait été, parmi les

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Muscogulges et les Siminoles, un joli sauvage que sa liberté satisfait, la contrainte des uniformes le gênait. Après avoir rêvé sous les étoiles qui courent dans les feuillages des forêts vierges, il lui déplaisait de reprendre « F habit d'un mesquin sous-lieutenant d'infanterie ». Et puis, le costume ne lui va plus. Bronzé par « le soleil d'Amérique et Tair de la mer », il a maintenant les cheveux plats et noirs : sur le collet bleu, sous le chapeau noir, ce n^est pas d'un élégant effet. Il n'est plus question de faire bouffer le jabot brodé entre les revers de l'habit qu'on dégrafe : le linge manque. Enfin, l'émigration l'assomme.

Il eut cependant de beaux jours. Entre Goblentz et Trêves, il rencontra Tarmée prussienne. Les gardes marchaient en bataille, avec du canon. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick étaient au centre d'un carré que formaient de vieux grenadiers de Frédéric. Le roi et le duc de Brunswick aperçurent cet uniforme blanc, mirent le chapeau à la main et « saluèrent l'ancienne armée française » dans la personne de l'émigré. Celui-ci, appelé, raconta son aventure, le voyage d'Amérique, le malheur de la monarchie, et qu'il était revenu pour répandre son sang au service du Roi. Frédéric- Guillaume dit : « Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française. » Et il garda le chapeau à la main jusqu'à ce que le sous-lieutenant de Navarre eût disparu derrière la masse des grenadiers.

Chateaubriand s'engagea dans la septième compagnie bretonne, commandée par M. de Goyon-

Miniac. L'uniforme était couleur bleu de roi, avec € retroussis à rhermine ». En fait d'arme, on lui donna un fort mousquet, de manufacture allemande, très lourd, qui lui cassait l'épaule et dont le chien ne s'abattait pas. Sur le dos, il eut son havresac, lequel contenait une capote, des chemises, un bidon de fer-blanc, une bouteille clissée, plus un petit Homère. Dans sa giberne, il fourrait, avec ses cartouches inutiles, le manuscrit à'Atala, Quand la colonne faisait halte, il s'asseyait, tirait de sa giberne les feuillets précieux, les relisait avec un plaisir mêlé de chagrin, corrigeait une description de forêt et songeait aux Floridiennes gracieuses. A lire Homère sous la tente, il éprouvait un émoi qui devait l'inciter, vingt ans plus tard, à unir dans le poème bigarré des Martyrs la beauté païenne et l'idéal des chrétiens. Mais il fallait aussi cuire la soupe, la ratatouille de choux et de lait, mener les ânes à la recherche des vivres, laver le linge. Pour ces diverses besognes, Témigré se coifTait volontiers d'un « petit turban de toile de bouleau » que lui as^aient donné les Floridiennes.

Il se plaisait à mêler ainsi les époques de sa vie. Comme il était impatient et curieux de Tavenir, il avait ardemment le regret du passé : il en conservait des bribes avec une sorte de relis^ion désespérée.

Au siège de Thionville, deux balles frappèrent sa giberne ; elles n'allèrent pas plus avant. Il y avait, dans sa giberne, le manuscrit à'Atala] du moins, il l'affirme : « Atala, en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi ». C'est

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une aimable histoire, à laquelle on voudrait accorder toute créance. On admire ce chevalier, si bien pourvu de littérature, cuirassé de son génie et qui porte comme une cotte de mailles son œuvre. Et puis, la jeune Atala, c'est, transfigurée par l'effet de Tart, Tune des Floridiennes : de sorte que le souvenir des vierges de couleur le protège, le rend invulnérable. Lui-même, ne le crut-il pas? car il était sensible aux merveilles que les hasards combinent. Mais il ajoute qu.^ Atala devait « soutenir encore le feu de Tabbé Morellet ». Cette fois il plaisante; et Ton se demande si tout cela n'est pas un jeu de son imagination fertile.

A Londres, où il se réfugia et demeura jusqu'à la fin du siècle, pauvre et malade, manquant de pain, Ton peut conjecturer qu'il négligea le détail de sa toilette. 11 raconte que les émigrés, ses pareils, étaient reconnaissables à la vétusté de leurs habits. Un peu plus tard, quand il résolut de partir pour Beccles, le tailleur de Peltier l'habilla ; et l'on ne sait pas trop ce que pouvait bien être le tailleur de l'extravagant garçon qui ressemblait à un personnage de Le Sage. N'importe !... Et le chevalier n'en était pas à raffiner là-dessus.

A Beccles, il fit pourtant assez bonne figure, semble-t-il. Tout en donnant des leçons de français aux polissons et aux jeunes filles, il eut des relations agréables avec les gentilshommes de la région. Nous le voyons, un jour, achevai et qui se promène élégamment. Ce qui lui manque, hélas ! c'est l'art du cavalier. Son père, qui le destinait à

la marine, était d'avis qu'il sût manier un vaisseau, non un cheval. Et le portrait équestre que voici est bien désobligeant pour la coquetterie de notre héros. M. de Combourg — c^est le nom qu'il avait pris là-bas — montait une bête difficile et qui ne tarda guère à s^emballer. M. de Combourg perdit ses étriers, se cramponna comme il put à la crinière et s^écria : « / will be killed ! Nobody shall save me !... » C'est-à-dire, si l'on traduit exactement : « Je veux être tué ! Que personne ne vienne à mon secours !... » Il désirait qu'on vînt à son secours et il n'avait pas envie de mourir ; seulement, il ne savait pas l'anglais mieux qu'il ne montait à cheval... Et ce petit tableau, qui rappelle les fortes et rudes caricatures anglaises du siècle dernier, est en somme le souvenir le plus net, risible aussi, que le comté de Suffolk ait gardé de Chateaubriand.

Il revint à Paris. Et il fut très vite célèbre, grâce aux Floridiennes encore : il publia son roman à'Atala. Cette musique nouvelle que les mots rendaient à son gré enchanta les oreilles et alarma les , âmes ; les petites femmes allaient disant que ces phrases-là leur faisaient éprouver un frémissement d'amour, et Pauline de Beaumont, plus émue que personne, soupirait: « Il joue du clavecin sur toutes mes fibres. » Comme il aimait de façon pareille la gloire et les femmes, il fut heureux. Il adora cette gloire que les femmes lui donnaient et qui, par un asrréable retour, lui donnait aussi les femmes. Elles se le disputèrent ; et il se multiplia.

Comment, alors, s'habillait-il ? Simplement. Il

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écrivit plus tard, en 1837, qu'il avait savouré, après le succès d'Alala, son orgueil, « non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les honnêtes gens ». Cette moquerie est à l'adresse des romantiques, ses « fils dégénérés », comme il les appela. Sans doute n'appréciait-il pas les gilets éclatants et les poils farouches qui avaient récemment combattu à la bataille d'Hernani. Les romantiques Font désolé, de maintes manières : ils dérivaient de lui, mais souvent avec peu de goût ; ils lui devaient leur idée et quelques-unes de leurs toquades, voire la folie du costume. Mais l'absurdité d'autrui ne vaut rien ; et puis, « il n'aimait pas que l'on fît après lui les excentricités qu'il avait déjà faites ».

Quand il partit pour Rome, secrétaire de la légation française, il dut avoir un bel uniforme, des broderies diplomatiques, une épée. Il n'en parle pas. C'est qu'il n'eut à Rome que des ennuis, — et puis un grand chagrin, — de perpétuelles difficultés, humiliantes. La robe rouge du cardinal Fesch offusqua le faible éclat de ses dorures. Il avait cru, en arrivant, imposer ses volontés magistrales : le cardinal, en peu de jours, le détrompa, le confina dans le service des passeports et l'installa très mal, au dernier étage du palais Lancelotti. L'endroit n'était pas confortable ; et l'apologiste de la religion chrétienne y entrait à peine qu'il en connut les inconvénients. Il dérangea de leur tranquillité les puces qui habitaient là et qui, tout de go, lui

LES COSTUMES DE M. DE CHATEAUBRIAND 11 i

sautèrent aux jambes. Il avait un pantalon blanc : de toutes ces puces, le pantalon fut noir.

13 juillet 18UÔ. M. de Chateaubriand part, avec un bel entrain, pour le voyage de Terre sainte. M"^ de Chateaubriand l'accompagnera jusqu^'à Venise ; et il vagabondera par les mers et les pays, tout à son aise. Il est fort content.

II est allé, à Fervacques, faire ses adieux à Delphine de Custine : la « reine des roses ^ pleure et ne veut pas croire qu'il revienne jamais. Il supporte, lui, très bien cette séparation, sachant qu'au retour il rencontrera, dans la chaude Espagne, auprès de TAlhambra des Maures, la petite Nathalie de No aille s, sa prédilection nouvelle.

L'objet de son voyage est un pèlerinage au tombeau du Christ. Et puis, il va chercher des images ; il va chercher aussi de la gloire : il l'oiFrira comme un hommage séduisant à la vive et dansante Nathalie qui, en Espagne, prendra le nom pathétique de Dolorès.

Le départ fut une excellente mascarade et, si Ton peut dire, une « tartarinade » exorbitante.

Le matin, Chateaubriand se fît apporter des armes, à choisir. Il les choisit toutes ; ce furent des pistolets, des carabines, des espingoles. En somme, une petite artillerie, pour huit cents francs. Or la voiture était déjà pleine. Et M'"^ de Chateaubriand n'aimait pas les armes à feu : elle disait qu'elle préférait un brigand à un pistolet. Chateaubriand cacha son artillerie dans le cotTre.

La voiture était une grosse, grande et belle

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« dormeuse »,qui contenait, au fond, Chateaubriand et sa femme ; sur le siège une énorme femme de chambre et le frère de la cuisinière, Julien.

Julien et le postillon étaient costumés en « icoglans » : — sur la tête, un turban bleu galonné d'or ; petite veste et pantalon de même couleur. — Mais Julien, avec son teint de « rôti brûlé » et ses moustaches, a Tair d'un « menuisier honnête », de sorte qu'il ne saurait effrayer personne et que son déguisement donne à rire. M. de Chateaubriand rit le premier : il est ravi, car il n'y eut pas d'homme plus admirablement puéril.

La portière de la maison s'émerveille. Elle conjecture qu'en tel équipage « monsieur part aux frais du gouvernement ». Ce qu'on lui dit ne la convainc pas : elle n'a jamais vu son maître si imposant.

Gomme il est bien, comme il est amusant, comme il est gai !... Comme il est bien le père, Tauguste père si comique, de nos gens de lettres qui, vêtus de toges, de pourpoints, de simarres, donnent ainsi le change à leur fantaisie éperdue I Il est le père de leur prodigieux et innocent cabotinage.

En quittant Smyrne, Chateaubriand fît marché avec un guide, un drogman et un janissaire pour être conduit aux ruines de Troie. Mais, à peu de distance, le guide refusa de continuer sa route ; il mènerait la caravane à Kircagach ; il n'irait point ailleurs. Chateaubriand se met en colère, menace d' « assommer cet homme » et, provisoirement, le traîne au tribunal de Taga.

Il est magnifique, armé « complètement », botté, éperonné ; il a un fouet à la main.

A rentrée de la salle où est couché sur un sopha et fume une pipe de Perse Taga splendide, on veut lui ôter ses bottes, son fouet, ses armes. 11 refuse, disant qu'un Français « suit partout les usages de son pays » ; — et il exagère, car, si Ton ne se déchausse guère pour faire visite à un magistrat de chez nous, on n'apporte cependant ni fouet, ni armes prohibées. — Il passe donc. Mais un spahi le saisit au bras, le tire en arrière : il sangle à travers le visage de ce militaire fidèle un coup de fouet qui l'engage à lâcher prise. Le beau pèlerin de Terre sainte !...

Chateaubriand se rendit à Jatfa. Les écueils empêchent qu'on n'aille jusqu'à la côte. Des Arabes, presque nus et « n'ayant qu'un petit cotillon, comme les brasseurs de Paris », vinrent chercher le voyageur et sa suite à bord du bâtiment. Chateaubriand avait près de lui le bon valet de chambre Julien. Le valet de chambre d'un écrivain célèbre a quelque souci de la littérature ; et Julien, comme son maître, composait un journal de route. Voici ce qu'il raconte dans son <^ itinéraire » :

Six Arabes s'approchèrent de lui, respectueusement, et le portèrent comme une châsse ; tandis que ^I. de Chateaubriand n'eut, pour passer l'eau, que deux bonshommes, et qui le traitaient familièrement. € Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de M. de Chateaubriand, qui avait une redingote brune à boutons pareils et moi une blanchâtre avec des boutons de métal blanc

Beau>ibr, Figures. IS

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qui jetaient assez d'éclat par le soleil qu'il faisait. » — Peut-être I...

Chateaubriand cite, dans son Itinéraire, à lui, cette même anecdote. Il explique, d'ailleurs, la méprise des porteurs en remarquant avec justesse que le blanc est, chez les Arabes, la « couleur de distinction ». 11 ajoute que Julien, confus, réclamait contre une faveur insigne... Seulement, il croit se rappeler qu'il avait, lui, un habit bleu et qu'il gagna le rivage « obscurément » sur le dos d'un mendiant déguenillé. C'est bien possible.

Mais, peu de jours après, l'habit brun, ou bleu, prit un air plus oriental. Avant de quitter Jaffa pour aller à Jérusalem, les domestiques revêtirent des sayons de poil de chèvre fabriqués dans la Haute-Egypte et comme en portent les Bédouins. Quand il les vit parés de ces pittoresques atours, Chateaubriand fut jaloux : il voulut en avoir autant et, pardessus son habit à la française, il passa la robe, ou à peu près, la robe de saint Jean-Baptiste. Et il eût bien mangé des sauterelles, pour ressembler quelques minutes au Précurseur. Mais il avait le cœur frivole et il songeait à Dolorès qui Tattendait en pays maure.

Le Précurseur imparfait monta sur un petit cheval ; un bât lui servait de selle ; en guise d'étriers, des cordes. Sur la tête, un chapeau noir. Pour entrer à Jérusalem, il avait aux poings deux pistolets ; son interprète le suivait, qui lui portait son fusil à deux coups. Ces armes, il ne les utilisa pas ; mais elles firent bon effet et charmèrent l'imagination du pèlerin.

Quand il arriva en Espagne, après avoir visité la Grèce, l'Asie Mineure, les lieux saints et Garthag^e, M. Hyde de Neuville, qui, averti par Nathalie de Noailles, l'attendait à Cadix, le trouva modeste, un peu timide, « froid et presque raide ». Sans doute avait-il plus d'impatience pour Nathalie de Noailles que pour Hvde de Neuville...

A Gordoue, il retrouva Dolorès : or, son cœur, cette saison-là, ne rêvait pas d'une autre dame.

Gomme il avait une souveraine puissance de transformation, il modifia sincèrement le détail de son aventure. Il combina une fiction flatteuse ; et, pour plus de simplicité, il y crut. Nathalie de Noailles, qui était spontanément devenue Dolorès, devint, par les soins de René amoureux, la délicieuse Blanca de VAhencerage. Et lui, ne fut-il pas avec confiance Aben-Hamet, le héros tendre et hardi?... Or Aben-Hamet aborde au rivage d'Espagne vêtu de « superbes habits ». Il se tient à la proue du vaisseau barbaresque. Derrière lui, deux nègres domptent un cheval arabe aux « naseaux fumants » et aux « crins épars ». Ge cheval, ce coursier, « tigré comme un léopard », les nègres l'amèneront à Aben-Hamet lorsqu'il aura lui-même bondi hors du vaisseau avec un grand bruit d'armes. Et, en présent à Blanca, le jeune Aben-Hamet apporte une gazelle au collier fait de grains d'aloès.

11 est romantique et charmant d'arriver ainsi en Espagne où une bien-aimée vous attend. Ge fastueux attirail convient au fier amant qui écrivait : « L'amour, pour être véritable, a toujours besoin d'être accompagné de la gloire. » Mais la réalité

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ne se prête pas toujours avec complaisance aux volontés ingénieuses d'un artiste : et c'est justement pour cela que Chateaubriand recourait aux délicats prestiges de la littérature.

Lorsque entrèrent à Paris les Alliés, et puis le Roi, Chateaubriand fut magnifique. Il venait de publier sa brochure célèbre De Buonaparte et des Bourbons^ laquelle, au dire de Napoléon, servit mieux les Bourbons qu'une armée de cent mille hommes. 11 se persuada qu'il était le sauveur de la monarchie et compta sur des récompenses. M"* de Chateaubriand raconte quelle 12 avril 1814, il s'en fut, avec une foule immense, à la rencontre de Monsieur : il revint « charmé, trompé par les paroles affectueuses du prince qui, avec beaucoup de grâce, jetait ce jour-là son cœur à tout venant ».

Mais son costume ?... Une merveille. Il s'était, assure M°" de Boigne, affublé d'un uniforme de fantaisie ; un gros cordon de soie rouge, passé en bandoulière, supportait « un immense sabre turc qui traînait sur tous les parquets avec un bruit formidable ». Et M""" de Boigne ajoute :« Il avait certainement beaucoup plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique écrivain ; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de ses admirateurs les plus dévoués ». C'est trop beau!... Et, comme la spirituelle et méchante M"' de Boigne, orléaniste par-dessus le marché, n'aimait pas du tout le légitimiste Chateaubriand, l'on se demande si peut-être elle n'a pas trouvé un malin plaisir à se moquer de notre héros. Elle en était capable ;

et ses mémoires pèchent parfois contre la simple vérité. Mais il v a, ici, d'autres témoignages pour confirmer son agréable médisance.

Intelligente chanoinesse qui 'mettait au service de causes amies un superbe don de Tintrigue, une rouerie de diplomate et une réputation parfaite, M°" Victorine de Chastenay avoue que M. de Chateaubriand lui « faisait de la peine » avec ses déguisements de 1814, — « des épaulettes, un uniforme pris dans le cabinet du ministre de la guerre » ; — il lui semblait qu'ainsi l'auteur à' Atala et de René dérogeait ; elle Feût souhaité plus sérieux.

Un peintre anglais qui fut prisonnier de guerre à Paris sous l'Empire, Thomas-Richard Undervs'ood, a laissé le journal de ce qu'il vit durant les premiers mois de Tannée 1814. Voici, à la date du 12 avril, le cortège de Monsieur. Un corps de musique ouvrait la marche et jouait Vive Henri IV. Puis venait une compagnie de gardes nationaux à cheval. Parmi eux, on remarquait M. de Chastenav et M. de Chateaubriand : « Tous avaient de grands plumets blancs à leurs chapeaux.»

Nous connaissons, par ces récits, les accessoires divers qui composaient, au reteur des Bourbons, le bizarre costume de M. de Chateaubriand. Le sabre turc en est l'agrément principal.

L'année suivante, il se déguisa en ministre. Mais c'était à Gand. Le Roi ne régnait plus; les ministres du Roi ne gouvernaient que d'une façon des plus fictives. Celui-là en plaisante lui-même, dans les Mémoires cF outre-tombe : ^< Ma correspondance avec les départements ne me donnait pas grand'besogne ;

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je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets, maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos frontières ; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais tomber les clochers... » Il dit encore : « M. de Lally-Tollendal était, je crois, ministre de l'instruction publique. » 11 le croit : il n'en est pas sûr!... Pareillement, M"' de Chateaubriand croit que son mari détenait alors un portefeuille : « Je ne sais pas, dit-elle, s'il ne faisait pas les fonctions de ministre de rintérieur. » On n'est pas "plus tranquillement incertaine de la gloire conjugale !... Les ennemis du grand homme sont excusables, eux, de s'égayer à ce propos : Marmont, par exemple, dénonce avec allégresse la « vanité enfantine » de Chateaubriand.

Mais Chateaubriand n'eut pas le temps de se procurer un costume. Autour d'un tapis vert, on discourut assez pour appeler conseils ces bavardages inutiles. Et puis, les « cent jours » passèrent. Le Roi quitta Gand, revint à Paris, constitua un vrai ministère ; seulement, parmi ses ministres, il ne prit pas Chateaubriand.

11 le nomma bientôt — c'est moins flatteur, mais enfin !... — il le nomma président du collège électoral du Loiret.

Si Chateaubriand fut déçu, on le devine. Mais, actif, il partit pour son département, plut aux électeurs, organisa sans nonchalance l'œuvre de sa popularité. 11 gagnait peu à peu tous les suffrages ; à Orléans, il allait être élu avec une majorité superbe, lorsque le Roi se méfia. Le Roi, le duc d'Otrante et le prince de Talleyrand ne souhaitaient pas de le

voir entrer à la Chambre des députés, où il serait, avec son éloquence persuasive et avec son esprit turbulent,très dangereux. Que faire ?...Onle nomma pair de France.

On le nomma pair de France pour se débarrasser de lui. La plupart des honneurs que les Bourbons accordèrent à Chateaubriand sont la marque de ce désir ; et ils eurent cette opportunité. Lorsque les pairs l'eurent désigné comme Tun de leurs secrétaires pour la session de 1816,1e Roi leur témoigna son mécontentement : « Un homme qui a encouru ma juste disgrâce !... »

D^Orléans, où il venait de recevoir la nouvelle de sa pairie, Chateaubriand écrivit à sa femme : « Enfin, tu es contente. Ils sont désolés que je sois pair, parce qu^ils ne peuvent plus m^'élire... Je t'embrasse... Envoie chercher le tailleur Le Bon et fais faire mon habit de pair, pour que je Taie en arrivant... » Il ajoute : « Tâche que les fleurs de lys ne soient pas trop mesquines. »

C'est qu'ils n'étaient pas du tout riches. Le costume de pair, c'était une déperse. Tout de même, Chateaubriand soigne ses broderies. Il raille avec gentillesse tant de faste onéreux ; il a un peu d'amertume, il a aussi de la gaieté, il est orgueilleux, digne et frivole : voilà les éléments divers de sa coquetterie.

Le voici chez lui, en 1819, rue du Bac. Il est fort mal en cour ; et, pour se désennuyer de n'être ni ambassadeur ni seulement ministre, il mène « ses grands combats ». L'idée qui le distrait alors, c'est

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« la liberté de la presse ». Il a fondé le Conservateur ; il a « mis la plume à la main aux plus grandes familles de France ». Bref, il travaille. M*"" de Chateaubriand, qui écrit à M""' Joubert, note : « M. de Chateaubriand vous dirait mille choses, s'il parlait ; mais, depuis qu'il s'occupe du Conservateur, il ne voit, ni n'entend, ni ne répond. » Avec cela, M"' de Chateaubriand vient d'être fort malade. Il Ta soignée avec assiduité, tendresse et douceur : « J'ai peur quelquefois, dit-elle, de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette mauvaise teiTe et trop pur pour être atteint par la mort !... » René, qui devient un ange et qui monte au ciel par TefTort de ses petites ailes, — c'aurait été son personnage le plus imprévu !...

En attendant, cet ange, qui n'a pas une minute pour causer avec sa femme, se divertit ailleurs et « court de madame en madame ». Il va dîner chez l'une ou l'autre de ses admiratrices les plus ferventes : elles ne veulent pas qu'il mange « autre chose que des feuilles de roses humectées de rosée ; autrement il ne serait pas l'auteur de tant de beaux ouvrages pleins de sentiment et d'imagination »... Bref, il a bientôt des rhumatismes.

Il en a pendant tout le mois de novembre 1819. La douleur est dans la poitrine et atteint même le cœur : le docteur Récamier avoue un peu d'inquiétude. € Le Chat » — c'est le nom que lui donne sa femme : au temps de Pauline de Beaumont, c'était « le Corbeau »! — le Chat est extrêmement tourmenté. On lui ordonne de faire des remèdes et de ne travailler point : « il travaille et ne fait point

de remèdes ». Mais il s'amuse : «Voici le Chat qui, malgré ses rhumatismes, se frisotte pour aller chez quelques madames du Lionfort. » 11 se frisotte et « il se fait beau ». M°" de Chateaubriand n'aime pas cela ; mais, pour se consoler, elle a de la patience et de Tesprit.

En 1822, Chateaubriand passe le détroit : le Roi vient de lui donner l'ambassade de Londres.

Ah ! qu'il est content ! 11 le raconte avec tant d'exubérance qu'à le lire on se demande s'il n'aurait pas dû adoucir sa joie de quelque modeste hypocrisie... Mais non ! Il est, ainsi, fort bien. Et, s'il manque un peu de finesse en telle occurrence, il a, pour remplacer cet agrément, le charme de sa vive allégresse. « Je m'embarquai pour Londres avec un passeport conçu en ces termes : Laissez passer^ disait ce passeport, laissez passer Sa Seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France^ ambassadeur du Roi près Sa Majesté Britannique^ elc.^ etc.,. Point de signalement; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. » On a, pour lui seul, nolisé le bateau. Quand il arrive à Douvres, le canon du port le salue. Un officier s'approche et lui offre une garde d'honneur. La mairesse l'invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. Le peuple, attroupé sous ses fenêtres, lui fait une ovation. Il est conduit à Londres par quatre chevaux que mènent deux « élégants jockeys ». A l'hôtel de l'ambassade, le chargé d'affaires l'attend, — c'est le comte Georo^es de Caraman, — avec les secrétaires

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et les attachés. Il raccueillent avec « une noble politesse ». Assemblés sur le trottoir, les huissiers, concierges, valets de chambre, valets de pied. On lui présente les cartes des ministres anglais, des ambassadeurs étrangers... Il aime cela, de tout son cœur î...

Pour aimer cela davantage encore, il se souvient de sa première venue à Londres : il était alors un pauvre et obscur émigré, que nulle mairesse n'invitait, que personne même ne saluait et qui trouvait, sur le sol britannique, Findigence et le chagrin. D'ailleurs, il dit, avec la courtoisie que le passé mérite, il dit que les tristesses de jadis, il les regrette. Il se souvient du temps où il couchait dans un taudis, sur un grabat, en se couvrant d'un mince habit ; et il avait pour lampe le clair de lune. Il dit qu'il éprouve une sorte de nostalgie... « Je passe, à la lueur des flambeaux, entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots : Monseigneur, My lord, Votre Excellence, Monsieur F ambassadeur, à un salon tapissé d'or et de Soie. — Je vous en supplie, messieurs, laissezmoi ! Trêve de ces my lords !... Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous ; le duc de Wellington m'a demandé ; M. Ganning me cherche ; lady Jersey m'attend à dîner avec M. Brougham ; lady Gwidir m'espère, à dix heures, dans sa loge, à rOpéra ; lady Mansfîeld, à minuit, à Almack's... Miséricorde, où me fourrer ? qui me délivrera ? qui

m'arrachera à ces persécutions ? Revenez, beaux jours de ma misère et de ma solitude !... »

Est-il sincère ?... Il ne l'est pas ; le contraste des mauvais jours et des bons le ravit d'aise ; la complaisance avec laquelle il énumère les plaisirs de sa vanité ne laisse pas de doute... Il est sincère tout de même ; et, certes, il a le goût puéril des dignités qui vous habillent bien ; mais il demeure farouche, rêveur, mélancolique, retiré. Il n^'est pas simple ; et des sentiments bien divers l'occupent en un seul instant.

Il se réjouit d^'avoir à noter dans ses Mémoires'. « Cette terre où je suis aujourd'hui magnifique ambassadeur... » Il se réjouit de se dire « l'ambassadeur très rassasié du roi de France ». Il se réjouit de donner, au palais de l'ambassade, les plus belles fêtes ; et il est fier de son cuisinier, Montmirel, homme de génie.

Une fois, avec M. de Marcellus, secrétaire de son ambassade, Chateaubriand passa devant la maison où jadis Hingant. son ami, avait voulu se tuer, poussé par Tindigence et la faim. L'ambassadeur indiqua l'endroit : il raconta l'histoire... Puis, il sourit ; et il fit remarquer à M. de Marcellus « son lourd et brillant costume d'ambassadeur » : — car ils allaient à Carlton House, chez le Roi.

Les élégances de Londres importunaient Chateaubriand. Du moins, il le dit. « A dix heures du matin, on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la campagne.; on revenait déjeuner à Londres ; on changeait de toilette pour la promenade de Bond Street ou de Hyde Park ; on

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se rhabillait pour dîner à sept heures et demie ; on se rhabillait pour TOpéra ; à minuit, on se rhabillait pour une soirée ou pour un raout. Quelle vie enchantée ! J'aurais préféré cent fois les galères... » Les dandys lui étaient insupportables : il leur consacre, dans ses Ménioires, plusieurs pages de raillerie. Causant avec M. de Marcellus, il les appelait rudement « caricatures de d'Orsay ». La célébrité de ce dandy superfîn commençait alors. Elle gênait, sans doute, Chateaubriand, qui s'écriait avec mauvaise humeur :

— Comme il ne s'agit guère, pour un ambassadeur de France en Angleterre, que de réussir à Almack*s et de savoir mettre sa cravate, le Roi mon maître aurait mieux fait de choisir M. d'Orsay pour son représentant !...

Petite émulation, dépit momentané : l'ambassadeur est jaloux du jeune et charmant M. d'Orsay. Après qu'il l'a, dans les Méïnoires, traité comme un garçon que l'on n'aime pas, il ajoute : « Les ladies les plus à la mode me plaisaient peu... » C'est que les ladies les plus à la mode aimaient le charmant et jeune M. d'Orsay. Et Chateaubriand qui, pour la gloire, se posa d'abord en arrogant rival de Bonaparte, fut le rival, en outre, du petit comte d'Orsay, pour la coquetterie, à cinquantequatre ans.

En 1823, à Paris, il est ministre des Affaires étrangères. Il prépare la guerre d'Espagne ; il dirige — et à merveille — une diplomatie très compliquée. Et puis, il est fort épris d'une exquise

madame de G*** ; il fait, si Ton peut dire, des folies.

Un jour, au mois de juin, son ancien secrétaire de légation à Berlin, le chevalier de Cussy, vient le voir au ministère.

Le visiteur craint, s^il demande le ministre luimême, d'attendre lono^temps : les laquais administratifs ne sont pas commodes. Il demande modestement Hyacinthe Pilorge, le secrétaire particulier de Chateaubriand...

— Hyacinthe ? La première porte à droite I Les laquais administratifs sont familiers.

La chambre d'Hyacinthe communique avec la chambre à coucher du maître.

— Frappez 1 dit Hyacinthe ; et, sans qu^'on vous réponde, entrez.

Le chevalier de Cussy entra. Il vit M. de Chateaubriand ; il le vit bien... M. de Chateaubriand « s'apprêtait sans doute à passer une chemise ». Provisoirement, il était tout nu. Dans une glace, il reconnut son collaborateur de jadis : il fut enchanté de le voir. Il courut à lui, les bras ouverts; il l'embrassa plusieurs fois, tendrement, « comme s'il retrouvait un tils ou un frère»... Et puis, soudain, il éclata de rire et s'enfuit: il venait de songer à sa « tenue de paradis terrestre »... Il se réfugia vers les rideaux du lit, s'y enroula comme il put, causa quelques instants avec son ami stupéfait et lui dit enfin :

— Mon cher Cussy, je suis pressé, je vais tout de suite chez le Roi. Mais allez voir Rauzan ; il vous donnera des nouvelles qui vous plairont.

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Revenez ensuite dîner avec moi à six heures.

Voilà le plus naïf costume de M. de Chateaubriand, son costume adamique. Notons, puisque rindiscrète occasion nous en est offerte, que cet écrivain célèbre n'est pas grand et que ses épaules sont imparfaites. Ses ennemis le disent bossu. Il sait bien ce qu'on dit. Et, à tout hasard, il riposte : « Qui peut s'assurer de n'être pas bossu?... » Il remarque aussi que lord Byron était boiteux et en rougissait, que Shakespeare était boiteux et s'en vantait à ses maîtresses. Il conclut : « Qui donc ne cloche pas de quelque côté?... » M. de Marcellus ne l'a jamais voulu voir que « légèrement voûté », la tête haute, d'ailleurs, et pareil, en somme, au portrait que fit Girodet. Quant à sa taille, il fut ingénieux lorsqu'il la consigna dans ses Mémoires à propos de son premier passage en Angleterre ; « Taille de cinq pieds quatre pouces, five feets four inches high. » Il profite de la circonstance pour se mesurer en anglais, car les pouces et les pieds de ce pays sont plus avantageux que les nôtres. En vérité, il est petit. Voilà tout ; et n'abusons pas davantage de l'édénique vision qu'eut en 1823 le chevalier de Gussy.

Quelques mois plus tard, un matin, ce jeune diplomate alla rendre visite au ministre des Affaires étrangères. Il le trouva qui faisait sa toilette, qui se rasait et qui avait du savon mousseux sur la figure. On sonna. Un inconnu demandait le ministre. Son Excellence, qui n'était pas présentable, pria Gussy de recevoir le fâcheux. Gelui-ci conjecturait que M. de Ghateaubriand aimerait, sans

doute, à retirer de la circulation certain ouvrage dont les opinions avaient cessé d'hêtre les siennes. Il en possédait un exemplaire qu'il laisserait volontiers à raison de dix francs le volume. Cussj transmit cette offre à Chateaubriand qui, le rasoir à la main, répondit :

— Dites à ce monsieur que je le remercie beaucoup de son obligeance, mais que j'ai là quatre exemplaires que je serais charmé de céder au même prix. J^en verserais le montant au profit des malheureux Hellènes !...

Gussj transmit cette réponse. Quand il revint, Chateaubriand murmurait parmi le savon :

— Pourquoi donc v a-t-il tant de gens pénétrés de cette idée que jamais on ne doit changer d^opinion?... Moi, j'en change, à la réflexion. Ah 1 pas comme monsieur de Damas, par exemple. Lui, quand il réfléchit, c'est après!...

Il disait encore :

— Il n'y a que les sots qui ne veulent jamais changer d'opinion.

Il n'était pas sot. Et, devant son miroir, il se rasait avec soin pour plaire à Juliette Récamier, peut-être, ou bien à M"' de C**', ou bien à la petite madame Hamelin, créole gentille et entreprenante. Car il changeait aussi d'amitié, de temps à autre.

En 1829, il est à Rome, ambassadeur. Il s'ennuie, quelques mois ; et, bientôt, il ne s'ennuie pas du tout. Il a trouvé un divertissement délicieux : une charmante femme un peu dévergondée, intelligente,

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jolie, Hortense AUart. Il s'en amuse; et puis il l'aime.

Elle demeure dans le quartier des Quatre-Fontaines. Il va la voir souvent, et puis tous les jours. Sur la porte de la maison qu'elle habite, une devise est peinte : Pens alV eternità. Il lit ces mots, avec mélancolie. Et, plutôt qu'à l'éternité inquiétante, il pense au doux plaisir d'un jour.

Pour rencontrer cette bien jeune femme, il s'habille très élégamment. Il fleurit sa boutonnière. Il a grand soin de toute sa personne. Il sourit : ses dents sont éblouissantes. Il est heureux. Et, à Rome, on remarque sa gaieté.

Quand il rentre à Paris, Hortense l'y accompagne. Ils vont dîner tous les deux au restaurant de l'Arcen-Giel, près du Jardin des Plantes. Ils se promènent. Au Ghamp-de-Mars, une bergère leur vend des bols de lait. Hortense plaisante avec grâce et, à l'occasion, chante du Béranger. René goûte le charme de cette allégresse. Il est triste et galant ; et il combine des phrases merveilleuses, qui sont des compliments, des stances, des lignes d'élégie tendre et cadencée. Hortense est fière d'aller par les rues au bras de ce petit vieillard illustre et fort bien mis, qui parfois porte^ au revers de sa redingote, non la fleur de naguère, mais la croix du Saint-Sépulcre et le ruban noir de Saint-Jean de Jérusalem.

La révolution de 1830 eut, parmi d'autres inconvénients, celui d'interrompre cette aimable idylle.

Le 26 juillet, Chateaubriand était parti pour

Dieppe, où il devait retrouver Juliette, veuve tout récemment. 11 arriva le 27 et se rendit d'abord à Thôtel, où il s^habilla. Puis il s'en fut. d^un pied léger, faire visite à son amie. Les fenêtres de Juliette donnaient sur la mer. Il passa quelques heures à causer et à regarder les flots. Soudain Ton apporta des journaux : Chateaubriand y lut le texte des ordonnances.

Alors sa colère éclata. Il prononça de foudroyantes paroles. Le soleil se couchait, splendide. Et Chateaubriand, qui prophétisait la fin de la monarchie française, contemplait cependant le spectacle de la lumière et de l'eau ; il assistait « en poète » à ces magnificences de la nature. Et le soleil « resplendissait comme une auréole autour de son front irrité ».

Le voilà, cette fois, revêtu des fastueuses parures que lui fait le déclin du jour. Il est beau. En même temps que décline le jour, il sent, lui aussi, que décKne et penche vers le repos final sa grandeur politique. Il profite de ces allégories poignantes et somptueuses ; il en est orné mieux que d^un riche manteau de pair...

Chateaubriand revint à Paris. La révolution le tentait; la fidélité l'attachait aux Bourbons, même ingrats. Le 30 juillet, dans la rue, des gens le reconnurent, le prirent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe, criant : « Vive le défenseur de la liberté de la presse !... » Il répondait obstinément: « Oui, messieurs ; mais vive le Roi !... »

Cependant il détestait les Bourbons, qui ne Taimaient pas. Le Palais-Royal lui fit des ofTres : il

Bbaunier, Figures. 19

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les repoussa, comme il avait écarté les séductions révolutionnaires .

Mais il rageait. Un soir d'août, par une terrible chaleur, M°" Récamier, inquiète de ce qu'il ferait, pria M°' de Boigne de raccompagner jusqu'à la rue d'Enfer : elles tâcheraient, ensemble, de le calmer. Elles le trouvèrent « en robe de chambre et en pantoufles, un madras sur la tête » 1... Il travaillait, à l'angle d'une table, parmi des livres, des papiers, des « restes de mangeaille » et des « préparatifs de toilette peu élégants ». Il était furieux et ne songeait pas à autre chose qu'à son ressentiment. Tout de même, il reçut très bien les deux dames. Mais le désordre de la chambre le gênait et le gênait surtout le madras, — un <c mouchoir rouge et vert ». — M™' de Boigne assure qu'il avait raison d'être gêné : cet arrangement nocturne manquait de grâce.

Il écrivait l'admirable discours qu'il destinait à la Chambre des pairs. Il y mettait sa violence. On y voyait le duc d'Orléans s'avancer vers le trône, deux têtes dans les mains. Ce discours, il le lut à ses visiteuses, il le leur rugit. Le jour baissait. La dernière lueur qui entrait dans la pièce n'éclaira bientôt plus que la tête célèbre, coiffée du mouchoir rouge et vert. M"* de Boigne frissonnait un peu, car ce visage farouche et drôlement encadré lui semblait satanique.

Chateaubriand avait, sans le vouloir, changé d'auréole. Celle que naguère lui faisait le soleil couchant, un madras la remplaçait.

A la Chambre des pairs, quand il eut prononcé

son discours, il descendit de la tribune, sortit de la salle des séances, alla au vestiaire. Et, là, il se déshabilla. Il ôta son habit de pair, son épée, son chapeau à plumet. Il en détacha la cocarde blanche ; et il la serra dans la petite poche — côté gauche — de la redingote noire qu'il revêtit et croisa, d'un geste large, « sur son cœur ». Son domestique emporta « la défroque de la pairie ». Et il quitta, « en secouant la poussière de ses pieds, ce palais des trahisons ».

Il donna ses démissions ; il renonça tout de go à ses pensions et à ses titres. Il se dépouilla sans ménagement et resta « nu comme un petit saint Jean »; mais « depuis longtemps, dit-il, j'étais accoutumé à me nourrir du miel sauvage et je ne craignais pas que la fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise ». Il vendit à un juif ses « broderies, dragonnes, franges, torsades, épaulettes ». Cela lui rapporta, « produit net de ses grandeurs », sept cents francs.

L'orgueil de la fidélité opiniâtre fut désormais son costume d'apparat.

Quelques années plus tard, il continuait d'aller quotidiennement à l'Abbave-au-Bois, où Juliette l'attendait. Sa figure s'était allongée, amaigrie, elle avait pâli ; et la couronne de cheveux blancs s'ébouriffait à l'entour du front olympien. Les regards étaient mélancoliques et ardents. On le voyait dans les rues, petit vieillard dont la tête penche sur une épaule. Mais il gardait une « élégance juvénile » : la redingote courte et gracieuse, la cravate parfaite,

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des sous-pieds, des gants, une badine d'ébène.

Plusieurs jours, au mois de février 1834, il arriva sur les deux heures à TAbbaye, tenant à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie : c'était le manuscrit des Mémoires . (T outretombe, Juliette en avait organisé la lecture solennelle.

Une assemblée choisie et respectueuse, dans le salon bleu de l'Abbaye, attendait. Et, quand arrivait le petit vieillard, avec sa charge de souvenirs pathétiques, il y avait un silence auguste. Il n'était pas, ces jours-là, enjoué comme d'habitude, parce que révocation du passé est un prestige étonnant. Auprès de la cheminée où l'on avait mis, à la place de la pendule, un vase avec un rameau de fraxinelle ou de chêne, il s'asseyait dans un large fauteuil, en face de Juliette encore jolie. Ampère lisait, ou Lenormant. Et le petit vieillard écoutait l'histoire de sa vie : il assistait au lent défilé des personnages qui, les uns après les autres, furent lui, en des costumes variés. C'est un défilé d'ombres singulières, un défilé de marionnettes émouvantes et qui « font, font, font trois petits tours et puis s'en vont... » Le petit garçon bleu et blanc, le jeune officier de Navarre qui porte encore les couleurs de Notre-Dame, l'Iroquois bizarre, le pair de France, le ministre, l'ambassadeur... Et ses autres déguisements, qu'il n'a pas racontés dans ses Mémoires, il se les rappelle aussi, de telle sorte qu'il sourirait si plutôt il n'avait à cacher ses larmes.

De temps en temps, il appuie ses doigts sur ses

paupières. Alors il ressemble à « ces grands aveugles qu'il a peints et dont la face exprime le repos dans le génie ».

Quelquefois, on applaudit : c'est qu'on le trouve admirable dans son rôle. Mais il demeure « triste, pensif et muet ». Le drame se déroule, mêlé de comédie : il en est l'auteur et l'acteur. Et, devant cette image qu'il a tracée de lui-même avec une complaisance ingénieuse, il est encore, lui, un nouveau personnage : il est la postérité — une postérité indulgente et inquiète.

Cependant il songe à un autre costume, à son dernier costume, le tombeau.

11 l'a soigné plus que tous les précédents, avec une coquetterie excellente et funèbre.

C'est en 18:28, à soixante ans, qu'il commence de s'en occuper. Il écrit au maire de Saint-Malo ; il demande à sa ville natale de lui concéder, « à la pointe occidentale du Grand Bé la plus avancée vers la pleine mer », un coin de terre juste assez grand pour contenir son cercueil.

L'année suivante, il est à Rome, ambassadeur. Gomme il a toujours eu la prétention d'être un archéologue, aussi facilement qu'il est tout le reste il fait, avec Visconti, des fouilles. Et il écrit à Juliette ; « Mes fouilles vont bien. Je trouve force sarcophages vides. J'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts, que le vent a déjà emportée. »

Il était fort sensible à l'idée d'avoir « un o-rand tombeau en échange d'une petite vie ». Mais Iç

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