‹ Les costumes de M. ChateaubriandChapitre 2 sur 5 · FIGURES D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

FIGURES D AUTREFOIS

projet d'installer sur le Grand Bé un sarcophage romain surprend. Et pourtant le symbole était assez beau, de la pierre latine portée chez les barbares de TArmorique, à cette pointe extrême de la terre, pour y ensevelir l'un des plus glorieux représentants de la latinité.

Chateaubriand renonça néanmoins au sarcophage que le sol étranger lui aurait offert : il préféra un bloc de granit « taillé dans les rochers de la grève » natale. Ses pourparlers avec la municipalité nialouine reprirent en 1830. Il était revenu à Paris : et il oubliait la pierre latine, comme jadis, au retour de ses voyages, il abandonnait ses divers travestissements de touriste passionné. La correspondance qu'il échangea, durant plusieurs années, avec les Malouins qui lui donnaient sa tombe est un chefd'œuvre savoureux. René indique bien exactement ce qu'il veut : un espace de vingt pieds de long sur douze de large ; cet espace, on l'entourera d'un « mur à fleur de terre », que surmontera « une simple grille de fer peu élevée pour servir non d'ornement mais de défense ». Sur la tombe, une croix de fer : « Pas d'inscription, ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien ; cela suffira à ma mémoire. » Il « supplie » ses compatriotes de ne pas modifier son « plan de sépulture ». Le curé de Saint-Malo bénira ce lieu de repos.

Les Malouins avaient pensé, pour cette bénédiction, à un autre compatriote illustre, M. de Lamennais. Chateaubriand, plus circonspect, se contentera du simple curé de Saint-Malo. En effet, M. de

Lamennais allait bientôt cesser de rien bénir.

On lit, pour obtenir la concession du Grand Bé, les démarches nécessaires. Lamartine s'en occupa. Et M. de la Morvonnais, adjoint au maire de Saint- Malo, écrivit à Chateaubriand : « Celui qui défend la patrie avec la foudre concède dans le sol même de la patrie un lit funèbre à celui qui la console avec des chants. » Cela veut dire : — Le ministre de la Guerre ne fait pas de difficultés.

Chateaubriand fut enchanté. Il remercia. Mais il profita de l'occasion pour revenir, avec une vive insistance, sur le détail précis de ce qu'il désirait. Il avait peur qu'on n'en fit trop !... Et il était content de recevoir un cadeau ; mais il voulait que le cadeau fût à son goût, pareil à ce qu'il aurait choisi, étoffe et coupe, s'il avait lui-même fait l'emplette : « Vous savez, monsieur, que je ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans ornement et sans inscription, une simple croix de fer, et une petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer. » 11 annonce qu'il tâchera d'aller, avant de mourir, « visiter son dernier asile » ; cela le tente.

Et puis, il est heureux de savoir qu'on va établir des bassins à flot vers le Grand Bé : ainsi, la ville s'accroîtra de ce côté... Est-ce que déjà la solitude qu'il a désignée lui pèse? et est-ce que déjà René, en pensée, s'ennuie dans sa tombe ?... 11 demande du monde !... Surtout, il réclame qu'on se dépêche. Où en est le monument ? « Le temps me presse et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit est préparé. Ma route a été longue et je commence à avoir

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sommeil. » 11 ne devait s'endormir que douze ans plus tard : cette lettre urgente est de 1836.

Bientôt il apprend qu'on a donné le premier coup de pioche. « Mille grâces à vous, monsieur, et Dieu soit loué ! La chose est donc finie ? Tout est bien, pourvu que je sois sur un point solitaire de Tîle^ au soleil couchant, et aussi avancé vers la pleine mer que le génie militaire le permettra. Quand ma cendre recevrait, avec le sable dont elle sera chargée, quelques boulets, il n'y aurait pas de mal : je suis un vieux soldat. » — Un vieux soldat... Ne le chicanons pas là-dessus. Son langage est, ici, plutôt métaphorique. — Il continue : « Vous savez, monsieur, qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce monde. » Et puis, le mur à fleur de sable, la grille de fer qui le protégera contre les animaux, sauvages ou domestiques... Enfin : « Un jour, monsieur, comme vous me survivrez longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma tombe au bord des vagues ; et le soleil couchant vous fera mes adieux... »

Dans le Dernier des Ahencerages^ après qu'Aben- Hamet a quitté Blanca et l'Espagne pour retourner aux « bords africains », il est fort mélancolique ; et il erre parmi les ruines de Carthage : il va « s'asseoir sur le tombeau de saint Louis ». Et lui, René, pendant qu'il organise son tombeau du Grand Bé, ne songe-t-il pas au tombeau de saint Louis ? ne désire-t-il pas que son tombeau devienne un

pareil lieu de pèlerinage et de rêverie ? Nous y voyons déjà installé M. de la Morvonnais, à qui le soleil couchant fait les adieux de René, — les adieux de René, qui a donc, pour grand chambellan et maître des cérémonies, le soleil !...

En 1838, le tombeau n^attend plus que lui. Chateaubriand le sait. Mais il n'est pas tout à fait content. On a mis sur la pierre une croix de granit : « J'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse seulement, pour qu'elle résistât mieux à la rouille... » Ainsi, Ton n'avait pas suivi exactement ses indications. Ce n'est pas faute d'insistance!... On a voulu faire trop bien. Chateaubriand se console : « Mais enfin, si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas aperçu de trop loin ; et je resterai dans l'obscurité de ma fosse de sable... ^> Quelle modestie ! 11 ajoute : « ce qui surtout est mon but ». S'il le croit, quelle illusion ! « J'espère aussi que la grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les chiens de venir gratter et ronger mes os... » Mais il y avait une pierre I une bonne pierre de granit contre laquelle les chiens ni les autres animaux, sauvages ou domestiques, ne pourraient absolument rien ! L'oublie-t-ii ? ou bien veut-il se persuader que sa sépulture est beaucoup plus farouche et désolée, en ce Grand Bé tout proche de Saint-Malo, qu'elle ne l'est réellement?...

J'aime infiniment René dans toute cette affaire. Il y est solennel, un peu guindé, plus sensible encore et très ému, attentif aux belles phrases qui ornent soudain son esprit, pareilles aux lumières

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mouvantes du ciel ; et il guette Teffet que fera le soleil couchant sur sa tombe.

On s'est moqué de lui à ce propos ; on a raillé le zèle affectueux qu'il avait pour sa dépouille et pour sa renommée. Mais il a écrit, dans Vltinéraire ; « Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d'un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les âges, à se briser aux pieds d'un cercueil, ne saurait être sortie d'une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil, c'est du moins un grand orgueil. »

Pour Chateaubriand, le tombeau du Grand Bé fut la coquetterie suprême. 11 disait ; « La vie me sied mal ; la mort m'ira peut-être mieux. » Il arrangea sa mort.

Il ordonna que, s'il décédait hors de France, on l'inhumât dans le pays où il serait, et qu'on attendît cinquante ans avant de le rapporter : « Un cadavre courant la poste me fait horreur, des os blanchis et légers se transportent facilement : ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que quand je les traînais çà et là, chargé de mes ennuis. » Il y a, dans tout cela, quelque chose de douillet, quelque chose de craintif à l'égard d'on ne sait quelle douleur posthume, une sorte d'étrange pusillanimité qui caractérise un voluptueux, — l'incorrigible voluptueux qu'était René.

Dans les soins qu'il donnait à sa tombe, il ressemblait à un élégant très subtil et de goût délicat, d'usage très fin, qui a commandé son habit

chez le tailleur et en surveille avec beaucoup de minutie la parfaite exécution. La croix de pierre n'est pas ce qu'il désirait : ce col de velours Timportune. 11 veut de la simplicité, mais une simplicité admirable. Enfin, le vêtement est beau ; il Taccepte, — le vêtement de pierre qu'il endossera pour l'éternité vigilante.

Cet amour du déguisement qu'a toujours eu Chateaubriand durant sa longue vie est un signe de son extrême sensibilité : elle se manifesta aussi par son vif amour des voyages. Gomme il subissait profondément Témoi de toutes les minutes, il cherchait à se divertir. Cette alarme perpétuelle est ce qu il nomme son ennui. Les minutes lui apportaient l'amusement et la déception ; les minutes écoulées lui étaient un sujet de chagrin. La fuite du temps le désespérait ; mais, contre ce désespoir, il se réfugiait dans le désir d'une continuelle nouveauté.

Il aurait voulu détacher les unes des autres les minutes, afin que chacune d'elles fût délicieuse, dégagée du regret qui fait que le passé empoisonne tout le présent.

Et il tâchait de se donner le change à lui-même, en se déguisant. Son costume est le symbole de la réalité qu'il conférait à quelques tentatives sentimentales.

S'il a campé sous la hutte de l'Iroquois, sous la tente de l'Arabe, dans les wigwams des Hurons, dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de Grenade, parmi les forêts et

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les mines ; s'il a revêtu la casaque de peau d'ours, le caftan de poil de chèvre, l'habit brodé d'or, bariolé d'insignes et de rubans, du ministre et de l'ambassadeur ; s'il a été Chactas, René, Eudore, Aben- Hamet; s'il a aimé les filles de ses chimères, Atala^ Amélie, Blanca, Cymodocée, Velléda, s'il a multiplié son rêve, c'est un artifice auquel il recourait pour égarer l'exquise douleur de son esprit. Ses costumes sont des essais d'oubli.

L'exotisme, qu'il inventait, si florissant depuis lors, est l'art privilégié de ces âmes très susceptibles et ardentes qui usent vite leur plaisir, en connaissent tôt la souffrance, qui s'installent et qui se sauvent précipitamment. Ce sont des âmes en peine et qui prennent corps n'importe où, en tous lieux du monde et en tout espace imaginaire.

Elles ont l'air prétentieux ; elles n'évitent pas toujours d'être un peu comiques. Elles sont pathétiques et charmantes. Leur coquetterie a beaucoup d'analogie avec leur littérature.

Et les costumes de M. de Chateaubriand témoignent d'une inquiétude qui est le caractère de son génie.

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