Les couleurs en photographie
Forcer le soleil à peindre avec des couleurs toutes faites qu’on lui présente, tel est le problème que j’ai conçu et que j’ai résolu.
Mon procédé, qui constitue, on le verra bientôt, un procédé indirect , sera probablement jugé le seul pratique, ou pour le moins le plus pratique entre ceux que l’avenir peut tenir en réserve.
J’ai lieu de le présumer, il en sera de l’héliochromie comme de la photographie ordinaire : on n’aura fait entrer l’une et l’autre dans leur voie véritable qu’à la condition de modifier les termes des deux problèmes qu’elles offraient à résoudre, et qu’on avait mal posés tout d’abord.
Quel était, pour la photographie ordinaire, le problème primitif? Il consistait à obtenir directement des images positives : Daguerre fut assez heureux pour le résoudre. Mais bientôt l’expérience démontra que les moyens indirects , ceux-là mêmes auxquels personne n’avait songé d'abord, devaient donner des résultats bien préférables : grâce aux moyens indirects, la photographie sur papier et sur verre s’est partout substituée à la plaque daguerrienne. Chacun sait,
en effet, qu’aujourd’hui le seul procédé usuel en photographie se résume dans la formation d’images positives par l’intermédiaire d’images négatives. On a donc obtenu de la nature, par des moyens détournés, beaucoup mieux qu’on n’en avait obtenu par des procédés qui semblaient aller droit au but, et que dans l’origine on avait jugés les seuls pratiques.
De même en sera-t-il vraisemblablement pour i’héliochromie. Quel a été, en ce qui la concerne, le problème posé jusqu’à présent? Il peut se résumer en ces mots : trouver une substance unique douée de la propriété de subir sous l’influence de la lumière une modification analogue à celle des' rayons simples ou composés qui la frappent, c’est-à-dire une substance qui, exposée à la lumière rouge, devienne rouge; exposée à la lumière verte, devienne verte; à la lumière blanche, devienne blanche, etc.
Un tel problème, que j’appellerai la recherche du procédé direct de l’ héliochromie ( parce que, dans ce procédé, le soleil doit faire naître directement les couleurs sur la surface sensibilisée), a donné^ieu aux admirables travaux de MM, Becquerel, Niepce de St-Victor, Poitevin, etc. Si opiniâtres qu’aient pu être et que soient jamais les efforts tentés pour le résoudre, sera-t-il jamais pleinement résolu? Les images obtenues par ce procédé reproduiront-elles jamais, d’une manière absolument identique, et surtout conserveront-elles inaltérablement fixées les nuances innombrables des rayons lumineux qui les auront engendrées ? Il est permis d’en douter pour de graves raisons qu’il serait superflu de mentionner ici.
Frappé des difficultés, probablement insurmontables, de la méthode suivie par ces explorateurs, je me suis demandé si, pour l’héliochromie comme pour la photographie ordinaire, la nature n’accorderait pas à des moyens indirects ce qu’elle refuse aux moyens directs, ou ce qu’elle ne leur accorde que dans une mesure comparativement restreinte. Dès lors, j’ai été amené à poser le problème dans les termes suivants :
Au lieu de confier au soleil le soin d’engendrer les couleurs, ne pourrait-on pas le charger simplement de les distribuer? Au lieu de chercher une préparation unique, qui
absorbe en quelque sorte et qui garde en chaque point de sa surface les colorations des rayons qui la frappent, ne pourrait-on pas soumettre à l’action de la lumière une préparation multiple et polychrome, ou du moins renfermant virtuellement toutes les nuances possibles, laquelle, composée exclusivement de couleurs déjà connues et fournies par l’industrie, serait uniformément étendue sur tous les points de la surface photogénique, dans des conditions telles que sous chacun des rayons simples ou composés qui viennent la frapper se fixât la couleur simple ou composée correspondante, les autres couleurs étant éliminées sous ce même rayon?
Le problème, formulé de la sorte, semble tout d’abord formidable de complication. Malgré sa complexité très-réelle, il peut cependant se ramener à des termes moins décourageants, et voici comment je m’en suis rendu maître :
J’ai appelé à mon aide un principe de physique fort connu. Ce principe est celui en vertu duquel les couleurs simples se réduisent à trois, le rouge, le jaune et le bleu, dont les combinaisons en diverses proportions, produisent l’infinie variété des nuances de la nature.
Partant de cette donnée, je me suis dit :
« Si je décompose en trois tableaux distincts, l’un rouge, l’autre jaune, l’autre bleu, le tableau en apparence unique, mais triple en réalité quant à la couleur, qui nous est offert par la nature, et si de chacun de ces trois tableaux j’obtiens une image photographique séparée qui en reproduise la couleur spéciale, il me suffira de confondre ensuite en une seule image les trois images ainsi obtenues pour jouir de la représentation exacte de la nature, couleur et modelé tout ensemble. »
L’intéressant phénomène que ce raisonnement m’avait fait pressentir, l’expérience m’en a démontré la réalité: je l’ai réalisé en diverses manières et sous différentes formes.
Mais j’ai hâte de reconnaître que, sous certains rapports, les résultats ont laissé quelque chose à désirer.
Pour arriver à la perfection du procédé, à sa forme la plus pratique, il m’a fallu franchir toute une étape de plus, remanier une dernière fois les termes du problème.
En effet, je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’au lieu de
former trois images, l’une rouge, l’autre jaune, la troisième bleue, identiques aux trois tableaux que la nature nous montre confondus en un seul, on a tout avantage (ce qui va paraître de prime- abord inexplicable et absurde) à obtenir trois images, rouge, jaune et bleue, non identiques, quant à la distribution de ces trois couleurs, aux trois tableaux d’où elles émanent, et engendrées chacune, non point par les rayons du tableau de la couleur correspondante, mais par les rayons des deux autres tableaux.
A la méthode directe, et en apparence la seule possible, j’ai du préférer un procédé que j’appellerai Procédé d’interversion ou indirect, et que, d’emblée, je n’avais pas même soupçonné.
Ainsi donc, chose digne de remarque, de même que mon héliochromie, comparée à celle qui l’a précédée, est une héliochromie indirecte, et que de plus elle lui est supérieure quant aux résultats pratiques; de même dans mon héliochromie il existe deux procédés, dont Fun indirect par rapport à l’autre, a aussi sur ce dernier, comme résultats pratiques, et j’ajouterai comme beauté et fidélité de la représentation delà nature, une supériorité incontestable (1).
(1) Quand on aura lu attentivement ce mémoire en son entier, on reconnaîtra que dans le procédé décrit au chapitre 4e, et qui constitue le procédé direct, les trois images, rouge, jaune et bleue, qu’on obtient et qu’on superpose, sont identiques aux trois tableaux dont la nature nous donne les trois sensations confondues en une seule, et que de plus chacune de ces trois images est obtenue par le passage exclusif, ou tamisage, des rayons de la couleur simple correspondante à travers un milieu de cette même couleur.
Les choses ne s'accomplissent pas ainsi dans la méthode d’interversion qui est la plus perfectionnée. Les trois images, rouge, jaune et bleue, y diffèrent essentiellement de celles obtenues par la méthode directe. En effet, les noirs, au lieu d’être représentés sur chacune des trois images par l’absence de toute couleur, sont représentés, sur la première image par du rouge, sur la seconde image par du jaune, sur la troisième par du bleu ; et ces trois couleurs, toutes trois d’une nature transparente, forment le noir, en s’éteignant mutuellement par leur superposition sur un fond blanc. Pour ce qui est des blancs, au lieu d’être représentés sur la première image par du rouge, sur la seconde par du jaune, sur la troisième par du bleu, ils correspondent, sur chaque image, à l’absence de toute couleur, en telle sorte que, dans la superposition des trois images, le fond blanc reste à découvert. De plus, chacune des images, au lieu d’être obtenue par un tamisage des rayons de la couleur simple correspondante à travers un milieu de cette même couleur, est obtenue par un tamisage des rayons des deux autres couleurs à travers un milieu de la couleur binaire complémentaire de la sienne, c'est-à-dire opposée à 1a, sienne.
Pour clore cet exposé d’ensemble, il ne me reste plus qu’à donner la formule définitive du nouvel art que je propose; cette formule, qui comprend à la fois le procédé indirect ou d’interversion et le procédé direct, peut, d’après ce qui a été dit plus haut, se ramener aux termes suivants :
Obtenir, par des préparations déjà connues en photographie, et avec l’interposition de trois milieux colorés, trois épreuves monochromes, l’une rouge, l’autre jaune, la troisième bleue, et former ensuite, par la superposition ou l’incorporation de ces trois épreuves, une épreuve unique dans laquelle se trouvent reproduits à la fois la couleur et le modelé de la nature.