CHAPITRE IV
Procédé direct. — Différentes formes sous lesquelles il se réalise.
Pour n’avoir pas, à mon avis, tout Pavenir du Procédé indirect ou d’interversion, le Procédé direct, qui se réalise, on va le voir, par diverses méthodes, ne laisse pas que d’offrir un intérêt sérieux; et je ne serais pas surpris que les arts et l’industrie parvinssent à en tirer un heureux parti.
1re méthode. — Dans cette première méthode, les trois positifs monochromes sont constitués par les trois mêmes couleurs, rouge, jaune et bleue, non plus transparentes, mais opaques et réfléchissantes, formant les clairs de l’image, laquelle devra être placée non plus sur un fond blanc, mais sur un fond noir. Le blanc résultera, non plus de l’absence de matières colorantes, mais de la réunion des trois couleurs, étendues sur des pellicules transparentes ou sur des feuilles de mica, en couches assez légères pour que chaque image laisse voir celle qui est placée au-dessous. Les noirs, à leur tour, ne seront plus constitués par la réunion de trois couleurs simples transparentes s’éteignant par leur superposition sur un fond blanc, mais au contraire par l’absence de toute couleur réfléchissante.
Pour produire cette sorte de tableau, il ne faut plus se servir de verres de couleurs binaires, vert, violet et orangé, complémentaires de celles -des positifs; il faut se servir de verres de couleurs simples : ainsi le positif rouge doit être fourni par un verre rouge, le positif jaune par un verre jaune, et le positif bleu par un verre bleu.
Ces trois positifs monochromes peuvent s’obtenir de deux manières : 1° au moyen de pellicules recouvertes soit de préparations incolores, mais susceptibles de devenir l’une rouge, l’autre jaune et la troisième bleue sous l’action de la
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lumière, soit de préparations de ces mêmes couleurs que la lumière insolubilise partout où elle frappe : dans ce premier cas, les images se feront soit directement au foyer de la chambre noire, soit indirectement par Tintermédiaire de trois clichés positifs, obtenus eux-mêmes directement, ou, ce qui vaut mieux encore, à l’aide de clichés négatifs au bromure d’argent; 2° au moyen de pellicules recouvertes de préparations, l’une rouge, l’autre jaune et la troisième bleue, douées de la propriété de se décolorer ou de devenir solubles sous l’influence de la lumière : dans ce second cas, les images devront se faire indirectement par l’intermédiaire de clichés négatifs. En outre, les rayons des diverses couleurs simples pourront, dans ce procédé comme dans le procédé indirect, servira engendrer trois empreintes, planches gravées, etc., qui permettront de multiplier par la presse les héliochromies directes dont il s’agit.
La lumière rouge qui est émise en abondance par les objets jaunes pénètre le verre rouge; par suite leur image est presqu’aussi fortement imprimée sur le cliché du rouge et conséquemment sur le positif rouge que celle des objets rouges eux-mêmes. Cette circonstance ne nuit nullement au résultat; car le jaune du positif jaune, en venant s’appliquer sur le rouge du positif rouge lorsqu’on superposera les trois positifs, ne sera plus absorbé comme lorsqu’on superposait des couleurs transparentes sur un fond blanc; mais il dominera en vertu de son fort pouvoir éclairant, et le produit de la superposition, au lieu d’être le rouge comme dans le premier cas, sera le jaune. Ainsi donc, dans les deux circonstances, les choses se passeront convenablement: dans la première, les objets rouges restent rouges; dans la seconde, les objets jaunes restent jaunes.
Comme un verre jaune est très-perméable à la couleur rouge, et comme l’action du rouge sur le bromure d’argent, sans être aussi forte que celle du jaune, ne laisse pas d’être très-appréciable, il convient de se servir d’un verre jaune verdâtre. Si l’on employait un verre simplement jaune, la couleur des objets rouges serait fort altérée sur l’hélioehromie par une certaine quantité de matière jaune réfléchissante, venant se superposer au rouge.
Le verre bleu doit être d’un bleu franc, et différer notablement de celui qu’on trouve le plus répandu dans le commerce, et qui est d’un bleu légèrement violacé.
Les positifs monochromes doivent, de même que les positifs directs sur collodion, être très-faibles, vus par transparence. En conséquence, la gélatine bichromatée doit être très-peu colorée; ce qui revient à dire que la couleur doit être répartie dans une couche relativement épaisse de gélatine. Les matières destinées à produire cette coloration doivent être particulièrement choisies parmi les substances minérales. On peut les former par double décomposition dans la couche même de gélatine, une fois qu’elle est prise en gelée, ainsi que je l’ai indiqué plus haut relativement au jaune de chrome. On peut encore obtenir des couleurs réfléchissantes au moyen de trois couleurs transparentes, rouge, jaune et bleu, qu’on mêle aune couleur blanche minérale.
Les tableaux qu’on obtient par cette méthode sont assez pâles et d’un effet assez médiocre, si on les compare aux héliochromies dues au procédé d’interversion. Je dois ajouter que les blancs, sur ces tableaux, ne sont représentés en réalité que par du gris.
2e Méthode. — On arrive à des résultats préférables, on réalise mieux le phénomène à l’aide d’un procédé d’optique très-curieux. Ce procédé consiste à faire trois clichés au bromure d’argent, en se servant de trois verres, rouge, jaune et bleu; au moyen de ces trois clichés on se procure trois positifs ordinaires, c’est-à-dire incolores, par le procédé au char- % bon sur pellicule; puis on applique chacun de ces trois positifs sur un fond offrant la couleur du verre qui a servi à obtenir le cliché. Ce fond peut être opaque, comme aussi il peut consister en un verre coloré, si l’on désire éclairer l’épreuve par transparence. On a de cette manière trois positifs monochromes analogues à ceux que fournit la méthode précédente: dans l’un, le rouge et ses composés, y compris le blanc, sont représentés par du rouge; dans le second, le jaune et ses composés, y compris le blanc, sont représentés par du jaune; et dans le troisième, le bleu et ses composés, y compris le blanc, sont représentés par du bleu. Dans les trois épreuves, les ombres sont représentées par du noir.
Si l’on projette les images de ces trois épreuves sur une surface blanche au moyen de trois lentilles, placées de telle sorte que les trois images se superposent exactement, on voit apparaître sur l’écran une image polychrome, qui est la représentation fidèle de la nature.
Pour confondre les trois épreuves en un seul tableau, on peut remplacer l’appareil polyoramique à trois lentilles par un appareil composé de trois glaces sans tain, situées les unes derrière les autres par rapport à l’œil du spectateur, auquel elles envoient chacune par réflexion une épreuve différente. Pour éviter que l’image de chaque épreuve se dédouble par sa réflexion sur les deux faces parallèles de la glace correspondante, il est nécessaire de disposer entre l’épreuve et la glace une lentille convergente, ou verre d’optique, dont le grossissement aura pour effet de placer l’épreuve à une distance telle que ce dédoublement devienne insensible.
3e Méthode. — Enfin, il existe une dernière méthode par laquelle la triple opération se. fait sur une seule surface. Le tamisage des trois couleurs simples s’accomplit, non plus au moyen de verres colorés, mais au moyen d’une feuille translucide, recouverte mécaniquement d’un grain de trois couleurs.
Concevons en effet un papier dont la surface est entièrement recouverte de raies alternativement rouges, jaunes et bleues, aussi minces que possible, d’égale largeur et sans solution de continuité. Ce papier étant vu de très-près, on distinguera les trois couleurs des raies; mais, à distance, elles se confondront en une teinte unique, qui sera blanche si on la regarde par transparence, et grise si on la regarde par réflexion (en supposant du moins que l’éclat relatif de ces trois sortes de raies ait été combiné de manière à ce qu’aucune d’elles ne domine); et si on reçoit sur ce même papier l’image delà chambre obscure, cette image, vue à distance, sera la même que si le papier était réellement blanc.
Or, un papier de cette espèce jouit de la remarquable propriété de fournir, soit par un travail d’artiste exécuté au crayon noir, soit par la lumière à l’aide des procédés directs ou indirects de la photographie ordinaire, un tableau dans lequel les couleurs naturelles sont reproduites avec un certain degré de vérité.
Supposons que l’on veuille, sur ce papier, qui présente vu à distance une teinte neutre uniforme, faire naître, par exemple, une coloration rouge; il suffira de couvrir de hachures, au moyen d’un crayon noir foncé, les raies jaunes et les raies bleues. Veut-on obtenir la teinte violette: on éteindra de la môme manière les raiesjaunes, saufà affaiblir, si l’on veut, le trop grand éclat du violet (trop grand, puisqu’il est dû à deux raies à la fois), en ombrant légèrement au crayon les raies rouges et les raies bleues. Pour produire le gris, on atténuera l’éclat des trois raies; pour ce qui est du noir, il s’obtiendra naturellement par leur extinction totale.
Ce qu’une main intelligente a tracé sur ce papier, la nature peut le produire par ses seules forces. En effet, imaginons que l’on recouvre la surface de ce papier, du côté où sont imprimées les raies, d’une préparation qui donne directement sous l’influence de la lumière une épreuve positive, et que l’on reçoive sur son verso, c’est-à-dire sur le côté non recouvert de raies, l’image de la chambre obscure : il arrivera que les trois couleurs simples se tamiseront à travers ce papier, et formeront chacune leur empreinte positive, c’est-à-dire leur empreinte en clair, sur la raie de couleur correspondante; et les trois empreintes se formeront avec la même rapidité, malgré l’inégal degré d’actinisme des trois couleurs simples, si l’on a eu le soin de donner à chacune des trois sortes de raies une translucidité relative inverse du pouvoir photogénique de ces mêmes couleurs sur la préparation employée. Cette inégale translucidité peut être produite au moyen de raies sombres exécutées préalablement sur le verso de la feuille; et le moyen le plus simple d’obtenir ces raies sombres consiste à sensibiliser négativement, au chlorure d’argent par exemple, le verso de la feuille, et à exposer le recto à la lumière diffuse jusqu’à ce que celle-ci ait formé par son action inégale à travers les diverses sortes de raies colorées des raies sombres possédant les degrés d’opacité voulus.
Pour rendre tout à fait pratique cette méthode des trois raies, il faut employer de préférence, comme auxiliaires, les procédés indirects de la photographie ordinaire. On aura, une fois pour toutes, une pellicule unique, ou feuille de
mica, recouverte, sur un côté, de raies rouges, jaunes et bleues, de couleur intense, et sur l’autre côté, de raies inégalement sombres. On se servira alors de cette pellicule comme tamis pour obtenir sur d’autres surfaces, mises en contact avec elle (papier, verre, etc.), des clichés négatifs au bromure d’argent. Chacun de ces clichés fournira à son tour des positifs de couleur noire au charbon sur pellicule, verre ou mica, etc., et il ne restera plus qu’à appliquer chacun de ces positifs sur une surface opaque ou transparente, recouverte mécaniquement de raies rouges, jaunes et bleues, correspondant une à une parleur position aux raies de la pellicule qui a servi au tamisage des rayons de couleurs simples.
Les raies colorées peuvent être exécutées soit par des procédés purement mécaniques ou chimiques, tels que la chromolithographie, soit par la photographie elle-même au moyen d’écrans noirs à raies transparentes, réduites parla chambre noire, et au travers desquelles on exposera à l’action de la lumière des préparations de gélatine (ou gomme, albumine, etc.) bichromalée et colorée.
Les trois sortes de raies, au lieu d’être imprimées sur une même pellicule, peuvent, pour plus de facilité, s’exécuter sur trois pellicules, qu’on superpose ensuite de manière à produire la juxtaposition des raies.
Les raies jaunes doivent être remplacées, sur la pellicule tamis, par des raies d’un jaune verdâtre. J’en ai dit ailleurs la raison.
Il ne faut pas s’imaginer que les raies, pour produire l’effet voulu, doivent devenir invisibles soit par leur exiguité, soit par la distance à laquelle on se place. Lors même qu’on distingue les couleurs composantes, l’œil n’en apprécie pas moins les teintes d’ensemble. C’est ainsi que les hachures d’un dessin et les traits de burin d’une gravure disparaissent à distance, et que de près ils n’empêchent pas de saisir l’ensemble et l’harmonie de l’oeuvre.
Je ne terminerai pas ce mémoire sans signaler une application scientifique importante :
C’est en essayant de reproduire le spectre solaire par mes
divers procédés, qu’on reconnaîtra s’il est réellement constitué par autant de couleurs simples qu’il y a de réfrangibilités, ou s’il est formé par unetrinitéde trois spectres, rouge, jaune et bleu, superposés, et dont le maximum d’intensité correspond à des points différents.
(N. B. — Il y a nécessité de se munir d’une licence pour pouvoir exploiter, sous l’une ou l’autre de ses diverses formes, le système d’héliochromie exposé dans ce mémoire, ce système étant l’objet d’un brevet pris par l’auteur le 23 novembre 1808).