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CHAPITRE III

Description pratique du procédé indirect ou d’interversion.

Pour fixer de mon mieux les idées du lecteur, et pour fournir atout praticien le moyen de diriger en connaissance de cause la formation, soit immédiate, soit par l’intermédiaire de clichés, des trois épreuves monochromes constitutives de mes héliochromies, j’ai présenté une étude des principales lois d’optique en vertu desquelles s’opère cette formation. Le lecteur n’a pas été sans s’apercevoir de certaines anomalies qui sont venues modifier, au reste, d’une manière trèsfavorable (voir notamment le commentaire de la 3e loi des couleurs simples), certains résultats que l’application rigoureuse de quelques-unes de ces lois aurait du déterminer. Ces anomalies ne sont pas les seules. Rien n’est plus compliqué ni plus rempli d’apparentes contradictions que les lois de l’optique, surtout dans leurs rapports avéb les substances photogéniques. La description qui va suivre mentionnera quelques phénomènes d’un ordre particulier, qui, venant à l’encontre de certaines lois formulées au précédent chapitre, ont longtemps jeté une grande perturbation dans mes expériences, et dont il m’a fallu rechercher patiemment la cause afin de pouvoir les maîtriser et, mieux encore, les utiliser pour une fidèle reproduction de la nature : double résultat que, finalement, il m’a été donné d’atteindre.

Je vais donc décrire mon procédé indirect, tel que je l’applique, avec les modifications que la pratique a apportées à la théorie générale :

Je commence parme procurer, au moyen des sels d’argent, et par des opérations qui seront ci-après décrites en détail, mes trois clichés négatifs. Je les obtiens avec l’interposition d’un verre de couleur verte pour l’un, d’un verre violet pour le second et d’un verre orangé pour le troisième.

Mes trois négatifs obtenus, voici, d’une manière sommaire

et sauf à entrer également dans des détails spéciaux ultérieurs, comment je procède pour les positifs :

Je me sers de trois feuilles de mica, ou bien de trois pellicules de collodion, recouvertes toutes les trois d’une ^couche de gélatine bichromatée; sur la première feuille ou pellicule, cette couche de gélatine est enduite d’une matière colorante rouge; sur la seconde, d'une matière colorante jaune; sur la troisième, d’une matière colorante bleue. Les trois matières colorantes doivent être insolubles dans l’eau.

J’impressionne chacune de ces trois pellicules à la lumière blanche, sous un cliché différent, savoir : la pellicule rouge sous le cliché obtenu par le verre de couleur verte, la pellicule jaune sous le cliché obtenu par le verre violet, et la pellicule bleue sous le cliché obtenu par le verre orangé. Celte impression se fait par le verso de la pellicule, c’est-à-dire par le côté non préparé.

Ces trois pellicules étant ensuite immergées dans de l’eau chaude, les parties de ces diverses couches colorées qui n’ont pas été insolubilisées par la lumière, celles qui correspondent aux ombres des clichés, se dissolvent, tandis que les parties atteintes par la lumière se conservent, constituées, à partir de leur support, par une couche d’autant plus épaisse de gélatine colorée que les clairs du cliché sont plus transparents, et que par suite elles ont plus subi l’action de la lumière. J’obtiens ainsi mes trois positifs monochromes.

En appliquant ces trois positifs sur un fond blanc, et les faisant glisser les uns sur les autres jusqu’à ce que les contours des objets se correspondent exactement, opération du reste prompte et facile, on voit s’engendrer comme par enchantement un tableau offrant des colorations et des oppositions d’ombre et de lumière semblables à celles du modèle.

Pour maintenir la coïncidence et le contact des trois pellicules, il suffit de les coller les unes sur les autres et sur le fond blanc au moyen d’une colle transparente, ou de les conserver pressées sous un verre.

Si l’on désire avoir un tableau transparent, c’est-à-dire destiné à produire son effet étant vu à travers le jour (diaphanie), on colle simplement les pellicules les unes sur les autres; en outre, pour ne pas apercevoir, à travers ce tableau,

les objets situés au-delà, on superpose aux pellicules une feuille de papier ciré, ou bien on se contente de les maintenir pressées entre deux verres dont l’un est dépoli.

Obtention des trois clichés négatifs.

Je me sers, pour les obtenir, du bromure d’argent, qui est, parmi les substances que j’ai expérimentées, la plus sensible aux couleurs peu photogéniques. Ces clichés, chose curieuse, ne paraissent pas pouvoir s’obtenir par continuation , du moins les^clichés fournis par le verre de couleur verte et par le verre orangé; mais ils peuvent se renforcer , une fois que l’image, par une exposition suffisamment prolongée, est devenue apparente. Ce renforçage se fait au moyen des liquides qui servent, dans la photographie ordinaire, à développer ou révéler les images non encore visibles à raison du peu de pose. Il peut s’effectuer soit avant, soit après le fixage; mais effectué dans ce second ordre, c’est-à-dire après que le sel d’argent a été dissous par le fixateur, il m’a donné, somme toute, des résultats préférables.

J’emploie, ai-je dit, le bromure d’argent; j’ajoute qu’il est important de le mettre en présence d’un sel accélérateur. Voici, quant aux clichés sur papier, comment je les obtiens :

Je fais flotter les feuilles, pendant 4 ou 5 minutes, sur la

solution suivante :

Eau distillée, ou de pluie . . . 100 gr.

Bromure de potassium . . . 5

Ces feuilles une fois sèches, je les sensibilise, au moment de m’en servir, en les faisant flotter chacune pendant cinq minutes sur un bain, dont voici la formule :

Eau distillée, ou de pluie . 100 gr.

Nitrate d’argent . . . . 20

Acide tar trique. . . . 2

Acide citrique . . 0, 5 déc.

Je fais sécher les feuilles, au sortir de ce bain, sans enlever

l’excès de .nitrate d’argent, et je les soumets, pendant quelques minutes, dans une boîte, aux vapeurs ammoniacales d’alcali volatil concret. Elles sont alors prêtes à être employées

dans la chambre noire, où il faut avoir bien soin de tenir chaque feuille pressée entre deux glaces, pour empêcher l’humidité de l’air d’altérer la préparation : cette préparation est altérable en effet à cause de l’excès de nitrate d’argent qui se trouve dans le papier, et qui a l’avantage d’activer l’impression lumineuse.

Le cliché fourni par le verre violet peut s’obtenir, avec une certaine supériorité peut-être sous le rapport du modelé, par un papier préparé au chlorure d’argent; il suffit de remplacer, pour ce cliché -là seulement, le bromure de potassium du premier bain par un chlorure alcalin au même titre.

Les verres colorés doivent avoir tout juste l’intensité nécessaire pour donner des résultats suffisamment marqués; pour peu qu’ils deviennent foncés, ils absorbent une grande quantité de lumière, et rendent la pose beaucoup plus longue.

Le verre de couleur verte doit être d’une nuance telle que, sous son influence, les images des objets jaunes, celles des objets verts et celles des objets bleus s’impriment également bien en noir sur le bromure d’argent.

Le verre violet ne doit pas être précisément violet, mais d’un bleu violacé. Le verre bleu qu’on trouve le plus répandu dans le commerce est de la nuance voulue. Cette nuance devient nécessaire, parce qu’il se présente ici un fait physique en désaccord avec la théorie. Si l’on employait en effet un verre d’une nuance de violet telle que, sous son influence, les objets rouges, les objets violets et les objets bleus produisissent un égal noircissement du sel d’argent employé, bromure ou chlorure, on aurait un cliché où le jaune serait imprimé en noir, tout aussi bien que le rouge, le violet et le bleu, et qui fournirait conséquemment une épreuve jaune où les objets jaunes ne seraient pas plus représentés que les objets rouges, les violets et. les bleus. Voici l’explication de ce phénomène : les objets qui nous paraissent être du jaune le plus pur émettent, en outre de la lumière jaune, une forte proportion de lumière rouge. Si ce rouge n’est pas appréciable à la vue, c’est que le jaune en dévore pour ainsi dire l’éclat par l’effet de son pouvoir éclairant beaucoup plus fort.

Mais ce rouge, pour échapper à noire vue, n’en existe pas moins; et si le verre violet se trouvait être d’un violet franc, c’est-â dire contenant une forte proportion de rouge, il en résulterait que le rouge contenu à l’état latent dans les objets jaunes du modèle ferait son empreinte en noir sur le cliché, tout comme le rouge qui nous apparaît rouge dans la nature; et que, par suite, le positif jaune fourni par ce verre violet, au lieu de traduire par du jaune les objets jaunes, offrirait, aux endroits correspondants, une absence de coloration produite par le rouge contenu dans le jaune, tout comme s’il s’agissait d’objets rouges, violets ou bleus. Pour obvier à cet inconvénient, il faut employer un verre d’un violet presque bleu, sous l’influence duquel le bleu et le violet s’impriment fortement en noir, mais le rouge presque pas, ou même point du tout. A la vérité, le positif jaune que fournira le cliché obtenu avec ce verre presque bleu traduira par du jaune les objets rouges aussi bien que les objets jaunes du modèle, puisque le rouge sera presqu’aussi intercepté que le jaune; et, par suite, une fois les trois positifs superposés l’un à l’autre, les objets rouges du modèle se trouveront représentés non-seulement par le rouge du positif rouge, mais encore par le jaune du positif jaune. Mais i! ne peut résulter de cette adjonction du jaune au rouge sur l’image définitive aucune altération de la représentation du modèle, et en voici la raison : la matière colorante de l’épreuve jaune n’est pas seulement jaune, elle contient du rouge à l’état latent. L’élément jaune de cette épreuve, en venant s’appliquer sur le rouge de l’épreuve rouge, se trouve éteint et absorbé, tandis que l’élément rouge, qui n’existait jusqu’alors qu’à l’état latent, apparaît dès qu’il se trouve superposé à une matière colorante rouge. Il se produit, en d’autres termes, une absorption du jaune et non du rouge. Ce phénomène rappelle celui que chacun a pu remarquer lorsqu’on superpose un verre jaune à un verre rouge; dans ce cas, en effet, la couleur du verre rouge n’est presque pas modifiée; pour que cette superposition produisît l’orangé, il faudrait que le verre rouge fût très-clair comparativement au verre jaune, c’est-àdire d’une teinte rosée, afin que l’absorption du jaune ne fût que partielle. Il y a plus: dans la superposition du positif du

rouge au positif du jaune, le jaune, loin de nuire au rouge, ne fait que le ramener à un ton plus vrai, attendu que le rouge lui-même n’est pas pur et se trouve souvent associé, quand il est peu foncé, à une certaine quantité de bleu. On a pu le remarquer, par exemple, pour le carmin, lequel, étendu en couche légère sur un fond blanc, paraît d’un rouge ou d’un rose légèrement violacé.

La teinte du verre orangé doit plutôt se rapprocher du rouge que du jaune. Pour en apprécier la raison, plaçons-nous successivement dans les deux hypothèses extrêmes, celle d’nn verre tout à fait rouge et celle d’un verre tout à fait jaune. Dans le premier cas, c’est-à-dire si le verre est exclusivement rouge, l’élément rouge contenu à l’état latent, mais en de très-fortes proportions dans la lumière émise par les objets jaunes, le traversera aussi bien et presqu’en aussi forte quantité que le rouge émis par les objets rouges; de sorte que l’image des objets jaunes s’imprimera presqu’aussi fortement en noir que celle des objets rouges; résultat à peu près satisfaisant, et qu’un léger excès de pose rendrait tout à fait irréprochable. Dans le second cas, c’est-à-dire si le verre est jaune, il laissera passer, il est vrai, en totalité : 1° La lumière jaune et la lumière rouge émises par les objets jaunes, puisqu’il se compose lui-même des deux mêmes éléments, le jaune et le rouge, ce dernier à l’état latent; 2° la lumière rouge émanée des objets rouges; mais cette lumière émanée des objets rouges formera évidemment une quantité inférieure à la somme des deux lumières, rouge et jaune, émanées des objets jaunes; de sorte que, avec le temps déposé nécessaire pour que les objets jaunes s’impriment convenablement sur le cliché, les objets rouges ne s’imprimeront que faiblement, d’autant plus faiblement que le bromure d’argent est moins sensible au rouge qu’au jaune. Un verre rouge devrait donc être préféré à un verre jaune. Mais, à son tour, un verre Orangé très-rapproché du rouge doit être préféré à un verre simplement rouge, parce que cette couleur orangée, contenant un peu de jaune uni au rouge, laissera passer une fraction de la lumière jaune émanée des objets jaunes, et cette fraction, ajoutée à la lumière rouge émanée de ces mêmes objets, donnera une empreinte aussi forte que celle des objets rouges.

Les verres colorés peuvent être placés soit devant l'objectif, soit entre l’objectif et la surface sensible, soit même en contact avec celle-ci. On pourrait substituer aux verres colorés des liquides de couleur renfermés entre deux glaces.

Les trois clichés peuvent s’obtenir successivement avec un même objectif, ou simultanément au moyen de trois objectifs très-rapprochés les uns des autres. S’il s’agit de reproduire un paysage éclairé par le soleil, on fera usage de trois objectifs, et on aura soin de les ouvrir en même temps et de les fermer de même, afin que le déplacement progressif de cet astre pendant la durée assez prolongée de l’exposition, et les changements plus ou moins sensibles qui s’accomplissent dans la nature par l’effet de ce déplacement, produisent des ombres fondues identiques dans les trois clichés. En outre, pour que ceux-ci acquièrent dans un même laps de temps le même degré d’intensité, malgré ladifférence d’actinisme des rayons que les trois verres colorés laissent passer, je retarde la formation de deux de ces clichés en diaphragmant les deux objectifs correspondants; l’objectif qui correspond au verre bleu violacé doit être muni du plus étroit des deux diaphragmes, et il sera fait usage du second diaphragme pour l’objectif qui correspond au verre de couleur verte. J’achève d’égaliser la vigueur soit absolue, soit relative des trois clichés en les renforçant séparément, et les laissant chacun plus ou moins de temps dans le bain de renforçage.

Si l’on voulait obtenir des héliochromies de grande dimension, il y aurait inconvénient à employer trois grands objectifs, parce que leur écart amènerait, sur les trois épreuves, des différences notables dans les lignes de la perspective, du moins quant aux objets situés sur des plans rapprochés; il faut dans ce cas se servir de trois objectifs de médiocre dimension, qui donneront trois clichés sur verre, à l’aide desquels on se procurera 'ensuite, par amplification, trois positifs monochromes de la grandeur voulue.

Après une pose assez prolongée pour que, au sortir de la chambre noire, les trois images sur papier soient bien apparentes, quoique d’une faible intensité, je les fixe et je les renforce, ou bien je les renforce d’abord et je les fixe ensuite. Le

fixage suivi cia renforçage constitue la méthode qui m'a le mieux réussi, et que je vais décrire immédiatement sous le titre de première méthode.

1re Méthode. — A leur sortie de la chambre noire, je lave mes épreuves négatives à l'eau de pluie, pendant une demiheure environ, pour enlever l’excès de nitrate d’argent, et je les fixe dans un bain d’hyposulfilé de soude, où elles se dégradent et disparaissent presque complètement. Je les lave pendant une heure et demie environ à l’eau de pluie plusieurs fois renouvelée, et je les passe, pendant quelques instants seulement, dans une solution étendue d’acide nitrique. Je les lave encore pendant quelques minutes, après quoi je procède au renforçage.

J’opère ce renforçage au moyen d’une solution d’acide gallique, de nitrate d’argent, d’acide citrique et de l’une des substances suivantes: phosphate de soude, carbonate de soude, acétate de soude, acétate de plomb.

Quant aux proportions, elles sont très-variables. Je puis donner, mais à titre seulement d'indication, les proportions

suivantes :

Eau distillée ou de pluie . 100 cent. cub.

Alcool saturé d’acide gallique . 4

Solution aqueuse d’acide citrique à 20 p.

Solution de nitrate d’argent à 2 p. 1 00 . . . 2

Solution, à 5 p. 100, de phosphate de soude ou de carbonate de soude, etc . 4

Dans ce bain, les épreuves non-seulement reprennent l’intensité qu’elles avaient avant le fixage, mais finissent par acquérir une grande vigueur. Pour les terminer, il ne reste plus qu’à les laver à plusieurs eaux.

Le passage préalable des épreuves dans l’acide nitrique étendu a pour but d’empêcher la formation d’un voile rougeâtre, qui ne manquerait pas de se produire pendant le renforçage. Sous peine de voir les demi-teintes rongées, il faut bien prendre garde de ne pas exagérer soit la force de l’acide nitrique, soit la durée de l’immersion. La solution que j’emploie généralement, et qui correspond aune immersion d’une minute, consiste en 5 cent. cub. d’acide nitrique sur 100

cent. cub. d’eau. Il va sans dire qu’au sortir de cetle solution, les épreuves doivent être immédiatement lavées à l’eau pure, afin de les débarrasser le plus tôt possible de l’acide nitrique.

Quant au degré de vigueur, soit absolue, soit relative, où il convient d’amener chacun des trois clichés, c’est à la pratique et à l’expérience de le déterminer : ce degré de vigueur s’apprécie, et au besoin se rectifie et se corrige, pour chacun des clichés, non-seulement par le degré de vigueur où l’on amène les deux autres, mais parle degré où l’on amènera ensuite chacun des trois positifs monochromes : il y a là tout un ensemble de combinaisons qui laissent au praticien intelligent une latitude assez grande, et qui lui garantiront presque toujours, s’il sait habilement profiter de toutes ces ressources, une fidèle répartition de toutes les nuances delà nature sur l’image qu’il en obtient.

2e Méthode. — Elle consiste, comme je l’ai déjà annoncé, à renforcer les épreuves avant de les fixer.

Dans cette méthode, comme dans la première, la pose doit être assez prolongée pour que, au sortir de la chambre noire, les trois négatifs soient bien apparents quoique d’une faible intensité. Je commence par les laver à l’eau pure, afin d’enlever les sels formés dans le papier par la réaction des vapeurs ammoniacales sur l’acide tartrique et sur l’acide citrique : sans cette précaution toute la surface du papier noircirait instantanément en arrivant au contact du réducteur. Je renforce ensuite les épreuves, en me servant de la même solution que dans la première méthode. Quand elles ont atteint la vigueur voulue, je les lave encore à plusieurs eaux pour enlever le développateur qui est resté dans le papier; finalement je procède au fixage à l’hyposulfite, puis au lavage qui doit toujours le suivre.

Cette seconde méthode offre un inconvénient : les épreuves prennent souvent une teinte rouge et peuvent, quoi qu’on fasse pour l’éviter, se voiler sous l’action des développateurs, surtout lorsqu’il s’est écoulé un certain intervalle de temps entre la sensibilisation et le renforçage.

Ici doit être consignée une particularité digne d’attention :

Les épreuves n’étant pas fixées, et par conséquent le sel

d’argent n’étant pas dissous au moment où s’opère, dans cette seconde méthode, le renforçage ou développement, il semble que l’on pourrait se contenter, comme dans la photographie ordinaire, d’une pose extrêmement courte, et que le développateur aurait le pouvoir, non-seulement de révéler les trois images, mais de leur donner un degré convenable d’intensité. C’est bien ainsi, en effet, que les choses se passeraient pour l’image fournie par le verre bleu violacé, et, jusqu’à un certain point, pour l’image fournie par le verre de couleur verte. Malheureusement il n’en serait pas de même, l’expérience me l’a prouvé, pour l’image fournie par le verre orangé : avec une pose tout juste suffisante pour que les deux autres images, ralenties d’ailleurs par les diaphragmes de leurs objectifs, parvinssentà l’intensité voulue sous l’action des développateurs, l’image que devrait fournir le verre orangé ne se révélerait même pas sous cette action, malgré l’absence de diaphragme. Pour surcroît de singularité, on remarquerait que l’image fournie parle verre vert serait tout à fait identique, sauf un peu moins de vigueur, à l’image fournie par le verre bleu violacé, en ce sens que les objets blancs, ou bleus, ou violets, y seraient les seuls fortement imprimés en noir. Ces divers phénomènes proviennent de ce que les agents développateurs ne continuent dans toute leur puissance que l’action d’une seule des trois couleurs simples émises par la nature, à savoir l’action de la lumièrebleue, laquelle traverse en partie le verre vert, en presque totalité le verre bleu violacé, mais en aucune proportion le verre orangé. J’ai observé enfin que, si ce dernier verre n’atteint pas un certain degré d’intensité, le développateur révèle, après une pose assez courte, une image qui est encore identique à celle fournie par le verre bleu violacé, circonstance qui s’explique encore par l’action de la lumière bleue dont ce verre orangé, à raison de son insuffisante intensité, a laissé passer une légère fraction.

Il suit de là que la seconde méthode, comparée à la première, n’a pas sur elle, quand il s’agit d’obtenir mes trois négatifs, l’avantage qui lui assure la préférence dans la photographie ordinaire, c’est-à-dire l’avantage d’une pose considérablement réduite; et comme elle offre moins de sûreté

dans les résultats que la première méthode, c’est donc celleci qui doit prévaloir dans la pratique.

Les dernières expériences que je viens de consigner, faites non-seulement sur papier, mais sur des glaces préparées au collodion sec et humide, avec différents développateurs et des verres de couleurs variées, m’ont prouvé que, parmi les trois couleurs simples, le bleu est la seule qui communique à un degré éminent aux sels d’argent (iodure, bromure, chlorure) le pouvoir d’attirer les particules naissantes d’argent éliminées par les réducteurs.

Parmi les sels d’argent, j’ai choisi le bromure, parce que, sous l’action de la lumière rouge et de la lumière jaune, transmises toutes les deux par le verre orangé et la seconde par le verre vert, les images se forment moins lentement qu’avec un autre sel d’argent : d’où il suit que, nonobstant une pose moindre, la lumière aura assez avancé la formation des épreuves fournies par ces deux verres pour que les développateurs puissent leur donner l’appoint nécessaire, cette formation déjà avancée des deux épreuves étant du reste indispensable, comme je l’ai dit plus haut.

Malgré cet avantage particulier du bromure sur les autres sels d’argent, le temps de pose ne laisse pas d’être très-long, je dois le reconnaître, dès qu’on le compare au temps de pose des clichés photographiques ordinaires. Si l’on m’en demande l’évaluation, je dois déclarer qu’en faisant usage, pour mes clichés sur papier, des formules que j’ai indiquées, le cliché fourni par le verre orangé exige un minimum de pose de deux heures au soleil : minimum qui doit régler nécessairement la formation simultanée des deux autres clichés, ralentis par des diaphragmes. Le collodion, que je n’ai pas encore entièrement expérimenté au point de vue de mon procédé, paraît devoir donner des images plus rapides. J’ai mis en outre à l’étude un système particulier de continuation qui permettra, je l’espère, d’abréger beaucoup l’exposition à la lumière.

Les formules et les dosages ci-dessus indiqués pour l’obtention des négatifs sont ceux qui conviennent aux négatifs sur papier. Si je ne donne pas d’indications analogues pour les négatifs sur verre, c’est que, par l’effet des circonstances,

je n’ai pas encore, je le répète, suffisamment étudié, d’une manière spéciale pour mon procédé, ces derniers négatifs; mais les praticiens comprendront que la base des opérations dans les deux cas est la même: il n’y aura de différence essentielle que dans les proportions des substances employées et dans certains détails de manipulations.

Enfin, j’ai indiqué les formules et les dosages qui m'ont le mieux réussi; mais en les indiquant, je n’ai pas entendu leur attribuer un mérite exceptionnel. Je serais peu surpris qu’on m’en signalât d’équivalents, peut-être même de meilleurs; et les progrès constants de la photographie peuvent, du jour au lendemain, me conduire à adopter pour moi-même et conséquemment à conseiller aux autres de nouvelles proportions ou dè nouvelles substances. Ce n’est point dans ces divers moyens opératoires, plus ou moins perfectionnés, que réside l’intérêt principal de ce mémoire. L’art nouveau que je propose consiste en effet à produire, dans des conditions très-spéciales il est vrai, mais par des préparations déjà usuelles ou tout au moins connues en photographie, préparations éminemment variables et perfectibles, les trois épreuves monochromes dont le.mode d’obtention, par l’intermédiaire de trois milieux colorés, et la confusion en une seule image constitue surtout mon idée personnelle.

Cette observation s’applique aux autres opérations qu’il me reste à faire connaître.

Obtention des trois positifs monochromes.

On peut employer différents moyens pour colorer la gélatine bichromalée. Jusqu’à présent, j’ai procédé comme il suit:

Pour la préparation rouge, je fais une dissolution de carmin dans l’ammoniaque; j’y ajoate le bichromate et la gélatine; et il ne me reste plus qu’à dissoudre celle-ci par la chaleur, au moment où je veux étendre le mélange sur la feuille de mica ou sur la pellicule de collodion vitrifié. Après l’insolubilisation partielle de la couche par la lumière, l’image se dépouille au moyen d’eau chaude sans ammoniaque. (Ne point perdre de vue que l’insolation se fait par le verso.)

Pour faire la préparation jaune, j'étends de la gélatine pure sur la feuille ou pellicule, et dès que la couche est prise en gelée, j'immerge pendant quelque temps cette feuille ou pellicule dans une dissolution froide et très- étendue d'acétate de plomb, ou bien je me contente de la faire flotter à la surface du bain, sur le côté où se trouve la couche; je la retire, et après l’avoir fait égoutter, je la traite par une dissolution étendue d'un bichromate. Il se forme alors dans la couche un chromate de plomb insoluble (ou jaune de chrome), et la couche contient en outre un excès de bichromate qui sert à sa sensibilisation.

Pour obtenir la préparation bleue, je délaie du bleu de Prusse en pastille dans une dissolution tiède ou modérément chaude de gélatine.

Le bleu de Prusse pourrait, de- même que le jaune de chrome, se former par double décomposition dans la couche de gélatine, une fois qu’elle est prise en gelée. Il suffirait de traiter la couche, d'abord par un bain très-étendu de perchlorure de fer, et ensuite par un bain de prussiate jaune de potasse, de la laver à l’eau pure pour enlever l’excès de prussiate de potasse, et de la sensibiliser ensuite dans un bain de bichromate. On pourrait encore former le bleu au moyen de deux bains successifs, l'un de protosulfate de fer et l’autre de prussiate rouge de potasse.

Comme le jaune de chrome est une couleur peu transparente, l’épreuve constituée par cette couleur doit être placée au-dessous des deux autres et en contact avec le fond blanc. Le jaune de chrome est néanmoins assez translucide pour pouvoir être employé dans les héliochromies destinées à être vues à travers le jour.

Les quantités de matières colorantes à introduire dans la gélatine pour avoir ,le modelé le plus convenable varient suivant l'intensité des clichés, et suivant que les positifs euxmêmes sont destinés cà être vus par réflexion ou par transparence.

Coup d’œil général sur les résultats.

L’impossibilité d’obtenir par les procédés rapides de continuation les clichés fournis par le verre de couleur verte et

surtout par le verre orangé, fait que mon système d’héliochromie ne peut pas être utilisé, du moins jusqu’à nouvel ordre, pour le portrait d’après nature, mais seulement pour les sujets inanimés (monuments, tableaux, paysages, fleurs, etc.). En revanche, dans les limites où se trouve restreinte son application, il est très-pratique, et assurément fort remarquable par ses résultats comme couleur, modelé et harmonie des effets. On est dédommagé de la durée de la pose à la chambre noire par la célérité du tirage, en nombre illimité, des positifs monochromes. Cette multiplication indéfinie de mes héliochromies leur assure, ainsi que l’inaltérabilité, un avantage incontestable sur les héliochromies tentées jusqu’à ce jour.

On peut, au moyen de mon procédé, se procurer par contact, à la lumière directe et sous des verres colorés, des reproductions opaques ou transparentes de diaphanies et de vitraux. Comme, en pareil cas, l’impression lumineuse est beaucoup plus prompte que dans la chambre noire, il n’est plus nécessaire, la plupart du temps, de recourir à des opérations de renforçage; on laisse les clichés négatifs se former sous le châssis jusqu’à ce qu’ils aient acquis, par la seule influence de la lumière, une intensité quelque peu supérieure à celle qu’ils doivent avoir après le fixage. L’épreuve que fournit le verre bleu violacé peut se faire, avec avantage quelquefois, au chlorure d’argent.

On aura des reproductions amplifiées d’objets colorés transparents, au moyen de l’appareil d’agrandissement, ou mégascope solaire.

Ainsi que je l’ai dit à la fin de l’Exposé théorique du Procédé, mes héliochromies pourront se multiplier par la presse au moyen de trois encres de couleur, que le rouleau déposera sur trois empreintes ou matrices, planches gravées, etc. , engendrées par les rayons des diverses couleurs simples directement ou par l’intermédiaire de clichés.

Je rappellerai également que mon système peut donner des héliochromies émaillées et vitrifiées.

Il existe d’autres moyens que l’industrie pourra adopter, dans une certaine mesure, pour fournir les trois positifs monochromes. Ainsi, au lieu d’avoir recours à des préparations

de gélatine bichromatée et colorée, on emploiera d’autres préparations déjà connues en photographie et susceptibles de donner des épreuves rouges, jaunes et bleues. Je citerai notamment le mélange de perc-hlorure de fer et d’acide tartrique, lequel, étendu sur une surface quelconque, n’est pas hygroscopique, mais le devient rapidement sous l’influence de la lumière, et acquiert ainsi la propriété d’attirer les poudres colorées impalpables qu’on promène sur cette surface. Je citerai encore le mélange de sucre avec un bichromate : ce mélange, à l’inverse de la préparation précédente, est déliquescent, mais devient sec à la lumière. En ce cas, on se servira de clichés positifs, qui devront être obtenus eux-mêmes par l’intermédiaire de clichés négatifs au bromure d’argent. On emploiera également le mélange de gélatine, de perchlorure de fer et d’acide tartrique, unis à une matière colorante, rouge, jaune ou bleue : ce mélange forme une couche insoluble, qui devient soluble sous l’action de la lumière.

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