ANGÉLIQUE
PRÉFACE
C'est un poème en mètre alexandrin, Dont le sujet me semble encore aimable.
Le rhythme est vif, et je crois, très-sor table ; La rime bonne et même d'un beau grain.
Ce que je prouve ? Hélas ! j'ai le chagrin Le ne pouvoir ici, Lecteur affable.
Répandre à flots la clarté désirable.
Je voyais clair lorsque j'étais en train.
Sous certain ciel quand mon esprit chemine, Tout V horizon quelquefois s'illumine; L'instant d'après, tout est nuit et brouillard.
Lis cependant. Je dirai, si je l'ose.
— bii —
Qu'au fond tu dois rencontrer quelque ehost Dans ce babil sur Y Amour et sur l'Art.
Valère courtisait Angélique, déesse Sans éclat surhumain qu'un million comptant.
Elle laissait aller tout doucement. Était-ce Coquetterie, ennui, bon vouloir ou paresse?
Un duc passa, s'offrit, fut pris au même instant.
Plus d'une fait ainsi, plus d'un aussi les blâme : a C'est trop aimer les ducs ! » Moi je n'y reprends rien . Un duc pour le galon mal aisément s'enflamme; Et c'est un goût permis de n'être pas la femme D'un employé ni d'un académicien.
Et puis l'on entendra ces mots qui tiennent place : « Madame la Duchesse est servie ! » Ajoutons Qu'il s'agissait d'un duc bon teint, vraiment de race. Il n'avait point le bras ni l'humeur d'un Horace , Et n'était pas non plus du club des Avortons.
Rien n'annonçait qu'il dût, a"u seuil de l'écurie, '
Submerger sa cervelle à grands ilôts de vin bleu, Ni faire dans la dot une grosse avarie, Ni plaquer son blason sur des trucs d'industrie, Ni battre sa duchesse en rentrant tard du jeu.
Galant homme évident! L'on imagine à peine Combien de son beau-père il semblait peu troublé ; Il se félicitait de se l'être accolé, Le montrait, l' embrassait, et prononçait sans gêne Son nom aussi commun que la vigne et le blé.
Yalère moins content devint mélancolique.
On le voyait mourir. Ses amis étonnés Crurent pieusement que, froid pour l'Angélique, Il honorait si fort le bonheur métallique Qui, j'ai regret au mot, lui passait sous le nez.
Nullement! Il aimait comme un fou, comme on aime; De cet amour de rêve aux vieux romans décrit. H aimait non la dot, mais la fine elle-même, Le petit rien, la forme impondérable et blême Dont personne n'avait vu le corps ni l'esprit.
Et notez que c'était le plus vif camarade,
Ami des chocs, du bruit, rendant dix coups pour un.
Par où donc le tenait cette ombre de naïade?
Nul ne pouvait trouver un sens à la charade, Sinon que sa cruelle était blonde et lui brun.
Mais puisque rarement ces histoires sont claires, Et que le cœur humain, — Pailleron le dirait ! — Surtout lorsqu'il l'ignore, enferme son secret, J'abandonnai l'enquête; et devant ces mystères, Ma curiosité cessa d'être en arrêt.
Il faudrait explorer Gharenton et Pontoise, Pensai-je, et s'en aller par delà l'horizon.
La raison de l'amour ! Une rime gauloise Chante : « Qui donc a vu dans la même maison «Loger beaucoup d'amour et beaucoup de raison?»
Est-ce vrai cependant ? Quand le Gaulois rimaille, Il veut faire avant tout l'aimable et le bandit ; Il doute de l'amour, il sifilotte, il gouaille ; Le plus pauvre clinquant lui semble une trouvaille ; Sitôt qu'il a pu rire, il croit avoir tout dit.
La rime du Gaulois, quoique leste et sonnante, Nous laisse plus d'un point encore à découvrir. Car enfin cette chose est deux fois étonnante, Qu'ici l'amour germa sans voir la dot charmante, Et que le pauvre amant trahi voulut mourir.
Mourir, il n'en vint pas à bout. Mais de revivre, De supporter le monde où pâle il reparut, L'effort fut impossible à son cœur toujours ivre. «—Qu'une autre mort, dit-il, accoure et me 4élivrg!» Il entra dans un cloître, et sa flamme y mourut.
Ou plutôt, je le crois, comme un ange qui tombe, Ne pouvant pas mourir ni remonter aux cieux, Il refusa de voir des jours moins radieux.
A défaut de la mort, il se donna la tombe, Et s'y refit le ciel qu'avaient perdu ses yeux.
Heureux qui sait creuser de nobles sépultures Aux débris que lui lajsse encor le coup mortel ; Qui, cbassant le vautour friand de ces pâtures, Quand le dieu disparait, se cacbe aux créatures, Et du brasier humain fait un feu pour l'autel!
Cependant* très^rangée et même coutumière, Incolore toujours, bonne femme en son fonds* Angélique vivait heureuse à sa manière, Sans accuser le sort, sans lamenter Yalère, Suis paraltrt adorer son duc ni ses chiffons.
Elle tenait fort bien sa maison et sa table ; Dans le monde, au théâtre, à la cour, en tout lieu, Elle était... Que dirai-je ? Elle était respectable. Et songeant à l'absent, je disais : — Comment diable, Faute de eet objet, eut-il besoin de Dieu?
Me voilà relancé dans l'épais du problème :
L'amour est-il donc tant 1 Et ces prétendus fous Ont-ils de si près vu la volupté suprême, Que lorsqu'ils l'ont manquée, il leur faille Dieu même Ou la mort? Quel heureux n'en deviendrait jaloux l
Et quel sage ennuyé des pauvretés du monde, Devant cette folie aux sublimes ampleurs, N'invoquerait sur soi sa lumière féconde, N'appellerait ce fer dans la veine profonde D'où jaillissent soudain tant de flamme et de pleurs !
Et je cherchais toujours, honteux vraiment et triste De si peu m'y connaître et de chercher en vain. Ce fut l'excellent Duc qui me mit sur la piste. Un jour, innocemment, il me dit qu'un artiste Avait peint la ducjietse avec lin art Hvnn.
Et puis, sans y penser, comme le roi Candaule, Avec le même orgueil quoique plus sobrement, Lui-même il la peignit [s'arrétant à l'épaule], Mais d'un air, mais d'un feu! . . Ceci changeait mon pôle : Dans ce discours passaient des souffles chauds d'amant.
De l'amant à l'époux avait transmigré l'âme, Angélique était belle aux yeux de son mari!
Il se transfigurait me parlant de sa femme ; Je revoyais Valère et je sentais sa flamme :
Dites si ce n'est pas pour en être ahuri?
Amour, amour, amour, ô créateur étrange !
Car enfin cet époux n'était pas né volcan; Mais il avait reçu l'attouchement de l'ange : 11 vivait, il aimait, il chantait; sa louange Avait l'aile et la fleur, il était éloquent*
Oui, Messieurs, oui, le Duc ! Et tout fiers que vous êtes. Peut-être il vous faudrait boire bien du café, Mâcher bien du hatchish, humer bien des poètes, Pour trouver les mots fins et les choses honnêtes Que disait ce mari par l'amour surchauffé.
Ne lui supposez pas cet air d'homme qui forge, Et fait sa Galatée autre qu'elle posa :
Ce n'était point Hébé, Circé, Sapho, ni George; Il ne prétendait pas qu'elle eût rien dans la gorge Qui valût la Patti, moins encor Thérésa.
Il ne lui donnait pas le prix de la parure?
Et ne récitait point des bons mots qu'elle eût faits. Quant à ce qu'il disait, c'était comme un murmure, Un mélange chantant d'ombre claire et d'eau pure Qui glissait sur le cœur et le mettait en paix.
Ainsi notre Angélique avait fait deux miracles : Un moine d'un amant, un amant d'un mari; Et le tout sans un crime et sans rendre d'oracles, Et sans renouveler l'affiche des spectacles, Et bref, sans que sa dot eût fait feu ni péri !
Ne soupçonnez-vous pas ici du sortilège, Mesdames et messieurs? Et si je disais tout!
Des taches Je rousseur pointillaient sur sa neige, Elle ne hantait pas le bois ni le manège, Ni Worth ; elle ignorait les mérites d' About.
Elle n'avait point lu Sibylle, ce doux livre Qui fit verser des pleurs tant, que Monsieur Feuillet En devint importun à Buloz qu'on mouillait.
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Dès le chapitre trois, renonçant à poursuivre, Elle dit pour raison que cela l'ennuyait!
Causant ainsi, le Duc ouvrit le sanctuaire Où le portrait fameux trônait encadré d'or.
Un seul regard suffit : j e tenais le mystère, J'avais le mot de tout; je comprenais Valère Et Fépoux amoureux et quelque chose encor.
Aucun mensonge ! Rien, sur la toile vivante,
Au modèle muet ne semblait ajouté.
C'était son buste frêle et sa lèvre indolente,
C'était sa chevelure atone et peu savante,
Son œil sans flamboiements, — et c'était la Beauté.
Je regardais encore : Oh ! l'aimable visage ! Comme parfois sous l'herbe on devine la fleur, L'art du peintre faisait chanter dans cette image Je ne sais quel reflet d'âme profonde et sage Et faite pour tout vaincre, — et c'était la Douceur.
Le corsage fermé par la pudeur jalouse, Le fidèle regard sut lt ciel arrêté,
Promettaient à l'amour plus que la volupté :
C'était la vierge encor qui vivait dans l'épouse, C'était l'honneur, la paix, — c'était la Chasteté.
Et je compris les pleurs que l'amant dut répandre, Et je compris l'époux qui chantait son bonheur ; Et je connus aussi la femme forte et tendre Qui hors de sa maison, sur la boue et la cendre Savait ne rien verger des choses de son cœur.
Or sa grâce parfaite était cachée en elle, Fleur de son âme saine et de son cœur charmant. Mais cette beauté -là, cette fleur immortelle, L'amour seul en jouit et l'art seul la révèle. L'art, c'est aussi l'amour; le peintre est un amant.