AVEU DU CAPITAINE DE VAISSEAU REVIZARD DE POUPADYNDE
a L'Italienne entre deui à^res, L'Anglaise k son dernier printemps :
La Kusse abordant les parages Où vont chantonner les autans:
« L'Allemande, quand ses corsages Ont besoin de plus d'arcs-boutans ; La Hollandaise aux discours sages, Une heure après qu'elle a vingt ans;
et L'Espagnole, l'Américaine
Tout aussitôt que la trentaine
Vient boucaner leurs traits charmants ;
« Moi, Revizard de Poupadynde,
Expert, dix fois retour de l'Inde, J'appelle ça des caïmans !...
« Me dira-t-on : — Et la Française, Poupadynde, qu'en pensez- vous?
Je réponds : — Je suis mal à l'aise ; Certes! le diable est là-dessous.
« Je me suis trouvé dans la braise, Moi qui vous parle, et d'autres fous, Et nous avons fait les cent coups Pour une étrange Bordelaise.
ce Je n'y peux penser sans effroi*
Elle avait quarante ans, je croi!
Fort longtemps je poussai mes flammes.
« Or, s'il vous plaît, je n'en eus rien, Mais rien du tout!... Sachez -le bien :
Les Françaises, voilà des femmes ! ! »
— Commandant, quelle histoire étrange !
Fûtes-vous tous si malheureux?
« — Ne m'en parlez pas, c'est affreux; Ma cervelle encor se dérange.
« Elle avait le teint d'une orange, Un grand œil froid comme les cieux :
Avec cela, vingt amoureux Qui tous la proclamaient un ange.
« Et quels amoureux, s'il vous plaît?
J'étais un gaillard fort complet, Et capitaine de corvette.
« Comment tirer la chose au clair?
Comprene2-voùs un loup de môr Dévoré par une crevette! »
— Était-ce un ange, Commandant,
Ou quelque fort millionnaire ?
« — Un ange, un ange!... En telle affaire,
Prononcer me semble imprudent.
« Qu'est-ce qu'un ange?... Cependant Je ne dirai pas le contraire.
Mais quant au reste du mystère, fton! l'or n'était pas son mordant.
« Sévère, mûre, taciturne,
Et fort peu de sequins dans l'urne,
C'est sur ce pied qu'on l'épousait !
« Le chef d'escadron Chéradame,
Refusé comme moi, disait :
Ange ou Hi<ible, c'est une femme ! »
— Commandant, s'il voua plaît, tirons, Tirons plus au n«ît l'aventure :
Chéradame et vous, des lurons, Des gens et de carrure,
Et très-peu fait pour les affronts, Refusés ! ... C'est contre nature.
Quelle était donc la créature Qui vous cousait de tels chevrons?
« — Eh! sacrebleu, Monsieur, le sais- je?
La fée avait son sortilège Et m'a laissé tout ignorer.
« J'ignore méine, sur mon âme, Si j'en voulais faire ma femme Pour la battre ou pour l'adorer ! »
« Mais fou, — je dis fou! — ma parole.
Je Tétais, et parfaitement !
J'ai connu l'amoureux tourment, Oui, mon cher Monsieur. Rude école !
« J'ai fait des vers! Mon bâtiment, Un vrai chaudron, jouet d'Éole, Occupait moins ma tête folle Que cet absurde sentiment.
« J'étais jaloux, confiant, bête.
Je la voyais par la tempête, Comme un génie austère et beau*
« Une nuit, sous l'onde sereine, Elle m'apparut, — et j'eus peine A ne pas faire un trou dans l'eau!
« J'allai me distraire à Mascat^.
J'étais fort bien avec Tlmari.
Ce petit prince musulman Avait une âme délicate.
« Je crains que ta raison n'éclate, « Me dit-il; prends un talisman :
a Dans mon harem, par Soliman ! * « J'en ai de rares, je m'en flatte. »
a II me donna, ma foi, la clé.
L'aventure m'eût consolé,
Jadis, de maint et maint déboire ;
Mais tel était alors mon cas :
Cette clef, je n'en usai pas!
Est-ce chose qu'on puisse croire? »
« Tout ce que l'on dit de l'amour, Tout ce que l'on en saura dire : Ce ravissement, ce martyre, Cette colombe, ce vautour;
« Cette douceur qui tour à tour (Même à la fois) charme et déchire ;
Ce désespoir, cet espoir pire
D'où tombe un désespoir plus lourd;
« Ces transformations étranges, Ce feu qui calcine les fanges Et glace le tempérament,
On n'y croit pas ! Mais tout arrive.
Je l'ai senti. Que j'y survive, Je m'en étonne énormément! »
« Oui, durant trois ans, je fus ivre.
Ma raison m'avait planté là.
Et ce temps d'ivresse fila
D'un train que nul vent n'eût pu suivre.
« J'ai vécu comme dans un livre.
La mort maintes fois me frôla.
Mais quelle ivresse ! C'est cela, C'est cela que j'appelle vivre !
« J'oubliais mon avancement; Je ne songeais qu'incidemment Au ministre de la Marine.
Mais pour qu'Elle entendit mon nom, Une nuit j'allai, sans canon, Raser un vice-roi de Chine ! »
Ici, moi-même un peu « rasé »,
Je demandai la fin. Mon homme
Dit : — «Morte ! » Il reprit : — « Mais ensomme,
Je ne fus pas trop écrasé.
« Voyez-vous, j'étais envasé !
Je ne faisais plus un bon somme.
Voulais-je ou non croquer la pomme?
N'avais-je pas un peu posé?...
ti Elle mourut. Nous la pleurâmes.
Et sous nos pleurs vivent nos flammes; Et moi je cherche chaque jour,
« Sans trouver — le diable m'emporte ! — S'il me plaît d'avoir de la sorte Connu l'amour, — l'atroce amour ! »