‹ Les couleuvresChapitre 36 sur 103 · RÉVÉLATION DU TROISIÈME · texte numérisé non relu

RÉVÉLATION DU TROISIÈME

Un autre amoureux de la Bordelaise :

Le numéro trois ! Les verrai-je tous, Ces pauvres martyrs, ces trop heureux fous?

Ce troisième enfant chante la fournaise, Et semble n'avoir subi qu'un feu doux.

« Cn est devenu dévot incurable : »

C'est celui-là même. Il en fait l'aveu.

Il conte comment son incomparable, Deux fois Ta blessé d'un amour durable.

Pour elle d'abord, ensuite pour Dieu.

J'avais, fi-t-il dit, suivi de sots maîtres.

Et fort sottement j'étais empêtré De conceptions sur l'Être et les êtres, Pris de toutes parts, enlacé, vitré, Pataugeant de Rome à monsieur Littré.

Quand je lui parlais de ces grandes choses, Elle écoutait tout sans rire moqueur; Puis elle disait un mot, mais vainqueur.

Ainsi je sortis des métempsychoses; Une paix charmante enivra mon cœur.

Plus d'un Ta pensé : j'étais fou sans doute.

Soit ! Qu'il me manquât le sens ou le jour, Sa bénigne main me rouvrit la route ; Sa parole en moi versa goutte à goutte La raison, la paix, et surtout l'amour.

Je n'en savais rien. La clarté sereine Qui colore tout se laisse ignorer.

Je m'assouvissais de voir, d'admirer.

Vivant par l'amour, j'y pensais à peine, Et c'était pour moi comme respirer.

Revinrent des jours d'angoisse profonde.

Oisif, riche et nul, je me désolais.

— Affranchissez-vous du joug des valets,

Dit-elle, quittez les biens de ce monde.

Je lui dis : — Madame, hélas! prenez-les I

Elle répliqua : a Vous pouvez mieux faire.

« Pour mon compte,*moi, j'ai déjà fait mieux. « Je n'ai point tracé de plans pour la terre : « Quant à mon tombeau, je n'y songe guère; « Quant à ma maison, je la fais aux deux!

« Or, cette maison, la prière en creuse,

« Dans les champs de Dieu le fondement sûr ;

« De l'amour divin la main généreuse

« Y pose en jouant la voûte d'azur;

« Mais tout autre amour fait crouler le mur.

« Et quels ouvriers, en ce grand ouvrage,

« Nous peuvent aider? Vous le voyez bien :

« Les hommes et l'or n'y servent de rien.

« 11 y faut le cœur, et pas davantage...

u Mais ce cœur qu'il faut, c'est le cœur chrétien. »

Elle poursuivit sévère et riante :

« — Méditez un peu sur le Dieu jaloux!

« Quant à moi, c'est fait, il est mon époux.

« Je suis votre sœur et votre servante.

« Vous prlrez pour moi, j'ai prié pour vous. »

Gomme un feu d'autel sa grave parole Changeait en parfum mon amour broyé.

Son front rayonnait. J'ai vu l'auréole !

En mon cœur plus libre et pourtant lié, Je le sentais bien qu'elle avait prié !

Je ne tardai pas. Sortant de chez elle, J'allai chez un pauvre et le fis rentier.

Le goût s'en suifit, j'y sentis du zèle.

Elle gouverna mon ardeur nouvelle ; Sa raison encor m'apprit ce métier.

Je l'ai vue alors! J'ai, dans la mansarde, Dans l'affreux logis par la faim hanté, Entre les murs froids où la nuit s'attarde, Parmi ces horreurs de la pauvreté, J'ai vu resplendir toute- sa beauté.

Elle était la paix, l'espoir, l'harmonie, De ses vêtements sortaient des lueurs ; J'ai baisé des fronts où sa main bénie Avait rafraîchi d'ardentes sueurs.

Et par son contact vaincu l'agonie.

Il se déclara lorsque vint son tour, Ce Dieu qu'elle aimait d'une âme si forte :

Gardant sa beauté comme son amour, Au pied de l'autel il la prit un jour.

Du pied de l'autel on remporta morte.

J'ai vu dans la mort ses traits embellis ; Dans l'amour je vois éclater sa gloire.

Par mon souvenir désensevelis, Ce nom et ces traits sont, en ma mémoire, Le nom de l'amour et l'odeur des lys.

Ainsi m'a parlé ce dévot. Je compte Qu'après le marin rond et ruminant, Et le sec gendarme au style éminent, Il soutient encor l'intérêt du conte, Et n'y parait pas le moins étonnant.

Sans mentir, je crois rêver quand j'écoute Ces hommes férus d'un coup si profond.

De vrais amoureux, cela vous confond !

Ils ont enragé, je n'en fais nul doute; Je les trouve tous trop heureux au fond.

Le dévot surtout. Sa belle aventure, Si je me connais, m'aurait fort tenté.

Il en a, s'il veut, pour l'éternité.

N'est-il de bonheur parfait qu'en nature?.

A vivre par là, j'en aurais été !

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