‹ Les couleuvresChapitre 82 sur 103 · ATTENDEZ · texte numérisé non relu

ATTENDEZ

Quand Dieu défait ces Messieurs-là, Le Moniteur verse des larmes.

On met sur pied mille gendarmes.

Vingt orateurs font leur fla-fla.

Pour Bridoux, lorsqu'il dégonfla, Furent triplés ces beaux vacarmes:

La troupe prodigua ses charmes, La rhétorique s'essouffla*

Le front couvert, la bouche close, L'Honneur vit cette apothéose Et s'en allait tout ulcéré.

— Eh bien? dit-il à la Justice.

— Je lais, dit-elle, mon offîee:

Le voila toujours enterré.

UN OCTOGENAIRE PLANTAIT

Mes arriére-neveux me devront cet ombrage.

Quel propos de*bonhomme, et de père, et de sage,

Et pour dire encor plus, quel propos de chrétien !

N'a-t-on pas sur le front un peu de ce feuillage? Se sent-on pas neveu de cet homme de bien Qui parlait un si noble et si simple langage ?

Ainsi, dans ce temps-là, quand Dieu tenait les cœurs, L'homme, se souvenant qu'il avait eu des pères, Prolongeait son amour jusqu'aux fils de ses frères ;

Et travaillant pour eux, en ses efforts vainqueurs, Sur le bord du tombeau répandant ses sueurs, Leur faisait un abri de ses œuvres dernières . *

a Qu'importe si demain l'on couvrira mes os,

« Ou ce soir même, et si des arbres que je plante,

« Je ne verrai jamais fleurir la sève fente !

« Ils s'épanouiront, et je plante à propos.

« J'aurai ma paix ailleurs. Dans la saison brûlante,

« Nos enfants me devront cette ombre et ce repos.

« Ils Tiendront là, joyeux. Ils m'oubliront peut-être : « N'ai-je pas oublié, quand j'usais de leurs biens, « Ceux de qui maintenant, pieux, je me souviens!

« Mais pourtant quelque jour, sous ce^chêne et ce hêtre, « Bénissant en leur cœur le travail de l'ancêtre, « Ils voudront suivre aussi les exemples anciens.

« Gomme il nous fut donné, donnons. Laissons au monde « Une chose de nous qui soit douce ou féconde. « Et mes arbres plantés, je veux creuser un puits !

« Alors j'irai dormir d'une paix plus profonde; « Et Dieu saura toujours que j'ai donné ces fruits, « Et que de mes sueurs j'ai fait sourdre cette onde. »

Ainsi ne pensent plus les bâtards d'à présent. Ils ont bien secoué tout souci bienfaisant, Et de leurs fils bâtards ils pillent l'héritage.

Se plantant à crédit de factices forêts,

Ils lèguent à leurs fils du bois mort et des frais :

«— Nos arrière-neveux nous devront cet ombrage ! »

Page 1