JULES GOUPIL
Plusieurs raisons nous ont dëlenniné à inscrire le premier le nom de Jules Goupil sur la liste des excursions arlistico- fantaisistes que nous nous proposons d'accomplir, en voire compagnie, à travers les principaux ateliers parisiens.
La première de ces raisons, c'est que Jules Goupil a été, de par sa Merveilleuse , un d&s grands vainqueurs du dernier salon.
I^ seconde, c'est qu'il appartient à la pléiade des jeunes renoraiïiées,
La troisième, c'est qu'on peut r^llement dire qu'il est pour nous de la maison.
• C'est, en effet, dans l'immeuble de la rue Rossini, n* 20, où sont présentement installés les bureaux du Charivari^ que le peintre vit le jour, il y a trente et -quelques années.
Il faillit même y finir sa carrière, après l'y avoir coiçmencée ; car, étant tout bambin encore, il se laissa choir dans un puits qui, plustraitable que l'avare Achéron, eut la délicatesse de lâcher à temps sa proie.
■Comment Jules Goupil fut-il entraîné vers la peinture? Par celte enjôleuse, parbleu! qui s'appelle la Vocation.
L'histoire est à peu près la même pour tous, les convaincus de l'arl.
Toujours les parents, dominés par de bourgeoises, mais, en somme, bien naturelles appréhensions, résident de toutes leurs forces :
— Malheureux enfant ! Tu veux donc faire notre désespoir? ..
1^&6 OaULIfi»BES A&TISTlfpSS
— Mais je vous assure que je me sens quelque chose là !
— Te faire peintre!... Allez' grossir le nombre des meuft^de-^faim !
— 11 y en a qui vivent et même qui survivent...
— Tais4oi ! Tais-toi!...
Plus tard, lorsque la Renommée ^st venue,, tenant la Fortune par la main, les ânathèmes^ des bons parents dégèlent tout naturellement et rébullitîon de l'enthousiasme leur succède.
C'est comme cela à tous les thermomètres . de famille.
Un moment, — il faut en convenir, — il sembla que, pour Jules Goupil, le dégel^n'arriverait pas.
Élève de Scfaeffer, travailleur ardent, cher*^ cheur persévérant, il redoublait vainement d'efforts. Ses toiles franchissaient bien le seuil de l'Exposition, maiis elles en sortaient tellesqu'elles y étaient entrées, c'est-à-dire sans 'te
moindre encouragement officiel. L'or des médailles n'était que trop une chimère pour Tartiste dédaigné, mais non rebuté.
C'est avec le Petit Citoyen, cette toile si personnelle et si charmante, dont vous avez cerlainement le souvenir, qu'il devait vaincre, pour la première fois, Tindifférence du jury.
Une singulière histoire que l'histoire de ce
tableau !
C'était un dimanche. Jules Goupil, qui est papa et papa pratiquant, devait conduire son bambino à un b^l costumé de bébés.
. * Il le travestit en mioche révolutionnaire. Cet accoutrement (de l'histoire vue par le bout de la lorgnelte !) eut un' succès fou. Les artistes (cela se passait entre confrères) félicitèrent Goupil, et l'un d'eux même ajouta :
— Tu devrais peindre celai
Au fait !... Il rentre chez lui tout préoccupé de cette idée*
Le lendemain matin^ dès six heures, il était à la besogne. On était au lundi. Le délai extrême pour renvoi au Salon expirait le mercredi soir. Trente-six heures seulement, nuit comprise, pour enlever un tableau I N'importe l Le pinceau allait^ allait, allait toujours.
11 allait si bien que le Petit Citoyen, peint d'assaut en une journée, fit sensation et conquit la vogue.
h^ Merveilleuse j cette œuvre d'un accent si pénétrant, qui a été un des événements artistiques de l'année, devait achever de mettre Goupil au premier rang.
Jugez de la popularité de cette Merveil-
lemeAh.
L*autre jour Goupil passait dans la rue du
Quatre-Septembre. Qu'aperçoit-il à la montre d'un marchand de joujoux? Une poupée représentant fidèlement l'accoutrement de son tableau.
Il entre, curieux de regarder de plus près.
*^ LJBS COULISSES ARTISTIQUES
— Et c'est exact, madame? demaiide-t-il à la marchande.
— Ah ! monsieur, non-seulemeirt uousavoas copié les vêtements, mais encore nous avons, fait faire pour la poupée une. tête, exécutée d'après la personne même qui avait posé pour le peintre.
Jules Goupil ne put réprimer un sourire, car je vous certifie que le type, si profondément original, ne ressemble guère.- au profil de porcelaine que vantait la rusée marchande.
Maintenant , avec une indiscrétion audacieuse, nous allons regarder par-dessus son épaule tandis qu'il travaille.
Nous voici dans son atelier... au 75 du boulevard Clichy, en face le cimetière Montmartre... Une résidence à inspirer Lambron, le peintre des croque- morts.
Mais le cimetière Montmartre sert si peu maintenant !..• Des tombeaux honoraires, di- :sait je ne sais plus qui»
Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que le voisinage n'a pas l'air d'effrayer les artistes; car 4Is sont une douzaine casés dans la même oiaison*
Ici on Ibge à pied et à cheval... et !
L'atelier de Goupil est vaste et simple. Peu de bibelottage. Quelques vieux meubles curieu- :semeDt sculptés, le divan traditionnel sur lequel viennent fumer les amis flâneurs. Tout le reste appartient à ce que la loi appelle les ins- Juments de trodaiL
Mais si je vous présentais, par la même occasion, le maître du Ic^is? Une tête fine et pas banale du tout. On dirait un portrait du temps de Henri IIL
Les cheveux sont coupés en brosse, encar dr<ant d'une ligne ferme un front où il y a place ggur ridée. La barbe, d'un châtain vif, s'ef- £lè en pointe; la moustache se redresse en croc.
Là dedans *un cBil transparent qui laisse loden regarder: au fond de l'homme.
J'aime ça, moi !
La petite vérole a laissé çà et là un semis sur ses traits à demi effacés.
Je n'irai pas jusqu'à dire que ce soient des trom de beauté. Mais je vous assure que cela ne gêne en rien Tensemble sympathique de la physionomie.
Vous entrez : le maître du logis vous tend une main, tenant de Tautre son appui-main comme un fleuret. On sent dans ce geste Tami intime des salles d'armes. Et de fait Tescrime est une de ses passions.
Une! deuxl... Fendez-vous! Je me trompe...
Asseyez-vous!
Par ici une toile bien curieuse. C'est une
femme en costume de la Restauration, dont la tête fine (celle de la Merveilleuse^ parbleu !) disparait presque dans un immense bolivar.
Goupil n'a pas voulu l'exposer, de peur qu'on ne l'accusât de chapellerie forcée à perpétuité. Là, un portrait des plus remarquables, un
portrait d'enfant. C'est le fils de M. Ernest Picard ; une de cesHigures blondes et pâles qui semblent défier le pinceau. Le pinceau a accepté le défi et a vaincu,
Jules Goupil se propose, en outre, de faire bientôt un tableau historique (période de la Révolution), avec personnages tous de grandeur nature, et quelques-uns nus.
Dame I Je ne vous dirai pas le sujet, c'est un secret. Mais vous verrez qu'il comporte, en effet, la nudité.
Tout ce que peint Goupil est d'ailleurs vendu d'avance au fameux Van der Donckt, de Bruxelles. Un type inouï : un ancien employé subalterne du ministère des finances de Belgique, lequel peu à peu, à acheter et négocier des tableaux, s'est fait une petite fortune de
six millions;
Goupil a aussi l'honneur de figurer dans le
Musée des palettes y créé pes un des plus célèbres marchands de tableaux de Paris.
Drôle de musée, composé tout entier de pa?lettes, ayant appartenu aux itj^istes en renom,, q^l les lui livrent toutes barbouillées par les liasards du travail pris sur le fait et contresignées de leur nom.
On n'est admis dans la collection que quand on est passé étoile.
J'allais oublier un détail qui a sa valeur.
Jules Goupil n'est d'aucun cercle, d'aucune <îoteri©.
Son talent, énergique dans la finesse, souple dans la vigueur, friand de raffinements et 4iobre à la fois, marche droit dans la i^oute qu'il . a' est laborieusement frayée.
Insensible aux flatteries de la camaraderie €omme aux dénigrements des jaloux, il ne s'est pas laissé arrêter par les épines.
' Il ne se laissera pas griser par les roses».