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JACQUET

— Monsieur, me dit la concierge, en nie montrant des horizons aussi lointains que cobiuBj vous allez au bout de cette ailée^ vous tournez à gauche, vous tournez à droite, vous voyez un jardin, vous allez devant vous, vous retournez à gauche. • .

Cela dura ainsi pendant sept minutes au iKM)ins.

Muni de ces explications, mais regrettant de n'avoir pas apporté avec moi une^ boussole et

une carte de France, j'entreprig bravement le voyage au long cours, que ta vieille dame venait de me tracer.

C'est, à coup sûr, un des coins les plus bizarres de ce Paris, si fécond en singularités, ([ne cette cité de l'avenue Montaigne, moitié agreste et moitié urbaine, dans laquelle Jacquet, le peintre de la Rêverie, a établi son atelier.

Je me mets en route, je traverse des steppes, je franchis des corridors, je m'engage dans des souterrains, je débouche sur une sorte de rue intérieure où s'échelonnent pêle-mêle des ruines, des écuries, des boutiques closes. Je ne suis pas même bien sûr de n'avoir pas passé une rivière à gué... Après cela, ce n'était peutêtre qu'un ruisseau...

Enfin, après des prodiges de mémoire et des efforts d'orientation, je découvre une petite porte à sonnette de cuivre, je pénètre. . . Pas encore I...

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Il faut gravir un escalier que j'aurais peutêtre le droit d'appeler échelle. Pour le coup j'y suis... Merci, mon Dieu !...

Une fois arrivé, par exemple, on a tout le plaisir de la surprise.

En effet, on se trouve au seuil d'un... ou plutôt de deux ateliers hauts comme des cathédrales et décorés... comme un musée d'artillerie.

Jacquet ne prend pas son monde en traître. Il ne cache pas sa passion : il la crie du premier coup au regard.

Cette passion a fait de lui le plus ardent collectionneur d'armes et de cuirasses qu'il y ait dans le monde du bric-à-brac.

11 a pour ses ferrailles (suis*je assez mécréant, ô mon Dieu !) des coups d'œil qui rappellent Roméo s'extasiant devant Juliette, Faast contemplant Marguerite !

Il vous prend une colichemarde par la garde

comme on enlace une maltresse par la taille,

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'^tj VOUS montrant uifô lame rouillée domt un 'profane ne donnerait pas trois franes cinquante, il vous dit avec de famour dans la voix :

— J'ai passé hier une heure et demie en tête à tête avec elle. N'est-ce pas qu'elle est bien jolie?

Il faut reconnaître^ du reste, que l'artiste possède des pièce» de la. plus haute curiosité : ^selles rares^ armures authentiques^ étendards -du temps dont les couleurs chatoyantes s'bar- ^nonisent avec le fer des cuirasses^ il y a de 4out dans sa collection. Jusqu'à l'équipement complet d'un timbalier 1

Le rêvé de Jacquet serait d'ailleurs de ne |)as s'en tenir là. Il voudrait niettre en action 4out cet attirail de guerre.

Son idéal, qu'il espère bien réaliser pro- ^aineoient, consisterait à se faire bâtir une maison qui communiquerait avec un vaste ma- -fiége , dans lequel on pourrait donner un carrousel «orné de combats à la lance, etc« Des tournois en ichcfflobre!

Qu'elle est bizarre, cette destinée qui nous donne toujours des goûts en désaccord avec notre succès.

Le coup d'éclat du peintre a été cette délicieuse, figure du dernier Salon, figure d'une mélancolie si moderne, si parisienne^ si dixneuvième siècle* J\i3ïÊaià*i.

, Eh bien, malgré lui, le rétrospectif l'attire» l'archaïsme le fascine. 11 a toutes les peines du monde à s'empêcher de brosser quelque tableau moyen âge et de retourner au genre par lequel il débuta non sans mérite, mais où il n'arrivera jamais à donner la note personnelle <Iû'il a rencontrée et pour laquelle le public <iemande bis.

Mais laissons l'armurerie, à laquelle le premier atelier appartient sans partage.

Nous pénétrons dans le second.

C'est là que l'artiste travaille.

Plus de panoplies, pas la moindre bombarde, pas même une arquebuse à rouet.

Sur la muraille, une magnifique tenture orientale, velours et or.

De l'autre côté un cabinet en marqueterie très-curieux.

Au milieu une cage dans laquelle s'ébattent deux singes, les favoris du maître de la maison.

Deux animaux savants. Sur un signe de Jacquet, signe imperceptible, quand se présente un de ces importuns qui sont la plaie des ateliers, et que le raseur, pour faire sa cour, s'approche de la cage, les singes lui envoient un coup de dent qui débarrasse le peintre du visiteur, celui-ci étant forcé de courir à la pharmacie voisine pour se faire enduire de diachylum.

Voyons un peu, ô singes éprouvettesl Je m'approche & mon tour, je caresse, pas le moindre coup de dent ! Allons, fort bien, nous pouvons continuer l'inspection.

Parbleu, c'est par l'artiste lui-même que nous la continuerons.

Jacquet est à vue d'ceil^ et sans extrait de naissance, un homme de trente-deux à trentequatre ans, dont la tête ne manque pas de caractère.

La tête le sait d'ailleurs, et elle fait le nécessaire pour se donner un aspect Charles IX, qui est de Tart, lui aussi.

Le front est précocement dégarni. Un front en partie double. Le nez énergiquement aquilin dépasse peut-être Talignement un peu plus quMl ne faudrait. Mais tout cela se perd dans un ensemble dont le total est une physionomie blonde avivée par une moustache retroussée et une barbe taillée en biseau.

On sait que pendant trop longtemps il y eut parmi les artistes la pose à la guenille.

En ce temps-là les rapins, et parfois les maîtres eux-mêmes, affichaient pour la mode des dédains qui allaient souvent jusqu'à la malpropreté.

C'est l'époque où Balzac disait d'un peintre

affligé de eette manie da négligé à outrance :

— On prétend que X.-. va faire de l'aqua- ^relle. . . Ce sera la première fois qu'il se servira ^'eau.

La jeune école a entrepris de réagir contre le débraillé qui ajoutait à rindigaation du bourgeois, sans ajouter au mérite des artistes.

Elle a euraison, la jeune école. Trop raison f)eut-être, en ce sens que l'élégance de quelques-uns, en allant jusqu'à la recherche, finira^ -si L'on n y prend garde, par devenir une pose ^ea sens contraire.

Jacquet est parmi les élégants qui s'arrêtent  temps..

Elève de Bouguereau, il concourut deux fois poar le prix de Rome sans prendre jamais le concours au sérieux.

Le concours lui rendit la pareille.

Déjà alors il avait une passion naissante ^ur le bric-à-brac et il passait en loge son

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temps à marivauder avec les accessoires du tablaau qu'il devait faire.

Ces esquisses ne voulant pas être des biographies, nous ne vous dirons pas comment il fut médaillé une première fois pour une toile intitulée V Appel aux armes, ni par quelles alternatives il passa, comme tous les peintres, avant d'arriver à la renommée qui a précocement consacré son nom.

Le voici en passe de célébrité. Il n'a plus qu'à vouloir, car il peut.

Chez lui, nous rencontrons sur le chevalet un magnifique portrait en cours d'exécution.

C'est celui de sa mère, qu'il exécute avec une ardeur à la fois artistique et filiale.

Puis, l'esquisse d'un tableau à multiples figures, intitulé : Une fête sous Charles IX. Celui-ci appartient encore à la manière historique et archaïque que je voudrais voir défini-

tivement quittée par Jacquet.

Combien je lui préfère cette toile actuelle et

vivante qu'attend un rîcîîc amateur anglais F

Une petite ouvrière, pauvrement* coquette, qui fait antichambre dans un somptueux hôtel, dont on comprend qu'elle admire les splendeurs avec une convoitise ébahie.

Je nommerais ça : Mademoiselle Tantale.

J'aperçois encore une délicieuse petite tête de femme, grande comme la main. Je reconnais le charmant type qui nous a valu déjà la Rêverie^

C'est là qu'est la bonne inspiration. C'est dans cette donnée de parisianisme ciselé qu'il faut que Jacquet dirige son avenir.

Le difficile, ce n'est pas tant de lancer la machine ; c'est, une fois qu'elle est lancée, de ne pas dérailler.

Jacquet a tout ce qu'il faut pour ne pas dérailler. Mais qu'il se déQe des cuirasses I

Sur quoi je gagne l'avenue Montaigne à travers le même dédale et les mêmes méandres, capables de fournir un Volume d'impressions de voyage.

La portière me regarde étonnée d'un air qui semble dire :

— Comment I Déjà revenu ?.•. Il s'y est donc retrouvé ?

La bonne femme doit être habituée à fréter des expéditions pour aller rechercher les touristes égarés dans sa cité.

Je la soupçonne d'avoir pour ce, dans sa loge, deux ou trois chiens du mont Saint-Beinard.

Ils n'auront pas servi cette fois.

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