PELOUSE
Cette fois, 31 vous le voulez bien, nous ferons une excursion à plus long cours.
Nous nous acheminerons vers ce fameux petit chemin de fer de Sceaux qui tourne si bien... sur le cœur des voyageurs qui sont dedans.
£t nous adressant au buraliste de notre air le plus gracieux :
— Cemay-la-Ville, s'il vous plaît.
— Voici ui} billet pour Saint-Remy. Si vous
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désirez aller jusqu'à Cernay adressez-vous au bureau de correspondances.
Peut-être vous demandez-vous pourquoi j'entre dans d'aussi minutieux détails locomotifs.
Je vais vous le dire.
Ces détails sont nécessaires pour vous faire savoir que Cernay-la-Vilie, petite commune de l'arrondissement de Rambouillet , dont je vous ai parlé à propos de Français, est un des pays du monde dont l'abord est le plus inaccessible.
Il ne faut pas moins de deux heures (le temps d'aller à Rouen ! ) pour frajichir les dix lieues qui séparent la capitale de ce coin isolé.
Or, cet isolement explique comment Cernay a pu garder sa pittoresque primitivité.
Comment aussi les paysagistes, attirés par cette primitivité même, ont fait de ces parages un de leurs rendez-vous de prédilection.
Comment, enfm. Pelouse, une de nos jeunes renommées, en sa qualité de paysagiste con-
vaincu, a surenchéri sur ladite prédilection en s'installant définitivement à Cernay-la-Ville, où nous sommes forcé d'aller chercher son atelier.
Nous n'avons, au reste, pas à regretter le voyage, car Gernay est une des curiosités les plus amusantes de tous les environs de Paris.
L'inventeur de ce village, qui s'appelle la Ville avec un orgueil peu justifié par ses soixante-deux bicoques, l'inventeur de ce village fut le père Achard, un des doyens du • paysage moderne.
Il découvrit les cascades, les Vaux et tous ces sitesexquis dont la popularité commence malheureusement à s'étendre outre mesure, ce qui fait que les solitudes aimées se parsèment un peu trop déjà le dimanche de croûtes de melon ' (les paysagistes les appellent, sans égard pour les bourgeois, des cartes de visites) et de vieux journaux portant encore les traces des pâtés graisseux qu'ils enveloppèrent.
Après Acbard, vint Français qui futr4n)éi'i<^ Vespuce de ce Christophe Colomb, Français.
Puis derrière eux arriva tonte la cohorte des imitateurs.
La renommée de Cemay était fondée.
Elle fait aujourd'hui concurrence à Barbizon et à Mariette ; c'est sur la grande place (excusez du peu) que Pelouse s'est installé à côté d'un atelier occupé jadis par Yollon, en face d'un brave homme de maréchal ferrant qui, dès le matin, sonne avec son marteau la diane sur son enclume.
Iipppssible de flâner dans de pareilles conditions.
L'été, cela va bien...^ mais l'hiver!...
Brrrouî...
Pelouse, robuste commue il l'eat, ne craint pas ces réveils forcés.
11 les souhaite au contraire.
On dirait toujours qu'il a du temps perdu à rattraper.
Et de fait, c'est un peu tardivement qu'il entra dans la carrière.
II avait commencé par être voyageur de commerce; mais il avait une manière toute particulière de procéder.
Déjà, épris de la nature, quand il parcourait les routes dans le cabriolet traditionnel de la profession, il oubliait tout à coup qu'il avait rendez-vous pour un article à placer dans telle localité, et voilà qu'il s'arrêtait, descendait, attachait le cheval et se mettait à contempler la nature.
Lorsqu'il arrivait ensuite, la pratique était partie, et bonsoir le marché !
D'autres fois, au lieu de Tadresse de la maison peur laquelle il opérait, il laissait chez le client une page d'album sur laquelle il avait croqué un inotif intéressant.
Bref, il s^aperçut finalement que le négoce n'^était pas son fait* et il se livra éperdument à son goût favori.
Ce qui fait que t'est à la fois un jeune dans la peinture et un quadragénaire dans la vie.
Mais il a mis les étapes doubles.
Son grand paysage, qui lui a valu une seconde médaille en 1 873, Ta classé tout de suite parmi ceux que le présent compte et sur qui l'avenir doit compter.
Celui-là n'est pas un paysagiste en chambre, refaisant la nature pour l'agrément des demoiselles qui apprennent le dessin. Il voit vrai. 11
est sincère.
Les sabots aux pieds, la blouse sur les épaules, il est aux champs par la bise ou le soleil. A midi, quand le sac au dos il remonte le fameux raidillon qui conduit des cascades à Cernay, il a déjà fait son étude.
Alors on se débarbouille un brin. Pelouse passe un peigne dans sa barbe aux reflets fauves, polii.d'un coup demain son crâne d'ivoire que les cheveux ont lâchement déserté... et ou
entre solennellement dans la salle à manger de la mère Margat.
Une des singularités de Gemay que cette auberge de Margat (le nom est resté, bien que le fondateur ait pris sa retraite).
Imaginez-vous que» dans le fond de ce petiV pays perdu au milieu d'une vaste plaine, vous arrivez, la faim au ventre et résolu à vous contenter au besoin d'un morceau de lard grillé sur du pain noir.
Féerie et changement à vue I Vous vous trouvez en présence d^une table d'hôte copieusement servie qu'illuminent d'abord une lampe joyeuse et ensuite la gaieté folâtre d'une quinzaine de convives dans les débraillés Ie3 plus fantaisistes.
Nota. — Il y à souvent des dames.
Ce n'est pas tout. Les murailles vous apparaissent comme un musée à la fresque, en compagnie duquel vous pourrez passer une bonne heure que vous ne regretterez pas.
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Car il y a là des couvres de vraie valeur.
Nazon a signé ce coucher de soleil rutilant, Jules Hér^u ces bœufs superbes tiraat avec crftnerie la charrue. Emile Breton a brossé ce ciel houleux comme l'Océan. (îrévin a croqué f Éducation (fErnesHney une cocotte que Ton dresse en lui exhibant un louis d'or,
Jundt a caricaturé toute une série d'anciens habitués de Cernay. Henry Monnier a poché ce croquis, Groiseilliez ce paysage .
11 y en a comme cela à droite, à gauche, au fond, autour de la cheminée, partout. Le grave se mêle au doux, le plaisant au sévère.
Si ces murs illustrés n^ étaient pas discrets ^ comme on chante dans V Ambassadrice de M. Scribe, qu'ils en raconteraient de joyeuses s *>ènes I qu'ils en rediraient de ces propos salés et poivrés !
En a-t-elle fait une vie, la colonie de Cernay!
Avant la guerre surtout, alors qu'on avait le cœur à rire.
Je ute rappelle entre autres une certaine fête improvisée au profit des pauvres.
Chaque artiste avait endossé un déguise* ment. Celui-ci en Mangîn débitait des fioles d'un élixir qui était de Teau pure, <^lui-là en maillot chair exécutait le grand écart et les jeux icariens. Cet autre arrachait les denta aux amateurs.
Le soir on organisa une vente de gravures.
Quels boniments I juste ciel 1... Il fallait voir les paysans achetant avec candeur les derniers moments iï Henri Y, ou comme portrait de rimpératrice une Léda dont le costume avait totalement oublié la pompe des cours I
Aujourd'hui Cernay est un peu plus calme.
Il y a cependant des recrudescences de plaisir.
Ces soirs-là, on entend à un kilomètre les dîneurs chanter en chœur au dessert quelque refrain qu'accompagne un de ces pianos qui sont l'honneur de la chaudronnerie musicale...
On danse même parfois, quand Télément féminin est assez nombreux. On danse à décrocher renseigne de Tauberge peinte jadis par le pauvre Piis.
Comme* de raison^ si Ton veut travailler sérieusement, il faut se tenir un peu à Técart de ces orphéonismes et de ces chorégraphies.
Ce que fait Pelouse.
Retiré dans son atelier champêtre, il laisse les plus fous jeter leur gourme.
Vous verrez au Salon la preuve qu'il ne perd pas son temps.
Nous n'avons pas non plus perdu le nôtre en faisant à la fois la connaissance de la colonie artistique de Cemay et d'un de ses plus vaillants colons.
Après tant de promenades à travers les rues
de Paris, un peu de campagne Ipuissonnière nous était bien dû.
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