FRANÇAIS
Messieurs les étudiants.
Montez à la chaumière.
Pour y danser...
Vous connaissez la fin du refrain que probablement Français lui-même, lorsqu'il arriva tout jeune à Paris, répéta plus d'une fois avec ses camarades, en s'acheminantversle célèbre établissement chorégraphique du boulevard Montparnasse.
Il ne se doutait certainement pas alors, quand
il était modeste employé de librairie, que sur ce même boulevard il posséderait un jour pignon sur rue.
Ce qui devait arriver pourtant. Aujourd'hui, si vous passez dans ces régions, vous apercevez, au numéro 1 39, une maison charmante dont la façade est ornée d'une palette en manière d'armes parlantes.
C'est celle que l'artiste a fait construire il y ' a deux ans et dans laquelle il est aujourd'hui merveilleusement installé.
Si je dis merveilleusement, né croyez pas qu'on y trouve des déploiements de luxe extravagant.
On y trouve mieux que cela, c'est-à-dire un agencement plein de goût et de sobriété à la fois.
Français s'est construit deux ateliers, l'un au premier, l'autre au second étage. Tous deux également spacieux, agréables sans prétention à l'effet. Une disposition très-particu-
lière et très-bien entendue a adjoint à l'atelier du premier une sorte de petit salon-fumoir quî y accède par une large baie. De façon que de ce petit salon on aperçoit de loin les tableaux de l'artiste comme enchâssés dans le vaste cadre de cette baie et apparaissant avec un relief étonnant. .
Là encore la décoration est traitée dans le style ancien, avec solives au plafond, avec vieux velours d'Utrecht appliqué aux murailles. C'est très-complet et d'un style bien en harmonie.
Vous arrivez, Français vient à votre rencontre en redressant sa haute stature.
Un vrais type énergiquement caractérisé.
Coiffé d'un feutre à larges ailes, il est vêtu d'une vareuse noire comme Victor Hugo en porte toujours, sans affectation de recherche exagérée comme sans recherche d'élégance.
Son teint est frais et rose et forme un contraste piquant avec une longue barbe blanche
qui pourrait permettre à Français de poser les « Bon Dieu » pour les tableaux de sainteté.
L'ceit clair, lucide, bien loyal, dit à la fois bienveillance et franchise. Il ne trompe pas ; c'est, en effet, le caractère de l'artiste.
La vie de Français a appartenu tout entière au travail.
Entraîné par une vocation qui ne s'affirma pas sans peine, il a conquis un à un tous ses grades artistiques par des tableaux d'éclat.
Ce qui lui crée encore aujourd'hui une situation à part, c'est qu'il est le représentant leplus élevé du paysage de style que beaucoup d'entre les jeunes ont l'air de dédaigner, comme le renard dédaignait les raisins de la fable. . . faute de pouvoir y atteindre.
On voit au Salon de cette année une œuvre ^ qui est tout à fait magistrale, dans l'acception la meilleure du mot.
Le sentiment de la nature y est pénétrant et
profond, mais en même temps l'interprétation lui donne quelque chose de pensif.
Ce qu'on ne trouve jamais dans les toiles de Vimpressionisme à la mode.
Vous pouvez, sans sortir de l'atelier de Français, faire une promenade au long cours.
Il suffit pour cela de vous asseoir devant ses vastes cartons, dans les flancs desquels sont enfermées des centaines de dessins et de peintures que l'artiste a rapportés de différents pays.
C'est le Voyage dans un fauteuil, pour faire pendant au Spectacle dans un fauteuil inventé par Alfred de Musset.
Ces dessins^ jamais Français n'a voulu s'en séparer^ quelque prix qu'on lui en eut offert.
— Voyez-vous, nous disait-il en nous montrant tous ces souvenirs, à la Banque on fait * du papier-monnaie, tout ceci c'est pour moi du . papier-jeunesse.
C'est en parcourant cette collection qu'on se
rend compte k la fois de la souplesse et de la conscience de ce beau talent.
Ici c'est l'Italie que vous visitez. Non pas ritalie banale des monuments, mais l'Italie pittoresque des sites et des paysages.
Nous voici maintenant en Bretagne.
Plus loin c'est la Hollande^ plus loin encore le Dauphiné ou bien les environs de Paris, pour lesquels Français eut toujours une prédilection.
J'ai dit ailleurs qu'il fut un des inventeurs de Cernay, où son nom est resté populaire.
11 y a conservé un atelier.
Ledit Cernay est largement représenté dans les carions dont je vous parle. Il a inspiré au maître des pages exquises.
En ces derniers temps, Français a hanté beaucoup la forêt de Meudon.
Au printemps de 1875, il avait avisé du côté de l'étang de Triveaux un petit coin délicieux* de fraîcheur.
Il y planta sa tente... je veux dire qu'il y installa son chevalet et se mit à croquer un motif dont il a fait un tableau plein de soleil et d'éclat.
Trois ou quatre jours après vint à passer par là un rapin en promenade.
Il aperçut Français.
Le lendemain matin, le rapin venait s'installer à trois arbres de distance, espérant bien que le voisinage créerait tôt ou tard une relation.
Trois jours après, comme il avait raconté la chose à des camarades, six chevalets s'alignaient l'un à côté de l'autre.
Il y en avait douze à la fm de la semaine.
Français eut ainsi pendant deux mois une sorte d'atelier en plein air.
C'est que nul n'est plus universellement estimé et plus populaire, dans le bon sens du mot.
Nature généreuse, esprit largement humain,
Français, saVis se mêler directement à la politique active, a toujours gardé une foi démocratique vivace.
Si je ne vous dis rien de sa vie de tous les jours, c'est que cette vie donne raison à l'axiome :
— Heureux ceux qui n'ont pas d'histoire !
Quelques vieux amis dont la fidélité a subi l'épreuve du temps forment sa société unique.
11 ne fréquente personne en dehors d'eux.
Chenavard est au premier rang de ces intimes.
Si toutefois l'existence de Français n'a pas d'histoire comme je vous l'ai dit, elle me fournit une anecdote qui sera comme le mot de la fm de ce croquis.
Un jour Français peignait d'après nature.
Je vous ai parlé toute à l'heure de sa haute stature et de son exceptionnelle vigueur.
Il était alors dans toute sa sève. Vous jugez.
Donc il peignait en rase campagne.
Vient à passer un paysan. 11 risque un regard, puis s'arrête.
Français commence déjà à être flatté de ce témoignage spontané d'attention.
Le paysan s'arrête. . . et se campe h côté de l'artiste.
Français voit, en regardant du coin de l'œil, que notre homme examine tour à tour et sa personne et son tableau.
— Décidément, pense-t-ii, ça lui fait une impression.
Et dame ! c'est toujours agréable à constater.
Quand soudain le bon villageois hausse les épaules, hoche la tête et s'éloigne en mâchonnant entre ses dents :
— Ça fait pitié!... Comme si avec des bras et des mains pareils, il ne pourrait pas travailler!...
Français rit encore quand il raconte la chose. Il y a de quoi, convenez-en.