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CHAPITRE PREMIER La « Germanisation » de l'Alsace -Lorraine

Les arguments de la Strassburger Posl. —

L'OPIMOX d'lN homme compétent. — POLRQLOI

LES Alsaciens se rendent en France le i4 juillet. — Les démentis du sous-secrétaire d'Etat Mandée. — Les fiches concernant le clercé catholique. — Un fait — Les comptes rendus administratifs. — Rien de changé. — Le <( contrôle DU patriotisme ». — Le questionnaire du gendarme. — La fête de l'empereur et la population indigène. — Les signatures sollicitées PAR LE commissaire DE POLICE. — Le PASTEUR

César et les associations de vétérans. — Les

AUTRES fêtes PATRIOTIQUES. La « FiDULITAS ».

— Le VOLONTAIRE d'u N AN ET LA FEMME DU MAJOR.

— Le CERCLE DES ÉTUDIANTS ALSACIENS-LORRAINS.

Les JOURNAUX a supprimer. — L'anathème d'un

SURPATRIOTE ALLEMAND.

J'ai affirmé, dans mon précédent ouvrage, que le gouvernement allemand n'a guère réussi, jusqu'à présent, dans son œuvre de germanisation et que, pour le moins, 90 pour 100 des Alsaciens-Lorrains ont encore aujourd'hui des sentiments français. En

disant cela, je me suis attiré les sarcasmes les plus virulents de la Strassburger Post. Dans son numéro 75, du 2 1 janvier 190G, elle n'a pas hésité à opiner du ton le plus méprisant que (( l'on ne peut pas engager de discussion politique avec l'auteur de pareilles assertions ».

Les choses étant ainsi, j'opposerai donc à cette estimable feuille les appréciations d'un Alsacien très authentique. M. René Prévôt, auquel une longue expérience a procuré une connaissance approfondie des hommes et des choses de son pays natal. Ces appréciations ont été émises par lui, en janvier dernier, dans une conférence qu'il a faite à la Société d'éducation populaire, à Munich.

(( Beaucoup d'Alsaciens, dit M. Prévôt, conservent encore aujourd'hui les yeux rivés sur la France et au fond de leurs regards il y a une nuance de regret. Ces sentiments ne se traduisent pas seulement par dilférenles manifestations politiques, dont les commissaires de police allemands s'effarouchent, bien qu'au fond elles soient assez anodines. A titre d'exemple, je citerai les pèlerinages faits au delà de la frontière à l'occasion de la fête du lA Juillet, les cris de l'ive la France ! et le chant de la Marseillaise. A vrai dire, la question d'Alsace n'était pas d'ordre politique, mais de force on lui en a donné le cachet. L'Allemand qui débarque en Alsace entend de tous cotés parler français ; les mœurs du pays sont françaises. Aussi ne tarde-t-il pas à se croire transplanté dans un milieu complètement français.

)> Le gouvernement français a laissé pendant deux cents ans, à l'Alsace, le temps de s'assimiler. Au lieu de cela, le gouvernement allemand, après

1871, a voulu réaliser, d'un seul coup, instantanément en quelque sorte, la conquête du peuple alsacien.

» Au cours de la Révolution et du premier Empire, l'Alsace a donné à la France un nombre incalculable de soldats et pas moins de soixantedeux maréchaux et généravix célèbres Les ceinturons de ces héros forment le lien indissoluble qui rattache, encore aujourd'hui, les Alsaciens à cette période de gloire française. L'Alsacien n'a pas oublié que la Marseillaise a été chantée pour la première fois dans la maison du maire de Strasbourg et que la honte du neveu n'a pas terni l'éclat du nom de Napoléon P'. Encore aujourdhui, dans chaque intérieur alsacien, les murs sont ornés de tableaux représentant l'Empereur et les batailles françMises ; et l'on peut dire que, chez nous, le soldat français est plus considéré que dans son propre pays.

» Aux yeux du public allemand, toutes ces manifestations constituent ime sorte de haute trahison et prennent le caractère d'une protestation. Or, pourquoi le public alsacien ne serait-il plus attiré vers cette armée française dont il a partagé les lauriers? Pourquoi ne chanterait-il plus les chants militaires qui célèbrent les hauts faits des Alsaciens ?.,. »

Je pense que M. Prévôt, dont je ne cite pas le discours entier, a convenablement répondu en mon lieu et place à la Strassburger Post.

Lors des interpellations qui ont eu lieu, à la Délégation d'Alsace-Lorraine, après la publication de ma première brochure, M. le sous-secrétaire d'État Mandel a donné un démenti à certaines de mes affirmations, notamment au sujet des fiches concernant* les membres du clergé catholique. D'après lui, ces

fiches n'auraient été établies qu'en 1887, au temps de Boulanger, et il n'en resterait plus trace aujourd'hui.

A mon tour, je proteste et je prétends que les susdites fiches existent encore aujourd'hui et sont établies à nouveau chaque année.

Dès qu'un ecclésiastique est désigné par l'évêque pour l'obtention d'une cure et que sa nomination est présentée à l'approbation du statthalter, le commissaire de police du canton intéressé est chargé de rédiger préalablement un rapport très circonstancié sur les opinions politiques du candidat.

. « Personnellement, en 1902, le curé d'Ichtratzheim' ayant été mis à la retraite, j'ai été mis en demeure de faire un rapport de ce genre sur le compte du prêtre qui était préparé pour prendre sa succession.

» A toutes les assertions de M. le sous-secrétaire d'Etat je pourrais opposer des démentis avec preuves à l'appui ».

Ainsi, en mars 1906, la première commission de la Délégation d'Alsace-Lorraine discutant le budget ministériel, un de ses membres a posé au gouvernement une question à propos des comptes rendus administratifs confidentiels qui sont remis trimestriellement. (C'était moi qui en avais parlé dans ma première brochure.) Séance tenante, le représentant du gouvernement lui a répondu que « ces comptes rendus n'ont d'autre but que de présenter un tableau fidèle de la vie publique en Alsace-Lorraine pendant le trimestre écoulé et du développement acquis par

l. Village de la Basse-Alsace, caaton de Geispolsheim.

le commerce, l'industrie, l'agriculture, etc., etc. En revanche, il est extrêmement rare que ces comptes rendus fassent mention de l'attitude politique observée par telle ou telle personne. »

// est extrêmement rare, dit le représentant du gouvernement. Eh bien! je prétends que la rubrique « attitude de la population » occupe une place très considérable dans ces rapports. 11 suffirait de consulter les dossiers du premier commissaire cantonal venu, pour constater que dans celui intitulé « comptes rendus administratifs » figure une masse de circulaires concernant le point en question. Après avoir étudié ces dernières, ainsi que les doubles des rapports, on en arriverait bientôt à cette conclusion que :

[" En vertu d'une circulaire ministérielle, il doit èlre fait mention, dans chaque compte rendu administratif, des opinions politiques et de l'attitude de la population.

3" Tous les commissaires se sont conformés jusqu'à présent et se conformeront toujours aux prescriptions contenues dans ladite circulaire.

Questionné au sujet du contrôle du patriotisme exercé à l'occasion de l'anniversaire de naissance de l'empereur, le gouvernement avait répondu, en séance de la Délégation, qu'il n'avait jamais entendu parler de cela. Puis, accablé de preuves, il s'était vu obligé de battre en retraite et de déclarer que la chose avait eu lieu dans un cercle, dans un seul, mais que pareil fait ne se reproduirait plus par la suite. Cette promesse avait été donnée avec la plus grande solennité. Qr, quelques mois plus tard, on a pu se convaincre que le

gouvernement ne tenait aucunement sa parole.

Le 3o janvier 1906, à la séance de la Délégation, le député Wetterlé a déclaré avoir été prévenu par différentes personnes que, le 27 du même mois, le contrôle du patriotisme avait été exercé à nouveau.

A la séance du 28 février de la même année, le député Weber a déclaré ceci:

(( Le contrôle du patriotisme existe comme par le passé. Pas plus tard qu'hier, 27 février 1906, dans un chef-lieu de canton, un gendarme s'est adressé à deux employés du gouvernement qui prenaient leur chope du soir et leur a demandé : (' Pourquoi n'avez-vous pas assisté ce matin à la « fête des écoles, célébrée en l'honneur du couple « impérial ? »

Enfin la Lothringer Volksstimme a mentionné le fait suivant :

(' Quelques jours après la célébration des noces d'argent, un gendarme est arrivé dans certaine localité et a posé au maire les questions que voici : 1° A-t-on sonné les cloches, le jour de la fête.^ 2" Le maire et le curé ont-ils assisté à la cérémonie du jour? 3° Combien de conseillers municipaux ont-ils été à la fête? 4" Comment s'appellent ceux qui y ont pris part ? 0

Le journal en question faisait à ce propos les réflexions que voici : « Nous sommes tellement habitués à des choses de ce genre que personne ici ne songe plus à s'en étonner. Cependant, malgré tout, nous nous étonnons de l'acharnement stupide avec lequel on persiste dans le système Rœller,

système dont les effets déplorables ne sont pas ignorés de notre gouvernement. »

Le correspondant messin de la Biirger-Zeitiing a caractérisé d'une façon parfaite la valeur de la participation des indigènes aux fêtes données le jour anniversaire de la naissance de l'empereur. Le 27 janvier, il écrivait ceci :

(( Vendredi, après-midi, ont eu lieu les grands banquets ; cette partie de la journée avait été choisie de préférence par les habitants des communes suburbaines. Ici, l'on en est arrivé à s'imaginer que l'on est considéré comme un patriote d'autant plus sincère que l'on prend part à un plus grand nombre de repas officiels. »

Ces dîners sont d'une uniformité militaire. On avale la soupe avec un air très solennel, puis on pêche avec componction le petit morceau de viande, desquenellesetdeschampignonsdansun vol-au-vent, on attaque hardiment le plat de veau rôti qui nage au milieu d'une garniture de petits pois et de carottes.

Alors, vient le moment solennel où le maire de la commune suburbaine se lève et « amène » son discours impérial. On choque joyeusement les verres pleins d'un vin aigre, puis, quand chacun s'est rassis, on se remet à manger avec une ardeur nouvelle. On fait largement honneur au traditionnel ragoût de sanglier et, le petit vin aigrelet du pays messin arrosant le tout, chacun en arrive à s'imaginer qu'il a fait de son mieux pour relever le prestige national.

La conversation est d'une monotonie désespé-

rante, elle est gênée; à proprement parler, chacun préférerait ne rien dire. Ceci est une conséquence forcée de l'inscription des invités sur une liste. Les choses se passent ainsi : l'agent de police fait le tour de la localité et recueille les souscriptions. Voici ce qui arrive généralement : cent vingt personnes se font inscrire, payent leurs cotisations, et quand vient le moment de se mettre à table, on n'est plus que soixante-dix. Seuls, MM. les membres du conseil municipal assis aux côtés de M. le maire échangent, de temps à autre, quelques paroles solennelles, quelques paroles graves. Tel est ce fameux dîner, dont les convives sont considérés comme de bons Allemands, de sincères patriotes et sont notés en conséquence.

Philippe de Vigneulles nous raconte encore autre chose de très particulier :

« Au temps jadis, beaucoup de dames portaient, le jour de la fête de l'empereur, des nœuds aux couleurs nationales. Les enfants aussi portaient des écharpes et des drapeaux. Cette année-ci on a constaté que presque personne ne cherchait à arborer les insignes de son patriotisme. Le public se montrait d'une indifférence presque complète au moment solennel où l'on pousse les vivais en l'honneur de l'empereur. J'ai constaté, de mes propres jeux, que personne ne criait et que pas un des spectateurs n'a ôté sa casquette. »

Cette attitude froide de la population a été la conséquence directe de ma brochure, si méprisée par le gouvernement, brochure dans laquelle j'ai fait comprendre aux habitants ce que c'était que le patriotisme de commando, par ordre supérieur.

Dans les Scandales allemands en Alsace-Lorraine, j'ai reproduit une lettre du président de l'Association des vétérans d'Alsace-Lorraine. Cette lettre indique, de la façon la plus nette, les procédés par lesquels on veut germaniser le pays conquis.

A ce propos, le gouvernement a eu le toupet de prétendre qu'il n'avait rien à voir avec les circulaires et que, même, il avait recommandé au président de la Fédération des associations de vétérans d'éviter de faire intervenir les commissaires de police, ainsi que les employés des administrations, dans les démarches faites en vue de constituer de telles associations.

Ceci est absolument inexact.

Une fois de pliis, les hommes du gouvernement ont perdu la mémoire.

Ces messieurs du ministère ne se rappellent plus que, dès l'année 1901, ou peut-être 1902, il a adressé, à tous les sous-préfets, une circulaire les engageant à prêter tout l'appui possible aux personnes qui voudraient fonder les associations de vétérans et à donner aux commissaires de police placés sous leurs ordres la consigne d'agir dans le même sens.

En ce qui concerne les associations de vétérans, je tiens à rappeler les paroles qui ont été prononcées à Erfurt par le pasteur César. Cet ecclésiastique, parlant dans une réunion publique, a donné la définition caractéristique suivante des associations de vétérans :

« Voyez ce que sont les associations à la campagne. Je n'ai rien vu ni entendu d'aussi lamentable qu'au temps où j'étais dans l'Oberland d'Eisenach. Là, en général, les fêtes ne sont pas autre chose

— loque le triomphe de l'ivrognerie el des disputes sanglantes. En aucune autre circonsiance, on ne boit autant qu'aux réunions de ces associations. Après quoi, régulièrement, il y a un échange de coups de couteau. »

Pour ma part, je sais un cas oîi, en moins de deux heures, les assistants se sont battus à cinq reprises différentes. Comment pourrait-il en être autrement?

En somme, en quoi consiste une fête de ce genre? Quelf}uun fait un discours, puis tout le monde crie {( hourra ! » puis tout le monde chante Heil dir im Siegerkranz, puis, on mange des saucisses et on boit de la bière en quantités prodigieuses.

Ce n'est pas seulement dans l'Oberland d'Eisenach que les choses se passent ainsi ; en Alsace, c'est encore bien pire. Ici, oii toutes les nationalités de l'empire allemand viennent se fondre dans les associations de vétérans, chaque solennité, chaque fête organisée par celles-ci dégénère en une abominable orgie d'alcool.

Les cérémonies patriotiques célébrées à l'occasion de batailles, par exemple la Sedanfeier, ne sont pas autre chose que de vulgaires bacchanales. Si les fêtes de ce genre se passaient à sec, il ne se trouverait pas une seule âme de guerrier pour diriger ses pas vers l'un ou l'autre des champs de bataille. De même, pas un seul des Allemands immigrés ne participerait à ces cérémonies, étant donné qu'en l'absence d'alcool le patriotisme de tout ce monde-là diminue singulièrement.

Pour sen rendre compte, il suffit de voir une seule de ces cérémonies. Après cela, on est fixé, car

toutes les autres sont taillées sur le même patron.

Pour commencer, un représentant du gouvernement prononce un discours destiné à commémorer la gloire des morts. A propos de ce discours, je remarquerai que sa première partie est généralement consacrée aux guerriers morts pour la patrie : mais la deuxième, de beaucoup la plus considérable, n'est qu'un dithyrambe phénoménal en l'honneur de l'empereur, et dont la fin est saluée par des vivats et des hourras frénétiques, beuglés par les assistants.

C'est le triomphe du byzantinisme et de la servilité la plus plate. Ces gens-là saisissent par les cheveux toutes les occasions de démontrer publiquement leur aplatissement à Sa Majesté et de ramper à genoux devant le Soleil impérial. La conclusion de tous les discours, quels qu'aient été les sujets traités, que l'on y ait parlé du pôle Nord, ou de toute autre chose, est toujours l'inévitable vivat en l'honneur de l'empereur. Généralement, les orateurs sont obligés de se livrer aux manœuvres les plus grotesques pour arriver à amener ce vivat.

Après le discours, c'est-à-dire quand la partie officielle, de la fête est terminée, commence ce que l'on appelle la Fidalitas, c'est-à-dire une orgie sans fin. Dans les champs, où, peu d'années auparavant, se sont livrés de formidables combats, où le sang des ennemis aussi bien que celui des amis, a coulé à flots, sur ces emplacements où les gens de la génération actuelle ne devraient pénétrer qu'avec des sentiments de respect et de piété, l'on se livre aujourd'hui à la débauche et à l'ivrognerie. De toutes parts, on n'aperçoit que des mercantis débitant leurs boissons et

l'on n'entend que des chansons à boire et des refrains obscènes. Le champ de bataille, sur toute son étendue, est jonché de groupes en train déboire et de chanter. Des couples amoureux se mettent à l'écart, dans les petits bouquets de bois, afin de soustraire aux yeux de leurs contemporains l'échange de leurs sentiments. Plus d'une jeune fille a rapporté, en guise de souvenir de cette fête, l'espoir de doter la patrie d'un nouveau guerrier. Les tumulus sont profanés ; ils servent de sièges ou de tables sur lesquelles on étale la mangeaille et les cruchons de bière.

Le soir, quand ces patriotes ne tiennent plus debout sur leurs jambes, alors, musique en tète, on prend le chemin du retour. Chantant, beuglant, hurlant, faisant de mauvaises plaisanteries, etc., etc., on traverse les villages sous les yeux étonnés des populations campagnardes. Arrivés en ville, on entre encore une fois dans une auberge et l'on vide V avant-dernière chope.

Et voilà tout ce que ces gens-là appellent : célébrer des anniversaires patriotiques !

Par ces spectacles scandaleux, par cette profanation du souvenir des morts, on n'obtient qu'un résultat: on blesse cruellement, plus cruellement que l'on ne croit, les sentiments des habitants du pays.

Pas plus tard que le 2 novembre 1906, après les fêtes célébrées sur les tombes au cimetière Saint-Urbain, à lacitadelle, à Kronenburg, à liikirch- Grafenstaden, c'est-à-dire à Strasbourg et aux environs, les participants n'ont pas laissé échapper l'occasion de vider un nombre considérable de chopes de bière. Si, dans cette circonstance, il n'y avait pas eu

matière à boire, les guerriers auraient perdu tout leur enthousiasme et seraient gentiment restés à la maison.

L'histoire suivante montre quels résultats donne parfois une cérémonie patriotique de ce genre :

L'Association des vétérans de Strasbourg-Robertsau avait pris part, le dimanche 20 mai 1906, à l'inauguration du drapeau d'IUkirch-Grafenstaden et, en cette circonstance, avait puisé dans l'alcool la majeure partie de son enthousiasme. Ceci eut les conséquences suivantes : à Strasbourg, un sergent de ville trouva, au beau milieu de la rue, la caisse renfermant les décorations de l'association et un allumeur de réverbères ramassa, sur le quai de rill, le drapeau de l'association qui avait été perdu.

Dans ces conditions, personne ne trouvera étrange que les jeunes Alsaciens et Lorrains ne répondent pas aux avances qui leur sont faites et ne se soucient aucunement d'entrer dans les associations de vétérans.

Je vais rapporter maintenant différents faits qui me semblent de nature à éclairer d'un jour nouveau les manoeuvres auxquelles se livre le gouvernement pour opérer la germanisation de l' Alsace-Lorraine.

En igoG, les jeunes gens du pays accomplissant leur volontariat d'un an, au régiment d'infanterie en garnison à Saverne, ont été avertis qu'il n'était pas convenable que, portant l'uniforme allemand, ils tinssent des conversations en français.

A cepropos, la Strassbiirger Biirger-Zeitang raconte ce qui suit :

« Mme Th..., femme d'un chef de bataillon, à Saverne, entrant dans un magasin et trouvant le pro-

priétaire en train de causer en français avec un volontaire d'un an, les a interpellés en présence de plusieurs témoins. Tous les assistants ont protesté contre un pareil procédé. »

Ce n'est pas dans ce magasin seulement que la dame en question a fait de pareils essais de germanisation. Le fait est connu de toutes les dames indigènes; aussi, chaque fois que cette personne pénètre dans un magasin, tout le monde se met-il à parler français. Il est douteux que les femmes des officiers de la garnison retirent un grand bénéfice d'une pareille intervention ; car, même dans les ménages de fonctionnaires allemands, on n'éprouve pas le moindre scrupule à s'entretenir couramment en français. De toute manière, il n'est pas admissible que celte lubie d'une femme de chef de bataillon ait pu entraîner une défense analogue à celle qui a été faite.

A l'époque du Carnaval, en 190O, les étudiants alsaciens ont commis une grosse sottise en interdisant aux Allemands l'entrée de la Taverne et en leur adressant toutes sortes d'épithèles injurieuses. A la suite de ceci, le sénat de l'Académie de Strasbourg, non content de distribuer un grand nombre de punitions, a promulgué l'ukase que voici : (( i" l'Association d'étudiants, dite Cercle des étudiants alsaciens-lorrains, est suspendue pour une durée de quatre semestres; 2" il est interdit aux étudiants de se faire affilier à l'Association des pharmaciens. Les étudiants qui, actuellement, font partie de ladite association, sont tenus de donner leur démission de membres et devront rendre

compte, dans un délai de huit jours, au recteur, de l'exécution de cet ordre. »

En prenant une mesure de ce genre, le sénat académique n'a point seulement réprimé des fautes commises, il a eu surtout en vue de combattre une opinion politique. En effet, les associations citées plus haut se composent exclusivement d'Alsaciens et de Lorrains authentiques.

La Taverne qui n'est fréquentée que par des Strasbourgeois bon teint est un objet d'horreur pour le gouvernement, ainsi que l'on peut s'en rendre compte par ce qui suit :

En 1901, l'ancien gérant de la Taverne, M. Georges Muller, avait fait des démarches pour obtenir l'autorisation de créer à Illkirch un restaurant élégant. Cette localité faisant partie de ma circonscription, je fus chargé d'étudier la demande faite par M. Muller. Objectivement et subjectivement, il n'y avait rien à invoquer contre la création de cet établissement ; en conséquence, je fis un rapport favorable à la délivrance de cette concession.

D'autre part, le sous-préfet d'Erstein avait promis verbalement qu'il accorderait l'autorisation. Par la suite, ce haut fonctionnaire ayant appris que M. Muller avait autrefois été gérant de la Taverne, c'est-à-dire de ce repaire des ennemis de l'Allemagne, il refusa la concession ; il fallut de longues démarches pour que M. Muller obtînt cette concession. L'étabHssement existe encore aujourd'hui et porte le nom de Niederburg. Si M. Muller est encore de ce monde, il suffira de s'adresser à lui pour obtenir la confirmation de ce que je viens d'avancer.

Dans les petites villes, qui sont le siège d'une

sous-préfecture, M. le sous-préfet se fait rapporter par le commissaire de police cantonal tous les potins et cancans en circulation dans la colonie des fonctionnaires locaux et il en fait usage, à l'occasion, dans ses comptes rendus administratifs. D'une façon générale, le sous-préfet, qui se croit en droit de réclamer la préséance dans la localité, parce qu'il est fonctionnaire du gouvernement, est jaloux du juge de paix. Il est connu que tous les employés d'une administration quelconque se croient toujours supérieurs aux juristes. Si la femme du juge de paix a un plus beau chapeau et un vêtement plus élégant que la femme du sous-préfet, cela donne lieu à des échanges de propos aigres-doux dans toutes les circonstances où ces messieurs se rencontrent.

M. le sous-préfet se considère comme le doyen de tous les fonctionnaires de la petite ville et il entend que pas un de ses sujets ne cherche à l'égaler.

Il existe à Strasbourg un conseiller de justice nommé R..., lequel était, il y a quelques années, président de la chambre criminelle.

En cette qualité, il exerçait aussi la présidence au tribunal des échevins. Ce monsieur s'était attiré l'inimitié du président de police parce que, non content d'acquitter très souvent des gens qui avaient été molestés, insultés, menacés, de la façon la plus odieuse par la police, très souvent, dans les considérants de ses jugements, il se montrait très dur à l'égard de la direction de police.

M. le conseiller de justice H... avait même le courage de ne pas s'incliner devant M. le président de police. Il le lui prouva même, un jour, dans les

circonstances que voici : Ayant à trancher une question de principes, il convoqua M. le président, en qualité de témoin, à une séance du tribunal des échevins. L'autre, ayant trouvé au-dessous de sa dignité de se rendre à la citation d'un simple conseiller de justice, ne bougea pas. Le juge, qui ne plaisantait pas, lança un ordre de comparution. Pour le coup, M. le président de police ne put faire autrement que de s'exécuter, mais sa dignité en fut profondément blessée. M. le conseiller de justice Pi..., qui n'était déjà pas sympatliique à M. le président, devint alors un objet d'horreur pour lui ; aussi M. D... ne songea-t-il plus qu'à une ciiose : faire expulser de la chambre criminelle un « personnage aussi désagréable ». Ce n'était pas aussi facile à réaliser que la mise à pied d'un sergent de ville, car il s'agissait d'un juge indépendant et n'ayant de responsabilités qu'envers la loi.

Dans sa détresse, M. le président de police s'adressa au secrétaire d'Etat, M. de Kœller. Celui-ci ne s'embarrassait guère des moyens ; il envoya au sous-préfet et au commissaire de police de Molsheim, localité où M. le docteur R... avait été autrefois juge de paix, ainsi qu'à la police de Strasbourg l'ordre de u fouiller » dans la vie. privée du susdit et de lui procurer des prétextes permettant de le déplacer de Strasbourg ; mais ce procédé ne donna aucun résultat, car on ne put rien trouver de défavorable à invoquer contre M. R...

Toutefois, on obtint un résultat : le département ministériel de l'intérieur insista si longuement auprès du département de la justice que, finalement, au i""" janvier suivant, M. le conseiller de justice R...

fut relevé delà présidence de la cliambie criminelle et affecté à une chambre civile.

En janvier 1906, différents journaux d'Alsace- Lorraine ont répandu le bruit que, en mars 1897, certaines feuilles désagréables au gouvernement, entre autres Miilhauser Volksblatt, Elsdsser (Strasbourg), le Journal de Colmar, Elsass-Lolliringische Volkspartei (Colmar), Strassburger Burger-Zeitung, Cotmarer Zeitang, avaient été sur le point d'être supprimées, en vertu du paragraphe [de dictature et qu'elles n'avaient été préservées de ce triste sort que grâce à l'intervention de feule sous-secrétaire d'Etat, de Schraut. Ceci fut naturellement démenti sur-lechamp, par les feuilles officieuses, entre autres, par la Post de Strasbourg.

On sait ce qu'il faut retenir de pareils démentis; l'intention a subsisté et la question de la suppression a été très fortement agitée dans les milieux officiels. Ce n'est pas M. de Scliraut qui a empêché l'exécution de la chose, c'est bien plutôt la crainte que le gouvernement a eue du scandale épouvantable et du vacarme qu'entraînerait une mesure pareille.

Je suis mieux renseigné que personne sur ce chapitre, car, à un moment donné, j'ai été à même de prendre connaissance d'un dossier renlérmé dans les archives confidentielles du ministère et concernant particulièrement ce sujet étonnant.

Au temps oîi fleurissait le paragraphe de dictature, le ministère tenait un contrôle très exact de l'attitude politique observée par les feuilles du Reichsland, tant vis-à-vis de l'Allemagne en général que du gouvernement alsacien-lorrain. On tenait à jour la liste portant le titre suivant : Indication des jour-

naux qu'il y aurait éventuellement lieu de supprimer.

J'ai eu celle liste entre les mains, je l'ai parcourue 5t j'ai constaté ce qui suit :

Parmi les feuilles qui étaient menacées d'être supprimées, figuraient la Strassburger Bilrger-Zei- 'ung, le Journal d'Alsace- Lorraine et le Journal de Colmar. Je me rappelle tout particulièrement ces ;rois noms parce que j'ai toujours lu ces journaux ivec le plus vif intérêt. Quant aux autres feuilles citées plus haut, je ne puis pas être aussi affirmatif.

J'ai constaté, en outre, que les noms du Journal ie Calmar, du Journal d'Alsace -Lorraine, etc., avaient été proprement soulignés à la règle.

Mes affirmations concernant le chauvinisme allemand ont mis dans des rages folles les feuilles gouvernementales. Je pense qu'elles ont dû se calmer un peu le jour où elles ont appris les faits suivants qui ont été rapportés par toute la presse ilsacienne et lorraine.

A l'occasion de l'anniversaire de l'empereur, les Masmunster Nachrichten ont inséré le poème suivant dû à la plume d'un surpatriote :

Que la racine welche pourrisse

Et que le tronc allemand fleurisse!

Que ce qui fut jadis la gloire de la France

Devienne la honte de son peuple !

Nous aussi, nous méprigons le sang de la Gaule.

Placés près de la borne frontière,

Nous voulons montrer notre courage allemand

Et désormais rester Allemands.-

Je doute fort que le coq gaulois se soit préoccupé outre mesure de cet anathème. Les faits suivants sont aussi amusants qu'instructifs :

Un commerçant strasbourgeois avait fait une commande de marchandises à une maison de Brandebourg et sa lettre avait été écrite sur papier avec en-têle en français. Je ferai observer que cela ne comporte pas la moindre démonstration, attendu que les commerçants du Reichsland faisant la plupart de leurs affaires avec la France ne peuvent s'en dispenser. En réponse à sa lettre, notre brave Strasbourgeois reçut du chef de la maison de Brandebourg répitre que voici :

« Je tiens à vous faire observer qu'en m'écrivant vous avez fait usage, peut-être par méprise, d'un papier dont l'en-tête était entièrement rédigé en français. Étant donné que votre lettre part de Strasbourg et que certaines personnes pourraient y trouver une intention, je crois devoir vous conseiller de ne plus vous servir, dorénavant, pour votre correspondance avec l'Allemagne, d'un pareil papier. Dans l'alternative contraire, ma maison ne pourrait plus rester en relation avec la vôtre. »

L'histoire suivante n'est pas moins jolie : Une lettre adressée par le tribunal de ÎMelz à une personne habitant Cologne fut expédiée (el arriva parfaitement à destination) avec la suscriplion « Cologne » au lieu de Kôln. Ce guillemet de mallieur était dû à la maladresse d'un secrétaire auxiliaire: celui-ci avait copié le mot sur une liste française, tenue par un commerçant indigène, et ne s'était pas donné la peine de réfléchir qu'il aurait aussi bien pu écrire Kôln. Ceci n'aurait pas causé une minute dbésitation à un être d'une intelligence même au-dessous de la moyenne, mais messieurs les ciiaiisins en eurent des convulsions.

Autre chose : le maire de Wasperviller (canton de Sarrebourg) avait signé de son nom et cacheté de sa propre main, avec le sceau municipal, un certificat d'origine, rédigé en français.

Ceci lui fut reproché avec la dernière amertume. Il n'y a vraiment pas de quoi. Le maire en question est évidemment le plus brave homme de la terre, mais il ne sait pas l'allemand et ses administrés non plus.

Voilà tout. Il est bien évident que ce brave homme de maire n'a jamais songé à protester contre l'incorporation de sa commune dans l'empire allemand.

Passons maintenant à la catégorie des Gernianissimi.

La Voix du Peuple a administré à cette catégorie de politiciens la douche froide que voici :

« Nous sommes plus favorisés que tous les autres territoires allemands sous le rapport des « Germanissimi», nous les rencontrons partout, ici même, dans les situations les plus hautes. Si ces gens-là n'exerçaient leur activité que dans l'intérieur de leurs bureaux, nous ne nous préoccuperions pas outre mesure de leur exaltation nationale. Tout au plus, à la rigueur, pourrions-nous nous amuser de les voir prononcer à l'allemande le nom de l'auberge ou de l'hôtel du Sauvage. Que les conducteurs du chemin de fer reçoivent des reproches parce qu'ils ne savent pas prononcer de la façon qui convient les noms de Maizières, Courcelles, Pange, etc., passe encore. Que de braves héros, sous l'influence d'un enthousiasme alcoolique, écrasent chaque jour sous leur table toute la « Racaille welche », c'est leur afTaire; nous ne perdrons pas notre temps à

raconter beaucoup d'histoires analogues à celle que voici; mais il faut que nous la citions, parce qu'elle est caractéristique de l'opinion de certains milieux. Le fait dont il s'agit s'est passé à Metz, il y a quelques années :

n Certain haut personnage, cédant à l'ivresse que lui procurait son titre de conseiller intime, a voulu exiger des employés impériaux qu'ils prononçassent à l'allemande leurs noms de famille français ; de même, l'orthographe de ces noms a été modifiée par ordre, en ce sens que les accents existants dans leurs noms ont été supprimés.

» Bien des gens mettront en doute ce que nous avançons là, et, pourtant, rien n'est plus vrai. Les personnages qui ont donné les ordres en question jouissent d'une réputation bien méritée. De telles stupidités dépassent toutes les limites permises : si, dans sa folie germanisatrice, le gouvernement veut pousser les choses encore plus loin, il serait à désirer qu'il s'expliquât clairement là-dessus, une fois pour toutes. »

Et, maintenant, passons à un acte de patriotisme accompli tout récemment : la Marseillaise, jouée lors d'un anniversaire de l'empereur.

u Ce n'est pas dans la plus belle harmonie qu'a pris fin la célébration officielle de la fête de l'empereur à Audun-le-Tiche. Au cours de cette fête, le pasteur protestant M. Lotz a félicité, en termes chaleureux, le maire, M. Fick, et le maréchal des logis-chef de gendarmerie Rhein, qui ont reçu tous les deux des décorations du gouvernement français. Dans son discours. M. le maire s'est fait l'interprète des sentiments de toute la commune, car tous les habitants, sans exception, se sont réjouis de la distinction dont ces deux messieurs ont été l'objet.

» Chacun se sentait honoré pour sa part et l'on croyait remplir un devoir de reconnaissance envers les autorités françaises, en demandant spontanément à la musique de jouer la Marseillaise : ceci eut lieu aussitôt, mais l'un des personnages présents jugea que l'exécution de cet air était un affront infligé à son orgueil national et il ne cacha pas son sentiment à cet égard ; ceci donna lieu à des explications et à des discussions telles que tous les indigènes présents quittèrent la salle ; nous croyons que l'exécution de l'hymne national français n'a pas mis en danger la patrie allemande. »

C'est trop ridicule, en vérité.

Et maintenant arrivons à la conclusion.

Dans ce qui précède je crois avoir démontré, à l'évidence, que les moyens employés pour germaniser l'Alsace-Lorraine sont piteux et ridicules ; que la population a été, et est encore,- traitée par les hommes du gouvernement comme de vulgaires ennemis.

Je pense que toutes les personnes qui se sont montrées sceptiques à l'endroit de ce que j'ai avancé et qui ont préféré ajouter foi aux dires des feuilles gouvernementales ont dû ouvrir les yeux depuis la publication des mémoires du prince de Hohenlohe.

Ce qu'il dit au sujet de la période qui a été la plus dangereuse pour l'Alsace-Lorraine, c'est-à-dire l'année 1887, pendant laquelle ont eu lieu les élections du septennat, nous montre bien \efaror germanicus s'exerçant contre un pays qui n'était point et qui n'est encore point disposé à se laisser traiter comme une quantité négligeable.

La population d'Alsace-Lorraine, en cette circons-

tance, a traduit son ressentiment par l'élection de quinze députés protestataires. Après cela, on exerça des représailles contre elle, notamment en établissant l'obligation du passeport et en créant les maires de carrière. Il est vrai que ceci ne suffisait pas aux immigrés intransigeants qui demandaient des mesures encore beaucoup plus sévères et qui auraient voulu changer radicalement la situation dans les pays annexés.

Le prince de Hohenlohe en disait :

« On dirait qu'à Berlin on veuille demander tant de mesures tellement vexatoires pour que la population d'x\lsace-Lorraine soit poussée au désespoir et amenée à se révolter. »

La population n'est pas du tout d'humeur à se lancer dans une révolte sans issue: par conséquent, elle s'est lenud tranquille, mais, en revanche, une haine profonde couve sous les cendres ; il est certain que les protestataires actifs ont disparu et que les indigènes montrent en public un air complètement indifférent; mais il n'en est pas moins vrai que, dans leur for intérieur, ils sont profondément aigris et mécontents. Connaissant celle situation, j'ai donc pu dire à bon droit que la population fait le gros dos .

Je crois avoir démontré suffisamment que la Prusse-Allemagne, grâce à sa fureur germanisatrice tant en Pologne qu'en Schleswig-Holstein et en Alsace-Lorraine, n'a réussi qu'à engendrer la haine et le mécontentement. Elle persévère dans cette voie. Au besoin je citeraià l'appui de mes assertions, que certains ne manqueront pas de qualifier de

tendancieuses, des opinions qui ont été émises dans le pays et par des gens du pays.

Ces opinions sont celles de politiciens éprouvés, de personnages dont on ne peut pas dire qu'ils sont mal renseignés sur la situation dans le Reichsland. M. le député Riff a dit à la séance du Reichstag du 12 janvier 1906 :

« Voudrait-on faire supposer à notre population, qui est déjà consciente de ne pas être traitée au point de vue politique ainsi qu'elle devrait l'être, voudrait-on lui faire croire qu'au point de vue des contributions elle est également soumise à un régime différent de celui des autres Étals allemands ? ))

Le député au Reichstag et à la Délégation d'Alsace, M. Wetterlé a écrit, il y a quelque temps, dans son Journal de Colmar :

« Si on savait, à Berlin, comment nous sommes gouvernés par instant! 11 est abominable de penser qu'après trente-cinq ans de paix et de soumission les indigènes sont encore traités comme des êtres tarés! Un grand nombre d'Allemands considèrent, en effet, que nous appartenons à une race tarée. Ces bons apôtres sont méfiants, nous espionnent et sont toujours prêts à dénoncer des dangers imaginaires qui menacent le régime allemand, ce germanisme soupçonneux qui voit dans l'Allemand pur sang un être privilégié et appelé à remplir une sorte de mission providentielle. »

Enfin, en juin 1906, le député Delsora écrit dans un article du Volksbole :

« Les Alsaciens sont traités en citoyens de deuxième classe. »

Les appréciations qui précèdent émanent de personnes que l'on ne congédie pas d'un geste et desquelles on ne peut pas dire « qu'il est impossible de discuter politique avec de telles gens ».

Le mécontentement du peuple alsacien -lorrain ne se manifeste pas seulement en paroles ; il se traduit aussi par des actes, et ceux-ci éclairent, d'un jour plus défavorable que les plus beaux discours du monde les résultats obtenus par le gouvernement dans son œuvre de germanisation.

Chaque année une quantité innombrable de jeunes gens émigrent pour se soustraire au service militaire allemand; ils préfèrent s'engager à la légion étrangère et souffrir sous un climat meurtrier, plutôt que de servir dans les rangs du vainqueur qu'ils détestent. Ceci prouve clairement l'espritdont est animA la population du Keichsland.

Encore en octobre 1906, le premier avocat général de Strasbourg a lancé un mandat d'amener contre cent dix jeunes gens qui s'étaient soustraits à leurs obligations militaires.

Si l'on veut bien réfléchir à ce que j'ai dit précédemment, et à ce que j'ai démontré, on ne manquera pas de reconnaître que je n'ai nullement exagéré lorsque j'ai dit, ce que je répète encore maintenant à savoir que l'Alsace-Lorraine n'est encore pas et ne sera encore pas de longtemps germanisée.

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