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CHAPITRE II Les petits fonctionnaires

M. LE SECRÉTAIRE DE POLICE AnTIiV. Le CONSEIL- LER DE GOUVERNEMENT ZeHN. — Un MARI GRIN- CHEUX. — Un mari complaisant. — M. le comte Tekeli et M; le secrétaire Kumann. — Le D' Wartmann. — Le D' de Kalenberg. — Le

D' HiMMELSHEIM ET LE D' BeRINGER. — Le MOU- CHOIR DE M. LE CONSEILLER DE JUSTICE FrEIS.

M. l'assesseur Brumme. — Un fonctionnaire qui

SE CHAUFFE ET s'ÉCLAlRE A BON COMPTE. Le

commissaire DE POLICE DE HaTANGE. — LeS COM- MISSAIRES DE POLICE EN AlSACE-LoRRAINE. —

Quelques mots sur les sous-officiers.

J'ai affirmé dans le chapitre III de ma première arochure que les employés, les fonctionnaires allemands envoyés en Alsace-Lorraine après la guerre ie 1870 étaient des gens d'une valeur médiocre, jue ces gens-là ne s'étaient jamais imposé la moindre contrainte, avaient mené une existence critiquable à tous les points de vue et que, par suite, ils avaient inspiré de la répulsion aux populations. Enfin, j'ai démontré que tout ceci a été

extrêmement préjudiciable à la cause allemande- Bien entendu, toutes mes affirmations étaient appuyées d'exemples nombreux.

A la séance de la Délégation du 3o janvier 1906, M. le ministre de Rœller a dit ceci :

« Ce sont de vieilles histoires, qui remontent à dix ou à vingt ans et auxquelles on ne songeait plus à l'époque où j'étais sous-secrétaire d'Etat. Dans le cas où de pareils faits se reproduiraient, il va sans dire que le gouvernement interviendrait avec la dernière énergie, ainsi qu'il l'a fait jusqu'à présent. »

Ceci n'est pas exact. Le gouvernement n'est intervenu que dans des cas extrêmement rares, dans des cas où il lui était impossible d'agir autrement. .Je vais citer im certain nombre de faits à l'appui de ma thèse.

Au nombre des dévoyés qui sont venus jadis à Metz, en qualité de fonctionnaires, et avec la mission de germaniser la population et de relever le prestige du nom allemand, se trouvait un M. Antin.

En dépit de son nom aux allures très françaises, ce monsieur était Badois de naissance. Employé de commerce à Paris, il avait été expulsé de France au moment de la déclaration de guerre. Cet individu appartient à la catégorie de ceux pour lesquels les maisons tie tolérance de Metz étaient devenues une seconde patrie. Il avait pris cette habitude lors de son arrivée à Metz, et il n'a plus jamais pu s'en défaire.

C'était un alcoolique invétéré ; il maltraitait sa femme de la façon la plus odieuse; aussi, finalement, dut-elle faire prononcer le divorce à son pro-

fit. Dans les considérants du jugement M. Antin fut traité de la façon la plus sévère : il fut déchu de ses droits sur sa fille et condamné à payer une pension alimentaire très élevée, qui absorbait la plus grande partie de son traitement.

Tout le dossier relatif à ce divorce a été mis sous les yeux du ministre. Celui-ci a donc eu pleine connaissance de la conduite scandaleuse de ce M. Antin, qui était, en outre, absolument incapable de remplir ses fonctions; c'est une nullité complète, à tel point que l'on a dû se borner à lui confier le soin d'emballer, de déballer et de ranger les dossiers; il continue à se livrer à sa passion pour l'alcool; et, malgré cela, il est encore en fonction aujourd'hui, comme secrétaire de police à la direction de police de Metz.

Un autre émule du précédent, également un débris de cet âge d'or, c'est le conseiller de gouvernement Zehn, lequel, d'accord avec le Gaspard du Robin des Bois, chante:

Les cartes et les dés Et une enfant à la poitrine ronde Aident à vivre éternellement. . .

mais quand un troisième reconut l'exactitude de ces paroles etréussitàseprocurer les faveursdeM'"^ Zehn, M. son mari trouva la chose extrêmement mauvaise. De son côté, il chercha à procurer à ce polisson la vie éternelle en lui envoyant un coup de revolver. Tels sont ces messieurs qui réclament en leur faveur tous les privilèges, mais qui appliquent aux autres l'adage : « Il ne faut pas toucher aux pommes du voisin. »

Il va sans dite que M. Zehn fut autorisé à continuer, comme par le passé, à travailler à la germanisation du pays.

M. le secrétaire Loichtenthaler, du tribunal d'appel, fournit la contre-partie de M. Zelm. C'était un homme ayant par-dessus tout l'amour de sa tranquillité; il ne voyait point le moindre inconvénient à ce que sa femme collaborât avec son propre beaufrère, M. le contrôleur des finances Streider et lui posât sur le front l'ornement bien connu.

Gomme Dieu voudra Moi je ne bouge pas

Tout le monde, à Metz, savait que ce fonctionnaire des finances était l'amant de sa belle-sœur et la chose causait un scandale énorme. Le couple Streider était l'objet de la risée de toute la population.

En dépit de ce scandale public, le ministère, qui était renseigné à cet égard, ne jugea pas utile d'intervenir et de mettre un terme à un état de choses qui n'était nullement fait pour relever le prestige allemand aux yeux des indigènes.

Deux autres fonctionnaires, venus à Metz peu de temps après la guerre, le secrétaire de gouvernement comte Tekeli et le secrétaire de la poste Kumann, étaient alors à l'ordre du jour de toutes les conversations. L'un et l'autre étaient des alcooliques invétérés; ils battaient leurs femmes et'leurs enfants de la façon la plus abominable.

En particulier. Tekeli se distinguait par son incroyable brutalité; il ne se passait pas de jour qu'il ne traînât sa femme par les cheveux jusqu'au bas

de rescalier. Quant à Rumann, les sévices qu'il a exercés sur son fils ont eu les conséquences les plus déplorables, attendu que, à force de donner des coups de bâton sur la tête de son fils Jules, ce malheureux en est demeuré idiot.

Chaque jour, ces deux immondes brutes faisaient quelque nouvelle scène de scandale, en sorte qu'il y avait en permanence des attroupements devant leurs domiciles respectifs et que la foule exprimait son indignation dans des termes tels que ceux-ci : «Oh! les cosaques! on voit bien qu'ils viennent d'un pays sauvage! »

On s'imagine peut-être que l'autorité, qui n'ignorait point ces faits, est intervenue à un moment quelconque; il n'en est rien; jamais ces messieurs n'ont été inquiétés au sujet de leur conduite. Je ne pense pas que M. le ministre de Kœller, ni la Strassburger Post estiment que ces faits soient de nature à augmenter, en Alsace, la considération du régime allemand.

Au point de vue de la valeur morale des éléments qui, après la guerre, ont favorisé et honoré de leur présence le pays conquis, je citerai encore les faits suivants :

Dans les années qui suivirent l'annexion, un avoué, venu de l'autre côté du Rhin, s'établit à Metz et s'y créa, petit à petit, une très belle clientèle. Ce monsieur, qui s'appelait le D' Wartmann, ne tarda pas à gâter la belle situation qu'il s'était faite, car il s'empressa de faire preuve d'un manque absolu de caractère.

Tout d'abord, il se rendit impossible vis-à-vis de la population indigène en épousant M"" Jeanne Haber,

la propre fille du concierge du palais de justice de Metz. Petit à petit, les clients désertèrent l'étude de cet homme qui avait pris pour femme une personne qui. au su et au vu de toute la ville, avait été la maîtresse de presque tous les officiers de cavalerie de la garnison de Metz.

Ne gagnant plus rien, entraîné par les folles dépenses de sa femme, le D' Wartmann commit différentes escroqueries; et, lorsque celles-ci eurent été découvertes, il fut obligé de se sauver de l'autre côté de la frontière.

Un autre avoué de Metz, le D' de kalenberg. a également gâché, par sa faute, une situation splendide. Jurisconsulte de premier ordre et homme du meilleur conseil, ce monsieur n'aurait pas tardé à acquérir une fortune considérable si ses qualités morales avaient été à la hauteur de son talent.

Malheureusement pour lui, il était tellement paresseux qu'il négligeait complètement ses alîaires. 11 menait un train de vie luxueux.

Sa femme, une ancienne choriste du théâtre, avait absolument les mêmes goûts que lui; aussi ne tarda-t-il pas à être complètement ruiné.

M. de Kalenberg mourut dans la misère la plus noire; ses nombreux enfants ont, les uns, mal tourné, les autres ont du se placer comme domestiques. Le changement survenu dans la situation du ménage Kalenberg a donné lieu parmi les habitants à des commentaires qui n'avaient rien de flatteur pour les Allemandis.

Quelques années plus tard, aux environs de i885, il y eut un nouveau scandale dans le monde des avoués messins.

Un beau jour, une nouvelle incroyable circula par la ville ; on raconta que le D"^ Himmelsheim, l'un des avoués les plus achalandés du barreau de Metz, mais un viveur particulièrement connu dans le monde des artistes, s'était rendu coupable de ce qui suit: Après avoir soupe au Champagne avec la soubrette du Théâtre-Municipal, une personne très aimée du public, il lui avait fait absorber un narcotique, l'avait déflorée et à la suite de ceci l'avait rendue mère. Quand la malheureuse, qu'il avait ainsi déshonorée, avait eu conscience de son malheur, elle s'était rendue au domicile de ce personnage et l'avait supplié à genoux de lui rendre son honneur en l'épousant. De la prière, elle avait passé aux menaces et lui avait mis le revolver sur la gorge.

Cette histoire déplorable souleva une indignation énorme parmi les indigènes. Les ignominies et les malpropretés commises par hon nombre d'autres fonctionnaires ne permettaient pas de révoquer en doute l'authenticité de la chose. Par la suite, quand le D' Himmelsheim eut finalement épousé la dame en question et que l'on aperçut celte dernière toujours seule, avec une expression de profonde tristesse répandue sur son visage, ce qui n'était qu'une supposition devint une conviction pour tout le monde.

A partir de ce jour, la population, qui tenait déjà les immigrés en très piètre estime, ne cacha plus ses sentiments à leur égard et dit :

« La voilà, lacivilisationallemandel Voilà leshauts faits des sujets de ce pays barbare, des monstres qui n'hésitent pas à commettre les pires infamies! »

La populalion aigrie se mit alors à surveiller avec des yeux d'Argus tous les faits et gestes de ceux d'entre les Allemands qui occupaient une situation tant soit peu relevée. Elle ne tarda point à trouver de nouvelles occasions de s'indigner, ainsi que le prouve l'histoire suivante :

La femme de l'avoué D' Beringer, une personne d'un extérieur bizarre, qui attirait l'attention par ses toilettes extravagantes, avait été remarquée à maintes reprises, alors qu'elle se promenait à une heure très avancée de la soirée sous l'allée de châtaigniers de l'esplanade de Metz, en compagnie du banquier Savage.

Une fois de plus la population se dit: «Voilà une femme allemande, une représentante de l'espèce que l'on offre en exemple aux Françaises, disant qu'elle est le modèle de la vertu, de la pudeur. Eh bien, les femmes allemandes ne sont pas meilleures que les autres et vraiment n'ont aucune raison de prendre un air dédaigneux quand on parle des Françaises. »

Lorsque l'on sut, plus tard, que M"" Beringer était la fille d'un tout petit employé et que son mari avait été condamné par le tribunal des échevins de Molsheim, pour bris de mobilier, alors qu'il était en état complet d'ivresse (il avait mis en miettes le mobilier d'une salle d'auberge), le mépris que l'on avait pour eux s'accrut encore d'un profond ridicule.

A partir de ce jour on n'entendit plus que des réflexions dans le goût de celle-ci : a Nous n'avions vraiment pas besoin de pareilles gens en Alsace- Lorraine. Après s'être rendus impossibles dans leur

propre nays, pourquoi nous honorent-ils de leur germanisme ? »

Ce n'est pas seulement la population de Metz, c'est encore, d'une façon générale, celle de la Lorraine entière qui se montre très méfiante vis-à-vis des Allemands et qui observe d'un œil attentif l'attitude et la conduite des personnages immigrés. Thionville est une petite ville où chacun connaît les moindres secrets de son voisin. Aussi, quels scandales le jour où l'on apprit que l'avoué D' Fetzau, marié et père de famille, était l'amant de la veuve Schack, la propriétaire d'un hôtel mal famé qui porte son nom !

Laissant de côté le thème des personnalités qui ne dépendent pas à proprement parler du gouvernement, mais qui, en somme, sont responsables envers lui, puisqu'elles nuisent à la cause de la germanisation, nous allons revenir aux personnes auxquelles le gouvernement avait le droit et le devoir de demander compte de leur conduite.

11 est incompréhensible que le ministère ait laissé en fonctions un homme tel que le conseiller de justice Freis, du tribunal de Metz, qui était l'objet de la risée publique et qui compromettait tout le corps des magistrats.

M, Freis possède une petite propriété à Verny. Habillé d'une blouse bleue et de sabots, tels qu'en portent les paysans lorrains, il cultive ses champs de ses propres mains, fauche et, d'une façon générale, exécute tous les travaux agricoles.

Qu'il soit à son bureau ou à une séance du tribunal des échevins, — des centaines de personnes peuvent l'affirmer — ses mains sont couvertes de

boue, ses bottes ferrées avec de gros clous n'ont pas été cirées depuis une éternité, et ses vêtements sont couverts de taches.

Au cours des séances qu'il préside, M. Freis ne cesse de priser : régulièrement, il se mouche avec les doigts, et ensuite il essuie ces derniers sur sa robe. C'est une comédie fort amusante. De mon temps, quand on voulait passer un bon moment, on allait assister à une séance du tribunal présidé par M. Freis.

Ses arrêts étaient uniques en leur genre, grotesques tant par leur forme que par leur teneur et attestaient bien la tournure d'esprit bizarre de ce monsieur.

Il est peut-être superflu de dire que cet original a fait passer plus d'un mauvais quart d'heure à sa femme, pleine de distinction, et qui est très intelligente. Finalement, lasse d'une existence aussi insupportable, M""" Freis se sépara à l'amiable de son mari. Pour se consoler M. le conseiller de justice fît entrer chez lui une fille de brasserie. Malheureusement pour lui, cette idylle fut interrompue brutalement par la police des mœurs qui lui reprit son amie.

Pour se faire une idée de l'homme qu'était M. Freis, il n'y a qu'à voir ce qu'il disait à ses inférieurs, avec lesquels il vivait sur un pied de complète familiarité. (^)uand on lui eut enlevé sa compagne, il confiait à qui voulait l'entendre la plainte que voici : « La police n'a vraiment pas été gentille de me prendre m a petite; c'était une si brave personne ! »

Je viens de raconter la pure vérité et j'en atteste

les anciens collègues et subordonnés de M. le conseiller Freis.

Parmi les autres personnages qui étaient la risée de la population messine figuraient : le conseiller de justice Grove, un homme d'un certain âge et enragé coureur de cotillons; avec lui, le directeur du tribunal d'appel Radier, qui poussait les choses à un point tel qu'il n'hésitait pas à aborder, en pleine rue, des domestiques revêtues de leurs tabliers blancs. Moi-même, un beau soir, sur la place Saint-Louis, à Metz, je l'ai pincé à l'instant où il entamait la conversation avec une cuisinière qui portait les attributs de sa profession, c'est-à-dire un énorme panier de provisions. A ma vue, M. Radier battit en retraite précipitamment et alla se réfugier sous les arcades.

En 1895, travaillait à Metz, auprès de l'avocat général, un assesseur de justice nommé Brumme. Ce monsieur avait été l'amant de la cuisinière du Casino civil, et cette liaison n'avait pas été sans donner de résultats. Arrivée à un moment où elle ne pouvait plus travailler, cette pauvre fille s'adressa à son séducteur et le pria de lui venir en aide. A trois ou quatre reprises, il lui remit de petites sommes variant entre 10 et i5 mark; puis, un beau jour, M. Brumme la laissa en plan. Sans famille, incapable de travailler, cette malheureuse fille si digne de pitié, à la veille de mourir de faim, n'eut plus d'autre ressource, étant enceinte de huit mois, que de se faire inscrire sur la liste des filles soumises. Elle fut donc placée sous le contrôle de la police et se laissa engager pour le compte d'une maison à gros numéro de la rue Braillon.

En ce temps-là, je travaillais dans les bureaux de la direction de police, à Metz, et j'ai eu connaissance de la situation où se débattait cette malheureuse; j'ai été à même de lire les lettres d'amour que lui écrivait M. l'assesseur de justice Brumme, l'homme qui, à certains moments, suppléait l'avocat général.

Suivant l'altestalion des agents des mœurs, la victime de M. Brumme était malheureuse au delà de toute expression et ne cessait pas de répandre des larmes amères. Si M. l'assesseur Brumme a eu connaissance de toutes les souffrances que celle pauvre fille a endurées, il est à supposer que sa conscience ne doit plus lui laisser une minute de tranquillité. Mais je suis rassuré à cet égard et je suis persuadé que de pareilles mesquineries ne troublent pas son sommeil. M. Brumme a vécu bien tranquillement au milieu de ses collègues qui ont continué à le considérer comme un parfait gentleman et un homme d'honneur.

Ce que je viens de raconter a été connu de tout le personnel de la police à Metz, et de tout le personnel de la justice depuis le plus modeste fonctionnaire jusqu'au magistrat le plus élevé en grade. Le premier avocat général et le ministère luimême ont été au courant de ces faits, mais personne n'a songé à intervenir.

M. Burgmann a été, pendant longtemps, le chet de la police des mœurs à Metz; homme d'un zMe aveugle, d'une dureté incroyable et extrêmement redouté de toute la population féminine de Metz, il avait deux filles, extrêmement jolies, qui se livraient à la prostitulion dans la plus grande accep-

tion du terme et qui étaient bien connues dans le monde des officiers de la garnison.

De toutes parts, la direction de police, le président du district et le ministère furent assaillis de demandes tendant à ce que l'on éloignât du service des mœurs un homme dont les propres filles étaient de vulgaires prostituées. Rien n'y fit. M. Burgmann demeura en place et ses filles ne furent aucunement inquiétées. On n'osait point s'attaquer à lui, parce qu'il savait trop de choses sur le compte de messieurs les hauts fonctionnaires.

Au bureau principal des douanes, à Metz, un employé supérieur faisait voler chaque nuit, par sa bonne, du charbon de terre et de l'huile d'éclairage qu'elle prenait dans les provisions appartenant à l'Etat. Ce fait a été porté à ma connaissance par le secrétaire des douanes Zitl, qui est en retraite, et qui habite Strasbourg-Neudorf. Ce monsieur avait dénoncé ces déprédations près de ses supérieurs. Comme toujours, le malfaiteur étant un haut fonctionnaire, l'affaire fut étouffée.

Un peu plus loin, je citerai différents cas, également scandaleux, destinés à prouver que le ministère d'Alsace-Lorraine ne trouve pas du tout naturel d'intervenir contre des employés supérieurs qui ont commis de pareilles fautes. Je prouverai ainsi, que M. de Rœller n'a pas dit la vérité, lorsqu'il a affirmé que ceci avait toujours eu lieu.

J'ai raconté que le commissaire de police de Ilayange, d'accord avec les gendarmes, rossait les habitants de ce pays et qu'il se livrait à des actes immoraux sur les femmes et les jeunes filles de cette localité.

Un habitant, désireux de sauver l'honneur de sa ville natale, a écrit ce qui suit dans le Journal d' Alsace-Lorraine :

« Donc, M. Sléphany parle de nous, il dit qu'un de ses collègues il fut commissaire dans la région), menait les Hayangeois tambour battant et que nos jeunes gens ployaient docilement l'échiné sous les coups de sabre que ce monsieur daignait leur octroyer. Cela, par exemple, c'est de la pure fantaisie: nos jeunes gens, moins que quiconque, ne se laisseraient pas mener à la prussienne. Des coups de sabre? Je ne conseillerai à aucun commissaire de nous en administrer, car il se ferait certainement passer à tabac, le brave homme. D'autre part, M. Stéphany se plaît à dépeindre ses commissaires, non seulement comme des tyranneaux, mais il en fait des don Juan irrésistibles. Voilà qui jure !

» Toujours d'après M. Stéphany, c'est-à-dire d'après ce qu'il a entendu, les Hayangeoises ne verraient que des commissaires de police dans leurs rêves; et, certain commissaire, après avoir ravagé le cœur d'une jeune fdle de très bonne famille (sic), en aurait profité pour perpétuer son espèce. Bref, Hayange serait le paradis de Mahomet pour les commissaires de police.

» Hayange, comme toute agglomération industrielle, peut compter un élément féminin douteux, venu d'un peu partout. Maintenant, si c'est là que certains jeunes gens recrutent leurs bonnes fortunes, ils ne devraient pas le dire. »

Tout d'abord, je n'ai pas tenu le langage que l'on me prête.

Je n'ai pas généralisé ; je me suis borné à citer un fait particulier, un fait patent, le cas du commissaire de police Drossler.

De plus, je doute fort que l'auteur de cet article ait déjà été au monde au moment où se passaient les faits que j'ai signalés. Quoiqu'il en soit à cet égard, il est certain qu'il n'a rien vu ni connu des incidents que j'ai décrits plus haut et ceci n'est assurément pas une preuve que ces faits n'ont pas eu lieu ; je, crois donc ne pas me tromper en disant que l'auteur de cet article se base sur ce qu'il a entendu raconter aux anciens, c'est-à-dire à des personnes qui ne sont pas enchantées d'entendre parler de l'attitude piteuse qu'elles ont montrée en ce temps-là.

M. de Koeller a dit à la séance de la délégation du i""^ février 190G :

« Je blâme la timidité et la lâcheté des habitants qui n'osent jamais se regimber quand ils ont affaire à un fonctionnaire qui se conduit grossièrement et d'une façon inconvenante à leur égard ; ceci est assurément une plaie qui règne encore dans ce pays-ci. »

Les paroles de M. de Koeller confirment, de la façon la plus éclatante, ce que j'ai avancé jadis : à savoir que, maintenant encore, la population a peur du gouvernement et qu'elle se fait aussi petite que possible devant lui.

La population avait vu venir les Prussiens avec un sentiment pareil à ceux qu'autrefois avaient éprouvé les habitants de l'Europe, lorsqu'on leur avait annoncé l'arrivée d'Attila avec les Huns. Elle avait pensé que les vainqueurs, qu'on lui avait représentés comme des Vandales, lui infligeraient des supplices pareils à ceux qui sont en honneur chez les Turcs. Il est donc très compréhensible qu'après

avoir vu qu'elle s'en tirait simplement avec le dégoût, elle ait remercié le Seigneur, à deux genoux et n'ait pas eu grande envie de se plaindre.

Il est un fait, c'est que du dossier du personnel et du feuillet de punitions il résulte que tout ce que j'ai dit au sujet de la conduite qu'il a tenue à Hayange est absolument exact.

Au surplus, ce n'est pas seulement à Hayange que l'on a procédé ainsi, dans les premiers temps qui ont suivi la guerre. Si je m'en rapporte aux différents dossiers qui figurent dans les archives des commissariats de police cantonaux, il en a été de même dans tous les pays d'Alsace-Lorraine.

Je rappellerai ici quelques paroles du député Hauss, paroles qui sont dignes d'être méditées :

(' La catégorie des commissaires de police a exercé un rôle néfaste dans notre pays. Ces personnages ont fait naître une masse de dénonciateurs et d'hypocrites et si la population manque aujourd'hui de confiance dans le gouvernement, la faute en est uniquement aux employés et fonctionnaires de ce dernier. »

Dans ma première brochure, j'avais fait observer que la plupart des commissaires de police d'Alsace- Lorraine sont de qualité très médiocre et j'avais posé cette question : « A quoi faut-il attribuer ce phénomène ■' »

La faute en est simplement au mode de recrutement de ces fonctionnaires qui proviennent générament de la catégorie des sous-officiers.

Nés et élevés habituellement dans un milieu extrêmement modeste, pour ne pas dire quelquefois

misérable, après avoir été domestiques de ferme, gardiens d'oies, vachers, ou après avoir appris l'honorable métier de cordonnier, tailleur, serrurier ou menuisier, très souvent aussi au retour d'une tournée de chemineau, celui qui deviendra plus tard M. le sous-officier, entré au service militaire. Lui qui, jusqu'à ce jour, n'avait eu pour toute nourriture que des pommes de terre en robe de chambre et pour couche quelque chose d'indéfinissable, le plus souvent une botte de paille dans le coin d'une écurie, il ne. se connaît plus d'aise à partir de ce moment-là.

Lorsqu'il était chez lui, il changeait de linge toutes les six semaines ; pendant des années entières, peut-être, son corps ignorait l'eau et la manière de s'en servir ; maintenant, au service militaire, il reçoit tous les huit jours une chemise propre et va au bain pour le moins une fois toutes les deux ou trois semaines. Jadis, les aquilons et les zéphyrs se poursuivaient à travers les trous innombrables de son pantalon et de sa veste; maintenant il est l'heureux possesseur de vêtements entiers et de bottes étanches.

Alors qu'il était à la maison paternelle, une queue de hareng lui apparaissait comme un mets de la plus haute délicatesse et maintenant il reçoit, chaque jour, une portion de viande (plus qu'il n'en mangeait autrefois à l'occasion des fêtes- les plus solennelles).

Chaque jour, il constate que — suivant l'usage en vigueur dans l'armée et dans un but facile à comprendre — les sous-officiers sont favorisés par jcur commandant de compagnie ; ils ont une nour-

riture très bonne, un casino avec une bibliothèque et un billard, un brosseur, en un mot, une situation très agréable.

Alors, il se pose tout naturellement cette question : (( Dois-je retourner à mon métier, m'échineret m'éreinter, c'est-à-dire reprendre la fourche à fumier i*^ Non, se dit-il, je préfère continuer à servir et devenir, par la suite, un fonctionnaire de l'Etat. »

Là-dessus, il va trouver son capitaine et contracte un rengagement. Au bout de quelque temps, il est nommé sous-officier et alors commence pour lui une existence royale.

Qu'on n'aille pas me dire que les douze ans de service d'un sous-officier sont une période extrêmement pénible. C'est de la farce. J'ai vécu pendant vingt-huit ans dans la plus grande ville de garnison allemande, à Metz ; j'ai moi-même été soldat; et, d'après les observations que j'ai continué à faire, j'ai le droit de dire — et en cela quantité d'autres personnes sont d'accord avec moi — que le sousofficier, qui vit continuellement au grand air, mène une existence infiniment plus saine que les employés qui sont condamnés à passer leur temps dans la lourde atmosphère d'un bureau : les exercices militaires, la gymnastique, etc., constituent, en quelque sorte, un sport du genre de ceux que les médecins conseillent aux personnes qui ont besoin de se fortifier. Je ne sache pas qu'un seul sous-oflicier soit devenu poitrinaire par suite du maigre service intérieur qu'il a à faire. En un mot, autant ne point parler des rigueurs du métier de sous-officier.

Ces derniers souffrent évidemment d'une maladie, je veux dire du besoin de mener une existence de

jour en jour plus confortable et — la chose semblera peut-être paradoxal, — du besoin de représenter ^ux yeux du public. Alors, pour pouvoir jouer aux yeux de leurs contemporains le rôle dua Gros Guillaume » qui dépasse leurs moyens, ils recourent au moyen bien connu de se faire « graisser la patte ». Le graissage des pattes est une habitude qui est passée dans les mœurs de l'armée allemande ; je rappellerai à ce propos un article que le général-lieutenant de Gilsa a publié dans le Berliner Tageblatt. Voici ce qu'il dit notamment :

« Ceci est passé dans notre armée à l'état d'usage ei c'est un vrai chancre qui la ronge.

» Le fait existe et aujourd'hui c'est devenu un système complet d'exploitation; aucune personne informée ne peut le nier. A qui la faute ?

» En premier lieu, au volontaire d'un an ; c'est lui, le tentateur et le séducteur. L'histoire commence par un verre de bière et un cigare et elle se termine par des cadeaux du plus haut prix. Le tentateur peut invoquer, à son excuse, que ce système existait à son arrivée au corps, quel que soit ce corps. Ce système existera aussi longtemps que l'institution ; par conséquent, il est devenu une habitude, dont devra tenir compte tout jeune homme appelé à faire son volontariat. »

M. de Gilsa se trompe évidemment sur un point ; il admet que le volontaire d'un an est le tentateur et le séducteur. Or, le sous-officier, ma parole, n'a besoin ni d'être séduit, ni d'être tenté. Non, c'est justement le contraire qui est vrai. C'est lui, sousofficier, qui impose, à proprement parler, au volontaire l'obligation de lui faire tous les cadeaux possi-

blés et imaginables. Assurément, la chose commence par un verre de bière et un cigare ; mais ses prétentions ne tardent pas à devenir plus fortes ; ce n'est pas seulement le volontaire, c'est aussi tout fils de riche paysan, appelé pour deux ou trois ans, qui est obligé de faire des cadeaux à son caporal d'escouade. Je reviendrai plus tard sur ce chapitre.

L'article du général de Gilsa a fait un bruit considérable dans le monde des sous-officiers et a soulevé des polémiques et provoqué des réponses sans nombre ; le général-major de Cloden, — un nom pas banal, — s'est cru obligé de prendre la parole et de rédiger un article dans lequel il dit, entre autres, ceci :

« Je n'ai jamais entendu parler d'un système de ce genre et je n'ai jamais rien remarqué d'anormal au cours de mes longues années de service. Je sais très bien qu'il y a des corps de troupe, principalement des régiments de cavalerie, oîi ces pratiques sont en usage.

» Mais enfin ceci est une exception et non pas une règle. Le vieux sous-officier se distingue par la simplicité de son existence, par son caractère et sa dignité. »

Vraiment ! je ne puis pourtant pas admettre que M. le général-major ait dormi pendant les longues années qu'il a passées au service ; il est impossible qu'il n'ait pas remarqué une chose connue des cinq cent mille membres de l'armée allemande : à savoir que le système des pots-de-vin est un mal invétéré et non pas du tout un mal accidentel.

Quant aux éloges que le général de Cloden décerne aux sous-officiers, je veux bien croire qu'ils sont

mérités par les anciens combattants de 1864-1866- 1870. Quant aux gradés actuels, nous verrons par la suite, avec preuves à l'appui, que la simplicité de leur existence, de leur caractère, et leur dignité ne sont que des mots.

Une fois arrivé au terme de ses douze ans de service, c'est-à-dire quand il a droit à un emploi civil, le sous- officier se préoccupe de chercher la situation qui lui procurera les avantages matériels les plus considérables. Puis, une fois qu'il s'est décidé pour telle ou telle carrière, il y entre, se berçant des espérances les plus folles; et, dès le début, il montre de telles prétentions, une telle morgue et une telle insuffisance, soit dit enr passant, qu'il ne tarde pas à devenir odieux à tout le monde.

Les examens ne lui causent pas le moindre tracas, car il sait parfaitement que les commissions de classement, très orientées sur le degré lamentable d'instruction de ces hommes « qui ont consacré le meilleur de leurs forces pendant douze années au service de la patrie » seront d'une indulgence extrême envers lui et au besoin même fermeront les deux yeux.

Une fois l'examen passé, le candidat militaire est placé dans l'administration qu'il a choisie et affecté au service où il peut faire le moins de mal possible. A peine casé, il commence à avoir des prétentions toujours croissantes. Dans le monde des fonctionnaires et des employés, il constitue l'élément agité et mécontent qui se plaint toujours d'avoir trop de travail et de ne pas être assez payé.

En un mot, la caractéristique de cette catégorie de fonctionnaires se résume par ces trois qualités : outrecuidance, exigence, insuffisance.

Et maintenant que j'ai montré la genèse de la majeure partie de notre personnel de fonclionnaires, je vais appuyer par quelques exemples l'exactitude de mon assertion.

A l'époque où mon défunt père, en 187 1, immédiatement après la fin de la guerre, fut nommé secrétaire de l'avocat général de Metz, avec la qualité de chef de bureau, on lui adjoignit, comme aide, un sous-otficier de l'armée active. Très peu de temps après, celui-ci fut nommé secrétaire de la cour d'appel; ce dont il conçut un orgueil tout à fait incroyable.

Cet ancien sous-ofF, qui s'appelait Metzger, ne sortait pour ainsi dire plus de l'auberge où, chaque jour, il passait son temps à faire des discours interminables. Ce garçon, qui ne se laissait manquer de rien et qui avait été jadis grand et mince, ne larda pas à se convertir en une boule de graisse. Tandis que ce personnage vivait largement, sa malheureuse famille, composée d'une femme et de quatre enfants, était dans la misère et mourait littéralement de faim. Bien entendu, ce Metzger était du nombre de ceux qui, chaque année, adressaient au ministère des demandes de secours.

Lorsqu'on adopta, en Alsace-Lorraine, le système des maires de carrière, le gouvernement octroya à la commune de Grand-Moycuvre, en Lor raine, le sergent-major de recrutement Paraker; celui-ci, ne tarda point, grâce à sa morgue prussienne, à se faire détester cordialement dans toute la contrée. La population s'amusa énormément des airs arrogants de ce monsieur, de sa femme et de sa fille et de leurs prétentions exagérées, qui juraient

considérablement avec ce fait, que M. le bourgmestre ne payait ni le boulanger ni le boucher. Finalement, lorsque les dettes eurent atteint un total respectable, M. le maire ne put faire autrement que de se laisser adresser les lettres de réclamation et de menaces les plus insultantes de la part de ses créanciers scandalisés.

L'opinion générale était : « Toujours la même chose avec ces Prussiens ; ils sont gonflés, mais c'est de vent ».

Aux élections municipales suivantes, il va de soi que M. Paraker fut « nettoyé ». Lorsqu'il effectua son déménagement, ses nombreux créanciers impayés versèrent les larmes les plus amères.

Étant donnés les grands services qu'il avait rendus, suivant le gouvernement, services consistant à maltraiter la population, M. Paraker fut incorporé dans l'administration de la police. Après un stage fictif de trois mois et sans avoir passé l'examen exigé, il fut nommé commissaire de police à la frontière pour commencer, puis à Thionville, où il €st encore aujourd'hui.

• M. le conseiller de chancellerie en retraite Runsch, l'ancien chef de bureau de la direction de police de Metz, représente incontestablement le nec plus ultra de l'ignorance. En sa personne, «'incarnent toutes les tares de l'ancien sous-officier qui a fini par arriver à une situation au-dessus de ses moyens.

J'ai déjà parlé de ce personnage, dans mon premier volume, toutefois, je crois ne pas pouvoir me dispenser de compléter mes affirmations à son «gard.

Pendant que j'étais en prison, différents journaux ont publié une notice laissant à entendre que M. Runsch avait déposé une plainte contre moi, sous prétexte que je l'avais insulté gravement, en différentes circonstances, que la justice avait donné suite à cette plainte et que les poursuites à ce sujet auraient lieu aussitôt après le procès qui m'était intenté pour détournement de documents de service. Cette notice me fut mise sous les yeux pendant que j'étais en prison préventive à Strasbourg et en la lisant je me frottai les mains avec le plus grand plaisir. Malheureusement, cette joie me fut refusée, car M. Runsch se garda bien soigneusement de mettre ses projets à exécution, il a eu raison, car devant la justice, je lui aurais démontré, clair et net. ce qui est la fable de tous les employés de police à Metz.

Ce M. Runsch, qui était d'une grossièreté révoltante envers le public, ses subordonnés et même ses collègues, n'était qu'une loque sans volonté quand il était en présence de sa femme, une dame des plus énergiques, qui était généralement connue à Metz sous le nom de : « La femme géante ». Je n'ai pas besoin d'expliquer la raison de ce titre, puisqu'il s'explique par lui-même.

Les gens occupés à la chancellerie de la direction de police de Metz, laquelle était située sous le logement particulier deM. Runsch, éprouvaient toujours une douce gaieté, lorsque parvenait à leurs oreilles le bruit d'une discussion entre leur chef et madame son épouse qui le dépassait de deux têtes et qui avait la langue admirablement pendue.

Cette joie dépassait toutes |les bornes dès que

M°' Runsch, agacée par les timides objections de son « seigneur et maître » lui lançait, d'une voix de stentor, l'avertissement : « Eh bien! Wilhelm! » Il nen fallait pas davantage pour réduire le personnage au silence et le mettre hors de combat.

Les faits ci-après sont aussi de nature à caractériser ce « héros ».

M. Runsch avait, à un moment donné, demandé son admission dans l'Association des combattants de Metz, une association dans laquelle on n'acceptait que d'anciens militaires ayant pris part à la guerre de 1870.

Quand il s'agit, pour lui, de fournir des renseignements sur la situation qu'il avait occupée dans l'armée, M. Runsch fut très embarrassé. Comme il avait servi dans une arme qui ne jouit pas d'une considération énorme — il avait été infirmier — il déclara qu'il avait fait fonction d'officier. Mis en demeure de donner des explications plus nettes, M. . Runsch se vit finalement obligé d'avouer la vérité. Cette confession fut saluée d'un formidable éclat de rire général.

Après la mort de sa femme, M. Runsch, qui venait d'atteindre la soixantaine, se mit aussitôt en quête d'une deuxième épouse. Toutes les personnes avec lesquelles il entra en relation réconduisirent, en raison de sa grossièreté et de ses manières communes.

Cependant, un beau jour il réussit à se fiancer avec une dame, relativement jeune encore, la veuve d'un employé, mais, au dernier moment, celle-ci lui brûla la politesse et partit avec un capitaine en retraite bavarois. Deux dames de Berlin, avec les-

quelles il élait également entré en relation, lui jouèrent le même tour.

Les faits suivants sont de nature à caractériser la paresse incommensurable de M. Runsch.

Le matin, aux environs de neuf heures, il venait au bureau et répartissait, en toute hâte, le courrier qui était arrivé; ceci ne lui demandait pas plus d'un quart d'heure de travail. Après cela il disparaissait jusqu'à onze heures, c'est-à-dire jusqu'au moment où le président de police avait l'habitude de venir. A l'heure précise, M. le conseiller de police Westphol pénétrait dans le bureau de M. Runsch et alors, à eux deux, ils tuaient le temps, jusqu'à midi, en causant et en se racontant les potins de la ville. Dans le cas oij M. le président de police ne faisait pas appeler M; le chef de bureau, sur le coup de midi celui-ci emballait, en grande hâte, ses papiers qui tous étaient vierges d'encre. A partir de ce moment, M. Runsch demeurait invisible jusqu'à cinci heures ou cinq heures et demie du soir. 11 ne revenait à son bureau qu'au moment où il supposait que M. le président de police pourrait y venir également. Si ceci avait lieu, M. Runsch développait une ardeur et un zèle à faire croire qu'il avait l'intention de mettre toute la direction de police sens dessus dessous, mais il se calmait aussi vite, lors([ue M. le président de police, après avoir donné un coup d'oeil et être resté l'espace d'une demi-heure, se retirait, sur le coup de six heures. A tout prendre, M. le chef de bureau et conseiller de chancellerie impériale Runsch se comportait comme un vulgaire écolier.

Ce que je viens de raconter, concernant ^i. Runsch,

est connu de tous les employés de la police et du gouvernement à Metz, aussi, le monsieur en question a-t-il eu soin de ne pas me poursuivre et de ne pas s'exposer à se faire dire, en présence du tribunal, une quantité de choses désagréables.

J'ai fait observer, ailleurs, que M. Runsch n'avait réussi à se procurer ce poste de fainéant et à le conserver que parce que son supérieur immédiat, l'ancien président de police, baron de Libenstein, était un fervent du principe « laisser-aller, laisser faire » .

Ce monsieur ne se montrait que rarement à la direction de police de Metz et ne faisait que le strict minimum de son métier.

Du reste, d'autre part, M. Runsch savait se rendre agréable au président de police par toutes sortes de manèges, entre autres par des mouchardises.

A l'exemple de M. Runsch, l'inspecteur de la police executive, conseiller de police Westphol, avait su tirer parti de la négligence et de l'indifférence que M. le président de police montrait dans le service. Ses uniques occupations consistaient à flâner pendant toute la journée et à aller tailler des bavettes successives dans les différents bureaux de la direction de police. Pendant ce temps, le brigadier de police, Mùller, faisait toute la besogne de M. le conseiller, dont il avait été, jadis, le collègue. En effet, tous les deux étaient d'anciens sergentsmajors.

Si MM. Westphol et Runsch avaient été payés suivant leurs mérites, ils seraient morts de faim en moins de huit jours.

Autre chose encore. J'ai fait observer plus haut

que, peu de temps après la guerre, le commissaire de police Drossler maltraitait abominablement la population de Hayange ; à Colmar, le contraire était advenu. Les habitants avaient passé à tabac leur commissaire de police, qui n'était autre queM. Westphol. Un beau jour, celui-ci reçut, en pleine rue, une paire de gifles formidable, administrée par une solide main de la Haute-Alsace, qui l'envoya rouler à dix pas.

Les anciens militaires entrés dans le service des chemins de fer ne sont guère chatouilleux sur le point d'honneur ; ils commettent des actes et ont une tournure d'esprit inqualifiables. Voici, à l'appui de mon assertion, un exemple que je pourrai qualifier de classique.

Parmi les employés de la direction des chemins de fer à Strasbourg, se trouve un secrétaire de l'exploitation qu'ils appellent Schneidemantel, un personnage qui a été, jadis, secrétaire d'une brigade d'artillerie. Sa famille, composée de lui, de sa femme et de deux enfants, âgés respectivement, de quinze et de dix ans, n'a qu'une passion à laquelle elle se livre avec frénésie: c'est le culte de son ventre ou de son estomac. Au lieu d'administrer raisonnablement les finances du ménage, la famille Schneidemantel consacre tous ses revenus à l'achat de spiritueux et de plats fins. Comme ceci épuise toutes leurs ressources, leur intérieur présente un aspect misérable et les différents membres de la famille ont un extérieur des plus négligés. Est-il besoin d'ajouter que ces gens-là sont criblés de dettes? Mais ceci n'est encore rien. Voici mieux: dans le but de restreindre, le plus possible, les dépenses d'habillé-

ment, M. le secrétaire Schneidemantel s'habille chez les fripiers. Quant à sa femme, elle mendie et obtient de temps à autre les vêtements, le linge de corps, les chaussures, les chapeaux, etc., que ne portent plus les filles publiques de la maison de tolérance, 5 b. de la rue des Pêcheurs II faut dire que cette dame est intimement liée avec la femme Luhoff, propriétaire de cet établissement. Cette intimité provient de ce fait que M. Schneidemantel, qui, en cachette do son administration, fait des écritures pour des particuliers, tient la comptabilité de la susdite propriétaire.

Ces rela lions qui, dans les débuts, étaient d'ordre purement commercial, aboutirentà une grande intimité ; aussi, maintenant, toute la famille Schneidemantel, y compris les enfants, fait-elle des visites très suivies à la maison en question.

Une fois, il s'est produit un fait que l'on serait tenté de croire impossible. L'n beau jour, pendant que tout ce monde était réuni dans le salon privé de Mme Luholfet faisait honneur à une bouteille de vin offerle par cette dernière, la porte s'ouvrit et livra passage à une fille complètement ivre qui, pour tout vêlement, n'avait que sa chemise. Brandissant une bouteille de Champagne et la désignant de la main, cette fille s'écria: « Tenez, je viens de la gagner avec mes jambes, buvez-la à ma santé. »

Bien entendu, les autres ne se firent pas faute d'accepter l'invitation. La famille Schneidemantel, homme, femme et enfants vidèrent donc cette bouteille ofTerte par une créature appartenant à la lie de la société.

Un autre employé du chemin de fer, le secrétaire Ruhleder, menait une existence tellement ignoble, tellement crapuleuse, que sa femme, minée par le chagrin, dut être enfermée dans une maison de santé. Depuis ce temps, son mari vit en concubinage avec une autre femme et de cette liaison illégitime sont déjà nés trois enfants.

La plupart des autres secrétaires du chemin de fer et de l'exploitation, provenant de la catégorie des anciens militaires, passent la majeure partie de leur temps et dépensent leurs appointements dans les cabarets du Faubourg-National. Ils y restent depuis la fermeture de leurs bureaux jusqu'à minuit, et, à part cela, mènent encore une existence qui n'est pa's exempte de reproches. Il y a deux ans à peine, le secrétaire d'exploitation, Juger, également un ancien militaire, à la veille d'être envoyé aux travaux forcés, s'est pendu. Ce Juger, un homme marié, père d'une fdle d'un certain âge, était l'amant de la veuve d'un de ses collègues et, à trois reprises différentes, s'était rendu coupable de manœuvres abortives.

L'inspecteur de caserne, Otto Herdt, également un ancien militaire, a été condamné, l'an dernier, en mars, par le tribunal de Saverne. à quatre mois de prison pour détournements au préjudice de l'Etat. Jouisseur au delà de toute expression, ayant pour uniques ressources ses médiocres appointements, et père d'une nombreuse famille, cet individu menait l'existence d'un grand seigneur. Bien entendu, ceci ne pouvait avoir lieu qu'aux dépens d'autrui. Il passait son temps à mendier et à se faire donner des pots-de-vin; en particulier, il exploitait de la

façon la plus éhontée l'entrepreneur Loveck, auquel il a soutiré des sommes considérables.

Dans ce qui précède, j'ai montré ce qu'étaient les employés provenant des anciens militaires. Je n'ai cité que quelques exemples, ne voulant pas abuser de la patience du lecteur.

Passons maintenant à MM. les fonctionnaires supérieurs.

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