LA FÉERIE
Ceci dit et compris, traversons la voie, gagnons la grande allée qui sépare en deux toute l’Esplanade et jouissons des éblouissements qu’on nous a réservés dans ce coin incomparable.
La sultane Shéhérazade n’a rien décrit de plus beau, dans les Mille et une Nuits , que le spectacle dont nous sommes frappés. C’est une féerie. Mais une féerie sans pareille. Toutes les couleurs, toutes les formes de monuments sont là pour vous charmer. L’art arabe, l’art hindou, l’art chinois accumulent ici leurs plus invraisemblables merveilles. Ce ne sont que dômes, clochetons, minarets, tours, encore et bien plus qu’au Champ-de-Mars. 11 règne sur cet ensemble une sorte de joie sans pareille. Les yeux ne savent où se fixer tant ils sont sollicités de toute part, et l’on est tenté de courir au plus brillant, sans pouvoir dire où il est.
On marche dans un rêve.
Et, pour que l’illusion soit complète, voici que nous apercevons, grouillant sous les portiques, dans les cours, aux fenêtres, aux côtés des arcades, dans les souks, au milieu de villages improvisés d’innombrables personnages noirs, jaunes, bronzés, ou simplement bruns qui peuplent ces habitations, ces bazars, ces pagodes, ces palais.
Il y règne un mouvement incroyable. Le spectacle que nous sommes venus chercher est ainsi fait qu’il est en même temps composé d’êtres pour qui nous constituons, nous-mêmes, une curiosité.
COULISSES DE l’eXI'OSITION
Non seulement on nous montre les produits, les arbres, les maisons de peuples étranges, mais aussi ces peuples eux-mêmes avec leurs mœurs, leurs vêtement s, leurs arts, leurs produits alimentaires, leurs plaisirs. Des boutiques sont pleines de marchands arabes, des restaurants indo-chinois nous offrent leurs plats inquiétants, un théâtre annamite nous convie à des représentations stupéfiantes. Regardez, ceci est un village tout entier où l’Afrique centrale a envoyé ses enfants. Sept à huit cents hommes ou femmes appartenant à toutes les parties du monde circulent, travaillent, chantent, font leur musique, jouent la comédie. Des danseuses exécutent leurs pas lascifs, des peintres Tonkinois reproduisent des scènes amusantes. C’est un fouillis, un diable-aucorps incroyable. Quand le chaud soleil de juin tombe plus ou moins brutalement sur cet ensemble on a la plus aimable impression de voyage qui se puisse éprouver. Vous pouvez vous croire en Algérie, en Tunisie, au Soudan, en Malaisie, en Chine, au Tonkin, au Cambodge, dans l’Inde, partout enfin. Mais procédons par ordre, s’il vous plaît, et commençons par le commencement.
l’algérie
A peine a-t-on mis le pied sur la grande allée que le pavillon de l’Algérie se détache en blanc mat sur le feuillage déjà sombre des arbres.
On se croirait aussitôt transporté dans un de ces antiques bois sacrés, où dorment, à l'ombre des oliviers séculaires, sous les arceaux d’une mosquée
poétique, les restes sacrés d’un saint prophète. Oui, ce coin d'Algérie est si exactement reproduit parles architectes, MM. A. Ballu et E. Marquette, qu’en l’apercevant on a aussitôt l’illusion des sites radieux de notre plus belle colonie.
La façade principale parallèle à la Seine, est la reproduction de la célèbre et sainte Kouba, du puissant Sidi-Abderramam, que les fidèles mahométans vénèrent à Alger.
Son minaret carré où sont inscrits en relief les premiers versets du Coran, et dont la couleur blanche est adoucie par des ornements de faïence bleue, incrustés en losange, domine gracieusement tout le pavillon et porte suspendue la lampe en forme de gibet, selon la coutume algérienne, et l’étendard aux couleurs françaises.
Faisant suite au minaret, la Mosquée s’ouvre sur un triple portique à délicates colonnettes. C’est là que les croyants viennent se reposer avant d’entrer faire leurs dévotions dans le lieu saint.
Cette Mosquée forme un vestibule charmant au centre duquel s’élève une gracieuse statue allégorique de M. Gauthier, « l’Algérie ».
A gauche la galerie des Beaux-Arts, contenant des tableaux des peintres, qui essaient de retracer sur leurs toiles, remarquables pour la plupart et chaudement colorées, les reflets de ce soleil merveilleux.
Ils représentent généralement les Femmes Fellahs : des jeunes filles kabyles à la fontaine, gracieuses et presque nues comme des nymphes païennes, des paysages, des intérieurs arabes, des
scènes de la vie nomade ou de l’existence des indigènes, dans la cité, le tout original plein de poésie, un peurude encore, comme les œuvres d’une école qui se fonde, mais vraiment artistique, faisant grandement espérer d’elle.
En face de l’entrée se trouvent la grande galerie et le salon qui la termine ; ce sont deux morceaux remarquables de l’architecture algérienne en ce qu’elle a de plus riche, déplus exquis. Les plafonds sont coupés par des traverses, qui portent des guirlandes de feuillages ; des bouquets de roses, reliés entre eux par des mots arabes, en caractères infiniment contournés, entrelacés, et formant des écussons d’un travail, d’une finesse inouïs. Le tout est sculpté au couteau par les indigènes. Pas d’angles, pas de lignes crues, les bords sont arrondis et effacés pour l’œil sous une longue ligne d’or que relèvent des filets jaunes finissant dans un lointain vert-clair.
Les traverses reposent sur de fluettes colonnettes géminées en spirales, au fronton ne formant qu’un amas de fleurs.
Entre elles sont de petits coins mystérieux, ornés des tentures les plus riches en couleur, avec des meubles de repos : banquettes moelleuses, sophas voluptueux, tels qu’ils sont encore conservés en Algérie dans les vieux palais des maîtres d’autrefois, ces coins de prédilection du harem où le Bey s’entourait de ses favorites.
Une lumière douce arrive des étroites croisées, aux verres multicolores, qui atténuent les rayons d’un soleil ardent, tandis qu’en un coquet bassin,
le jet d’eau murmure délicieusement et envoie sa fraîcheur, jusque-là... Ou comprend alors la mollesse et la volupté des Arabes, et dans ce milieu luxueux et féerique on pense, malgré soi, aux contes fantastiques de l'Orient doré.
Le pavillon algérien, est celui qui a peut-être le plus de succès, car tout s’y trouve réuni, la richesse artistique et le goût le plus pur.
En sortant du Café-Maure, on longe, parallèlement à la Tunisie, une autre façade du Palais Algérien, qui est une des choses les plus caractéristiques du monument, avec sa porte à grosses têtes de clous, en cuivre, artistement ouvragés, avec ses fenêtres à grillages, derrière lesquelles les belles mujères, toujours cloîtrées, regardent les passants. Ses revêtements de faïence, sa toiture bizarre, tout cela est parfait de ton, de cachet, de vérité.
En contournant le pavillon, et remontant vers le quai d’Orsay, se trouve une des galeries les plus curieuses de cette section.
Là, comme dans un coin de la cité arabe d’Oran, d’Alger ou de Oonstantine, sont installées de petites boutiques minuscules, où les ouvriers indigènes font sous nos yeux mille travaux.
Assis par terre, ils tissent, brodent, en s’aidant de leurs pieds fort adroitement.
Et tout autour de ces constructions élégantes et leur servant de cadre, les plus beaux spécimens de la flore d’Algérie, envoyés par le célèbre Jardin d’essai d’Alger, des palmiers aux feuilles immenses, des cactus, des aloès gigantesques. Dans ce milieu, comme pour compléter l’illusion, retentissent les
sons de la Nouba, musique des tirailleurs algériens et les cris stridents des Mauresques poussant leurs « youyou » de fête.
Les galeries qui font suite, contiennent les échantillons des produits agricoles et industriels si variés, si intéressants de la grande colonie : de la laine, qui peut rivaliser, grâce à l’amélioration constante du mouton indigène, avec le plus beau mérinos, du blé, de l’orge, des plantes textiles, de la ramie destinée à remplacer le lin, de l’alfa aux usages divers, du tabac qui, coupé en fils minces et blonds, répand une odeur de rose. Puis du vin, surtout du vin, pur, franc, chaud en couleur.
Puis vient la section des métaux et des rayons de minerais, dont le sol algérien est si prodigue, du plomb, de la calamine, du cuivre, du fer.
Ici ce sont les onyx translucides, les marbres roses venant des carrières d'où sont sorties les pierres des plus beaux palais romains.
Le tout a été disposé avec beaucoup d’entendement, sous la direction de M. Muller, conseiller du gouvernement général de l’Algérie, secondé par M. Faurel, délégué d’Oran; M. Letellier, délégué de Constantine et M. des Vallons, délégué d’Alger. Le succès de cette exposition a bien récompensé ces messieurs de leurs travaux.
Il s’est passé pourtant un fait assez curieux, que notre titre de Coulisses de l’Exposition nous oblige à dévoiler, mais sous toutes réserves, bien entendu. On a remarqué que le département d’Oran, qui est principalement riche en vignobles, est fort petitement représenté en vins et en alcools. Les envois
semblent relégués derrière une montagne de pierres. Cela vient, paraît-il, de ce que l'Exposition d’Oran a été arrangée par un ingénieur des mines, qui naturellement a prêché pour son saint.
Quand les délégués officiels sont arrivés pour préparer définitivement cette section, ils ont trouvé la place déjà prise. M. Saurel, commissaire général et M. Bilié, inspecteur des vins, n’ont pu, malgré tout leur bon vouloir, donner au pavillon oranais son cachet particulier et sa vraie physionomie. C’est ainsi que la plus riche de nos contrées algériennes ne brille pas autant qu’elle le devrait, par suite de cette intempestive exhibition.