TUNISIE
Pour compléter ce tableau pittoresque et achever la gracieuse reproduction de notre belle colonie d’Afrique, voici, à côté de l’Exposition algérienne, la tunisienne, qui est tout aussi originale. La façade du Palais Tunisien s’ouvre sur l’avenue centrale. Elle est formée d’un portique à trois arcades, comme celle du Palais du Bey, à Tunis.
Flanquée d’un côté par un pavillon que surmonte un toit de forme pyramidale et triangulaire, de l’autre par un bâtiment, qui a pour toiture une terrasse. Elle donne une idée exacte de ces maisons d’Orient, sur le sommet desquelles, le soir venu, les femmes viennent respirer la fraîcheur.
La terrasse, en pays musulman, joue, dans la vie amoureuse des peuples, le même rôle qu’en Espagne les célèbres jalousies des croisées sévillanes.
Les portes du palais ont été construites tout exprès à Tunis, et selon le plus pur style tunisien, en lames de bois colorés et superposés, que maintiennent de gros clous, dont les têtes ouvragées apparaissent en relief, formant des dessins énigmatiques et légendaires.
Ces portes ont été envoyées par M. Régnault, président du Comité français-tunisien, elles sont d’un pittoresque achevé.
Du reste, toutes les parties qui composent ce palais ont été prises dans les divers monuments de la Régence et agencées, réunies en un seul bâtiment, avec un art et une intelligence artistique qui font le plus grand honneur à M. Henri Saladin, l’architecte.
C’est ainsi que les plafonds ont été copiés sur ceux des Dar-el-Bey de Tunis et de Khérouan, que tous les ornements aux volutes et arabesques ingénieusement contournées, sont des moulages pris sur les parties les plus curieuses du Bardo. De même les faïences sont encore celles du Palais Beylical. Mais ce qui n’est ni un moulage, ni une reproduction, c’est cette gigantesque mosaïque envoyée du Musée de Carthage. C’est un des plus beaux ouvrages que l’on ait en ce genre; il donne la notion exacte du goût artistique et de la patience laborieuse des Romains vainqueurs, qui, par une infinie combinaison de petits cubes de pierre, diversement teintés, sont parvenus à produire cet immense tableau aux sujets multiples, aux encadrements les plus extraordinaires.
Et malgré les quelque vingt siècles passés sur
COULISSES DE L’EXPO SITION
elle, cette superbe mosaïque est jeune encore de radieuse beauté.
Au-dedans, selon le mode architectural arabe, les bâtiments, terminés par des galeries, que supportent des arceaux à tons noirs et blancs, produisant un effet étrange, s’ouvrent sur une petite cour, au milieu de laquelle s’élance un jet d’eau, qui fait de cet endroit toujours frais le plus riant séjour.
Comme ici la couleur locale est strictement respectée, nous quittons le Palais, pour entrer dans la rue tunisienne. Rue voûtée et étroite, telle qu'elle est en réalité dans le pays même, ouvrant ses boutiques exiguës au rez-de-chaussée. Derrière le comptoir de son bazar, le marchand, assis, les jambes croisées, sur sa natte, est à l’affût du chaland. Se suivant, se touchant, tous les métiers s'entremêlent, marchands, artisans, brodeurs, cordonniers, épiciers, et que sais-je, sont là, criant, s’agitant, discutant. Au milieu de tout cela sur les petits ânes blancs, qu’elles montent là-bas, les Seïlcih voilées, dont les formes opulentes apparaissent très nettement dessinées sous leur vêtement de soies multicolores, passent et repassent en coudoyant les visiteurs charmés par le spectacle, mais un peu ahuris par tout ce bruit, tout ce mouvement.
Puis voici, comme dans une oasis du sud tunisien , un Ksoul, village formé par quelques maisons basses et carrées... avec de petites fenêtres jetant une tache noire sur la blancheur crue des murs peints à la chaux et ressemblant à des dés à jouer plutôt qu’à des habitations humaines.
Et plus loin, les cafés-concerts, bizarrement peints
et ornés de globes en verre brillant, ressortant dans le foncé desplantes. Surdesestrades, ayantdechaque côté le traditionnel bocal de poissons rouges, une femme, richement vêtue, danse en agitant un foulard de soie. Sur une seconde estrade, plus haute, derrière elle, sont accroupis, grattant la cythare, raclant d’un violon tenu perpendiculairement, de vieux musiciens, tandis que d’autres danseuses, en attendant leur tour, frappent sur des tamtams, chantent de nasillardes modulations, ou tirent nonchalamment de larges bouffées de fumée odorante, du long tuyau rouge de leur nargileh.
Cependant, parmi tous ces tableaux pittoresques, ces scènes amusantes d’une vie exotique en laquelle nous sommes transportés, nos yeux, distraits par mille attractions de plaisir, n’égarent point notre esprit, et nous pouvons, en même temps, apprécier, grâce à toutes sortes de spécimens, les richesses de l’agriculture et de la viticulture de cette nouvelle colonie. C’est bien là la sœur de l’Algérie et le juste complément de ces terres appelées autrefois le grenier de Rome, et qui, aujourd’hui, à ce titre peuvent ajouter celui de cellier du monde.