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LE COLOSSE — EIFFEL L’ENCHANTEUR

Cette fois, si vous voulez savourer votre plaisir dans tous ses éléments, si vous tenez à satisfaire votre curiosité en long et en large, il est indispensable d’entrer au Cliamp-de-Mars par le pont d’Iéna.

Déjà, quand vous arrivez à la tête du pont sur la rive droite, l'extraordinaire monument n’a plus cette apparence ténue qui, de loin, inspire au spec-

tateur un sentiment de froideur. Non, d’ici, c’est bien une œuvre gigantesque, énorme, invraisemblable. L’immense arceau, dont les pieds ont un écartement de cent mètres, se dresse devant vous comme le dernier mot de la puissance et de l’art. Approchez... approchez encore... A chaque pas, les assises paraissent plus improbables ; les proportions du monstre se développent à vos yeux, elles deviennent effrayantes. Ce qui vous donnait de loin l’impression d’un échafaudage aux minces poutrelles, est devenu subitement, un colosse aux membres sans pareils ; une sorte de respect s’empare de vous. M. Eiffel, que vous considériez peut-être comme un entrepreneur habile sachant admirablement jouer de la réclame, est maintenant et décidément pour vous un homme de génie. Sa Tour n’est pas une des sept merveilles du monde, c’est la merveille de l’univers, l’unique, l’incomparable, au moins pour le moment.

De tous les coins du globe sont venus et viennent encore des centaines de mille pèlerins dont le but principal est de voir la Tour de trois cents mètres. Jugez donc, elle dépasse de 135 mètres le plus haut monument connu. Jamais on ne parla de quoi que ce soit, autant que de la Tour Eiffel. Pendant cinq ans, les journaux de partout ne cessèrent d’en entretenir leurs lecteurs. Il y avait des gens dans es cinq parties du monde qui en rêvaient, qui en devenaient fous. Des enfants partaient à pied, de provinces reculées, sans rien dire à leurs parents, pour venir la voir avant les autres.

Et elle est là devant vous, gracieuse, quoiqu’on

en dise, et surtout stupéfiante par sa masse, par sa hauteur et par sa légèreté, quelqu’incompatibles que semblent être les trois expressions. Dans un très remarquable article qu’a publié le Temps sur l’achèvement de la Tour, M. Paul Bourde constate ainsi cette anomalie singulière :

» De loin, dit-il, on n’aperçoit qu’un mince filigrane où les lignes s’emmêlent comme dans un filet de pêcheur au séchoir; faute de pouvoir distinguer les fonctions des diverses parties de cette membrure compliquée, l’impression est incertaine et confuse. Mais de près, quand cette confusion cesse, quand les détails s’en présentent à l’œil en groupes bien massés et clairement significatifs, le gigantesque opère. On subit l’ascendant de l’énormité. Ces arches immenses de la base, ces arbalétriers qui s’élancent vers le ciel par une courbe si hardie, ces plates-formes suspendues si haut en l’air, ces proportions démesurées, nouvelles pour le regard, émeuvent les imaginations les plus rétives. La Tour Eiffel a aussi ses beautés propres. »

Le rédacteur du Temps fait ensuite une réflexion qui nous était venue à nous-même bien des fois. La construction de la Tour Eiffel, pour les Parisiens, a eu les apparences d’une œuvre d’enchanteur. Depuis le jour où elle est sortie de terre, elle s’est élevée lentement, incessamment, sans que l’on ait jamais pu distinguer entre ses mailles le moindre ouvrier. Elle s’élevait comme ces palais enchantés des légendes auxquelles les fées ou le diable venaient travailler la nuit, tant les hommes qui l’édifiaient paraissaient microscopiques dans l’enchevêtrement

des poutres de fer qu’ils ajustaient, installaient et boulonnaient presque sans bruit.

La légende! Soyez sûr qu’elle se fera et que M. Eiffel aura, dans les siècles futurs, le renom de quelque Merlin tenant son pouvoir des puissances célestes ou infernales au gré de l’imagination des auteurs.

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