DEUXIÈME PLATE-FORME
Ici, comme pour la première ascension, vous pouvez, ami lecteur, prendre indifféremment l’escalier ou l’ascenseur. Si vous avez vingt ans ou environ, ne craignez pas de gravir personnellement quatre ou cinq cents degrés; mais si vous approchez de la maturité, si vous confinez à la vieillesse, si enfin vous êtes sur la pente qui conduit à l’obésité, croyez-moi, prenez l’ascenseur.
Vous vous souvenez, du reste, que nous nous sommes réservé pour ce moment l’essai de l’ascenseur américain Otis. Nous partons donc. Sept à huit minutes de légère trépidation. C’est long, à la vérité; mais songez à ce que ce serait à pied.
Le plancher où l’on nous lâche est, comme en has, divisé en quatre locaux, séparés par des couloirs : deux grands et deux petits. Les grands mesurent environ cinquante mètres carrés. S’en douterait-on d’en-bas? Jamais, n’est-ce pas? L’un de ces locaux a été transformé par l’administration du Figaro en imprimerie où se composent et s’impriment des numéros du Figaro de l’Exposition que l’on offre encore humides aux ascensionnistes. Le Figaro a payé cinquante mille francs la location de cette moitié de plate-forme.
Vous conviendrez avec moi que vous n’avez jamais
vu tirer une édition de journal à cent trente mètres au-dessus du niveau de la Seine, et que ce spectacle seul vaut l’ascension de la Tour.
Ici, comme toujours, le Figaro arrive bon premier sur le turf de la fantaisie et de l’originalité. On nous affirme que, chaque mois, il réservera de nouveaux étonnements à ses lecteurs. Il en est bien capable.
Si vous voulez vous rafraîchir, dans le simple but de dire plus tard à vos enfants que vous avez pris quelque chose à cette hauteur, nous entrerons en face, dans l’autre grand local. Celui-là est occupé par un fabricant de pains viennois. Il vous vend des boissons de toute sorte, des petits-fours, des pains, des petits pâtés que l’on consomme debout.
Aux quatre coins, près des arbalétriers d’angle, il y a des abris semblables aux rouffles des navires. Ces abris sont peints en blanc et renferment des petites boutiques élégantes où se fait un commerce très suivi de mille articles parisiens.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que des balcons sont établis tout autour de la plate-forme, et c’est de ces balcons que Ton jouit d’une vue dont le dernier étage ne donne peut-être pas toujours l’équivalent.
Du haut de ces cent quinze mètres, le spectacle est sans pareil. D’abord, Paris est là couché à vos pieds comme une ville endormie, dont les bruits sont à peine perceptibles; Paris semble infini. Les maisons, les toits, les clochers, les jardins, tout cela se confond et se synthétise.
Il se produit alors un phénomène très curieux. L’horizon monte, et ce qui est au-dessous de vous se creuse comme un trou effrayant, plein de pierres.
Les monuments se détachent. Mais ce qui vous paraît surprenant et fait un effet incroyable, c’est la vue de la montagne Sainte-Geneviève, et surtout la vue de Montmartre, qui devient tout à coup le paysage le plus charmant de Paris. Quant au Trocadéro, il vous fait presque pitié, lui qui, au premier étage, semblait si colossal.
Voici, en outre, quels sont les monuments qu’on aperçoit très distinctement et en se rendant parfaitement compte de leur situation.
A l’est-nord-est la montagne Sainte-Geneviève avec le Panthéon qui perd de ses proportions et le gracieux campanile de Saint-Etienne-du-Mont, la tour de Clovis et la coupole de la Sorbonne. En suivant le panorama par un mouvement circulaire à gauche on découvre successivement :
Les Tours Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu, la Préfecture de Police, le Palais de Justice, le Tribunal de Commerce, la Cour de Cassation, et plus près, le toit grec de la Chambre des Députés, le ministère des affaires étrangères, Sainte-Clotilde avec ses clochers ajourés et la coupole dorée des Invalides.
Toujours à gauche, mais plus loin, brille le génie de la Bastille. Presque à côté l’Hôtel Saint-Paul, l’Hôtel-de-Ville, le Louvre, la Place de la Concorde, l’Opéra, Saint-Vincent de Paul et la façade de la Gare du Nord avec son couronnement de statues.
Au delà, c’est la Madeleine toute verte, puis le Palais de l’Industrie, l’Elysée; l’Arc-de-Triomphe ; puis, un entrelacement de longues allées feuillues : ce sont les riches quartiers de Marbeuf et les innombrables voies qui aboutissent à la place de l’Etoile.
En continuant à faire lentement demi-tour, on voit successivement le Mont-Valérien, le viaduc du Point-du-Jour, les bois de Saint-Cloud, de Villed’Avray, de Sèvres, deMeudon, de Clamart.