PREMIÈRE PLATE-FORME
Nous y voici.
— Mais, me direz-vous, c’est un village suspendu
entre le ciel et la terre. Quelles dimensions, mon Dieu! Qui aurait cru ça d’en-bas? C’est excessif, ma parole d’honneur! Et que de monde!
— Eh! oui, cela vous surprend de voir grouiller tant d’êtres humains. Mais vous allez vous expliquer la chose : sur cette plate-forme sont installés quatre grands restaurants qui occupent un espace de quatre mille mètres carrés : un restaurant russe, un hollandais, un anglo-américain et un français.
Dans les arbalétriers de la Tour, on a aménagé pour ces restaurants, où nous pouvons déjeuner, si cela vous plaît, des cuisines, des réserves, des caves profondes, et aussi, comme vous le pensez, des water-closets. Et personne ne s’en douterait, tant cette prise d'espace est insignifiante, eu égard à l’immensité de l’ensemble.
Mais voici des chalets de forme élégante et originale. Ce sont douze boutiques installées dans les angles, douze boutiques dont sept sont réservées à l'administration. Les cinq autres sont affectées à des ventes de tabac, de librairie, etc., etc.
Remarquez, s’il vous plaît, que ce premier étage possède deux niveaux : celui des restaurants et terrasses, et celui des galeries du pourtour, plus bas d’un mètre environ. Cette différence est rationnelle et ingénieuse, en ce sens qu’elle permet aux visiteurs des galeries de circuler sans obstruer la vue de ceux des restaurants et des terrasses. Douze escaliers mettent ces deux niveaux en communication constante. Chacune de ces galeries de pourtour est longue de soixante-dix mètres et peut contenir un millier de personnes. Mais nous reviendrons tout à
l’heure à la quantité d’êtres vivants que peut renfermer la Tour entière.
C’est de là qu’on jouit, pour la première fois, d’un panorama qui n’a rien de plus extraordinaire que ceux dont on peut se procurer l’agrément sur l’Arcde-Triomphe ou au Panthéon; seulement, de ce côté, la Seine donne un singulier relief au paysage, et l’on a en outre sous les yeux toute l’Exposition, et particulièrement le palais du Trocadéro, qui semble s’être avancé à la portée de la main.
En revenant vers le centre de la plate-forme, on se trouve devant un trou béant, à travers lequel on voit, comme au fond d’un abîme : la monumentale fontaine de M. Saint-Vidal, les jardins, les lacs, le point de départ des piliers de la Tour, tout en raccourci, tout petit, ainsi que Pantagruel devait voir Paris du haut de sa grandeur.
Au milieu de ce paysage vu à vol d’oiseau, les hommes circulent comme des êtres lilliputiens. On s’identifie si bien avec le Colosse de fer qui vous porte, que l’on voit tout, au-dessous de soi, avec des yeux de géant.
Chaque façade de restaurant, sur l'intérieur, a son caractère national et possède un balcon arrondi, parti des pans coupés des terrasses intermédiaires et formant avec le reste un gracieux dessin d'ensemble. Le gouffre a environ vingt-cinq mètres d’ouverture.
Il faut bien vous persuader que la visite à cette première plate-forme durera au moins une heure et demie, et encore ne serez-vous pas las de satisfaire votre curiosité. Pourtant, il faut savoir mettre un
terme aux plus aimables jouissances, surtout quand plus loin — c’est-à-dire plus haut — vous attendent de nouveaux spectacles, de nouvelles surprises et des plaisirs plus aigus.