ASCENSEUR OTIS
Cet ascenseur est du système américain avec un piston hydraulique actionnant une moufle, comme dans les grues hydrauliques Armstrong.
Un cylindre en fonte de 0m,95 de diamètre et 1 1 mètres environ de longueur, est placé dans le pied de la Tour parallèlement à l’inclinaison des arbalétriers ; dans ce cylindre se meut un piston actionné par de l’eau prise dans des réservoirs installés au second étage et par conséquent à une pression de lia 12 atmosphères. La tige du piston agit sur un chariot portant 6 poulies mobiles de lm, 50 de diamètre, chacune de ces poulies correspond à une poulie fixe de même diamètre, de façon à constituer un véritable palan de dimensions gigantesques mouflé à 12 brins.
Le garant de cet énorme moufle passe sur des poulies de renvoi placées de distance en distance jusqu’au-dessus du second étage et redescend s’accrocher à la cabine; il en résulte que, pour un déplacement de un mètre du piston dans un cylindre, la cabine monte ou descend de 12 mètres.
Afin d’équilibrer une partie de la charge de la cabine, on fait usage d’un contrepoids qui se déplace enroulant sous le chemin des ascenseurs.
Les câbles en fil d’acier qui suspendent la cabine, sont au nombre de six, dont 2 sont reliés au contrepoids et 4 appartiennent au système des poulies
mouflées. Un seul de ces câbles pourrait supporter, sans se rompre, le poids de la cabine et des voyageurs.
On a placé, en outre, sous la cabine, un frein de sûreté à mâchoires qui fonctionnerait automatiquement en cas de rupture, ou même d’allongement anormal de l’un des câbles.
Le contrepoids qui agit par l'intermédiaire de câbles mouflés 3 fois, a une course d’environ 43 mètres ; il est également pourvu d’un appareil de sûreté qui rend sa chute impossible.
La cabine de cet ascenseur ne contiendra que cinquante voyageurs; mais, comme sa vitesse ascensionnelle sera de 2 mètres par seconde, soit le double de celle des autres ascenseurs, son rendement sera le même.
l’ascenseur édoux
Un plancher intermédiaire, disposé à mi-hauteur entre le second étage et la plate-forme supérieure est le point de départ de l’ascenseur Édoux, c’est-àdire d’un ascenseur hydraulique vertical à piston plongeur, analogue à celui du Trocadéro, dont la cabine est disposée sur l’extrémité de ce piston. Cette cabine effectuera le transport depuis le plancher intermédiaire jusqu’à la plate-forme supérieure, soit une course de 80 mètres.
Elle est reliée par des câbles à une deuxième cabine, qui forme contrepoids et qui effectuera le transport des voyageurs du 2e étage jusqu’à ce plancher, intermédiaire sur une hauteur égale de 80 mè-
très, de manière qu’à l’aide de ces deux cabines, voyageant en sens contraire, et par un simple transbordement à mi-hauteur, on effectue une course totale de 160 mètres.
Le guidage de l’ascenseur est constitué par une poutre-caisson pleine occupant le centre de la Tour, de 160m,40J> et par deux autres poutres de sections plus petites, l’une, à gauche, allant du second étage au plancher intermédiaire et l’autre, à droite, allant de ce dernier plancher au sommet de la Tour.
La première cabine est portée par deux pistons de presse hydraulique, de 0m,32 de diamètre, donnant ensemble une section de 1,600 centimètres carrés et se déplaçant dans des cylindres en acier de 0 m , 3 3 de diamètre. Ces deux piétons sont articulés à leur partie supérieure sur un palonnier, dont le milieu porte la cabine; de cette façon, celleci s’élèvera toujours régulièrement, sans être influencée en rien par les légères variations de vitesse des pistons, variations ne pouvant résulter, et cela dans une très faible mesure, que de frottements inégaux aux garnitures des pistons.
De la partie supérieure de cette première cabine et des deux extrémités du palonnier, partent quatre câbles qui, passant sur des poulies établies au sommet de la Tour, soutiennent la deuxième cabine ; deux des câbles s’attachent sur un palonnier, au milieu duquel est suspendue cette cabine; les deux autres câbles sont tixés directement au corps de la cabine même et sont destinés à servir de système de sécurité.
Les cabines, qui doivent pouvoir élever 750 personnes à l’heure, ont une surface de 14 mètres carrés et peuvent contenir environ 63 personnes. Chaque cabine ne parcourant que la moitié de la course totale, il en résultera un échange de l’une à l’autre, à la hauteur du plancher intermédiaire ; cet échange se fera par deux chemins distincts et par suite sans perte de temps. La durée d’une ascension, avec une vitesse de Ûm90 par seconde, se décomposera ainsi: uneminuteet demiepourla course de chaque cabine et une minute pour le passage de l’une à l’autre, soit cinq minutes pour un voyage aller et retour, ou quatre minutes pour la durée du trajet de la deuxième plate-forme au sommet.
Les deux cylindres moteurs des cabines seront alimentés par un même distributeur, assurant ainsi dans chacun d’eux une admission égale, et donnant pour le piston des déplacements égaux.
Ce distributeur est alimenté lui-même par un réservoir situé au sommet de la Tour et d’une capacité d’environ 20,000 litres.
Un frein très puissant, emprunté au dispositif indiqué par M. Backmann, permet de répondre absolument de tout accident et d’affirmer que, même dans le cas de rupture d’un organe important de l’ascenseur, les visiteurs portés dans la cabine n’auraient à redouter aucune chute.
Tous les ascenseurs que nous venons de décrire étant mus par l’eau, comportent l’installation de plusieurs systèmes de pompes à vapeur : les unes du système Girard, pour les ascenseurs Roux et Otis; les autres du système Worthington, pour
l’ascenseur Édoux. Ces pompes nécessitent un travail continu de 300 chevaux.
L’ensemble de ces ascenseurs permettra d’élever, par heure, 2,350 personnes au premier et au deuxième étage, et 750 personnes au sommet : la durée de l’ascension s’effectuera en sept minutes.
En y comprenant les escaliers, il sera possible, par l’ensemble des moyens prévus, de permettre la visite delà Tour à 5,000 personnes par heure.
l’achèvement
M. Eiffel avait promis que sa Tour serait terminée au mois de mars 1889. Pendant deux ans Paris a vu le singulier édifice s’élever lentement, sûrement dans le ciel, sans un accroc, sans un ennui, sans un retard. A peine deux ou trois petites grèves d’ouvriers, mais rien de plus. Le fer continuait à prendre possession de l’infini. Le 31 mars elle fut prête, totalement prête. Le couronnement de cet ouvrage grandiose donna lieu à une cérémonie à laquelle le constructeur voulait affecter un caractère tout intime, mais qui n’a pas tardé à devenir un événement.
Les directeurs de l’Exposition, les délégués du Conseil municipal et du Conseil général, des ouvriers, des rédacteurs des grands journaux, etc., réunis à une heure et demie dans les chantiers, entreprirent la première ascension complète sous la conduite de M. Eiffel et de M. Salles, son gendre et son collaborateur le plus intime.
Au départ : MM. Chautemps, Jacques, Stupuy,
Strauss, G. Berry, Maurice Binder, Després, Viguier, Guichard, Marsoulan, Muzet, de Bouteiller, Cusset, Marius Martin, Daumas, Gaston Carie, Boll, du Conseil municipal ; puis MM. Berger, Gustave Ollendorff, Charles Garnier, Ballu, Develle, vice-président de la Chambre ; Mesureur, député; Salles, Compagnon; Sauvestre, Milon, Thurneyssen, et l’un des auteurs d’une autre merveille, M. Dutert, l’architecte de la superbe galerie des machines ; M. Mascart, de l’Académie des sciences ; M. Gaston Tissandier, M. Contamin, ingénieur; M. Caron, avoué, et madame Caron; MM. Barrai, Serpeille, Podatz, etc., etc., près de quatre cents personnes, enfin M. Eiffel et mademoiselle Eiffel, escaladèrent les dix-sept cent quatre-vingtdouze marches (quatre-vingt-neuf étages ordinaires) qui conduisaient au sommet.
Il fallut une heure passée pour exécuter cette montée, M. Eiffel expliquant à chaque pas les détails de son entreprise. Le gros des ascensionnistes s’arrêta sur la troisième plate-forme pendant que quelques privilégiés grimpaient dans le campanile, vingt personnes tout au plus, qui ont dû s’engouffrer dans un tuyau de soixante centimètres de diamètre. C’est la partie destinée aux expériences dont nous avons déjà parlé.
Il est deux heures quarante. A ce moment le drapeau (un immense drapeau de 7 mèt. 50 de longueur sur 4 mèt. 50 de large) est arboré, annonçant aux Parisiens que la Tour est achevée, et vingt et un coups de canon (des canons Ruggieri, placés sur la troisième plate-forme) lancent la bonne nou-
velle à tous les points de l’horizon. L’écho bruyant, dans l’armature de la Tour, prend des proportions grandioses. En ce moment on redescend assez vite, le téléphone ayant signalé en has la présence de M. Tirard. Le président du Conseil était venu pour créer M. Eiffel officier de la Légion d’honneur sur son champ de bataille. On lui devait bien ça. Espérons même qu’on s’apercevra qu’il méritait mieux.
M. Chautemps a ensuite remis à M. Eiffel la somme de 1000 francs pour être répartie, de la part du Conseil municipal entre les ouvriers de la Tour.
Puis un mécanicien, M. Rondel, accompagné d’un de ses camarades, ouvrier charpentier, s’exprime en ces termes, après avoir remis un bouquet à M. Eiffel :
« Monsieur Eiffel,
« Je viens au nom de mes camarades et amis, les ouvriers de la Tour de trois cents mètres, vous exprimer toutes nos sympathies et le respect que nous vous devons pour avoir su mener à bonne fin cette grande œuvre. Depuis deux ans, votre nom a retenti dans l’univers entier. L’heure a sonné où l’on pourra venir contempler votre idée grandiose et admirer ce chef-d’œuvre. Recevez ce présent en signe de reconnaissance. Merci pour tous mes amis, encore une fois merci. Puissions-nous redire aux enfants de nos petits-enfants que nous avons travaillé au monument le plus imposant du monde I Merci au Conseil municipal de l’honneur qu’il nous
fait de prêter son concours à l’érection de notre drapeau !
« Vive l’ingénieur Eiffel ! vive la France! vive la République ! »
Tous les ouvriers poussent les mêmes acclamations. Enfin, M. Alphand clôt la série des discours:
« C’est un travailleur, dit-il, qui parle à des travailleurs. C’est un camarade, qui est avec vous depuis deux ans et qui sait ce que vous avez accompli, qui parle à des camarades.
« Cette tour fait honneur, non seulement à M. Eiffel, mais encore à vous tous.
« Ce sera plus tard un titre de gloire pour chacun de vous d’avoir travaillé à la tour, et vous pourrez parler avec orgueil de votre collaboration.
« M. Eiffel est un général ; mais un général, pour remporter une victoire, a besoin de bonnes troupes. Si M. Eiffel a vaincu toutes les difficultés, c’est grâce à vous.
« Honneur donc, non seulement à M. Eiffel, mais à vous tous ! »
Les ouvriers ont ensuite pris part au lunch.