LES ENNEMIS
Pauvre Tour ! l’a-t-on assez bafouée ! Pendant longtemps, surgissaient à chaque instant, de tous côtés, de nouvelles difficultés. Artistes, voisins, ouvriers, semblaient s’être ligués contre elle.
Pour commencer, ce fut la protestation des artistes, protestation qui nous paraît monstrueuse, aujourd’hui que l’œuvre est accomplie.
Voici ce factum, qui fera sourire les gens sensés et même beaucoup de ceux qui l’ont signée, et qui rougissent aujourd’hui de s’être laissé ainsi embrigader.
A Monsieur Alphand.
Monsieur et cher compatriote,
Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte de
Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».
Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierre. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fîères, à juste titre, de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?
Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique ellemême ne voudrait pas, c’est, n'en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho
de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin,
lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi ! c’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M. Eiffel.
Il suffit, d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque et noire cheminée d'usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, ia Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc-de-Triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans nous verrons s'allonger sur la-ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.
C’est à vous, monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui tant de fois l’avez protégé contre lés dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles , qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous, l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si vos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.
E. Meissonier, Ch. Gounod, Charles Garnier, Robert Fleury, Victorien Sardou, Édouard Pailleron, H. Gérôme, L. Donnât, W. Bouguereau, Jean Gigoux, G. Boulanger, G. Lenepveu, Eug. Guillaume,- A. Wolff, Ch. Questel, A. Dumas, François Coppée, Leconte de Lisle, Daumet, Français, Sully-Prudhohme, Elie Delaunay, E. Vaudremer, E. Bertrand, G. -J. Thomas, François, Henriquel, A. Lenoir, G. Jacquet, Goubie, E. Duez, de
Saint-Marceau x, G. Courtois, P.-A.-J. Dagnan- Bouveret, J. Wencker, L. Doucet, Guy de Maupassant, Henri Auic, Ch. Grandmougin, François Bournaud, Ch. Baude, Jules Lefebvre, A. Mercié, Albert Jullien, André Legrand, etc., etc.
A la lecture de cette singulière protestation, M. Édouard Lockroy oublia une minute la solennité que lui imposaient ses fonctions de ministre du commerce, et saisissant cette fine plume dont tant de lecteurs connaissent le charme, il écrivit, de la bonne encre du journaliste d’autrefois, la lettre suivante à M. Alphand :
A Monsieur le directeur général des travaux.
Mon cher directeur,
Les journaux publient une soi-disant protestation à vous adressée par les artistes et les littérateurs français. Il s’agit de la Tour Eiffel, que vous avez contribué à placer dans l’enceinte de l’Exposition universelle. A l’ampleur des périodes, à la beauté des métaphores, à l’atticisme d’un style délicat et précis, on devine, sans même regarder les signatures, que la protestation est due à la collaboration des écrivains et des poètes les plus célèbres de notre temps.
Cette protestation est bien dure pour vous, monsieur le directeur des travaux. Elle ne l’est pas moins pour moi. Paris « frémissant encore du génie de tant de siècles », dit-elle, et qui « est une floraison auguste de “pierres parmi lesquelles resplendit l’âme de la France », serait « déshonoré », si on élevait une tour « dont la commerciale Amérique » ne voudrait pas. « Cette main barbare », ajoute-t-elle dans le langage vivant et coloré qu’elle emploie, gâtera le (.(.Paris
des gothiques sublimes », le Paris des Goujon, des Pilon, des Barye et des Rude.
Ce dernier passage vous frappera sans doute autant qu’il m’a frappé, car « l’art et l'histoire français », comme dit la protestation, ne m’avaient point appris encore que les Pilon, les Barye, ou même les Rude, fussent des gothiques sublimes. Mais, quand des artistes compétents affirment un fait de cette nature, nous n’avons qu’à nous incliner. Si d’ailleurs vous désiriez vous édifier sur ce point, vous pourriez vous renseigner auprès de M. Charles Garnier, dont « l'indignation » a dû rafraîchir la mémoire. Je l’ai nommé, il y a trois semaines, architecte-conseil de l’Exposition.
Ne vous laissez donc pas impressionner par la forme, qui est belle, et voyez les faits. La protestation manque d’à-propos. Vous ferez remarquer aux signataires qui vous Rapporteront, que la construction de la Tour est décidée depuis un an et que le chantier est ouvert depuis un mois. On pouvait protester en temps utile : on ne l’a pas fait, et « l’indignation qui honore » a le tort d’éclater juste trop tard.
J’en suis profondément peiné. Ce n’est pas que je craigne pour Paris. Notre-Dame restera Notre-Dame et l’Arc-de- Triomphe restera l’Arc-de-Triomphe. Mais j’aurais pu sauver la seule partie de la grande ville qui fût sérieusement menacée : cet incomparable carré de sable qu’on appelle le Champ-de-Mars, si digne d’inspirer les poètes et de séduire les paysagistes.
Vous pouvez exprimer ce regret à ces messieurs. Ne leur dites pas qu’il est pénible de ne voir à l’avance attaquer l'Exposition universelle que par ceux qui devraient la défendre ; qu’une protestation signée de noms si illustres aura du retentissement dans toute l’Europe et risquera de fournir un prétexte à certains étrangers pour ne point participer à nos fêtes ; qu’il est mauvais de chercher à ridiculiser une œuvre pacifique à laquelle la France s’attache
avec d'autant plus d’ardeur à l’heure présente qu’elle se voit plus injustement suspectée au dehors. De si mesquines considérations touchent un ministre : elles n’auraient point de valeur pour des esprits élevés que préoccupent avant tout les intérêts de l’art et l’amour du beau.
Ce que je vous prie de faire, c’est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l’Exposition. Une si belle et si noble prose signée de noms connus dans le monde entier ne pourra manquer d’attirer la foule et, peut-être, de l’étonner.
Ed. Lockroy.
Quand, monsieur Eiffel connut la protestation, il éprouva un étonnement bien compréhensible en la voyant émaner de ceux-là même qui eussent dù le plus l’encourager. La protestation avait pour premier tort, au sens de M. Eiffel, de venir beaucoup trop tard, alors que les travaux étaient commencés et qu’on avait commandé tout le fer nécessaire à l’édification . Elle ne pouvait dans ces circonstances que nuire au succès de l’œuvre, sans empêcher sa réalisation, et par conséquent compromettre en partie la réussite de l’Exposition.
Mais, comme on vient de le voir, M. Lockroy sut mettre les rieurs de son côté et du côté de la Tour. L’exemple fut contagieux. De toutes parts les protestataires furent conspués ; on se moqua d’eux, on les caricaturisa, on leur fit mille taquineries et le plus compromis d’entre eux fut chansonné par Jules Jouy de la plus plaisante façon. Quoique M. Ch. Garnier soit venu à résipiscence, nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques-uns des couplets de l’aimable chansonnier.
C’est la Tour Eiffel qui l’offusque ; 11 hait cet énorme compas.
Et comme sa franchise est brusque, Dam ! il ne nous le cache pas,
Aux yeux de la foule épatée,
Ce géant, vers le ciel montant, Démolit sa « pièce montée ».
Charles Garnier n’est pas content
Aux expositions dernières,
Les badauds, curieusement, Venaient voir, bêtes moutonnières, Son prétentieux monument,
Une autre espérance les berce,
Car c’est la Tour que Ton attend ;
Ça fait du tort à son commerce.
Charles Garnier n'est pas content.
Bien avant qu’on ne la commence.
Ça l’agace, la Tour Eiffel,
Avec son escalier immense Et qui montera jusqu’au ciel.
Cet escalier, il l’abomine:
Près de ce rival épatant,
Le sien va faire triste mine.
Charles Garnier n’est pas content.
Les persécutions ne se bornèrent pas là. La protestation avait échoué. Un procès intenté d’autre part se tourna de même contre ses auteurs. Deux adjudicataires de terrains de l’avenue de la Bourdonnaye, madame la comtesse de Poix et madame Bouruet-Aubertot se dirent que le gigantesque monument masquerait complètement la vue , d’ailleurs superbe, qui de chez elles s’étendait au
loin. Elles firent un procès à la Ville, mais elles n’eurent pas plus de chance que les artistes. Maître du Buit, qui défendait la ville de Paris, démontra clairement que les propriétaires du Champ-de-Mars ne pouvaient s’opposer à l’érection de la tour puisque celle-ci s'appuyait sur le sol à l’aide de piliers dont les arcades ont 100 mètres de largeur sur 50 mètres de hauteur. Le monument étant, pour ainsi dire, à jour, ne pouvait en rien nuire, et bien au contraire, au pittoresque des propriétés voisines. Ce fut aussi l’avis des juges qui déboutèrent les plaignantes de leur demande.
Enfin, la Tour qui, en naissant, avait dù affronter ces deux périls eut à souffrir quelque peu des grèves, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Mais ce fut bien peu de chose, une entente étant vite survenue entre patrons et ouvriers.