‹ Les coulisses de l'OpéraChapitre 1 sur 3 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LitiiiAmiL \(>uveli.f:

LES

^n, ce sera pour le

'^^S qu'elle voudra sans

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= ' mouchoirs de batiste, et

moment la réponse à la

I)as remarquée des autres

«il farceurs.

» Eugène,

y Commis du Cheval de bronsc, l>oulevard des luliens. >

^ petits, qu'après le spectacle,

■s éclats de sa voix à travers

d'un souper, et broder de

^ le refrain d'une chanson à

Que la danseuse ne dit pas un mot, ne reçoit pas un baiser, sans faire un rond de Jambe ;

Qu'elle bondit dans son appartement, qu'elle bat un entrechat pour prendre son chàle dans une armoire, arrondit une suave pirouette pour fermer la porte, et ne s'avance jamais vers son amant, mollement couché sur un divan, sans exécuter deux pas de basque et lui présenter une corbeille de fleurs.

Frétillon leur apparaît toujours insouciante, rayonnante, généreuse, sahlanl le Champagne^ et roulant sa vie dans un torrent de folie et de gaieté.

Ils n'imagineront jamais que la chanleuse, ayant passé la journée à filer des sons (exercice tellement odieux aux voisins, qu'il est une cause de résiliation de bail), chanté péniblement le soir dans trois ou cinq actes, sort furtivement de son Ihéàtrej enveloppée de vctementij chauds, et va se réfugier dans son lit, contre les maux de gorge^ extinctions de voix, et autres calamités qui affligent la gent musicienne ;

Que la danseuse se pre'pare le matin par mille contorsions hideuses, telles que plies, battements, qui Texténuent, Tétouffent, la noient de sueur, aux grâces et aux succès de la représentation ;

Que, semblable au cheval de course, elle est ensevelie sous des monceaux de châles en rentrant dans la coulisse, et remonte péniblement, — sans vigueur, — sans légèreté, — sans sourire, trouver dans sa loge un peu de repos, et payer par une heure de suffocation un petit effet couronné d'applaudissements.

Quant à Frétillon, c'est une femme spirituelle à Texcès, mais non moins mélancolique, qui étudie laborieusement douze rôles par an, subit quatre heures de répétition par jour, et dîne bourgeoisement à cinq heures, parce qu'elle joue dans deux ou trois pièces.

Voilà la vérité, la vérité aussi prosaïque, aussi insignifiante qu'un décor vu de près.

Allez la dire, cette vérité, aux provinciaux, aux

lycéens, aux mineurs, clercs d'avoués, clercs de notaires, élèves des écoles, à toute cette génération de vingt ans qui voit la vie coloiée d'un arc-enciel de plaisirs;

Pour qui le théâtre est un enfer de voluptés, un capharnaûm de jouissances ;

Pour qui les danseuses sont des houris, des sylphides, des sultanes, des nymphes, des êtres dorés, ailés, éthérés, gazeux, des papillons radieux, des insectes diaprés, fiagiles, méprisant la terre, volant dans l'espace à travers une atmosphère d'essence de Portugal, de patchouli, de vanille et de bouquet.

Ces infortunés novices ouvrent leurs naseaux vierges quand vous parlez d'un premier sujet ; leurs oreilles rouges et duvetées se dilatent pour recueillir un détail de sa vie. Ils frémissent d'une jalousie sourde s'ils savent que vous parlez à ce premier sujet, que vous touchez, quand il vous plaît, l'étoffe de sa robe; ils vous assassineront d'envie s'ils apprennent que vous lui baisez quelquefois la main.

Être admis dans un théâtre quelconque^ chez dame Saqui, par exemple, leur parait au-dessus une présentation dans un salon du meilleur inonde.

Pour eux, les coulisses d'un théâtre royal, c'est le paradis... de Mahomet, bien entendu;

Et si, sans aucun ménagement, sans préparation, TOUS leur oflriez de les conduire dans les coulisses de rOpéra, ils tomberaient la face contre terre, frappés de vertige, asphyxiés de bonheur.

Il faut convenir que les grandes fredaines de nos pères n'ont pas médiocrement servi à poétiser l'existence des femmes de théâtre ; on nous a si souvent parlé de marquis ruinés par les danseuses, de fermiers généraux pressurés, tordus comme des éponges, jusqu'à la dernière parcelle d'or, de grands seigneurs pailletés qui mangeaient leurs patrimoines avec des Camargo, des Guimard, narguant à souper Dieu et le roi, secouant la poudre de leurs perruques sur des sofas à ramages !

10 LES GOULISeES

Ces amours fardées, en paniers^ en mules, en bes de Pékin, ces amours rocaille étaient Thi de la ville et de la cour.

Ce fut assez longtemps l'histoire de France.

Avoir une comédienne était un luxe si indispen* sable, que le maréchal de Saxe, cet homme de s» bre, cet Hercule qui, d'un coup de poings envoyai un boxeur dans un tombereau de boue, aux gran^ applaudissements de la populace de Londres, la maréchal de Saxe se fit amener madame Favaii jusque dans la tranchée de Maêstricht.

Ainsi, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, c'était l'usage. Les ducs et pairs, les mousquetaires, les cadets de famille, les petits abbés trouvaient chez les comédiennes le plaisir, la ruine et l'esprit, toutes choses aristocratiques que la révolution sépara si bien de la profession du théâtre, que les pauvres actrices furent forcées de faire de l'art et rien de plus.

Cependant tous les hauts jacobins ne furent pas purs de relations de ce genre, et Thypocrite senti-

ntalité de leurs princii)es publics donnerait une idée de leui*s mœurs privées. Mais c'était de i simple débauche^ sans générosité^ sans grandeur^ Ds argent.

Une actrice célèbre, mademoiselle R...., qui vait cédé aux pressantes instances d'un terroriste deux, crut remarquer un jour que la voix de on amant était douce, sa figure humaine; le moaent lui sembla bon pour glisser une demande :

— Citoyen, dit-elle, que me donneras-tu pour* ma fête?

— le te donnerai la vie, répondit-il.

Avec le directoire et sa réaction reparurent les folies du luxe et les grandes dissipations.

Quelques émigrés rentrés en possession de leurs tètes et d'une partie de leurs biens non vendus, des généraux enrichis par le sac des villes ennemies, songèrent à mener joyeuse vie.

Ce fut un débordement à n'y pas croire :

A proprement parler, on jetait l'argent par les fenêtres; les maisons de jeu regorgeaient d'hommes

lî LES COULISSES

passionnés qui perdaient sur un coup de roulel tout le butin d'une campagne, les galons de le uniformes, les dragonnes de leurs sabres, et q jetaie:it au peuple, par la fenêtre du H 3, des poignées de louis prélevées sur un coup gagné.

Les restaurateurs faisaient fortune; les hommes de ce temps-là mangeaient comme s'ils avaient fait diète depuis 93. M. R. S. J. D. dépensait tout seul à son dîner 100 francs, et Ton nous montrait, il n'y a pas dix ans, chez Véry, un garçon qui recevait chaque jour 20 francs d'étrennes, parce qu'il avait l'honneur de servir ce dîner de Gargantua.

Les femmes, les actrices surtout, ne furent pas négligées au milieu de ces réactions du plaisir, et les hommages les plus magnifiques vinrent s'entasser à leurs pieds. |

Le faste de Tempire et de ses grands dignitaires j leur continua cette vie d'opulence et de re- j cherche. 1

Or, sous le directoire et sous l'empire, florissait ' la célèbre Cl...; c'était une danseuse grande.

DE L'OPERA iS

ile^ au visage grave et voluptueux^ à la taille assi souple qu'une branche de saule; on disait lors que mademoiselle Georges était une belle atue, et Cl. . . une belle créature.

Ses cheveux, blonds et purs comme de l'or, cou- L Tonnaient un front mat au-dessous duquel s'en- I chassaient deux ^eux de saphir.

Sa tête se balançait mollement comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier.

Les amateurs du temps parlent encore, les larmes aux yeux, mais de ces larmes qui attestent le regret d'une belle sensation perdue, d'un certain mouvement de hanche indescriptible, qui donnait i à tout le corps de Cl... un frémissement d'ineffable "^ volupté.

Quand elle levait les bras et se penchait pour commencer une pirouette, quand cette élévation des bras laissait voir librement tout le dessin du corsage, et que l'inclinaison du corps faisait saillir la hanche de cette délicieuse femme, il paraît que c'était un tableau ù se brûler la cervelle.

On ne dit pourtant pas que personne lui fait le sacritice de sa vie, mais on cite plusieurs in3 dividus qui lui offrirent de plus utiles holocaustesj et qui gaspillèrent des millions pour avoir le droit] de l'aimer.

Le plus brillant, le plus noble, fut le prince Pi-1 gnatelli, comte d'Egmont, Espagnol, porteur d'un grand nom, possesseur d'une immense fortune et doué des plus beaux instincts d^élëgance.

Ce fut lui qui fit venir de Londres la première berline à ressorts anglais. Cette voiture basse, commode et remarquable par sa coupe, fit dans le temps une grande impression. 1

Ce fut lui encore qui, au grand bal donné par 1 les maréchaux, se présenta dans trois toilettés différentes, dont la richesse défraya les conversations de toute une semaine. ^

Dans le cours de ses galantes prodigalités, le prince Pignatelli devait rencontrer la belle et dépensière Cl. . . . 11 lui créa un état de maison éblouis- ^ sant, lui fit un revenu annuel de 1,200,000 francs, 1

donna les plus riches équipages pour Longops, dans un temps ou Longchamps était queli chose.

Mais Cl... avait le cœur si bon, l'àme si charité, il lui arrivait si souvent, par paresse, par lérosité, de donner à son cordonnier 1,000 francs l'une paire de souliers pour n'avoir pas à changer i billet 5

Elle était si compatissante aux misères de la pettle population théâtrale, des comparses, des figu- ItauteSj des choristes, que les magnificences du l^nce Pignatelli ne suffisaient pas à tant de besoins [lionoYables.

L'amiral espagnol Mazaredo vint aider Cl... dans ^ Ses charités, et augmenta de 400,000 francs son i modeste revenu.

> A ces nouvelles largesses de Mazaredo s'ajouteï^i\t bientôt les petites galanteries de M. Pu..., qui venait s'asseoir seulement à côté d'elle à trois heures pendant son dîner.

Cette espèce de commensalité inactive ne âe

payait pas moins de 100,000 francs par an^ tal 1,600,000 ou 1,700,000 francs.

Pauvres danseuses d>ujourd'hui, lisez celti solente addition, et dites avec douleur :

La danse est perdue !

On cite de Cl. . . des particularités de luxe \ ment surprenantes. Elle habitait, rue Mdnars;| appartement qu'avait occupé mademoiselle 1 goin, de la Comédie-Française. h

A cette époque, Paris était grec; on décorait | appartements comme les palais d'Agamemnon.

Les tentures à la grecque de Tappartement f l Cl... étaient en drap de Sedan à 70 francs Taun

Son lit, bas et nécessairement aussi de for grecque, avait coûté 9,000 francs; le couvr pieds n'était autre chose qu'un cachemire noir ( 15,000 francs.

L'estrade de ce lit était recouverte d'un autre ca-» chemired'une valeur énorme; enfin, le lapis perse de la chambre ne coûtait pas moins de 6,000 francs.

Les statues, les bronzes, pris à l'Italie, se heur

Ibient dans ce gynécée et composaient les menus ac-

hssoires d'un mobilier inestimable.

: Hélas! la pauvre Cl... n'en était pas moins crubiôée^ au milieu de son luxe sardanapalien^ par une étrange préoccupation.

1 La nature, qui s'était épuisée à réunir tant de ^perfections, avait laissé, dit-on, une tache dans ce ^bel ensemble. Cl... eût été une demi-déesse, si elle lavait posé immobile sur un piédestal d*agate ou de I malachite;

Mais il fallait danser, I Et la malheureuse bayadère ne pouvait se dissi- I muler que l'ébranlement causé par cet exercice \ diabolique portait un tiouble notable dans l'économie de ses émanations corporelles.

I Henri IV, dans sa rudesse béarnaise, se serait servi, comme il fit jadis, de l'expression propre pour qualifier cet inconvénient. Plus polis, les gens de l'Opéra se disaient tout bas que Cl... laissait après elle la trace d'un parfum mal corrigé par le musc dont elle faisait abus.

Un convoi misérable traversa un jour Paris. Celait celui de Cl..., qui mourut pauvre et oubliée.

Mais que sa vie fut belle !

La grande époque pour les femmes de plaisir et d'argent î Quel éclat î quel prestige entouraient ces femmes adorées à prix d'or, disputées à coups d'épée, pleurées par des ambassadeurs, des maréchaux, des rois!

L'empereur, comme on le sait, ne s'épargnait à aucune besogne quand l'exigeait le bien de l'État ou le plaisir de ses sujets. L'homme qui data de Moscou les règlements de la Comédie-Française apprit un jour que le corps de ballet de l'Opéra allait diminuant chaque jour.

Blasés sur les Allemandes, les Italiennes, les Transylvaniennes, les Pnissiennes, les Badoises et les Wuitembergeoises, les braves de son armée revenaient volontairement à la Française, et, allâmes de conquêtes faciles en amour comme en guerre, ils s'abattaient comme des éperviers sur le corps de ballet.

Ces liaisons projetées pour un jour devenaient quelquefois durables. Les guerriei*s impériaux, ces hommes à grandes moustaches et au cœur facile^ qui cravachaient et adoraient les femmes, s'attachaient souvent à de simples figurantes, qu'ils retiraient du théâtre, emmenaient avec eux en campagne, au diable ou ailleurs.

Bref, on ne les revoyait plus : les plus belles avaient disparu par suite de ces réquisitions militaires.

Les recrues devinrent rares, puis introuvables.

Un jour, l'empereur voulut assister à une représentation de l'Opéra pom* juger de la laideur et de la décrépitude des figurantes que la fureur de ses hommes d'armes avait respectées.

11 ne cessa de crier avec impatience :

— Quelles horreurs! d'où viennent ces femmes? qu'on en ait d'autres!

Le soir même, le ministre de la police reçut l'ordre de lever une conscription générale dans tous les établissements qui, alors comme aujour-

d'hui^ étaient confiés à la Tigilance de l'autorité.

La levée en masse de dix-huit à vingt-cinq ans fut exécutée le lendemain, et à la représentation suivante, on fut étonné de voir Thonorable corps des comparses femelles recruté de créatures superbes, gigantesques.

Le ministre avait fait choisir de véritables grenadiers,

La gaucherie et la maladresse de ces novices fit rire d'abord; quelques-uns de leurs clients les reconnurent : on rit plus fort, on les nomma tout haut par leurs noms au milieu d'une hilarité générale :

On finit par trouver la mesure utile.

Cette génération de figurantes dura jusqu'à l'invasion des alliés, qui en firent :

De grandes dames,

Des princesses russes,

Des mères de famille rc.-peclées.

Snus Napoléon, les grands satellites qui gravi-

taient autour de Fétoile impériale venaient seuls dans les coulisses de l'Opéra resplendir de l'éclat de leurs broderies et de leurs crachats.

Les ambassadeurs étrangers y étaient également admis; mais^ en général^ ces colosses de gloire et de puissance dédaignaient ce privilège, et leurs réunions avaient lieu dans les loges somptueuses de ces dames.

La restauration tenta de conserver à l'Opéra et à son personnel ces grandes apparences de privilège royal et le libertinage princier. Des hallebardiers gardaient les portes des foyers et en défendaient l'entrée.

La nouvelle cour, après s'être ruée dans les antichambres et avoir songé aux affaires, se rua dans les coulisses pour s'occuper un peu de plaisirs.

Un prince du sang, que des raisons de convenance nous permettent seulement de désigner, mais dont personne n'ignore le nom, s'y distingua un des premiers. Il dépensait gaiement les derniers instants d'une vie dont l'exil avait dévoré les plus

belles années, et que la mort devait terminer si cruellement.

Ses conquêtes furent nombreuses, rapides, bruyantes. On en parla beaucoup, on en parle encore ; car il existe de ses passions plus d'un témoignage vivant.

De hauts personnages, des généraux, s'inspirèrent de son exemple, et, trouvant commode que Tempire eût créé des traditions si galantes, ils se partagèrent le corps de ballet comme on s'était distribué les préfectures, les cordons, les grandes charges de TÉtat.

L'époque ne fut vraiment pas malheureuse pour ces dames : la plupart avaient déployé peu d'esprit national à l'approche de l'invasion. Quelques-unes avaient peu résisté aux assauts de l'armée alliée, et capitulé plus vite que Paris, qui, pourtant, ne put se défendre que trois jours. Leurs positions particulières s'étaient embellies dans nos désastres publics : il existe encore plus d'un écrin où brillent des bagues, des colliers d'origine moscovite.

Les hauts dignitaires de Louis XVlll se firent à leur tour généreux comme ils purent ; leurs for-' tunes, leurs traitements, se convertirent en diamants, en cachemires, en petits hôtels ornés d'un acte de donation.

D'un côté, la guerre avait profité à ces dames, car les Baskirs couverts de fer étaient commandés par des officiers qui avaient de l'or ; d'un autre côlé, la paix amena un résultat non moins favorable ; car alors s'établit, entre Londres et Paris, ce système d'échange de danseuses qui permet d'avoir un amant en France qu'on trompe en Angleterre, et vice versa; espèce de fidélité trimestrielle dont s'accommodent les amateurs des deux côtés du détroit.

Ainsi, la bienheureuse paix qui nous rendit le sucre rendit aux Anglais les danseuses françaises.

Nos voisins reçurent très-bfin nos arrivages, et leur reconnaissance se tradi.isit en cadeaux somptueux : leurs magnificences firent tant de bruit,

que la verve de nos chansonniers et de nos vaudevillistes s'en émut^ que les caricatures nous repré- ! sentèrent de gros Anglais donnant un sac d'argent I à une nymphe d'opéra, et recevant dans le nez un ' ingrat coup de pied, et qu'enfin milord devint chez I nous le synonyme de gros homme à grandes guê- i très, aspergeant les femmes de guinées et de banknotes.

Ces plaisanteries ont fini par piquer les insulaires, et Ton remarque avec douleur à l'Opéra que les captures d'Anglais deviennent chaque jour plus difficiles pour nos pirates en jupon.

Il y a quinze ans, une grande passion, survenue à un puissant personnage, et partagée par la personne qui en fut l'objet, fit demander à tout le monde si l'Opéra allait nous offrir une série de chapitres à la Werther.

La personne en question était belle, septimentale, langoureuse et dé vole.

Le personnage, vieux.

Cette passion périt par son propre excès, et l'on

sait que la mort fit subitement un cadavre d'un amant trop pre'somptueux et trop novateur.

La pauvre veuve pleura longtemps ; elle se consola, mais pour pleurer encore, car le destin, qui en veut à ses amours, vint loger une balle suicide dans la têle du nouvel adorateur, jeune celte

fois.

Depuis lors, cette femme, dont les yeux de velours semblent toujours noyés dans un fluide lacrymatoire, ne danse plus pour personne, mais pour Tamour de Dieu : loin de son pays, elle prête sans murmurer, belle encore, son visage fatal à toutes les grimaces mimiques que lui impose le répertoire actuel ; les consolations lui coûtent trop cher à elle et à ceux qui les lui apportent.

C'est un magnifique palais sans habitants : c'est Versailles.

Il est une ruine que je comparerais assez volontiers au monument de la rue Richelieu, lequel fut détruit par ordre des Chambres avant d'avoir reçu sa destination. L'honnête et inintelligent autocrate

que la restauration avait préposé à la garde des jupes de TOpéra, fut longtemps soupçonné d'avoir déchiré le voile d'innocence qui protégeait la vertu de mademoiselle Jul...

C'est une calomnie de l'époque, une invention de petits journaux malfaisants.

L'autocrate, qui avait établi deux escaliers, un pour les hommes, l'autre pour les femmes, et allongé d'un tiers les robes du corps de ballet, était sérieusement trop moral pour rêver les joies du paradis, au risque d'envoyer une âme en enfer.

D'autres suppositions, non moins injustes, ont été faites depuis. Il faut le proclamer : mademoiselle Jul... est ime ruine inunaculée de trente-six ans sonnés.

Nous passerons rapidement sur une liaison dont les témoignages sont publics et quotidiens, qui se produit au spectacle, en voiture, à la ville, à Ja campagne, et date d'une douzaine d'années.

Ce couple, qui a tout le confortable et la bonne

mine d'un mariage heureux, malgré la disproportion des âges^ mérite par sa constance un peu de discrétion de notre part.

C'est d'abord un amour respectable que celui d'un homme excellent, haut placé, qui déjeune avec des maîtres de ballet, qui cajole les compositeurs pour faire raccourcir ou allonger Vécol de l'objet aimé, qui graisse la patte toujours si grasse d'un coiffeur, qui donne du tabac de contrebande aux priseurs, des oranges, de l'angélique, des poussahs, aux enfants des chefs de service, qui fait des visites, donne de l'argent aux journalistes gagés, aux portiers, aux allumeurs, à tout le monde, et qui n'en garde pas pour lui.

Nous ne parlerons pas non plus de l'ascendant inouï qu'une petite femme, ronde, blanche... jolie? — non, elle en convient la première, — prit sur certain directeur hébété de ses charmes. Le règne de madame Mon... dura deux ans.

La révolution de juillet a modifié la charte des théâtres ; l'Opéra cessa d'être royaume de droit

divin ; enlevé à la maison du roi, qui le gouvernait par des satrapes de son choix, il tomba entre les mains d'une entreprise particulière, avec cautionnement, subvention fixe et réglée.

Ce nouveau régime eut pour effet de tuer sur place le crédit des patrons et protecteui-s de la cour.

Il en résulta d'abord :

Que ce qui nous reste de grands seigneurs considéra l'Académie royale de musique comme un domaine national vendu par les révolutionnaires, et dans lequel ils n'avaient plus le droit de bâtir, planter, semer et récolter;

Que les hommes du gouvernement nouveau, n'ayant conservé aucune action sur la manipulation intérieure des affaires de l'Opéra, n'eurent même pas assez d'autorité pour y placer une ouvreuse.

Quant aux administrées du directeur, elles se firent le raisonnement suivant et dans les termes que voici :

a La révolution a été faite contre les gentilshommes, contre les sinécuristes à gros traitements, prodigues, débauchés et bourreaux d'argeflt, comme on dit :

» Donc la révolution a été faite contre nous.

» Sous Fempire , on trouvait que Tamour d'une danseuse valait 100,000 francs par mois. Les dernières années de la restauration ont offert déjà plus d'un exemple d'une femme s'estimant assez peu pour recevoir 30,000 francs par an.

» En voilà bien d'une autre, à présent !

» Nous allons voir arriver des marchands de chandelles, des fabricants de bobines de soie, des débitants de fil en écheveaux, des députés, des maquignons, des paii^s de France sans majorais, qui nous offriront, tous les trente et un du mois, un ignoble billet de 500 francs, tout sec, tout gras, jamais plié dans un écrin, et, au !«' janvier, un cachemire fremçais à fond vert cru;

» Tenons-nous bien.

» Juillet ne nous entamera pas; nous ne mangerons pas un pareil pain.

)) La vertu a ses charmes; soyons vertueuses.

» Arrière I truands enrichis! laissez-nous. Pouah! que sentez-vous donc?

» La chandelle , la graisse, la boutique, Tusine, réconomie , l'industrie !

» Arrière ! députés de province; vous infectez Tordre du jour, le rapport, les lois d'intérêt local, rimpériale de la diligence, la paille de Tomnihus ! Allez faire votre guerre aux abus, voter des chemins de fer, étrangler des budgets, paperasser, avocasser; il n'y a rien à faire ici pour vous, vilain monde que vous êtes ! nescimus vos,

)) Qui nous a donc fait des ministres pareils? des fonctionnaires à 80,000 francs? Sauvez-vous, pauvres hères ! lieutenants généraux réduits à votre solde !

» Savez- vous pas que nous avons vu ramper sur nos paillassons, caché dans des armoires, mis à la porte de grands cordons rouges, commandants de

quatre ou cinq places, gouverneui*s de cinq ou six châteaux, inspecteurs d'une infinité de choses qui n'existaient pas, titulaires d'une quantité d'emplois, représentant un revenu de 200,000 francs, qui existaient fort bien.

» Petites gens, vivez avec vos femmes légitimes ; mariez vos filles à des sous-lieutenants, faites à vos» fils de hautes payes de 50 francs par mois, et laissez-nous notre vertu, puisque vous n'en pouvez donner le prix.

» Tout se paye, pourquoi la vertu n'aurait-elle pas un cours comme les actions de la Banque? Nous n'avons pas besoin de vos adorations; nous sommes plus riches que vous en nous renfermant dans notre coque, en vivant dans le chiflVe de nos appointements, de nos feux, et en vendant nos bijoux.

» Nos mères feront la cuisine, qu'elles n'ont pas ouUiée; nos pères iront nous chercher des fidcies sur la place; quant à nos filles, ncus élèverons celles que nous avons dans la crainte de AI. Mazi-

lier et du directeur, dans le respect de la concierge, madame Crosnier, et dans Tamour des Anglais.

Vous serez bien malins , par exemple, si vous nous prenez à en faire d'autres!

» Bonsoir, révolution de Juillet : économise, rogne, taille, écris ta dépense ; pullule, engendre des .petits êtres libéraux, à qui tu apprendras l'horreur des abus et des danseuses ; nous n'avons rien à démêler avec toi; nous allons seulement t'imiter.

» Nous aussi nous serons rangées, pot-au-feu; nous n'aurons pas une robe neuve, pas un chapeau, pas un châle; les femmes ne doivent pas acheter de ces choses-là.

» Nous ferons teindre nos chapeaux de paille d'Italie de l'an dernier, repriser nos cachemires> retourner nos robes; nous placerons les deux tiers de nos appointements; et, puisque vous voulez des citoyens utiles, des contribuables; puisque vous ne regardez pas à la naissance, nous ferons de nos fils des huissiers, des avocats, qui sauront bien glapir comme les volres et se niarier avec nos héritages.

)) Et un jour^ quand on demandera où en est ]a génération de mademoiseUe *"*, danseuse de l'Opéra^ on n'en trouvera pas la trace parmi tant d'alliances honnêtes et respectables. »

Dans cette longue imprécation^ exhalée en termes peu mesurés^ nous ne prendrons qu'un mot, qui caractérise la position actuelle : c'est qu'à cela près de quelques exceptions, que nous dirons tout à l'heure,

L'Opéra s'est fait pot-au-feu.

De cette disparition complète des adorateurs à l'humeur grande et généreuse, et de cette résignation forcée à l'économie et au placement, est résultée naturellement une disposition au mariage, à l'accouplement d'individus exerçant la même profession.

Désespérant de l'élégance et de la grandeur, ces dames se sont forgé des félicités d'épiciers, en compagnie d'un époux de leur classe.

En mettant ensemble les revenus de la femme et du mari, en prélevant là-dessus une bonne part

pour les économies, elles ont entrevu dans l'avenir une pelite maison de campagne, en pleine poussière du bois de Boulogne, une petite calèche remorquée par un seul cheval, et remplie d'enfants barbouillés de con6tures.

Aujourd'hui donc, il y a chez les femmes de théâtre une tendance générale à mépriser des hommages de enus trop mesquins, et à choisir des époux parmi les hommes qui vocalisent le matin avec elles; qui, le soir, leur sirrent la main en 4ni bémol, et se poignardent pour elles en ul majeur, ou parmi ceux qui les enlacent dans des poses anacréontiqucs, qui leur battent des entrechats à la hauteur du nez, et confectionnent avec elles des ronds de jambes et des pirouettes.

Cette habitude de vivre, de travailler, de voyager ensemble, de confondre sa voix, son haleine, de s'embrasser, de se tutoyer, avait, de tout temps, f mdé im privilège qui primait celui des amants du dehors, lesquels veulent tout avoir pour de l'argent.

Et c'est bien à tort qu'on a comparé les coulisses d'un théâtre à un sérail, attendu que pas un homme n'y joue le personnage le plus nécessaire à la tenue d'un sérail.

Mais aujourd'hui ces badinages illégitimes ont disparu pour faire place à des unions sérieuses et consacrées par la loi.

Nous voyons successivement tout l'Opéra s'enrégimenter sous les drapeaux de l'hymen, et des fe.mmes, que n'a même pas souillées une proposition déshonnête, jurer, par-devant M. le maire du deuxième arrondissement, fidélité à l'époux de leur choix.

C'est ainsi que mademoiselle Noblet épousa M. Dupont, chanteur ;

Que mademoiselle Dorus épousa un violon de l'orchestre, M. Gras ;

Et mademoiselle Leroux mit sa main dans l'énorme main de cet excellent homme de Dabadie, si patriote dans la Muette et dans Guillaume Tell.

Ce furent de bons ménages bourgeois, qui con-

sidéraient l'Opéra comme une exploitation à laquelle ils concouraient^ moyennant une rétribution honnête de leur talent.

Ces personnages-là ont une maison convenablement tenue, un agent de change, un uniforme de garde national^ avec ou sans sac, portent le deuil de leurs parents morts, font leur devoir, ou soutiennent des procès avec leur directeur quand ils ne le font pas, et ne conservent rien de la physionomie folle, désordonnée, bohème, des comédiens d'autrefois.

Leur exemple gagne de jour en jour, surtout dans les autres théâtres, et s'il ne profile pas plus à l'Opéra, c'est qu'il y a des traditions plus invétérées, des souvenirs de galanterie plus tenaces, et que d'ailleurs l'Opéra se divise en deux corps d'armée, celui de la danse et celui du chant, et que si le chant élève Tâme et la purifie, il faut croire que la danse amollit le cœur et tourne la tête.

Noire compte avec le chant n'est pas long à ré-

gler : les premiers sujets sont mariés ou à marier, et ne s'occupent que de rentes, d'actions de canaux et autres valeurs de placements.

Quant aux choristes, parlons des femmes : ce sont d'honnêtes personnes, dont la plupart n'affichent pas de prétention à la beauté.

Les choristes, hommes et femmes, ont un foyer spécial, dans lequel ne vont jamais, et pour les causes ci-dessus, les habitués des coulisses.

Les hommes sont ou de vieux musiciens dont la carrière s'est arrêtée là, dont l'ambition se borne à dire :

— Jurons !

— Oui, tous!

— Si parmi nous il est des traîtres !

— Arrêtons, saisissons ce guerrier téméraire! Et autres choses qui ne se disent qu'à plusieurs; Ou des jeunes gens, élèves du Conservatoire, qui

laissent former leurs voix ei nourrissent l'espoir d'aborder noire grande scène lyrique^ style de journaux.

Autrefois, les chœurs se plaçaient sur deux rangées, à droite et à gauche, et restaient immobiles, hommes et feimncs, sans prendre aucune part à l'action qui se consommait dans ce cercle de momies chantantes.

Les systèmes nouveaux de mise en scène ont donné, à tout ce monde, du mouvement, des épées pour les tirer du fourreau, des poignards pour les hrandir en l'air, des hras pour étrangler le premier sujet, dans l'occasion; des jambes pour courir à la délivrance de Naples ou de la Suisse.

Parmi ceux qui se sont démenés avec le plus de conscience, il faut compter le père Gontier, vieux chanteur de province, qui donnait à ses bras une langue télégraphique, à sa figure tantôt une expression de rage concentrée, tantôt de courage noble et fier; peu lui importait la place, il exprimait toujours quelque ch .se; qu'il fût sur le devant de la scène, qu'il fût au fond du théâtre, derlière les autres, inaperçu de tous, dans la foule, il aurait cru se manquer à lui-même s'il n'avait con-

tradé ses trai's par la colère, le mopris, la haine; mais son expression favorite citait celle d'un dédain amer : il était magniûque dans les insurrections.

Venons au ballet :

Le ballet se divisait, autrefois, en premiers sujets y remplacemenls , coryphées, figurantes et compar ses. Cette division n'est plus observée dans toute sa rigueur. Ainsi, Ton voit des premiers sujets servir de remplacemenls , et des coryphées sortir tout à coup, sans débiit, des rangs de la masse, pour remplacer un premier sujet.

La vie des premiers sujets est tout entière dans leurs intrigues de théâtre, dans la question des appointements, des feux et des rôles à emporter sur des rivales : leur vie est fort insignifiante. C'est une amourette sans faste, un mariage fou, une faiblesse pour M. P , le plus beau danseur, et

rhomme le plus laid des temps modernes, une appréciation passagère des formes de M. B..., tout.

enûn^ excepté ce qui composait jadis Texistence royale des danseuses de l'Opéra.

L'une^ dont nous avons parlé, continue paisiblement une liaison^ la plus ancienne de l'Opéra ; liaison qui lui a valu de tout temps une protection efficace et à toute épreuve;

L'autre a trouvé depuis longtemps son fait dans un jeune premier d'un autre théâtre.

Une troisième est paisiblement mariée; mademoiselle Le... pleure ses fautes dans le sein de Dieu, et mademoiselle Jul... pleure, sur le sein de sa mère, les fautes qu'elle n'a pas voulu commettre.

A propos de mère, c'est un être bien digne d'être observé à la loupe, que la mère d'une danseuse.

S'il est prouvé que l'on n'a pas toujours un père, mais qu'on a toujours une mère, c'est surtout des danseuses qu'il faut le dire ; ime danseuse en a toujours une.

Si la Parque vient trancher le fil des jours de sa mère, il faut à tout prix qu'elle en trouve, qu'elle

en emprunte, qu'elle en loue une autre : la mère est morte! vive la mère ! C'est un ustensile de première nécessité.

La mère tient le mantelet de sa fille , dans la coulisse^ la regarde danser, lui couvre les épaules quand son pas est fini, lui offre un petit carafon rempli de bouillon froid, qui la désaltère et la fortifie.

La mère est encore utile quand la fille est obsédée de fades et stériles assiduités; elle accourt comme une lionne griffer le ravisseur de son enfant.

Quand la fille voit luire l'amour d'un homme bien lesté de quadruples, de florins ou de banknotes, elle se rejette sur sa position de mineure, et renvoie le soupirant s'expliquer par -devant sa mère.

Là, après avoir essuyé une scène d'attendrissement, dans laquelle on explique que des revers de fortune ont pu seuls conseiller la profession du théâtre, le bienfaiteur est amené à se prononcer :

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