‹ Les coulisses de l'OpéraChapitre 2 sur 3 · M LES COULISSES · texte numérisé non relu

M LES COULISSES

le plus souvent, il promet tout, des revenus, des meubles, des rentes dans l'avenir ; il promet tout : le Porou, Golgonde, le Visapour.

On Farrète sur place.

« L'avenir n'est à personne, le présent est à nous : » ma tille et moi, nous nous adorons comme deux » sœurs ; nous séparer, c'est nous ôter à chacune » la moitié de la vie; moi, plus raisonnable qu'elle, » je me résignerai à ce sacrifice, si vous consentez » à lui assurer un sort. 11 lui faut trois ou quatre » mille livres de rente : secouez un peu votre for- » tune, et faites-en tomber ce grain de poussière. »

A cette proposition , qui représente quatre- vingt mille francs, on dit que \vs uns d^^viennent verts comme des grenouilles, les autres blancs et mats comme des vers à soie.

Il y en a dont les cheveux se dressent et offi'ent la surface d'une étrille.

On en voit qui éprouvent, dans le diaphragme, le travail d'un moulin à vent, el qui demandent un verre d'eau sucrée.

Quelques-uns rient comme des singes fous, ou pleurent comme un cerf aux abois.

On en cite fort peu qui sautent nu cou de la mère, et accueillent cette demande d'un sort, qu'on ap« pelle Ventrée de jeu. C'était pourtant Vusage autrefois, mais que de bons usages perdus, sans compter celui-là!

Une des plus singulières manies qui soient survenues à Tesprit des hommes qui fréquentent les théâtres, c'est la prétention D'être aimés pour eux-mêmes.

Désespérant de trouver une pareille stupidité dans les bayadères du premier ordre, criblées de billets doux, dévisagées par trois cents lorgnettes, fortifiées à la Vauban par des mères habiles, on les voit depuis quelque temps, pour éviter. Venlrée de jeu, qui leur semble une humiliation , s'abattre sur des figurantes subalternes qui n'exigent, po«tr entrée de jeu , qu'un souper ou un tartan.

Au milieu des masses que développe la grandiose et fdstueuse mise en scène de l'Opéra, le pu-

bhc a pu remarquer de petites femmes qui agitent les jambes, qui élèvent les bras, et font à peu près quelque chose qui ressemble à la danse ; d'autres qui marchent bêtement et simplement; qu'on nous pardonne ici d'employer, pour désigner ces deux espèces, deux mots du vocabulaire théâtral : si l'on excuse cette licence, on ne sera peut-être pas fâché de savoir que les premières s'appellent rote;

Que les autres, nommées autrefois comparsesfemmes, ont fini par s'appeler marcheuses :

Le rat est élève de l'école de danse, et c'est peutêtre parce qu'il est enfant de la maison, parce qu'il y vit, qu'il y grignote, y jabote, y clapote;

Parce 'qu'il ronge et égratigne les décorations, éraille et troue les costumes, cause une foule de dommages inconnus et commet une foule d'actions malfaisantes, occultes et nocturnes, qu'il a reçu ce nom passablement incroyable de rai.

Marcheuse : ce sobriquet est logique, il exprime l'emploi de celles qui le portent ; tandis que le rai est destiné à former des groupes dansants, de gé-

nies^ d'amours 9 de sylphides; la marcheuse ne fait que parader avec des costumes de pages ou d'icoglaus.

D'abord le rat est tout jeune.

Certaines gens du dehors appellent rats de grands êtres qui n'ont rien de Texiguîté et de l'inconsistance de ce petit animal^ et il y a des jeunes gens de famille qui ne désabusent pas leurs parents , quand ceux-ci^ en parlant de grosses diablesses de trente ans leur reprochent leur rat de VOpéra.

Le Trai rat, en bon langage^ est une petite fille de sept à quatorze ans^ élève de la danse, qui porte des souliers usés par d'autres^ des châles déteints, des chapeaux couleur de suie, se chauffe à la fumée des quinquets, a du pain dans ses poches, et demande dix sous pour acheter des bonbons.

Le rat fait des trous aux décorations pour voir le spectacle, court au giand galop derrière les toiles de fond et joue aux quatre coins dans les corridors;

11 est censé gagner vingt sous par soirée, mais.

au moyen des amendes ënormes qu'il encourt par ses désordres^ il ne touche par mois que huit à dix francs et trente coups de pied de sa mère.

. Le rat reste rai jusqu'à l'âge où il prend le nom d'artiste^ jusqu'à l'âge où il ne demande plus de bonbons^ et reçoit des bouquets.

La marcheuse a vingt ou vingt-cinq ans , elle est petite ou grande, toujours grasse, agréable à l'œil, n'apprend rien, ne sait rien, et ne vit pas du théâtre.

Parmi les amusements favoris du rai, il faut citer la célébration de la Sainte-Catherine, le 25 novembre :

Jamais la Sainte-Catherine .n'est plus brillante que quand, par bonheur, on joue Robert le Diable, Prenons donc pour exemple le 25 novembre 18..; on jouait, cela est bien entendu, Robert.

11 fallait beaucoup de choocs : du punch, des gâteaux, un local; c'est-à-dire de l'argent pour acheter les comestibles, du temps pour danser.

Or, le temps ne manquait pas : car Robert le Dmble a un excellent quatrième acte à deux personnages et dont la durée, ajoutée à deux entr'actes, compose le total d'une heure.

Voici pour le temps.

Quant à l'argent, chacun a boursillé selon ses moyens.

Les hommes ont fait une petite saignée à leurs minces appointements.

Parmi ces dames, coryphées, figurantes, marcheuseSy rats,

Celles qui sont établies en petits ménages offraient : — 3 francs ;

Celles qui ne savaient pas encore quand on les trouvera jolies, offraient : — 1 sou.

La collecte fut bientôt faite.

Dès le commencement du spectacle, une députation composée de ehie-en-lil forts piquants, choisis parmi les plus espiègles des petits figurants , était venue exécuter une sérénade à la porte de toutes les loges féminines,

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Cette marche, à travers les couloirs les plus tortueux, était conduite par un gamin fameux dans les coulisses, sous le sobriquet de Yabonné, C'est un de ceux qui se révoltaient le mieux dans la Muette, Il avait huit ans.

L'abonné était déguisé en commissaire, et il invitait toutes ces demoiselles au bal qui allait se donner.

Quelle jolie chose que ce bal!

Dans une chambre de vingt pieds cairés était dressée une table sur laquelle l'orchestre grinçait de toutes les cordes d'un violon et hurlait par tous les trous d'un flageolet enrhumé. Un bonnet pointu, une robe d'avocat, une mitre, une veste de pierrot, les déguisements les plus fous, affublaient les musiciens. Les danseurs avaient gardé leurs costumes de Robert; seigneurs, pages, prêtres, soldats, nonnes et moines, tous les rangs, toutes les transpirations se confondaient.

Deux faux gendarmes faisaient la police.

11 y a eu quatre contredanses.

De peur de compromettre la responsabilité des gendarmes^ il ne faut pas dcûnir le caractère de la danse qui a eu le plus de faveur; mais on comprend^ de reste^ que de jeunes élèves saturés des préceptes de la danse noble se complaisent au laisser-aller d'un genre moins sévère.

Par son style très-onduleux, une jeune personne, mademoiselle P..., qui est depuis allée mourir en Californie, mérita les liom-ras furieux de l'assemblée, et d'un suffrage unanime fut proclamée la reine du bal.

Le rai aime assurément la danse, mais il met son suprême bonheur à grignoter, à laper n'importe quoi, des poires, des noix, des nèfles (ah ! les nèfles!), du coco, de la bière, ce qu'on veut, ce qu'il trouve.

C'est avec regret, sans doute, mais non sans plaisir, que de la salle de danse on a couru vers les buffets.

L'aristocratie est allée boire pompeusement son punch vitiiolé et croquer ses insolents biscuits.

La bourgeoisie a débouché son cidre et dévoie sa nourrissante galette.

Le pauvre fretin s'est partagé des objets sans nom, des pommes vertes, des trognons de poires tapées, des grains de raisin, des miettes de croquignoles : au moyen d'une collecte qui était arrivée à la fraction de liard, de pauvres enfants avaient eu pour leur part un marron et Une amande trempée dans un petit verre de cassis pour quinze.

Heureusement, le dertiier acte de Robert est tout religieux, et le personnel de la Sainte-Catherine, qui n'aurait pas pu faire un battement, avait conservé assez de force pour s'agenouiller et célébrer la conversion et le mariage du héros normand.

Quelle gaieté ! rien au monde, robes, chapeaux, bijoux> voitures, ne donne autant de joie que ces petits amusements, ces petites ripailles en famille, entre camarades, dans ce lieu où Tenfance a été si laborieuse, où la jeunesse est si riante.

D'où la vieillesse est chassée;

C'est la vie du rat.

Après avoir parlé des plaisirs du rat, parlons de ses terreurs. Le rat ne passe jamais qu'en fre'missant près de Tarmoire qui renferme le vieux squelette qui fait partie des accessoires de TOpéra.

Cette terreur a une origine; cet accessoire a une légende que voici :

Au second ^cle du FreyschWz, pendant la scène de révocation infernale, un squelette s'agite sur la scène, et celte apparition produit sur le publie une certaine sensation.

Ce squelette est véritable !

En 1786, un jeune homme de dix-huit ans, faisant partie des élèves surnuméraires de l'école de danse à l'Opéra, et nommé Boismaison, devint amomeux de mademoiselle Nanine Dorival, élève comme lui, et fille de l'ouvreuse de la loge du comte d'Artois.

Mademoiselle Nanine enflamma par ses coquetteries la naïve passion de son camarade, et lui donna des espérances jusqu'au jour où elle trouva

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