Les coups d'épée de M. de Puplinge
Voici, mon cher Comte, f histoire d'un gentilhomme il ave)} t lires, lV un jeune Savoyard du grand siècle, courant le monde à la recherche de la fortune et des honneurs.
Ce "petit roman, sa7is prétention, renferme sa moralité. Il est conté d'une manière alerte, à seule fin d'amuser les petits et les grands. Puisse-t-il plaire à toui ho hôtes de votre manoir de Thuyset, et vous reposer de vos chartes anticjues et de vos blasons.
Je vous dédie Puplinge, comme un gage de mes affectueux sentiments.
CHARLES BUET
Paris, i' mai ISS-J.
DE
M. DE PUPLINGE
LE LA. RENCONTRE QUE FIT, EN l'eOTELLERIE DU GRAND ^NNIBAL, LE HÉROS PRINCIPAL DE CETTE HISTOIRE
Le 24 mai 1642, vers midi, le propriétaire de l'hôtellerie du Grand Annihal, la plus belle, à coup sur, du bourg d'Aveillane, en Piémont, se lamentait devant ses fourneaux, dans la cuisine vaste et bien garnie d'ustensiles reluisants comme l'or, qui occupait tout le rez-dechaussée de sa maison.
LES œOPS D'ÉPÉE
îSa mauvaise humeur retombait sur sa femme qui cousait auprès d'une fenêtre, sur sa servante qui, le poing sur la hanche, discutait avec lui sans façon, enfin sur tous les gens de service, qui bayaient aux corneilles et semblaient se soucier fort peu des invectives dont leur patron revèche les accablait.
Aucun voyageur, ce jour-là, n'avait mis pied à terre devant la porte du Grand Annibal^ par cette simple raison que ce jour-là, comme la veille, comme l'avant-veille, aucun voyageur n'avait paru sur la route qui, descendant du mont Cenis, va de Suze à Aveillane et d'Aveillane à Turin, qui en est distant de cinq lieues de pays.
La guerre civile qui désolait le Piémont depuis la mort du duc Victor-Amédée P', et qui, dans ces derniers temps, redoublait ses ravages, était la cause que l'on passait peu les monts et qu'on voyageait le moins possible.
Aussi, quoique l'hôte du Grand Annibal^ un
de: M. "DE rUPUNGE.
Piémontais de la vieille roche, détestât cordialement la France et les Français, il envoyait chaque jour au diable le cardinal Maurice de Savoie et le prince Thomas, son frère, qui, en disputant la régence à madame Chrestienne de France, veuve du dernier duc, provoquaient ces troubles si préjudiciables à ses propres intérêts.
Cependant, un sourire inquiet ne tarda point à se dessiner sur ses lèvres lippues; il tendit l'oreille, et ses traits se rassérénèrent tout à tait, lorsque le bruit des fers d'un cheval résonna sur les pavés pointus de l'unique rue du bourg.
En deux phrases prononcées avec volubilité, il mit tout son monde en émoi; tandis que sa femme s'élançait vers les fourneaux, ranimait un reste de feu, remuait bruyamment les casseroles, la servante couvrait d'un linge blanc une table, il se précipitait, lui, vers la porte; si bien que, lorsque le cavalier arriva en face de l'hôtellerie, il trouva un garçon d'écurie
pour prendre la bride de son cheval, et l'hôte, souriant, le bonnet à la main, courbé en deux devant lui; et lorsqu'il pénétra dans la vaste cuisine, une odeur appétissante embaumait l'air, un couvert coquettement dressé l'attendait.
Il parut enchanté de ces prévenances, souhaita le bonjour à la maisonnée et s'assit en homme qui a besoin de repos.
Quelques instants après, l'on vit arriver, monté sur une mule qui marchait paisiblement au pas, le valet du cavalier, sorte de rustre à longs cheveux, à figure niaise. Ce valet vit un corbeau s'envoler du faîte d'un mur; il fit le signe de la croix en secouant la tète, ce qui montra qu'il jugeait cet événement un détestable présage.
Enfin, la joie de l'hôtelier fut à son comble, quand il vit survenir un troisième voyageur qui pénétra dans la cuisine à l'instant même où la servante déposait devant le premier venu un énorme plat contenant un gigot de mouton
DE M. DE PUPLINGE.
entouré d'une épaisse couche de riz dor.« au
safran.
Un contraste frappant existait entre les deux
pratiques du Grand Annihal.
En effet, celui qui se disposait à faire honneur aux mets servis devant lui était un jeune homme d'environ vingt ans, fort bien de sa personne, grand, blond, avec des yeux gris qui dardaient un regard plein décourage, de fierté et d'intelligence. Modestement vêtu d'un costume de voyage sans broderies ni galons, il eût eu l'apparence d'un simple bourgeois, n'eût été la rapière suspendue à son baudrier de cuir
jaune.
L'autre, au contraire, semblait être un de ces capitaines d'aventures, si nombreux à cette
époque.
Quoiqu'il eût passé la cinquantaine, il avait
des cheveux, une royale et des moustaches
d'un noir de jais; son visage plein et coloré,
ses membres musculeux qui saillaient sous les
plis de son pourpoint de velours noir, sa taille
LES COUPS DtPÉE
élevée, annonçaient une force peu commune. Il portait une casaque de buffle, des bottes largement évasées en cuir d'Espagne, et un feutre gris à plumes rouges, posé de travers sur sa chevelure bouclée.
Une grande épée à coquille d*acier s'accrochait à son ceinturon, sur le cuté droit duquel s'attachait une courte dague milanaise. Un sourire franc éclairait sa figure martiale, et Ton pouvait lire dans ses yeux autant de douceur que de résolution.
Il s'avança vers le cavalier, balayant le plancher des plumes de son chapeau, et lui dit avec une politesse exquise, mais d'une voix éclatante comme le son d'une trompette :
— Vous avez là, mon gentilhomme, un dîner dont quatre de mes gendarmes se contenteraient! Vous déplairait-il que j'en prisse ma part? Je me tiendrais pour très honoré de ia manger en votre compagnie.
Le jeune homme se leva, sourit et répliqua du ton le plus gracieux :
DE M. DE PUrLTNGE.
— Je me préparais, monsieur, à vous prier de vous attabler avec moi, car rien ne me paraît détestable comme de dîner seul. J'aimerais autant causer une heure durant avec M. Claude de Vaug-elas, le grammairien.
— Ah! vous arrivez de Paris, monsieur? et de la cour, sans doute, car le nom de M. de Vaug-elas!... Je suis le capitaine Fabio Larabertenghi, pour vous servir, si j'en étais ca^ pable.
Le jeune homme s'inclina.
^ Je m'appelle Henri Gouffîer de Puplinge, monsieur, dit-il, et je porte toute ma fortune sur moi, semblable à certain philosophe de la Grèce, dont mon pédagogue me parlait naguère, et je n'ai même pas le joyau que M. le comte d'Harcourt laisse pendre à son oreille, et qui l'a fait surnommer Cadet la Perle î
La conversation ne languit point pendant le repas, qui fut assez promptement expédié.
Les deux convives payèrent ensuite leur écot, chacun d'une façon différente. Le capitaine jeta
un écu à la servante et ne demanda pas son reste. Le jeune homme compta la somme due entre les mains de riiOte et donna une pièce de cinq sols à la fille.
Insouciante prodigalité d'un côté, ordre et économie de l'autre. Le capitaine le remarqua.
Tous deux alors remontèrent à cheval et continuèrent leur chemin vers Turin, où ils se rendaient.
Le valet de Henri de Puplinge, toujours lent et peu pressé, les suivait à dix pas.
En traversant la rue d'Aveillane, Henri, pour ranimer la conversation, fit remarquer à son compagnon que ce bourg était propre et fort bien bâti.
— Oui, répliqua le capitaine, Aveillane a son histoire : Humbert HI et le Comte Vert de Savoie y sont nés, Frédéric Barberousse a rasé ses murailles, les Guelfes et les Gibelins l'ont saccagée.
— Ventre de biche! vous êtes savant comme un bénédictin, monsieur le capitaine. Est-ce que
DE M. DE PUPLINGE.
tous les officiers de Savoie possèdent votre érudition?
— Que non pas! s'écria Fabio, ils sont trop occupés à étudier l'histoire contemporaine.
Il poursuivit d'un ton différent :
— De telle sorte, mon gentilhomme, que vous allez à Turin? Serait- il indiscret de vous demander?...
— Le but de mon voyage? C'est fort simple. Je cours après dame Fortune et j'espère la rencontrer par là.
— C'est-à-dire que vous voulez vous faire un état?
— Parfaitement.
— Vous attacher à quelque prince, voire à quelque grand seigneur, en attendant que vous ayez vous-même des pages?
— Précisément.
— Enfin, chercher une héritière, belle, douce, aimable, de grand nom et de grosse fortune, qui fera briller d'un nouvel éclat les émaux
de votre écusson et l'augmentera de son canton d'armes?
— Je TOUS aurais dévoilé ma pensée, que vous n'eussiez pas mieux parlé.
Le capitaine examina complaisamment son interlocuteur, et, après un moment de silence, il reprit :
— Nous sommes bien tous les mêmes, et tous nous commençons de la même façon, nous autres, chevaliers d'aventures. Je parie que vous ne connaissez personne à Turin et que vous ne savez à qui vous recommander? Voyons, dans quel parti vous allez-vous jeter? Serezvous aux princes, à la régente, aux Espagnols, aux Français?
Le jeune homme arrêta un regard étonné sur Lambertenghi.
— Que voulez-vous dire? Je ne sais rien de toutes ces querelles, moi, sinon que le feu duc est mort, que sa veuve a l'ambition toute naturelle d'accaparer le pouvoir, que les princes, frères de feu Son Altesse, le veulent également
PE M. DE PUPLINGE. 11
pour eux. Je ne suis pas chargé, ventre de biche! de régler le .difiPérend, et j'en suis fort aise. Maintenant, qui servirai-je? la duchesse, le cardinal Maurice, M. de Carignan? Je n'en sais rien, et je laisse au hasard le soin de dicter mon choix. Pourvu que j'aie la chance de ne pas faire le pied de grue trop longtemps...
Le capitaine approuvait du geste ces singulières paroles, débitées avec une telle apparence de franchise que le plus défiant s'y fut laissé prendre.
Il n'épargna point les éloges à M. de Puplinge, se déclarant charmé de cette indifférence en matière politique qui le délassait de l'enthousiasme exalté des uns, de l'opiniâtreté des autres, et qu'il appelait de la sagesse.
Tout en causant, les voyageurs atteignirent Eivoli, dernier relais, avant la capitale des États de Savoie.
Fabio Lambertenghi, charmé des manières affables, de la candeur, des belles qualités qu'il crut découvrir chez son jeune compa-
12 LES COUPS DtPÉE
gnon, l'interrogea sur ses projets, sa fortune présente.
— Ma foi! répliqua le jeune hoinme, vous avez pu voir à mon mince bagage que je ne suis pas riche. Mon père m'a donné ce cheval et cent pistoles dont j'ai mangé la moitié à Paris. Avec le reste, j'ai engagé mon valet, payé sa mule et fait le voyage. De sorte qu'il me restera cent écus à peine en arrivant à Turin.
— Corpo di Bacco ! ce n'est point le Pérou. Il faudra vous bien attifer, faire figure.
— J'y ai songé. Mon père m'a remis une lettre pour un certain seigneur qui lui doit une somme rondelette. Capital et intérêts me mèneront loin.
— Bien! bien! En attendant, si vous le voulez, je vous conduirai chez mon logeur, un huissier du Sénat, nommé Patrizio Barrera, vous aurez un appartement convenable pour peu de chose, et notre hôte vous sera utile dans votre démêlé avec votre débiteur, car ne sup-
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posez pas qu'il soit facile d'arracher de l'argent à nos galants de la cour : les rubans sont hors de prix.
Henri de Puplinge accepta joyeusement la proposition de l'honnête capitaine qui lui serait, supposait-il, un guide, un conseiller précieux. Charmé de sa rencontre, Henri fit briller tout son esprit. La causerie ne discontinua point et diminua la longueur du chemin.
Vers sept heures du soir, les deux cavaliers arrivèrent à la porte Susine. Les gardes leur demandèrent leurs saufs-conduits, et Henri put passer sur la recommandation du capitaine qui, seul, était muni de papiers en règle.
Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient sur la place aux Herbes, tout auprès du nouveau palais communal bâti par Lanfranchi en 1607, et ils pénétraient dans la maison de Patrizio Barrera, lequel leur fît l'accueil le plus bienveillant et le plus cordial.
Henri, émerveillé de la beauté de la ville, dont la plupart des rues, tirées au cordeau,
étaient ornées de portiques abritant des boutiques élégantes, fut conduit à son appartement, qui lui parut somptueux, avec ses peintures à fresques, ses tentures de tapisseries, et qui ne ressemblait en rien à la misérable chambre qu'on lui louait cinq pistoles par mois, au second étage d'une bicoque de la rue de l'Astruce, à Paris.
Fatigué du voyage, il se coucha aussitôt et s'endormit en faisant des rêves dorés.
CE QUE VIT, CE QU ENTE>'DIT, CE QUE FIT M. DE PUPLINGE SUR LA PLACE DU PALAIS-MADAME
Le lendemain, il s'éveilla de fort bonne heure et se mit à la fenêtre, pressé de revoir cette place qui, la veille, lui avait paru si jolie. Il contempla longuement la façade en deux ordres du palais communal, compta les colonnes, mesura de l'œil les architraves. Lorsqu'il se retourna, il vit son valet qui rangeait dans les tiroirs d'un meuble son modeste bagage avec le soin et la lenteur qu'il apportait en toutes choses.
— Eh bien! dit Henri, nous voici donc à
Turin, Badillau! C'est une belle ville et tu ne regretteras, je pense, ni Paris, ni ton village d'Illifaut.
— Bédame! on ne sait pas, ma foi jurée! monsieur, mais ça se pourrait bien tout de même, si nous n'avions, hier, vu ce maudit corbeau qui est parti à notre gauche!
— Toujours crédule, Badillau !
— Monsieur, j'ai entendu dire, par des vieux de mon pays, que cela porte malheur.
— Nous verrons bien! Prépare mon meilleur habit, je vais sortir ce soir avec le capitaine et nous irons nous promener devant le Palais-Madame. Il paraît que c'est ici le bel air.
— Oh ! vous n'aurez guère à choisir parmi vos affutiaux, monsieur; aussi vrai que je m'appelle Hervé Badillau, vous n'avez pas plus d'un ajustement propre, encore est-il sans garniture.
Henri contempla sa mince garde-robe, puis il dit tristement :
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— Hervé, donnez-moi quelques pistoles. Il faut que je m'accoutume à donner beaucoup pour paraître, en ce pays où l'on jug-e l'homme à l'étoffe de son haut-de-chausses. Pour peu que j'écorne ma bourse, il ne me restera bientôt que mon courage et mon épée, l'unique fortune que je ne puisse perdre.
— Sauf respect, monsieur, vous aurez encore les dix écus de trois livres que j'ai économisés sur mes gages.
Henri sortit sans faire de bruit, pour n'éveiller personne, et s'engagea dans la première rue qui s'ouvrit devant lui.
Il ne tarda pas à trouver une boutique de fripier d'assez bonne apparence.
Lorsque, une heure plus tard, Hervé le vit. revenir, le Breton poussa un cri de surprise. Son maître avait grande mine sous son justaucorps de velours violet passementé d'argent, qui s'entrouvrait sur une fine chemise brodée et se rattachait à un haut-de-chausses orné d'un flot de rubans jaunes.
18 LES cours PÉPÉE
Un baudrier, des bottes de maroquin, un chapeau couvert de plumes jaunes complétaient ce costume, encore fort présentable, bien qu'un peu fané.
Le capitaine Fabio vint à deux heures chercher son protégé, dont il admira la tournure élégante, et tous deux, bras dessus, bras dessous, se dirigèrent vers la place du Château, que la foule encombrait, déjà.
Au centre de cette place s'élevaient les constructions imposantes, flanquées de quatre tours crénelées, du Palais-Madame, bâti par le duc Amédée VTII, en 1416, sur le plan de Dominique Juvara.
Henri de Puplinge fut ébloui du coup d'oeil pittoresque qui s'offrit à ses regards. A sa gauche s'étendait le palais ducal encore inachevé, derrière lequel on voyait se dresser dans les cieux la cathédrale San-Giovanni. En face, la lourde masse du vieux château; à droite, de magnifiques maisons.
Dans cette enceinte, circulaient une multi-
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tuda de gens somptueusement vêtus, suivant les dernières lois de la mode, courtisans, officiers, petits-maîtres, qui formaient différents groupes et se promenaient en lançant des œillades hardies sur les litières qui servaient alors de véhicules aux dames.
Les officiers français, appartenant à l'armée du cardinal de la Valette, tenaient le haut du pavé. Ils s'entretenaient bruyamment, gesticulaient beaucoup et se moquaient sans façon des seigneurs piémontais qui, par respect pour les ordres sévères de la régente, feignaient de ne rien entendre.
Fabio Lambertenghi fit remarquer à son jeune ami les plus brillants de ces personnages, dont Tair insolent et tapageur, les allures hautaines, l'indignaient.
— Voyez- vous là- bas ce gentilhomme en pourpoint de satin couleur d'Espagnol malade? disait le capitaine. C'est M. le marquis de Voghera, grand maître d'hôtel de Savoie. Cet autre, à manteau fleurs de seigle, est le comte
de Saint-Maurice. Voici M. le comte Capris, qui confond dans une même haine Français, Espagnols et Savoyards; don Hippolyte Pallavicini, serviteur dévoué de M. le cardinal. Ces messieurs se saluent avec le plus aimable sourire, quitte à s'entretuer demain.
Un pag-e, qui passait, donnant le bras à l'un de ses camarades, s'arrêta devant Henri, le toisa de la tête aux pieds, et s'éloigna en riant aux éclats. Puplinge le voulut poursuivre et châtier de son impertinence. Le capitaine l'arrêta.
— Laissez donc, s'écria-t-il, ce garçon aura trouvé, sans doute, que les nuances de vos rubans sont en désaccord avec la couleur de votre habit. Entre nous, il aurait raison... Vous avez payé cette défroque au moins cinq pistoles! C'est autant de jeté par la fenêtre... Bien! bien ! vous ne connaissez pas les coutumes, vous vous formerez. Corpo di Bacco!
Un vieillard, au visage vénérable, traversa
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lentement la foule. Il se rendait au palais ducal. Chacun s'inclinait devant lui.
— Voilà monseigneur Jean-Jacques Piscina, chancelier de Savoie, dit le capitaine. Il va au palais à pied, sans suite, comme un bourgeois, et le moindre hobereau de la cour de France veut avoir sa litière et ses laquais. N'est-ce pas M. le comte d'Ostana qui descend de cheval là-bas? Il y a conseil chez madame la régente, probablement.
En ce moment, les groupes se dispersèrent et la foule se pressa sur le passage d'une jeune fille admirablement belle, qui marchait en donnant le bras à un vieux gentilhomme, tandis qu'un petit négrillon portait derrière elle la queue de sa robe.
Grande, svelte, elle avait un port de reine, un maintien majestueux qui n'excluait point la grâce. Des boucles épaisses et soyeuses de cheveux noirs entrelacées d'un fil de perle encadraient ses traits aussi réguliers que ceux d'une statue grecque.
Ses yeux noirs brillaient sous l'arc tracé par ses sourcils nettement dessinés; sa bouche, légèrement arquée, exprimait une fierté voisine du dédain. L'expression générale de la physionomie dénotait, du reste, un caractère hautain, résolu, vaillant. On lisait sur son front la sérénité des belles âmes unie à une force de volonté rare chez les femmes.
On eût dit cette comtesse de Piossasque, qui défendit si glorieusement la ville de Cavour contre le connétable de Lesdiguières.
Une robe de satin bleu de Chine s'ouvrant sur une jupe grise couverte de dentelles mettait en relief sa taille magnifique; sa main, petite et d'une forme délicieuse, gantée de blanc, soutenait au-dessus de sa tète une ombrelle de plumes.
Ainsi parée, un peintre l'eiit comparée à Diane chasseresse, ou mieux encore à l'altière Junon.
Son chevalier, seigneur de grande mine, vêtu avec cette simplicité fastueuse dont on a
DE M. DE PUTLINGE. W
perdu le secret, était un homme de soixante ans au moins, dont le regard avait l'habitude du commandement, et dont l'attitude seule imposait le respect. Le collier en pierreries de l'ordre de TAnnonciade étincelait sur ses épaules, et sur le pan de son manteau en velours incarnadin brillait la plaque du Saint- Esprit.
A quelques pas de ces deux personnes, un jeune homme vêtu avec la recherche exquise des petits-maîtres qui copiaient le duc de Buckingham, M. de Luynes et M. de Bassompierre, marchait le poing- sur la hanche, en jetant des regards superbes sur la foule qui s'inclinait avec déférence devant ceux qui le précédaient.
Il portait sur l'épaule gauche un nœud gris et bleu.
— Peste ! s'écria le capitaine Fabio, voici M. le marquis de Graglie plus reluisant qu'un reliquaire! Et quels airs de raffiné! Corpo di Bacco! ou se damnerait pour avoir le plaisir
de lui allonger une estafilade au travers de la figure.
Henri contemplait avec un tel ravissement la belle inconnue, qu'il n'entendit pas la réflexion imprudente de Lambertenghi.
Quand cette apparition se fut évanouie au delà des groupes qui se refermèrent derrière la jeune fille et son chevalier, il poussa un grand soupir, et, se retournant vers le capitaine, lui dit en affectant une insouciance qui ne put d'aucune sorte dissimuler l'intérêt qu'il mettait à sa question :
— Quelle est donc, cher ami, cette merveilleuse beauté que l'on dirait échappée de l'Olympe romain ?
Fabio se mit à rire et regarda malicieusement le jeune homme.
— Oh! oh!... déjà? répondit-il. Vous visez haut, seigneur cavalier!
— Vous vous méprenez, capitaine...
— Soit. Eh bien! c'e.-t mademoiselle PhiUberte de Miolanais, et ce vieillard est le mar-
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quis de Lescheraines, son père. Tous deux ont fait la guerre avec le cardinal Maurice, la noble amazone a manié de ses mains blanches l'estoc et l'arquebuse, qui lui pèsent moins, dit-on, que son éventail. Depuis le retour de M. le cardinal, ils sont rentrés en grâce.
— Et, sans doute, ils vont à la cour?
— Non pas, madame la régente les a en exécration, mais les voici qui s'approchent, si lence !
Le marquis et mademoiselle de Miolanais revenaient, en effet, sur leurs pas, toujours suivis à une courte distance par le petit-maître au nœud gris et bleu.
En passant devant Puplinge, la jeune fille laissa, par mégarde, tomber son éventail. Prompt comme l'éclair, Henri se baissa, le prit, et, mettant un genou en terre, il lui présenta la fragile dentelle d'ivoire.
Un doux sourire fut sa récompense. Comme il se relevait, fasciné, ivre de joie, le raffiné au nœud gris et bleu l'accosta :
— Monsieur, lui dit-il d'un ton impérieux en frisant sa moustache d'une main, tandis que l'autre s'appuyait sur le pommeau de son épée, monsieur, je vous trouve bien osé de prendre l'office de page sans y être convié. Vous me rendrez raison de cette insulte.
— Monsieur, dit Pupling-e en parodiant les manières de son interlocuteur, je vous trouve bien osé de vous faire le champion d'une personne qui ne vous y a point invité. Je suis prêt, d'ailleurs, à vous donner satisfaction.
— Êtes-vous de qualité? s'écria l'autre furieux.
— Et vous? reprit Henri d'un ton railleur.
— Je suis le marquis de Graglie, monsieur.
— Je suis le chevalier de Puplinge, monsieur.
Les deux adversaires se saluèrent courtoisement.
— Eh bien! demain, à huit heures, derrière la porte Fibellona, amenez vos seconds. Je vous demande pardon de choisir une heure si mati-
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nale, mais je ne me lève jamais plus tôt que huit heures, et à neuf, après vous avoir tué, je dois dîuer avec mes amis à la taverne du Cocomero^ rue du Valentin.
Les deux jeunes gens se saluèrent de nouveau, et le marquis s'éloigna.
-T- Vous avez de la chance, fit observer le capitaine Fabio, qui n'avait point jugé à propos de prendre la parole pendant cette altercation. Le premier jour de votre arrivée, vous êtes remarqué par la plus riche héritière du pays, et vous avez un duel avec le plus brillant seigneur de la cour!
— Vous serez mon second, capitaine ?
— Heu ! Je serais tenté de vous refuser, car ces sortes d'affaires me causent mille tourments. Enfin! comptez sur moi.
— Pour finir ma journée, j'ai grande envie d'aller faire visite au débiteur de mon père.
— Bonne idée, per Bacco! Comment Tappelez-vous?
— Don Ascanio Bobba.
Le capitaine laissa échapper un bruyant éclat de rire.
— Il est insolvable! demanda Henri d'une voix inquiète.
— Bien pis! Si vous tuez le marquis de Graglie demain, vous n'aurez plus de débiteur. S'il vous tue, la dette est payée. Don Ascanio Bobba, mon cher, et le grand chambellan de Savoie, marquis de Graglie, neveu de l'évêque de Maurienne, ne sont qu'une seule et même personne.