COMMENT LE CARDINAL MAURICE TRAITAIT LES AFFAIRES POLITIQUES
Henri fut stupéfait de cette révélation, à laquelle il ne s'attendait pas. Il se voyait ruiné. Si maintenant il réclamait au marquis une somme d'argent, il s'exposait à se faire traiter de croquant; s'il attendait l'issue du duel, on ne manquerait pas de dire que, vainqueur, il abusait de la victoire; que, vaincu, il recherchait une vile revanche. En toutes façons, il devait se taire.
— Non ! reprit Fabio de sa voix éclatante, vous faites ici sotte fi^'-ure, mon cher. Rentrons
chez le respectable Patrizio Barrera. Chemin faisant, je vous apprendrai bien des choses que vous ne savez pas.
Quand ils eurent quitté la place, où on les regardait beaucoup, à propos de l'algarade qui venait d'avoir lieu, le capitaine poursuivit :
— Vous m'avez dit que vous n'appartenez à aucun des partis qui divisent la cour. Ecoutez donc ceci : le marquis de Lescheraines est aux princes : il veut donner sa fille à M. le cardinal, lequel, vous l'ignorez peut-être, n'est point dans les ordres sacrés. Bien ! Or, M. le cardinal, par une stipulation du traité secret entre lui et madame la régente, traité qui sera prochainement ratifié, doit épouser la princesse Louise, sœur de votre duc.
En troisième lieu, M. de Graglie fait à mademoiselle de Miolanais une cour assidue. Si bien que vous allez vous heurter contre M. de Lescheraines, contre la passion de M. de Graglie, peut-être contre les vues secrètes de M. le cardinal Maurice. Vous voilà avec trois ennemin
DE M. DE rUPLTNGE. 31
formidables; il vous faudrait la toute-puissance de Madame Royale pour vous tirer de là. Qu'allez-vous faire?
Henri, laissant à peine à Fabio ie temps d'achever son discours, répondit vivement :
— Je serai aux princes, puisque mademoiselle de Miolanais les a servis, et que... je... Vous comprenez?...
Le capitaine fît un brusque haut-le-corps, mais il garda le silence.
Arrivé à son logis, Henri écrivit une lettre, mit un mince portefeuille dans la poche de -son pourpoint et descendit chez son hôte pour la collation qui, selon la coutume italienne, se faisait à sept heures.
Ce repas achevé, il se dirigea vers l'hôtel qu'habitait provisoirement le cardinal Maurice de Savoie, et qui appartenait au comte Scaglia de Verrue, en attendant que l'on eût terminé la construction du beau palais de Cariguan, ordonnée par le prince Thomas.
La salle où le prince donnait ses audiences,
et qui lui servait en même temps de cabinet de travail, se trouvait au bout d'une enfilade de pièces luxueusement décorées, que précédaient une antichambre, une salle des g-ardes et un petit salon d'attente.
On y reconnaissait quelque chose du caractère de celui qui l'habitait. Des tentures en tapisseries, encadrées dans une boiserie sculptée, cachaient les murailles; aux fenêtres, des courtines de velours cramoisi à crépine d'or.
Une bibliothèque et une crédence en ébène incrustée d'ivoire, un cabinet à colonnes de lapis-lazuli, occupaient trois des parois. Audessus de la cheminée, un admirable Christ, taillé dans un bloc de marbre blanc à veines roses, œuvre d'art si parfaite que cette statue semblait être un corps que l'àme venait d'abandonner à peine. Il n'y avait la, pour sièg-es, qu'un fauteuil sommé du chapeau cardinalice et deux ou trois tabourets.
Le prince, assis, recevait en ce moment ramba.ssadeur de France, debout devant lui.
DE M. DE PUPLÎNGE. 33
Maurice de Savoie, né en 1593, était alors un homme de quarante-neuf ans, plus jeune que son âg-e et fort laid, comme la plupart de ceux de sa maison.
Doué d'une belle prestance, quoique un peu chargé d'embonpoint, il avait un grand air de dignité, tempéré par la douceur bienveillante de son regard. Une moustache brune, accompagnée d'une royale taillée en pointe, donnait à son visage trop plein et trop coloré ce je ne sais quoi qui dénonce l'homme de guerre.
Créé cardinal à quatorze ans, il n'appartenait à rÉglise que par son titre, n'ayant reçu aucun des ordres sacrés.
Souple et fin, il possédait cette astuce italienne si subtile et si puissante qui fii la fortune des Médicis à Florence, des Borgia à Rome. Il était moins savant capitaine qu'habile politique, mais il avait le courage, la force de volonté, la générosité, vertus héréditaires de sa race. Esprit délicat et délié, il parlait cette admirable langue de son siècle, que nous avons
désapprise : ses lettres et ses vers eussent été applaudis à Ihùtel de Rambouillet.
^ambassadeur était, lui, ce Michel Perticelli, seigneur d'Emery, partisan fameux, qui fut depuis surintendant des finances, homme d'une probité contestable, ambitieux, avare, et dont le fils, M. de Thoré, fut le héros d'une aventure scandaleuse rapportée par Tallemant des Beaux.
L'audience tirait à sa fin. M. d'Emery, visiblement déconcerté, fie prenait point la peine de cacher son mécontentement.
Après une pause d'un instant, le cardinal continua :
— Vous disiez donc, monsieur, la charge de grand maître de France et cent mille écus pour mon frère, et pour moi un archevêché par delà les monts? C'est une singulière mission que vous a donnée M. de EicheHeu, convenez-en. Ces sortes de choses se traitent entre valets ; vous en eussiez parlé plus familièrement avec mon secrétaire.
— Monseigneur...
DE M. D^ ITPLINGE. 35
— Oh! ne vous excusez pas, je suis accoutumé à d'autres manquements de la part de M. de Richelieu. Comme ainsi soit que vous lui devez porter une réponse, la voici : Je ne fais point trafic de mes sentiments, et je décline l'honneur d'une alliance avec lui.
— Votre Éminence parle avec une franchise. . .
— Que M. de Richelieu n'emploie avec personne, interrompit le cardinal d'un ton ironique. C'est vrai, monsieur d'Emery. J'aime les situations nettes. Nous avons, M. le prince de Carignan et moi, fait la guerre à Madame Royale, précisément à cause de sa docihté envers le ministre de son frère.
— Et vous ne craignez point de me le dire, monseigneur ?
— Ai-je donc à craindre quoi que ce soit de M. de Richelieu? s'écria le cardinal avec hauteur. Je ne me laisserai ni assassiner comme Concini, ni empoisonner comme le feu duc, mon frère, ni exiler comme Beaufort, ni emprisonner comme le grand prieur Vendôme. Que votre
maître ne retire pas ses troupes du Piémont ! Je lancerai sur la Provence les Espagnols de Léganès.
— C'est donc la guerre?
Le cardinal sourit et lui jeta un de ces regards de diplomate à diplomate dont l'expression est intraduisible, puis il répondit :
— Au contraire, monsieur d'Émery, c'est la paix... Vous reverrai-je demain?
L'ambassadeur prit congé avec les formes cérémonieuses qu'exigeait l'étiquette, et le cardinal, pour obéir à cette souveraine, le reconduisit jusqu'à la porte.
Aussitôt qu'il fut sorti, l'abbé Soldati, confident et secrétaire de Maurice de Savoie, entra d'un autre côté.
— Ah! monseigneur, s'écria-t-il, comme vous parlez net ! Vous avez effarouché ce pauvre homme. Il y a là M. d'Ars qui attend son tour.
— Qu'est-ce que celui-là?
— Un agent secret de liichelieu, arrivé d'hier, le petit-fils de ce Gaspard de Villeneuve,
DE M. DE PUPLINGE. 37
marquis d'Ars,qui,en 1568, je crois, assassina le baron de Cypierre à Fréjus.
— Et quelle peut être sa mission ? Faites-le introduire.
Unemanièred*aventurier, à la tournure martiale, à la voix bruyante, portant avec aisance la cuirasse de buffle et la rapière de fer, pénétra dans la salle. A coup sûr, celui-là était passé maître en dissimulation, car nul n'aurait soupçonné que ces allures fussent un déguisement et que ce matamore se pût, d'un jour à l'autre, transformer en homme d'État.
Maurice de Savoie, quoiqu'il sût que Richelieu choisissait intelligemment ses créatures, éprouva une grande surprise, tant il semblait exister peu de rapports entre l'homme qu'il avait devant les yeux et la mission que ce dernier devait remplir auprès de lui.
Il l'enveloppa d'un regard scrutateur.
L'autre attendait qu'on lui fit l'honneur de l'interroger.
— M. de Richelieu est fort malade, m'a-t-on
LES COUPS DÉPÉE
dit, commeaça le prince lentement et posément; je vois qu'il ne cesse pas néanmoins de s'occuper de ses affaires et... de celles des autres. Vous êtes le marquis d'Ars, monsieur? C'est un nom qui sonne mal sous ces voûtes.
— Aussi, monseigneur, en ai-je pris un autre.
— Voire?... Si votre mission est telle que celle de M. d'Emery, vous venez trop tard : ma réponse est faite.
— Je le sais, monseigneur,
— Alors? demanda le prince d'un ton de suprême dédain.
— Votre Eminence n'est pas sans savoir qu'une certaine Pénélope, femme d'Ulysse, défaisait la nuit la tapisserie qu'elle avait faite durant la journée. Il se peut que Votre Eminence change d'avis. J'attends ici que le moment soit venu, sous votre bon plaisir... et sauvegardé par...
— Continuez.
— Par la certitude où je suis que Votre Eminence tolérera mon séjour à Turin, car un pro-
Î'E M. DE PUPLINGE. 30
verbe respectable donne ce conseil très séant, qu'il se faut garder une poire pour la soif.
— Et si, comme vous le supposez, reprit Maurice, qui ne put s'empêcher de sourire, je revenais sur ma décision, où vous trouverais-]'e?
— Place aux Herbes, chez Patrizio Barrera, huissier au Sénat, et l'on demanderait le capitaine Fabio Lambertenghi.
Sur ces mots, il salua profondément le cardinal et se retira suivi de l'abbé Soldati.
Un nouveau personnage succéda au prétendu capitaine. C'était le père Jean de Montcalier, ancien général des capucins et qui servait de négociateur entre la régente et ses beaux-frères. L'influence des religieux à la cour de Savoie était considérable.
Déjà le jésuite Monod, à la suite de démêlés avec Richelieu, avait été enfermé au château de Miolans. Le père Jean jouait auprès de la duchesse Christine le rôle que jouait auprès de l'impératrice ÉUsabeth de Gonzague le père
Chinoga, son confesseur ; auprès du puissant ministre de Louis XIII, le fameux Jo::epli du Tremblay, que l'on avait surnommé l'Éminence grise.
On l'estimait infiniment à cause de sa prudence, de sa droiture et de son intelligence, qu'il n'employait que pour le bien. Il avait accepté la mission délicate de réconcilier la duchesse et les princes dans le seul but d'apaiser la guerre civile qui désolait le pays. On ne pouvait lui reprocher, d'ailleurs, aucune ambition personnelle.
Maurice de Savoie le salua avec une extrême affabilité, vint à sa rencontre et^ lui offrant un tabouret que le moine refusa humblement, il lui dit :
— Pîh bien! mon père, vous venez du palais? Vous avez vu la régente?
— Monseigneur, voici les conditions que Ton vous fait. Elles sont honorables, et, en les acceptant, vous mettrez fin à une situation qui ruinera k jamais notre patrie, si elle ne change promptemeut.
DE M. DK PUPL'NGE. 41
— Voyons! dites!...
— Vous recevez les titres de prince d'Oneille et de comte de Barcelone ; vous êtes créé lieutenant général de Son Altesse Royale au comté de Nice, et vous épousez votre nièce, madame la princesse Louise.
— Mais quant au passé?... Et mes gentilshommes?
— On en délibère, monseigneur.
L'abbé Soldati entra et dit quelques mots à l'oreille du cardinal, qui fit un geste d'humeur. L'abbé parut insister.
— Eh bien ! faites-le venir. Père Jean, restez là, je vous prie, nous reprendrons notre entretien quand j'aurai reçu certain étourneau qui s'est pris de langue avec le marquis de Graglie et qui veut à toute force me parler.
COMMENT, APRÈS ATOIR FAIT DE LA POLITIQUE AVEC UN PRÊTRE ET UN MOINE, MONSIEUR LE CARDINAL DE SAVOIE ESSAYA d'EN FAIRE AVEC HENRI DE PU- PLINGE.
Bientôt Tabbé revint conduisant avec lu Henri de Puplinge, qui, fort intimidé en se voyant en présence du cardinal et de ce religieux qui le considéraient attentivement, osait à peine lever les yeux.
Dès le premier abord, il plut à Maurice, qui jugeait les jeunes gens d'après leur modestie, qualité rare et difficile à feindre. Il lui adressa la parole et lui demanda ce qui l'amenait, avec un accent de bonté dont Henri fut touché.
— Monseigneur, je suis fort embarrassé, n ayant jamais vu la cour, répondit le jeune homme en s'enhardissant un peu, veuillez me pardonner si je dis trop... Je m'appelle Henri Gouffier, et suis fils de Charles Gouffier, seigneur de Puplinge, capitaine portier de la ville de Cluses et qui fut, durant trente années, maître d'hôtel de M. le duc de Nemours.
J'ai voulu faire partie de la maison de M. le duc de Nemours d'aujourd'hui, mais il m'a fait dire qu'il préférait que je vinsse à Turin, et voici une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m' envoyer pour Votre Eminence.
Le cardinal prit la lettre et la tendit au père Jean.
— Lisez, je vous en prie, dit-il.
Et il examina le visage de Henri, comme s'il se fût tout à coup souvenu de la mort de Henri III, et du stratagème de Jacques Clément.
Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, écrivait à son cousin qu'il lui recom-
DE M. DE PUPLINGE. ^^
mandait instamment Henri de Puplinge, son protégé, tilleul de son père et qu il affectionnait beaucoup, ajoutant que les hommes de cœur étaient trop rares pour qu'on les attirât hors du
pays. . .
— Je vois que mon cousin a bonne opmion de vous, mon ami, dit le cardinal, je suis heureux de le servir en ceci. Que désirez-vous de
moi ?
— Le droit de me faire tuer pour Votre Emi-
nence.
— Ah! vous êtes d'humeur batailleuse r Savez-
vous manier l'épée?
— Je suis gentilhomme, monseigneur!
— Aujourd'hui même, à ce que l'on m'assure, vous vous êtes querellé avec un seigneur attaché à madame la régente. Que s'est-il passé entre vous ?
— Monseigneur, il s'agit d'une dame...
— Vous êtes discret? je vous en félicite... mais quand on saura que vous m'appartenez, M. d'Aglié dira que je fais tuer ses amis par
les miens. \'oiis serez ici sur un terrain g-lissaut. Je n'ai pas état de prince, car ma paix avec la duchesse est à peine faite, et peut-être l'appellera-t-on une paix boiteuse et malassise. Un jour ou l'autre, ces inimitiés se réveilleront, et alors...
— Alors, monseig'neur^ vous trouverez autour de vous les gentilshommes que vous admettez à l'honneur d'être à vous. J'ai dit à Votre Éminence quelle part je réclamais ! s'écria hardiment Henri.
— Il y a beaucoup de calvinistes de vos côtés, dit à son tour le père Jean ; vous n'êtes pas, je pense, de la religion?
— Non, mon révérend.
— C'est une réponse un peu laconique, mais j'aime cette concision. Un hypocrite eut été plus prolixe.
— Connaissez -vous M. d'Aglié? reprit le cardinal d'un ton plein d'amertume; c'est le puissant du jour! Qui veut gloire et richesse doit s'adresser à lui. Il dispense la faveur, il
DE M. DE PUPLTNf.E. 47
est roi ! Monsieur de Puplinge, informez-vouB donc de quelle façon le roi Louis XIII a récompensé M. de Vitrj.
— Je crois, monseigneur, qu'il lui a donné le bâton de maréchal en échange d'un coup de pistolet tiré à propos... C'est payer fort cher un méchant service, répliqua le jeune nomme, qui comprit parfaitement l'allusion. Votre Éminence me faisait l'honneur de me demander, continuat-il, si je connais M. le comte d'Aglié : on m'en a dit quelque chose. Il doit beaucoup à madame la régente.
— M. le maréchal d'Ancre devait moins à la reine de France, poursuivit le cardinal d'une voix sombre. Hélas ! nous avons l'heureuse infortune d'être d'honnêtes gens... Monsieur de Puplinge, je veux que vous oubliiez ce que je viens de vous dire. Êtes-vous riche?
— C'est une question que l'on fait beaucoup ici, monseigneur! A tous ceux qui me l'ont adressée,j'ai répondu ceci: Je possède un cheval, un valet, une mule. Et j'oserai ajouter cette
l<^gende, inscrite sur la maison de mon père : € C'est grand'piété quand argent fault à gens qui voudraient volontiers. >
Le cardinal traça quelques mots sur une feuille de papier et la tendit à Henri en lui disant :
— Voilà qui réparera les erreurs de dame Fortune, monsieur de Puplinge. Allez chez mon trésorier, il vous donnera mille écus pour votre équipage. Vous êtes désormais au nombre de mes gentilshommes ordinaires. M. le comte de Verrue vous apprendra quels sont vos nouveaux devoirs. Adieu !
Henri mit un genou en terre.
— Monseigneur, il me reste une faveur à vous demander, la plus précieuse de toutes.
— Parlez, mon ami.
— Veuille Votre Eminence me permettre de baiser sa main.
Le cardinal, ému, lui tendit sa main, plus blanche que les dentelles qui l'entouraient et, relevant le jeune homme, il lui dit :
DE M. DK l'LTLlNOE. 49
— Ecrivez à votre père, monsieur de Piiplinge, que je vais demander pour lui à M. d'Aglié la charge de bailli de Faucigny.
Quand Henri, fasciné par la bienveillance du prince, heureux d'avoir si promptement acquis ses bonnes grâces et fait le premier pas dans une carrière que l'avenir lui promettait brillante, fut sorti de l'appartement, Maurice de Savoie reprit son entretien avec le père Jean.
— Que c'est beau, la jeunesse!... dit-il; voilà un charmant cavalier... Ah! mon père, si j'avais vingt ans de moins, comme je rouerais M. de Richelieu, Leganès, d'Aglié, tous ces ambitieux qui nous écrasent, acharnés contre ma famille et qui la ruinent, sangsues inassouvies... Savez-vous que le duc Rouge a fait offrir à Carignan le commandement des troupes en Italie t
— Oui, mais il faut chasser les Espagnols, pour que Richelieu nous rende les places de sûreté. Il leur faut enlever Nice, Acqui, Chà-
teauneuf de Scrivia, Serraval, Verrue et Tortoue...
Madame la princesse de Carignan et ses enfants en Espagne, otages précieux que Sa Majesté Catholique gardera en échange des conquêtes...
Maurice de Savoie, souriant railleusement, l'interrompit :
— On y a pourvu, dit-il. Balbiano est en route pour le château d'Oddon, et n'en reviendra qu'avec ma belle-sœur et mes neveux. Croyez-vous, mon père, que l'on ne me trouvera pas bien ridicule de faire, à cinquante ans, la folie d*épouser une jeune fille qui n'en a que quatorze et qui est ma nièce ? Tous les galantins de Paris vont se moquer de moi. M. de Voiture fera un sonnet, et M. des Barreaux une épigramme...
— Ceci ne saurait vous arrêter. Il s'agit d'intérêts graves, et vous ne pouvez retarder plus longtemps de prendre une détermination.
Maurice parcourait la chambre d'un pas
DE M. DE PUPLINGE. 51
ag-ité. Il Ini en coûtait de s'engager ainsi, et, vainqueur, de subir des conditions. Ses réflexions furent longues.
Impassible, le capucin, les mains ensevelies sous son froc, la tête penchée et les yeux baissés, attendait sans mot dire. Enfin, le prince, s'arrètant devant lui, lui dit avec effusion :
— Vous m'aimez, vous i Que feriez-vous à ma place?
— Éminence, mon devoir!
— Quoi ! vous vous plieriez aux caprices d'une femme conseillée par un favori, dirigée, elle souveraine, par un petit évêque de Luçon ! . . .
— V^otre égal dans TÉglise, monseigneur !
— Eh! je le sais bien, et ce n'est pas ce que le pape a fait de mieux! Soit. J'accepte. Allez dire à Madame Royale que, pour ma part, c'est affaire conclue. Je vais dépêcher Pallavicini à mon frère pour l'en informer... Ah! c'est égal, un barbon épouser... Si jamais ce d'Aglié... Voyez, père Jean, je ne sais plus ce que je dis.
52 LES CODPS D'ÉPÉE
Partez vite, sinon vous courriez risque de m'entendre dire non, après m'avoir entendu dire oui.
Il est nécessaire, pour l'intelligence de notre récit, que nous disions ici, en quelques mots, la cause et le motif de toutes ces négociations.
Le duc Victor-Amédée P' de Savoie, mort en 1638, avait laissé deux fils encore mineurs, François- Hyacinthe et Charles-Emmanuel. Sa mort, arrivée à la suite d'un dîner chez le maréchal de Créquy, servait admirablement les desseins de Richelieu, à qui elle livrait pour ainsi dire le Piémont, qui lui servirait de passage pour arriver jusqu'au duché de Milan, et la Savoie qu'il voulait réunir à la France pour créer à ce royaume une frontière naturelle du côté de l'Italie.
La veuve de Victor-Amédée, la duchesse Chrestienne, était fille de Henri IV, Française par le cœur et disposée, sinon à sacrifier l'hé-
DE M. DE PUPLINGE.
ritage de ses enfants, du moins à subir dans une certaine mesure les volontés de Ricli^^lieu.
Pourtant, le comte d'Ag-lié, qui détestait le ministre de Louis XÎII, avait sur elle un très grand ascendant qui servait de contrepoids au crédit qu'elle accordait, par un sentiment de patriotisme mal compris, à l'ennemi-né de sa race. Elle résista longtemps.
Le grand-duc François- Hyacinthe fît une chute malheureuse et se tua. Charles-Emmanuel, appelé à lui succéder, n'avait que quatre ans. C'était donc dix ans de puissance dévolus à la duchesse. Ses beaux-frères, le cardinal Maurice et Thomas, prince de Carignan, voulurent lui disputer la régence. Ils se concertèrent avec le marquis de Leganès, gouverneur espagnol du Milanais, pour chasser les Français du Piémont.
Tous les deux, pleins de dévouement pour leur famille, ne pouvaient souffrir que le pouvoir appartînt à une femme qui le laissait
exercer, suivant la fantaisie du moment, par un serviteur ambitieux ou par un ministre étranger qui abusait de sa force.
La guerre civile dura trois ans, de 1639 à 1642.
La duchesse, efiPrayée des succès obtenus par les princes, à la voix desquels tout son peuple se soulevait, confia à Richelieu quelques places fortes à titre de gage.
Les habitants des États de Savoie se désaffectionnaient de leur souveraine, qu'ils accusaient d'entretenir une lutte onéreuse pour servir son ambition et celle du comte d'Aglié. Les Français, suivant leur coutume qui est de traiter les pays qu'ils occupent en pays conquis, rançonnaient le Piémont. Les Espagnols, que les princes avaient fait la faute d'amener chez eux, dévastaient leurs propres conquêtes.
Maurice et Thomas, effrayés de la responsabilité qu'ils assumaient sur eux et voyant que le roi d'Espagne les entretenait de promesses
DE M. DK PUPLINGE.
illusoires, résolurent de faire leur paix particulière, de s'unir à la régente et de repousser au delà des monts les troupes commandées par d'Harcourt et Lavalette, au delà du Pu les miquelets de M. de Leg-anès.
Une trêve fut conclue. Le cardinal Maurice vint à Turin, mais il refusa de traiter directement avec la régente et, comme la mode était alors d'employer les moines aux négociations diplomatiques, le père Jean de Montcalier fut choisi d'un commun accord pour servir d'intermédiaire entre les deux partis.
De son coté, Richelieu, voyant qu'il avait affaire à de rudes adversaires et craignant de voir un grave conflit s'élever entre l'Espagne, l'Empire et la France, s'il agissait de violence, essaya de gagner les princes.
Il leur envoya donc des agents secrets et leur fit porter des propositions brillantes par l'ambassadeur Emery.
C'est au moment de la conclusion du traité que s'ouvre notre récit, et c'est la lutte enga-
LES CuUFS D'EPEE
gée entre ces diverses ambitions qui lui servira de canevas historique.
Lorsque Henri de Puplinge rentra chez Patrizio Barrera, il trouva le capitaine Fabio Lambertenghi qui se promenait d'un air impatient devant la porte et qui lui cria du plus loin qu'il l'aperçut :
— Vous avez vu Son Éminence?
— Oui.
— Et vous avez été reçu ?
— A merveille. Me voilà un de ses gentilshommes ordinaires. M'accompagnerez -vous chez M. le commandeur de Balbiano, qui me doit mettre au courant du service ?
— Sans doute; je vous félicite de tout mon cœur, chevalier !
Hervé Badillau montra sa figure niaise.
Henri lui fit part de sa bonne fortune, s'attendant à une ex[)losion d'étonnement joyeux. Mais le digne garçon secoua la tête d'un air triste.
— La bonne sainte Anne d'Auray nous pro-
Dr: M. DK pur LINGE.
tège ! miirmura-t-il. Vous seriez déjà baron, et je vous aurais vu marquis et colonel pour le moins avant cinq ans, si...
Il s'interrompit et pous.-a un profond soupir.
— Si quoi? interrog-ea curieusement le capitaine.
— Si nous n'avions pas vu, hier, un corbeau s'envoler à notre gauche.
ou L ON APPhEND DE QUELLE FAÇON LE COMTE L'AGLIE FAISAIT SA COUR A MADAME LA RÉGENTE
Tandis que le cardinal Maurice, toujours actif et laborieux, recevait les ambassadeurs, les envoyés secrets, s'occupait des affaires du pays, s'attirait de nouveaux serviteurs, faisait, en un mot, métier de roi, la duchesse régente, retirée dans ses appartements , s'entretenait avec son favori, loin des bruits de la cour aussi bien que des oreilles indiscrètes.
Chrestienne de France avait quarante ans. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus ont été chantés par les poètes du temps.
tW LES COUPS D"ÉPÉE
Fille de Henri IV, elle se distinguait par les qualités qui rendirent si populaire le Béarnais ; mais^ comme lui, elle ne fut point exempte de ce qu'on est convenu d'appeler les faiblesses des grandes âmes. Libérale, spirituelle et bonne, elle avait le caractère indécis, irrésolu, capricieux, un peu mélancolique de son frère Louis. Mais il fallait, pour dompter le monarque, la formidable énergie de Richelieu, tandis que Chrestienne subissait, comme souveraine, l'ascendant d'un homme sans valeur morale, antipathique à sa cour, exécré de ses sujets et dont là faveur ne s'appuyait sur aucun mérite.
Frivole , étourdi, ambitieux par vanité . Piiilippe de Saint-Martin d'Aglié ne possédait, en effet, que cette vertu vulgaire : la bravoure personnelle.
Lorsque Turin tomba au pouvoir du prince Thomas, la régente faillit être enlevée et faite prisonnière. Le marquis de Lullins, colonel général des Suisses ; le marquis de Bernex, cor-
DE M. DE riTLTNGE. 61
nette des gardes, et Philippe d'Aglié, la sauvèrent et, protégeant sa retraite, la conduisirent à la citadelle.
De ce moment data la grandeur de Philippe. Elle commença par lui offrir la charge de capitaine des cuirassiers de la garde, qu'elle enleva à don Maurice de Savoie, elle le combla ensuite de richesses et d'honneurs, lui donna le collier de l'Annonciade et le créa comte de Rivarolo.
La maison d'Aglié eut sa part de distinctions. Louis de Saint-Martin fut nommé grand ayo du jeune duc Charles-Emmanuel II, et le marquis de Saint-Germain, Octavien, créé lieutenant général de cavalerie, grand écuyer, reçut encore le collier de l'Annonciade.
Nonchalamment étendu dans un fauteuil, d'Aglié jouait avec le lévrier de la duchesse, qui, fort irritée, parlait d'un ton de colère.
— Ce sont tous les jours des complots, disaitelle, tous les jours des conspirations tramées, soit contre moi, soit contre mon fils, soit contre
VOUS, Philippe. Je ne puis supporter plus lougtemps uue pareille existence... Vous avez entendu le chancelier, tout à l'heure ? Voilà encore un moine astucieux, Jean de Saint-Etienne, un sénateur, Sillani, qui me veulent jeter dans un couvent, après vous avoir égorgé à mes pieds, comme on fit de Rizzio devant la reine d'Ecosse ! Et qu'est-ce que le président du Sénat vient m'apprendre ce soir? Que Sillani, arrêté ce matin, est mort de désespoir dans sa prison!... Je me débats sous l'étreinte de ces malheurs... Ah ! que mon fils n'est-il d'âge de régner! Je partirais, j'irais me cacher dans quelque maison, sur les bords de la Loire...
— Et vous m'abandonneriez, madame, s'écria le comte avec amertume, à ceux qui me haïssent parce que je vous suis dévoué?
— Philippe !
-- Oh ! je sais bien que vous êtes lasse d'entendre répéter partout que Philippe d'Aglié est un concussionnaire, un rapace qui vole où il peut, qui se fait donner des comtés et des
DE M. DE PUPLINGE. Ô3
seigneuries, en paiement de ses serments de fidélité... C'est que vos parents disent cela, madame, aussi bien les frères de votre mari que votre frère à vous, que messire Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, qui a eu l'impudence de vous reprocher vos dérèglements
Vous pâlissez ? le mot y est en toutes lettres, madame.
— C'est affreux ! dit la princesse en se couvrant le visage de ses deux mains.
— M. de Richelieu n'est-il pas votre « bien bon cousin et ami » ? Un jour, madame, ou viendra vous dire que l'on m'a trouvé dans mon lit, avec un couteau enfoui jusqu'au manche dans la poitrine. C'est la main de cet homme qui aura tenu le poignard...
Le père Monod disait que^ si vous ne l'envoyiez à Paris pieds et poings liés, il ne verrait le royaume de France que sur la carte et M. le cardinal qu'en peinture. On l'a pris chez vous, Altesse... On l'a mené en prison dans vos propres États... et il y est encore ! Le feu duc mon
64 LES COUPS B'FPKE
maître et... le vôtre gênait la politique française. Le maréchal de Créquy lui a donné à souper : Villars, Cillan et le duc en sont morts.
— Philippe, vous calomniez le roi.
— Eh non ! madame... le roi joue, le roi s'ennuie, le roi conte fleurette à mademoiselle de Hautefort. le roi chasse!... M. de Richelieu règne, fait décapiter Boutteville, et Chalais, et Cinq-Mars, ou prépare la cuisine que Créquy et ses successeurs font manger à qui le gène.
Une ardente rougeur empourprait le visage de Chrestienne de France. Elle souffrait de ces attaques dirigées contre un homme dont elle acceptait les conseils et qu'elle aimait peu, tout en admirant son génie.
Après un assez long silence, elle fit un signe au comte. Celui-ci vint s'asseoir sur un tabouret de velours, et, composant son visage, dit à la duchesse, d'un ton mélancolique:
— Ne pensons plus à Richelieu, voulez-vous ?
DE M DE PUPLINGE. 65
— Ah ! méchant, répundit-elle en le menaçant du doigt, vous abusez de ma patience. Je vais renvoyer Graglie à cause de son impertinence, faut-il que je vous fasse prendre aussi le chemin de vos terres ?
— Grag-lie est un fat, madame. Il feint d'être fort épris de la fille du vieux Lescheraines, une manière d'Euménide qui tire le pistolet comme un gendarme.
— Ah ! vraiment ?
— Il est si curieux d'ajustements magnifiques que Tévèque de Maurienne, son oncle, s'est ruiné à payer ses dettes. On ne parle que de sa dernière folie.
— Bah ! quelle folie ? demanda distraitement la duchesse.
— Vous savez qu'il a déjà tué sept hommes en duel, sans parler des blessés, qui peupleraient un hôpital. Eh bien ! il s'est pris de querelle devant le Palais -Madame avec un jeune cavalier, qui est, je crois, au prince Thomas, car il portait ses couleurs : orange et
violet. On dit que mademoiselle de Lescberaines est héritière de trois cent mille écus en biensfonds. Est-ce vrai, madame ?
— L'épouseriez-Tous, monsieur d'Aglié? Ce serait une façon de redorer votre écu d'armoiries. Le temps me dure que la comédie finisse î J'achète la paix au prix d'un sacrifice pénible, mon cher comte.
— Vous donnez la princesse Louise au prince Maurice ! Que ne lui choisissez-vous un autre époux que ce vieux barbon ?
— Vous^ peut-être? murmura la ducbesse d'un ton ironique. Philippe, Philippe, il faut prendre garde de viser trop haut... C'est déjà bien assez que vous ayez la protection d'une fille de Henri IV. Nous parlions de Rizzio tantôt, souvenez-vous de Darnley!
Une femme, la seule qui eût le droit de pénétrer dans cette cbambre de retrait, entra et interrompit cet entretien. C'était une Grecque nommée Cbloé, qui passait pour magicienne, et que la duchesse considérait comme la plus
DE M. DE rUPLINGE. 67
fidèle et lu plus discrète de ses caméristes.
Le bruit courait qu'elle jalousait M. d'Allié et qu elle employait à ruiner son crédit toute l'habileté départie en apanage à la plus rusée moitié du g'enre humain.
Elle annonça que le cardinal de Savoie descendait en ce moment de cheval dans la cour du palais.
En effet, une immense acclamation qui saluait le prince éveilla les mille échos endormis de la demeure ducale. Philippe d'Aglié, blême de colère, se leva, en s'écriant d'une voix frémissante :
— Ceux-là aussi, madame, ourdissent honteusement dans l'ombre je ne sais quelles trames odieuses... Si vous cherchez bien quelle main a poussé le duc François-Hyacinthe sur les marches de l'escalier où il s'est fendu la tête, la main qui guidait le sénateur Sillani, mort si étrangement à propos pour n'accuser personne...
— Décidément, monsieur, vous aspirez à
t>^ LES COUPS D'ÉPÊE
quelque charge de procureur général, interrompit la régente avec ironie. Vous ne voyez autour de vous que des criminels. Ne craignez donc rien, vous serez inviolable tant qu'un pan de mon manteau d'hermine s'étendra sur votre tète.
Ces paroles altières arrachèrent à Chloé un sourire méchant : elle avait compris qu'elles humiliaient le grand seigneur obligé de recourir à la protection d'une femme. Le comte se mordit les lèvres.
— Je ferai tout aussi bien de m'en aller, dit-il, puisque je vous suis si désagréable ce soir.
— Non, d'Aglié, restez.
— Pour vous entendre accorder à MM. de Carignan des récompenses que leur ont méritées et la guerre civile fomentée par eux et leur rébellion contre Son Altesse royale? Ah! madame, le prince Thomas n'est encore que prince de Carignan, marquis de Busqué et de Châtelard en Bauges, comte de Raconis
DE M. DE PUPLINGF.
et de Villefranche, Que ne le faites-vous tout de suite régent à votre place?
— Oh! madame! exclama la Grecque en joignant les mains et d'un ton de profonde stupéfaction, comme si cette scène eût été la première du même genre à laquelle elle eût assisté.
Philippe lui lança un regard furieux.
— Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il. Est-ce que vous permettez à vos suivantes d'élever la voix en présence de vos ministres, madame? Je ne saurais tolérer...
La duchesse, grave et digne, se leva.
— Monsieur d'Aglié, dit- elle d'une voix émue, conduisez-moi à mon oratoire. Je veux bien oublier que vous avez failli me manquer de respect.
Subjugué par cet accent impérieux, Philippe s'empara de la main de la duchesse et la porta à ses lèvres. Puis, lui offrant son bras, sur lequel elle s'appuya légèrement, il se dirigea vers une porte qui s'ouvrait sur l'oratoire,
lequel communiquait avec la galerie d'Argent, salle d'apparat réservée aux cercles de la cour.
Elle eut à peine le temps de pousser d'Aglié derrière une portière et de lui faire signe d'attendre là ses ordres.
Un page entra presque aussitôt, et derrière lui apparut le cardinal Maurice, sérieux et calme.
La duchesse fit trois pas au-devant de son beau-frère, qui s'inclina respectueusement; elle lui montra une chaise et s'assit elle-même dans l'unique fauteuil que renfermait cette pièce, réduit étroit, tendu de tapisseries de velours noir, couvert d'arabesques brodées en rondebosse et qu ornaient seulement un portrait en pied du duc défunt et un beau prie-Dieu de vieux chêne sculpté qui portait les pales de gueules sur champ d'or des Médicis.
La duchesse, après avoir laissé son regard errer un instant sur le cardinal, vêtu d'une simarre de tabis pourpre et d'un camail doublé
DE M. DE PUPLINGE. 7l
d'hermine, le releva sur le visage austère de Victor- Amédée I", qui, raide sous sa lourde cuirasse, l'œil mélancolique, semblait conteii.pler sa veuve et son frère se disputant l'héritage de son fils.
Chrestienne fit cette réflexion, sans doute, car un sourire amer vint à ses lèvres. Maurice étudia, sans y paraître prendre garde, ce manège féminin.
— Eh bien ! monsieur le cardinal, dit la régente en poussant un grand soupir, l'histoire nous apprend que l'heur des peuples dépend au bon accord des rois. On me fait espérer que vous venez à résipiscence.
Maurice vit s'agiter la portière derrière laquelle d'Aglié se cachait en retenant son souffle. Il eut pitié de cette souveraine qui n'osait taire acte de courage et se laissait imposer des lois.
— Madame, dit-il, si vous et moi n'avions point écouté les donneurs de conseils, nous n'en serions pas où nous en sommes.
— Ce pays est ravagé par l'ennemi. Nous
serons, monsieur, amis sincères, lorsque le dernier Espagnol en sera parti...
— Suivi du dernier Français , madame , acheva le cardinal avec un accent qui fit tressaillir la duchesse. Xi vous ni moi ne sommes d'âge à rester en tutelle, que ce soit celle du roi très chrétien ou celle du roi très catholique. Si je suis coupable d'avoir attiré ceux-là, vos conseillers ont à se reprocher d'avoir fait venir ceux-ci. Aucune autre bannière que la croix blanche ne doit flotter sur les remparts de nos forteresses, et si Ton voit ici les fleurs de lis, elles n'y peuvent briller qu'accolées à l'écu de ma maison.
— Eh bien! monsieur, si vous êteo ainsi disposé, que ne signons-nous la paix?
— Je suis venu dans le seul but de vous dire que j'y suis prêt, quelque désavantage qu'il puisse m'en advenir.
— Le père Jean vous â fait part, je suppose... Un geste éloquent du cardinal l'empêcha de
poursuivre.
CE M. DE PUPLIN(3E.
— Les conditions seront stipulées par des tiers, madame, ajouta-t-il; ce n'est pas un marché qu'il s'agit de conclure.
Il promena son reg-ard autour de lui et continua :
— Il y a un article secret dont ma conscience m'ordonne de vous entretenir, madame. Sommes-nous seuls?
— Vous le voyez, monsieur, reprit la duchesse, qui ne voulut pas répondre par un mensonge.
— Bien seuls? reprit-il avec insistance. Offensée, elle ne répliqua rien, mais ses traits
parlèrent pour elle.
— Il s'agit, madame, de quelque chose dont le peuple murmure, dont M. de Richelieu — votre ami — se plaint, dont le roi d'Espagne gémit, dont vous-même vous souffrez, ma sœur!
— Oh ! monsieur, n'allez pas plus loin î
Le cardinal se recueillit et poursuivit sans
se troubler :
— Je veux parler de riufluence exagérée que TOUS accordez aux conseils de M. le comte d*Aglié, votre ministre de fait, s'il n'est ouvertement le ministre de la monarchie.
OD M. D AGLIÉ, APRÈS AVOIR ÉTÉ FORT MALTRAITÉ PAR LE CARDINAL MAURICE, HUMILIÉ PAR MADAME LA RÉGENTE, FAILLIT ÊTRE EXILÉ PAR UN CAPUCIN
Aussitôt la portière de velours fleurdelisé trembla. M. d'Aglié se demandait ce qui allait se passer. De cette heure découlerait sa destinée.
La régente, pâle de colère, sentit son cœur palpiter. On osait sonder ses sentiments les plus intimes, les analyser, les incriminer peutêtre... et de quel droit?
Elle allait terminer brusquement la conférence en se retirant. Le cardinal se hâta de la prévenir".
LES œURS D'EPEE
— Je serais véritablement aux regrets de vous causer le moindre chagrin, madame, repritil avec un tact infini. Je désire seulement vous faire entendre que, mère d'un jeune prince confié à vos soins, vous n'êtes point libre dans vos aâfections, et que, si la raison d'État vous commande de les sacrifier, il est nécessaire que vous obéissiez à cette loi imposée aux princes.
— Le comte d'Aglié est un de mes fidèles serviteurs.
— Un peu plus que cela, madame : il est de vos amis, insista poliment le cardinal. Je serai assez hardi pour vous faire observer encore que M. le duc de Richelieu et moi, qui différons sur tant de points, avons été d'accord sur celui-ci. D'ailleurs, je parle dans l'intérêt de M. d'Aghé. Votre confesseur étant homme d'Église, l'on s'est contenté de le faire jeter dans l'un des cachots de Miolans... M. d'Aglié a l'honneur d'être d'épée. Ignorez- vous, madame, que M. de Richeheu, votre ami, entretient ici des sbires, des spadassins à gages?
DE M. TE rUPLlNTiE.
— Et de quel droit, monsieur, me tenez-vous un pareil langage, à moi, fille de France, mère de votre seigneur, et qui puis, si je le veux, vous faire décréter de haute trahison?
Maurice de Savoie se leva et, montrant de la main, par un geste noble et majestueux, le portrait de son frère, il répondit :
— C'est parce que je ne veux pas que la veuve de mon frère, qui, devenant duchesse de Savoie, a cessé d'être fille de Bourbon, soit insultée par un Français, comme vous l'avez été • publiquement, madame. C'est que, si M. d'Aglié s'est battu pour vous quand mon frère voulait, non pas vous enlever, mais vous soustraire à l'influence néfaste de cet homme, il s'est sauvé à Montmélian, vous abandonnant à Grenoble, parce qu'il avait peur.
C'est enfin, madame, parce que je ne veux pas, quand j'aurai épousé votre fille, qu'il y ait auprès de votre auguste personne un seigneur jouissant d'un plus grand crédit que
moi. Et si je parle ainsi, c*est que je suis de votre sang.
Ce langage ferme et digne fit une profonde impression sur la duchesse ; elle se tut et réfléchit. Le cardinal s'approcha d'elle et lui dit à voix basse :
— Ayez pitié de lui, madame, il se fatigue à rester debout si longtemps.
Ce dernier coup accabla la pauvre femme. Elle eut néanmoins assez de force d'âme pour sourire à Maurice, assez d'esprit pour juger la situation qui lui était faite.
D'Aglié ne savait pas s'il devait se blottir au fond de sa cachette ou s'élancer et apparaître, ivre de rage, au prince qui venait de le traiter avec tant de mépris.
La régente prit bientôt son empire sur ellemême, et, avec cette promptitude de réflexion et de compréhension particulières à certaines femmes, elle apprécia la façon dont Maurice de Savoie venait de se tirer d'un fort mauvais pas et d'une situation hasardeuse.
DE M. DE PUPLÎNGE. 79
Elle lui sut gré de n'avoir point provoqué un éclat, de n'avoir frappé que la souveraine quand il pouvait torturer la femme.
Aussi le récompensa-t-elle eu lui tendant de nouveau sa main blanche et potelée, sur laquelle il imprima le plus respectueux baiser.
— Mon frère, lui dit- elle en laissant de côté le titre cérémonieux que jusqu'alors elle lui avait donné, mon frère, vous nous ferez bien la grâce de souper avec nous en famille? Seulement, comme j'ai encore une ou deux audiences à donner, — et elle accompagna ces paroles d'un regard fin et d'un sourire malicieux, — je vous prie de rejoindre mon fils et mes filles qui sont dans la galerie d'Argent. Je vous irai trouver tout à l'heure.
Le cardinal fit la révérence et sortit.
Aussitôt le comte Philippe, arrachant plutôt qu'il n'écarta la portière de velours, se précipita dans l'oratoire, tremblant, désespéré :
— Ahî madame, s'écria-t-il, ma perte est résolue!...
— Taisez-vous, Philippe. Vous êtes fou, je pense !
— Mais n'avez-YOus pas entendu cet homme ?
— Cet homme est le premier prince du sang; VOUS vous oubliez, comte.
— Ah! vous m'abandonnez!
— Fallait-il que je disse que vous nous écoutiez? Je suis donc à votre merci, moi? Pas un mot de plus si vous tenez à ne pas déchoir. Non, je ne vous renverrai pas. Non, personne au monde, pas plus le duc roug-e de France que le capitaine rouge de Savoie, n'aura le pouvoir d'anéantir un attachement que ma conscience ne m'a jamais reproché... Rassurezvous.
Le père Jean de Montcalier se montra tout à coup sur le seuil d'une porte latérale. Il feignit de n'avoir rien entendu et s'avança les yeux baissés; les plis de sa robe de bure retombaient raides sur son corps et lui donnaient Faspect d'une statue ambulante.
— Mon père, dit impatiemment la duchesse,
DE M. DE riTLlNOE. ^^
mon frère Maurice sort d'ici. Que s'est-il passé entre vous? Parlez vite. Refuse-t-il?
— Au contraire, il accepte. Mais permettezmoi de vous faire remarquer, Altesse, que c'est de votre part une grande imprudence que de confier à Son Éminence la lieutenance générale de Nice : il aura là une place de sûreté... Les grands apanages portent préjudice aux droits de la couronne.
— Soyez tranquille, j'y ai pourvu, père Jean. Le cardinal aura la ville et non la citadelle, qui sera commandée par un homme sûr, le comte Solar de Monasterol.
Le moine témoigna hautement sa satisfaction.
— Excellent choix, dit-il.
— La famille de M. de Carignan est toujours au manoir d^Oddon et nous sert d'otage, reprit la régente. La douairière de Portugal est malade. Peu à peu les troubles s'apaisent. Quand nous serons forts, ce sera notre tour de parler
haut. j,
L'humble homme d'État, malgré sa gravité, eut un sourire ironique :
— Si j'osais, madame, reprit-il, si j'osais donner à Votre Altesse Royale un conseil, je l'avertirais d'avoir à remplacer son chancelier, qui s'acquitte négligemment de ses fonctions. Madame la princesse de Carignan et ses enfants, accompagnés de plusieurs seigneurs des Pays-Bas, MM. de Grimberghe, d'Hoestrate, de Bossut, de Rœux, de Westerloo, sont en route pour le Piémont et doivent, à l'heure qu'il est, avoir passé la frontière de France...
Sans paraître voir l'étonnement de la régente, il continua :
— La duchesse Marguerite, régente de Portugal, est en parfaite santé. Dieu la conserve ! . . . M. le duc de Nemours vient d'envoyer ici un jeune gentilhomme du nom de Puplinge pour surveiller les événements. Un agent secret du grand ministre de France, un certain marquis d'Ars, de la maison de Villeneuve, se cache à Turin et se fait appeler le capitaine Fabio
DE M. LE rUVLINGE. «3
Lainberteng-lii. M. le cardinal Maurice les a reçus tous les deux avant que de venir au palais. Voilà ce que Votre Altesse Royale ne sait pas, elle qui a un chancelier, deux sénats, une police, tandis que je le sais, moi, humble et pauvre fils de Saint-François, qui n'ai que mes deux oreilles.
— Et celles de tous les frocards de vos trois couvents, ajouta Philippe d'Aglié d'un ton sarcastique.
— Voilà une parole qui vous coûterait cher, monsieur d'Ag-lié, riposta le religieux sans se départir de son calme, si je la répétais au père Joseph du Tremblay, ce capucin que vous nommez VÉminence grise.
Et s' adressant de nouveau à la duchesse qui l'écoutait rêveuse, comme s'il eût possédé le don de prophétie, il reprit :
— Les troubles s'apaisent, disait Votre Altesse ? Il y a la conspiration Sillani ; on espérait que la mort étrange du vieux sénateur couperait court a tout interrogatoire. Monsieur
84 LES COVVS D'ÉPÉE
d'Aglié, Ton a arrêté ce soir un nommé Giovia, qui a été votre valet, et qui a fait les plus complètes révélations. Il y a la conspiration du sénateur Davise qui s'entend avec le marquis de Leganès, à Tinsu des princes, pour livrer au roi d'Espagne les provinces d'en deçà les monts; il y a la conspiration de M. Parezo, du comte Capris,du comte de Bens, de Masserati, qui veulent l'indépendance du Piémont et confondent dans une même haine la régente, le duc Charles-Emmanuel, Louis XTII et l'Espagnol.
Chrestienne se tourna vers d'Aglié :
— Que me disiez-vous donc, monsieur le comte ? interrogea-t-elle d'une voix émue. A vous entendre, il semblait que mes États fussent un petit paradis terrestre. Voilà trois complots, sans parler de la guerre civile, de l'invasion étrangère...
— Et de la présence des Français appelés par Votre Altesse, repartit in.solemment Philippe.
DE M'. DE rUPLlNGE.
Les femmes de la duches.-e, la Grecque Chloé, mademoiselle Lina de Hostein et mademoiselle Laure de Montandry, entrèrent à cet instant : c'était l'heure où elle devait se rendre au cercle de la cour et de là au souper. Bientôt la porte s'ouvrit et un huissier annonça d'une voix solennelle :
— Monseigneur !
Charles-Emmanuel II, duc de Savoie, enfant de huit ans, d'une figure douce et triste, entra précédé de ses pages.
Son gouverneur, Louis de Saint-Martin d'Aglié, lui donnait la main. Le jésuite Giuglaris et le médecin Rainauldt, ses précepteurs, le suivaient.
— Bonjour, maman, dit le jeune prince à sa mère. Je me suis fort diverti aujourd'hui et j'ai bien travaillé. J'ai vaincu, au jeu de paume, Gétule de Piossasque et Louis Alfieri, qui sont tout déconfits de leur défaite.
— J'en félicite Votre Altesse, dit le comte d'A^^-lié en s'incliuant avec déférence.
Charles-Emmanuel jeta sur lui un regard indéfinissable.
— Ah ! dit-il du bout des lèvres, vous étiez là, monsieur d'Aglié, je ne vous avais pas vu!
Sur ces mots, il lui tourna le dos et vint prendre la droite auprès de sa mère.
Les pages ouvrirent alors à deux battants la porte qui séparait l'oratoire du salon d'apparat, et le cortège ducal y fit son entrée au milieu d'un profond silence.
Le cardinal Maurice s'avança à la rencontre de son neveu, auquel il fit compliment sur sa bonne mine. L'enfant lui fit un accueil gracieux et le remercia en termes qui donnaient aux assistants la meilleure opinion de l'éducation qu'il recevait de M. le grand ayo.
Philippe se voyait sur la pente qui mène à la disgrâce. Inquiet de l'attitude hautaine du jeune duc, moins âpre, plus docile d'ordinaire, écrasé par les révélations du capucin, il se demandait s'il ne vaudrait pas mieux pour lui se retirer avant une chute honteuse.
DE M. DE PUPLINGE.
(^ue devint-il loraqu'il entendit Charles-Emmanuel crier de sa voix claire :
— Mon g-ouverneur Cumiana m'a dit que les princes ne récompensent jamais assez les services que leurs sujets fidèles leur rendent. Je vous assure, ma mère, que ce ne serait pas de trop que de nommer M. d'Aglié, notre ami, commandant de Villefranclie.
— D'autant plus, ajouta le père Jean de Montcalier, que cette place est menacée.
— Monsieur, monsieur, s'écria là régente alarmée, ce sont choses d'État auxquelles votre âge ne vous permet point encore d'entendre. Nous avons besoin de M. d'Aglié pour d'autres charges, moins honorables peut-être et qui rapportent moins de profit, mais que son dévouement le pousse à préférer aux distinctions brillantes.
— Merci ! murmura Philippe, dont le visage s'épanouit aussitôt, vous avez du courage, madame!
Et profitant de la stupéfaction où cette pe-
tite scène, rapidement jouée, jetait toute l'assemblée, il s'approcha du moine et lui dit à voix basse :
— Je TOUS revaudrai cela, mon père.
11 ne reçut que cette réponse aussi brève que piquante :
— Ne sais-je pas que vous êtes insolvable, monsieur ?
La princesse Louise, jeune fille de quatorze à quinze ans, blonde comme sa mère, fraîche et rose, entra, accompagnée de la comtesse de Cumiana.
Maurice de Savoie, assez embarrassé de sa personne, salua sa nièce d'un air effaré. Il avait si grande peur du ridicule que, cherchant à l'éviter, il en provoquait l'éclat par sa gaucherie.
Un sourire passablement railleur effleura plus d'une jolie bouche, quand on le vit, présenté à la princesse qui devenait sa fiancée, pâlir et rougir tour à tour, comme un écolier naïf.
DE M. PE rUPLÎNGE. 80
I/annonce du souper coupa court à sa d('"tresse et bientôt, assis à la droite de la régente, en face de sou neveu, il retrouva cet esprit merveilleux qui faisait les délices de ses familiers.
COMME QUOI LE CATITALNE FABIO DÉCHIRA LA JOUE d'un page de -MOxNSElGNEUB^ TANDIS QUE PUPLLNGE SE COMEMA DE DÉSARMER SON ADVERSAIRE
Le lendemain de ce jour si bien rempli pour lui, notre ami Henri de Puplinge se leva de fort bon matin. Il avait reudez-vous derrière la porte Fibellona avec le marquis de Graglie.Il eut le bon goût de revêtir son habit le moins apparent.
Une fois habillé, il appela son valet. Hervé Badillau était de méchante humeur, il ne concevait pas que son maître se battît au risque
i»2 LES COUPS D'ÉPÉE
d'être tué et de le laisser, isolé, à une immense distance du village d'Illifaut.
— Vraiment oui. grommelait-il, ce n'était guère la peine de venir de si loin pour vous faire embrocher ici comme un oison par le premier pourfendeur venu !
— Mais il n*est pas dit que je serai vaincu, répliqua Henri en souriant avec bonhomie.
— Eh! comment voulez- vous être de la force d'un marquis, vous, simple gentilhomme ? Et pour comble de malheur, vous tombez sur le seul marquis qu'il faillit épargner : un homme qui vaut deux cents ducats ! Je prévoyais que monsieur aurait malechance.
— Pourquoi donc, Badillau ?
— Vous le savez assez!... Cô maudit corbeau... J'ai bien fait une croix sur mon nez, avec mon pouce mouillé de salive, mais j'aurai omis par mégarde quelque détail du rite ! . . . Et quels seront vos seconds? poursuivit Hervé d'un ton bourru. D'abord ce capitaine Fabio, je gage ? Encore un singulier ami que vous vous
DE M. DK PUPLINGE. O:^
êtes choisi là :' un compagnon qui ne dit point son rosaire, ma foi jurée! et qui boit et qui mange à faire croire qu'il a ramé dix ans sur les galères du roi!
— Voyons! Hervé, ne sois pas injuste. Si je meurs, tu seras mon héritier, et il ne manqi:e pas de seigneurs qui, retournant en France, te prendront volontiers à leurs gages.
— Tète bleue ! je le crois bien, il faut que ce soit vous pour faire si mince cas d'un garçon intelligent comme je suis.
Henri ne l'écoutait déjà plus. Il songeait à cette belle jeune fille pour l'amour de laquelle il allait, dans un instant, exposer sa vie.
Une vision radieuse du passé se présentait à son esprit. Il revoyait la maison paternelle, au bord de la rivière, avec ses tourillons sveltes, son portail découpé en trèfle, ses grands vieux meubles, reliques du passé. Il se rappelait son enfance heureuse, le visage souriant de si mère, la voix grondeuse du père, ses jeux enfantins avec la petite sœur gentille, qui, main-
94 LES COLTS D'ÉPÉE
tenant, attendait son retour et rêvait de le revoir avec un bel habit de capitaine.
C'était le bonheur qu'il avait quitté pour la lutte, la lutte pénible et longue de l'ambition contre les obstacles qui hérissent tous les chemins de la vie. Il se repentait de s'être engagé si témérairement dans cette aventure, qui pouvait coûter bien des larmes au vieillard.
Que lui était cette femme? Est-ce qu'il pourrait jamais contempler sa merveilleuse beauté autrement que comme un pauvre gentilhomme perdu dans la foule? Il avait lu dans son regard une si impérieuse fierté, un dédain si écrasant pour tout ce qui s'agitait au-dessous d'elle ! Puis mademoiselle de Miolanais aspirait à la main d'un prince.
La voix sonore du capitaine vint l'arracher à ses réflexions. Fabio Lambertenghi, vêtu de noir des pieds à la tête, coifl^é d'un feutre empanaché, se présenta sur le seuil de la chambrette.
— Allons! allons! s'écria-t-il, qu'est-ce que
DE M. DE PDPLINGE. 95
je vois sur votre figure, mon jeune ami? L'hésitation? Quand le vin est tiré, il faut le boire. Êtes-vous prêt?
— Oui, capitaine.
— Ceignez votre épée, pendez-moi une dague à votre ceinturon et venez.
Le jeune homme obéit. Avant de partir, il se mit à genoux et murmura une courte prière.
— Bien 1 dit le capitaine en se découvrant, réglez vos comptes avec Dieu, jeune homme, vous vous arrangerez plus tard avec l'Eglise qui défend les combats singuliers. Il y a des imbéciles qui ne veulent rien avoir à démêler avec Dieu. On a beau leur dire qu'il faut se mettre bien même avec ceux qu'on a le dessein d'offenser, ils n'entendent rien qui soit raisonnable.
Hervé Badillau éprouva une grande indignation en entendant cette sortie aussi irrévérencieuse que sceptique. N'osant le témoigner par des paroles, il le fit par une pantomime
accentuée qui excita l'hilarité de raventurier.
Chemiu faisant, celui-ci crut devoir prodiguer à Henri nombre de conseils, dont celui-ci parut médiocrement se soucier.
Après quoi, passant en revue les événements de la veille, il mit en oeuvre les ressources de sa diplomatie pour apprendre par le menu les détails de l'entrevue d'Henri avec le cardinal. Il subit un échec.
Puplinge se borna à lui répéter le résultat de sa visite, sans lui laisser rien deviner de ce que le capitaine paraissait avoir intérêt à connaître.
— Vous me dites hier, seigneur Fabio, dit Henri en éludant adroitement une question fort pressante, que vous redoutiez de vous mêler aux querelles comme celle que nous nous apprêtons à vider. Je vous avoue que j'ai fort mal compris cette répugnance, de la part d'un homme accoutumé aux hasards de la guerre, prédestiné par son état aux aventures de ce genre. Puisque vous arrivez de la cour
HE M. DK PUPLlNTrE.
de France, vous devez savoir que l'on s'y bat à propos de rien, malg-ré tous les édits.
— Vous allez vous moquer de moi , répliqua le prétendu Italien, car je vais confesser un défaut, un travers, un vice, pis encore, un ridicule, dont j'ai le malheur d'être affligé !...
— Bah ! qu'est-ce donc ?
— Je suis poltron... Ne vous récriez pas ! Je ne plaisante que lorsque je suis de bonne humeur, et, ce matin, si je ne craignais de m'attirer un mauvais parti, je couperais les oreilles à tous les gens qui nous regardent passer avec une curiosité stupide.
Henri se mit à rire. Hervé Badillau luimême, malgré sa gravité de Breton, s'associa franchement à sa gaieté .
— Vous riez ! reprit le capitaine d'un ton furieux. Eh bien ! sachez que feu mon père eut l'honneur de servir de témoin à \[. le maréchal de Créquy dans son duel contre don Philippin de Savoie, et qu'il en ressentit une telle impression qu'il en mourut.
Or, continua Fabio,je suis en proie aune trépidation nerveuse que je ne puis vaincre quand je me bats, soit pour mon propre compte, soit pour celui d'autrui.
— Cela étant, dit Henri, pourquoi avez-vous pris la carrière des armes ?
— Précisément parce que j 'ai peur. Suivez mon raisonnement. J'entends quelque part le fracas des mousquetades , le cliquetis des épées : aussitôt je me mets à trembler, et je crèverais d'effi'oi, si je ne me précipitais la dague au poing, cognant sans y voir jusqu'à ce que je tombe épuisé de fatigue... A ce propos, pourr^uivit Lambertenghi après avoir développé très sérieusement cette singulière théorie, vous n'avez point songé, mon cher camarade, à vous enquérir d'un autre témoin qui ferait son devoir, au cas où mon infirmité m'empêcherait de faire le mien. Je vois là-bas un particulier à qui je vais faire part de la chose. Corpo di Bacco î s'il refuse, je le transperce d'outre en outre.
LE M. DE PUPLINGE. 99
Uti personnage enveloppé des plis d'un léger manteau se promenait en effet sur les bords du Pô.
Lorsqu'il se retourna, Henri de Pupliiige reconnut le marquis de Lescheraines. Il voulut arrêter le capitaine qui déjà doublait le pas pour accomplir son ambassade ; mais Fabio ne voulut entendre à rien et prétendit que le marquis lui saurait gré de lui demander un service qui ne se refusait jamais de gentilhomme à gentilhomme.
Il s'avança donc, salua profondément le marquis, s'acquitta du message qu'il s'était confié à lui-même, et Henri le vit revenir avec le vieillard, lequel avait courtoisement accepté.
— Je vous remercie, monsieur, dit celui-ci à Henri de Puplinge, qu'il aborda le chapeau à la main, de me procurer l'honneur et le plaisir de vous être agréable.
Henri fut tellement intimidé par cette aisance de grand seigneur, qu'il ne sut que répondre.
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Ascanio Bobba et ses seconds ne tardèrent pas à rejoindre leurs adversaires, au lieu du rendez-vous, prairie entourée d'une allée de peupliers et qui bordait le fleuve sur une assez grande étendue.
On choisit une place carrée, sur la grève, afin de ne point s'exposer à glisser sur le
gazon.
Le soleil versait un torrent de lumière sur l'admirable paysage qui longe le Pô.
Les collines de la Superga et du Valentin, drapées d'un verdoyant manteau d'arbustes fleuris, s'élevaient dans le ciel bleu, en lignes onduleuses et montraient, épars dans les bouquets de feuillages, leurs blancs casini à toits de tuiles rouges.
La ville, avec ses clochers, les flèches des églises, les tours des palais, s'étalait dans la plaine, sur la rive du fleuve aux eaux limpides, majestueux et grandiose comme le Rhône sous Avignon, comme le Danube aux portes de Pesth.
DE M. PK PUPLlXCrF:.
Le marquis de Graglie présenta ses'témoins,
don Louis Alfieri, page de Son Altesse, et M. le comte de Saint-Maurice, à ceux de son adversaire.
Les »T*entilshommes mirent habit bas et le
combat commença.
Hervé Badillau prit son rosaire dans sa poche et se mit à l'égrener en implorant pour son maître l'assistance du ciel.
Il y avait trois couples.
Le vieux Lescheraines et M. de Saint-Maurice ferraillaient en se ménageant mutuellement, bien que, séparés par une différence d'opinions politiques, l'un tenant pour le cardinal et l'autre pour la régente, ils eussent quelque raison de se haïr.
Au capitaine Fabio était échu pour partenaire le petit Altîeri, adolescent de seize ans, hardi et leste, étourdi et insolent comme tous ses confrères, si l'on en croit le proverbe.
Or les proverbes, sagesse des nations, sont généralement véridiques.
102 LES corps DtPÉE
Cet enfant s'amusait à railler le capitaine, tout en évitant avec agilité les coups que celuici, sérieux et froid, ne lui épargnait pas.
— Ah ! monsieur, dis^ait-il d'une voix haletante entre un coup de prime et un dégagement, que de lourdeur dans la main ! On voit que vous avez manié l'estoc pesant des Suisses de Sa Majesté Très Chrétienne.
— Et quel a été votre maître ? demanda Lambertenghi qui, reprenant haleine, piqua en terre son épée et s'appuya sur la pomme, ce que Louis Alfieri imita en lui répondant :
— Le Bolognèse, messer.
— Je suis persuadé, reprit le capitaine en se remettant sous les armes, qu'il ne vous a point montré certaine botte dont je vais me servir à votre préjudice, quoique je sois au désespoir de gâter une figure fraîche et rose qui fait l'espoir et l'admiration de votre lignée, monsieur le page !
Joignant aussitôt la pratique à la théorie, Fabio para, se découvrit une seconde, fît une
DE M. DE PUPLTNGE. 103
feiute, se fendit, et, allongeant le bras, atteignit le jeune garçon au-dessous de l'œil.
Un cri de douleur retentit derrière eux ; M. de Lescheraines venait de crever la cuisse au comte de Saint-Maurice, qui tomba sur le sol ensanglanté.
Ce que voyant Hervé Badillau, il n'écouta que son zèle et se mit à courir vers la porte Fibellona.
Il allait chercher un chirurgien d'abord, un prêtre ensuite, car il ne voulait pas, cria-t-il au capitaine qui lui enjoignait de rester là, que deux honnêtes seigneurs mourant sans confession, en état de péché mortel, vu qu'ils péchaient contre le cinquième commandement en s'appelant en duel, se vissent dans la cruelle obligation de grossir la cohorte infernale.
Henri de Puplingese comportait bravement. Le mince carrelet d'acier voltigeait, manié par sa main vigoureuse, se tordant, se repliant sur lui-même , éblouissant Ascanio de ses
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éclairs scintillants. Toujours prompt à la parade, il arrivait sûrement à la riposte. Le marquis ne pouvait se faire jour jusqu'à la poitrine de son ennemi. Sans cesse il se voyait arrêté par cette lame.
La colère s'empara de lui, il s'emporta, bondit répée haute, s' épuisant en efforts inutiles, furieux de rencontrer quelqu'un auquel il serait forcé de céder sa réputation de duelliste. Henri tourna la tête et vit M. de Saint- Maurice gisant sans mouvement sur le sol, Alfieri hurlant de rage, tandis que le capitaine, de plus en plus froid et compassé, le pansait avec des gestes paternels. Il jugea que le combat avait assez duré.
Liant alors son épée tierce sur tierce, il désarma le marquis d'un violent revers de poio-net. Ascanio, pâle, les lèvres serrées, lui jeta un regard haineux et lui dit :
— A charge de revanche, monsieur !
Puis il s'éloigna sans autrement s'inquiéter de ses témoins blessés...