DE M. DE PL'PLINGE
voir ce qui peut se faire avec le Mazarin et le jeune duc. L'un et l'autre ont besoin de serviteurs dévoués, et je suis, en définitive, le serviteur de celui-ci.
Nul ne sut quelle main avait vengé Pupling-e en frappant mortellement Fabio Lamberteng-lii.
Ce misérable fut enseveli sans bruit, et l'on mit sa mort sur le compte du maître auquel il obéissait : accusation injuste, à coup sûr, mais dont on s'est montré prodigue envers Richelieu, qui n'était pourtant ni cruel ni méchant.
M. de Lescheraines et Henri connurent seuls le secret de Philiberte, et cette action, il faut le dire, les épouvanta.
Henri de Puplinge ne fut donc point l'homme heureux que tous enviaient. Il essaya vainement de se rapprocher de la régente, du comte Philippe et du jeune duc.
Après la scène dont il avait été témoin, la nuit où il vint avertir d'Aglié que M. d'Emery lui tendait un piège, Chrestienne eùt-elle pu le
revoir r^ans roug-ir '{ Le comte ne lui pardonnait point la reconnaissance qu'il lui devait. Il fut donc, au bout de quelques mois, lassé de la lutte qu'il soutenait contre ceux-là même de qui il attendait tout.
Un jour, comme la famille entière était réunie dans un des salons de l'hôtel, Hervé Badillau se présenta, d'un air triste et solennel.
— Eh bien î lui dit son maître, en riant, quelle mine fais-tu, garçon? Et pourquoi cette figure longue d'une aune? as-tu quelque chagrin ?
Hervé hésita à répondre. Il rougit, pâlit, baissa, les yeux, toussa, et finit par balbutier d'une voix altérée par une sincère émotion :
— C'est que... monsieur... Je voudrais... Sainte Anne d'Auray me protège !... Il y a loin d'ici au gentil bourg d'IUifaut, mais...
— Quoi ! tu penserais à partir, à me quitter, Hervé ? Il te pre.-^se donc bien de manger ton dur fromage breton et de revoir les filles rou-
DE M. DK PUPLÎNGE.
geaudes qui vont laver à la fontaine leurs draps de grosse toile rousse ?
— Respect de vous, monsieur, répliqua Badillau d'un ton délibéré, car la dédaigneuse apostrophe de sou maître lui rendait son franc parler, mieux vaut un petit chez soi qu'un g-rand chez les. aiUres» Rougeaudes, il vous plaît à dire, et... mais suffit, je m'entends.
— Badillau, murmura Philiberte, vous avez été un bon serviteur, et nous vous regretterons.
— Madame!... s'écria l'honnête garçon ému jusqu'aux larmes. Ah! par saint Yves, je serais
toujours resté chez vous La maison est
bonne... trente écus de gages, bien nourri et couché... seulement, voulez-vous que je vous dise? Notre hon vieux recteur nous a toujours appris qu'un hrave chrétien ne doit pas servh* deux maîtres, que serment prêté oblige jusqu'à la^mort, que tout vient à point à qui sait attendre. Monsieur me pardonnera, mais j'ai un exemple sous les yeux qui- me rappelle ces belles
paroles du prêtre... Ce n'est pas la faute de monsieur, je le sais, et si quand nous vînmes à Turin, sans argent, ni chance d'en gagner, nous n'eûmes vu certain corbeau s'envoler à notre gauche...
— Enfin! dit Henri, que ce verbiage irrita, serait-ce que tu blâmes ma conduite?
— Je ne blâme ni ne juge, monsieur, ne connaissant de ce monde que le catéchisme, où j'ai vu que le sentier du paradis n'est ouvert qu'aux humbles et aux pauvres.
— Eh bien î pars... c'est la première fois que je suis payé d'ingratitude. Je m'attends bien à ce que ce ne soit pas la dernière.
— Monsieur, sainte Anne, saint Yves, saint Conan et saint Meriadec me sont témoins que je ne suis point ingrat, reprit Hervé sur les joues duquel deux grosses larmes coulaient. Je vous aime bien, j'aime votre noble dame, le seigneur marquis et tous les vôtres. Seulement, j'ai vu en songe ma Berthe la Foliote, qui me faisait signe de venir... et je m'en vas.
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Malgré tout Badillau voulut partir : il avait la nostalg-ie des g-enèts et des bruyères de sa Bretagne chérie. On le combla*de présents. Il eut une robe et un bonnet pour sa fiancée, quarante louis d'or pour lui.
Nous avons demandé à l'un de nos amis, qui habite Illifaut, des renseignements plus circonstanciés sur le brave Badillau.
Malheureusement, la révolution du 4 Septembre a mis en émoi tout le monde, et les descendants du valet de Puplinge sont allés, sous un autre ciel, se mettre à l'abri des surprises désagréables de la politique.
D'autant que lesdits descendants, ayant sous Louis" XV acheté une « savonnette à vilain j> , croient faire partie de la noblesse, et se figurent qu'on les prendra comme otages, en leur qualité de barons.
Tout ce que la tradition a pu nous apprendre, c'est que Badillau, sous la Fronde, se fit remarquer parmi les plus ardents Mazarins.
Henri de Puplinge, comte de Miolanais, vit
donc ses visées ambitieuses s'évanouir une à une.
Condamné à un rôle secondaire, il prit la cour en dég-oût.
Après un an d'efforts qui n'eurent d'autre résultat que de le faire haïr et bafouer, il s'éloigna de Turin et vécut désormais en Savoie, dans l'obscurité, mais heureux.
Son nom ne se trouve mentionné dans aucun des actes du règne de Charles-Emmanuel II.
Ascanio Bobba devint, au contraire, un puissant personnage. Il était, en 16G0, lieutenant général et chevalier de l'Annonciade.
Ce récit n'a qu'un mérite, celui d'avoir été écrit d'après des documents historiques sérieux, et de ne donner aucun fait qui touche à l'histoire en le dénaturant.
Il renferme une morale, et si nous avons accordé dans son dénouement une place assez importante au pauvre Hervé Badillau, c'est que de tous nos personnages il fut le plus sincèrement honnête.
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En ce moment où les ambitions sont surexcitées, où certains démêlés de famille préoccupent l'opinion publique, nous avons voulu démontrer que a tel pense mordre qui se fîçrt » .
A bon entendeur, salut !