VOIX
t Comment, vous m'aimez, ma tante ? dit Cécile éinu0 par te ton de sincérité de la vieille.
So8 LES COURBEZON
— • Si j'î t'aime, ma fille!... Tiens, vois si je t'aime ! » La rusée Boussagole se précipita dans les bras de
l'orpheline.
« Mon Dieu ! balbutia celle-ci, serait-il vrai que ma
mère n'est pas morte tout entière !
— Ma pauvre Marianne ! murmura la Pancole avec un soupir hypocrite, ma pauvre Marianne! Je veux tout à fait la remplacer auprès de toi, ma Cécilette. »
Félicien fit mine de se retirer.
« Attends, mon garçonnet, attends, dit la vieille. Tu vas boire avec nous un coup de vin cuit. N'est-ce pas aujourd'hui le baptême de la cloche ? •
Elle grimpa sur une chaise et atteignit une bouteille étiquetée, blanche de poussière.
« Elle est du bon coin, celle-là, j'en réponds. »
Elle lava trois verres et versa le vin cuit. Après avoir 6u, FéUcien, ne sachant quelle contenance garder en face de la Pancole transformée, méconnaissable, bredouilla encore un bonsoir et s'esquiva.
< Ma tante, dit Cécile, que je vous aime ainsi !
— Hélas! je ne le mérite guère, j'ai tant de torts envers toi!
— Oublions le passé.
— Non, non, je n'oublierai jamais le mal que je t'ai fait, ma poulotte. Et, tout à l'heure encore, n'ai-je pas commis un crime ? Ah ! dire que cette main, ajouta-t-elle allongeant son bras décharné sur la table, a osé lancer.. ^ Tiens, je suis une malheureuse!... Un si bon curé !... Va, M. Courbezon ne me pardonnera jamais.
■— Lui! il vous a pardonné depuis longtemps, il est indulgent comme Dieu lui-même.
— Est-ce possible?... Jésus Maria, quel saint homme! s'écria-t-elle en joignant les mams d'un air on ne peut plus dévotieux,
— La pierre n'a fait que lui el.flcurcr la tête, et la peau teule est déchirée.
— Vois-tu, quand je t*ai entendue promettre à M. le cure le champ de la Croix-Blanche et cinq mille francs pour son école, je n'ai pu me retenir... Ciel du bon Dieu 1 je vous aurais tués tous à ce moment-là... Tu ne sais donc point, petite, que le champ de la Croix-Blanche est le meilleur de notre avoir, comme qui dirait l'aile du poulet? Cécile, SOIS de bon compte, à quoi penses-tu ? On s'est bien passé d'école jusqu'ici à Saint-Xist, et la jeunesse n'en a pas été plus mal éduquée. Oh ! quelle idée baroque t'a poussé dans la cervelle ! Tu as déjà tant donné à l'église ! . . . Tu veux donc que tout y passe ?. . . D'ailleurs, d'où tireras-t:u les cinq mille francs .''
— Oh î ne vous inquiétez pas de cela, ma tante, je les trouverai.
— Pardi 1 je le sais bien, en vendant un coin de terre.
— Je ne vendrai pas un pouce de ma propriété, soyez tranquille.
— Mais enfin ils ne tomberont pas du ciel tout seuls comme la manne, tes cinq mille francs.
— Est-ce que je n'ai pas mon magot?
— Ah ! soupira la Pancole, la grenouille de Marianne ?
— Ma tante, il me reste encore douze mille francs au fond du sac.
— Douze mille francs ! s'écria-t-elle ouvrant des yeux immenses,
— J'ai compté mon argent l'autre jour avec Félicien.
— Ah ! Sévéraguette, dit la Boussagole d'un ton suppliant et rœil pétillant de convoitise, ne te dépouille pas ainsi, crois-moi. Que deviendras-tu, ma pauvre Cécile, quand tu te seras comme ça mise à la chemise pour les autres, toi qui n'as jamais travaillé? Si j'étais jeune encore et vaillante comme au temps jadis, je te dirais : — « Dépense tes écus, mes bras t'en ramasseront d'autres! » — Mais, tu le vois, je suis vieille, la moindre peine m'écrase maintenant, et bientôt mes pauvres os, qui ne peuvent plus tant Kulement se traîner, iront se reposer au cimetière... Ohl
si tu avais épousé mon garçon, il a une bonjie paire de bras, lui !
— Ma tante, je ne me marierai jamais.
— Tu fais bien, si ce n'est pas ton goût, Gécilette, et j'ai eu tort de te tourmenter pour ton mariage. Ma*foi, on est bien maîtresse après tout de prendre un homme ou de ne pas en prendre... Mais ce qui me trouble l'esprit, c'est ton sert à venir. Ah ! ma fille, quand on a mangé son bien, comme c'est triste!... Je le sais, moi... Souviens-toi du proverbe : • Après blanc pain, pain bis ou faim... » Voyons, entre nous, ne pourrais-tu pas contenter M. le curé avec mille francs?... Il quêterait le reste dans les hameaux.
— Celle-ci est la dernière dépense que vous me voyez faire.
— Dieu m'assiste ! mais elle en vaut la peine, ta dépensa fillette. Réfléchis un peu à ton avenir donc.
— Mon avenir est ailleurs qu'ici, ma tante, dit Sévér» guette avec un enthousiasme religieux plein d'orgueil.
— Que veux-tu dire ?
— Tenez, ma tante Pancole, puisqu'enfin vous êtes bonne, je vais tout vous avouer.
— Parle, parle, ma Cécile, je t'écoute.
— Ma tante, au mois de septembre, je quitterai Saint- Xist.
— Tu quitteras Saint-Xist 1 Où. iras-tu, ma fille ?
— A Paris.
— Que faire si loin, Jésus-Seigneur mon Dieu?
— Prendre d'abord l'habit de sœur de charité, puis aller soigner les malades dans les hôpitaux.
— Tu veux être sœur, toi U.. C'est donc pour cela que tu as refusé mon Pancolou ?
— Je ne pouvais me marier, vous le comprenez.
— Tu es une sainte ! s'écria la vieille, pressant Cécile sur son cœur avec des transports que la jeune fille naïve prit pour des élans de tendresse.
LES COURBEZOM 3 I 1
— Ah ! ma tante, vous me comblez de joie !
— Et toi, tu me combles de tristesse, ma fille... Hélas! nous séparer! Que deviendrai-je maintenant ? »
Elle pleura.
« Enfin, je le vois, dit-elle, il va falloir m'en retourner i Boussagues.
— Au contraire, vous resterez ici comme par le prisse.
— Quoi ! tu me laisserais ton bien?
— Oui, ma tante... Aurcz-vous peur maintenant de manquer de pain ?
— Cécile, ma Cccilette, je ne suis pas digne de tels bienfaits ! soupira la Pancole tombant aux genoux de sa nièce tout abasourdie.
— Vous me permettez maintenant de disposer du champ de la Croix-Blanche et du magot? dit Sévéraguette avec un adorable sourire.
— Est-ce que tout ne t'appartient pas ici ? Donne, casse, brise, pille : n'es-tu pas la maîtresse?
— Connaissant mes secrets, ne vous montrez plus soudeuse de mon avenir et du vôtre : l'un et l'autre sont assurés. Seulement, je vous recommande M. le curé, sa mère, la Cassarotte et ses petits. Oh ! vous serez bonne pour eux tous, n'est-ce pas ? Vous partagerez vos provisions avec eux, vous me le promettez ?
— Certainement que je te le promets, ma fille. Va, pars tranquille : ils ne manqueront de rien, ces braves gens des Récollets. »
L'orpheline posa ses jolies lèvres roses sur le front parcheminé de sa tante, et se dirigea vers sa chambre ; la Pancole, empressée, l'accompagna jusqu'à la porte, et lui baisa les maâns à plusieurs reprises en la quittant.
f Certes : pen-^a la vieille, redescendue dans la cuisine, il vaut hier mieux qu'elle parte pour le couvent, cette pécore de fiU" 1 Je n'aurais jamais gouverné céans, si Cécile eût épousé Justin ; tandis qu'héritant seule, c'est moi, moi qui serai ir «Stresse de tout !. , , Ah ! maîtresse !... U faudra
bien que Justin plie l'échiné devant moi, s'il ne veut pas que je l'envoie rôder avec les chèvres par les garrigues,.,. Mon garçon ne m'avalera pas toute crue, cette fois, comme à Boussagues... Et moi qui accusais les Courbezon ! Mais il ne faudra pas qu'ils comptent venir se goberger ici... Une fois Cécile partie et le bien à mon nom, j'aurai bientôt fait de jeter la porte au nez à tous ces mendiants... Les beaux temps sont passés pour eux et ils commencent pour moi... Maîtresse de quarante mille francs!... Jésus-Dieu, est-ce possible ? est-ce possible?... Tout de même je ferais bien d'aller demander pardon au curé : cela réjouirait notre fille... J'y vais... Maîtresse! ahi maîtresse!... Il me semble que je passe de l'enfer en paradis 1 »
Elle sortit et gagna le presbytère.
Le jour suivant, Sévéraguette, impatiente de savoir dans quel état se trouvait l'abbé Gourbezon, alla aux Récollets dès huit heures. Marthe et sa mère étaient seules dans la cuisine.
« Eh bien ! et M. le curé ? demanda-t-elle avant d'embrasser personne.
— Il se ressent à peine de sa blessure, répondit la religieuse.
— Dieu soit béni ! murmura Cécile. Que croyez-vous? n'entendant pas sonner la messe, j'avais peur qu'il ne fût plus souffrant,
— Il est probablement descendu au potager, où la Cassarotte est en train d'arroser quelques pieds de basilic, dit la Courbezonne. — Ah çà ! savez- vous bien, Sévéraguette, que votre tante est une fort vilaine femme ?
— Hélas ! elle est désolée de ce qu'elle a fait.
— Penser qu'elle aurait pu tuer Pierre!... Aussi voyez-
LES COURBFZON 3l5
VOUS, Cécile, ne parlez plus à mon enfant de cette école ; car j'ai comme le pressentiment qu'il nous arriverait des malheurs dans ce pays, s'il recommençait à bâtir. Ah! il en a assez remué comme ça de moellons, à Samt-Chinian et à Villecelle. D'ailleurs, Monseigneur ne le veut pas.... Je sais bien que vous lui fournirez de l'argent; mais, ma bonne Cécile, vous ne pourrez lui en fournir jamais assez. Pierre est un saint, il ne comprend rien aux affaires, ce qui fait que chacun lui tire aux jambes, comme on V dit, et qu'il dépense vingt mille francs quand il ne comptait en dépenser que dix. Il ne ressemble pas à son père, lui ! Mon homme tenait l'œil à tout ; il avait un naturel madré qui le défendait contre les diseurs de belles paroles; mais lui, mon pauvre garçon, on le vole comme dans un bois. Puis, vous le savez, c'est la charité en personne, et l'argent ne s'arrête pas une minute dans ses poches. Enfin il a les mains trouées, et vous voyez où il m'a réduite. Moi qui possédais une ferme, des maisons, des champs, je n'ai plus rien sous la roue du soleil....
— Pourtant, s'il ne lui faut que cinq mille francs, hasarda timidement la jeune fille.
— Cinq mille francs ! fit la Courbezonne avec un geste a'incrédulité, cinq mille francs!
— Mais vous ne pensez pas à mes terres que je pourrais vendre, si cinq et dix mille francs ne suffisaient pas.
— Vendre vos terres! Êtes-vous folle, Sévéraguette?... Et votre tante?... Gardez-vous de touchera vos terres, ma fille ; une fois entamé, le gâteau sera vite mangé, croyez-le. Oh! vous ne connaissez pas Pierre... Il ne devait vendre qu'une partie de notre bien de Castanet. Moi, je suis sa mère après tout, et mon bien lui appartenait; mais vous, Cécile, vous n'êtes pas même notre parente éloignée.... Croyez-vous que je souffrirais qu'il en arrivât de vous comme de moi? Non, non, j'en mourrais, voyez-vous, mon enfant!... Mon Dieu! quelle malheureuse idée vous avez eue hier! Qui sait ce Qui va nous arriver maintenant ! »
Ces derniers mots trahissaient une telle angoisse, que Sévéraguette en tressaillit d'épouvante et recula instinctivement de quelques pas, comme si tout à coup elle se fût trouvée au bord d'un abîme.
« Oh ! je ne parlerai plus de rien, murmura-t-elle cfTarée , il ne sera plus question de cette école entre M. ie curé et moi, je vous le promets. »
Le facteur rural entra et remit une lettre à la sœur de charité.
f Cécile, voici l'autorisation de votre noviciat! s'écria Marthe joyeuse.
— Serait-ce possible! s'écria l'orpheline joignant les mains par un mouvement de reconnaissance envers Dieu
— Allons trouver Pierre, vite, vite! » dit la Courbezonne. Les trois femmes descendirent au jardin par la porte
du Cloître.
« M. le curé est- il là? demanda Sévéraguette avisant la Sanégrole avec ses enfants au milieu du potager.
— Non, Cécile,
— Comment! vous n'avez pas vu mon frère, Cassa- Totte? insista Marthe.
— Non, ma sœur, il ne s'est pas montré par ici ; vous le rencontrerez sûrement à l'église. »
Ayant trouvé l'église et la sacristie désertes, les trois femmes, soucieuses, revinrent dans le Cloître où la Courbezonne appela plusieurs fois :
« Pierre! Pierre 1 »
Aucune voix ne répondit,
• Il sera allé visiter quelque malade dans les hameaux, dit la sœur de charité, cherchant à rassurer sa mère.
— Comment peux-tu penser cela, Marthe ? répliqua la vieille paysanne; tu sais bien qu'il ne sort jamais sans nous prévenir. »
La religieuse ouvrit la porte de la terrasse, où sa mèr€ et Sévéraguette la suivirent.
En ce moment, passait devant le porcke des Récollets,
avec ses chèvres repues, le jeune pillard Cassjï^ot. // avait fait sa matinée dans les genevrières de VéreiUe, et rentrait à Saint-Xist pour manger la soupe.
« Félicien, tu n'as pas vu M. le curé, par hasard ? lui demanda Cécile.
^ Si, pardine! notre maîtresse, je l'ai vu, M. le curé.
— Où donc? où donc? mterjeta Marthe.
— Il est par là-bas, au champ de la Croix-Blanche.
— Au champ de la Croix-Blanche 1 s'écria douloureusement la Courbezonne. Miséricorde ! nous sommes perdues... Et qu'y fait-il?
— Ah ! pour ça, madame Courbezon, c'est autre chose^ et je ne pourrai rien vous en dire; seulement j'ai vu M. le curé poser comme ça sa canne par terre, tout comme s'V mesurait le champ, puis il regardait, à tous moments, dans une feuille de papier longue comme d'ici à Pâques.
— Vous voyez, Sévéraguette, vous voyez, dit la mère du curé avec un air de reproche, grâce à vous, voilà son ancienne folie qui reprend mon pauvre Pierre. Je suis sûre qu'il n'a pas fermé l'œil de la nuit.... Vous ne le connaissez pas.... Seigneur mon Dieu, ayez pitié de nous 1 »
Cécile était consternée.
« Allons le rejoindre tout de suite, ma mère, dit Marthe, peut-être cette idée n'a-t-elle pas encore pris racine dans son esprit et parviendrons-nous à l'en arracher facilement »
En arrivant au champ de la Croix-Blanche, les trois femmes aperçurent l'abbé Courbezon assis fort tranquillement derrière la haie de gamacès. Une grande feuille de vélin était déroulée sur ses genoux, et, de temps à autre, sa main y promenait un petit compas. C'était bien là son ancienne attitude de Saint-Chinian et de Villccelle. La Courbezonne sentit son sang se figer dans ses veines; elle eut besoin de s'appuyer sur le bras de sa fille.
c Pierre ! s'écria-t-elle d'une voix étouffée, Pierre ! »
3l6 LES COURBEZON
L'abbé Courbezon entendit, se leva et accourut. « Que fais-tu là, mon enfant? il est déjà onze heures, et tu n'as pas encore dit la messe.
— Ah ! ne croyez pas, bonne mère, que j'aie perdu mon temps, ce matin.
— Et quel a été ton travail, Dieu du ciel ?
— J'ai déjà pris, sur le terrain, toutes les mesures pour l'école des filles, et nous pouvons, demain s'il nous plaît, faire creuser les fondations.
— Les fondations! s'écria-t-elle atterrée; Jésus-Maria, les fondations ! Tu veux donc tout à fait recommencer à bâtir, comme autrefois?
— Et pourquoi non ? dit le desservant d'un ton superbe. Ah ! mais, à propos, ajouta-t-il se retournant vers l'orpheline, vous ne m'aviez pas dit, Cécile, que votre champ de la Croix-Blanche penche un peu au midi ; il penche vers le chemin de Saint-Martin, ma chère enfant, il penche. Du reste, ne vous en préoccupez point, on guérira facilement ce vice par un mur de soutènement. Cela même ne sera pas trop laid ; vous verrez !... Certainement voilà une dépense imprévue, mais qu'y faire ? nous ne pouvons pourtant pas laisser emporter, au premier orage, la terre végétale par les rigoles. Un bon mur, épais et solide, nous distribuera le champ de la Croix-Blanche en deux zones, chacune de niveau. Nous bâtirons le couvent sur la plus haute, et nous planterons la plus basse d'arbres fruitiers. Du chemin de Lodève, on verra notre école à mi-côte ; ce sera charmant ! Les maisons font toujours bien sur les hauteurs ; et quelle maison nous allons construire ! Tenez, voyez le plan ! »
Le vieillard déroula son immense feuille de vélin.
« C'est le premier plan que je dressai, dit-il, pour l'école des filles de Villecelle ; mais on en exécuta un second plus simple, celui-ci ayant paru impossible à réaliser avec les modiques ressources que nous avion
— C'es^ bien beau, monsieur
raguette regardant la façade du couvent lavée à l'encre de Chine.
— Ça coûterait tout au plus huit mille francs, et vous pouvez en fournir douze. . .
— Que vous disais-je, Cécile? interrompit la Courbezonne qui n'y tint plus. Hier, il s'agissait de cinq mille francs, aujourd'hui c'est de huit mille. Je vous ai prévenue, ma fille, Pierre a les mains percées, et, si vous l'écoutez, il ne vous laissera que les yeux pour pleurer.
— iMais, ma mère, dit l'abbé, nous avons douze mille francs à dépenser...
— Mon enfant, tu n'as rien à dépenser, puisque tu ne possèdes rien, répondit sévèrement la vieille paysanne.
— Cécile, balbutia le curé, Cécile...
— Tu ne peux ruiner cette jeune fille, tu n'en as pas le droit. Voyons, donne-moi ce grand rouleau de papier, et rentre à la maison. »
L'abbé Courbezon, intimidé par le ton d'autorité de samère, livra sans hésitation le plan de l'école projetée, et» silencieux, tête basse comme un enfant boudeur, la suivit d'un pas embarrassé vers le presbytère. Sévéraguette, confuse, s'esquiva du côté de Saint-Xist,
Un mois se passa sans que la pauvre Cécile pût communiquer intimement avec le curé. La Courbezonne, devinant la loi d'irrésistible attraction qui entraînait sans cesse l'orpheline vers Pierre, était constamment aux aguets. Elle ne les laissait pas seuls un instant. Marthe elle-même, pour éviter à son frère les misères et les humiliations d'autrefois, était entrée dans cette ligue contre le bien à outrance, et se plaisait éternellement à séparer ces deux «nnemis du repos de sa mère et du sien, dès que le ha*
3l8 LES COURBEZON
sard ou la fatalité de leur organisation les mettait en présence. A peine si, dans ce mois d'excessive contrainte, le vieux desservant avait osé adresser quatre paroles à l'orpheli'-.e pour lui annoncer que, l'autorisation de son noviciat étant arrivée de Paris, elle pouvait désormais se considérer comme fille de Saint-Vincent.
Un soir, cependant, l'abbé Courbezon parut plus préoccupé que d'habitude : il était sorti dans la journée, et Marthe l'avait vu rentrer aux Récollets par le sentier du champ de la Croix-Blanche. Mon Dieu ! pensait-il encore à son couvent ? La Courbezonne et sa fille se montrèrent, durant toute la soirée , inquiètes , nerveuses , agitées. Néanmoins, elles se couchèrent à huit heures comme à l'ordinaire, laissant Pierre sur la terrasse où, depuis que le mois de mai avait attiédi l'air, il récitait son chapelet en
se promenant de long en large, â la lueur des étoiles
Mais, après le dernier ave^ au lieu de rentrer dans sa chambre, l'abbé Courbezon se planta tout au bout de la terrasse, plongeant de l'œil dans la vaste plaine de Véreille, ensevelie dans le silence et le repos. D'abord, il regarda au hasard et les grandes taches noires que la lune, filtrant à travers les arbres, découpait çâ et là sur le sol, et la rivière d'Orb traînant au loin son écharpe d'argent aip milieu des prairies d'un vert sombre, et le clocher de Caunas profilant à l'horizon sa flèche à dents de scie dans le bleu noir du ciel. Mais, peu à peu, ses yeux, obéissant aux secrètes pensées de son âme, se concentrèrent sus un point unique. Ce point, qui les attira, les captiva, les absorba, les tint fascinés, était une pièce de terre distante de quelques pas seulement, plantée d'oliviers rares, environnée d'une haie épaisse de gamacès^ dominée par un énorme poteau blanc en forme de croix. L'abbé Courbezon soupira, et, fixant ses regards sur cette croix solitaire, dont les grands bras élevés semblaient bénir la campagne endormie, il murmura ce vers d'une hymne de l'Église : i O Çrux, ave, spes unica ! •
LES COURBKZON 3lO
Puis, comme emporté par une force invincible, il quitta la terrasse , descendit à pas comptés le grand escalier de pierre, ouvrit doucement la lourde porte d'entrée et se précipita vers Saint-Xist.
Deux minutes après, il montait le perron de la maison de Sévéraguette.
« Salut, Pancole ! dit-il avisant la mère de Justin occupée en un coin de la cuisine à trier de gros haricots rouges pour la soupe du lendemain.
— Bonsoir, monsieur le curé, bonsoir!... Et quel bon vent vous amène donc chez nous comme ça à la nuit faillie ?
— J'ai absolument besoin de voir Cécile. Est-ce qu'elle est couchée par hasard ?
— Couchée !. . . Ah ! mon bon monsieur le curé, vous ne la connaissez guère, si vous croyez qu'elle se couchf avec les poules, notre fille. Et ses prières donc ? Elle ne les finit jamais avant dix heures.
— Alors annoncez-lui que je suis ici, que j'ai à lui parler. »
l.a Boussagole grimpa vers la chambre de sa nièce. « Bonne nouvelle. Sévéraguette ? s'écria l'abbé Courbezon en apercevant l'orpheline.
— Clavel a-t-il terminé ses travaux de Saint-Martin d'Orb ? demanda-t-elle.
— 11 a dû les finir ce soir.
— Et quand viendra-t-il commencer notre école?
— Demain, mon enfant, demain ! dit le curé la face épanouie.
- £nfin ! soupira la jeune fille le cœur oppressé d'une indicible joie.
— « Demain, au petit jour, m'a-t-il dit, je serai à Saintc Xist avec une dizaine d'ouvriers pour attaquer les fonc déments. >
— Et votre mère, monsieur le curé, sait-elle cela ? Elle n'avait guère l'air de s'en douter aujourd'hui, quoique, i
vrai dire, votre absence de trois heures l'-^it beaucoup préoccupée.
— Hélas ! ma pauvre Cécile, elle ignore tr^ut.
— Vous en avez au moins parlé à ma sœui Marthe ?
— Pas davantage, mon enfant; je n'ai pas osé.
— Mon Dieu !
— J'avais songé à un moyen qui, s'il était habilemeni employé, calmerait et les craintes de ma mère et celles de ma sœur. Malheureusement, son succès ne dépend pas de ïious deux.
— Et de qui dépend-il ?
— De votre tante.
— De moi ! s'écria la vieille, qui crut avoir mal entendu. ~~ Oui, Pancole ; vous seule pouvez tirer ma famille
4'inquiétude. Si vous voulez, non-seulement elle ne s'opposera point à la construction de l'école des filles, mais €lle s'en réjouira comme nous tous.
— Que faut-il faire pour cela, monsieur le curé ?
— Tout simplement aller rassurer ma mère et ma sœur sur vos intentions, leur dire que vous ne vous opposes! plus au désir que votre nièce a manifesté de léguer à son village une école de filles. Vous savez, Pancole, qu'il ne s'agit que de douze mille francs et qu'il ne sera pas vendu un pouce de terre.
— Mais êtes-vous sûr au moins qu'avec douze mille francs vous aurez assez d'argent? demanda la vieille, prête à redevenir l'ennemie du curé, si les terres de Cécile se trouvaient le moins du monde menacées.
— Nous ne dépenserons pas toute cette somme.
— Ah ! certes, c'est un assez joli denier, cette somme ! soupira la mère de Justin, que des circonstances fatales condamnaient à la résignation... Différemment, ajouta-telle avec un sourire amer, il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu en ce monde.
— Vous irez donc aux Récollets demain matin, n'est-fl« pas, ma tante ? insista Cécile.
— Oui, rr a fille, n'aie crainte ! Je verrai demain cette bonne madame Courbezon, et je lui dirai comme ça que, te bon Dieu ayant changé mes idées, au jour d'aujourd'hui j'éprouve autant de plaisir à voir bâtir le couvent des filles qu'autrefois j'en aurais eu de peine... Oh! sois tranquille, j'arrangerai vos affaires ! Il faudra bien que sœur Marthe m'entende aussi, et la Cassarotte de même, et les enfants encore... Pourtant quel brave monde que ce monde des Récollets ! Et dire que je suis restée si longtemps brouillée avec lui! Vous avez bien raison, monsieur le curé, de nous crier sans cesse aux oreilles que Dieu est excellent. Il faut qu'il le soit, excelleht, pour m'avoir changée au point que je ne me reconnais plus moi-même. »
Ici, la Boussagole, en parfaite comédienne, embrassa étroitement Sévéraguette.
€ Pancole, dit le curé, vous m'avez traité durement au champ de la Croix-Blanche ; mais, au Ueu de m'arracher quelques gouttes de sang, vous m'eussiez brisé un membre, que votre tendresse pour Cécile effacerait aujourd'hui tout souvenir fâcheux. Vous êtes une brave femme, et je m'en réjouis. Aimez votre nièce, aimez-la bien, car, malgré vos torts, elle n'a jamais cessé de vous chérir...
— Pour lors, monsieur le curé, interrompit la Boussagole préoccupée d'une seule idée, vous m'assurez que vous ne vendrez pas tant seulement une émincée de notre terre?
— Je vous rassure.
— Eh bien, comptez sur moi 1 Demain, j'irai aux Récollets, où j'aurais bien dû montrer le museau plus souvent. Mais^ bast! ce qui est passé est passé ; la vipère a fait peau neuve ! »
L'aube blanchissait à peine les coins obscurs de l'horizon, quand le curé ouvrit les volets de sa chambre et parut sur la terrasse. Se sentant trop coupable envers sa mère pour oser affronter une explication, il n'avait pas voulu attendre que Clavel, avec sa bande d'ouvriers, vînt éveiller bruyamment le presbytère, et s'était levé avant tout le monde. Il arpenta plusieurs lois la terrasse, sou-
cienx, troublé, laissant échapper tantôt une parole pleine de doute sur la réalisation chanceuse de son entreprise, tantôt un geste où éclatait l'espoir d'une âme fermement convaincue. Mais Clavel n'arrivait point.
L'abbé Courbezon, redoutant d'entendre à tous moments le pas de sa mère, s'échappa des Récollets parla grande porte de l'église, et, courant au-devant des ouvriers, s'engagea dans le sentier de Sanégra. Il marcha jusqu'à la mare de Pierre-Brune sans rencontrer âme qui vive. Enfin, un bruit de voix le frappa tout à coup, et les ouvriers, leur patron en tête, débouchèrent à l'un des mille détours du chemin, armés de pics, de marteaux, de truelles et de baquets. Touiours préoccupé de sa mère, le vieux desservant, prétextant qu'il ne devait rien commencer sans Cécile Sévérac, s'enfonça dans le ravin de Pierre-Brune avec les maçons gagnant le champ de la Croix-Blanche par Saint-Xist, an lieu d'y aller tout droit en deux enjambées par les Récollets.,
Quand le curé entra chez Sévéraguette, la Boussagole affairée, bruyante, criarde, distribuait la besogne à chaque journalier :
« Toi, va-t'en élaguer l'olivette du Mas-du-Saule ! toi, faucher la luzerne du côté de Caunas! toi, biner la vigne de Frangouille ! Allons, hardi ! »
Les journaliers, leurs besaces garnies au dos, s'en allèrent. La mère de Justin se retourna vers l'abbé Courbezon :
« Faut-il que je monte vers les Récollets tout de suite, monsieur le curé ? dit-elle.
— Dans une demi-heure, ma bonne Pancole, car ma mère pourrait bien ne pas être levée... Est-ce que Sévéraguette n'est pas encore descendue ^
— Me voici ! cria l'orpheline, dont on entendit le pas dans l'escalier.
— Comment, déjà debout, Cécile !
— Oh 1 monsieur le curé, il y a longtemps que je suis à ma fenêtre, regardant de tous côtés si j'aperçois Cla\el. »
Vingt fois on fit le tour du champ de la Croix-Blanche^
¥ingtfois on le remonta, on le redescendit, on l'arpenta. Enfin, après des heures d'hésitation, de débats, le curé et Clavel fixèrent quatre jalons en terre, et les ouvriers tendirent le cordeau pour commencer les fondations. Le premier coup de pioche retentit mélodieusement aux oreilles du vieux desservant. Il éleva Les bras vers le ciel en murmurant quelques paroles, puis il saisit la main de Sévéraguette, attirant la jeune fille vers les hauteurs du champ de la Croix-Blanche. Il voulait lui faire admirer le panorama magnifique de la vallée, et la convaincre que ie couvent ne saurait être mieux placé que là où il avait ordonne d'en bâtir les murailles. Mais trois femmes, qui parurent en ce moment dans le chemin creux des Récollets, arrêtèrent l'abbé Courbezon dans son explosion d'enthousiasme. Il laissa aller involontairement la main de Cécile, et regarda la haie qui enfermait de tous côtés la vaste pièce de terre, ayant l'air d'y chercher une brèche pour s'enfuir. Qui sait, en effet, ce que venaient faire sa mère et Marthe, qui s'avançaient là-bas, accompagnées de la Pancole? N'allait-on pas lui enjoindre de renoncer immédiatement à toute entreprise? Obéirait-ii, si sa mère lui ordonnait de renvoyer les ouvriers de Clavd ? Ces craintes, qui dans son esprit troublé prenaient le caractère de chagrins réels, s'effacèrent presque complètement, quand le curé put voir de plus près les visages de sa mère et de sa sœur. La Courbezonne avait l'air calme, satisfait ; elle marchait preste et légère, s'appuyant à peine sur son bâton, et Marthe souriait à la Pancole, qui lui parlait avec animation. Il était évident que la langue bien pendue de ia Boussagole avait opéré des miracles.
L'abbé Courbezon, sans attendre qu'on l'appelât, accou* rut au-devant des trois femmes, entraînant Sévéraguette
« Ma mère, me pardonnerez-vous jamais de vous avoi désobéi ^ dit-il.
— Que la volonté de Dieu soit faite, moa •enÉant! » r^« /pondit la Courbezonne^
Puis, serrant dans ses vieilles mains tremblantes les mams de son fils, elle ajouta :
« Pierre, c'était pour toi, non pour moi-même que je m'opposais à la construction de l'école des filles: je n'avais pas peur de souffrir, j'avais peur de te voir souffrir. Mais enfin, puisque tout le monde le veut, il faut bien que je le veuille aussi. Va, mon enfant, bâtis sans crainte ; quoJ qu'il arrive, la vie est courte et le paradis est au bout ! »
On revint vers la cure. La Gourbezonne, Marthe, Sévéraguette et la Pancole allaient en avant, émues, recueillies; puis, à quelques pas, marchait le curé, la face rayonnante, et, comme si son œuvre était déjà réalisée, murmurant les versets du cantique de Siméon : « Nunc dimiitis seryum tuiim.... •
On n'échappe pas à la loi de son organisation : l'évêque avait eu beau s'acharner contre l'abbé Courbezon, lui adresser les plus vifs reproches à Saint-Chinian, et finalement le destituer à Viliecelle, la nature obstinément bienfaisante du vieux prêtre n'était en rien modifiée à Saint- Xist. Après onze ans d'humihations et de souffrances, il se réveillait, comme après un long sommeil, avec les mêmes projets chimériques en tête, avec la même ardeur naïve au cœur pour en poursuivre la réalisation. Aujourd'hui même, aucune considération n'était plus capable de l'arrêter dans ses déportements de charité, car, renseigné sur les dispositions hostiles des siens, il se méfiait et usait de mille et mille détours pour atteindre au but marqué. La sévérité de son évêque et les précautions irritantes de sa famille n'avaient réussi qu'à aiguiser son génie tout entier aux idées de dévout^ment. Aussi rien ne lui coûtait-il maintenant, dès que le bonheur du prochain était en jeu, ni ruse, ni entêtement, ni dissimulation. Fallait-il secourir
de pain ou de linge quelque ménage nécessiteux de la paroisse, l'abbé Courbezon attendait le soir, et, quand on dormait aux Récollets, il pillait la huche, il pillait l'armoire, et courait vers les malheureux. S'agissait-il de l'école des filles? sans ctre aperçu, il partait pour Saint- Martin-d'Orb où travaillait Clavel, fixait avec celui-ci le îour où l'on devait se mettre à Tœuvre, puis, le lendemain, .Venfuyait du presbytère à pas de loup. Enfin, dans la situation d'horrible gêne qui lui était faite par sa mère, laquelle, après avoir tout donné, aurait voulu tout retenir, ce grand homme de bien étouffait, et en était réduit désor» mais à commettre un bienfait comme d'autres commettraient un crime, en se cachant.
Mais l'abbé Courbezon, dont la tête s'égarait à la pensée que le rêve unique de sa vie allait enfin prendre un corps, ne laissa pas éclater tout d'un coup au dehors son inimense contentement. Soit respect envers sa mère, ijui subissait ses entraînements plutôt qu'elle ne les approuvait, soit égoïsm.e d'artiste s'enivrant dans le siknce de la contemplation de son idée, il prit un secret plaisir à comprimer son âme, à se montrer calme et presque insouciant, comme avant l'arrivée de Clavel. Ce rôle, certes, était difficile à tenir, et plus d'une fois ce vieillard débordant de sève juvénile fut sur le point de trahir les enthousiasmes qui le ravageaient intérieurement. Pourtant, malgré les meurtrissures intimes qu'il recevait des contre-coups d'une joie trop obstinément contenue, l'abbé Courbezon eût, jusqu'à la fin, persisté dans celte attitude froide et digne, si Sévéraguette, cœur plus jeune, plus spontané, par conséquent moins capable de dissimuler ses sentiments, ne la lui eût à la longue rendue intolérable.
Cécile Sévérac , qui n'avait connu ni les angoisses Je Saint-Chinian, ni les luttes terribles de Villecelle, ni la hideuse misère de la rue d'Aigrefeuille, jouissait d'une fraîcheur d'impression depuis longtemps perdue pour le vieux desservant de Snin^-X^st Lui aussi, --autrefois, &
Sciint-Chinian, quand la route s'ouvrait devant lui larj^e et belle, il avait éprouvé ces tressaillements indicibles auxquels la jeune orpheline, au champ de la Croix-Blanche, s'abandonnait avec une naïveté charmante. Mais hélas ! la sagesse était venue, l'implacable sagesse, qui emporte les illusions, ces fleurs de la vie, et, par elle, il avait appris que, si l'on peut quelquefois faire le mal sans s'exposer, et n'est jamais qu'à ses risques et périls qu'on pratique le bien
Depuis que l'école des filles était commencée, Sévéraguette ne quittait plus le champ de la Croix-Blanche. Elle y allait dès le matin, accompagnée de Félicien Cassarot, qui avait délaissé son métier de pillard pour embrasser celui de manoeuvre. Ayant désormais son but arrêté, et n'attendant plus que la fin de cette grande entreprise pour se plonger dans les délices de la vie révée^ elle stimulait les ouvriers de mille façons. Non-seulement Cécile, qui n'était tenue à rien envers les maçons, leur versait tout le vin de sa cave, mais le matin elle leur faisait distribuer de la soupe. De plus, pour hâter encore la construction du couvent, elle employait ses journaliers à charrier la pierre, à pétrir le mortier. Elle-même ne dédaignait pas de mettre la main à la besogne, et souvent on la vit, dans son impatience, soulever des fardeaux trop îourds pour ses bras.
Du reste, à côté d'elle, une autre femme — affaiblie par l'âge celle-là — travaillait avec un incroyable acharnement. C'était la Pancole. Portée par l'idée qu'elle allait, bientôt posséder une fortune, la mère de Justin ne sentait ^s les fatigues accablantes auxquelles elle se condamnait volontairement. Ses vieux muscles épuisés avaient retrouvé l'énergie, la puissance de la vingtième année, pour travailler à l'accomplissement d'une œuvre considérée par elle comme son œuvre de délivrance. Ces murailles une fois hautes, elle ne verrait plus la misère qui, naguères, lui était apparue sous la figure d'une mendiante en haillons. Et elle gravissait les échelles, et elle courait sur les échafau-
dages, alerte, légère, vive, comme une chatte en maraude.
Vraiment, il y avait à la fois quelque chose de touchant et de terrible dans le spectacle de cette jeune fille et de cette vieille femme prêtant leurs mains à la même œuvre avec des sentiments si opposés : celle-ci absorbée par la passion de la terre, celle-là par la passion du ciel !
L'abbé Courbezon eut beau se roidir, jouer l'indifférence pour ne pas offenser sa mère, il fut bientôt entraîné par l'exemple irritant de Sévéraguette. Il se débattit bien encore un peu, mais ilsuccomba dans la lutte avec ses désirs dévorants. Durant les premiers jours, il s'était contenté d'aller une fois, le matin, au chantier pour donner, disait-il, des ordres à Clavel, qui n'en avait nul besoin. Bientôt il y alla deux fois, inventant toutes sortes de prétextes absurdes, toujours en vue de ménager sa mère. Enfin le moment arriva où le vieux prêtre, exalté par le spectacle de son oeuvre, qui peu à peu montait de terre dans ses proportions magnifiques, fut incapable de s'imposer la moindre contrainte. Ni ses deux visites de la journée au champ de la Croix-Blanche, ni celles de la nuit, — en proie à une surexcitation fébrile très-intense, il ne dormait plus, — ne pouvaient désormais lui suffire. Il fallait, maintenant, comme Sévcraguette, qu'il voyait de la terrasse des Récollets agir, travailler, se démener au milieu des ouvriers, qu'il mît lui-même la main au sable, à la chaux , au moC'Uon.
Emporté par la violence de sa passion, le vieux desser- <7ant oublia ce qu'il devait et à sa mère et à sa sœur. Un matin, avant qu'elles fussent levées, il alla dire, assisté du Cassarottou, sa messe basse de chaque jour, — bien entendu sans sonner la cloche, — puis s'enfuit vers le chantier. Quoique à jeun, il travailla jusqu'à midi avec une incroyable ardeur, activant les ouvriers par de bonnes paroles, remplissant les baquets de mortier, chargeant les manœuvres, montant, descendant les échelles, promenant partout son œil satisfait et joyeux. Il eut six heures de dé-
Itcieuses émotions. Mais quand la Cassarotte sonna VArt' geins, et que les ouvriers, désertant les échafaudages, coururent s'asseoir pour dîner à l'ombre des châtaigniers, l'abbé Courbezon éprouva le plus vif embarras. Qu'allait-il faire? Rentrerait-il aux Récollets ? Rempli de craintes secrètes, U faillit accepter l'invitation de Sévéraguette, qui le pressait de la suivre à Saint-Xist pour y partager son repas. Il n'en fît rien néanmoins. Il y aurait eu de la cruauté de sa part à laisser sa mère et sa sœur plus longtemps seules à la maison. Il le comprit à un mouvement de son cœur, et, coupant court à ses hésitations, il rega» gna la cure d'un pas rapide.
La Gourbezonne, appuyée sur le bras de Marthe, descendait l'escalier des Récollets comme l'abbé arrivait.
« Pierre, lui dit la vieille paysanne, est-ce que jamau j'ai contrarié ta volonté en quoi que ce soit ?
— Jamais, ma mère, répondit le vieillard qui blêmit.
— Alors, pourquoi te caches-tu de moi ? » L'abbé Courbezon baissa la tête et resta muet.
« O mon enfant, autrefois tu ne fusses point sorti à six heures du matin sans me dire oii tu allais. Tu ne m'aimes donc plus autant à cette heure ?
— Vous, ma mère! vous, ma mère !... » s'écria le pauvre desservant éperdu.
Il ne put articuler un mot de plus; il tomba à genoux sur les marches de l'escalier, et, saisissant, par un mouvement plein de respect passionné, les mains de la Courbefonne, il les pressa plusieurs fois contre son cœur en les arrosant de larmes.
« Mon pauvre enfant, balbutia la vieille femme bouleversée, je t'ai fait du mal ; je suis méchante, moi ! Oh ! reîève-toi, je t'en supplie, relève-toi.
— Pierre ! Pierre 1 dit Marthe étreignant son frère et lui essuyant les yeux avec une sollicitude pieuse, pardonnenous, nous ne te tourmenterons plus, va ! Tu ne feras ici que ce que tu voudras désormais. Tu sortiras quand cela
LES COURBEZON 32g
te fera plaisir, et nous ne te demanderons jamais ni d'où tu viens ni où tu vas.
— Mon Dieu, mon Dieu, soupira-t-il , vous les avez faites meilleures que moi. »
On entra dans la cuisine, où la Gassarotte servit le dîner. On se mit à table, mais on fut triste, embarrassé. Marthe seule restait alerte, vive, souriante. Assise à l'un des bouts delà table, au milieu des enfants de la Gassarotte, elle allongeait de temps à autre le bras, servant à boire et à manger à sa mère, à son frère, qui ne mangeaient guère et ne buvaient pas davantage...
Hélas ! non-seulement la Courbezonne aimait son fils, mais elle l'admirait, le respectait, et la pensée qu'elle ve« nait de l'offenser lui était un crève-cœur horrible. Gertainement les méfiances de Pierre avaient quelque chose de blessant pour elle qui avait tout sacrifié ; mais enfin devaitelle lui demander compte de ses heures, quand elle savait qu'il les employait toutes au bien du prochain ? Elle s'en voulut d'avoir contristé ce fils, dont plus d'une fois, à l'église, elle avait cru voir la tête s'environner d'une au« réole de gloire, comme les saints peints sur les murs, et, devant lui, à table, elle fut timide, inquiète, tremblante. De son côté , le vieux desservant faisait des réflexions sérieuses. Il descendait en lui-même et se trouvait bien coupable. Pourquoi harceler éternellement les siens ? Oh 1 si sa mère s'était laissé emporter jusqu'à lui dire qu'il ne l'aimait plus, il fallait qu'elle fût bien malheureuse! il pensa tomber à ses pieds, lui demander grâce et renoncer è jamais au couvent. En ce moment, toutes ses entreprises lui parurent misérables , sinon criminelles, et, comme un enfant qu'il était, ce vieillard eut envie de pleurer ses fautes dans le sein maternel.
La Gassarotte observait son monde.
« Voilà pourtant ce que c'est, monsieur le curé, dit» elle, vous avez trop travaillé ce matin à cette école de Se*
33o LES C0UU3FZ0N
-véraguette, et maintenant vous n'avez pas tant seulement «nvie d'ouvrir la bouche.
— Je ne suis point fatigué, Cassarotte, je vous assure.
— Point fatigué, point fatigué, c'est bon à dire, cela, monsieur le curé ; on ne croit point l'être, fatigué, et puii on l'est tout de même, allez ! Différemment, il faut bien que vous ayez quelque chose, puisque vous ne dînez point, et que, par votre mine, vous empêchez votre mère de dîner.
— J'empêche ma mère de dîner !
— Quand je dis que vous l'empêchez de dîner, je m'entends: je veux dire que, comme elle vous aime à l'adoration, votre brave mère, elle ne peut toucher à son assiette si vous ne touchez premièrement à la vôtre. »
Le vieux prêtre saisissait sa fourchette, et malgré qu'il en €Ût, se disposait à manger, quand le facteur rural entra.
c Une lettre ! » cria-t-il.
La sœur Marthe tendit la main.
I Oh ! dit-elle, elle vient de Murât, près de Gastenet, cette lettre.
— De Murât ! fit la Corbezonne, dont l'œil s'humecta d'une larme subite. — Hélas ! Pierre, qui peut t'écrire de par là-haut ? Ce ne sont point des créanciers, je pense, car si nous n'avons plus ni terre ni deniers, au moins nous ne devons rien à personne.
— Non, ma mère, dit le curé tout joyeux et prenant la lettre, ce ne sont point des créanciers qui m'écrivent de Murât, c'est la Supérieure du couvent de Sainte-Agnès.
— La Supérieure de Sainte- \gnès ! Et pourquoi t'écritelle, cette Supérieure ?
— Elle ne fait que répondre à la lettre que nous lui avons adressée, Sévéraguette et moi, il y a huit jours, pour lui demander deux sœurs de son Ordre. Il nous faut bica au moins deux sœurs pour notre couvent.
— Ah ! c'est vrai, j soupira-t-eile.
Et elle accompagna ces mots d'un geste d'indescriptible
LES COURBKZON 33 I
Le curé se tut. Sans la lire, il serra la lettre dans la poche de sa soutane et essaya de dîner. A force de courage, de volonté, il parvint à manger un peu de viande et quelques chataigiions bouillis, dessert obligé de tous les repas au presbytère. Il se leva. Pourtant il lui en coûtait de quitter sitôt sa mère, qu'il venait encore de contrister malgré lui. Il resta un instant immobile, le regard arrêté sur la vieille paysanne, en proie à mille déchirements intérieurs. Enfin, il alla vers la porte ; mais, se retournan il courut se jeter aux pieds de la Courbezonne.
« Ma mère, murmura-t-il d'une voi^ haletante d erao lion, n'appréhendez plus rien de l'avenir; soyez heureus', je renonce à bâtir l'école des filles.
— Que dis-tu, mon enfant, que dis-tu ?
— Je dis que je ne veux pas vous voir mourir de cha^ grin. Dieu, pour le servir, ne commande pas qu'on tue sa mire.
— Mon pauvre Pierre
— Je vivrai désormais auprès de vous, tranquillement, comme à Montpellier. Je ne ferai rien, absolument rien que vous aimer. Vous verrez quelles belles promenades par la campagne ! Nous irons au Mas-du-Saule, à Frangouille, peut-être même jusqu'à Bédarieux. — N'est-ce pas, Marthe, que tu viendras avec nous ? — Oh ! allez, je ne vous sacrifierai plus à mes entreprises. Qui sait, d'ailleurs, où m'aurait mené celle-ci ?
— Tu n'y penses pas, mon enfant ; et Clavel ?
- On payera son travail à Clavel, et on le congédiera.
— Sévéraguette ne se résignera pas, comme toi, à abandonner son idée, mon frère, dit Marthe.
— Sévéraguette aime notre mère ! » répliqua l'abbé embrassant la Courbezonne.
Un pas léger montait vivement l'escalier. Cécile Sévérac parut. Sa robe Doussiéreuse et ses souliers brûlés par la
chaux annonçaient les occupations auxquelles elle se livrait, depuis l'arrivée des maçons à Saint-Xist.
« Monsieur le curé, dit-elle, Clavel, qui voudrait distribuer à ses ouvriers la pierre de taille de la porte d'entrée, m'envoie vous demander le plan du couvent.
— Le plan, le voici ! »
Par un mouvement instinctif, il étendit la mam vers on grand rouleau de papier gisant sur une chaise. Mais se «•avisant :
« Sévéraguette, dit-il tristement, j'ai à vous demander un grand sacrifice.
— Vous savez bien, monsieur le curé, qu'il m'est toujours doux de vous obéir. Que souhaitez-vous de moi ? »
L'abbé Courbezon hésita; enfin, avec un effort héroïque :
« Sévéraguette, murmura-t-il d'une voix expirante, il faut renoncer à nos projets.
— A bâtir l'école des filles ?
— Le repos de ma mère l'exige impérieusement. Voui ne voudriez pas, je suppose, causer le moindre chagrin à. ma pauvre mère, qui vous aime comme sa fille ?... »
Il ne put en dire davantage. Il était horriblement pâle et son front ruisselait de sueur. Il s'assit.
« Monsieur le curé, dit Cécile subissant avec la docilité d'un ange un revirement si brusque de situation, je cours de ce pas dire à Clavel d'arrêter les travaux. »
Elle allait s'élancer vers la porte, quand la Courbezonne l'écria transportée :
< Embrasse-moi, ma fille, ma seconde fille 1 »
Cécile se précipita dans le sein de la vieille paysanne.
• Oh ! ne croyez pas au moins ce que vient de dire Pierre, ma bonne Sévéraguette, ajouta la Courbezonne, il »e trompe; je ne suis point malheureuse de vous voir bâtir âe couvent, non vraiment, je n'ensuis point malheureuse !•
Elle essaya de sourire.
« Mais demandez donc à Marthe, reprit-elle, si je ne lui
disait; pas hier encore : — . Elle sera belle tout de « même, cette école du champ de la Croix-Blanche ! » — C'est vrai que souvent je suis triste et que je désole mon pauvre enfant, qui est un juste devant Dieu. Mais il faur me pardonner ma mine : j'ai eu tant de traverses dans ma vie ! et puis je suis si vieille ! Savez-vous bien, ma fille, que, quand on a passé quatre-vingts ans, on ne sait pas toujours ce que l'on fait, ce que l'on dit, ce que l'on est? Jugezen : Tout à l'heure, Pierre a prononcé le nom de Murât.. Eh bien ! parce que j'avais autrefois du bien dans ce pays, voilà que j'ai eu envie de pleurer au souvenir de ma belle ferme vendue. Quelle pitié, n'est-ce pas?... Que sommes-nous donc que nous tenions tant à la terre? Moi, j'aimais trop les champs, où je travaillais à côté de mon homme, et Dieu, pour me punir, me les a tous ravis par la main de mon fils. Que le saint nom de Dieu soit béni, et que mon fils ne regrette rien, car il a été l'instrumenr delà Providence, qui voulait me purifier de toute avarice!... Ah! Cécile, laissez dire votre tante Pancole, et continuez! vous dévouer aux pauvres... Tenez,voilà le plan, bâtissez !i
Elle lui donna le rouleau de vélin.
« Certes, contmua-t-elle, il est probable que, si vous suives les conseils de Pierre, qui court dans le chemin de la charité comme un lièvre à travers champs, il vous mènera jusqu'à votre dernier écu. N'importe, suivez-le toujours, mon enfant, car la voie par où il vous conduit va droit au ciel ! »
La Courbezonne avait trouvé l'inspiration religieuse de son fils, ou plutôt, si, comme l'a dit un profond naturaliste^ l'homme relève surtout de sa mère, la vieille paysanne venait de montrer la source cachée où l'abbé avait puisé sa naïve éfoquence et son mdomptable charité.
Elle s'assit épuisée. Sévéraguette, Marthe, la Cassarotte, saisies d'un enthousiasme pieux, tombèrent à ses genoux^ et le vieux prêtre lui tint les mains embrassées, murmu» raut au milieu des larmes :
c Ma sainte mère ! ma sainte mère l •
Deux heures après cette scène douloureusement émouvante, l'abbé Courbezon et Sévéraguette sortirent dû presbytère. L'orpheline tenait sous son bras le plan de l'école, et ie curé avait les mains embarrassées de nombreux morceaux de carton, sur lesquels il venait de dessiner luimême les moulures des chapiteaux de la grande porte du couvent. L'esprit encore tout préoccupé de la Courbezonne, ils allèrent jusqu'au chantier sans échanger une parole. Arrivés là, l'abbé remit à Clavel les panneaux, lui fit quelques observations très sommaires, puis redescendit vers le sentier de Saint-Xist. Cécile, n'osant l'interroger, crut qu'il allait visiter quelque malade dans les hameaux, et ^'arrêta.
« Sévéraguette, venez, lui dit-il, j'ai à causer avec vous. »
La jeune fille suivit le vieux prêtre, qui, évitant le chemin des Récollets, se dirigea vers Saint-Xist.
Ils atteignirent les premières maisons du hameau.
« 11 n'y a personne chez vous, Cécile ? demanda-t-il.
— Non, monsieur le curé.
— Votre tante est-elle encore pour longtemps au chantier ?
— Elle y restera jusqu'à six heures, comme toujours. ■ — Montons ! » dit-il gravissant les degrés du perron. Sévéraguette ouvrit la porte et la referma.
« Eh bien, monsieur le curé ?... demanda-t-elle revenant vers le prêtre.
—• Eh bien, ma chère enfant, j'ai reçu la réponse de la Supérieure de Sainte-Agnès.
— Déjà !... Oh ! quel bonheur !... Et que dit madame la Supérieure ?
— Voici sa lettre ; je ne l'ai point encore décachetée.
— Lisons-la vite ! s'écria Sévéraguette dévorée d'impa» ^ence.
— Hélas! je n'ose, répondit tristement Tabbé... Je pense que peut-être le moment est venu de donner de l'argent et que ce n'est pas le mien que je donnerai.
— Ah ! monsieur le curé, vous allez me rendre bien malheureuse , si vous manquez ainsi de confiance en moi. »
Elle lui prit la lettre des mains et lut ce qui suit :
€ Murât, 29 juin 1818 < Monsieur le curé,
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrive m'a comblée de joie : je ne pensais pas que la pauvre maison religieuse dont je suis la Supérieure très indigne fût connue au delà des limites du département du Tarn. L'arbre ayant étendu ses racines plus loin que je ne l'eusse jamais supposé , c'est une preuve évidente que Dieu en a béni le germe ; que Dieu donc scit loué, il est la source de tout bien !
« Vous voudriez, monsieur -o curé, répandre mes bonnes filles dans les villages de l'Hérault, et, pour commencer à prêcher d'exemple, vous m'en demandez deux pour votre paroisse. Je vous remercie de la préférence que vous accordez à l'humble couvent de Sainte- Agnès sur tant d'autres congrégations fameuses dévouées comme nous aux campagnes, et je suis toute disposée à envoyer à Saint- Xist deux des sujets les plus distingués de l'Ordre, si toutefois les conditions établies par nos règlements vous agréent.
<( Elles se réduisent à deux :
«( lo Loger convenablement les sœurs.
c 2*» Payer pour chacune d'elles une rente annuelle de deux cents ^rancs.
« Quand c'est une commune qui demande des religieuses, le mair î a soin d'adresser au notaire de la congrégation, M N( ël, à Murât, un duplicata de la délibération du conseil mu) icipal garantissant les droits susénoncés. Mais,
quand c'est par le fait d'une œuvre de charité individuelle que mes filles sont appelées, la congrégation ne pouvant courir aucune chance, la personne fondatrice de cette œuvre doit préalablement consigner entre les mains de M. Nol'l, investi de toute ma confiance , un dépôt de quatre mille francs pour une sœur, de huit mille francs pour deux...
« Il est bien entendu, monsieur le curé, que ce dépôt, dont M. Noël et moi donnons conjointement reçu, est considéré comme un nantissement inviolable et sacré. Les intérêts seuls en sont prélevés pour être versés, à époques iixes, dans la caisse de la communauté.
e J'ai la confiance, monsieur le curé, que le dépôt de huit mille francs ne saurait être une trop lourde charge pour l'orpheline charitable qui veut doter votre paroisse d'une école gratuite de filles, et que vous voudrez bien, Çiour que j'avise, me faire part de sa résolution dans le plus bref délai.
« Agréez, je vous prie, monsieur le curé, les hommages de profond resoect de votre dévouée servante et fille en Notre-Seigneur jesus-Christ.
« Angélique, supérieure. »
f Huit mille francs ! fît l'abbé Gourbezon levant ses brai £t les laissant retomber.
— Et vous trouvez que c'est beaucoup, monsieur le curé ?
— Hélas ! c'est peu pour les pauvres filles condamnées à vivre de l'intérêt de ce capital; ce capital néanmoins est tncorc trop iort pour nous.
— Monsieur le curé, j'ai douze mille francs dans mon ■sccrctaire ; rien ne s'oppose donc à ce que j'en consigne auit mille chez le notaire de Murât.
— Ma bonne Cécile!... Et comment payerons-nous clavel ?
— Ne me restera-t-il pas quatre mille francs !
— Les travaux eÔectués atteignent déjà ce chiffre, mon
enfant. Les fondations de l'école, creusées dans le roc, s'élèvent seules à douze cents francs.
— Et mes récoltes si belles sur pied, vous les comptez donc pour rien ? Ne vendrai-je pas mon blé le mois prochain .'• et puis, un peu plus tard, mon vin, mes châtaignons^ mon huile, mon miel, mes cocons ?
— Quel sera le produit de ces ventes ?
— Quinze cents francs environ.
— Avec quinze cents francs, ma fille, au prix exorbitant où s'élève la main-d'œuvre dans ce pays, non-seulement nous ne bâtirions pas la muraille de soutènement, mais nous ne pourrions pas même achever le couvent.
— Nous l'achèverons, notre couvent, monsieur le curé, nous l'achèverons 1 s'écria Cécile d'un accent de voix résolu. Après tout, mes terres sont à moi, bien à moi seule, et, s'il faut les vendre, les vendre l'une après l'autre pour accomplir mon œuvre de charité, comme dit la Supérieure de Sainte-Agnès, je les vendrai , personne ne pourra m'en empêcher.
— Cécile, mon enfant, calmez-vous ! dit le vieux desservant épouvanté et charmé à la fois par cette explosion d'enthousiasme.
— Non, monsieur le curé, je ne puis permettre qu'encore une fois Monseigneur censure votre conduite. C'est alors que les appréhensions de votre mère se trouveraient justifiées !... Et ce serait moi qui vous aurais précipité dans de nouveaux malheurs I Si je n'avais déjà fait à Dieu le sacrifice de mon bien, l'idée seule que sa réaUsation en argent peut vous éviter une contrariété, me déciderait à m'en défaire. Eh vraiment, c'est bien la peine d'hésiter ! De quoi s'agit-il après tout ? de quelques misérables lopins de terre perdus aux quatre coins de l'horizon. Je n'éprouve qu'un regret, c'est de n'avoir pas une plus riche offrande à faire aux pauvres... Voyons, monsieur le curé, maintenant que vous m'avez montré ma voie, voudriez- Yous me voir reculer ? Je le tenterais, que je ne pourrais
pas, comme ma tante Pancole, m'accrocher de mes dix doigts à la terre. Je ne crois pas à la terre, moi, je crois au ciel 1
— Vous êtes un ange, ma fille, un ange du paradis ! Cependant il faudrait penser...
— Monsieur le curé, je ne veux penser qu'à notre entreprise, interrompit Sévéraguette ', aussi n'essayez pas, je vous en supplie , d'entamer ma resolution. Dites-moi de marcher pieds nus sur des charbons ardents , j'y marcherai, parce que je me suis promis de vous être docile en toutes thoses ; mais en ceci, laissez-moi libre de ma volonté, car, je le sens, je serais capable de vous désobéir. Vous avez posé la première pierre du couvent , vous en poserez la dernière. Dût-il m'en coûter mon dernier écu, vous goûterez, je vous le jure, la suprême consolation de voir réaliser l'œuvre que vous avez rêvée durant tant d'années d'agitation et d'épreuves.
— O Cécile 1 ô Cécile 1 » s'écria le pauvre abbé.
Dans le désordre de ses idées, il allait se jeter aux genoux de l'orpheline, devenue désormais comme une sainte pour lui, quand Sévéraguette, qui avait remarqué ce mouvement, se précipita elle-même à ses pieds, implorant sa bénédiction. Le curé posa ses larges mains d'apôtre sur la tête de la jeune fille et resta muet. L'émotion qui lui soulevait le cœur était trop forte \ il n'eût pu parler sans sanglots. Enfin il leva au ciel ses yeux, toujours magnifiques dans les grandes crises de son âme, et murmura quelques paroles. Puis faisant un geste solennel, il bénit Cécile prosternée.
Un long moment de silence succéda à cette scène grandiose.
c Mon enfant, reprit -il enfin, pardonnez -moi les faiblesses que je viens de vous montrer : j'étais encore, malgré moi, préoccupé de ma mère. Vous avez raison Cécile, nous devons marcher fermes dans notre voie. D'ailleurs, ma mère et ma sœur sont avec nous mainte-
LES COURBEZON 33q
nant, et nous pouvons nous abandonner tout entiers à notre œuvre sans remords.
— Alors, monsieur le curé, vous partirez demain pour Murât, n'est-ce pas?
— Partir pour Murât, moi ! s*écria-t-il surpris de cette proposition inattendue.
— Si vous ne pouvez vous absenter, j'irai moimême.
— Mais, Cécile, rien ne nous presse de conclure avec la Supérieure de Saint-Agnès. Où logerions-nous les sœurs, si on nous les envoyait en ce moment ? Vous ne devez pas plus que moi vous éloigner d'ici.... Écoutez-moi, Scvéraguette. Vous avez assisté tout à l'heure, aux Récollets, à une scène navrante. Certes, je crois ma mère guérie de son découragemenr ; mais, comme elle vous l'a dit elle» même, sait-on bien toujours ce que l'on fait à un âge aussi avancé que le sien, et ne pourrait-il pas arriver que l'absence subite de l'un de nous provoquât une nouvelle crise ? Il est bien difficile de conserver une âme constamment énergique, dans l'aftaissement général du corps, Je vous l'avoue, je craindrais, si ma mère connaissait la lettre de la sœur Angélique, de la voir retomber dans ses anciens chagrins. Or, comment lui cacher cette lettre, quand elle demandera pourquoi vous ou moi nous sommes partis? Elle voudra tout savoir, elle interrogera sans relâche, et les réponses qu'on lui fera seront autant de coups de poignards qu'on lui donnera dans le cœur. Car, voyez-vous, Cécile, elle aura beau dire, mon excellente mère, elle aimerait mieux, comme à Montpellier, me tenir auprès d'elle lisant ou causant, que de me voir m'engagei, comme à Saint-Chinian et à Villecelle.... »
Il se tut et passa la mam sur son front, comme pour en fchasser les nuages d'amère tristesse qui s'y accumulaient de nouveau. - Il reprit :
r Du reste, mon enfant, il se peut bien que ;e m'exagère J'état moral de ma mère. Peut-être apprendra t-elle toutes
ces choses avec joie. Dans le doute, néanmoins, je crois qu'il vaut mieux user envers elle d'une discrétion pru* dente que de nous exposer h l'alarmer mal à propos, N'étes-vous pas de mon avis ?
— Ah! que me demandez-vous, monsieur le curé? Vous savez bien que votre sainte mère a remplacé la mienne, que je l'aime — pardonnez-le-moi — autant que vous-même, et que, pour elle seule, s'il le fallait, je renoncerais à bâtir notre couvent.
— Ma mère n'accepterait pas ce sacrifice, — elle vient de vous le prouver en vous remettant elle-même le plan de l'école, — mais moi, Sévéraguette, je suis profondément touché de vous savoir capable de le lui faire, et...
— Mais j'y pense, interrompit la jeune fille, sur les joues de laquelle un vif sentiment de satisfaction intérieure avait fait épanouir deux belles roses virginales, si nous envoyions à Murât la Gassarotte ?
— La Gassarotte est de la famille, nous ne devons pas songer à l'éloigner. Il faut trouver quelqu'un tout à fait étranger aux Récollets.
— Gherchons ! »
Tous deux penchèrent la tête, dans l'attitude de la réflexion.
«Ah ! si Antoine Fumât n'était pas mort!... » soupira l'abbé Gourbezon, qui avait oublié les torts et le vrai caractère du Sanégroi.
Au même instant, un sifflement étrange, parti du potager de Gécile, pénétra dans la maison par les fenêtres Ce sifflement fut répété trois fois, puis un pas lourd gravit le perron.
« Pancole, murmura une voix qui passait par le trou de la serrure, Pancole, es-tu là ? »
Sévéraguette frissonna. Une main inconnue se posa v'iî^neurement sur le loquet, et la porte s'entre-bâilla.
sCh! pardon, ma cousine, pardon, monsîeur le curé, brc. î^uilla Justin Pancol. tout honteux et battant en retraite
— Entrez donc , Pancol , entrez ! dit Tabbé Courbecon, qui courut à la porte et saisit le Boussagol par le bras. Peste ! vous ne sauriez arriver plus à propos : nous avons besoin de vous.
— Besoin de moi? s'écria le Sanglier abasourdi.
— Certainement, vous êtes tout à fait l'homme qu'ii nous faut. »
Et comme Pancol, ivre d'étonnement, restait planté au seuil de la porte n'osant hasarder un pas :
< Mais priez donc votre cousin d'entrer, Sévéraguette^ insista le curé ; on dirait qu'il a peur que votre maison ne «'écroule sur lui.
— Entrez, Justin, entrez! » dit l'orpheline qui se le<a. Surmontant ses répugnances intimes, elle tendit 1»
main au Sanglier et l'attira vers une chaise
Pancol s'assit. Hélas I comme il était changé! Non, personne, dans cet homme pâle, maigre, timide, n'eût reconnu le paysan robuste et féroce dont Fumât avait éprouvé le bras à la mare de Pierre-Brune. Le Sanglier n'était plus que l'ombre de lui-même. Trois mois avaient suffi à faire de ce rustre, membre comme un centaure, la plus chétive, la plus misérable créature. Maintenant, si la moindre lutte se fût élevée, certes ce n'est pas lui qui eût terrassé sa mère à ses pieds, mais bien la Pancole qui l'eût contraint à demander grâce.
Tout, chez le Boassagol, trahissait la faiblesse : sa dé* marche embarrassée, son attitude courbée, sa parole essoufflée. Il n'était pas jusqu'à ses mains qui ne portassent Vempreinte de l'atonie générale où était tombé le terrible jaysan. Au lieu de ces mains dures, résistantes comme l'acier, armées de doigts noueux, poilus, aux ongles carres,
i42 LES COURBEZON
qui sans le moindre effort avaient précipité le Sanégrol contre les rochers, ce n'étaient plus que des tendons appauvris, unissant entre elles des phalanges diminuées et d'une contractilité DénibJe. Chose étrange ! avec la vigueur musculaire avait ûisparu, en partie du moins, l'air farouche A brutal du Sanglier. Not^e âme est si intimement liée â notre chair, que l'une ne saurait se modifier sans entraîner la modification de l'autre. Justi- PaiicoJ débarrassé des grosses joues qui lui rapetissaient les yeux, ae la pléthore qui lui avait envahi le cou et lui en rendait le jeu difficile, n'avait plus l'aspect redoutable que nous lui connaissons. Maintenant, son regard était doux, bienveillant, e.i sur son front, devenu plus large, semblait briller une pensée.
Cependant, comment expliquer cet incroyable affaissement physique ? Il était, chez Pancol, la conséquence de l'anéantissement de ses espérances. Tant que Justin, trompé par les promesses fallacieuses de sa mère, abusé par son amour-propre, crut obtenir la main de sa cousine, il ne perdit rien de sa vigueur native. Malgré les embarras chaque jour plus pressants de sa situation à Boussagues, malgré ses luttes avec l'Avocat et le dénouement tragique de la mare de Pierre-Brune, il conserva cette robustesse puissante et formidable qui l'avait rendu un objet de terreur pour toute la contrée. Tenu en haleine par la certitude morale de son bonheur, il traversa les différentes crises de sa passion, — battant sa mère, volant Cécile, tuant Fumât, — aussi aisément que le sanglier sauvage traverse un fourré épais, cassant les branches, brisant les clôtures et ne se retournant jamais.
Mais quand Sévéraguette, irritée de ses obsessions, agitée de soupçons terribles , eut arraché violemment les dernières fleurs d'espoir épanouies au fond du cœur de Pancol, celui-ci sentit qu'il venait de recevoir le coup de la mort. Il reparut bien encore plusieurs fois à Saint-Xist, ou »a mcre. pour le consoler, continuait à le bercer de foiic«
promesses; mais il n'y croyait plus, hélas! et, quand on lui avait dit que sa cousine se portait bien, ou que, caché derrière les saules du ruisseau, il l'avait vue passer rayonnante de jeunesse el de je ne sais quelle auréole divine, il reprenait le chemin de Boussagues , l'âme moins triste, presque soulagée. Pauvre Justin ! cent fois plus violent, plus brutal, plus coupable qu'Antoine Fumât, et pourtant cent fois plus tendre, cent fois plus homme !
Le corps ne tarda pas à recevoir le contre-coup des émotions de l'âme. Les joues de Pancol, animées d'un rouge vif, pâlirent, puis se creusèrent ; enfin toute la machine, atteinte dans son ressort principal, s'affaissa. Il ne tenta aucun effort pour retenir ses forces qui lui échappaient. Différent en cela du campagnard ordinaire, pour qui l'énergie physique résume toute la vie et qui s'y cramponne désespérément, il s'abandonna tout entier à luimême. Trop borné pour se rendre compte des tortures qu'il subissait, il sentit seulement qu'il ne lui restait plus aucun courage et se résigna bestialement. Du reste, il avait trop perdu de sang par la blessure reçue en plein cœur pour qu'il lui fût possible d'essayer la moindre révolte contre les autres et contre lui-même. Sa faiblesse suprême le condamnait inéluctablement à la douceur. Que lui arriverait-il? Peu lui importait. Précipité par sa catastrophe au plus bas dans l'enfer des douleurs humaines, il pouvait défier la destinée de lui porter de nouveaux coups.
Pourtant, quelle que soit la résolution de l'homme qui se jette dans un fleuve pour y mourir, il est bien rare, quand le flot le pousse et l'entraîne, qu'il ne tende pas involontairement les mains vers les saules du rivage. Plus dune fois Pancol, dans sa lente agonie, leva, malgré lui, les bras vers le rameau sauveur. A telle heure, il lui semblait qu'il avait mal compris sa cousine , qu'évidemment elle ne le croyait pas coupable du meurtre de Fumât, et qu'il la ra^r mènerait à lui, s'il pouvait seulement la revoir et lui parler. Alors, il courait vers Samt-Xist. Souvent, il s'arrêtait
?44 LES COCRBI'ZON
en route et revenait vers Eous^agues subitement dégrisé de son rêve; parfois aussi il arrivait jusqu'à la maison de Sévéraguette et s'y introduisait Airtivement. Mais la Pancole, qui, dans les premiers temp i,, s'était efforcée de raviver les espérances évanouies de son fils, lui répétant à tout propos qu'elle lui gagnerait le cœur de sa cousine, avait fini par rester muette en sa présence. Son embarras avait surtout redoublé depuis le commencement de la construction de l'école des filles, et Justin, attribuant l'attitude de sa mère à l'impuissance où elle était de le servir, après quatre mots péniblement échangés, s'en allait par le premie; sentier venu. Il n'arrivait souvent à Boussagues que le lendemain matin : il avait passé la nuit à errer, à pleurer dans les châtaigneraies de Frangouille ou du Mas-du- Saule.
La vérité est que la Pancole ne pensait plus guère à son enfant, et que celui-ci se méprenait étrangement sur les motifs de son silence. Au fait, pourquoi la vieille Boussagole avait-elle quitté son village ? C'était un peu pour échapper à une ruine imminente, mais surtout pour s'approprier le bien de sa nièce, en la mariant à Pancolou Or, de quelle utilité pouvait lui être Justin, aujourd'hui que Sévéraguette allait lui abandonner directement, à elle seule, toute sa fortune? Au contraire, puisque Cécile avait si hautement manifesté ses répugnances, il convenait pour ne pas l'irriter et la faire revenir sur sa donation, d'éloigner absolument Pancolou de Saint-Xist.
C'est alors que la vieille paysanne, toute à son avarice» évoquant dans sa mémoire les torts de Justin envers elle pour étouffer plus facilement ses instincts de mère, adopta cet air froid et contraint qui avait porté le dernier coup à son fils. Une fois seulement ses entrailles s'émurent : c'était un jour que Pancol, à bout de force, était tombé presque évanoui dans la cuisine. Elle eut le sentiment de sa cruauté, et, penchée sur son enfant dont elle soutenait ïa tête, elle avait failli tout lui avouer. Mais Justin ayaoi
L7 j LOURBEZON S^S
soudain rouvert les yeux, elle refléchit qu'il était capable de quelque nouveau crime, si le départ de Sévéraguette pour Paris lui était révélé, et elle se tut prudemment. D'ailleurs, elle se promettait de réparer le mal, lorsqvf Cécile partie, elle serait entrée en possession de Théritagv Oh ! quelles bonnes tisanes sucrées elle préparerait à soi: Pancolou 1 Quelle bonne viande elle lui servirait à son dîner ! Puis, quand il serait rétabli, elle lui mettrait une jolie canne neuve dans la main et lui dirait :
« Va te montrer à la ville, mon garçon ; j'en connais à-bas, à Bédarieux, qui font les ci-devant et qui ont plus vilaine tournure que toi ! »
C'est avec ces raisonnements subtils que la vieille Boussagole domptait les élans de son cœur maternel vers son enfant en péril, et cherchait à se donner le change à ellemême sur son atroce cupidité. Hâtons-nous d'ajouter, à la décharge de la Pancole, qu'elle partageait cette croyance enracinée dans les campagnes, pourquoi ne pas dire en tout lieu? qu'on ne meurt jamais d'amour.
€ Est-ce que vous êtes malade, Pancol ? demanda l'abbé Courbezon, remarquant la mine piteuse et abattue du paysan.
— Moi, malade, monsieur le curé 1 Je ne sais pas tant seulement ce que c'est que d'être malade. J'ai bien présentement quelque chose qui me rôde comme ça dans l'estomac et m'empêche, quand je me mets à table, de manger mon plein appétit ; mais mes jambes et mes bras tiennent bon tout de même et sont tout prêts à vous servir, vous ainsi que ma cousine Cécile
— Il s'agirait d'un petit voyage à Murât...
— A Murât, au-dessus de Saint-Gervais, tirant vers l'Espinouse, n'est-ce pas, monsieur le curé ? dit vivement le Boussagol, dont la physionomie s'éclaira d'un sourire joyeux à la pensée qu'il allait être agréable à Sévéraguette.
— Justement, repartit l'abbé. Eh bien, il faudrait...
— Mais, monsieur le curé, interrompit Cécile, qui rc-
S^6 LES COL'RBFZON
doutait, on le comprend, de mêler Justin à ses aflaires intimes, mon cousin Pancol ne peut aller à Murât dans l'état où il se trouve. Il suffit de le regarder pour se convaincre qu'il est trop souffrant pour voyager. Du reste, rien ne presse.. Nous verrons plus tard...
— Oh ! ma cousine, comme vous vous trompez sur mon compte, si vous vous en rapportez à mon air ! Il est vrai que mon visage s'est allongé, et que, de rouge, il est devenu tout blanc, sans comparaison, comme une hostie. Mais, parce que j'ai fait peau neuve, est-ce une raison pour croire ma santé ébranlée? Les jarrets sont toujours solides, allez, et ce n'est pas une promenade comme celle d'ici à Murât qui peut m'effrayer. Ah I ne me refusez pas le bonheur de vous servir!.,. Faut-il partir tout de suite? »
Il se leva, et, pensant fournir une preuve d'énergie, fit quelques pas dans la cuisine, battant fortement les dalles de ses deux talons.
« Vous voyez, monsieur le curé, qu'on ne doit pas, avec moi, se hâter de chanter le De Pro/undis, » dit-il. Puis, se frappant un grand coup sur la poitrine, il ajouta :
« Rassurez-vous, ma cousine, tout le vin de la barrique n'est pas encore tiré.
— Regardez-le donc, Sévéraguette ! s'écria le desservant ébahi, ce n'est plus le même homme. »
En effet, Pancol était changé complètement. 11 venait, encore une fois, de se cramponner à l'espérance, et le corps avait pris sa part de la vie qui soudainement avait envahi le cœur. Il ne sentait plus sa faiblesse. Ses bras, naguère inertes, accompagnaient maintenant de geste'^ passionnés sa parole volubile et singulièrement éloquente. Son œil pétillait. Le moribond, qu'un mot du vieux prêtre venait d'arracher au grabat d'agonie et que Sévéraguette persistait à plonger dans la mort, protestait par l'exaltation de tout son être de son vif désir de vivre. On eût dit que, pour attester sa vitalité, l'âme illuminait toute la machine et faisait feu de toutes parts.
Tant d'efforts héroïques émurent l'orpheline ; elle eut pitié de cet homme qui l'aimait jusqu'à en mourir sans se plaindre, et, refoulant ses soupçons, elle tourna vers son cousin des yeux numides de larmes.
€ Allons, Pancol, dit l'abbé Courbezon, qui considérait depuis un moment Cécile, nous avons gagné notre procès, vous irez à Murât l »
Le paralytique à qui Jésus venait de dire : — « Empurte!( votre lit et marche^ ! » — n'éprouva pas de plus profonde, de plus violente émotion que le Boussagol entendant ces derniers mots du vieux desservant.
f O rna cousine ! » balbutia-t-il.
11 fit un pas vers elle, mais, tout honteux de son audace, il s'arrêta.
« O monsieur le curé 1 » s'écria-t-il.
Et, dans un élan d'irrésistible reconnaissance, il s'élança vers l'abbé, qui le reçut dans ses bras et l'embrassa tendrement.
« Mon cousin, s'empressa de dire Sévéraguette, qui, se sentant gagnée par un trouble étrange, inconnu d'elle, désirait en finir au plus vite, j'ai une somme de huit mille francs à envoyer chez M. Noël, notaire à Murât, et c'est à ▼ous que je confie cette mission importante. Je ne doute pas que vous ne la remplissiez de façon à mériter les éloges de M. le curé et les miens. Vous n'aurez rien à exiger de M. Noël, sinon un reçu en règle du dépôt que je vous charge de faire entre ses mains. Je ne vous ordonne pas de me garder le secret sur tout ceci, n'ayant aucun besoin de cacher mes actions ; cependant vous m'obligerez cr, n'en parlant à personne, sans excepter votre mère. Ma tanic Pancole est bonne, elle me donne, en ce moment même, les preuves d'une affection véritable; mais, vous le savez, comme toutes les vieilles gens, elle aime un peu trop l'argent, et, certainement, elle apprendrait avec peine que j'eusse disposé de huit mille francs à son insu.
^ Comptez sur ma discrétion ma cousine; avant de
VOUS trahir, ma langue aura perdu le goût du pain, jf vous le jure 1 »
Il allongea son bras droit vers Sévéraguette.
« Maintenant, Justin, poursuivit l'orpheline, pendant que M. le curé écrira une lettre pour M. Noël, que moimême je préparerai l'argent que vous devez emporter, allez donner l'avoine à l'un des mulets de l'écurie et sellezie. Vous mangerez ensuite un morceau et vous partirez Je tiens à ce que vous arriviez de jour à Saint-Gervais, où vous coucherez, Vous comprenez comme moi qu'avec huit mille francs sur le dos de votre bête, il ne serait pas prudent de voyager la nuit. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec bonté , l'état de votre santé réclame des ménagements, cl j'exige que vous vous reposiez en route toutes les fois que vous e-n éprouverez le besoin. »
Le Boussagol, éperdu, ne sut pas répondre ; il regarda Sa cousine avec des yeux où cette fois pointèrent de pe- [ites larmes, fit un geste bizarre et sortit. Quant à Sévéraguette, les joues animées, en proie à une agitation singulière, elle jeta sur la table, plutôt qu'elle ne les y déposa, un encrier, des plumes, du papier, puis, sans dire une parole au curé, lequel commençait à ne plus rien comprendre à la scène qu'il ^.vait provoquée, elle monta l'escalier de sa chambre.
Au lieu dé courir à son secrétaire et d'en tirer les huit mille francs, Cécile, sentant ses jambes fléchir, se laissa couler sur une chaise auprès de son lit. Elle ne se souvenait pas d'avoir éprouvé des émotions pareilles à celles qui l'agitaient. A plusieurs reprises, elle appuya la main contre son cœur comme pour en comprimer les battements trop précipités !
« O mon Dieu, dit-elle, ô mon Dieu, sauvez mon cousin ! »
Pour la, première fois, depuis qu'elle le connaissait^ Sévéraguette s'inquiétai"" de la vie de Pancol , et cette préoccupation, surprenante peut-être, est éminemment humaine. C'est qu'il est au-dessus de la terre , quoi
LES COURBEZOIf 345
qu'elle fasse, quelque purs que soient les éléments qu'elle combine , de produire un être absolument parfait : à Dieu seul appartient le privilège de créer des anges. Les perfections terrestres pourront bien éblouir un moment les yeux par certaines attitudes de l'âme et du corps, mais le vice originel finit par se dévoiler de lui-même. Vainement nous secouons nos ailes, nous avons, rivé au pied, un anneau de fer infrangible à tout effort, qui nous défend de nous envoler. De là nos luttes incessantes contre la destinée ; de là, malgré nos éternelles défaites, ce besoin inassouvi d'escalader les cimes inaccessibles de l'idéal pour voir Dieu face à face ; de là, en un mot, notre abaissement avec notre grandeur. *
Certes, il n'était pas au monde de cœur plus divin que celui de Sévéraguette , ce cœur , vierge de tout égoïsme, n'avait palpité que de la pensée du bien, et cependant il fallait que ce cœur subît la loi commune, qu'il tût, un jour, ému d'un battement impur. Il fallait qu'après avoir refiété l'image de Dieu, contraste effroyable ! Tàme de la pieuse jeune fîUe reflétât l'image de Pancol. Dans ce moment mystérieux et terrible où l'amour humain lui fut tout à coup révélé, non-seulement Cécile, devenue simple fille de la terre, trouva son cousin innocent de tout crime, mais, arrêtant pour la première fois ses yeux sur lui, elle lui découvrit la beauté et éprouva des frémissem-^nts nerveux inconnus. Alors elle entrevit vaguement ce qui résume pour la femme toutes les félicités d'ici-bas : le bras rVun homme vous soutenant dans la vie, puis des enfants i'accfochant à vous, vous caressant de leurs petites mains «tvous répétant, sans jamais vous lasser, ce mot inefflible : ma mère !
« O Marinette 1 ô Jeannot ! soupira-t-elle.
— Si tu veux me suivre, je te donnerai tous ces trésors, lui répondit le Tentateur.
— Eh bien! Sévéraguette, que faites-vous? dit l'abbé Courbezon. qui parut dans la chambre.
55o T-i-^s coi:rre7.on
— Excusez-moi, mon bon monsieur le curé, j'étais lasse, et je me suis assise un moment.
— Chère enfant, que de fatigues, en effet, je vous occasionne ! •
Cécile s'était levée et avait ouvert son secrétaire. « Voici les huit mille francs ! dit-elle, passant les sacs d'écus au vieillard avec une précipitation tébrile.
— Paiacol ! » cria l'abbé, Justin montp.
« Aidez-nou: à -Jescendre l'argent. •
Les huit sacl .ets furent posés sur la table de la cuisine; et Justin, aidé du curé, les entassa dans un vaste portemanteau de gros cuir, tandis que Sévéraçuette fouiiiait les placards, cherchant de quoi faire dîner son cousin.
« Ce n'est pas la peine, ma bonne cousine, ce n'est pas la peine, répétait le Boussagol, dont le cœur avait anéanti l'estomac, je n'ai pas faim !
— Si vous ne mangez pas, Pancolou, je vous croirai plus malade et je ne vous permettrai pas d'aller à Murât, » dit la jeune fille d'un petit air espiègle qu'on ne lui avait Jamais vu.
Justin dévora une large tranche de jambon et la moitié d'un Iromage de chèvre frais, le tout arrosé d'une bouteille de vin vieux,
« Eh bien ! ma cousine, êtes-vous contente maintenant r" demanda-t-il quand il eut fini.
— Partez ! » répondit-elle.
Il assujettit le porte-manteau sur la croupe du mulet, l'enfourcha prestement et disparut dans les saules de Pierre-Brune, non sans avoir vingt fois, d'ur geste d'adieu, salué sa cousine et le curé, qui le regardaient s'éloigner du haut du perron.
« Ce brave Pancol, comme il vous est attaché! dit l'abbé.
— C'est vrai, soupira- t-elle.
— Quand je songe qu'on m'avait fait sur votre cousin les plus méchants rapports 1... Savez-yous, Cécile, pour-
LES COURhKZON 5 M
quoi )'a! tant tenu à l'envoyer à Murat, à le charger de cette mission toute de confiance? Afin qu'il comprît bien, s'il a connu le mal qu'on n'a pas craint de me dire de lui, que je n'y avais donné aucune espèce de créance. »
1^'abbé Courbezon remonta vers les Récollets. Cécile ne .''y suivit pas. Elle resta sur le perron, cherchant des yeux, h travers les châtaigneraies rougies par le soleil couchant, le chemin qu'avait suivi son cousin. Enfin elle aperçut Pancol dans une éclaircie du feuillage.
» Pourtant, murmura-t-elle, s'U est. uiDOCcnl. comme je suis coup-^bleî »