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QUATRIÈME PARTIE

Le jour de la bénédiction de !a cloche, retardé jusqu ic» par la construction d'un énorme échafaudage en bois de chêne destiné à la soutenir, arriva enfin. Ce fut le fremier dimanche du mois de mai. Le temps était admirable. Dès le matin, des grou[ es de paysans, de paysannes, descendus des villages voisins, encombrèrent les sentiers. Les hommes dans leurs habits de fête, les femmes dans leurs robes aux couleurs voyantes, défilaient pittoresquement àous les châtaigniers, dont les bourgeons gommeux fumaient au soleil levant. On jasait, on jacassait, on riait, on chantait. Vers neuf heures, la foule avait non-seulement envahi le cimetière, les abords de l'église et du presbytère, mais elle refluait, d'un côté, jusqu'aux ruines du château, de l'autre, jusqu'au ruisseau de Pierre-Brune.

Enlin, vers dix heures, l'abbé Courbezon parut. Il était suivi des curés de Bédarieux, de Boussagucs, de Gniisiessac, accourus à Saint-Xist pour donner plus de pompe à la solennité. Les quatre prêtres étaient en habit de choeur et les acolytes, la calotte rouge au bout des cheveux et l'aube blanche plissée autour du corps, allaient devant 4veç l'aspersoir, le missel, les saintes huiles. La louie. ea-

tassée sur les quelques marches de l'église, se replia péniblement pour livrer passage au porte-croix, et le cortège se dirigea verc la cloche.

La cloche, ses anses couronnées de primevères et son large pourtour littéralement couvert de guirlandes de buis, d'ir/. mortelles, de branches d'olivier, avait été posée sur deux énormes rouleaux. Ces rouleaux, cachés en partie sous des flots de verdure, et reposant eux-mêmes sur deux poutres épaisses qui se prolongeaient jusqu'au clocher, devaient, la cérémonie terminée, mener cette belle reine jusqu'à son palais dans les airs. En attendant, comme une fiancée timide qui ne trouverait pas assez de voiles pour sa pudeur alarmée, la cloche, dont le soleil faisait étinceler le métal nouvellement fourbi, semblait rougir sous ses tieurs épanouies, fraîches, odorantes.

L'abbé Courbezon leva l'aspersoir et entonna le Benc' dictus Dominus Deus Israël^ le psaume le plus triomphal de YÉglise. Puis, après des prières touchantes lues à haute voix par le vieux desservant, et dans lesquelles il était recommandé à la cloche d'être prudente et discrète , de réserver exclusivement sa voix au service de Dieu, le curé demanda le parrain. Le Cassarottou s'avança tout d'une pièce, lentement, pour ne pas froisser ses habits neufs.

« Répondez-vous de veiller sur elle comme sur votre propre fille ? demanda l'abbé Courbezon.

— J'en réponds devant Dieu, monsieur le curô.

— Récitez le Credo. »

FéUcien se mit à genoux. • « Où est la marraine ?

— Me voici, dit Sévéraguette.

— Répondez- vous, ô femme, de veiller constammenî sur ceUe que Dieu a choisie pour la messagère de 3& bonnes nouvelles ^

— J'en réponds devant Dieu !

— Récitez le Credo. t> Sévéraguette se prosterna.

• Cécile, dit le curé de Siiint-Xist s'rdre?^sant à la cloche, je te consacre les lèvres avec le saint chrême de Dieu, afin que tes paroles soient pures, qu'elles répandent la joie et l'espérance du paradis chez les hommes. »

Et, soulevant les guirlandes de buis, le doigt tremblant du vieillard, avec le saint chrême dont on marque les lèvres et le front des nouveau-nés, dessina sur le bronze plusieurs petites croix brillantes.

< Maintenant, Cécile, ajouta-t-il, parlant toujours à la cloche, te voilà consacrée : loue le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et que les nations de la terre, entendant ta voix, te proclament bienheureuse ! »

I^ vieux desservant entonna le Laiidate Domimim, omnes gentes...^ et le cortège reprit le chemin de l'église, tandis que cent paysans empressés, dirigés par un charpentier de Bédarieux , roulaient vers son échafaudage aérien la cloche, débarrassée de ses guirlandes et de ses fleurs.

Il ne fallut pas moins de deux heures pour accomplir cet énorme travail, et ce fut seulement vers midi, comme on sortait de la messe, que la cloche, appuyée sur ses bra» de chêne et de fer, put être enfin mise en mouvement. Rien ne saurait traduire la joie, l'ébahissement, l'enthousiasme des paysans aux premières volées : on n'avait pas entendu le son d'une cloche dans la vallée de Véreille depuis la Révolution. La bouche béante, ils ne quittaient pas des yeux le clocher, d'où, à chaque coup de battant, s'enfuyaient épouvantées des légions d'oiseaux de nuit. Le curé lui-même, perdu dans la foule de ses paroissiens^ écoutait avec ravissement les notes bruyantes qui volaient à travers les campagnes tranquilles, et chacune éveillait en lui mille sentiments confus d'espérance, d'amour, de regret. Ces vibrations sonores lui rappelaient à la fois et ses malheurs, et l'abbé Ferrand enterré d'hier, et Sévéraguette le secourant dans sa détresse ; puis, après avoir parcouru tout le triste poème de sa vie, il s'estimait heu-

reux que Dieu, préférablement à tant d'autres, l'eût voué à de si grandes épreuves. Quant à Cécile, environnée de la Courbezonne, de Marthe, du Cassarottou, elle écoutait dans un recueillement profond les bégayements de sa filleule, et n'osait lever les yeux vers elle de peur de laisser déborder les larmes dont elle les sentait tout inondés.

Enfin, sur l'ordre du curé, les sonneries cessèrent, et chaque villageois, emmenant avec lui ses invités, s'achemina vers son hameau. Le vieux desservant et ses confrères montèrent le grand escalier du presbytère, où la Courbezonne, Marthe, Sévéraguette et Félicien se disposèrent à les suivre.

« Où vas-tu donc si vite? demanda Cécile au Cassarottou, qui se détacha brusquement du groupe des trois femmes.

— A Saint-Xist, notre maîtresse. Votre tante m'a bien recommandé de rentrer à la maison tout de suite après la messe.

— Pourquoi ?

— Pour aller garderies chèvres par là le long des haies.

— Allons donc, viens avec moi ! N'es-tu pas le parrain de la cloche ? Que veux-tu que je devienne là-haut sans mon compère ?

— Ah ! tenez, notre maîtresse, vous êtes bonne comme le bon pain, vous ; mais votre tante ne vous ressemble pas plus qu'une vipère ne ressemble à un bel oiseau du bon Dieu... M'est avis que, si je ne veux pas être gourmé ce soir, je ferai bien de dévaler du côté de chez nous.

— Et moi, je veux que tu restes ! ordonna Cécile, à qui cette opposition timide du Cassarottou en disait long sur les violences exercées par la Pancole contre les gens de sa maison.

— Par ainsi, on ne sortira pas les chèvres aujourd'hui?

— Qu'elle aille les garder elle-même, les chèvres, si ça lui plaît. Mon Dieu 1 elle en a le temps, je pense, puisqu'elle ne met plus les pieds à l'église, la malheureuse ! Du reste, n'aie pap peur, Félicien, je serai là quand tu

rentreras, et si la Pancole ose te toucher seulement du bout du doigt... Viens ! »

Le Cassarottou, sans plus de résistance, se laissa entraîner par l'orpheline.

Le curé de Saint-Xist présenta Sévéraguette à ses confrères, qui l'accueillirent avec une bienveillance affectueuse, et il la fit asseoir à sa droite. Le commencement da repas fut signalé par une gaieté douce, un entrain charmant. Grâce à Cécile, qui, après avoir disputé Félicien à lui-même, eut encore à l'arracher à sa mère, acharnée par modestie à le faire dîner dans un coin de la cuisine avec Marinette et Jeannot, on entendit quelques bons éclats de rire francs et communicatifs. Il s'en fallait néanmoins que la joie épanouie sur les lèvres le fût également dans les cœurs, et le front de l'abbé Courbezon, qui se chargea d'ombres et de rides, le prouva bien vite. Depuis le matin, un souvenir du passé torturait le pauvre desservant ; la cérémonie de la cloche l'en avait un moment diverti; mais, maintenant, ce souvenir implacable était venu le saisir de nouveau au milieu de ses confrères, et il ne savait s'en distraire. Le vieillard, assis en face des curés de Bédarieux, de Graissessac, de Boussagues, ne pouvait s'empêcher de penser à l'abbé Ferrand. 11 croyait entendre encore le curé de Camplong, il le voyait, il lui parlait, il lui serrait la main..,. Hélas! était-il possible que Dieu l'eût privé de son ami, de son meilleur ami!... L'abbé Courbezon promenait autour de la table des yeux noyés de larmes, cherchant la place où l'abbé Ferrand aurait dû être assis... A la longue, ses confrères devinèrent la pensée qui l'obsédait, et chacun s'efforça d'y faire diversion.

« Savez-vous, messieurs, la grande nouvelle qui préoc cupe le diocèse? dit le doyen.

— Quoi donc? firent les abbés Sahnas et Laurent.

— M. Montrose quitte Saint-Martln-d'Orb.

— Le neveu de Monseigneur s'en va? demanda l'abbtf Courbezon subitement arraché à ses inquiétudes.

— Il rentre à Montpellier. Notre évoque^ dans sa sagesse, a pensé qu'il valai/infiniment mieux confier à M. Montrose des lettres à écrire que des âmes à diriger, et il lui restitue ses anciennes fonctions de secrétaire particulier. Je loue Monseigneur d'avoir compris, en ^ffet, que si son neveu doit rendre quelques services, c'est sous son autorité directe seulement qu'il les rendra. Ce jeune homme avait trop vécu à l'évêché, avait été trop cajolé par les grands vicaires et le chapitre de Saint-Pierre pour se montrer docile à la hiérarchie. Il ne reconnaissait pas la suprématie du doyen sur les desservants, et je ne lui fis jamais une observation sans qu'il se réclamât aussitôt de son oncle. Habitué d'ailleurs aux grandes villes, il était peu fai^ pour se plaire dans nos hameaux. Il existe malheureusement des prêtres qui ne comprennent pas les devoirs obscurs, les plus agréables à Dieu, et M. Montrose est de ce nombre. Enfin, vous l'avouerai-je? la perte que fait mon canton m'est peu sensible, et je suis bien sûr que, comme moi, l'abbé Courbezon n'en portera pas un long deuil.

— Oh ! monsieur le doyen, je n'ai vraiment aucun sujet de me plaindre de M. le curé de Saint-Martin-d'Orb, dit le vieux desservant.

— Il faut le reconnaître pourtant, mon ami, continua M. Michelin, l'abbé Montrose n'était pas du tout bienveillant pour vous, et vous méconnaîtriez singulièrement vos intérêts si vous regrettiez son changement de situation Certainement vous ne bâtissez .plus, vous ne donnez plus, comme autrefois, tête baissée, dans toutes sortes d'entreprises ; néanmoins un voisin animé de dispositions hostiles a toujours mille moyens de nuire, et franchement je vous aime trop pour ne pas me réjouir du départ de M. Montrose.

— Ce qui ne veut pas dire, mon cher abbé Courbezon, «jouta M. Salinas souriant, qu'affranchi maintenant de toute surveillance, vous devez recommencer à remuer des pierres et du mortier.

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— Et ne sommes-nous pas là pour lui lier les bras, s*i) .'osait ? interjeta vivement le curé de Graissessac sur le Tiême ton de plaisanterie innocente.

— Hélas 1 mes amis, je ne vous réduirai pas à me faire violence

— Voilà un Ae'/^s/ qui me paraît suspect, dit le doyeii avec un fin clignement d'yeux... Monsieur Courbezon, avouez-le, vous n'avez pas entièrement dépouillé le vieiJ homme ? »

L'œil du vieillard s'illumina d'un éclat soudain.

c Vous l'avez dit, monsieur le curé, répliqua-t-il, je n'ai pas dépouillé le vieil homme. En vain j'ai essayé de modifier les dispositions funestes de mon âme, je n'ai pu l'arracher encore à ses instincts primitifs. Oh ! il n'est pas aussi facile qu'on le croit de commander à tout son être moral de faire volte-face ! Je le confesse à ma honte, mal» gré des efforts persévérants, ma tête se refuse obstinément aux combinaisons pesées, balancées, mesurées, calculées; elle vole sans cesse au-devant de mon cœur, qui voudrait embrasser le monde. Faut-il vous le confesser ? après mes projets avortés de Saint-Chinian et de Villecelle, je forme encore des projets. L'école des filles que j'avais commencée à Villecelle, je voudrais l'achever à Saint- Xist. Comment? Je cherche... Traitez-moi de fou; ma folie, c'est la folie de saint Paul, la folie de la croix! Sainte-Thérèse disait : t Cinq sous restent à Thérèse ; € cinq sous et Thérèse, ce n'est rien; mais cinq sous f Thérèse et Dieu, c'est tout! » et elle fondait de grand», monastères .. Si, à Villecelle, le maître d'école instruisail mai les enfants, à Saint-Xist on ne les instruit pas du tout Ceux qui savent lire le catéchisme dans ma paroisse — ils sont rares, — l'ont appris à Graissessac, à Camplong, à Boussagues. Cette ignorance est la source de grands maux. Outre qu'on a une peine incroyable à inculquer lespre^ mières vérités de la religion dans ces natures abruptes, ces vérités, que ne réchauffe dus aucune lecture pieuse.

s'effacent à la longue complètement. De là mille désordre ^. Il me faudrait ici deux religieuses pour élever les petites filles; je me chargerais des garçons. Le plan du petit couvent que je voudrais bâtir pour loger les sœurs est déjà fait, j'ai même choisi l'emplacement non loin d'ici, dans une pièce de terre appelée le champ de la Croix- Blanche^ et qui appartient à M^^® Cécile Sévérac. Voilà mon rêve! Mais je ne songerai à le réaliser, j'en fais le serment devant vous, que lorsque j'aurai trouvé de suffisantes ressources.

— Et vous agirez sagement, dit le doyen. Sans partager d'une manière absolue les opinions de notre regrettable abbé Ferrand sur la surveillance que, aans nos temps malheureux, le prêtre doit exercer sur ses moindres démarches, je crois néanmoins que, plus que tout autre, TOUS êtes tenu d'user d'une grande réserve. — Jeudi, monsieur le curé, nous reprendrons, à Bédarieux, nos petites conférences de Camplong, pour continuer l'œuvre que nous a léguée notre illustre ami. Ne manquez pas de vous y rendre, je vous en prie. Outre que vous êtes indispensable au parachèvement du Traité de la ConcupiS' cence^ mes confrères et moi nous tenons à ne pas vous P""^r2 de vue.... A jeudi!

— A jeudi, » répondit le vieux desservant.

On se leva de table.

L'abbé Gourbezon accompagna ses confrères jusqu'au ruisseau de Pierre-Brune; là, il leur dit adieu, et revint à pas lents vers l'église, où les éclats sonores de la nouvelle cloche appelaient bruyamment les paysans dispersés dam les hameaux.

Les vêpres étaient chantées depuis longtemps, et le Cassarottou ne rentrait pas à Saint-Xist. Désespérant de le voir paraître, la Pancole, en maugréant, ouvrit la porte à claire- voie qui retenait les chèvres captives, et se résigna à les mener elle-même brouter le long des haies. Suivie de son troupeau, à la tête duquel se dandinait majestueusement un bouc à barbe vénérable, elle s'enfonça dans le ^ ravin de Pierre-Brune, vomissant mille imprécation? contre Sévéraguette et contre Félicien.

Le printemps étalait partout sur le sol des touffes d'herbe nouvelle, et les feuilles vertes pointaient aux rameaux -des saules, des frênes, des jeunes bouleaux. Les chèvres, alléchées par cette nourriture fraîche et tendre, en dépit de la Pancole qui, dévorée d'activité, pressait leur marche à coups de pierres, s'arrêtaient à chaque pas, se suspendant aux branches flexibles et tondant sans pitié tout ce que leur dent cruelle pouvait atteindre.

Pourtant, à force de cris et de cailloux vigoureusement lancés, la Boussagole — non sans passer toutefois devant la porte des Récollets, où elle eût bien voulu rencontrer Félicien pour lui rompre les os — arriva au champ de la Croix-Blanche, vaste pièce de terre sise à une portée de fusil du presbytère. Là, la vieille abandonna au bouc la surveillance du troupeau, qui s'abattit goulûment sur les gamacès^ espèce de gros arbustes broussailles dont on forme les haies dans le Bas- Languedoc ; puis, comme le vent soufflait du nord vif et froid, elle ramena sur sa tête, par un mouvement brusque, son gros jupon de serge rayée, et, toujours marmottant des mots inintelligibles, s'accroupit derrière un tronc de châtaignier.

La Pancole éta't horriblement malheureuse. Malgré l'acharnement qu'el/e mettait à se maintenir dans la maison

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de Cécile, elle sentait qu'elle perdait chaque jour du terrain, et la certitude d'une retraite prochaine Tépou vantait à l'égal d'une menace de mort. Évidemment il lui faudrait bientôt quitter Saint-Xist. Où irait-elle?... A Boussagues ? L'expropriation l'y attendait; puis Justin, pour qui Sévéraguette serait perdue, était bien capable de l'y tuer...

Dans les brumes épaisses de l'avenir, la Pancole n'aperçut qu'un port, la mendicité. Elle se vit, à soixante ans, gravissant la colline de l'Aire-Raymond ou celle de Sanégra, le bâton à la main et la besace sur le dos. Dieu du ciel, quelle humiliation ! Aller quêter aux portes, elle qui avait tant travaillé toute sa vie! Hélas! qu'étaient devenues ses espérances ? pourquoi ne s'étaient-elles pas réalisées ? y avait-il de sa faute? Non, non! car Sévéraguette ne pouvait l'accuser d'avoir négligé ses intérêts.

Tout, dans cette tête dure de paysanne, se réduisait à un calcul, et le rapport des terres de Saint-Xist ayant été doublé par sa gestion, la Boussagole se croyait tous les droits possibles à la reconnaissance comme à l'affection de Cécile. Cependant elle ne pouvait plus se bercer d'illusions*, il faudrait partir! Une si affreuse perspective lui broyait le cœur et lui arrachait des larmes de rage. Trop nerveuse pour demeurer tranquillement repliée sur elle-même au pied des arbres, elle se redressa brusquement, et, levant ses longs bras vers le presbytère :

« C'est de là, grommela-t elle, que sont sortis tous me> malheurs. Si toute cette gueusaille des Courbezon n'étai" pas venue à Saint-Xist, Cécile aurait épousé mon garçon, ^•'est le curé qui l'a empêchée de se marier, pour lui dévorer son bien. Ils ont les dents longues comme le carême, tous ces affamés des Récollets. Mais qu'ils ne me fassent point trousser la manche, car je pourrais bien mettre le feu à leur baraque et les rôtir tous comme une biroulade de châtaignes. »

Après cette épouvantable menace, la Pancole s'assit en

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plein vent sur un bloc de i rès, et y resta plus d'une heure aDsorbée dans les plus noires pensées.

Non ! elle ne se résignera jamais à quitter Saint-Xist, à abandonner la partie aux Courbezon. Poursuivie, traquée, harcelée comme une béte fauve jusque dans ses derniers retranchements, cette vieille, capable de tout supporter, hormis l'humiliation de la mendicité, sentit qu'elle pourrait, elle aussi, devenir criminelle. Certainement elle n*avait ni le bras assez vigoureux, ni les reins assez robustes pour lutter corps à corps avec son adversaire; mais elle n'en arriverait que plus sûrement à ses fins par des moyens lents et détournés. On voulait donc la chasser de Saint- Xist, de la maison de sa sœur, morte en donnant la main de sa fille à Justin ! Eh bien ! on verrait ! Plutôt que de laisser place nette aux intrigants, elle coucherait tous les Courbezon dans leurs trous au cimetière, après les avoir g,rillés dans l'incendie de la cure. Oh! personne ne savait jUsqu'où pouvait se porter sa haine ! Après tant de sueurs, fe voir arracher le morceau de pain des dents par des étrangers !

Cette idée, qui lui martelait le cerveau avec l'implacable régularité d'un balancier de pendule sonnant son éternel tic-tac, la soulevait de terre et allumait, dans ses regards des éclairs sombres et sinistres. Lors de la dernière entrevue de Sévéraguette avec Justin, elle avait promis à celui-ci de lui ramener, malgré tout, le cœur de sa cousine Elle tiendrait sa promesse, car, les Courbezon disparus, Cécile reviendrait inévitablement à la volonté de sa mère. Du reste, si elle refusait de se marier, les Courbezon u*étant plus là pour piller le bien, on pourrait appeler Pancolou à Saint-Xist, lui en confier la gestion, l'installer enfin propriétaire des quarante mille francs tant convoités.

Le -iel qui, pendant toute la journée, s'était montré, dans sa profondeur infinie, marbré de ces petits nuages blancs et légers appelés d^ns le pays barbes de chat^ balayé par le vent du nord, avait repris au zénith sou

bleu resplendissant et magnifique. Mais les barbes de chat^ repliées les unes sur les autres, formaient au couchant d^s masses sombres, menaçantes, et il était à craindre que, si le vent cessait, la pluie ne tombât à torrents. La Pancole, qui, comme toutes les paysannes cévenoles, habituées au grand air, pressentait les révolutions de l'atmosphère, se hissa, au moyen de ses ongles résistants, sur le plateau d'une roche abrupte, et héla, par un « iou! tou! » aigie et sauvage, le bouc acharné contre les gamacès épineux. Le bouc répondit par un bêlement strident au cri de sa maîtresse; puis, après avoir chassé, comme un véritable chien de berger, les chèvres récalcitrantes, à la tête de la colonne, descendit pesamment les hauteurs du champ de la Croix- Blanche. La Pancole marcha pour enfiler, avec son troupeau, le chemin creux de Saint-Xist. Elle resta tout à coup immobile, comme fichée en terre : elle avait entendu parler derrière elle. Revenant à pas muets vers la haie, elle passa la tête dans le treillis feuillu , au risque de s'y ensanglanter le visage, et vit, en face d'elle, à quelques enjambées seulement, le curé, Marthe, Sévéraguette debout et causant. Dévorée de curiosité, elle dressa l'oreille; mais ce fut à peine si le vent, maintenant dans toute sa force, lui apportait, de temps à autre, quelques bruits confus de voix. Elle ne pouvait néanmoins rentrer à Saint-Xis*: ians connaître le but de la visite du curé au champ de la Croix-Blanche, où il n'avait jamais mis les pieds auparavant. Frappée d'un horrible pressentiment et déterminée à tout savoir, la Pancole, comme une couleuvre, se glissa le long de la haie, et parvint, en rampant, non loin du groupe des trois interlocuteurs. Là, elle se rasa dans l'esparcette déjà haute, et, l'oreille collée au sol, écouta.

t. Et vous pensez, monsieur le curé, disait Sévéraguette, \\ie. ce champ serait assez vaste .''

— Certes, je crois bien! il suffirait largement à exécuter mon plan.

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— Eh bien, pourquoi ne i'exécutcriez-vous pas, votre plan ?

— J'ai essayé une fois à Villecelle, et vous savez ce qui m'est arrivé.

— Je sais que vous n'avez pu terminer l'école des filles faute d'argent; mais si vous en trouviez, ici, de l'argent ?

— Sévéraguette, dit le curé, ne me tentez pas : je serais capable de succomber.

— O Cécile ! articula Marthe, vous n'ignorez pas ce que nous ont coûté l'église de Saint-Chinian et l'école de Villecelle, ayez pitié de nous 1

— Que ce champ de la Croix-Blanche est bien exposé ! mterjeta l'abbé Courbezon, promenant avidement ses regards d'une haie à l'autre.

— Viens, mon frère, allons-nous-en.

— Ne penses-tu pas, Marthe, que des sœurs, logées dans une belle maison au milieu d'un jardin, tout près de nous, seraient bien heureuses ? Quels bienfaits ne répandraient-elles pas dans le pays, ces saintes filles !

— Pierre, Pierre, notre mère nous attend ! » dit la sœur de charité, évoquant le souvenir de la Courbezonne, image la plus fidèle et la plus triste du passé.

Le vieux desservant fit quatre pas; puis, sentant sourdre en lui tous ses premiers instincts si longtemps comprimés, il s'arrêta de nouveau.

€ Et, si je trouvais cinq mille francs pour bâtir mon petit couvent, vous me donneriez le champ de la Croix-Blanche , Cécile ? demanda-t-il , ressaisissant sa marotte.

— Non-seulement je vous donne le champ de la Croix- Blanche, monsieur le curé, mais aussi les cinq mille iV ncs nécessaires pour construire l'école.

— Quoi ! vous, Cécile...

— Vous n'y pensez pas, Sévéraguette, s'écria Martht &JX abois. Cela est impossible

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— Pourquoi donc, ma sœur? pourquoi donc ! » dit le curé, dont le cœur emportait la raison dans ses battements précipités.

Au même instant , l'orpheline porta une main à son oreille : elle venait d'entendre comme le sifflement d'une balle.

« Mon Dieu ! s'écria-t-elle... Oh! monsieur le curé, vous -êtes blessé ! »

Une pierre, partie du milieu des gamacès, venait, en effet, d'atteindre le vieillard à la tête, et, de la pointe de ses cheveux, de grosses gouttes de sang lui pleuvaient sur le visage.

Seigneur ! mon frère 1...

— Ce n'est rien, dit l'abbé, je n'ai pas même senti le coup.

— Mais qui donc a lancé cette pierre ? » demanda la religieuse étanchant le sang avec son mouchoir.

Sévéraguette restait muette, les yeux tournés vers la baie, qui craquait à quelques pas d'elle.

« C'est moi qui l'ai lancée, cette pierre, belle dame^ ricana la Pancole, dont la tête hideuse émergea audessus des gamacès ; oui, c'est moi, et j'en suis bien contente, puisqu'elle a attrapé le curé. Ah ! vous croyez qu'on ne vous entend point, quand vous ruinez comme ça cette bonne bête de Cécile ? J'étais là à l'espère, et je sais vos plans, voleurs que vous êtes 1 Touchez-y tant seulement au champ de la Croix-Blanche, pour y bâtir votre bicoque, et nous verrons ! Je vous le promets, foi de Pancole, si vous ne finissez de nous mettre la main dans les poches pour nous détourner notre argent, il arrivera des malheurs. Ne vous en a-t-on point tait tenir assez d'argent avec les ornements, les chandeliers, les meubles, la cloche et tout ce que je ne sais pas ? Enfin, je n'ai plus rien à vous dire, mais souvenez-vous que je ne vous quitte pas du coin de l'œil. »

Elle vociféra de nouveau son «tou! ton!» pour réunir lei

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chèvres éparses; puis, sa tète ayant glissé sous les broussailles, elle disparut.

L'apparition inattendue de la Boussagole, Taccenl violent de sa parole grosse de sarcasmes et de menaces, avaient terrifié les trois personnages de cette scène. Paralysés par une stupeur mvmcible, le curé et les deux femmes avaient écouté jusqu'à la fin, sans oser l'interrompre, la vieille, dont la bouche écumante de furie vengeresse lançait la malédiction. Cependant, quand ils la virent défilei au loin, sous le ciel devenu plus sombre, avec son long troupeau, ils se regardèrent d'un air plein à la fois d'étonnement triste et d'amère désillusion.

« Vous voyez, Cécile, Dieu n'a pas béni notre pensée, dit l'abbé Courbezon.

— Comment, monsieur le curé, parce que la Pancole est une mauvaise femme, un démon que je m'en vais chasser de chez moi, vous renonceriez à bâtir l'école des filles

— Votre tante a cédé à un juste emportement ; vous ..vez déjà fait trop de sacrifices pour l'église. Votre fortune appartient à vos parents.

— Ma fortune appartient à Dieu ! s'écria Sévéraguette avec toute l'exaltation d'une mystique, et c'est pour sa gloire que j'entends la dépenser.

— Dieu ne demande pas que vous vous dépouilliez al>solument pour le prochain, mon enfant.

— Dieu dit : — • Partage ton pain, tes habits^ ton toit avec ceux qui en manquent. »

— Vous avez fait cela, ma fille.

— Mais n'avez-vous pas mille fois répété que, pour soulager les pauvres, il fallait savoir ôter le pain de sa bouche ?

— C'est, en effet, l'esprit de l'Évangile.

— Eh bien ! je n'ai jamais pratiqué l'aumône jusque-là, puisque, en ce moment même, j'ai dans mon secrétaire douze mille francs qui ne sont utiles à personne.

— Douze mille francs! fit le vieillard, étourdi.

— Oui, monsieur le curé, douze mille francs, que je vaii déposer chez vous dans un quart d'heure pour commen» cer tout de suite le couvent.

— Ah ! cela ne se peut, Sévéraguette, s'écria spontanément la sœur de charité. — Allons, Pierre, rentrons. »

L'abbé restait immobile, les pieds cloués au champ de la Croix-Blanche.

A Alors, sœur Marthe, si vous ne me permettez pas de dépenser cet argent en bonnes œuvres, qu'en ferai- je, devant partir pour Paris avec vous?

— Vous le laisserez à vos parents, vos héritiers naturels.

— Mes parents sont tous dans l'aisance, tandis que les pauvres

— Monseigneur a aéfendu à mon frère de bâtir.

— De bâtir sans avances suffisantes, répliqua l'abbé. Or, ici. Monseigneur ne trouverait aucun motif de blâme, puisque douze mille francs

— Et n'ai-je pas encore pour quarante mille francs de biens au soleil, que je puis vendre demain, si telle est ma volonté ?

— Quarante mille francs! s'écria le vieux prêtre. Seigneur, que de larmes on pourrait sécher ! »

Et, laissant aller la main qui retenait son mouchoir collé contre sa tempe, des gouttes d'un sang brun, semblables à celles qui de la couronne d'épines tombent sur la face de Jésus, dans l'admirable tête du Christ de Guido Reni, perlèrent le long du visage du vieillard. Marthe banda de nouveau la blessure.

« Monsieur le curé, je dois quitter le pays dans six mois; défalquez de mon bien ce qu'il me faut emporter à Paris, et disposez du reste, je vous en supplie. C'est par vos mains que je veux pratiquer l'aumône, car il n'en est pas de plus pures sur la terre.

— O Cécile, que vous devez me trouver faible! Héias ! ti y a tant de Tnalheureux, et je voudrais soulager tout le

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monde dans la contrée ! Aux uns je désirerais donner l'instruction religieuse, aux autres du pain. Pourtant, je ne sais si je puis accepter vos généreux sacrifices. Je demande à méditer devant Dieu avant de vous répondre. Adieu, Cécile, rentrez à Saint-Xist et calmez votre tante ; dites-lui surtout que je ne lui en veux pas. Qui sait si la pierre dont elle a frappé ma tête n'est pas un avertissement du ciel ! »

Sévéraguette, sans répondre, descendit vers sa maison par le sentier où naguère s'en allait la Pancole, tandis que l'abbé Courbezon, appuyé sur le bras de sa sœur, se dirigeait vers les Récollets. La nuit était proche, et les premières gouttes de pluie, emportées dans les sifflements du vent à travers la plaine nue, après avoir embaumé l'atmosphère, venaient s'aplatir contre le sol avec un petit bruit sec d'une horrible mélancolie.

En passant devant le hangar aux charrues, Cécile aper« çut le Cassarottou blotti dans l'embrasure du portail.

« Eh bien, que fais-tu là, toi, à cette heure ? lui demanda-t-elle.

— Je me suis dit comme ça que la Pancole devait avoir de l'humeur, et je vous attendais pour rentrer à la maison avec vous, notre maîtresse.

— Allons, viens, et vitement ! la pluie redouble

— C'est par ma foi vrai que le ciel fait des siennes II tombe des gouttes larges comme des écus de trois francs. »

Quand l'orpheline, suivie du jeune paysan, entra dans la cuisme, la Pancole, assise sur son escabelle de châtaignier, filait sa quenouille de genêts en un coin obscur de la vaste pièce. Elle lança un regard oblique dans la direction des arrivants, mais ne bougea ni pied ni langue. Du reste, ce n'était plus la furie du champ de la Croix-Blanche.

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Son visage avait perdu toute expression de vengeance et de haine. Les muscles de sa face, naguère hideusement tordus par la rage, avaient repris leur élasticité ordinaire, et les taches verdâtres qui les parsemaient s'étaient peu à peu effacées. Évidemment la Boussagole subissait la réac« tion de sa colère, et, comme on se repose après un grand effort, l'ivresse de la fureur dissipée, elle respirait maintenant avec délice. Puis, il faut bien le dire, la Pancole était une paysanne madrée, et son exaltation ne l'avait pas empêchée de constater en elle-même que la pierre lancée au curé pouvait lui attirer quelque méchante alTaire. Que ferait-elle si, par hasard, le curé dénonçait ce fait au commissaire de police du canton? Comment éviterait-elle la gendarmerie? D'ailleurs Cécile, qu'elle harcelait sans cesse et qu'en cette circonstance elle venait de blesseï dans ses plus intimes affections, ne parlerait-elle pas enfin, et ne perdrait-elle pas Justin en même temps que le curé la perdrait elle-même?

L'orpheUne, qui s'était attenauc à une lutte, sentit toute son irritation tomber devant l'air calme, presque souriant de sa tante. Elle avait redouté une explosion, et elle trouvait la mèche de la mine éteinte. Enchantée qu'il lui fût si facile d'obéir au curé, lequel lui avait enjoint de bien traiter la Pancole, elle s'assit à table avec le Gassaroitou, lui servit une bonne assiettée de soupe, et commença elle-même à manger tranquillement.

Maintenant Cécile ne vivait plus dans le doute, elle était complètement rassurée à l'endroit de son avenir, et isL pensée de son départ prochain pour Paris lui donnait une merveilleuse force de résignation. Ayant peu de temps à souffrir, elle se sentait disposée à la plus entière indulgence. Certainement, quand elle était entrée avec Félicien, il n'eût fallu qu'une parole de sa tante pour amener une querelle ; mais, puisque la Boussagole se tenait coite, elle n'irait pas la réveiller. Du reste, autant que la mère de Justin, Sévéraguette était intéressée à éviter toute espèce

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de démêlé. Que pouvait-il, en effet, sortir d'une derniùre lutte, sinon leur perte mutuelle ? Si sa tante la battait ou la menaçait seulement, elle était capable d'appeler la justice à Saint-Xist, et qui lui répondait qu'au moindre moi sa tante ne lèverait pas la main ! Que deviendrait-elle alors - Pourrait-elle songer à entrer dans un couvent, quand Pancol aurait été traîné en prison et de là peut-ctre à l'échafaud ?

Le Cassarottou ne fit guère honneur au souper de Cécile. Le dîner des Récollets étant à peine digéré, — il en avait pris jusqu'au goulot^ selon le mot du pays, — il se leva de table après la soupe, déclarant qu'il n'avait point faim et suppliant Sévéraguette de lui permettre d'aller se coucher.

f Va te coucher, va, je le veux bien.

— Bonsoir, Félicien, dit la mère du SangUer au Cassarottou qui ouvrait la porte.

— Bonsoir, Pancole, bonsoir! répondit-il se retournant étonné.

— Tu vois bien que je ne t'ai pas mangé, imbécillasi quoique tu m'aies obligée à garder les chèvres aujourd'hui. Pardine ! il fallait bien que tu te montrasses à tout le monde de la commune dans tes beaux habits neufs.

— Pancole, je suis fâché...

— Va donc, nigaudinos! je ne te tiens point rancune... Ah çà ! sais-tu bien que tout de même tu as tout à fait l'air d'un monsieur avec ta veste de drap 1

— Ah! Pancole, notre maîtresse est si bonne!...

— Je le sais bien, Jésus-Dieu ! qu'elle est bonne, ma Sévéraguette. Aussi, va, malgré ma langue qui va souvent comme ça tout de travers, je me jetterais au feu pour elle. »

En parlant ainsi, la Pancole avait des larmes dans la

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