‹ Les CourbezonChapitre 16 sur 19 · IO · texte numérisé non relu

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La Boussagole éclata de rire. C'était un rire amer et d'une implacable ironie. Pancol et Vernoubrel s'entreregardèrent effrayés.

a Vas-tu bientôt tenir tes mâchoires tranquilles, vieille sorcière! dit Justin frissonnant malgré lui.

— Je me gouvernerai sagement, répondit-elle d'un ton de mépris, quand toi tu ouvriras les yeux sur les mensonges de ce juif, qui, à cette heure, te fait baptiser une tuile pour un poupon, grand innocent!

— Justin, répUqua l'usurier, je puis vous fournir la preuve que votre cousine vous aime, en vous .lonnant à lire l'acte de vente. J'eû ai justement le duplicata dans la poche. »

11 exhiba une feuille de papier timbré.

« Ah çà ! mais parlons-en, de cette vente, dit la Pancole, dont les prunelles de chatte enragée étincelèrent dans l'ombre. Que t'a-t-elle vendu ?

-- Votre nièce vous le dira elle-même ; elle m'a défendu de vous en parler.... Cependant, si vous....

— Nous n'y tenons pas, monsieur Vernoubrel, dit Pancol : nous devons respecter la volonté de ma cousine.

— iMoi, j'y tiens! riposta la vieille.

— Elle m'a vendu son bien de Frangouille. »

La Pancole articula un juron épouvantable, bondit vers son couteau de cuisine, et, l'arme haute, elle allait fondre sur Vernoubrel, quand le Sanglier, la saisissant brutalement, la désarma ; puis, comme elle essayait d'atteindre une hachette sous un meuble, il la prit à bras-le-côrps, l'enleva, et, malgré ses dents et ses griffes, la monta dans la chambre de SévéraKuette» où elle fut enfermée à double tour.

(I Maintenant, si tu veux venir nous rejoindre, lui cric Justin, saute par *a fenêtre.

— Brigand! scélérat! assassin! » hurla la Boussagole. Il redescendit haletant. La lampe était éteinte.

i Voyez-vous, mOiisieur Vernoubrel, dit-il en cherchant

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le sabot à l'amadou, il faut l'excuser, elle est folle ..Ah ! si elle aimait Cécile comme moi, elle se moquerait bien qu'elle vende ses terres!.... Mais c'est plus fort qu'elle... I.a Pancole serait tombée du ciel avec un grain de mil menu dans la main, tant elle est avare... Eh bien! je ne trouverai donc pas le briquet!... Ah! je le tiens... »

Il frappa le caillou; Tétincelle brilla. Puis, appli:]uant sur l'amadou une allumette soufrée, il fit naître la flamme. Mais une bouffée de vent, activée par le courant d'air de la cheminée, l'éteignit presque aussitôt.

« Diable! vous avez donc ouvert la porte? •

On ne répondit pas...

€ Monsieur Vernoubrel ! monsieur Vernoubrel ! »

Même silence.

« Oh ! le brigand, il m'a trompe, il s'est moqué de moi, et je l'ai laissé glisser de mes mains comme une anguille, grand simple que je suis! »

En effet, la lampe, qu'il parvint à rallumer, après Pavoir ramassée sur les dalles où l'huile s'était répandue, lui montra la cuisine absolument déserte.

Pancol ne fit qu'un bond de la cheminée à la porte, et courut dans la direction de Pierre-Brune.

« Si je le rencontre, je le mets en pièces l » grommelaitil entre ses dents.

Le temps était horrible. La pluie tombait toujours avec violence dans les ténèbres tout à fait impénétrables à l'œil. Deux fois, Justin, enlevé par le vent, s'embarrassant dans des obstacles qu'il ne pouvait tourner, fut précipité sur ses genoux. Une troisième fois, il roula sur des pierres aiguës et se fit de profondes entailles aux mains.

« Dieu me damne! nous nous retrouverons, Vernoubrel du diable! 1» geignit-il avec un grognement féroce.

Il regagna la maison en tâtonnant.

La Pancole ébranlait à grands coups de pied la porte d< sa prison.

« Non, méchant gibier de potence, vociférait-elle, tu ne l'auras pas, Sévéraguette... Va, va, écoute les sornettes de Vernoubrel, moi seule sais la vérité.... La veux-tu, la vérité?... Écoute-la, bandit!... Notre fille se gausse de toi, elle t'abandonne! La semaine prochaine, elle partira pour Toulouse, où elle va se faire religieuse comme Marthe Courbezon.... Voilà tout le pot aux roses découvert maintenant. Tu ne l'auras pas. tu ne l'auras pas!... »

La Boussagole n'avait pas achevé ces mots, que le Sanglier la saisissait aux cheveux :

« Tu as donc envie que je t'étrangle, que je me rattrape d'avoir manqué Vernoubrel? lui dit-il, la balançant sous sa main comme il eût fait d'un roseau.

— Lâche-moi, mon Pancolou, lâche-moi, dit la vieille radoucie par la peur, et je te fournirai toutes les preuves que cette sournoise de Cécile nous a trompés tous les deux. »

Justin sentit le cœur lui manquer.

« Parle, dis-moi tout, la mère, je t'en supplie, murmura-t-il en joignant les mains avec égarement.... Oh! je suis bien fâché de t'avoir malmenée tout à l'heure.... Tu avais raison de lever le couteau sur ce chien de Vernoubrel; mais va, sois tranquille, je me charge de lui signet ses papiers pour l'autre monde, moi!

— Ce n'est pas Vernoubrel qu'il faut tuer, sa mort nous exposerait sans profit, articula la vieille avec un sang- froid effrayant.

— Et qui faut-il tuer?

— Le curé, le scélérat et voleur de curél

— Pourquoi?

— Va chercher la lampe, et je te montrerai pourquoi. » Justin descendit en s'appuyant contre la muraille et remonta aussitôt.

La Pancole, par un geste qui à lui seul constituait une indécence, releva la jolie couverture de piqué blanc qui drapait par devant le lit virginal de Sévéraguette, et attira à elle une lourde malle toute neuve.

( Toi qui sais lire, lis! » dit-elle à son fils, lui désignant du doigt l'adresse clouée au beau milieu de la malle.

Justin murmura :

— A Mademoiselle Mademoiselle Cécile Sévérac, novice à l'hospice aef Enfayit s -Trouvés^ à Toulouse. —

[Haute- Garonne.)

< Voilà encore un sac de nuit, » articula la Boussagok Il déchiffra la même suscription.

f Qu'est-ce que tout cela veut dire? balbutia-t-il, serrant le sac de nuit entre ses doigts crispés.

— Cela veut dire, s'écria la vieille, dont la bouche écumait de rage, que le curé triomphe, et qu'il ne nous reste plus, à nous autres, que de rentrer à Boussagues pour y vivre des rogatons que nous laisseront les créanciers» Ah ! tu croyais, toi, imbécile, que tu épouserais cette coquine de Cécile 1... Tu étais aussi fou de compter sur cela que moi de penser qu'en partant elle m'abandonnerait son bien. Elle nous a joués tous les deux, cette finaude, et tout nous échappe à la fois, sa personne et son avoir... O scélérat de curé, lui faire vendre Frangouille! des terres qui produisent sans fumier.... Vois-tu, Justin, c'est ta faute, ta très-grande faute! Si, dans les commencements, quand je te criais : — a Ces gens des Récollets nous avalent i tout crus! » — tu m'avais aidée de tes deux bras, nous aurions arraché ces orties de notre chemin avant qu'elles y prissent racine.... Mais tu trouvais le curé un bvave et

digne homme.... Attrape maintenant!.... Ce'cile n'est qu'un pantin d'un sou dans les mains de ce voleur d'héritages. Il tire la ficelle, et elle donne son argent; il la tire encore, et elle vend ses terres; il la tire toujours, et -elle quitte son pays et ses parents pour aller languir dans 4n hôpital avec des bâtards.... Et toi tu permettrais cela, Pancolou? et toi, qui aimes notre Sévéraguette, toi, à qui sa mère l'a confiée, donnée en mariage, tu souffrirais que ces étrangers te l'enlevassent pour la rendre malheureuse, et finalement la faire mourir de faim, car la nourriture d'hôpital ne lui conviendra pas certainement.... O notre pauvre fille! »

Elle essuya une larme.

« Non! non!.... tu empêcheras qu'elle parte, si tu Taimes toujours, reprit-elle. Dusses-tu, cette nuit, faire son compte au curé, comme tu le fis à Fumât avec justice, tu retiendras Sévéraguette à Saint-Xist. Si ces mangeurs du bien d'autrui l'ont ruinée, nous travaillerons pour elle ... Voyons, ne te sens tu pas le courage de nourrir ta femme?

— Ma femme ! bredouilla le SangHer.

— Oui, ta femme, car elle sera ta femme, si tu veux.

— Si je veux ? répéta-t-il égaré.

— Certainement. Est-ce qu'elle t'eût fait venir à Saint- Xist, si elle ne t'aimait pas ? Mais les autres, honteux de l'avoir dévorée vivante, ne veulent pas qu'elle t'épouse, de peur que tu ne leur réclames quelque chose, et ils l'enterrent dans un hôpital.

— Les autres !... Qui?

— Ah çà ! mais tu ne comprends donc rien ce soir ? s'écria la Boussagole exaspérée. Tu balances la caboche comme un innocent, et tu flageoles sur les jambes comme un ivrogne. »

La douleur et la rage luttant en Pancol avec une égale énergie, lui donnaient, en effet, l'attitude indécise de l'idiot ou de l'homme ivre.

« Allons, je me suis trompée, tu n'aimes pas Cécile i

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iit la Boussagole haussant les épaule» avec mépris.

— Je n'aime pas Cécile ! s'écria le Sanglier faisant explosion, je n'aime pas Cécile ! »

11 déchira à belles griffes le sac de nuit, dont le contenu se répandit sur le plancher, et creva d'un coup de pied le couvercle de la malle... Il saisit sa mère au bras.

c Pancole, lui dit-il, la dévorant de ses deux yeux qui flamboyaient, est-il bien vrai que le curé ait décidé Sévéraguette à partir?

— Je te le jure, je te le jure sur la mémoire de ton père!... Tiens, toi qui te connais aux écritures, voilà par terre des lettres qui sont sorties du sac de nuit, regarde-les, peut-être vas-tu faire des découvertes. •

Justin ramassa une lettre et lut :

c Toulouse, le 25 octobre 18 18.

€ Ma chère Cécile, f Vous pouvez arriver, tout est prêt pour vous recevoir. Avec l'autorisation de la Supérieure, je vous ai moi-même arrangé une petite chambre à côté de la mienne. O adorable enfant, vous serez heureuse ici!... Hâtezvous donc, venez chercher la paix dont vous avez besoin. Vous m'annoncez que vous ne quitterez pas Saint-Xist avant le i5 novembre... Que de jours encore avant de vous embrasser ! Mais je ne vous en veux pas, ma Cécile, de retarder votre départ, car je songe que les heures que je perds, c'est ma mère et mon frère bien-aimés qui les gagnent. Dieu... »

« Mille tonnerres! » rugit le Sanglier.

Sans l'achever, il déchira la lettre en morceaux, et piétma avec fureur les objets tombés du sac de nuic.

« Maintenant, tu dois savoir ce qu'il te reste à faire, dit-elle.

— Je le sais, Dieu me damne!

— 11 est certain que c'est le curé qui pousse notre til'e

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à partir, et que, si tu lui donnes un bon coup qui l'envjie dans l'autre monde, Cécile suivra son penchant et t'épousera, comme sa mère le lui a ordonné. »

Pareille à la sorcière de Macbeth, la Boussagole aux abois montrait, elle aussi, dans la possession de Sévéraguette, la couronne à son fils, afin d'exaspérer sa rage et d'exalter sa férocité.

« Viens, la mère ! » bredouilla- t-il, tirant son long couteau des profondeurs de son gousset.

Ils descendirent.

• A boire, et point de piquette au moins ! »

La vieille, preste et légère, atteignit une petite bouteilk d'un demi' litre environ.

« Goûte-moi ceci, Justin, dit-elle, lui versant une rasade.

— C'est de l'eau-de-vie, Dieu me damne !

— Et de la vieille... Ça te donnera du cœur à la besogne... Fais attention, il est fort, le curé...

— Le curé ! Ah ! ah ! ah ! »

Il rit en découvrant ses dents longues et aiguës comme des crocs.

« Comment vas-tu t'y prendre ?

— J'ai mon couteau.

— Partons alors. »

Elle avait allumé sgi lanterne.

« Pourquoi viens-tu, toi?... Quand les loups vont en chasse, ils n'ont pas besoin de renards.

— Imbécillas ! grogna la vieille humiliée dans sa scélératesse, les renards ont le museau plus fin que les loups. Laisse-moi passer devant; je vas aller te rabattre le gibier. »

Ils sortirent et traversèrent le potager sans échanger une parole. La nuit était toujours aussi noire, et la pluie tombait avec la même régularité implacable. La Pancoie marchait la première, se retournant de temps à autre, comme si, à chaque pas, elle craignait de voir le Sanglier

lui échapper. Mais le Boussagol. ferme et déterminé, suivait les traces de sa furie, brandissant le couteau, dont la lame brillante, en passant dans les rayons projetés par la lanterne, jetait de petits éclairs furtifs et sinistres.

« Il me semble que tu prends le chemin de l'école, la mère, dit-il. Pourquoi tous ces détours, au lieu de coupei droit vers les Récollets?

— Kcoute-moi, Justin, dit-elle, le câlinant: je veux bien que tu te débarrasses du curé, mais je ne veux pas que tu t'exposes à te faire empoigner par les gendarmes... Voici mon plan...

— Va au diable avec ton plan ! interrompit-il la repoussant.

— Si tu ne suis mes conseils, reprit-elle en se dressant de nouveau devant lui et lui barrant courageusement le chemin, tu manqueras ton coup et tu te feras prendre. Tu ne te soucies pas plus que moi, je suppose, d'aller embrasser la Marianne sur l'Esplanade de Montpellier^ ?

— T'expliqueras-tu enfin, démon de l'enfer ! s'écria /ft Sanglier, qui resta immobile, subitement pétrifié.

— Voici mon idée : Tiens-toi à l'espère dans ces ams» fines près du ruisseau; moi je m'en vas te débusquer le curé.

— Comment?

— Pardi ! ce n'est pas bien difficile. Je lui dirai comme ça que tu as mangé beaucoup de champignons, puis que, tout d'un coup, tu t'es trouvé malade à la mort par suite de grands vomissements, et que tu le demandes pour te confesser. »

Le Boussagol éclata de rire.

0 Pancole, dit-il, tu as plus d'esprit dans le fin bout de ton petit doigt que moi dans mes quatre pattes ensemble.

X. La Marianne, nom qu'on donne à la guillotine dans plu* •ieurs provinces du Midi.

4î8 LES COURBKZON

— Cache-toi là et attends !.. Fie-t'en à moi, je mènerai bien la battue. »

Il s'enfonça dans les osiers.

« Attention maintenant, Justin ! reprit la vieille, dont la tête échevelée, l'œil plein d'éclairs la faisaient ressembler à quelque divinité vengeresse. Pense que c'est pou»* toi que tu travailles, car c'est toi qui épouseras Cécile, Attention ! dans cinq minutes, le lièvre va passer dans tes jambes... Cécile t'aime ! »

Ce dernier trait lancé, elle le quitta.

Une fois tapi dans les amarines, le Sanglier ne fit aucune réflexion ; il attendit. Comme le tigre qui guette sa proie, et chez qui l'instinct féroce seul est vivant, Pancoi, le cerveau vide d'idées, tenait ses deux petits yeux fixés sur les Récollets , cherchant impatiemment la lanterne qui devait lui annoncer l'approche de son ennemi. Par un mouvement machinal , il passait et repassait la lame de son couteau sur la paume de sa main gauche , ayant l'air de l'aiguiser... Tout à coup, une lueur vague apparut! Le Sanglier essuya ses yeux, offusqués par les rasades d'eau-de-vie et par le sang qui lui inondait la tête à flots, et regarda : c'était la lanterne 1 II éprouva les tressaillements d'une joie sauvage. D'abord des bruits indistincts arrivèrent jusqu'à lui, puis bientôt il démêla des paroles... On avançait de plus en plus... Encore quelques pas, et le curé, qu'il aperçut grâce aux rayons de la lanterne dirigés habilement tout entiers sur lui, se trouvait à portée de sa Alain.

f... Où a-t-il donc cueilli ces champignons ? demandait (e desservant.

— Il va vous le dire lui-même, » répondit la Boussagole. Au même instant, elle souffla la lanterne, et Pancoi

bocidit sur le curé.

Alors commença dans les ténèbres une effroyable lutte. L'abbé Courbezon, dont l'arme du meurtrier n'avait fait qu'effleurer l'épaule, en se sentant assailli, se retourna

vivement, et de ses deux mains larges, noueuses, carrées, saisit le bras de l'agresseur inconnu. Cette étreinte énergique fit rugir le Sanglier. Pourtant il se dégagea, et, comme un taureau furieux, donnant un terrible coup de tête dans la poitrine de son adversaire, il le coucha sur le sol à. ses pieds.

« Pancole! Pancolel cria le curé, au secours!

— Voici du secours ! » ricana le Boussagol.

Et il leva sur lui son couteau. Mais, soit que Tobscuritr où ils se débattaient l'eût empêché de mesurer son coup, soit que l'ivresse troublât un peu sa vue, le couteau se perdit dans les plis profonds de la soutane et n'atteignit pas l'abbé, qui se releva tout aussitôt par un élan d'une incroyable impétuosité. Le Sanglier, furibond, voulut s'élancer sur lui; mais le prêtre, dont l'âge n'avait pas entamé les muscles solides, le devançant, le prit dans ses bras, l'y serra étroitement comme entre les deux montants d'un étau, et parvint à le désarmer. Cette résistance inattendue épouvanta le SangUer.

« Dieu me damne ! vas-tu me lâcher, brigand qui veux me voler Sévéraguette ! » hurla-t-il.

L'abbé Courbezon le reconnut.

c Pancol, lui dit-il le retenant toujours vigoureusement, Dieu m'est témoin que je ne défends pas ma vie, mais la vôtre que vous exposiez en m'assassinanl. Que vous ai-je fait ? »

Il jeta le couteau dans l'oseraie. Justin profita de ce hasard : enchaîné par un seul bras, il fit un effort désespéré, glissa la tête en bas et se trouva libre. Alors il «e pencha, tâtant l'herbe mouillée, dans l'espoir d'y retrouver son couteau. L'abbé Courbezon se crut sauvé ; il sauta effaré dans le premier chemin venu et disparut.

« Suis-le, Justin, suis-le, il monte vers la mare ! cria la Pancole dans l'ombre. Si tu ne le tues pas à présent, nou« sommes perdus ! •

£u effet, le curé, égaré, fou de désespoir et d'horreur.

ne pouvant d'ailleurs choisir ses pas dans l'épaisseur des ténèbres, au lieu de courir vers les Récollets, s'était jeté dans le sentier qui longe Pierre-Brune. Le Sanglier, dont les dents grinçaient de rage, se précipita sur ses traces, et l'atteignit au moment où, se reconnaissant au milieu des blocs granitiques qui enceignent la mare d'un formi« dable rempart , le pauvre desservant allait descendre vers le presbytère et se suspendre à la cloche pour y appeler du secours. Avec le stupide acharnement de la bête féroce, le Boussagol se rua sur lui. L'abbé fut renversé. Justin le saisit rudement à la gorge et l'entraîna comme une masse inerte sur le bord d'un énorme rocher, dont les flots de la mare, grossis par les pluies, battaient les flancs avec fureur. L'abîme était à un mètre, béant, sombre, eff'royable. Encore un tour de main, et le malheureux abbé Courbezon roulait dans les ronces qui bordaient la roche vive, des ronces sur les angles aigus du granit, et des angles dans ie goufl're mugissant et grondant.

Cependant le malheureux curé, à bout de force et de courage, ne résistait plus à son ennemi. Les mains jointes sur la poitrine et les yeux au ciel, il attendait la mort... Tout à coup, la bataille changea d'aspect... Réveillé de son atonie par l'épouvantable fracas des eaux , le desservant se releva, et d'un de ses poings serrés asséna un si rude coup sur la tête à Pancol, que celui-ci, placé tout au bord de l'immense bloc oour précipiter sa victim^î vïansla mare, chancela, perdit réquilitire et disparut. Tne seconde après, un horrible blasphème montait du noir précipice mêlé à des hurlements désespérés.

« Pancolou ! mon Pancolou ! cria la voix joyeuse de la Boussagole, viens vite, viens! Il est mort à cette heure, le curé, val Les rochers ont plus de cent pieds de hauteur. Viens donc! Cécile sera ta femme maintenant.-. Dépêchons-nous de rentrer ! •

L'abbé Courbezon, la tête perdue, précipita ses pai ^ers les Récollets.

LES COL'fxBEZON ^2

En arrivant à la cure, il heurta violemment à la pcrt^ de la Cassa rotte.

f Levez-vous-! lui cria-t-il, levez-vous! »

Il s'affaissa sur lui-même , et resta tout de son long étendu sur le plancher , en proie à une crise de nerfe effrayante.

« O mon Dieu, monsieur le curé, qu'avez-vous ? que se passe-t-il ? demanda la Sanégrole foudroyée et faisant de vains efforts pour le relever.

— Laissez-moi, bégaya-t-il, je suis un malheureux, sonnez la cloche, allez... s la mare, j'ai... tu... ué... Pa... ancol ! »

D'affreux tremblements l'agitaient.

« Que faire, Seigneur? s'écria la Cassarotte levant les mains sur sa tête par un mouvement d'indescriptible angoisse.

— Sonnez, so.. . onnez ! » murmura-t-ii de nouveau.

Elle appela la Courbezonne et courut au clocher.

Rien ne fut plus funèbre, plus sinistre, que les tintements de la cloche dans cette nuit ténébreuse et maudite. C'étaient bien les cris d'une âme désespérée qui appelait du secours. Dans les quatre hameaux de la paroisse, les paysans, réveillés en sursaut, ne pouvant douter qu'il ne fût survenu quelque événement funeste au près bytère, sautèrent à leurs lanternes, s'armèrent de leurs bâtons, et, malgré la tempête, gagnèrent les Récollets de toute la vitesse de leurs jambes. Le battant n'avait pas vingt fois frappé le métal, que, de toutes parts, des points luiP'iieux sillonnaient l'obscurité. Les habitants de Saint- Xisî, arrivés les premiers à la cure, enlevèrent l'abbé Courbezon dans leurs bras, lui arrachèrent ses vêtements imbibés, et le déoosèrent dans son lit, à la prière de sa mère dont

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il taut renoncer à dépeindre l'incommensurable douleur.

Lui, cependant, se débattant dans d'horribles convulsions, n'articulant plus une parole, adressait seulement de temps à autre un geste de remercîment aux paysans empressés qui l'entouraient. Le presbytère fut bientôt encombré de monde. Chacun, ne sachant que croire et que pcaser, interrogeait son voisin, qui, ne pouvant répondre, ouvrait de grands yeux étonnés. Enfin , on entendit de longs chuchotements dans le Cloître : c'étaient les Sanégrols...

« S'ils étaient en retard, disaient-ils, c'est qu'ils avaient été retenus par une fort triste besogne. Ils venaient de recueilUr et de porter à Saint-Xist les cadavres de Justin Pancol et de sa mère, qu'en descendant de Sanégra, ils avaient trouvés échoués sur la rive de la mare de Pierre,- Brune débordée. La Pancole était encore chaude ; on espérait la sauver. »

En ce moment, comme si les intimes vibrations de l'air lui eussent apporté ces révélations désolantes, l'abbé Courbezon, malgré les bras qui le retenaient, se dressa sur son séant, et, montrant aux assistants un visage où se peignait une sorte d'égarement farouche, il s'écria:

« C'est moi, mes amis, qui ai tué Pancol, je l'ai poussé dans la mare !... je suis le seul coupable ! »

Jusque vers les sept heures du matin, ce furent des alternatives d'exaltation et d'abattement. Enfin, l'œil du vieux prêtre, hagard et troublé, .s'éclaircit peu à peu. La première personne sur laquelle il l'arrêta fut la Courbezonne, assise à son chevet.

« O ma mère ! ma mère! » s'écria-t-il d'une voi\: étouffée par les sanglots

La pauvre vielUe femme se jeta dans ses bras, et ils con* fondirent leurs larmes. Ils se tenaient encore embrassés, quand entra dans la chambre l'abbé Michelin, que la Cas» sarotte avait mandé en toute hâte.

« Mon ami! • balbutia l'abbé Courbezon....

Puis, se reprenant aussitôt :

t Monsieur le doyen, dit-il courbant son front rouge de honte, monsieur le doyen, ayez pitié de moi! »

Alors, devant sa mère, devant les paysans qui avaient envahi la maison, avec une lucidité surprenante, il raconta au curé de Bédarieux tout l'effroyable drame de la nuit. De la visite de la Pancole à la cure au rocher fatal de la mare, il n'omit aucun détail. Le guet-apens des Boussagols fut étalé aux yeux de tous dans son infernale hideur. Quoique assiégé par des émotions terribles, le malheureux abbé fit son récit avec un calme, une mesure, une raison, qu'on ne devait pas attendre de lui, après la crise qu'il venait de traverser. Cependant quand, parvenu aux dernières péripéties, il eut dit: — « Je levai le bras, le frappai et Pancol tomba! » — il ne put retenir les larmes qui lui inondèrent subitement les yeux.

M. Michelin l'embrassa fraternellement.

t Du courage, mon ami, lui dit-il, vous n'avez rien à vous reprocher. Le Seigneur luttait avec vous pour la justice, et le Seigneur a triomphé : gloire à lui ! »

Le lundi soir, à la tombée de la nuit, lorsque Scvéraguette, avec les sœurs de Sainte-Agnès, arriva à Suint- Xist, elle rencontra, se promenant dans la grande allée de son potager, l'abbé Salinas, triste et préoccupé.

« Quoi! c'est vous, monsieur le curé de Boussagues, dit-elle. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir chez moi?

— Mademoiselle Sévérac, répondit gravement l'eccléfiastique, pendant que la Cassarotte recevra ces dames, montons, s'il vous plaît, dans votre chambre; j'ai à vous parler tout de suite. »

Sévéraguette gravit l'escalier de sa maison, traversa la cuisine, où elle fut surprise de ne voir ni sa tante, ni son ccu in, et gagna sa chambre suivie de M. Salinas.

t Dieu ! qu'arrive-t-»J ^ • '^''^cria-uelle tout abasourdie en

trouvant sa malle effondrée, son sac de nuit mis au pillage, xa couche bouleversée, profanée, violée.

Le curé de Boussagues, avec toutes sortes de détours, de précautions, de ménagements, lui rapporta les malheurs survenus aans sa famille. Il eut le courage d'aller jusqu'au bout dans sa pénible et délicate m^ission, et d'avouer à Cécile que Pancol et sa mère avaient été enterrés dans la matmée. L'infortunée jeune fille resta anéantie sur sa chaise, comme morte. L'abbé Salinas appela auprès d'elle la Cassarotte, les sœurs de Sainte- Agnès, et se leva pour se retirer. Mais Sévéraguette, s'élançant vers lui.

« Et M. le curé ? lui demanda- t-elle, et M. le curé ?

— Hélas 1 ce n'est pas lui qui nous donne le plus d'i^ quiétude, répondit le desservant.

-— Et qui donc ? qui donc?

— Madame Courbezon se trouve depuis ce matin dans un état presque désespéré. A son âge.... »

Sévéraguette n'écoutait plus ; elle s'était précipitée dans l'escalier, courant vers les Récollets comme folle. Avant qu'on pût l'en empêcher, elle était entrée dans la chambre où agonisait la Courbezonne.

« Grâce ! monsieur le curé, grâce pour moi qui suis la source de tous vos malheurs ! » s'écria-t-elle.

Et elle tomba aux pieds du vieux desservant.

L'abbé, dont la douleur avait égaré les esprits, la regarda avec un étonnement stupide et resta muet.

< Ma fille! ma pauvre fille! murmura la Courbezonne d'une voix expirante.

— O ma mère! sanglota Cécile couvrant de baisers ardents les mains déjà froides de la vieille paysanne, ô m? mère ! »

L'abbé Salinas entra.

« Mademoiselle, dit-il d'un accent où perçait quelque sévérité, vous avez eu tort devenir ici. Les émotions que votre présence provoque ne peuvent qu'influer d'une manière fâcheuse sur l'état de M« i« curé et sur celui de sa mère.

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— Laissez-la, mon ami, laissez-la! répondit l'abbé Courbezon revenant à lui-même et saisissant la mam de la jeune fille qui se retirait, c'est notre enfant! Sans elle, la maison est déserte!... Ah! plût à Dieu qu'elle ne se tût jamais éloignée de nous! »

Il se laissa retomber sur sa chaise. Sévéraguette sentit son cœur se briser dans sa poitrine.

Huit jours après, la Courbezonne mourut. Le malheureux abbé voulut accompagner les chères reliques de sa mère jusqu'au cimetière; mais, au moment où le cortège funèbre traversait le Cloître, en appliquant un dernier baiser sur le cercueil, il se sentit défaillir, et l'abbé Laurent dut l'emmener. Le service fut célébré en grande pompe par le doyen de Bédarieux, assisté de tous les desservants du canton. Après V Offertoire^ xM. Michelin, se tournant vers les assistants recueillis, retraça, en quelques paroles d'une simplicité touchante, la vie de la pauvre paysanne de Gastanet, — cette sainte^ mère de saints^ — comme il ne craignit pas de l'appeler, en la comparant à sainte Monique, mère de saint Augustin.

Les curés de Bédarieux, de Boussagues et de Graissessac ne quittèrent pas l'abbé Gourbezon. Ils l'environnèrent de sollicitude et de soins pieux.

Le quatrième jour de cette station douloureuse à Saint* Xist, le doyen, au moment d'aller à Béziers pour rapporter toutes choses au parquet, reçut plusieurs letires parmi lesquelles il fut bien surpris de trouver une grande enveloppe, timbrée de l'évêché, à l'adresse de M. Courbezon, Il frissonna en considérant la suscription, qu'il reconnut pour être de la main de l'abbé Montrose.

« Messieurs, dit-il à ses deux confrères, nous agirions sagement,, je crois, en prenant sur nous de décacheter cette lettre. Je ne sais pourquoi je redoute quelque lâche action de M. Montrose. Vous savez qu'il n'aimait pas notre ami. »

Ses doigts impatients firent sauter le cachet.

426 LES COURBEZOH

« Serpent ! serpent maudit 1 s'écria-t-iL

— Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc?

— Ecoutez :

ÉVÊGHÉ.

Cabinet de Monseigneur:

« Monsieur l'abbé,

€ J'ai la douleur de vous apprendre que, dans quelques jours, l'interdiction ecclésiastique va être prononcée contre vous. Quoique très irrité, Monseigneur n'a pas voulu lancer son décret sans qu'il vous fût annoncé d'avance. Il m'a chargé de ce pénible devoir. Pourtant, monsieur l'abbé, que ne vous reste-t-il encore un bon avocat! Pourquoi avez-vous perdu M. le curé de Camplong? Si, parmi vos amis, vous en trouvez un qui dispose de l'éloquence de M. Ferrand, c'est le ras de l'envoyer à Montpellier tout de suite.

f Dans la situation où vous place le terrible coup qui doit vous atteindre, croyez, monsieur l'abbé, qu'il m'eût été doux d'entreprendre votre défense; malheureusement, vous le savez. Dieu m'a dénié tout talent de parole, et j'ai :., dû m'abstenir de plaider votre cause, reconnaissant d'avance l'inutilité de mes efforts.

i Agréez, monsieur l'abbé, l'expression de mes regrets i^j bien sincères.

« Le secrétaire particulier de Monseigneur»

« MoNTROSE, prêtre.

c Montpellier, \e.,., ^

€ Ce qui signifie, dit M. Salinas, qu'il eût pu sauvci l'abbé Courbezon, et qu'il ne Tapas voulu.

— Messieurs, pas un mot de tout ceci à notre malade, au moins! insista M. Michelin. Je vais à Béziers ; mais je ne fais que toucher barres, et je vole à Montpellier. Veillez sur la santé de l'abbé Courbezon, je me charge de son honneur. »

Enfin, après une semaine de réclusion absolue, on réussit à distraire assez le desservant de Saint-Xist pour l'arracher à sa chambre. Sévéraguette, qui ne le quittait pas plus que MM. Salinas et Laurent, s'engagea dans le sentier du champ de la Croix-Blanche. Elle espérait que la vue de l'école, où les sœurs s'étaient maintenant installées et où accouraient déjà les enfants de la vallée, contribuerait à divertir le vieillard de ses préoccupations poignantes. Mais il n'avait pas fait dix pas, qu'il s'arrêta soudain. Il fallut le reconduire... Néanmoins, le grand air l'ayant un peu ravivé, le lendemain il demanda lui-même à sortir. On arriva jusqu'au couvent. Les sœurs de Sainte-Agnès et les petites filles — Marinette la première — firent fête au pauvre curé, qui ne sut que foifdre en larmes en embrassant tous ces jolis minois éveillés qui lui souriaient.

Le cœur soulagé, il regagna le presbytère d'un pas plus ferme, d'une allure moins abattue, moins consternée.

« Allons, pensèrent les abbés Salinas et Laurent, il est sauvé ! •

Le soir de cette heureuse excursion, le doyen arriva.

t Mon ami, dit- il au malade, je vous apporte de bonnes nouvelles de Montpellier.

— De Montpellier ! balbutia l'abbé Courbezon... O mon Dieu! Monseigneur...

— Monseigneur, interrompit le doyen, a appris avec regret le malheur qui vient de vous frapper, et il m'a chargé de vous offrir ses compliments de condoléance. Il m'a chargé en outre de vous faire certain que les déplorables événements survenus à Saint-Xist, et dont vous avei

failli périr victime, bien loin de l'irriter contre vous, n'avaient rendu que plus vifs les sentiments de sa paternelle affection. Quelques prêtres de son entourage — je ne dois pas vous cacher cela — ^ et, parmi les plus acharnés, M. Montrose, ont essayé d'attirer sur vous les rigueurs canoniques, ou du moins d'obtenir votre changement de paroisse. Sa Grandeur, résistant à de perfides insinuations, s'abstient non-seulement de vous infliger la moindre censure ecclésiastique, mais Elle désire, Elle veut que vous conserviez ce poste où Elle vous a placé.

— « En attendant que M. l'abbé Courbezon puisse re- « prendre les fonctions de son ministère, m'a dit notre « évêque, vous prierez M. le curé de Boussagues de le « suppléer; j'autorise M. Salinas à binera »

Le lendemain, les abbés Michelin et Laurent, un peu rassurés sur l'état de l'abbé Courbezon, laissant d'ailleurs M. Salinas auprès de lui, regagnaient seuls et à pied leurs paroisses.

« Gomment, dit en cheminant le curé de Graissessac, ce malheureux abbé Montrose insistait pour l'interdiction?...

— Avec une rage satanique, répondit le doyen. Vous savez, mon ami, qu'à Rome, quand on discute la canonisation d'un saint, on institue ce qu'on appelle l'avocat du Diable^ que cet avocat attaque sans relâche la vie, les actes, les intentions de celui aue l'Église cherche à glorifier?

— Je sais cela.

— Mais connaissez-vous le formidable argument qu€ ce défenseur des droits du Démon tenait en réserve pour empêcher la canonisation de saint Vincent de Paul ?

— Non vraiment.

— « Messieurs les cardinaux, dit-il, M. Vincent, j'en 1 tiens les preuves, était un prêtre d'une sensualité asîa»

It Biner, dire deux messes îe même jour.

LKS COUKBEZON 429

• tique. — Des faits ! des faits ! répliqua le tribunal. -• € Il prisait ! » s'écria l'avocat du Diable triomphant. Et 'i montra la tabatière du grand serviteur de Dieu. — L'abbé Montrose a joué, à l'évêché, le rôle d'avocat du Diable. Mais, comme il n*a pas même pu se réclamer de la taba» tière de l'abbé Courbezon, qui ne prise pas, je n'ai eu aucun effort d'esprit à faire pour gagner Monseigneur à m» cause, et je dois lui rendre cette justice que, cette fois, il ne s'est pas trop fait tirer l'oreille, t Ils se séparèrent.

Malgré les espérances de rétablissement qu'on avait d'abord conçues, l'abbé Courbezon dépérissait à vue d'œil, et bientôt il en vint à un tel état de faiblesse, qu'on dut craindre d'un jour à l'autre de le voir mourir. Assis dan» un vaste fauteuil auprès du feu, il avait maintenant renoncé à descendre l'escalier du presbytère, et se contentait de faire un sii^n€ de tête négatif, si l'abbé Salinas ou Sév4raguette, toujours empressés, lui proposaient de sortir. Cécile seule avai\ encore le pouvoir de lui faire faire deux pas sur la terrasse, quand le temps était beau.

€ Voyons, monsieur le curé, je vous en supplie, lui disait-elle, nous n'irons que jusqu'à la première tige de giroflée. »

Et le vieillard se laissait entraîner. Il fallait voir avec quelle fierté touchante l'orpheline, qui refoulait ses larmes» supportait le poids du pauvre moribond qui s'appuyait sur elle ! Durant ces courtes promenades au soleil, il n'était pas dit un mot du passé. A quoi bon aviver des plaies saignantes ? Dans des conversations complètement désintéressées de leurs malheurs mutuels, quand il se sentait la force de parler, l'abbé Courbezon entretenait la jeune fille de toutes sortes de sujets se rapportant à la religion. Alors les textes sacrés lui revenaient en abondance à l'esprit, et parfois, oubliant absolument la présence de Cécile, il se laissait aller à réciter des chapitres entiers de l'Évangile ou de l'Imitation de Jésus-Christ.

Un jour, cependant, toutes les citations de l'abbé semblèrent être des allusions directes aux événements accomplis à la mare de Pierre-Brune. Sévcraguette ne comprenait pas le latin, mais les textes que murmurait le vi2ux prêtre étaient^, souvent passés sous ses yeux, si souvent elle les lui avait entendu traduire, qu'elle ne perdait pas le sens d'un mot

« O monsieur le curé. Dieu vous a pardonné ! * soupira-t-elle.

L'abbé contmua :

f Averte factem tuam a peccatis mets, et omnes iniqui' tates meas dele.

— Mais vous n'avez pas péché, vous n'avez pas péché! s'écria Cécile.

— Mon enfant, répondit-il , votre présence seule à Saint- Xist n'est-elle pas un reproche pour moi !

— Ma présence à Saint-Xist ?

— Croyez-vous que je ne sache par pourquoi vous n'êtes pas partie, pourquoi vous ne pouvez plus partir pour Toulouse? »

La jeune fille se troubla.

f C'est moi, moi seul, qui vous ai empêchée d'accomplir votre vocation, en portant par mes exigences le déshonneur dans votre famille. »

Jeannot et Marinette jouaient sur la terrasse.

f Et qui veillerait sur ces petits que j'ai adoptés? dit Cécile, embrassant étroitement les enfants de la Cassafotte.

— J'ai dévoré votre bien ! » articula l'abbé Courbezon, regagnant tristement son fauteuil.

Sévéraguette. qui la veille s'était acquittée envers Vernoubrel, ne possédait plus en effet que ses terres de Saint- Xist et ses châtaigneraies du Mas-du-Saule.

Désormais, le pauvre vieil abbé tomba dans une prostration morale et physique à laquelle ne purent l'arracher ni les pressantes sollicitations de l'abbé Salina? . ni les

LES CO'JRBEZON 431

prières de Sévéraguette, ni les pleurs de la Cassarotte. Il était étendu dans le fauteuil, se* mains sèches cioisces sur la poitrine, roide et morne = Si on ne l'eu entendu doucement prier, et si de temps à sucre on n'eût vu entre ses doigts osseux glisser les grains de son chapelet, on eût pu le croire moa II refusait toute espèce de nourriture, et avalait seulement quelques gorgées de lait qu Marinette et Jeannot, excités par Cécile, lui tendaient dans une tasse. Comment résister à l'enfance ? 11 buvait.

Un jour, il se leva brusquement de son siège ; c'était ia\aut- veille de Noël.

< Monsieur Salinas, dit-il à son confrère, confessez-moi, je veux dire la messe aujourd'hui.

— Mais, mon ami, attendez encore quelques jours, vous êtes trop faible, répondit le curé de Boussagues étourdi de la proposition.

— Voulez-vous dire que je ne suis plus digne d'offrir le saint sacrifice ? s'écria l'abbé Gourbezon avec une énergie tout à fait surprenante.

Moi, mon frère... » balbutia M Salinas.

11 fit un geste à la Cassarotte et à Cécile 'qui se retirèrent, puis tombant à genoux il reçut la confession du vieillard. ^

— Menez-moi à la sacristie ! » demanda-t-il impérieusement après l'absolution.

Comme si cette soudaine et extraordinaire surexcitation du malade était iindice d un malheur prochain, le curé de Bou-sagues hésitait. L'abbé Courbezon tendit vers lui des bras suppliants.

c Venez, mon noble et saint ami, venez ! »

Aidé de Cécile il le conduisit à la sacristie.

« Je veux dire une messe de rvquiem pour ma mère, > dit-il.

L'abbé Salinas et Cécile l'habillèrent de l'amict, dt l'a ibe, de Tétolc, de la chasuble noire, puL-î l'assistèrent jus(iu"au chœur.

€ Qu'on me laisse ! cria-t-iî, je marcherai seul, i

La face animée, l'œil étincelant de vie , il alla en effet , seul et d'un pas ferme, de la sainte-table à l'autel. Là, i! s'arrêta, et récita d'une voix claire et forte les versets qui précèdent la messe. Il'gravit les marches vers le tabernacle... Il fit une halte... Enfin il se dirigea, à droite, ver< *e missel, et, se penchant un peu, il murmura :

i Requiem œternam dona ei, Domine. . . »

Sa VOIX faiblit, s'embarrassa.

i^abbé Salinas, qui ne le perdait pas des yeux, le ^\ pâlir, chanceler... Il le reçut dans ses bras.

li éiait mort 1

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