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PREMIÈRE PARTIE

Les Cévennes méridionales, qui s'étendent du col de Narouse au Lozère, encombrent 4e leurs masses énormes, ici sous le nom de monts de l'Espinouse, plus loin sous le nom de monts Garrigues, tout le nord-ouest du département de l'Hérault. Entre le pic de Caroux dans les monts de l'Espinouse, et le plateau de Larzac dans les monts Garrigues, se développe une succession de hautes collines appelées monts d'Orb, du nom de la rivière d'Orb qui en caresse la basC; depuis Notre-Dame d'Antignaguet jusqu'au hameau de la Trivale. La nature des monts d Orb diffère absolument de celle dc<> Ccvcnnc?; proprement dites. Abrités du vent, d'un cote paries murailles L^raniliq;:. 5 J;: Caroux, de l'autre par les remparts graveleux du Larzac, ces mamelons, qui se marchent sur les pieds les uns aux autres, sont, à certains endroits, une manière de serr« chaude où cuisent au soleil les fruits les plus sucrés dev àoDat^ méridionaux. Ainsi, tandis que l'Espinouse re*

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couvre ses pentes abruptes de châtaigniers et de hêtres, que le Larzac prolonge jusque dans l'Aveyron ses landes sauvages clair-semces de gciitts cl de chênes verts rabougris, les monts d'Orb étalent orgueilleusement aux yeux leurs coteaux où verdit la vigne, leurs vallées où mûrissent la figue et l'olive, leurs petites plaine.î resscrtcc^, où se profilent en ligne droite de longues rangées d'ùrr.andiers, de mûriers et de micocouliers.

Dans les replis sinueux des monts d Orb, bourdonnent, comme autant de ruches d'abeilles, de nombreux villages, dont toute la fortune dépend de leur plus ou moins bonne exposition au midi. Les vents glacés du Caroux sont un véritable fléau, et pour peu que quelque hameau s'avise de tourner son visage au nord, malheur à lui! S'il est posé sur les collines basses, il pourra peut-être encore, grâce à son éloignement de la grande montagne, récolter un peu de vin, de froment, de miel ; mais si, comme Servies, par exemple, il s'accroche aux chaînons mêmes de l'Espinouse, il devra se résigner à vi\ie de seigle, de châtaignes et surtout du commerce de ses bestiaux. Du reste, le paysan des parties hautes, soumis à une existence plus dure, plus misérable, en lutte constante avec les éléments, ne ressemble en rien, par ses mœurs, son attitude, son costume, aux paysans des mamelons voisins de la plaine. C'est surtout aux foires de Bédarieux et de Saint-Gervais, deux cantons de l'Hérault enclavés dans les Cévennes méridionales, qu'éclate ce singulier contraste de caractères. Tandis que les campagnards de la vallée d'Orb, vêtus proprement de bonne serge ou de velours vert-bouteille, guillerets et bruyants, affluent à Bédarieux avec leurs mulets chargés de grains et de fruits, l'habitant des hautes cimes se dirige sur Saint-Gervais, morne, d'un pas lourd, le corps enseveli danr un vêtement étrange de toile de genêt appelé gri" saoïdo^ et suivi d'interminables troupeaux de moutons, de chèvres, de bœufs, bêlants et mugissants. A Bédarieyx, onliaiique, en se gouaillant. de l'amande, de l'olive, da

miel, des cocons, du froment, productions naturelles d*un sol aimé du soleil ; à Saint-Gervais, on vend du bétail ; et ici, le marché est plus grave que là, car si l'homme peut abandonner sans regret les fruits de l'arbre qu'il a planté, il ne se sépare pas sans déchirement de la bête qu'il a nourrie: entre le pâtre et son troupeau, n'existe-t-il pas d'ailleurs des sentiments d'affection, d'amour, qui défient toute psychologie?

Le bétail est la grande industrie de la partie des monti d'Orb que ravagent les ouragans du Caroux et du Larzac. Ler« châtaignes et quelques champs de seigle ne pouvant lui suffire, dès longtemps le paysan songea à tirer profit des genêts, des cades, des chênes verts, des taillis de châtaigniers sauvages qui hérissent, çà et là, les friches éternelles de l'Espinouse et des monts Garrigues. Toute l'année, à travers ces immenses solitudes, du levant an couchant et du nord au midi, on entend les bêlements des chil'vres et des moutons, les grognements sourds des truies avec leurs marcassins. Ces multitudes innombrables de quadrupèdes, maigres, affamés, conduits par un grand pâtre hâve, au long bâton ferré, en grisaoudo^ aveuglé par ses cheveux qui lui retombent sur les yeux en tire-bouchons, s'appellent dans le pays tarrines. Rien n'est plus curieux que de voir une tarrine de porcs ou de moutons sortir le maîin des étables avec son berger en tête, ses pillards ^ en flanc et ses chiens-loups en queue. D'abord elle se presse en colonne compacte dans les chemins creux qui mènent aux vastes landes; puis, livrée aux chiens seulement, elle s'éparpille dans les gorges escarpées, au bord des abîmes, dans la plaine infinie, tandis que le berger et

I. Dans le Bas-Languedoc, on donne le nom de pillards k dot parçonnets de dix à quinze ans, que les propriétaires de tarrines attachent à titre d'aides à leurs bergers. L'usage laisse au oerger le choix libre et exclusif de ses pillards ; lui-même va les louer en foire, et leur paie de ses deniers la première paire it sabots, signe touchant d'investiture pastorale.

ses pillards^ pour trouver le pain noir de leur bissac moins dur, font la chasse à la perdrix rouge, au tourde, au lapin.,..

Le pâtre est un homnir considérable dans les Cévennes, car, avant de lui confier Li garde d'un grand troupeau, on exige qu'il ait servi au moins cinq ans en qualité de pillard^ et Dieu sait si les pentes du Caroux, comme celles de Larzac, sont glissantes! Les femmes surtout comptent avec les bergers, qu'environne toujours pour elle une vague auréole de sorcellerie. Du reste, soit simplesse native, soit jnstinct d'avarice, il n'est pas un pâtre cévenol qui n'ait entretenu, à différentes époques de sa vie, quelque commerce secret avec Dieu ou le Drac *, et n'ait reçu d'eux un remède à tout guérir. Les populations des Cévennes méridionales, particulièrement celles des monts d'Orb, se souviennent encore du fameux berger Parado, de Valquières, mort depuis quelques années seulement, lequel jouissait du double privilège de relever ses fidèles de lu maladie et de leur dévoiler l'avenir. Comme les héros anciens, Parado a déjà toute une légende en Bas-Languedoc.

Les paysans des collines basses des monts d'Orb sont moins accessibles à la superstition que les paysans de la montagne haute, mais ils ont aussi moins de caractère et de véritable grandeur. Le soleil ne s'est pas contenté de chauffer leur terre, il a de plus épanché ses rayons sur leur cerveau et en a absorbé les nuages pleins de poésie qui font de l'homme des plateaux un type à la fois si original et si pittoresque. Entre l'habitant de Servies, qui n'a jamais couché un provin en terre, et celui de Campiong, qui se grise avec le vin du crû, la distance est incommensurable, quoiqu'ils soient séparés seulement par le bloc granitique de Bataillo. Mais à Campiong comme à Graissessac, deux villages pauvres perdus au fond de ravines noires et profondes, on compte encore plus de châtaigniers

f. Le Drac, le Démoîk.

[que de figuiers et de ceps de vigne. Pour arriver à cette îserre chaude cévenole, dont nous parlions tout à l'heure, 'il nous reste à franchir l'Aire-Raymond, dernière ondulation de terrain qui cache aux yeux la haute vallée d'Orb. Au sommet de l'Aire-Raymond, deux sentiers s'entrecroisent: l'un se dirige, à droite, vers le bourg de Boussa- ;ues", l'autre, à gauche, se précipite par une pente abrupte »t pierreuse vers Saint-Xist, le Mas-du-Saule, Frangouille ^-ct Sanégra. Ces quatre hameaux, groupés à quelques cen» ^taines de pas l'un de l'autre, sont sans contredit, de tous les villages des monts d'Orb, les plus favorisés par l'expo- [tition. Assis à l'entrée de la plaine de Véreille, non loin Ide la rivière, en plein midi, ils apparaissent mystérieuse- 'raent voilés, derrière une ceinture transparente d'amandiers, de mûriers, d'oliviers, de frênes. Le vin de Saint- Xist et du Mas-du-Saule a de la réputation dans le pays; on a souvent comparé le miel blanc de Sanégra à celui de Narbonne, et les cocons de Frangouille filent la soie la plus fine, la plus brillante. Ici, la terre n'a pas les teintes noires, l'aspect humide et argileux des zones supérieures: elle est rougeâtre, dorée, friable, on la dirait cuite par le soleil. Du reste, le paysan de la haute vallée d'Orb est merveilleusement intelligent: borné dans ses désirs, il se -garde fort d'effriter son champ par des cultures trop répétées ; après la récolte, il le laisse se reposer, sans discontinuer de lui prodiguer ses soins. Il sait qu'il tient la poule aux œufs d'or, et, au lieu de l'immoler à son idiote cupidité, comme le grand benêt de la fable, il lui prépare me litière commode et la laisse pondre à loisir.

Kn 1816, les hameaux de Samt-Xist, de Sanégra, de Frangouille et du Mas-du-SauIe, qui forment aujourd'hui,

iisns le canton de Bédarieux, la paroisse de Saint-Xist, l'.laient encore à la messe à Boussagues, leur chef-lieu de commune. Vainement les habitants de ces quatre bourgades, que le mauvais temps empêchait souvent de remplir leurs devoirs religieux, avaient-ils fatigué le gouvernement impérial de pétitions pour obtenir un curé; Napoléon, en guerre avec l'Europe, n'avait pu les entendre. Enfin, en 1817, le roi très-chrétien fut touché des sentiments pieux de ces bons paysans, et leur promit d'ériger Saint-Xist en paroisse, si la commune de Boussagues, d'accord avec le département, voulait se charger de bâtir à ses frais une église et un presbytère, le budget du ministère des cultes étant trop obéré pour subvenir à ces dépenses.

Mais alors surgirent de nouvelles difficultés.

Les Boussagols, en majorité dans le conseil municipal, jaloux de conserver tout entière l'espèce de suprématie qu'ils exerçaient depuis la Révolution sur les hameaux environnants, déclarèrent hautement que, loin de voter des fonds pour la construction d'une église et d'un presbytère sur le territoire de Saint-Xist, ils s'opposeraient de toute leur force au morcellement de la paroisse, et qu'eux aussi ils écriraient au roi. Et, après quelques paroles vives du maire Mécanne et une sortie virulente de son neveu Pancol, le plus jeune des conseillers municipaux, on rédigea une longue requête, pleine de considérants embrouillés, à l'effet d'obtenir, dans toute leur intégrité, le maintien des droits de la commune si inopinément menacés.

Quand les conseillers, qui représentaient Saint-Xist, Sa négra, Frangouille, le Mas-du-Saule dans les délibérations de la municipalité de Boussagues, revinrent porteurs de ces fâcheuses nouvelles, il y eut grand bruit parmi les paysans : les femmes s'indignèrent, et les hommes entrèrent en fureur. Un moment, il fut question de saisir les pelles, les pics, les fourches, et de courir au chef-lieu de commune pour y venger d'abord les insultes adressées par Mécanne et son neveu aux mandataires de Saint-Xist,

^K instances du roi. On en serait probablement venu aux

^B mains et le sang aurait coulé, si Antoine Fumât, de Sa-

^B négra, qui avait porté la parole dans le conseil municipal

^B pour annoncer la prochaine division de la paroisse de

^B Boussagues, ne se fût tout à coup interposé. Rien n'est

plus terrible, plus effroyable, dans le midi de la France,

que ces querelles de village à village: quelqu'un reste tou-

iours sur le carreau. Fumât connaissait ses hommes: aussi

se nâta-i-il, quand il vit la colère monter et tout envahir

comme une mer, ^le s'écrier qu'il importait surtout de

demeurer en repos, aue la n-Lricnce était le moyen de tout

perdre.

« Il faut, ajouta-t-il, puisque la commune rei-use toute subvention, aller purement et simplement à Bédarieux^ gagner le conseiller général à nos intérêts, et, par lui, demander un secours au département. »

Le lendemain, Fumât, avec trois délégués, arriva au chef-lieu du canton, et alla, rue de la Digue, chez le conseiller général. M. Castelbon, homme de beaucoup de sens et de piété, était alors investi de ces fonctions pour le canton de Bédarieux. Il écouta avec bienveillance ces braves gens, et leur promit d'appuyer leur demande de toute son influence à la prochaine session. Les paysans rentrèrent chez eux triomphants, et attendirent.

Cependant les semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'arrivait de Montpellier. Les habitants des quatre hameaux, préoccupés toujours de leur grand projet, ne coni* prenant rien à la lenteur avec laquelle sont menées les affaires dans les préfectures, étaient au moment de tenter de nouvelles démarches, quand un lundi, au retour du marché, Antoine Fumât, qui paraissait tenir plus que personne au succès de cette entreprise, apporta de Bédarieiui^ où il avait revu M. Castelbon, une large enveloppe timbrée d'un énorme cachet rouge : le département, prenant en considération la pétition des quatre hameaux, accordait

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trois mille francs pour la construction d'une église et d'un presbytère dans la paroisse de Saint-Xist, :rt A cette nouvelle, les paysans ne se tinrent pas de joie. ji; Enfin on aurait un curé à soi, une église à soi, une cloche J à soi, un cimetière à soi 1 Les femmes caquetèrent toute la nuit, et les vieillards, heureux d'apprendre qu'au lieu d'être enterrés dans un village étranger, ils reposeraient maintenant dans une terre connue, non Join de leurs eni' fants, de leur maison, de leurs bestiaux, restèrent à table avec les jeunes gens jusqu'au matin à boire à la santé du roi et à celle de M. Gastelbon. Le dimanche qui suivit la réception de la grande lettre cachetée de rouge, tout le monde courut à Boussagues. Mais chacun, en traversant les ruelles sales du bourg, eut un air si hautain, si triom phant, que les Boussagols effrayés, se croyant vaincus dans la lutte, — ils n'avaient reçu aucune réponse à leur requête compliquée, — se ruèrent en grand tumulte à la mairie. Mécanne somma le conseiller de Sanégra de s'expliquer sur ses sourdes menées, qui ne tendaient à rien moins, disait-il, qu'à faire de la commune deux camps ennemis. Fumât exhiba solennellement la lettre du préfet et la présenta au maire.

Mécanne, incapable de la lire, passa la lettre au secrétaire, qui la déchiffra comme il put à haute voix.

« Tout cela ne signifie rien, dit le maire. Si le conseil général avait pris une pareille décision, j'en aurais été informé. On ne peut pas dépouiller ma commune sans me prévenir, que diable !

— On ne dépouille pas ta commune, Dieu me sauve ! répondit le Sanégrol; nous voulons non une mairie, mais une église.

• — Aujourd'hui c'est ceci, demain ce sera cela, reprit

Mécanne. — Messieurs, ajouta-t-il, s'adressant aux coaseillers, prenons immédiatement une délibération pour nous opposer à toute scission entre Saint-Xist, Sanégra, Frangouille, le Mas-du-Saule et Boussagues. »

Quand le secrétaire, au milieu du bruit, eut barbouille [cette délibération, Pancol prit la parole :

a Messieurs, dit-il, signez et Soyez sans crainte: on ne réussira pas à hacher la commune comme ça par menus morceaux. Oh! laissez f Avocat — on surnommait ainsi Fumât dans le pays — faire de l'embarras; nous avons, ■nous aussi, des Castelbon dans notre manche, et nous ^saurons, quand il faudra, les mettre en campagne. Du reste, comme vous le dit mon oncle, ils demandent une église aujourd'hui pour avoir demain une mairie.

- Et quand cela serait. Sanglier ! riposta le paysan de fSanégra, se retournant indigné vers Pancol et lui jetant [aussi son surnom à la tête.

— Voyez-vous 1 voyez-vous ! s'écria le neveu du maire furieux, ils veulent tout à fait se gouverner eux-mêmes; cela ne sera pas, je vous le jure, moi!...

— Je vous répète à tous, reprit l'Avocat, qu'il s'agit présentement d'une nouvelle paroisse et non d'une nou- TcUe commune.

— Est-ce toi par hasard qui serais maire. Fumât, si amais tu obtenais une mairie? demanda Mécanne avec un grand air dédaigneux.

— Tiens, et pourquoi pas? tu l'es bien, toi !...

— Oh! moi, c'est diflerent!... Comment mènerais-tu tes écritures, toi, par exemple? A peine si tu peux signei ton nom avec tes doigts roides comme des baguettes de tambour.

— En effet, je ne suis pas un fameux écrivain^ dit ironiquement Fumât; mais toi qui en parles avec tant de superbe, Mécanne, je voudrais bien hre tant seulement une ligne de ton écriture. Vois-tu, toute la différence qu'il y a entre nous, à l'endroit de notre science, c'est que moi, je ne sais pas écrire, et que le secrétaire de la mairie, ici présent, écrit pour toi. »

Le maire devint pourpre de colère; mais il dévora silencieusement cet affront, n'osant se chamailler plus long-

temps avec un homne capable de lui tenir tête et de le couvrir de ridicule devant tout le conseil municipal assemblé.

« Enfin, continua Pancol, dont le regard troublé trahissait la grande agitation, tant que nous n'avons pas entendu votre cloche, vous n'avez pas le droit de chanter si haut. Nous partirons ce soir, mon oncle et moi, pour Montpellier, et nous verrons bien si M. le préfet persiste à vous allouer trois mille francs.

— Et à quelle heure compte«-VOus partir? demanda sournoisement le Sanégrol.

— Pourquoi? ditMécanne.

— Tout simplement parce que la route est longue, ei qu'on la trouve moins ennuyeuse, quand on la fait avec des amis.

— Tu veux donc aussi aller à Montpellier, toi ?

— Sans doute: ne faut-il pas que je vienne prêcher pour ma paroisse?

— Nous partirons quand il nous plaira! s'écria Pancol faisant à Fumât un geste menaçant.

— Ehl Dieu me sauve! dit le Sanégrol, ne montre pas ainsi tes poings, Sanglier; les chemins sont larges, et nous pourrons y passer sans nous heurter les coudes, si tu crains que les miens ne te gênent. »

Le ton brusque dont Fumât prononça ces paroles ''ancées à Pancol à bout portant, et le regard féroce que ceu''ci jeta au Sanégrol au moment où il se retirait, annon» çaient entre ces deux hommes quelque motif secret d'inimitié. Déjà, dès l'ouverture de la séance du conseil municipal, l'attitude sombre du Sanglier, ses mouvements d'impatience, ses grognements sourds, toutes les fois que Fumât essayait de parler, avaient suffisamment témoigné de ses mauvaises dispositions à l'égard de l'Avocat; mais après ce coup d'œil foudroyant, on ne pouvait plus en douter : il le haïssait 1 La haine du reste ne se trahissait pas seulement chez Pancol dans les gestes et dans les re-

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irds; elle éclatait sur tous les traits de son visage hideu-

ncnt contractés. H existe des individus qu'on ne peut ivoir sans les comparer aussitôt à certains animaux féroces, M c'est probablement cette obsen^ation qui jusqu'à cette heure a empêché les naturalistes, ces profonds railleurs, d'a.-racher l'homme au règne animal, auquel il est humilié d'appartenir, pour le classer dans un règne tout à fait à part, le règne humain! Ainsi, en analysant la grosse tête déprimée vers les tempes du jeune Boussagol; en examinant tour à tour ses cheveux noirs, crépus, hérissés, recouvrant un front étroit et dur, ses petits yeux porcins, son nez épaté, mais long et fendu de haut en bas par une ligne médiane très apparente, ses lèvres lippues qu'une dentition irrégulière et menaçante projetait en avant; en s'arrêtant unpeu à sa démarche lourde et lentement rhythmée, A était impossible de ne pas reconnaître toute l'allure du sanglier. Évidemment les paysans, qui font de l'anatomie comparée sans le savoir, en désignant Pancol du nom de cet animal, avaient donné la synthèse de cet homme.

Qu'on se figure maintenant le jeune conseiller en colère. Au repos, il était déjà effrayant par certaines attitudes animalesques qui lui paraissaient naturelles; mais quand la rage lui enflammait le sang, ses yeux devenaient rouges, il grognait au lieu d'articuler, et, se piétant par un mouvement involontaire, il portait en avant ses larges épaules : c'était bien alors le sanglier prêt à donner de ses défenses dans la poitrine du chasseur. Aussi, dès que Fumât fut sorti, les conseillers, redoutant quelque malheur pour lui, essayèrent-ils de calmer le neveu du maire

t Eh! bon Dieu ! finit par dire Mécanne, tu te montes bien pour cette église! Qu'est-ce que cela te^fait après tout qu Artoine Fumât ait un curé et aille à confesse? Pour moi, j'ai lau ueitC en colère mais au fond je suis tranquille comme l'huile aans sa jane, ei aé^ormais je me lave les mains de cette affaire comme Pilatc.

— Dieu me damne! tu sais bien mon oncle, que j'en ai

une raison et une bonne! » bredouilla le Sanglier, dont les lèvres contractées eurent de la peine à se rejoindre pour articuler ces mots.

Pancol disait vrai ; sa haine pour Fumât avait une raison qui le touchait aux fibres les plus déhcates et les plus profondes de son être. Nous devons, pour l'intelligence corn» plète de cette histoire, faire connaître cette raison aulecteut.

Justin Pancol, surnommé le Sanglier, était fils unique de Thomas Pancol, un vieux paysan madré qui avait acheté des biens nationaux pour un morceau de pain, et était mort en i8o3, laissant à sa veuve une vingtaine de mille francs en prairies, en vignes, en châtaigneraies. La Pancole,"* ambitieuse comme tous les Mécanne, — elle était sœur du maire, — ne s'apercevant guère que son enfant était un monstre duquel on ne pourrait jamais rien tirer de bon, auquel surtout on ne pourrait rien enseigner, le plaça au collège de Bédarieux. Elle voulait l'y faire dégrossir pour l'envoyer, les vacances , venues, à Saint-Xist, chez sa sœur la Sévérague; car sa sœur cadette, Marianne Mécanne, avait épousé Martin Sévérac, le plus riche cultivateur de Saint-Xist, et se trouvait veuve comme elle depuis plusieurs années. Certes, en rêvant d'adresser Pancolou à Marianne, la Boussagole ne perdait pas la tête : elle nourrissait le vague espoir que la Sévérague, charmée d'un neveu si bien éduqiié, penserait à lui accor* der la main de Cécile, sa fille, en ce moment au couvent des sœ«Trs de Sainte-Croix, à Bédarieux. Cécile Sévérac, ou mieux Sévéraguette, aurait à la mort de sa mère au moins quarante mille francs de biens au soleil, sans compter tout l'argent accumulé par Martin Sévérac et sa femme depuis leur mariage, et dont le chiffre était inconnu. Les

I quarante

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quarante mille fi*rus de Saint-Xist, pour ne parler que des biens-fonds, ajoutés aux vingt mille de Boussagues, devaient, dans l'esprit de la Pancole, constituer un assez joli butin, et le Sanglier pourrait un jour, à la barbe des jaloux, se promener dans le pays une canne à la main, comme monsieur le curé ou messieurs les fabricants de drap de Bédarieux.

Un matin donc, la Boussagole parcourait en imagination les bois, les châtaigneraies, les olivettes, les vignes de sa sœur, devenus désormais pour elle la propriété de son fils, quand elle vit son gros Justin poindre en chair et en os sur le seuil de sa porte.

« Eh bien, où vas-tu comme ça? lui demanda- t-elle alarmée; pourquoi n'es-tu pas au collège à cette heure?

— Je n'en veux plus de ton collège! autant une ca| que ces petites cours ; j'aime d'aller par les champs, moi

— Mais, mon enfant, ta cousine Cécile est bien avi couvent, elle! L'éducation....

— Je te dis que j'en ai assez comme cela de ton collège, interrompit Pancol ; d'ailleurs, si tu veux le savoir, on m'a flanqué à la porte.

— A la porte! Qu'as-tu donc fait, malheureux?

— J'ai donné une taloche à mon professeur, pardi! » Il ne fallait pas songer à renvoyer le Sanglier à Bédarieux. Ne pouvant le décider à partir pour le collège de Lodève, la Panjole, après en avoir toutefois conféré avec son frère le maire, se résigna à le garder chez elle, à Bous* sagues.

Mais Justin ne pouvait piocher la terre comme son père Thomas : il importait, s'il voulait plaire à sa cousine, qu'il ne se durcît pas les mains au labour, et que le soleil ne lui hâlât point trop le visage. Sa mère donc, tout en succombant à la peine, ne lui permit de toucher ni à un pic, ni à une faux. En vain, le Sanglier, que le rude travail des champs sollicitait, — il y eût trouvé un dérivatif à son énergie chaque jour plus intense, — rôda-t*'l comme une

Sme en peine dans les prés, les châtaigneraies, cherchant un coin de muraille effondrée à relever ou quelques arbres à élaguer : la vanité de la Boussagole ayant tout prévu, il ne restait rien à faire. Cette malheureuse femme, aveuglée par l'amour-propre, tout aise quand elle s'entendait dire : Pancoiou est un monsieur! ne lui aurait pas laissé donner an coup de pioche, au risque d'expirer sur place en le donnant elle-même. En se tuant pour son enfant, la Pancole ne lui demandait, pour être satisfaite, que de le voir mollement assis à l'ombre des arbres, tandis qu'elle trimait au soleil. La pensée que Justin conservait sa peau Dlanche lui enlevait le sentiment de ses fatigues. La sueur qui l'inondait lai était un rafraîchissement.

L'ambition rendait cette paysanne subhme. Du reste, dans cette famille des Mécanne, l'ambition était héréditaire, et son organisation nerveuse portait la Pancole à exagérer encore cette passion. Cette femme désirait avec acharnement. On ne saurait croire à quel degré d'intensité arrivent les sentiments, les idées chez les paysans; on dirait que cette intensité est en raison directe de leur rareté. La Pancole était ambitieuse pour son fils, elle n'était que cela. Jusqu'au jour où elle entrevit l'espoir de taire épouser Sévéraguette à Justin, elle s'était sentie humiliée de l'entendre, encore tout enfant, appeler Sanglier dans le village ; mais maintenant, se croyant sûre de voir Pancolou l'un des plus riches propriétaires de Boussagues, ce mot de Sanglier ne lui déchirait plus les oreilles : son orgueil blessé devait être un jour grandement vengé !

Justin n'eut pas de peine à réprimer les instincts brutaux qui le poussaient vers les durs travaux de la campagne, et bientôt il fut tel que sa mère l'avait voulu, le plus grand fainéant du pays. Mais, comme l'exige la sagesse des nations, qui a fait de l'oisiveté la mère de tous les vices, les vices en foule vinrent s'abattre sur le Sanglier. Las de promener sa canne dans les ruelles désertes de soq village, où personne ne pouvait la voir, d'aller en belle rc-

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dingote de drap à Bcdarieux, où personne ne le remarquait, trop grossier du reste pour savourer les jouissances d'amour-propre auxquelles sa mère se montrait si sensible, il trouva un jour plus commode et plus profitable de s'attabler dans les cabarets pour y boire ou pour y jouer. En vain la malheureuse Pancole, qui n'avait pas prévu ce résultat en faisant un monsieur de son cher Justin, quand il arrivait, le soir, ivre-mort et les habits en désordre, pleura, cria, se désespéra; le Sanglier n'entendit rien. Ayant trouvé une pente à l'activité qu'on ne lui avait pas permis de dépenser utilement, il devait la fuivre, sans se retourner, jusqu'à la ruine ou jusqu'à la mort.

Cette vie sans frein à laquelle Pancol paraissait à jamais f'être abandonné, malgré les réprimandes de la pauvre Boussagole, qui recevait souvent des coups en retour dura jusque vers le commencement de l'année 1816. A cette époque, les vingt mille francs de prairies, de vignes, de châtaigneraies, se trouvant hypothéqués en grande partie, Justin fut obligé de faire une halte au milieu de sa soif inextinguible. Sa mère, le voyant rentrer sombre, taciturne, mais dans un état lucide, chercha à le circonvenir par toutes sortes de caresses, de douces paroles, de chatteries....

« Eh bien, que me veux-tu avec toutes tes simagrées, toi? demanda-t-il brutalement.

— Si tu n'épouses pas Cécile, nous sommes perdus, mon bon Pancolou, dit la vieille, les yeux pleins de lar« mes. D'un jour à l'autre nous risquons d'être exproprié» par ce grippe-sou de Vernoubrel et de voir vendre nos meubles sur la place. Hélas! tu as tout mangé.

— A toi la faute. Dieu me damne! Pourquoi vouloir faire de moi un ci-devant? J'ai tout fricoté? tant pis.' Attrape le reste !

— iMais à Saint-Xist, on ignore encore notre ruine mon petit, et si nous y allions, peut-être Marianne t' accorderait-elle Cécile?

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— A moi ! fît le Sanglier, promenant un regard méprisant sur toute sa personne; c'est impossible, je ne l'aurai pas.

— Je te dis, moi, que tu l'auras! s'écria la vieille Boussagole, dont le regard étincela d'espérance et de rage. Je me charge de Marianne, c'est une bonne bête; tu peux bien te charger de la petite, toi.

— Oh! s'il ne s'agit que d'ensorceler la cousine pour sortir d'embarras, dit Pancol redressant fièrement le collet de son habit et regardant avec complaisance son long museau dans le miroir, partons, la mère, je suis ton homme! •

La Sévérague était une petite femme maigre et chétive; retenue à Saint-Xist par une maladie de cœur, qui lui rendait toute fatigue insupportable, elle n'était pas allée à Boussagues depuis plusieurs années, et ne savait rien des affaires de sa sœur pas plus que de la vie de Justin . En voyant tout à coup paraître la Pancole et son fils, un sourire de contentement plissa la figure boursoufflée de la malade; elle se leva du vaste fauteuil où elle se tenait ordinairement enfoncée, tendit la main à sa sœur et embrassa son neveu « Justin, dit-elle, descends au jardin et appelle Cécile, elle sera bien heureuse de vous voir, car elle vous connaît à peine : vous êtes si rares che^ nous! » Pendant que le Sanglier, en deux bonds, descendait le perron, la Boussagole, qui n'y allait pas par quatre chemins, demandait brusquement à sa sœur la main de sa fille pour Pancolou. A cette demande à brûle-pourpoint, la Sévérague épouvantée ne sut que répondre. « Nous verrons, balbutia-telle. Antoine Fumât, de Sanégra, m'a fait parler aussi; mais rien n'est décidé; nous verrons. » En ce moment d'embarras suprême pour les deux sœurs, Sévéraguette et Justin entrèrent. En mo«5feMr bien élevé, le Sanglier avait offert son bras à sa cousine. « N'est-ce pas, dit la Pancole^ profitant de cette circonstance et montrant les deux jeunes gens, n'est-ce pas, Marianne, que ça serait un joli couple f Enfin nous en parlerons.... » Cécile, devinant les inîen-

Ions de sa tante, se troubla , devint rouge comme une cerise, et laissa aller le bras de son cousin. Cette journée, du îste, se passa sans autre incident. Seulement, la vieille 'Boussagole trouva mille choses charmantes à dire à sa [nièce, tandis qu'à son grand désespoir, Pancolou, assis lansun coin, immobile, ses petits yeux gris attachés sur cousine, restait muet, comme abîmé dans une contem- )lation stupide.

Le soir, en retournant à Boussagues, Justin ne cessait le se marteler la tête de grands coups de poings. o Qu'as-tu donc ? finit par lui demander sa mère.

— Ce que j'ai? ce que j'ai? laisse-moi tranquille, toi.... lAh! tiens, Pancole, ajouta-t-il d'un accent de voix affecitueux, je ne comprends pas ce qui se passe en moi , mais

depuis que j'ai vu Cécile, quelque chose me serre l'estomac... Sais-tu qu'elle est furieusement belle, la Sévéraguette?

— Mâtine! te voilà pris, mon bon Justin, dit la vieille radieuse. A la bonne heure 1 nous sommes sauvés! J'ai déjà entamé ton affaire, va!... Il y a bien Antoine Fumât qui flaire la petite, mais on lui fermera la porte au «ez, à ce vieux de quarante ans. Puisque tu l'aimes, Cécile sera ta femme.

— Ah ! oui, elle sera ma femme, soupira le Sanglier, dont la prunelle s'éclaira d'une lueur sombre; car si l'Avocat me la disputait, Dieu me damne ! je lui briserais les os comme cela. »

Et il fit voler en éclats, la pliant sous son genou, sa magnifique canne de buis à tête sculptée.

L'amour avait mordu Pancol au cœur, et ses premiers transports firent éprouver à cet homme grossier des délices qu'on ne l'eût jamais cru capable de connaître. A la grande joie de sa mère, après cinq ou six voyages à Saint- Xist, où il était bien accueilli, il se transforma complètement. Fuyant les cabarets, il suivit la Pancole aux champs, et, pouvant enfin s'escnmcr librement de la pioche, tra-

LES COURBKZON

irailla avec fureur, avec rage. Il fit tant qu'en trois mois son pauvre bien changea absolument de face. Les murailles ruinées de toutes parts furent rebâties, les châtaigniers débarrassés de leur bois mort, et les fossés des prairies, comblés par des éboulements successifs, creusés à nouveau. On ne saurait croire quelle énergie la passion développa tout à coup dans cet homme, jusque-là brutal, insouciant et paresseux. Son oncle Mécanne, qui l'avaii depuis longtemps délaissé, touché de ses efforts, revint à lui, lui prêta deux mille francs et lui promit solennellement d'aller lui-même à Saint-Xist presser sa sœur Ma rianne de lui accorder Sévéraguette.

Le maire, — le grand homme de la famille des Mécanne, — se portant garant pour son neveu, la Sévérague n'opposa aucune objection à une volonté si haute, et, comme Cécile devait en tout point obéir à sa mère, le maxiage fut à peu près conclu. Malheureusement, sur ces entrefaites, Marianne Sévérac mourut. La Pancole, tou- ;ours à l'affût de la fortune de sa nièce, vola auprès d'elle, et, sans y être invitée, s'installa à Saint-Xist, prétextant qu'elle ne pouvait laisser Sévéraguette seule dans cette grande maison où étaient morts tous ses parents Aimant médiocrement sa tante, dont la tendresse subite lui paraissait surprenante, Cécile se serait fort bien passée d'elle; néanmoins, elle lui fit accueil, et ne lui donna aucun motif de «oupçonner qu'elle ne fût pas entièrement décidée à épouser Justin. Seulement, toutes les fois que la Pancole amenait insidieusement la conversation sur son prochain mariage , la jeune orphehne rougissait, s'embarrassait, baissait la tête, répondait qu'elle suivrait la volonté de Dieu, mais qu'il fallait, avant de songer à sa noce, laisser au moins s'écouler le temps du deuil de sa mère.

Malgré les instances de la Pancole, le Sanglier n'osa pass'étabUr, lui aussi, chez sa cousine. Il demeurait toujours à Boussagues, se contentant de venir chaque soir à Saint-Xist pour courtiser sa promise. Un jour donc il

îcendait allègrement la colline de i'Aire-Raymond, juand, arrivé tout à fait au bas, à quelques pas du las-du-Saule, il lui sembla soudain entendre la voix le Cécile. Pancol, dont le cœur battait haut dans la poitrine, promena un regard inquiet sur la plaine; mais il ne vit personne. Il allait continuer son chemin, lorsque Sévéraguette se dressa tout à coup sur la crête d'une muraille et l'appela naïvement. Le Sanglier accourut!. .. Quel ne fut pas son désappointement en se trouvant en face d'Antoine Fumât, occupé, en cet endroit, à faucher un coin de prairie. Justin devint pâle comme l'écorce du bouleau, ses dents claquèrent de rage entre ses mâchoires convulsées, et, sans articuler une parole, il reprit comme un insensé le chemin de Saint-Xist.

Cette nuit-là, il rentra à Boussagues, inquiet, sombre, furibond. Il ne se dissimulait pas que la situation de l'Avocat convenait mieux à Sévéraguette que la sienne. Fu- ^inat d'ailleurs, sans compter un bien évalué à une trentaine mille francs, limitrophe de celui de Cécile, avait de lus une figure fine, allongée, intelligente, régulière. On

disait maladif et plein d'humeurs malsaines; mais il était mince, pâle, délicat, et n'avait pas été, comme lui, pauvre Sanglier, équarri dans un tronc de chêne à grands coups de hache. Une seule chose peut-être, si le Sanégrol aspirait toujours à la main de Cécile, militerait en faveur de Justin : l'Avocat, quoique sans enfants, était veut d'un premier mariage et sonnait la quarantaine, tandis que lui^ Pancol, comptait à peine vingt-sept ans. Mais peut-être Sévéraguette, élevée dans un couvent, aimait-elle lesgran* deurs, et Fumât était conseiller! Le Boussagol et sa mère, épouvantés à cette idée, voulant prévenir toute hésitation de la part de l'orpheline, allèrent sur le coup trouver Mécanne pour lui soumettre le cas. « Ce n'est que cela! dit le maire ; eh bien, avant un mois, 'xous avons les élections et tu seras conseiller, je t'en donne "na parole d'honneur] •

En effet, au mois de juillet' 1817, Justin Pi'ncol deviot

le collègue d'Antoine Fumât à la mairie de Boussa* gués.

Désormais, les dettes de Justin étant parfaitement inconnues de Cécile, à part la question des agréments physiques, la partie était à peu près égale entre le Sanglier et l'Avocat. Justin avait même un avantage sur son rival : c'était d'habiter Boussagues, siège de la paroisse ; car sa cousine, très pieuse, souffrait horriblement de ne pouvoir, le soir, le matin, à toute heure de la journée, aller prier à l'église. Le Boussagol en était donc à se frotter les mains de satisfaction, en jugeant qu'il avait ville gagnée, quand le Sanégrol, soulevant les quatre hameaux et faisant signer des pétitions à tous les paysans, raviva la question de la division de la paroisse de Boussagues, abandonnée depuis plus de trois ans, et obtint enfin, par ses intrigues, son acharnement, le droit de bâtir une église et un presbytère sur le territoire de Saint-Xist.

Le soir même de la séance orageuse du conseil municipal rapportée plus haut. Fumât, de son côté, et Pancol, accompagné de son oncle, de l'autre, partirent pour Montpellier. Le conseiller de Sanégra passa par Lodève, tandis que Mécanne et son neveu prirent la route de Clermontl'Hérault. Le préfet les reçut tous trois à la même audience, et malgré l'écharpe du maire, — Mécanne avait arboré ses nobles insignes, espérant produire un grand effet à la préfecture, — les trois mille francs affectés par le conseil général à la construction de l'égUse et du presbytère de Saint-Xist furent maintenus.

« Eh bien! dit l'Avocat d'un ton goguenard, s'adressant à Pancol qui sortait avec son oncle du cabinet du préfet, «rois-tu que tu entendras notre cloche maintenant?

— Dieu me damne ! elle n'est pas encore en branle, ►tre cloche ; nous verrons bien 1 »

Et il s'éloigna brusquement, entraînant Mécanne tout >nsterné de son échec.

De retour à Sanégra, Fumât fut fêté. Chacun des quatre iraeaux, voulant savoir des nouvelles, pria à son tuur le )nseiller municipal à dîner. Partout on parla beaucoup l'église, dont il faudrait bientôt poser la première pierre, tout le monde supplia l'Avocat, maintenant la forte Ite du pays, de hâter le jour d'une solennité qui devait si »rt humilier les Boussagols. Du reste, excepté pour les baptêmes, les mariages, les enterrements, actes religieux qui obligent les fidèles à recourir au curé de leur paroisse, les paysans de Saint-Xist, de Frangouille, de Sanégra et du Mas-du-Saule ne parurent plus désormais à Boussapues. En attendant le curé promis par Louis XVIII, ils allaient entendre la messe à Bédarieux, à Saint-Martin d'Orb, à Camplong, partout en un mot, excepté chez eux. Cependant, au moment d'envoyer quérir un architecte au canton pour dresser le plan des bâtisses à effectuer, une grave que^stion se présenta : où bâtirait-on l'église et le presbytère? Serait-ce à Saint-Xist ou bien à Sanégra? à Frangouille ou bien au Mas-du-Saule ? Fumât qui jusqu'ici avait appelé la nouvelle paroisse : Paroisse de Saint' Xist^ n'aurait pas voulu se démentir au moment suprême. Pourtant, dans la lettre du ministre, comme dans celle du préfet, les quatre hameaux étaient nommés sans qu'on parût accorder la préférence à aucun. Le Sanégrol pensa à Sévéraguette et décida que le presbytère et l'église seraient Datis non loin de la maison de Cécile, tout le monde dût-il s'y opposer. Certes, U lui fut pénible de déshériter Sanégra où il demeurait et où il eût fait, dans les longues soirées d'hiver, sa partie d'écarté avec le nouveau curé. Mais» après tout, que lui importait Sanégra ! Quand il serait le mari de Sévéraguette^ ne pourrait-il pas habiter la maison de sa femme, plus grande, plus commode que la sienne ?

Donc, complètement résolu à immoler à ses espérances intimes les prétentions de Frangouille, du Mas-du-Saule, même de Sanégra, — ce qui serait très habile 1 — il prévint les habitants de la nouvelle paroisse qu'on se réunirait, le dimanche suivant, aux ruines du château pour y traiter définitivement de la construction de l'église et du presbytère. Le château de Saint-Xist, incendié en 1791 par la Société Populaire de Bédarieux, s'élevait aux bords du ruisseau de Pierre-Brune, sur le flanc pelé d'une colline rougeàtre couronnée de châtaigniers, entre Saint-Xist et Sanégra. C'est aujourd'hui une magnifique ruine pleine de physionomie. Les créneaux noircis de ce vieux manoii démantelé dominent encore la vaste plaine de Véreille, et donnent à ce coin de terre un peu nu un aspect grandiose et solennel. Ce fut au milieu de ces antiques murailles qu« Fumât assigna un rendez-vous aux paysans.

Dès midi, les ruines furent littéralement encombrées^ Personne ne manqua à cette réunion décisive. Les femmes, desquelles on aurait bien pu se passer, étaient accourues avec leurs enfants. Sévéraguette elle-même, avec sa tante, se montrait au milieu de la foule. On remarquait aussi, dans quelques groupes tumultueux, des Boussagols et des campagnards des villages voisins. L'Avocat, se levant au miheu du plus religieux silence, exposa en peu de mots la situation. Il dit que le roi et M. le préfet baptisaient tous deux la nouvelle paroisse du nom de Paroisse de Saint-Xist, considérant Frangouille j le Mas-du-Saulô. Sanégra comme des annexes.

« Ce serait donc, ajouta-t-il, désobéir au roi et s'exposer à le faire revenir sur sa promesse, que d'élever la moindre contestation au sujet de l'endroit où doivent être bâtis Féglise et le presbytère. Il faut s'incHner devant les volontés absolues du roi et du département, et fixer à Saint-Xist le siège de la paroisse. »

Ce discours net, précis, fut accueilli par une consternation à peu près générale : chacun des hameaux s'était at-

LES COURBKZON j3

^^fndu à posséder le curé chez soi. Sauf les habitants de Saint-Xist, qui battirent des mains et poussèrent quelques cris de : Vive le roi! tous les assistants restèrent dans une attitude morne, glacée-. Les Boussagols, et parmi eux le -anglier, ccharmés de ces mauvaises dispodtions et tout rets à en profiter pour faire un mauvais parti à TAvocnt, :>sayèrent d'exciter les mécontents par des murmures )urds et par le sifflement de leurs bâtons qu'ils agitaient ::i moulinet au-dessus de leurs têtes. Mais Fumât, debout jr un pan de muraille, ayant aperçu les fauteurs du jsordre, s'écria plein d'indignation :

< Mes amis, des hommes sont venus ici pour lomenter la dispute ; je vo:is les dénonce, ce sont des Boussagols . Jaloux de notre réussite en cette affaire, ils sont déterminés à tout pour entraver la volonté du roi, et essayent à

cette heure même de nous désunir Dis-moi, Pancol,

qui t'a invité à dévaler jusqu'au château ?... Faites attention, vous autres ! je vous signale le Sanglier comme l'ennemi le plus acharné de nos projets. On dirait qu'il a juré de nous faire revenir à Boussagues pour y entendre la messe. Eh bien ! non, on ne nous y verra plus. Dieu me sauve ! dans votre trou. Puisqu'il y a des Boussagols ici, qu'ils le sachent, nous ne voulons plus de leur pays pour en, mais, là, pour rien ! Nous sommes las de traverser Aire- Raymond par la neige et le givre, pour aller prier le bon Dieu au bout du monde. Nous voulons une église et nous l'aurons ! Puisque le roi et ses ministres l'ordon nent, notre église sera donc bâtie à Saint-Xist, et, dût-on en crever d'envie à Boussagues, on entendra bientôt notre cloche. Cécile Sévérac, cette sainte orpheline que nous aimons tous, m'a promis hier d'acheter cette cloche a

ses frais »

Fumât s'interrompit à dessein, et tous les regards se tournèrent vers Sévéraguette.

« Eh bien, quoi 1 reprit le Sanégrol, vous avez l'air tou." étonné, vous autres, là-bas!. . Ah 1 m'est avis que vov»

êtes de fameux Nicodèmes, par exemple ! Voilà je ne

sais combien d'années que vous cheminez sans fin pour aller entendre un bout de messe, et aujourd'hui vous faites la mine parce qu'il vous faudra seulement passer le ruisseau de Pierre-Brune ! Mon Dieu, si vous ne tenez pas à avoir un curé pour la première communion de vos enfants^ pour vous visiter quand vous êtes malades, pour vous ad* ministrer quand vous trépassez, n'en parlons plus. Vous voudriez tous avoir l'église ? Mais il en faudrait quatre alors 1 Est-ce que je la demande pour Sanégra, moi ? Voyons, que décidons-nous?... Dois-je répondre au roi que nous n'avons nullement besoin de curé, et au préfet qu'il garde ses trois mille francs ?

— Non 1 non 1 s'écria spontanément toute la foule.

— Alors, vous consentez à ce qu'on bâtisse l'église et le presbytère à Saint-Xist ?

— Oui ! oui !

— Bon ; mais à présent que cette question est résolue, il s'en présente une autre, continua le conseiller municipal. Trois mille francs, vous le comprenez parfaitement, ne suffiront pas pour construire une église avec clocher et un presbytère convenable. Je vais donc passer parmi vous, et chacun notera sur ce cahier ce qu'il compte donner soit en argent, soit en nature, c'est-à-dire en journées d'hommes ou. de chevaux. Pour moi, ajouta-t-il, regar dant fièrement Cécile, je m'inscris en tête de la Hste pour cent francs ! »

Fumât descendit de la muraille où il se tenait perché, se disposant à parcourir les rangs , quand un petit homme, dont les habits tachés de chaux annonçaient un maçon, l'arrêta brusquement et l'entretint quelques minutes, lui montrant de la main les ruines d'une vieille tglise et d'un vieux couvent de Récollets, situées à quelques pas du château.

L'Avocat, après avoir attentivement écouté le maçon, reprit :

« Je crois, mes amis, que je n'aurai pas besoin de faire de collecte. Glavel, de Camplong, vient de me donner une excellente idée. L'église et le presbytère sont bâtis, les voilà ! — Il désigna d'un geste le cloître et la chapelle des Récollets. — Glavel m'assure qu'avec trois mille francs, il se chargerait d'arranger tout cela comme un papier de musique. Il est de fait que les murailles des Récollets sont très solides. Il faudra seulement remplacer quelques pierres pour avoir une église superbe et abattre quelques cloisons pour obtenir un magnifique presbytère. Du reste, les Récollets étant à vingt-cinq pas de Saint-Xist, la volonté du roi restera obéie. Etes-vous tous de l'avis de Glavel? Voulez-vous, avec l'argent du gouvernement, recrépir ces vieux murs, ou préférez-vous dégainer chacun une certaine somme pour bâtir une église et une cure entièrement neuves? »

Les paysans, qui ne voient jamais, sans un profond déchirement de cœur, une pièce de cinq francs déserter leur gousset, s'écrièrent avec enthousiasme :

« Arrangeons les Récollets ! arrangeons les Récollets ! »

Le lendemain, lundi, avant d'aller au marché de Bédaneux, Fumât et Glavel, suivis de quelques autres paysans» les plus considérables des quatre hameaux, se promenèrent longtemps à travers les rumes de l'ancien couvent, sondant les murailles, les voûtes, les planchers. Les Récollets pouvaient être facilement remis en état. Satisfaits d'une trouvaille qui les dispensait de faire des sacrifices d'argent, les campagnards partirent émerveillés pour le chef-lieu de canton. Il fut convenu que GWel se mettrait à l'œuvre, dès que l'autorisation serait arrivée ae la préfecture.

Grâce à l'obligeante intervention de M.Gastelbon, cette autorisation ne se fit pas attendre. Glavel exigea cinq mois pour faire les réparations nécessaires, et, chose rare pour un architecte, il eut fini sa besogne au terme fixé. Les travaux commencés vers la fin d'avril 1817, furent com-

plétement terminés le 2 5 septembre de la même année; et, le i^"" octobre, l'abbé Pierre Courbezon, nommé desservant de Saint-Xist, prenait possession de la nouvelle paroisse.

L'arrivée de Tabbé Courbezon à Saint-Xist fut un véritable triomphe. Les paysans des quatre hameaux, prévenus que leur curé viendrait par la route de Bédarieux, allèrent, de bon matin, l'attendre en foule jusqu'au village de Latour. Vers huit heures, l'abbé Courbezon parut, accompagné de l'Avocat qui était parti de Sanégra avant le jour, ne voulant laisser à personne l'honneur de montrer au desservant de Saint-Xist le chemin de sa paroisse. En se trouvant tout à coup au milieu de ses ouailles, dont les cris d'allégresse retentissaient dans toute la plaine de v'éreille. l'abbé Courbezon, sans doute peu habitué à ces enthousiasmes, se crut dans un pays de bénédiction. Il aescendit de la mule où Fumât l'avait contraint de monter, serra autour de lui les mains des paysans empressés^ et, comme s'il avait hâte de reporter au ciel la joie immense dont son cœur débordait, entonna d'une voix forte les litanies de la Sainte- Vierge. « Sancta Maria! » s'écriat-il. Et toutes les voix répondirent en chœur : « Ora pro nobis! » Puis on se dirigea procession nellement vers l'église, à travers les bois d'oliviers aui séparent Fran- -^ouille de Saint-Xist.

Après la messe, le curé suivit Fumât à Sanégra.

L'abbé Courbezon était un homme d'environ soixante ans, petit et trapu. Ses maiii" noueuses et son cou extraordinairement court, s'adaptant à de grosses épaules rebondies, annonçaient une force herculéenne. Ses pied», articulés à de puissantes chevilles» grâce à une chaussure

yès grossière, paraissaient si larges, si plats, si nerveux,, qu'il était impossible de rêver une base plus solide à ce lourd monument de chair. Quoique très épais de toute sa personne, l'abbé Courbezon avait néanmoins l'allure preste et agile. Ses mouvements étaient d'une incroyable rapidité. Celui qui, à le voir cheminer de loin, l'eût pris pour un de ces énormes chanoines dont abondent no^ cathédrales, n'aurait eu qu'à l'approcher, à examiner se»yeux brillants et mobiles, pour reconnaître qu'il y avait dans ce vieillard un principe immense d'activité, et qu'au besoin cette masse informe, en apparence si lente à se mouvoir, pourrait avoir des ailes et voler. Les yeux de l'abbé Courbezon étaient admirablement beaux. C'était du reste dans les yeux que semblait s'être réfugiée toutela pensée de ce prêtre; car ses joues, ses lèvres, soa menton, sillonnés dans tous les sens par ces coutures immondes que laisse à la peau la petite vérole, en perdant ia fermeté de leurs contours, avaient perdu toute exprèssion de vie. Les méplats de son visage, autrefois sans doute très vigoureusement dessinés, s'étaient effacés maintenant sous des chairs devenues flasques et molles. Le nez, qui accentue si vivement la physionomie, large et camard chez l'abbé Courbezon comme chez Socrate, s'était encore aplati sous les trous innombrables dont la maladie l'avait criblé, et tendait visiblement à disparaître. Enfin, toute cette tête ronde, sans noblesse, avec des joues pendantes, des lèvres épaisses, un front recouvert presque en entier par une calotte grasse et luisante, faisait ressembler le pauvre curé de Saint-Xist à ces personnages corpulents et plantureux dont Jordaëns se plaisait à animer ses grandes toiles.

Cependant, quand on a une belle âme, l'enveloppe a beau être grossière, l'âme trouve toujours moyen de transpirer au dehors. Dieu ne permet pas que la bête voile absolument l'esprit insufflé en nous. Emprisonnée dans cette énorme charpente d'os et de chair, l'âme de

l'abbé Courbezon éclatait toute dans ses yeux. C'était bien le cas de dire avec Pline : « Profecto in oculis animus habitat. » Ses yeux, bruns et profonds, étaient d'une vivacité extrême, et pourtant d'une douceur infinie. Quand il relevait sa tête, que l'habitude de la méditation ou peutêtre le poids d'une destinée malheureuse lui faisait tenir penchée, et qu'il vous regardait, vous vous sentiez pris involontairement de sympathie pour ce curé de village disgracieux et ::ommun. D'un regard, l'abbé Courbezon vous eût fait tomber à ses genoux et vous eût obligé à confesser son Dieu.

L'abbé Courbezon était un prêtre instruit. Sans lui avoir accordé une intelligence supérieure. Dieu l'avait doué à un suprême degré de ce gros bon sens implacable qui seul donne les notions exactes, car il va droit au fond des choses et les juge très nettement du premier coup d'œil. Avec ce bon sens pour boussole, il s'était guidé sur l'immense océan des connaissances humaines, et n'y avait point fait naufrage, son esprit borné l'éloignant naturellement des récifs. Il avait lu tous les livres qu'un prêtre doit connaître, mais il s'était arrêté à ceux-là. Son instinct étroit et positif l'avait préservé de toute lecture dangereuse. C'était là sa faiblesse, mais c'était là aussi sa force. Sorti du séminaire de Montpellier en 1789, aux premiers bruits de la Révolution, il avait traversé les Pyrénées pour aller à Urgel, dans la vallée d'Andorre, continuer ses études ecclésiastiques.

De là, il passa dans un couveiu Je ba-ldjoz, où le fameux jésuite Rodriguez expliquait alors à plusieurs centaines d'élèves la Somme théologique de saint Thomas. La métaphysique subtile, adroite, déliée du célèbre professeur éblouit d'abord le jeune abbé Courbezon; mais bientôt elle fatigua son esprit avide de solutions plus simples, plus précises. Décidément cette grosse tête de taureau ne pouvait se faire au mysticisme espagnol. Donc, lassé des -longues dissertations où l'on essayait d'expliquer par des

LES COURBEIÎON

ibtilités oiseuses les mystères inexplicables de la religion, 'indignant d'entendre ces mystères divins, auxquels il roulait croire naïvement, mis à l'épreuve d'une argumenition mesquine et misérable, il quitta 1 Estramadure ft retourna dans la vallée d'Andorre, où il fut ordonné prêtre en 1792, à l'âge de trente-cinq ans. Une fois prêtre, l'abbé Courbezon, malgré l'évêque qui limait, ne put rester plus d'un an à Urgel. Désormais, terre étrangère lui bnjiait les pieds. Éprouvant déjà ce besoin immense de dévouement, qu' fut à la fois la gloire ît le malheur de sa vie, il franchit un matin la frontière )ur rentrer à MontpeUier. — Les lois de proscription :ontre les caloiins étaient en vigueur. — Lej eune prêtre se logea courageusement dans une soupente de la petite ruelle d'Aigrefeuille, non loin de la cathédrale de Saint- Pierre, devenue le grenier à fourrage de la cavalerie, et éleva, dans un coin de sa chambre, un autel autour duquel quelques vieillards et quelques femmes vinrent s'agenc\iller pour entendre la messe. Pendant ces temps orageux où r^^glise fut, comm« aux premiers jours, obligée de se cacher dans les catacombes, l'abbé Courbezon ne cessa de prodiguer aux chrétiens groupés autour de lui toutes les consolations de la foi et de se dévouer également à tous. Enfin l'échafaud tomba et l'Église se releva triomphnnte. L'abbé Courbezon, impatient d'exercer libreir^nt son ministère, courut à l'évêché pour demander me paroisse à desservir, et Mgr Stanislas -Xavier Le Kalonec, qui avait entendu faire l'éloge du jeune prêtre par de vieux ecclésiastiques échappés comme lui â la tourmente révolutionnaire, l'accueillit par une embrassade et le nomma, sur l'heure, chanoine honoraire et curé-doyen de Saint-Chinian, un canton de deuxième classe.

Maintenant, comment l'abbé Pierre Courbezon, curé de ranton en 1802, se trouvait-il, à l'encontre de toute hiérarchie, desservant de Saint-Xist en 181 7? Là gît précisé-

ment le mystère de cette grande vie, devant laquelle nom demandons à nous arrêter un instant.

Quand rabbé Courbezon arriva à Samt-Chinian, il fut, â son grand chagrin, obligé de dire la messe dans une des chambres de l'auberge où il était descendu. La Révolution avait si bien ravagé l'église, que les quatre murs seuls en étaient restés debout ; encore ces vieilles murailles, crevassées en plusieurs endroits, menaçaient-elles de s'écrouler si on n'y faisait de promptes réparations. Du reste, point d'autel dans l'intérieur et point de peintures: les tableaux, parmi lesquels les vieillards se souviennent encore d'avoir vu un Fra Angelico d'une rare beauté, avaient été décrochés par des mains inconnues, et chacun avait, peu ou prou, emporté chez soi les larges plateaux de marbre blanc de la sainte table, des fonts baptismaux, ceux même qui plaquaient sur leurs quatre faces les bases des colonne* de l'édifice. Devant ce désolant spectacle de la rraison de Dieu aepouillée, tombant en ruines, le cœur du leune prêtre saigna, et, avant de faire bâtir un presbytère pour s'y loger commodément, — l'ancien avait été vendu comme propriété nationale, — il songea d'abord à réparer l'éghse. Mais où trouver de l'argent? L'architecte du canton, Rastoul, après avoir inspecté les lieux, exigea vingt mille francs pour mettre toutes choses dans un parfait état de convenance et de soUdité. Évidemment, au lendemain de la réouverture des églises, le budget des cultes ne devait pas monter à un chiffre bien élevé, puis I les besoi-> étaient probablement immenses, et si le Pre- I mier Consul accordait quelque subvention, il ne pourrait, j en aucun cas, accorder vingt mille francs. A qui s'adresser ? Ses nouveaux caroissiens, compromis pour la plupart

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dans les derniers événements, ne se soucieraient guère de rebâtir une église qu'ils avaient pillée. D'ailleurs, au point de vue du résultat religieux à obtenir dans le pays, demander de l'argent dès son entrée à Saint-Chinian parut à l'abbé Courbezon la chose la plus impolitique du monde De quel côté se tourner ? Dans cette horrible extrémité» le chanoine honoraire, ne voyant pas d'où pourrait lui venir du secours, tomba à genoux, promit à Dieu, malgré tous les obstacles, de réédifier son temple, et partit immédiatement pour Castanet-le-Haut.

Castanet-le-Haut est un petit village au bas de l'Espinouse. C'était là que l'abbé Courbezon était né, et que vivaient sa mère et sa sœur Marthe. Jean Courbezon, son père, y était mort pendant son séjour en Espagne, de 1789^ à 1793. La Courbezonne jouissait d'une grande aisance; elle possédait une ferme sur la route de Murât, et ses voisins disaient d'elle: « Oh ! la Courbezonne ne manquera jamais de pain pour mettre sous la dent ; ses châtaigneraies, du côté de Saint-Gervais, rC en finissent pas de Ion» gueur. » Il est certain que Jean Courbezon avait laissé en mourant, — ce qui est énorme pour ce pays exposé au vent de la montagne haute, — plus de quarante mille francs de bien. Dans les difficultés poignantes de sa situation à Saint-Chinian, l'abbé avait tout à coup pensé à son héritage, et c'était pour vendre en partie ce domaine arrondi avec tant de soin par Jean Courbezon, arrosé des sueurs de toute sa famille, qu'il était venu à Castanet-le» Haut.

I^ Courbezonne était une femme pieuse, elle adorait son fils, et ne sut rien opposer à ses projets de spoliation. Certes, si autrefois, quand l'abbé s'appelait simplement Pierre, il eût parlé de vendre la ferme de Murât, elle l'eût vertement relevé. Mais, aujourd'hui, elle ne trouva pas un mot à répondre au curé-doyen de Saint-Chinian. Du jour où Pierre avait pris la soutane, le sentiment mater ncl; Toujours aussi vif, aussi profond chez cetie paysanne

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«impie, s'était pourtant modifié. En voyant ce gros enfant, nourri et plus d'une fois battu par elle, habillé de la robe noire du prêtre, elle n'avait plus osé l'embrasser avec autant d'abandon, lui presser les mains avec autant de familiarité. Désormais, la Courbezonne avait éprouvé pour Pierre je ne sais quelle tendresse mêlée de respect et de crainte qui la rendait timide, souvent tremblante auprès de son fils. Ce respect et cette crainte, dont il était devenu l'objet, non-seulement de la part de sa mère, mais de toute sa famille, avaient paru à l'abbé Courbezon chose toute naturelle. Il n'avait pas trouvé étonnant qu'on conmençât à vénérer en lui le caractère sacré du prêtre, doat il serait un jour revêtu, et, dès cet instant, il s'était appliqué, soit par un maintien modeste, soit par des discourt pleins de réserve et de sagesse, à se rendre digne de cette distinction. Il avait si bien fait, du reste, qu'avant son départ pour l'Espagne, tout le monde dans la maison lui obéissait au moindre signe, et que son père, vieux paysan avare, lui avait donné sans sourciller quatre mille francs pour s'exiler, promettant de lui envoyer d'autres sommes s'il en avait jamais besoin.

Après avoir vendu la ferme de Murât, l'abbé Courbezon revint à Saint-Ghinian à cheval, portant dans les fontes de la selle, tant en écus qu'en billets, une somme de, quinze raille francs. Le lendemain même de son arrivée, il manda Rastoul, et les ouvriers furent mis à l'ouvrage. D'abord, après en avoir bouché les crevasses, on crépit les murailles extérieurement ; puis on commença de travailler à l'intérieur. Les corniches, écornées dans toute leur longueur, furent replâtrées, les dalles renouvelées, tout l'édifice blanchi à la chaux. Prosper Corbineau, marbrier à Béziers, se chargea, à des prix réduits, d'arranger l'ancienne sainte table ainsi que les fonts baptismaux et de fournir un maître autel gothique entièrement neuf. Enfin, huit mois environ après son voyage à Gastanet, le doyen <Je Saint-Ghinian, assisté de ses suffragahts, les desser-

ints des villages voisins, célébrait solennellement la première messe dans l'église restaurée par lui. Cependant, la dépense avait de beaucoup excédé le liffre prévu par l'abbé Courbezon et même par l'archilecte. Les réparations faites à l'intérieur ou à l'extérieur de l'église se montaient à vingt-sept mille francs, sans impterle mémoire du marbrier qui s'élevait à trois mille. . fallait donc, pour tout acquitter, dix mille francs. Où trouver cette somme ? Rastoul, connaissant la situation présente de la paroisse, promit au curé d'attendre un an .0 payement intégral de sa créance ; mais Prosper Corbincau, un ancien jacobin, ne voulut rien entendre, et menaça de poursuivre le calotin Courbe^n s'il n'était immédiatement soldé. Le pauvre prêtre aux abois, n'osant de nouveau recourir à sa mère, dont l'obéissance passive ne laissait pas que de l'inquiéter, assembla, de concert jvec le maire de la ville, un conseil de fabrique. Il espérait que les nuirguilliers, choisis parmi les habitants les us considérables, ne feraient aucune difficulté de prêter l'église, pour se liquider, les dix mille francs nécessaires, r.nme, du reste, dont elle payerait exactement les intérêts avec les revenus pris sur les chaises, les cierges, etc. Hélas ! il fut bien déçu dans son espoir. Au lieu de trouer, dans le conseil de fabrique, des paroissiens intellicnts, dévoués, capables de le comprendre, de l'aider dans les embarras actuels, il n'y rencontra que des hommes haineux et avares, pas assez francs, il est vrai, pour avouer leur haine et leur avarice, mais dissimulant l'une et l'autre sous des raisons politiques sans portée. En vain le jeune :uré fit-il remarquer que le pouvoir du Premier Consul Mit à jamais assuré, que le général Bonaparte empêcheit la France de tomber dans de nouveaux excès; les arguilliers, tremblant pour leur bourse, s'obstinèrent à craindre le retour de la Terreur, et finirent par déclarer qu'ils n'étaient nullement décidés à jouer leur tête, en favorisant ouvertement la restauration da culte catholique

à Saint-Chinian. Ici, l'abbé Courbezon, qui pourtani était doué d'une patience angélique, sentit l'indignation s'emparer de lui. En entendant ces hommes, réunis pour le bien commun, blasphémer en quelque sorte son Dieu, refus-er de le reconnaître, quand tout le pays lassé tournait ses bras vers lui, le sang afflua à sa tête, et, après quelques paroles où son blâme était exprimé avec une énergique éloquence, il renvoya le conseil de fabrique.

« Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit-il avec un geste plein de dignité, je me charge de tout payer. »

On avait tenu cette première séance de la fabrique dans la sacristie, le curé n'ayant pas encore un local convenable pour recevoir les nouveaux marguilliers. En rentrant dans sa chambre de l'auberge, où il demeurait toujours, l'abbé Courbezon trouva sur sa table une feuille de papier timbré : c'était une sommation de Prosper Corbineau. Le marbrier exigeait, dans les dix jours, la somme de trois mille francs, montant des travaux effectués par lui dans l'église de Saint-Chinian. Ce coup étourdit le chanoine honoraire : il avait compté sur un plus long délai.

Après avoir reconnu l'impossibilité de s'adresser deux fois à sa mère dans un si court espace de temps, il résolut d'aller à Montpellier pour mettre l'évêque dans le secret de sa déplorable situation. Monseigneur obtiendrait facilement quelques fonds du préfet, peut-être pourrait-il intervenir efficacement par lui-même. Du reste, en désespoir de cause, l'abbé décida qu'il vendrait à Roqueblave, marchand d'ornements d'église dans la rue de l'Aiguillerie une splendide chasuble en drap d'or, présent magnifique qu*il tenait, avec un calice en vermeil, de l'affection toutt paternelle de l'évêque d'Urgel.

Le surlendemain donc, dans l'après-midi, il frappait à la porte de l'évêché. A sa grande surprise, Monseigneur» qui l'avait embrassé en l'envoyant à Saint-Chinian, ne lui tendit même pas la main. Tremblant d'avoir déplu à Sa Grandeur, l'abbé Courbezon. mtimidé, balbutia quelque*

paroles, puis salua pour se retirer ; mais l'évêque ic retint

d'un geste et l'apostropha vivement.

« Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons appris que >'0us avez mis Saint-Chinian dans un effroyable désordre. Nous vous avions placé dans cette paroisse, non pour y fomenter des divisions, mais, tout au contraire, pour y faire Jleurir l'union et la concorde. Il nous déplaît beaucoup de vous voir démolir et rebâtir des églises. Que ne demeurez-vous en paix dans votre presbytère? Nous avons, ce matin même, reçu une lettre de votre conseil de fabrique, que vous n'avez réuni que pour le dissoudre. D'o' vous vient tant d'audace, monsieur l'abbé? Vous avez donoublié qu'il n'est pas en votre pouvoir de révoquer un conseil de fabrique, qu'un pareil acte ne peut s'accomplir sans notre intervention épiscopale ? Avec vos violences, vous prenez le bon chemin pour nous ramener la guillotine. Nous vous donnons notre parole d'évêque que, si vous ne savez vivre curé de canton, nous n'aurons pas de peine à nous entendre avec M. le préfet pour vous dégrader de votre rang et vous nommer simpi-î desservant. Quant à vos embarras d'argent, cela ne nous touche guère : puisque vous avez péché, ayez du moins le courage de faire pénitence. Nous ne vous retenons plus, vous pouvez repartir pour votre paroisse. Allez ! »

Le curé de Saint-Chinian s'attendait si peu à cette sortie foudroyante de l'évêque, qu'il fut pour ainsi dire anéanti. Au lieu de se retirer, il resta devant Monseigneur, immobile, hébété, le regardant avec des yeux stupides. Il sortit enfin sans avoir trouvé un mot à répondre, et remonta tristement la rue de Saint- Pierre. En allant chez Roqueblave pour lui vendre la chasuble, — il l'avait emportée sous le bras, comme s'il eût prévu son échec de l'évêché, — il passa par hasard dans la petite rue d'Aigrefeuille. La fenêtre de la soupente où il avait vécu, depuis son retour d'Espagne jusqu'à son départ pour Sa^.ît- Chmlan, était grande ouverte En revoyanc ceue ié

chette qui l'avait sauvé de l'échafaud, l'abbé Courbezon, malheureux maintenant au delà de toute expression, regretta de ne pas avoir été découvert dans ce trou par les bourreaux de la Révolution et de n'être pas mort pour sa foi. Évidemment, le couperet de la guillotine lui eût fait moins de mal que ne venait de lui en faire la colère de ton évêque.

Roqueblave, après avoir minutieusement examiné \? chasuble, en proposa deux mille francs. L'abbé Courbezon fut atterré : il s'était attendu à vendre cette chère relique au moins mille écus. En vain fit-il remarquer au marchand d'ornements la finesse du tissu de son drap d'or, fabriqué à Grenade, incontestablement plus beau que les draps d'or de Lyon ; Roqueblave, auquel il avait eu la naïveté de confier ses besoins pressants d'argent, voyant un malheur à exploiter, fut inexorable. Il répondit à tout ce que le malheureux abbé trouva pour faire valoir sa marchandise, que la chasuble avait subi de nombreuses dégradations, qu'il serait obligé, pour la revendre, de l'envoyer d'abord en réparation à Lyon, ensuite de la garder piobablement plusieurs années en magasin. Enfin, il répéta qu'il en donnerait deux mille francs, pas un denier de plus. Cette conclusion dernière du marchand fit courir un frisson glacé dans les membres du pauvre prêtre ; de grosses gouttes de sueur froide lui perlèrent au front, et il devint horriblement pâle : il lui fallait absolument trois mille francs pour éviter les poursuites de Prosper Corbineau.

L'abbé Courbezon avait une grande âme : à toute heure, il eût été capable de mourir pour son Dieu et de s'immoler à ses semblables ; mais cet homme, ferme et vaillant dans les grandes -situations, se trouvait sans force dans les luttes mesquines de chaque jour. Lui, que n'avait point effrayé )à guillotine, tremblait devant l'obstacle le plus vulgaire de la vie. Venu dans les temps orageux, les événements et ftcs croyances lui avaient façonné un caractère héroïque ;

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