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mais n'ayant désormais plus à craindre pour sa vie ou pour sa foi, il retombait à plat, sans puissance et sans volonté. Dans les troubles de la Révolution, il avait su trouver de l'argent pour nourrir des familles entières, et aujourd'hui, la socicic civile, avec son organisation impitoyablement régulière, qui ne laisse aucune place aux enthousiasmes de rame, le destituait de tout courage, de toute audace, de toute énergie. Aussi, quand Roqueblave lui déclara formellement qu'il ne donnerait pas plus de deux mille francs de la chasuble, fut-il épouvanté. Son esprit, autrefois si fertile en ressources, ne lui suscita aucune idée. Il ne vit qu'une chose au monde : le marbrier le traînant devant les tribunaux et le faisant condamner pour dettes. La tête égarée, ne sachant plus à qui recourir, il proposa à Roqueblave son dern*** «lôuveair de l'exil, le calice en vermeil.
« Il faudrait que je visse votre calice pour l'acheter, dit le marchand. Cependant, puisque vous avez absolument besoin d'argent, je puis vous prêter quinze cents francs : je sais qu'il vous reste encore du bien à Castanet.
— Oh 1 monsieur Roqueblave, répondit le chanoine honoraire, soulagé d'un poids énorme, merci, vous me sauvez !
— Si votre calice me convient, plus tard je m'en charj^erai, sinon vous me rendrez ces quinze cents francs dans un an. Faites-moi un billet de cette somme, en y ajoutant l'intérêt légal.... >
L'abbé Courbezon signa un billet à un an d'échéance, lissa la chasuble et reçut trois mille cinq cents francs. iin passant à Béziers pour revenir à Saint-Ghinian, solda le jacobin Gorbineau, fort attrapé de ne pouvoir 'aire du scandale.
Le premier acte du curé, en arrivant dans sa paioissci fut de réintégrer dans leurs fonctions les anciens marguiiliers Tout chagrin de s'être laissé emporter à un mouvetocuc d inaignaùon q^uavait aauteme * tiésapprodve sof
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évêque, il assembla de nouveau le conseil de fabrique, et. pour se punir d'avoir outre-passé son pouvoir, cet homme simple demanda courageusement pardon à chacun de ses membres. Malheureusement, les fabriciens, pleins de sots préjugés, d'idées mesquines, ne comprenant pas ce qu'il y a\ait de véritable grandeur de la part du jeune prêtre à s'humilier ainsi, ne cessèrent de lui en vouloir et de lui être aveuglément hostiles. En vain, dans le courant de l'année, mit-il la question des sept mille francs de l'architecte à l'ordre du jour, les marguilliers refusèrent obstinément de délier leur bourse. Cependant le terme fata* approchait : le temps, qui va d'un pas de tortue pour l'usurier avide, a des ailes pour le débiteur besoigneux. Non-seulement l'abbé Gourbezon devrait bientôt payer les sept mille francs de Rastoul, mais encore les quinze cents de Roqueblave ; car le marchand d'ornements étant, dans une de^es tournées, passé par Saint-Ghinian, avait déclaré, après inspection du calice, qu'il n'en voudrait pas pour cinq cents francs. Si le curé ne prenait le parti de retourner à Gastanet-le-Haut, la situation allait devenir plus dangereuse que jamais pour son repos. Il hésita longtemps : il lui en coûtait de contrister sa mère ! Il oartit enfin, contraint par l'implacable nécessité.
La Gourbezonne, cette seconde fois comme la première, plia sans murmurer sous la volonté de son fils ; seulement, quand elle vit sur la table les treize mille francî^ produits par la vente de toutes ses châtaigneraies de Samtiîervais, cette vieille paysanne attachée au sol n'y tint plus, elle éclata en sanglots. Ges sanglots étouffés, aux ^uels se mêlèrent bientôt les larmes de Marthe, émurent Jivement l'abbé : il ne se souvenait pas d'avoir jamais causé le moindre chagrin à sa mère pas plus qu'à sa sœur. Il comprima sa douleur par un effort héroïque, puis, embrassant ces deux femmes, ce qu'il aimait le plus sur )a terre, il leur dit ces simples paroles :
« Ma mère» et toi, ma sœur, ne vous laissez pas t.'-oui)ifr
I^Ppar ce qui nous arrive. Dieu nous avait donné des biens, il nous les reprend, que son saint nom soit béni! »
Sentant des pleurs au bord de sa paupière, il monta brusquement à cheval et partit.
Rastoul et Roqueblave furent payés.
L'abbé Courbezon, comme le lui avait ordonné son évêque, essaya désormais de vivre en repos chez lui. Mais l'inaction, mauvaise chez tout homme, immorale chez le prêtre, fut un vrai supplice pour ce grand cœur avide de dévouement. Après trois mois de retraite à peu près absolue dans sa petite chambre de l'auberge, — la fabrique pas plus que le conseil municipal n'avait songé à bâtir un presbytère, — se sentant étouffer, il sortit enfin pour se mêlera ses ouailles, connaître leurs besoins, les soulager. Toute maison pauvre était sûre de recevoir sa visite. Une fois dans les familles, l'abbé Courbezon trouva des paroles si douces pour le père et la mère, des caresses si tendres pour les enfants, qu'on devenait inquiet, quand, par hasard, on passait une journée sans le voir. Du reste, le jeune curé apportait toujours quelque chose sous son manteau. Tantôt c'était du drap pour faire des habits à la famille, tantôt du hnge; il vidait aussi sa bourse, malheureusement trop indigente à son gré. Au bout d'un an de cette vie de charité ardente, à force d'habiller des vieillards, de payer des mois de nourrice à de pauvres petits enfants que leurs mères épuisées ne pouvaient plus allaiter, il avait dépensé non-seulement ses appointements de curé de canton de deuxième classe, le produit de son casuel, les quatre mille cinq cents francs, reste du payement de l'architecte et de Roqueblave, mais il s'était endetté auprès de son aubergiste. Non content de ne îu)
avoir payé jusqu'ici ni nourriture, ni logement, — le logement, il est vrai, était à la charge de la mairie, qui ne se pressait pas d'en acquitter le prix, — il avait emprunté à cet homme une somme de mille francs.
Et pourtant l'abbé Courbezon, dont la situation s'embarrassait de nouveau, ne s'en mettait guère en peme. Tout heureux de voir autour de lui bien des souffrances apaisées, il distribuait son argent, celui de l'aubergiste, avec une sérénité d'âme admirable. Bien plus, il caressait alors dans son esprit un projet dont la réalisation lui paraissait d'une incroyable facilité. Ayant remarqué que, malgré ses efforts, il ne suffisait pas à calmer toutes les misères, il lui était venu l'idée de bâtir un hôpital. Un hôpital où les vieillards, les enfants, les femmes, qu'il ne pouvait secourir qu'imparfaitement, trouveraient de bons lits et des remèdes, c'était là désormais son rêve. Il voyait cet hôpital la nuit, il le voyait le jour. Cet hôpital lui martelait incessamment le cerveau : il le lui fallait ! Après avoir essayé lui-même d'en dessiner le plan, et avant d'en parler au conseil de fabrique, il manda l'architecte chez lui. L'abbé Courbezon, enivré de son projet, promena Rastoul dans toutes les salles de son hospice., lui en fit monter, descendre plusieurs fois l'escalier, et finalement lui demanda combien il coûterait à construire.
« Je ne puis rien vous donner d'absolument exact, dit l'architecte; mais il faudrait de vingt-cinq à trente mille francs au moins.
— Rien que cela! s'écria le curé avec un geste d'assurance sublime; nous aurons alors notre hôpital.
— Mais remarquez, monsieur Courbezon, je vous prie, reprit Rastoul, que je parle seulement de la maçonnerie ; je ne dis rien de la serrurerie, de la menuiserie.... Et puis il faudra des rentes pour nourrir vos malades.
— Bah ! bah 1 fît l'abbé, ayons d'abord l'hôpital, on trouvera bien ensuite des meubles et de quoi nourrir les malades : il y a encore de bonnes âmes en ce monde i »
Le maire et les marguilliers ne se montrèrent point troprevêches à l'idée de bâtir un hospice. Il y eut bien lutte dans le conseil municipal comme dans la fabrique; mais enfin la proposition du cure fut prise en sérieuse considération, et, des deux côtés, on promit de voter des fonds^ L'abbé Courbezon, craignant de voir s'évanouir de si belles dispositions, songea à en profiter au plus vite. lï partit donc pour Castanet-le-Haut, résolu à vendre ce qui restait des biens de sa famille : il devait décider sa mère et sa sœur Marthe à venir vivre à Saint-Chinian. Avec cet argent, il commencerait l'hôpital, ce qui importait le plus selon lui, car, une fois commencé, il faudrait bien le finir. La Courbezonne se résigna comme toujours» Persuadée que son fils était un saint, que le ciel d'ailleurs veillerait sur eux tous, elle céda, au prix de huit mille francs, ses deux maisons et ses quatre prairies ; puis, tous trois, ils prirent la route de Saint-Chinian, non sans verser, il est vrai, quelques larmes, mais calmes et pleine de confiance en Dieu.
Muni de cet argent, l'abbé Courbezon ne pensa point à faire dresser un plan et des devis par l'architecte du canton, à envoyer le tout à la préfecture pour avoir l'appro^ bation du préfet, à mettre enfin les travaux de l'hospice à l'adjudication. Son impatience n'aurait pu d'ailleurs s'accommoder de la filière administrative, toujours si longue à suivre dans les départements. Il acheta un emplacement et y fit creuser les fondations de l'hospice, d'après le plan qu'il en avait tracé lui-même. Une fois ces fondations terminées, croyant opérer une grande épargne, au lieu de confier l'exécution des travaux à un entrepreneur, il prit des ouvriers à la journée et s'institua leur patron.
Tant que les huit mille francs, ébréchés déjà par l'achat de l'emplacement, firent face aux dépenses, les maçons, qui tous les quinze jours venaient à la paye^ poussèrent ia besogne avec une certaine ardeur. Mais lorsque la quin*
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zaïne ne put être acquittée avec la même exactitude; que l'abbé Courbezon, à bout de ressources, fut obligé de recourir aux à-comptes, la paralysie gagna les travailleurs de proche en proche, et les murailles s'élevèrent désormais avec une incroyable lenteur. Vainement le jeune ecclésiastique essaya-t-il de stimuler les ouvriers par de belles promesses : ces gens grossiers, toujours cruels pour un maître sans argent, se croisèrent impudemment les bras devant lui et se rirent de ses sermons. Cet état de choses était intolérable. L'abbé Courbezon, à qui l'aubergiste avait refusé onze cents francs pour solder les journaliers, fit un appel simultané au conseil municipal et à la fabrique. Les marguilliers et les conseillers, en assemblée générale, déclarèrent que, si les choses eussent marché régulièrement, ils auraient voté sans difficulté les fonds promis, mais que, la construction de l'hôpital ayant été commencée sans leur intervention et en dehors des formes légales, ils refusaient toute subvention, ne voulant pas encourir le blâme de M. le préfet. La situation du curé était horrible. Les ouvriers, qui ne manquent jamais, quand un prétexte leur en est fourni, d'humilier quiconque est placé au dessus d'eux, assiégèrent en tous lieux l'abbé Courbezon. Après l'avoir poursuivi de leurs cris féroces dans les rues et au chantier, ils allèrent le harceler jusque dans sa chambre, devant sa mère et sa sœur tout en larmes. Lui cependant recevait ces chocs avec une résignation singulière. Certes, ce n'était pas msensibilité, car il était facile de reconnaître aux diverses expressions de son visage que fi'avait pas encore rAvagé la petite vérole, combien lui étaient douloureuses ces scènes brutales et sans pitié. Mais, quand la terre lui était trop mauvaise, sa foi semblait ouvrir le ciel à ce grand homme de bien, et, là, il pouvait tout endurer sans se plaindre.
Un jour pourtant, lassé de ces obsessions, trop pénibles désormais à sa mère et à Marthe, il ordonna aux ouvriers de suspendre tout à fait les travaux de l'hospice, leur an*
nonçant qu'ils seraient tous payés dans la huitaine. Le soir même, il emballa dans une grande caisse les livres de sa bibliothèque, parmi lesquels se trouvaient une splendide édition des Pères, achetée à Badajoz; un exemplaire des œuvres de sainte Thérèse, de Tolède; un saint Augustin, d'Amsterdam; un Bossuet, de Versailles, etc., ajouta son calice en vermeil à ces éditions rares, et partit pour Montpellier. Le libraire Battut, homme consciencieux, paya trois mille Irancs les livres du doyen de Saint* Chinian, et Roqueblave, après s'être fait tirer l'oreille, donna huit cents francs du calice. L'abbé Courbezon regagna sa paroisse tout triomphant.
C'est au moment où, vaincu par les larmes de sa mère et de sa sœur, le chanoine honoraire leur promettait de mener une vie plus calme, en bornant sa charité à ses ressources, qu'arriva de l'évêché cette lettre :