i\ro&t, fiancé, garçon à marier
ser quelque temps à Saint-Xist pour se remettre. Elles arriveront dans quelques jours toutes deux.
— Et vous faites une biroulade à leur intention?
— C'est Sévéraguette qui Ta voulu, et je ne m'y suis point opposé; je suis si heureux! »
Le Sanégrol tressaillit en lui-même d'une secrète joie : évidemment, il ne pouvait rencontrer une [meilleure occasion de s'ouvrir au curé. Il était impossible que le vieillard, tout bouleversé par la nouvelle de l'arrivée prochaine de sa mère et de sa sœur, sût, en un pareil moment, lui refuser ses bons offices. Fumât se vit à la veille de posséder les quarante mille franco de Torpheline, et l'impression qu'il en éprouva le fit chanceler sur ses jambes. Il s'assit; puis, tandis que l'abbé Courbezon, tout affairé, cherchait dans les placards une bouteille de vin cuit, il se rassasia de la vue de Sévéraguette, à laquelle la Gassarotte avait confié la poêle pour aller laver des verres et dresser la table. Les châtaignes une fois rôties, il ne put s'empêcher, en voyant Cécile les verser dans un paillasson à pain et les y presser sous^ im linge, comme c'est l'usage, de penser aux superstitions attachées à la biroulade. Il se leva pour regarder dans le paillasson : les châtaignes, à travers leur gousse noircie et crevassée, apparaissaient toutes dorées; pas une n'était brûlée. •
« Cécile, soupira l'Avocat, vous serez heureuse en ménage, car votre biroulade est superbe. »
L'orpheline, qui, penchée vers le paillasson, semblait considérer les châtaignes en rêvant, ne répondit pas.
« Mais, monsieur le curé, dit tout à coup la Gassarotte, si vous cherchez du vin cuit dans les placards, c'est inutile; il n'y en a plus. Vous avez voulu en donner aux enfants ce matin, et maintenant nous serons obligés de faire gueule sèche.
— Eh bien I nous boirons de l'eau ! répondit le bon abbé Gourbezon.
*— Monsieur le curé, dit Sévéraguette, puisque c'est moi
126 LES GOURBEZON.
qui ai proposé une biroulade en Thonnenr de Mme Gourbezon et de ma sœur Marthe, permettez-moi, je vous prie, de fournir du vin cuit pour boire à leur santé.
— Mais, ma fille, je le veux bien, moi.
— Fumât, ajouta Cécile, allez dire à ma tante de vous remettre quatre bouteilles de vin cuit.
— Quatre bouteilles I s'écria le curé ; ah 1 vous n'y pensez pas, Sévéraguette !
— Je compte les enfants, » répondit la jeune fille avec un délicieux sourire.
L'abbé Gourbezon lui lança un de ses regards longs et magnifiques où éclatait son âme tout entière.
En montant le perron de la maison de Gécile, le Sanégrol crut entendre parler. 11 colla son oreille contre la porte et écouta : c'était k voix de la Pancole.
« Je te répète de prendre ces trois cents francs, disait la Boussagole, tu tiendras toujours ça. Au train dont se trafiquent les affaires céans, je vois qu'il faut songer à faire son magot. Cette fille, malgré mes sermons, ne se presse guère de t'épouser. C'est une folle ; ce curé lui a mis la cervelle tout à l'envers.... Ah! comme on lui tond la laine sur le dos, à cette innocente!... N'a-t-elle pas encore commandé une bannière pour la procession ! Jésus-Maria I quelle patience il me faut avoir!... Mais va, je sauverai pour toi ce que je pourrai, mon Pancolou. Tu comprends, elle me laisse arranger toutes les ventes, et je fais mes choux gras, moi, sans que ça paraisse. Elle ne voit que blanc et noir à mes comptes. D'ailleurs, cette fille, elle est si bête ! Je me demande d'où diable ma sœur Marianne l'a tirée, car elle n'est pas de la famille des Mécanne, celle-là, par exemple 1 . . . Je ne sais pourquoi elle est allée rôder encore ce soir aux Récollets, chez son gros curé et cette Gassarotte, des mendiants.... Ma foi, il est propre, son curé ! Un homme qui n'a pas même une serviette à son service. Il dit toujours comme ça que ses affaires yoni arriver de Montpellier. Ah! bien oui, des affaires! quelques torchons sans doute....
Tout ce monde, ça crève de famine, vois-tu, Justin; aussi ça s'est pendu à notre lard et à notre jambon, comme de vrais rats affamés qu'ils sont tous.... Ils finiront par me faire monter sur mes ergots, et gare alors! je serai mauvaise comme la grêle tombant sur les épis mûrs.... A force de manger son chagrin, on le vomit à la fin.... Toi, va-t'en avec ça, en attendant.
— J'aime Sévéraguette ! s'écria le Sanglier avec un rugissement de bête féroce, et dussé-je tuer quelqu'un ici, elle sera ma femme, entends-tu, Pancole? Je me moque de son argent comme de ça, moi. »
n fit claquer son ongle contre ses dents.
<c Eh bien! moi, j'aime mieux son argent que toute sa peau couleur de châtaignon.
— Dieu me damne! Pancole, tairas-tu ta langue de vipère? Cécile est belk, et je te dis que je l'aime!
— Aussi sera-t-elle ta femme, mon Pancolou. Rien n'est perdu encore.... Prends ces trois cents francs pour payer les intérêts de Lodève, et, avec le reste, fais-toi confectionner des habits neufs. La cloche va bientôt arriver de Montpellier, et Cécile te choisira peut-être pour parrain.
— Tu crois, Pancole?
— Est-ce que je ne suis pas là? Sois tranquille, je chapitrerai la cousine.
— Pancole! si tu' disais vrai, que tu serais bonne et que j e serais heureux !
— Empoche toujours ces trois cents francs, et compte sur moi, mon enfant. »
Fumât ouvrit la porte au moment où Justin glissait le sac d'écus sou^ sa veste. La honte d'être surpris en flagrant délit de vol fit pâlir le Sanglier, qui alla s'affaisser sur une chaise, derrière sa mère.
c Eh bien ! que veux-tu, toi. Avocat, avec ton museau d« fouine? demanda la vieille qui, ne s'attendant pas à cette visite, lança à Fumât un regard clair et fixe.
— Doucement, Pancole, ne nous fâchons point. Sévéra-
guette m'a chargé de- venir quérir quatre bouteilles de vin cuit pour les Récollets.
— Quatre bouteilles de vin cuitl Jésus-Marial comme elle y va, notre £lle 1 dit la Boussagole avec une grimace qui, en lui plissant ses lèvres minces, mit à nu des dents noires, ébréchées, hideuses. Elle croit donc que j'en fabrique du vin cuit, moi? Il a filé, entends-tu, Avocat? on n'en a plus par ici.
— Je rapporterai cela à Cécile. »
Fumât revint vers la porte.
* Si tu en veux une bouteille, reprit la Pancole se radoucissant tout à coup, on tâchera de te la trouver par là tout de même.
— Sévéraguette en demande quatre.
— Eh bien! elle n'en aura pas du tout! tu peux lui dire cela de ma part, entends-tu? C'est pour faire boire à son tonneau de curé, n'est-ce pas? Grand dommage vraiment ! Qu'il aille chercher du vin cuit à Montpellier, ce monsieur, s'il a soif, et qu'il ramène ses meubles de là-bas.
— Adieu, Pancole, ne vous inquiétez pas; m'est avis que ça n'en vaut point la peine. »
Fumât mit la main sur le loquet de la porte.
« Voyons , Avocat , en veux-tu deux bouteilles? dit la mère de Justin, lui saisissant vivement le bras.
— Donnez ! » répondit le Sanégrol fatigué de cette comédie.
L'avare Boussagole ouvrit une vaste armoire où étaient rangées, sur de larges étagères, plus de cent bouteilles de di£férente capacité, choisit les deux plus petites, et les passa à Fumât, qui remonta vers la cure.
Troublé, ahuri par ce qu'il venait d'entendre et de voir, le conseiller de Sanégra déposa, en entrant dans la cuisine, les deux bouteilles sur la table, et s'assit sans mot dire pour manger sa part des châtaignes. Cependant son air ii^ quiet, préoccupé fut remarqué de Sévéraguette. L'orpheline ne douta pas, puisque Fumât n'apportait point les
LES COUBBEZON. 129
quatre bouteilles demandf^es, qu*il ne se fût élevé quelque grave dispute entre le Sanégrol et sa tante. Mais accoutumée à subir la tyrannie de la Pancole et trop affligée intérieurement de ses brutalités pour désirer connaître ses nouveaux torts, elle feignit de ne s'apercevoir de rien et sourit gracieusement à l'Avocat. Ce sourire d'ange était à la fois une prière et une excuse : l'orpheline priait d'abord Fumât de ne pas ouvrir la bouche sur ce qui venait de se passer à Saint-Xist, puis elle lui demandait pardon de l'avoir si maladroitement exposé k la mauvaise humeur de la Boussagole. Cet embarras du Sanégrol et de Sévéraguette, dont la cause était ignorée de la Cassarotte et du curé, réagit néanmoins beaucoup sur leurs dispositions doucement folâtres. L'entrain, la verve, la gaieté naïve qui avaient signalé les commencements de la fête s'évanouirent peu à peu, et, après quelques paroles échangées avec peine, chacun se mit à dévorer silencieusement, dans son coin, son quart de la biroulade. Le paillasson à pain, mis au pil- Jage, fut bientôt à sec; alors on but un dernier coup, et on se leva.
« Tiens, dit labbé Gourbezon voulant à tout prix rompre un silence qui lui pesait, quels gourmands nous sommes ! nous n'avons pas gardé la moindre châtaigne pour les enfants.
— Ces pauvres petits I fit Sévéraguette d'un air apitoyé.
— Mais aussi, dit le curé s'adressant à la veuve, pourquoi les couchiez-vous si tut aujourd'hui?
— Ils font trop de bruit, répondit la Cassarotte; puis vous avez bien vu Marinette qui s'endormait sur vos genoux.
— Allez, monsieur le curé, ils n'auront rien perdu pour attendre, ajouta l'orpheline : demain je leur ferai moimême une biroulade chez moi. »
Le curé et la veuve regardèrent simultanément Sévéraguette ; le regard du vieux desservant' exprimait l'admiration pour la grâce avec laquelle cette jeune fille exerçait la charité, celui de la Cassarotte était plein d'une indicible 302 9
130 LES GOURBEZON.
reconnaissance. Cécile, confuse, prit sa copeïie, espèce de long capuchon en laine brune, salua le curé, dit familièrement adieu à Fumât, et sortit accompagnée de la veuve, qui jamais, la nuit, ne Taurait laissée rentrer seule à Saint-Xist.
L'abbé Gourbezon, comme pour inviter TAvocat à opérer sa retraite, eut Tair de se retirer dans sa chambre.
« Monsieur le curé, dit brusquement le Sanégrol, dont la langue se délia comme par enchantement, j*aurais à vous entretenir une minute, si toutefois cela ne vous dérangeait point trop.
— Est-ce des fonts baptismaux que vous voulez me parler ?
— Non, monsieur le curé, balbutia Fumât tremblant pour sa bourse.
— C'est que, si vous aviez k me soumettre quelque plan pour ces fonts, vous n'y seriez plus à temps ; j'ai envoyé à Prosper Gorbineau, marbrier à Béziers, un croquis de ma main, et bientôt, je pense, nous recevrons son travail.
— Vous avez commandé les fonts baptismaux 1 s'écria le conseiller de Sanégra suant à grosses gouttes.
— Sans doute. Ne m'avez- vous pas promis de donner cinq cents francs?
— Certainement; mais, Dieu me sauve !...
— Ne vous mettez pas en peine ; si les fonts coûtent plus, je fournirai le reste de la somme moi-même. Voici en deux mots la description du petit monument : une large coquille et au-dessus une grande urne pour enfermer les saintes huiles, l'eau, le sel, le coton, ce qu'il faut enfin pour administrer le baptême. »
L'affreuse perspective de débourser prochainement la somme ronde de cinq cents franges avait d'abord étourdi Fumât; mais reportant son idée à Sévéraguette, il se remit un peu de son trouble.
« Ce sera très-beau! répondit-il étouffant un soupir, et
LES GOURBEZON. 131
VOUS avez tien fait d'écrire au marbrier. Mes cinq cents francs sont prêts. »
L'abbé Courbezon lui serra la main.
« Mais, ajouta le Sanégrol avec embarras, j'avais présentement; à vous parler de Cécile.
— Voyons, qu'avez-vous à m'en dire?
— Tenez, monsieur le curé, je n'irai pas par quatre chemins ; je vous parlerai à la bonne franquette tout de suite : j'ai de l'amitié pour Sévéraguette 1 LaFumade vieillit chaque jour, il me faut absolument prendre femme.... Décidé à me remarier, j'ai visité les villages environnants, où, sans en avoir l'air, soit à l'église, soit dans les rues, j'ai regardé les jeunesses, mais je n'en ai trouvé aucune à mon goût. Cécile, que je vis k Bédarieux, quand elle était encore chez les sœurs, me plut. Malheureusement la Sévérague, qui était une femme chétive, mourut au moment où elle allait me donner sa fille. Ah ! quel malheur pour moi!... La Sévérague mise au trou, je ne sus plus k qui m'adresser pour obtenir la main de Cécile. Parler de mes intentions k la Pancole, entichée de lui bailler son garçon, c'était plus qu'inutile, c'était bête. Je cuisais dans cette affreuse situation, quand monseigneur vous envoya chez nous. A votre arrivée , je bénis le ciel plus que personne : il me semblait comme ça qu'en apprenaut tout ce que j'avais fait pour la paroisse, vous ne manqueriez pas de vous intéresser k moi et de me rendre facile mon bonheur. monsieur le curé, un seul mot de vous comblerait tous mes vœux 1 Cécile est orpheline ; elle vous obéira en tout, j'en suis sûr, car elle vous aime et vous respecte comme le bon Dieu en personne. D'ailleurs, monsieur le curé, poursuivit le Sanégrol effrayé par le silence du vieux prêtre, si Cécile Sévérac est un bon parti, Antoine Fumât n'est pas k dédaigner. Dieu me sauve I Savez-vous bien, soit dit entre nous, que je suis riche d'environ cinquante mille francs? Que peut avoir après tout Sévéraguette? de trente k trente-cinq mille francs au plus. Ainsi, vous le voyez.
132 LES GOURBEZON.
monsieur le curé, le chat vaut pour le moins la chatte. Du reste, on dirait qu'un lien tout naturel existe comme ça entre nous : nos terres s'avoisinent. Oh ! quelle propriété on ferait avec les deux réunies 1 Ni à Lunas, ni même à Bédarieux, on n'en verrait certainement de plus belle. Gomme je soignerais tout cela! Allez, quand les prairies de Cécile, qui sont du côté de Véreille, aux bords de TOrb, m'appartiendraient, elles ne manqueraient pas, comme à cette heure, de larges fossés pour l'écoulement des eaux. Croyez-vous, par exemple, que si ces belles châtaigneraies de Frangouille étaient à moi, j'en laisserais les murailles s'écrouler. Comme ce bien serait' soigné 1... monsieur le curé, s'écria l'Avocat à qui son ardente convoitise fit plier les genoux devant le vieillard, je vous en supplie, faites-moi épouser Cécile ! »
L abbé Courbezon releva le Sanégrol et garda un moment le silence. •
« Fumât, dit-il enfin avec une gravité solennelle, écoutez-moi bien, je n'ai que peu de mots à vous dire. — J'ai souffert d'énormes tracas dans ma vie, et je ne désire pas m'en créer de nouveaux; or, ce serait m'en préparer dû grands, s'il me prenait la sotte manie de m'immiscer dans les mariages de mes paroissiens. Il m'est impossible de faire ce que vous me demandez pour deux raisons : la première, parce que je suis prêtre et qu'il ne convient pas à mon caractère de descendre dans les combinaisons si ardues du mariage; la seconde, parce que, le mariage devant être un acte absolument libre, je craindrais, justement à cause de Pobéissance passive de Cécile Sévérac à un de mes désirs, de contrarier les secrètes pensées de son cœur. Certes, vous êtes digne d*épouser cette jeune fille, et, pour mon compte, je serais heureux de bénir une pareille union; mais ce n'est pas à moi à vous mener l'un vers l'autre. Si vous devez vous appartenir. Dieu vous fera vous rencontrer un jour, et ses desseins sur vous éclateront manifestement.
— Mais, balbutia le Sanégrol confondu, la Pancole la forcera à épouser son brigand de Justin !
— Fumât, dit sévèrement le curé, je ne veux pas vous entendre parler ainsi du cousin de Cécile.
— monsieur le curé ! je vous assure que Pancol est non-seulement un ivrogne et un fainéant, mais aussi un voleur 1 II s'entend avec sa mère pour voler Sévéraguelte. Tout à l'heure, j*ai vu....
— Fumât, la passion vous aveugle, vous n'avez rien vu tout à rheure. La Pancole et son fils sont de braves gens, que vous devriez rougir de calomnier devant moi.
— Mais, monsieur le curé, j'ai vu. . ..
— J'ai à lire mon office, il est dix heures ; adieu. Fumât. Nous reprendrons cet entretien quand vous serez plus calme ; pour ce soir, je ne veux pas en entendre davantage.
— Dieu me damne 1 s'écria l'Avocat furibond, je ne m'attendais pas à cela de vous, vous êtes un ingrat ! »
Le vieux prêtre, au moment d'ouvrir la porte de sa chambre, revint vers le Sanégrol, et lui saisissant convulsivement la main :
« Fumât, lui dit-il, voilà la première fois que vous offensez Dieu en ma présence et que vous me faites sérieusement de la peine. »
Les yeux du vieillard étaient pleins de larmes.
Les sabots de la Gassarotte résonnèrent dans l'escalier; l'Avocat saisit son chapeau et s'esquiva tout honteux, oubhant sa marrègue, vaste limousine de grosse laine dont s'enveloppent les montagnards des Gévennes méridionales.
A quelque temps de là, par une matinée de froid sec, pendant que la Gassarotte entendait la messe, Jeannot et
Marinette, qui s'étaient échappés de l'église, jouaient en plein air à la main chaude avec beaucoup d'autres enfants accourus ce jour-lk des hameaux voisins pour assister au catéchisme. La bande joyeuse s'était abattue au soleil sous la terrasse des Récollets, et le jeu avait atteint le comble du vacarme, quand les gamins furent obligés de se disperser devant une charrette chargée de meubles qui arrivait par la route de Lodève. La charrette, au grand ébahissements des petits paysans, s'arrêta devant le porche du presbytère, et ils en regardèrent descendre d'abord une vieille toute ridée, toute cassée, puis une femme jeune, dont la vaste cornette blanche et la robe grise, sur laquelle battait un gros chapelet, les firent tous reculer d'épouvante. Jeannot, voyant les deux femmes soulever le marteau de cuivre de la porte des Récollets, courut à toutes jambes vers l'église et en revint un instant après avec sa mère. La Gassarotte, qui n'attendait pas sitôt la mère et la sœur de M. le curé, fut on ne peut plus agréablement surprise. Toute radieuse de joie, elle ouvrit la porte de la cure, alluma un grand feu dans la cuisine pour réchauffer la Courbezonne et Marthe qui grelottaient, renvoya Jeannot à l'église annoncer la bonne nouvelle à Sévéraguette, et courut immédiatement aider le voiturier à décharger la charrette. La messe en étant au SanctuSy Cécile n'osa sortir à ce moment solennel ; mais, après la Consécration^ brûlant de connaître la Courbezonne et surtout Marthe, elle s'esquiva vivement.
L'abbé Gourbezon, interrogé dans les lettres de sa mère sur sa nouvelle vie à Saint-Xist, n'avait pas manqué de lui parler longuement et à plusieurs reprises des nombreux services que lui rendait chaque jour Sévéraguette. Aussi, dès l'entrée de Cécile dans la cuisine du presbytère, la Courbezonne, pressentant qu'elle avait devant elle cette jeune fille si bonne, si dévouée, si vantée par son fils, se leva -t- elle et lui prit-elle spontanément les deux mains.
LES GOURBEZON. 135
« Vous êtes sans doute Cécile Sévérac? lui demandât-elle.
— Oui, madame, répondit l'orpheline s'inclinant avec respect.
— Embrassez-moi, mon enfant ! dit la vieille paysanne de Gastanet-le-Haut ouvrant ses bras k Sévéraguette , qui s'y précipita par un mouvement de tendresse toute filiale. Merci, Cécile, lui répéta plusieurs fois la Gourbezonne, merci pour tout ce que vous avez fait de bien à mon fils. »
La jeune orpheline se trouvait dans un grand embarras; si elle eût osé, certainement elle se fût enfuie, car elle souffrait. Rien ne torturait plus celte pauvre enfant que les remercîments pour les services rendus. Lorsqu'on lui disait merci, une sueur froide lui couvrait aussitôt le front. Naturellement simple et bonne, elle ne savait quelle contenance garder devant un obligé reconnaissant ; elle pâlissait et rougissait tour à tour. Certes, ces âmes dépouillées de tout sentiment de personnalité, toutes pétries d'abnégation et d'amour, sont rares à une époque où l'on ne rencontre plus guère d'ingrats que parce qu'il n'existe plus de bienfaiteurs. Il en est pourtant. Sévéraguette était une de ces natures d'élite, et l'abbé Gourbezon, dans une sphère plus élevée, en était une autre. C'est ce qui explique comment, dès le premier jour, leurs deux âmes s'étaient brusquement liées l'une à l'autre, sans examen, sans discussion, violemment. La foi chrétienne les ayant empreintes du même sceau de charité, elles s'étaient reconnues sœurs.
« Je joins mes remercîments à ceux de ma mère, mademoiselle Cécile, » dit Marthe, qui, ayant remarqué le trouble de l'orpheline, était restée muette d'émotion. Et, à son tour, elle pressa Sévéraguette contre son cœur.
« Pensez-vous, Cécile, demanda la Courbezonne, que M. le curé ait fini la messe ?... Oh 1 je languis tant delà voir !
— Oui, madame, la messe doit être maintenant terminée.
— Marthe, donne-moi mon bâton, fit la vieille se le-
vant aussitôt; allons embrasser Pierre. — Sévéraguette , menez-nous à la sacristie. »
Au moment où la Courbezonne et Marthe, précédées de Cécile, franchissaient le seuil de la sacristie, le curé, qui achevait à peine la messe, y entrait, revêtu de la chasuble. En apercevant sa mère et sa sœur, le pauvre vieux desservant faillit laisser le calice s'échapper de ses mains. Il le déposa précipitamment sur le vestiaire, interrompit le Te Deuniy prière que le prêtre récite en descendant de l'autel, et se jeta, avec l'abandon naïf d un enfant, dans les bras de la Courbezonne et de Marthe.
« ma mère ! ô ma sœur I balbutia-t-il avec des larmes de joie, que Dieu est bon 1 »
Sévéraguette, craignant que sa présence à un entretien tout d'épanchement et d'intimité ne fût de sa part une grave indiscrétion, profita du moment où la Courbezonne et ses deux enfants paraissaient le plus absorbés dans le sentiment de leur situation présente pour quitter la sacristie avec Félicien.
« Tu n'iras pas garder les chèvres aujourd'hui, Cassarottou, dit-elle à l'acolyte; tu resteras aux Récollets pour aider ta mère. Va lui dire de monter ici, à ta mère; il faut que je lui î)arle tout de suite. »
La veuve arriva bientôt chargée d'un bois de lit. Cécile l'attira dans un coin de la vaste cuisine.
« Cassarotte, lui dit-elle, qu'avez-vous à donner à tout votre monde pour dîner ?
— Ah ! Cécile, tu me vois plus embarrassée qu'un rat avec trois noix; je ne sais comment me retourner; imaginetoi que je n'ai que cela à cette heure. Elle découvrit une grande marmite dans laquelle bouillaient des choux mêlés à de rares morceaux de lard.
— Gomment, vous voulez que ma sœur Marthe, malade encore comme elle l'est, vous mange cette soupe? Et puis la mère de M. le curé est vraiment trop âgée pour se nourrir si mal.
LES GOURBEZON. 1^7
— Hélas ! Cécile, j'ai pensé à tout cela; mais que faire? J'ai, vois-tu, depuis l'arrivée des parents de M. le curé, la tête tout exterminée y car je sais bien que ce dîner ne leur convient point.
— Il fallait tout bonnement tuer deux ou trois poulets. Je vous ai bien apporté six poulets l'autre jour?
— Tes poulets I ma fille. Ah ! ils oiit cheminé, tes pou* lets. Est-ce que M. le curé peut garder quelque chose céans? Tes poulets ont servi à faire du bouillon à deux malades du Mas-du-Saule, pardi ! Ce saint homme baillerait jusqu'à sa chemise quand il voit des malheureux ; c'est plus fort que lui. Aussi tous les pauvres le savent maintenant, et, du matin au soir, c'est une vraie procession de mendiants aux Récollets. Il en pleut de partout. On n'entend que des Pater noster à notre porte. Hier, il nous est venu une femme des Nières et un homme d'Estréchoux. Bénédiction de Dieu ! il n'est pas permis de se dépouiller comme ça, et de ne rien garder pour soi !
— Mais vous auriez dû prendre de l'argent et courir à Lunas acheter des provisions ?
— Prendre de l'argent I Et oii veux-tu que j'en prenne, de l'argent? Tu parles comme saint Paul avec la bouche ouverte, toi; mais tu ne connais pas notre position..., Cécile, murmara la Cassarotte à voix basse, le boulanger de Latour a pensé hier me refuser -du pain, parce que nous lui en devons pour plus de trente 'francs. Voilà où nous en sommes, ma fille, si tu veux le savoir.
— Est-ce possible, mon Dieu ! ne put s'empêcher de crier la jeune fille.
— C'est exactement comme je te dis et non autrement. Quand je suis arrivée ici, il y avait à peu près deux cents francs dans le tiroir de la table de M. le curé. Mais bientôt tous ces écus sont partis à la file, on ne sait de quel côté. Comme M. le curé est fort distrait, qu'il ne sait jamais l'argent qu'il a ou qu'il n'a pas, je me suis tuée à battre du chanvre pour tout le pays, et, à mesure qu'on me payait,
138 LES GOURBEZON.
je glissais comme ça mes pièces de vingt sous dans le tiroir. Malheureusement mes bras n'ont pu suffire à son bon cœur; tout est dépensé ! Cette kyrielle de quémandeurs qui nous frappe à la porte avalerait la mer et ses poissons.
— Et maintenant qu allez-vous faire?
— Ma foi, Cécile, si le bon Dieu ne vient pas à notre secours, je ne sais ce que nous deviendrons tous ici. La faim va nous faire tirer la langue, à ce que je vois.... Ah! si du moins je pouvais aller quelque part gagner beaucoup d'argent pour ce pauvre M. le curé, qui est un saint du paradis sur la terre ! ajouta la veuve dont les yeux brillèrent de grosses larmes contenues.
— Vous dites, demanda Sévéraguette pensive, qu'il ne s^aperçoit de rien quand on met de l'argent dans son tiroir ?
— Lui I il est bien trop distrait pour ça!... Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu quand, ce matin, je lui ai rapporté la conduite du boulanger de Latour. « Cet « homme a raison, m'a-t-il dit; prenez de l'argent dans « le tiroir et allez le payer.... » J'ai été sur le point de lui crier : Le tiroir est à sec ! Mais je ne sais pas quel effet ses paroles ont produit sur moi, je n'ai pu déclaver les dents : j'avais envie de pleurer.
— Écoutez, Cassarolte, nous ne devons pas laisser M. le curé dans cette situation. Je comprends son désintéressement : c'est un saint honmie, M. Courbezon, et les choses de ce monde ne lui importent guère ; mais, puisqu'il refuse de s'occuper de ses affaires, nous allons nous en mêler un peu toutes deux, n'est-ce pas ?
— Mon Dieu ! que pourrons-nous faire? demanda la Sanégrole joignant les mains par un mouvement de suprême inquiétude.
— J'ai plusieurs sacs de mille francs dans mon secrétaire, dit l'orpheline dont le visage rayonna : je cours en chercher un, et vous le verserez dans le tiroir de M. le curé.
— Moi! mais tu es folle, Sévéraguette ? Mille francs!... Je ne me chargerai jamais de cette commission.
— Alors, dit la jeune fille que son exaltation rendait sublime, je m'en charge, moi I Où est la table dans laquelle M. le curé met son argent?
— Là, dans sa chambre. »
Sévéraguette fit un pas pour sortir ; la veuve alarmée la retint. -
« Réfléchis donc, Cécile, lui dit-elle. Mille francs, c'est une trop grosse montagne d'écus, et si, au lieu de m'envoyer à son tiroir, M. le curé l'ouvre lui-même, il est impossible qu'il ne s'aperçoive pas.... »
L'orpheline s'arrêta.
« Vous avez raison, Cassarotte, il faut agir prudemment. Vous glisserez seulement aujourd'hui deux cents francs dans le tiroir. Nous les remplacerons à mesure que M. le curé les dépensera.
— Oh! Sévéraguette, je n'ose! je n'ose! dit la Sanégrole tremblante.
— Vous voulez alors que je vous laisse tous mourir de faim? Voyons, qu'allez-vous devenir sans ressource ? Cassarotte, la mère de M. le curé est trop âgée, et la sœur Marthe trop souffrante encore, pour supporter sans danger la vie que vous menez ici. Il faut à Tune et à l'autre un régime substantiel.... Et peut-il se présenter pour moi une meilleure occasion de dépenser mon argent, que de l'employer à conserver sur la terre cette famille de saints? D'ailleurs, M. le curé donne tout, et je suis enchantée de trouver à faire l'aumône par ses mains. Si vous refusez de déposer mes deux cents francs dans le tiroir, promettez moi du moins un silence absolu sur tout ceci, je prends sur moi le reste.
— Cécile ! dit la veuve transportée et étreignant convulsivement la jeune fille, tu es un ange du bon Dieu, fais de moi tout ce que tu voudras. »
Le charretier, qui avait fini sa besogne, entra.
« M. le curé n'est pas là? demanda -t-il tirant un lambeau de papier de son portefeuille crasseux.
— Il va rentrer, répondit la veuve.
— C'est sans doute votre facture que vous tenez là? de* manda insidieusement Sévéraguette.
— Oui -bien!
— Ça coûte probablement bien cher de transporter des meubles de Montpellier à Saint-Xisl?
— Cette charretée se monte à quarante francs: j'avais trois chevaux. »
L'orpheline regarda intelligemment la Cassarotte. « Vous devez éprouver le besoin de boire un coup? dit* elle au voiturier.
— Oh! oh 1 comme ci comme ça! Je ne dis pas non; le vin est l'ami de l'homme.
— On ne vous a^ttendait pas encore, et rien n'est prêt à la cure. Voulez-vous venir manger un morceau à Saint- Xist, chez moi? Je demeure à deux pas d'ici.
— Volontiers ; je casserais bien une croûte tout de même": ça creuse rudement, l'air de ce pays-ci.
— Cassarotte, ajouta Cécile, il est inutile que vous cuisiniez ; tout le monde dînera chez moi. Je vais dans un instant remonter pour inviter M. le curé, sa mère et sa sœur.
— Dieu ! que dira la Pancole, si elle nous voit tous arriver à Saint-Xist? soupira la veuve avec un frisson d'épouvante.
— Ma tante ne dira rien, car elle est aux semailles; nous serons seuls 1 »
Sévéraguette s'en alla avec le charretier. Arrivée à Saint-Xist, elle l'installa devant un gigot froid à peine entamé de la veille, et lui servit une bouteille de vin contenant au moins cinq litres. Elle monta dans sa chambre, prit deux cents francs, et revint, en toute hâte, au presbytère. Les Courbezon n'étaient pas encore sortis de la sacristie. La Cassarotte et Cécile se glissèrent dans la cham-
bre du curé, éparpillèrent les pièces de cinq francs dans le tiroir de sa table, et, tremblantes comme si elles venaient de commettre un crime, rentrèrent dans la cuisine. Elles étaient depuis un instant accroupies devant le feu, osant à peine se regarder, quand on entendit la porte de la sacristie s'ouvrir, se refermer, et des pas retentir dans le Cloître.
« Les voici I » murmura Sévéraguette. Elle se leva brusquement pour courir au-devant des Gourbezon.
« Ah ! Cécile , dit le curé , dont la face était tout épanouie, je suis bien heureux ! »•
Sévéraguette fit son invitation , que l'abbé Courbezon accepta avec son admirable simplicité, et tout le monde, jusqu'à la Cassarotte, Félicien, Jeannot et Mariuette, dont Marthe s'était emparée, prit le chemin de Sainl- Xist.
Bientôt ce fut un épouvantable vacarme dans la maison de l'orpheline. On aurait dit que Sévéraguette, dansTimmense contentement qu'elle éprouvait d'avoir à fêter de pareils hôtes , voulait leur immoler toute sa basse-cour. ' Les coqs, les poules, les dindons, les canards, les oies, lest jeunes poulets, traqués, harcelés, pourchassés, criaient, glougloutaient, piaulaient, glapissaient, se débattaient. C'était un sabbat infernal. Au milieu de cette population de bipèdes effarés, haletants, furieux, la Cassarotte, armée d'un coutelas de cuisine, se montrait implacable. Au grand désespoir de Marthe, la terrible veuve trancha la tête à trois canards et saigna deux pauvres petits poulets. Il s'en fallut de bien peu qu'une oie grosse et grasse ne fût, elle aussi, passée au fil de Tépée; mais le curé s'interposant, on sursit à son exécution. Comme on était à peu près affamé, la cuisine se fit avec une célérité incroyable. Tout le monde y mit les mains. Marthe, malgré ses répugnances, se résigna à tenir sur le feu une casserole dans laquelle Sévéraguette roussissait sans pitié les membres encore palpitants des canards , et le vieux desservant fut
obligé de monter trois fois le tournebroche où rôtissaient les jeunes poulets. Enfin, on se mit à table. La joie la plus douce, la plus cordiale, présida à ce festin. Tous les fronts étaient calmes, toutes les lèvres souriantes. La Gourbezonne ne pouvait détacher les yeux du visage de son fils, qu'elle ne se ^souvenait pas d'avoir va jamais si heureux : Saint-Xist était bien en effet un pays de bénédiction I Marthe, à cette table où son frère était content, sa mère radieuse, retrouvait un appétit depuis longtemps perdu. Après dîner, on parla d'une biroulade, et Cécile, pour faire un choix de ses meilleures châtaignes de Jeanne- Longue^ ^ descendit elle-même, avec la Gassarotte, à la remise où Ton enfermait la récolte. Mais elle fut bien étonnée de rencontrer, assis au soleil devant la porte du vaste hangar, son cousin Justin Pancol.
« Tiens, vous voilà, Pancoloul Qu'attendez-vous donc à la porte de la remise ?
— Je reviens de Lodève , répondit le Sanglier honteux d'être supris , et je me repose un instant.
— Pourquoi n'êtes- vous pas monté à la maison ?
^ — Gécile , pouvez-vous me le demander ? ne le savezvous pas? » murmura le Boussagol avec une poignante tristesse.
Sévéraguette parut touchée.
« Pancolou, lui dit-elle avec bonté, je vous sais gré de votre obéissance, et je m'en souviendrai. En attendant, venez dîner et manger votre part de notre biroulade, car on fait aujourd'hui la biroulade chez nous. »»
Le Boussagol, étourdi par ce bonheur inattendu, ne put répondre, il se contenta de lancer à sa cousine un regard étrangement fascinateur, qui empourpra le visage de la jeune fille; puis, après avoir choisi les plus belles châtaignes, ils remontèrent vers la maison.
1. Châtaignes de Jeanne- Longue. On appelle de ce nom, dans les monts d'Orb, les châtaignes de première qualité.
Sévéraguelle présenta son cousin aux Gourbezon, et lui servit elle-même à dîner. Le pauvre Sanglier perdait la tête ; il ne savait à quoi attribuer tant de prévenances de la part de Cécile. Dans la joie intérieure qui l'inondait , il eût embrassé ce curé que sa mère lui avait appris à haïr, car évidemment l'abbé Gourbezon seul pouvait avoir changé les dispositions de sa cousine à son égard. Pancol donc, ébahi de tout ce qui lui arrivait, complètement heureux, rouvrait son cœur à ses premières espérances, et le cercle des convives se formait près de la cheminée, autour du paillasson où la Gassarotte venait, selon l'expression du pays, de mettre à confire la biroulade, quand le charretier, Tœil allumé, la respiration oppressée par l'énorme gigot qu'il avait avalé tout entier sans scrupule, se leva et produisit de nouveau sa facture.
«c G'est quarante francs tout au juste? demanda l'abbé Gourbezon.
— Oui-bien, monsieur le curé, bredouilla-t-il.
— Gassarotte , ajouta le vieux prêtre tendant la facture à la veuve par un geste aussi naturel que celui d'un banquier envoyant un commis à sa caisse, allez payer ce brave homme. »
Sévéraguette et la Gassarotte , qui avaient un moment tremblé que leur stratagème ne fût découvert, échangèrent un regard qui fut un éclair de joie, et la Sanégrole souleva le loquet de la porte pour sortir. Mais, tout h coup, la porte s'ouvrit poussée par une main invisible, et la Pancole entra dans la cuisine. En voyant tant de monde groupé devant la cheminée, en train de manger ses plus fines châtaignes, laBoussagole frémit de colère; ses petits yeux gris s'enflammèrent , et elle allait éclater contre sa nièce , lorsque , en se retournant pour déposer un paquet d'herbages qu'elle apportait des champs pour ses lapins, elle aperçut Justin auquel, en ce moment même, Cécile tendait une cuisse de poulet. Sa physionomie changea subitement d'expression ; toute sa nature fit volte-face. Devi-
nant qu'il était probablement survenu quelque chose de favorable à son fils , elle salua le curé avec toute la grâce possible et sourit à la Courbezonne ainsi qu'à Marthe. Néanmoins cette vieille à figure sinistre, qui soudain était apparue sur le seuil comme un oiseau de mauvais augure, avait épouvanté les Gourbezon. La gêne, Thorrible gêne, cet ennui de Tâme et du corps, s'empara de tous les convives, les roidit, puis les glaça. Évidemment un autre esprit que celui de Sévéraguette , esprit doux, affectueux, clément, régnait en ce moment dans sa maison. Aux pas seulement que la Pancole faisait autour de la table , aux regards que depuis son entrée elljB lançait de tous côtés, on reconnaissait la dominatrice du lieu , dominatrice rigide, despotique, brutale. Les Gourbezon, sans se prévenir ni des yeux ni du geste , se levèrent tous à la fois de leur chaise, comme poussés par un ressort invisible, et se retirèrent incontinent. Sévéraguette, désolée d'un aussi brusque départ, les suivit, emmenant avec elle les enfants de la Gassarotte, et laissant seuls dans sa maison sa tante et son cousin.
c Âh çà ! grommela la Boussagole croisant les bras sur sa poitrine et branlant la tête avec un air de rage concentrée, maintenant qu'ils sont partis, tous ces bâfreurs, tu me diras, toi, je pense, ce qui se passe céans?
— Pancole, tout va bien, calme-toi : Sévéraguette m'aime! Elle m'épousera, sois tranquille.
— Elle te l'a dit?
— Non; mais pourquoi me traiterait- elle avec tant de douceur, si elle ne devait être un jour ma femme?
— Jean de Nivelle^ que tu es I Si elle ne t'a rien promis, tu n'as pas besoin de te monter si vite ta tête de linotte.... En attendant, ajouta-t-elle promenant un regard amèrement triste sur la table jonchée des débris du dîner, on dévore tout ici, quand je n'y suis pas.