Jean de Mreîle^ imhtcile, niai
— Et qu'est-ce que cela fait, si Cécile m'épouse ?
— Qu'est-ce que cela fait I Tu oses me demander ce que cela fait? Tu seras un joli compère avec une femme sans le sou. Si tu n'avais pas dissipé notre bien de Boussagues encore ! . . .
— Dieu me damne! Pancole, interrompit le Sanglier furieux , finiras- tu de me reprocher le passé ? »
Un moment de silence suivit cette explosion de colère. Le Boussagol se leva pour partir,
c Pancolou, dit la vieille posant câlinement ses longs bras amaigris sur les épaules du Sanglier, c'est parce que je considère le bien de Cécile comme tien que je suis hors de moi, en le voyant dévorer par tout ce monde des Récollets. Assieds-toi près de moi, et causons tranquillement. — Es-tu allé à Lodève payer les intérêts des trois mille francs? «
— Oui, j'y suis allé ce matin.
— Ce matin I Tu es revenu bien vite.
— Aussitôt l'argent remis, j'ai repris vitement le chemin d'ici. J'avais rencontré au bas de la côte, près de Mont-Plaisir, les parents du curé, et je voulais savoir comment tout se passerait à Saint-Xist.... Ah ! je n'espérais pas le bonheur qui m'est arrivé, Pancole !
— Tu fais bien, va, de surveiller tous ces gens de la cure. Ils nous avaleraient tout vifs; heureusement je suis ici , et j'ai bon œil et bonne platine.
— Pancole, le curé me paraît un brave homme ; ne le brusque pas, il nous servira peut-être. S*il vient ici avec sa mère ou sa sœur, reçois-les bien, cela fera plaisir à Cécile. D'ailleurs Sévéraguette n'a rien vendu; les terres sont toujours sans hypothèques. Que nous importe qu'elle dépense les revenus, si le fonds nous reste! Voyons, la mère, ne montre pas tes dents à tout le monde comme un vilain chien enragé, elles ne sont point trop jolies déjà. Sois moins regardante à tout, et nos affaires s'en porteront beaucoup mieux.... Promets-moi cela.
— Je te le promets, Justin, » articula la vieille attendrie par un ton affectueux auquel le Sanglier ne lavait paà accoutumée.
Vers les quatre heures, au coucher du soleil, le Boussagol cheminait du côté de. son village d'un pas délibéré, quand, au moment de prendre le raccourci de TAire-Raymond, entre Frangouille et le Mas-du-Saule , il vit tout à coup poindre Fumât. Le Sanégrol, qui venait de quitter la route de Bédarieux pour s'engager dans le sentier de Saint-Xist, marchait rapidement, lui aussi, et suait agresses gouttes. Gomme il se dirigeait forcément vers Pancol, celui-ci, ne voulant pas avoir lair de le fuir, l'attendit de pied ferme au milieu du chemin.
« Je suis bien aise de te rencontrer, Avocat, lui dit-il.
— Et pourquoi, Sanglier, s'il te plaît?
— Pour te donner des nouvelles de Cécile.
— Explique-toi, je ne comprends point ton dire.
— Je viens de voir Sévéraguelte, elle m'aime, et sera bientôt ma femme, comprends-tu, à cette heure?
— Comme ci comme ça.... Mais, Dieu me sauve lie curé n'a pas encore prononcé le conju/ngat, je pense?
— Le curé! c'est un brave homme, le curé; j'ai dîné avec lui chez ma cousine, et je suis sûr qu'il prononcera le conjungat dès que nous le voudrons, Sévéraguette et moi.
— Et tu crois, toi, que Sévéraguette le voudra jamais? dit le Sanégrol un peu ému par les dernières paroles de Justin.
— Elle sera ma femme dans moins d'un mois ! répliqua Pancol lançant à l'Avocat un regard ironique.
— C'est ce que nous verrons. Bonsoir 1 »
Fumât voulut poursuivre sa route ; mais l'air sournois dont il avait articulé ces deux mots : nous verrons, faisant
craindre quelque piège au Boussagol, par un mouvement de bête féroce il bondit au-devant de son rival et lui barra le passage.
c C'est maintenant à toi de t'ezpliquer ! s'écria-t-il embrassant Fumât tout entier d'un regard où pétillait la rage, et tu ne passeras point que tu ne m'aies dit ce que signifie ce nous verrons,
— Si tu ne veux point me laisser passer, eh bien, j'attendrai, répondit le Sanégrol s'enveloppant dans sa limou* sine et s'asseyant tranquillement sur une borne. Oh! ne crains pas que je viole la consigne! Diable! je ne suis point bâti comme un taureau, moi I et je n'ai aucune envie de me faire casser les côtes.
— Pour lors, tu refuses de parler? grommela Pancol d'une voix entrecoupée.
— Pardi I je crois bien I je n'ai rien à dire.
— Tiens, va-t'en, va-t'en I bredouilla le Sanglier dont les doigts, en se recourbant, se roidissaient comme des crocs ; mais tâche de ne pas entraver mon mariage, entends-tu? car alors. Dieu me damne ! tu ne sortirais pas entier de mes mains.
— Oh ! tu ne m'apprends rien de nouveau, va; je sais que tu es capable de tout. »
Pancol, au moment de s'éloigner, se retourna vivement. Il saisit le bras de l'Avocat et le lui secoua avec force. Mais sa brutalité se borna à ce mouvement involontaire. Craignant, s'il entendait encore le Sanégrol, de ne pouvoir résister à ses instincts qui le poussaient à se débarrasser de son ennemi, il prit soudainement la fuite, et disparut dans le ravin profond du ruisseau de Frangouille, Lorsque Fumât l'eut tout à fait perdu de vue, il poursuivit, sonJ^re et soucieux, son chemin vers Sanégra.
Depuis le jour où le curé lui avait refusé de s'employer officieusement à l'affaire de son mariage, l'Avocat n'était plus retourné aux Récollets. Exaspéré contre l'abbé Courbezon, dont l'extrême réserve le précipitait du faîte de ses
espérances, il s'était promis non-seulement de le laisser sécher d'ennui dans son presbytère, mais surtout de lui faire un mauvais parti dans les quatre hameaux et de l'obliger sous peu à demander son changement. Évidemment ce petit vieillard timide, bigot, simple, laid, n'était pas le curé que le Sanégrol avait rêvé pour Saint- Xist. En se dévouant à l'érection de la nouvelle paroisse, il avait pensé que monseigneur en confierait le soin à un ecclésiastique jeune, alerte, intrigant, tout à fait capable de seconder ses vues sur Cécile, non à un vieux prêtre indolent et radoteur.
Dès le lendemain même de la biroulade, Antoine Fumât, qui jusqu'ici avait habilement dissimulé son vrai caractère, croyant ses intérêts en péril, laissa tout à coup éclater les instincts ignobles de sa basse nature. Profitant du moment où il occupait chez lui, pour ses semailles et le battage de ses châtaignes, des paysans des hameaux voisins, il leur parla, à plusieurs reprises, de M. Courbezon avec la plus grande légèreté. D'abord ses railleries portèrent sur les grosses épaules de M. le curé, sur sa figure bourgeonnée, ridée, percée des mille trous de la petite vérole, sur ses souliers éculés, son chapeau crasseux, sa soutane sale et tout effiloquée par le bas. Mais les jours suivants, ne gardant aucune retenue, l'Avocat déclara qu'il n'allait plus au presbytère pour ne pas être témoin des horreurs qui s'y commettaient.
« Et que s'y passe-t-il donc? s'écrièrent les paysans intrigués.
— Vous connaissez tous la Gassarotte, n'est-ce pas?
— Oui, répondit-on, une femme bien honnête I
— Bah ! pas si honnête que vous croyez.
— Comment! est-ce qu'elle aurait mal tourné depuis la mort de son mari, par exemple?
— Oh! les curés, dit Fumât clignant Tœil droit d'une façon significative, ne sont-ils pas après tout de chair et d'os comme nous autres?
— Tiens, tiens, firent les paysans, en voici du nouveau ! Es-lu bien sûr de cela, au moins, Fumadou? M. Gourbezon a Tair comme ça d'un, si brave et si digne homme !
— Faut-il vous mettre les points sur les i? riposta le conseiller; au fait, ne le croyez pas, si vous ne voulez pas le croire, vous autres ; moi j'ai vu ce que j^ai vu. »
Il est difficile de dire jusqu'où va la noirceur chez certaines créatures humaines : elle dépasse toutes les prévisions possibles. Vraiment, si la calomnie est toujours odieuse, elle le paraît peut-être moins à la ville qu'aux champs. On comprend presque que, dans les grands centres, où s'agitent tant de haines, tant de misères, tant de passions, il se trouve des hommes tarés, perdus, capables, dans la lutte, d'user des armes les plus déloyales pour frapper leurs semblables. Mais comment essayer de justifier la calomnie, si tant est qu'elle puisse l'être jamais, quand elle s'exerce dans le silence de la campagne, dans le calme de la nature? Cependant c'est là qu'elle fait ses plus cruels ravages, par la raison que c'est là qu'on s'attendait le moins à ses atteintes. Le paysan, quand il est pervers, ne Test jamais à demi; sa nature grossière, son intelligence inculte le poussent incessamment à exagérer ses vices. Là où le citadin se serait contenté d'un coup d'épingle, il assène, lui, un coup de massue. Le paysan n'a pas de moyen terme dans les passions, parce qu'il est tout d une pièce. Au moral, son esprit étroit, à l'état pour ainsi dire embryonnaire relativement aux rapports sociaux, le rend tout bon ou tout mauvais, selon la première impression reçue. Tout le secret de son caractère obstiné, violent, hypocrite est dans le sens délicat des nuances qu'une civilisation raffinée nous a fait, et dont il a été privé. Aussi ignore-t-il l'art des transactions avec soi-même et des atermoiements. Quand il a à se venger, il se venge immédiatement; il ne blesse pas son homme, il le tue. Le Sanégrol procéda avec cette implacable logique des gens à court d'idée et toujours impatients
150 LES COUBBEZON.
du fait. Croyant ses intérêts compromis, il commença sur l'heure, contre le pauvre curé, la guerre infâme de la calomnie à outrance. Il lui importait de se débarrasser de cet homme, et tous les moyens lui paraissaient également bons.
Mais en agissant avec cette atroce méchanceté, Antoine Fumât était certainement plus coupable que ne T^ût été tout autre paysan. Les facultés naturelles qui lui avaient valu dans tout le pays le surnom d'Avocat, en lui montrant combien toute calomnie est chose vile, auraient dû l'en faire s'abstenir. Puisque, au mépris de son intelligence très-clairvoyante, il entrait dans une voie d'infamie et de lâcheté, il se mettait au-dessous des campagnards ordinaires, que pourraient encore excuser un peu leur brutalité native et l'absence de toute culture intellectuelle. Ce petit Sanégrol, mince, pâle, lymphatique, rusé, était cruel comme tous les hommes faibles et souffreteux. Il est rare que l'individu chez qui le corps ou l'âme ne sont pas arrivés à leur développement complet ne se venge pas sur autrui de cette moquerie de la nature. Certains physiologistes prétendent que la perfection absolue de l'âme qui constitue l'homme de génie, ou celle du corps qui fait les Antinous, crée, parmi nous, les seuls êtres absolument innocents, absolument bons. Chez les autres hommes, l'inclination au mal serait en raison directe de leur imperfection morale ou physique. Cette opinion des physiologistes, que nous ne voudrions certes pas accepter sans restriction, trouve par hasard son entière justification dans le caractère du conseiller de Sanégra. L'Avocat était en effet d'une humeur inquiète, parfaitement en harmonie avec son organisation rachitique et maladive. L'âpreté au gain, vice général chez l'homme des champs, semblait née en lui de sa faiblesse. On aurait dit qu'il se cramponnait à ses sacs d'écus pour leur demander un appui. De reste, sans passion autre que l'avarice, il avait donné à ses châtaigneraies, à ses vignes, à ses olivettes toute l'affection dont il était capable. Au-
trefois, il s'était marié sans amour, par pur intérêt; aujourd'hui, il rêvait de se remarier simplement pour s'arrondir des biens de Cécile. Quant à la jeune orpheline, elle lui importait bien vraiment ! Avec quel empressement il l'eût cédée à Pancol, si Pancol eût voulu la lui acheter au prix de la dot. Pendant huit jours donc, il calomnia sans relâche Tabbé Courbezon. Il inventa, pour entraîner les paysans dans sa haine, des faits monstrueux, et finalement, d'accord avec ses journaliers, un charivari fut organisé pour le dimanche suivant après vêpres. On devait, à la nuit tombante, se réunir sous la terrasse du presbytère avec des chaudrons, des casseroles, des colliers de mulets à clochettes retentissantes, et régaler le curé d'une aubade capable de le désespérer ou de le mettre immédiatement en fuite.
Fumât fut exact au rendez- vous. Dès cinq heures, il se posta sous le porche du presbytère, un fifre entre les doigts, tout prêt à donner le branle au charivari. Mais, à six heures, personne n'était encore arrivé. Le Sanégrol, furieux, jura, tempêta, et attendit. Cependant aucun pas ne résonnait dans les chemins creux ; le silence, au contraire, troublé tout à l'heure par le bruit des ménages de Saint-Xist qu'on entendait des Récollets, devenait de plus en plus profond. On se couchait probablement, car il était tard. Fumât, grelottant, quitta le porche, fit quelques pas en avant de la terrasse et regarda avec inquiétude la façade du presbytère : toute trace de lumière avait disparu. Évidemment on dormait. Il remonta vers Sanégra, maugréant contre ses journaliers qui lui avaient manqué de parole, et contre le curé, qui le condamnait à de si humiliantes expéditions. Il ne dormit pas de la nuit.... Après avoir égaré son esprit dans mille combinaisons impossibles pour contraindre le viBux desservant à quitter la paroisse, reconnaissant enfin qu'il arriverait difficilement à ce résultat, — les bienfaits de l'abbé Courbezon lui avaient déjà concilié l'affection du pays, — il se décida tout à coup à le
laisser en repos et à tourner ses efforts d un autre côté. Pancol étant le premier obstacle, il fallait d*abord se débarrasser du Sanglier pour rester maître de la place. Mais le Boussagol, plus que le curé, était un homme redoutable ; et, quoique très-épris des quarante mille francs de Cécile, TAvocat n'eût pas voulu exposer ses os. Comment s'y prendre pour perdre Justin Pancol?... Fumât s'enfonça la tête dans les draps et réfléchit longtemps; puis, brusquement, comme frappé d'une idée lumineuse, il bondit à bas de son lit, s'habilla à la hâte, et, sans réveiller la Fumade, partit à jeun pour Bédarieux.
Au centre du quartier appelé les Rues-Basses , h Bédarieux, se trouve la Place-aux-Herbes. La Place-aux- Herbes est un vaste carré long, entouré de maisons d'une construction bizarre et fort ancienne. Ces maisons enfumées, lézardées, décrépites, dont les deux ou trois étages, supportés par d'épaisses solives à tête sculptée, s'avancent sur le rez-de-chaussée de manière à former une galerie basse , étaient habitées en 1817, et sont encore habitées aujourd'hui, par des marchandes de toutes sortes de comestibles. Ces femmes, un peu fortes en gueule comme toutes les femmes de halle, accrochent, dès Taube, à des clous enfoncés dans les poutres qui soutiennent ces vieilles demeures, leur lard, leurs saucissons, leurs jambons, leurs boudins, protégés contre la pluie par Tavantcorps des étages supérieurs, puis, en attendant leurs pratiques, se carrent au pas de leurs portes , les poings sur les hanches et la langue en liesse. Vers neuf heures du matin, la Place-aux-Herbes, dont les jardinières ont envahi le milieu , et où se précipitent à la fois toutes les
IJIS COURBBZON, 153
ouvrières de la ville , sorties des fabriques pour déjeuner, offre le spectacle de la cohue la plus compacte , la plus turbulente, la plus criarde ; mais cette extrême animation se calme de bonne heure. Dès midi, chacun ayant fait ses provisions pour la journée, il règne un tel silence k la Place-aux-Herbes, qu'il serait facile à un étranger, égaré dans le sale quartier des Rues-Basses, de se croire dans la cour de quelque cloître abandonné. Il n'en est pas ainsi le lundi, jour de marché, ni les jours de foire. Ces jours-là, grâce au perpétuel va-et-vient des paysans, dont le cabaret de Gratiboul , situé tout au fond de la Placeaux-Herbes, est le rendez-vous, le vacarme ne discontinue pas un instant. C'est du matin au soir un tohu-bohu assourdissant, effroyable.
Vis-à-vis le cabaret de Gratiboul, au coin de la ruelle qui mène de la Place-aux-Herbes à la rue à peu près déserte du Moulin-à-rHuile, s'élevait, à l'époque où se passe cette histoire, une maison dont les murailles, dégarnies de mortier, crevassées en plusieurs endroits , rongées par rhumidité qui règne dans cette partie basse de la ville, ne semblaient plus se soutenir que par Teffet de quelque prodige. Cette masure, disparue depuis, était habitée par Nicolas- Jérôme Vernoubrel, usurier de son" état. Ce Vernoubrel , à rencontre de Gobseck , dont le teint avait jauni par sa contemplation trop assidue de l'or, affichait, lui, une jolie figure colorée, rondelette, avenante. Chassé du Poujol , son pays natal , par les victimes trop nombreuses de ses maltôtes, il était venu se fixer à Hérépian , soi-disant pour y exercer le métier de maître d'école. Mais le juge de paix et les huissiers du canton, desquels il baisait trop souvent le seuil, lui conseillèrent amicalement , pour lui éviter le bois vert , de fermer son école et de quitter le bourg. On était en 1805. Nicolas Vernoubrel, à la tête d'une vingtaine de mille francs grappillés dans de petites affaires, crut le moment venu de tenter les grands coups , et se dirigea vers Bédarieux, ré-
solu plus que jamais à se livrer h son honnête industrie. Avec ce flair admirable qui distingue ces chasseurs acharnés de la pièce de cent sous , il eut bientôt choisi le lieu propice à ses desseins. La Place-aux>Herbes, tant à cause du cabaret de Gratiboul, où affluaient les paysans, que de son aspect délabré , misérable , lui parut l'endroit unique pour établir le théâtre de ses obscures opérations. Il acheta donc, pour rien ou à peu près, cette vieille habitation ruinée, et s'y installa, sans femme, sans enfants, sans servante, sans chien, seul !
Nicolas Vernoubrel vivait à Bédarieux depuis deux ans, que personne , — il faut en excepter toutefois les huissiers, — ne connaissait le bonhomme. Verrouillé dans sa ruine de la rue du Moulin-à-rHuile, d'où il sortait seulement pour aller prendre ses repas chez Gratiboul et y trafiquer, il était fort rare qu'il s'aventurât hors du quartier des Rues-Basses. Du reste, quand une afi'aire urgente l'appelait sur un point éloigné de la Place-aux-Herbes, Vernoubrel, que la lumière semblait éblouir à l'égal du hibou, attendait la nuit. Une fois l'obscurité venue, il descendait son escalier branlant, et, son large chapeau rabattu sur les yeux , se pelotonnant pour tenir moins de place , il se glissait à travers la ville , vigilant comme le chat et léger comme l'écureuil.
Mais si le nom de Vernoubrel était peu connu h Bédarieux, il était en revanche très-populaire dans les villages voisins. A Faugères, à Pézennes, à Dio , k Boussagues, à Saint-Xist, on eût trouvé plus d'une feuille de papier timbré où ce nom se prélassait en grosses lettres triomphantes. Vernoubrel prétait rarement de fortes sommes ; il gagnait plus sur les petits emprunts. Pourtant il n'était pas exclusif, et , quand on parvenait à l'émouvoir, — ce qui était facile en portant l'intérêt k cent pour cent, — il pouvait, pour vous tirer d'afiaire , se saigner aux quatre veines, comme il le disait lui-même, et avancer la somme énorme de trois mille francs. Du reste, c'était un person-
LES GOURBEZON. 155
nage bien étrange que ce petit usurier rose, grassouillet et rond! Il avait tour à tour, pour son public de débiteurs, des brusqueries et des caresses, des rugissements de bête féroce et des câlineries de vieille chatte. Quand la récolte était mauvaise, que les châtaignes, le vin , les olives, le blé avaient manqué, Vemoubrel, dont la porte était assiégée par un tas de paysans besogneux , se dressait sur le seuil, menaçant, intraitable, injurieux.
c Allez au diable! s'écriait- il, je n'ai pas le sou.
— Monsieur Vernoubrel, notre bon monsieur Yemoubrel ! suppliaient les paysans, il nous faut ensemencer, et nous n'avons pas un rouge liard pour acheter nos se* mailles....
— C'est bon , finissait par répondre le terrible usurier ; mais , je vous en préviens , puisque vous persistez à me dépouiller de mon dernier écu, il vous en coûtera plus d'une dent.... »
Les deux battants de la porte étaient ouverts incontinent , et le troupeau se précipitait dans l'abattoir.
Mais les rôles se trouvaient singulièrement intervertis, quand une année d'abondance mettait à Taise les ménages dans les campagnes. Réduit à ronger quelques vieux débiteurs cancres et durs, n'ayant plus le roulement d'affaires auquel la disette l'avait accoutumé, Vernoubrel s'ennuyait et dépérissait à vue d'œil. Osant à peine sortir de chez lui pour aller manger chez Gratiboul, où les paysans, qui la veille étaient à ses genoux , lui eussent peut-être fait plus d'une égratignure à la peau, il attendait, pour descendre, que le cabaret fût désert.
Cependant, nous devons l'avouer, pour ne pas paraître à l'auberge, Vernoubrel ne se cachait pas absolument. Trop affamé d'argent pour s'exposer k manquer une affaire par sa seule faute, les jours de marché ou de foire, quelque temps qu'il fît d'ailleurs, il se plantait à sa fenêtre, agaçant du regard les paysans, leur montrant , comme les courtisanes du coin de la borne, son escalier du doigt , et
laissant tomber sur eux, d'une petite voix aigrelette^ ces séduisantes paroles :
« On ne le prête pas aujourd'hui Fargent, on le donne ! » ' Il arrivait parfois que ces fallacieuses promesses attiraient quelques novices dans le piège. Mais aussi quel scandale ne provoquaient-elles pas, quand elles étaient entendues de ceux qu'il avait tenté de ruiner 1
« Tairas-tu ta langue , Vernoubrel du diable I
— On n'a donc pas encore pendu ce brigand de la Galabre?
— Combien sont aux galères qui ne l'ont pas mérité comme toi, misérable !
— Cache au moins ton museau , triple scélérat !
— Ah! si je te rencontre jamais au fin bout de mon bâton!... »
Durant cette litanie chantée à sa gloire , Vernoubrel, trop philosophe pour conserver le moindre préjugé à l'endroit de la reconnaissance humaine , assis devant son bureau, les pieds sur son coffre-fort , regardait les lettres de change dont regorgeait son portefeuille, et souriait de son petit sourire plein d*intelligence et d'ironie. Il attendait patiemment la fin de la tempête, puis, l'orage apaisé, il se frottait les mains , et, reprenant place à la fenêtre, se montrait aux passants tout aussi gai, tout aussi engageant, tout aussi bonhonmie qu'auparavant.
En arrivant à Bédarieux, Antoine Fumât ne s'arrêta pas au marché, où affluaient de toutes paris des charrettes chargées de blé, d'avoine, de mil.... Il traversa la Grand'- Rue, se dirigeant vers la Place-aux-Herbes. La Place-aux- Herbes était déjà encombrée de monde. L'Avocat se fraya un passage, donnant du coude dans le dos charnu des jardinières, et, en quelques enjambées, se trouva dans la masure de Vernoubrel. Il monta sans hésiter l'escalier de l'usurier et frappa vivement à sa porte.
c Qui va là ? cria la petite voix du bonhomme.
— Ouvrez !
— Parlez avant. Qui êtes-vous?
— Antoine Fumai , de Sénégra. »
La clef grinça dans la serrure et la porte s'ouvrit toute grande.
«Où diable allez-vous si matin comme ça? demanda Fusurier avec un certain élonnement , car il voyait le Sanëgrol franchir son seuil pour la première fois. Ce n'est pas certainement à moi que vous avez affaire ; vous vous trompez probablement de maison.
— Vous êtes bien M. Vemoubrel, celui qui....
— Oui , oui , je suis Vemoubrel en effet. Que me voulez-vous ?
— J'aurais un petit bout de service à vous demander.
— Tout k vos ordres, monsieur Fumât; donnez- vous donc la peine de vous asseoir. »
Pendant que l'Avocat prenait un siège , l'usurier refermait soigneusement sa porte.
« Maintenant , expliquez-vous , dit Vemoubrel se postant debout devant son bureau.
— Par ma foi ! m'expliquer, dit l'Avocat intimidé par l'attitude froide du bonhomme , ce n'est pas facile comme ça de but en blanc.
— C'est une affaire d'argent qui vous amène chez moi, je présume ?
— Sans doute ; mais....
— Eh bien , combien vous faut-il ? Je connais votre position et puis vous prêter sans risques.
— Oh I ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
— Comment , ce n'est pas de cela qu'il s'agit ! Et si je n'ai pas présentement la somme dont vous avez besoin, vous serez joliment capot, pas vrai ?
— Faites excuse, monsieur Vemoubrel, je ne viens pas ici pour emprunter de l'argent, Dieu me sauve î
— Que diable venez-vous y faire alors? s'écria l'usurier lançant au Sanégrol un regard de chat où perçait une extrême méfiance.
158 LES GOURBEZON.
— Voilà la chose tout simplement, à la bonne franquette : Justin Pancol, de Boussagues, est-il votre débiteur?
— Ah çà ! est-ce que vous êtes monté chez moi pour me confesser, par exemple ?
— Je ne vous demande pas vos péchés , Dieu merci, répliqua TAvocat avec finesse. Dites-moi seulement si Pancol vous doit quelque chose, et si on pourrait s'entendre avec vous pour acheter la créance ?
— Vous voulez donc poursuivre Pancol?
— C'est mon affaire, cela, monsieur Vernoubrel : vous doit-il , oui ou non ? »
A cette demande, qui avait tout l'air d'une injonction, l'usurier ne jugea pas à propos de répondre* Le Sanégrol se leva.
« On prétend que vous ne manquez aucune occasion de gagner de l'argent, dit-il ; mais on vous fait plus futé que vous ne letes, en vérité, car aujourd'hui vous en laissez échapper une belle. Puisque vous ne desserrez pas les dents, je m'en vais alors. »
Il fit un pas vers la porte.
« Mon Dieul aÛez-vous-en, dit Vernoubrel avec une insouciance toute feinte. Il est bien certain que. nous aurions pu nous entendre; mais vous êtes si vif, si pétulant.... Allez- vous-en ! je ne suis pas allé vous chercher à Sanégra, moi ! Pancol n'est pas un débiteur insolvable, et je n'ai aucun besoin de trafiquer de sa dette.
— Il vous doit donc?
— Qui vous a dit le contraire ?
— Et combien vous doit-il ?
— Halte-là, Fumât l vous êtes curieux comme une puce ; il faut payer pour connaître mes secrets.
— Voyons , combien exigez-vous , là , pour me passer votre titre?
— J'ai une hypothèque sur les biens de Pancol , et , si vous voulez être mis en mon lieu et place, il faudra
LES GOURBEZON. 159
aller chez le notaire. Il va sans dire que vous acquitterez les frais.
— C'est entendu.
— Puis vous me donnerez , comme pot-de-vin , trois cents petits francs, et tout sera dit.
— Trois cents francs 1... Fichtre 1 vous n'y allez pas de mainmorte, vous.
— J'y vais toujours comme cela; c'est à prendre ou à laisser.
— Je le laisse alors.... Adieu !
— Vous trouvez que c'est trop ? Eh bien, tenez, mettons la chose à deux cent cinquante , et n'en parlons plus.
— Jamais de la vie! fit l'Avocat d'une \oix ferme et indignée,
— Vous voulez sans doute que je vous permette d'exproprier Pancol pour rien?... Dans ce monde il faut payer tous ses plaisirs, mon cher Fumât. Certes, si on vous écoutait, vous autres, on ne pourrait pas tant seulement faire bouillir son pot, il faudrait se nourrir d'araignées rôties.
— Dieu me sauve I comme vous plumez votre monde I On ne se trompait pas, quand on m'assurait que vous égorgiez vos pratiques.
— Le bétail que j'ai égorgé n'est pas bien mort, puisqu'il revient incessamment brouter mes écus, dit aigrement le bonhomme ; vous voyez donc qu'on m'a calomnié.
— Votre dernier mot , monsieur Vernoubrel ! demanda Fumât posant la main sur le loquet de la porte.
— Diable , diable , comme vous êtes pressé I vous partez, vous, comme le jeune vin de la tonne. Attendez donc, et calmez-vous I... Je n'ai pas l'habitude de traiter les affaires aussi rondement, moi.,.. Vous ne pouvez tenir en place. Rasseyez- vous et causons comme de vieux amis, là, tranquillement.... Nous disons donc qu'il vous faut un titre pour détruire Justin Pancol, de Boussagues ?
160 LES GOURBEZON.
— Oui.
— Vous voyez bien que vous avez Tintention de le poursuivre ; tout à Theure vous n'osiez pas Tavouer. »
Le Sanégrol, dépité, se mordit la langue.
ff Adieu, monsieur Vernoubrel, dit-il entr'ouvrant la porte, je vois que vous cherchez à me tirer les vers du nez; vous êtes trop fin pour moi. Votre serviteur 1 »
Il était au moment de descendre la première marche de l'escaliçr, quand Tusurier, le saisissant brusquement au bras , Tobligea à rentrer.
« Antoine Fumât, lui dit-il avec bonhomie, ne parlons plus de cette affaire; mais je ne veux pas que nous nous quittions sans trinquer ensemble..,. Que diable! parce que nous -ne pouvons tomber d*accord aujourd'hui, cela ne veut pas dire que nous ne nous entendrons pas plus tard. Deux montagnes ne se rencontrent jamais, mais deux hommes, c'est différent.,.. Je veux absolument choquer le verre avec vous. J'ai là du riquiqui dçnt vous me donnerez des nouvelles. »
Et l'usurier posa une bouteille et deux verres sur le plateau graisseux de sa table.
« Merci, monsieur Vernoubrel, je suis pressé ; merci, c'est sans façon, dit TAvocat,
— Vous remercierez quand vous aurez avalé ceci* » Il lui versa un demi-verre de riquiqui.
' « C'est bon, c'est très-bon I dit Fumât faisant claquer sa langue contre le palais.
— Pancol ne le trouve pas mauvais non plus.
— Il en a donc bu, le Sanglier?
— Toutes les fois qu'il m'apporte les intérêts, il en goûte un travers de doigt.
— Il les paye donc, ses intérêts ?
— Très-exactement. Ah ! c'est qu'avec moi, quand on est en retard, je n'ai pas besoin de mitaines pour envoyer les anges à Boussagues. (Les anges de Vernoubrel, c'étaient les huissiers du canton de Bédarieux.)
— Vous êtes un Cnot, vous, monsieur Vernoubrel, re« prit Fumât.
— Moil... Oh! que vous me connaissez peu ! Je suis simple comme un enfant.
— Gredin ! pensa l'Avocat.
— Tenez, je suis. si bon que, si vous me pressiez beaucoup à cette heure, je vous dirais le chiffre de la dette de votre ennemi, c^r il est évident que Pancol est votre ennemi et que vous cherchez à vous venger.
— Et quel est ce chiffre?
— Deux mille cinq cents francs.... Êtes-vous content?
— Et pour passer cette créance sur ma tête, vous exigez deux cent cinquante francs ?
— Ça ne vaut pas moins,... Gomment! vous détestez Pancol, vous le haïssez, vous lui voulez tout le mal de la terre, et quand, pour deux cent cinquante misérables francs, vous pouvez vous donner la satisfaction de le mettre sur la paille (car, si vous commencez la danse de Texpropriation, tous les créanciers vont accourir comme des chiens affamés pour se disputer les morceaux du pauvre homme), vous avez l'air de compter les mouches du plancher! Ah! tenez!..,
— Monsieur Vernoubrel, interrompit l'Avocat ému à la fois par la pensée du sacrifice qu'il s'imposait et par l'espoir de ruiner son rival, je vous donnerai cent francs do pot-de-vin.
— Il me faut au moins deux cents francs.
— Vieux brigand ! » murmura l'Avocat.
Il essaya d'ouvrir la porte; elle était fermée à clef. « Gomment! vous avez verrouillé la porte?
— Oh! c'est par mégarde. Vous me quittez donc?
— Gerles, je crois bien ! Vous m'avaleriez sans me donner le temps de crier, si je vous écoutais. Deux cents francs! Ah çà, mais vous croyez donc, vous, que j'ai autant d'écus dans ma poche qu'un chien a de puces sur sa
peau? Mort de ma vie, quel grippe-monnaie vous me faites! Adieu, monsieur Vernoubrel.
— Vous reviendrez me trouver, allez, j'en suis sûr.
— Jamais, ou le diable m'emporte î
— «Oh ! oh I vous jurez comme un charretier. On a bien Taison de dire que les paysans de votre village prennent feu comme Tamadou. Au revoir, monsieur Fumât. »
L'Avocat descendit l'escalier en couranj, comme si quelque démon se fût attaché à ses trousses.
En se trouvant devant la porte du cabaret de Gratiboul, le Sanégrol ne sut pas s'il devait entrer pour déjeuner, ou aller tout de suite par la ville chercher quelque autre créancier de Pancol. Il était évident qu'il ne se déciderait jamais k compter deux cents francs de pot-de-vin à Vernoubrel. Appuyé contre un des volets verts de l'auberge, il restait immobile, indécis, tiraillé dans tous les sens par sa pensée inquiète, quand, à travers la fenêtre ouverte à côté de lui, il entendit le gros rire de Mécanne. Frappé d'une idée subite (il pourrait peut-être, en se mêlant aux -Boussagols qu'il évitait depuis l'affaire de la paroisse, mettre la main sur quelque créance nouvelle du Sanglier et l'acquérir à bon compte), il entra bravement, dans le cabaret, et, sans embarras, sans honte, la mine au contraire souriante et l'allure dégagée, alla s'asseoir à la table où le maire déjeunait avec plusieurs de ses administrés.
c Oh ! oh ! fit Mécanne regardant ironiquement le conseiller de Sanégra, qu'est-ce que cela veut donc dire que tu viennes trinquer avec nous aujourd'hui. Fumât?
— Gela veut dire que ce qui est passé* est passé, répondit l'Avocat, et que nous serions des imbéciles de nous en vouloir plus longtemps. Ah ! certes, je vous l'avoue, si j'a-
vais à recommencer la besogne de la paroisse de Saint-Xist, je la laisserais bien à tous les diables. Qu'on est bête, en vérité, de se créer des ennemis pour les curés 1 Ça n'aime personne, ces robes noires, c'est sec et dur comme un sac de chdtaignons. »
Les Boussagols, dupes du désappointement de Fumât, partirent d'un éclat de rire homérique.
c Si tu mets conome ça ta fierté sous la semelle de tes bottes, dit Mécanne avec méfiance, il faut, Avocat, que tu aies besoin de moi.
— Besoin de toi I et pourquoi donc, s'il te plaît? Je veux tout simplement redevenir ton ami comme par le passé, et si je fais les premières avances, c'est que j'ai eu les premiers torts, voilà 1
— Par ma foi, tu n'avais pas tort après tout de demander un curé, et, pour mon compte, je ne t'en ai j^ais gardé rancune. Dans ce monde, comme on dit, chacun pour soi et Dieu pour tous.... Mon neveu Justin, j'en conviens, m'avait un peu monté la tête contre toi. Mais, bah I eijterrons notre feu sous les cendres et jetons-y de l'eau dessus. Pourquoi nous montrer toujours la crête comme des coqs en colère!... Donc, ajouta Mécanne tendant la main au Sanégro) qui la lui serra avec une admirable effusion, il est dit que tu déjeunes avec nous?
— C'est dit, si vous le voulez tous,
— Certainement, Fumadou, que nous le voulons, répondirent les Boussagols se pressant les uns contre les autres pour faire à l'Avocat une place plus commode autour de la table.
— Gratiboul ! Gratiboul ! cria le maire frappant sur son assiette avec son couteau historié de jolis clous de cuivre, une fourchette pour Antoine Fumât. »
La servante de l'auberge, une grosse fille de Rubens, haute en couleur, donna l'objet demandé, et Mécanne glissa dans Tassiette de l'Avocat une très-ample portion de gibelotte de lapin, qu'on venait d'apporter toute fumante
164 LES GOUEBJSZON.
dans un grand plat de faïence rouge. Il s'établit incontinent le plus absolu silence. On n'entendit désormais que le choc des verres et le craquement des os du pauvre animal entre les mâchoires impitoyables de ces paysans carnassiers. C'est seulement quand Gratiboul vint verser le café, que les langues, absorbées jusqu'ici dans les rudes travaux de la mastication et de la déglutition, recouvrèrent Tusage de la parole.
ce Eh bien, à quand la noce? dit Fumât s*adressant à Mécanne.
— Quelle noce?
— Pardi oui, fais l'innocent, comme si tu ignores quelque chose !
— Et que sais-je?... Jésus-Maria! je ne t'entends point, par exemple.
— Dieu me sauve I tu sais bien que Pancol épouse Sevéraguette. Voyons, ne fais. pas le futé avec moi.
— Gomment, tu es sûr de cela, toi? tu me garantis cela, toi? s'écria le maire de Boussagues avec une vivacité qui étonna tous les convives, ^
— Oh 1 oh ! dit Fumât, cette nouvelle a l'air de te mettre mal à Taise. Est-ce qu'elle compromet tes intérêts, par hasard? »
Et il enveloppa le Boussagol d'un regard attentif et profondément scrutateur.
c Au contraire, Fumadou, au contraire, balbutia le maire, c'est que, vois-tu, c'est que.... Oh! oui, je suis bien content 1 Enfin, elle s'est décidée, cette petite bigote de Cécile. Je ne m'avisais plus de ce mariage, moi, j'en désespérais presque ; aussi voilà bien longtemps que je n'ai bouté le pied à Saint-Xist.... Mais au moins, Fumadou, tu ne le moques pas de moi.... J'aime Pancol!... D'ailleurs, je rentrerai dans mon argent.... Tiens, si tu me jures que la chose est certaine, je paye deux bouteilles de vin vieux de Faugères.
— Je te le jure, puisque cela te fait plaisir.
LES OOURBEZON. 165
— Gratiboul! cria Mécanne, deux bouteilles de faugères, du vieux I »
Pendant 'que l'on vidait ces deux bouteilles, Fumât, chez qui la joie spontanée de l'oncle de Pancol et ces mots saisis à la. volée : Je rentrerai dans mon argent! avaient suscité des soupçons de toute sorte, ne perdait pas le maire des yeux. Certes, l'Avocat ne doutait pas de l'intérêt de Mécanne pour son neveu; mais il savait par expérience ce que valent les liens du sang chez les paysans, et l'épanouis^ sèment subit de tout le visage du maire, à la nouvelle du prétendu mariage de Justin, son empressement à vouloir qu'on lui en assurât la certitude par serment, lui semblaient trahir des préoccupations toutes personnelles. L'idée que Mécanne était le créancier de son rival, qu'il attendait son mariage pour être remboursé, lui traversa involontairement le cerveau.
« Oh 1 pensa-t-il, si je parvenais à arracher ses titres au maire, la comédie serait admirable, l'oncle exproprierait le neveu !... Et pourquoi ne les lui arracherais-je pas?... Quelle catastrophe, Dieu me sauve ! »
Sentant qu'il avait besoin de toute son intelligence, de toute sa ruse, il jeta, sans être vu, sous la table ses deux verres de faugères, un des vins les plus capiteux du pays, puis il appela Gratiboul et lui solda les bouteilles.
c Mais c'est moi qui les dois, Fumadou, dit Mécanne.
— Non, c'est bien moi, au contraire, répliqua l'Avocat, et, situ tiens à savoir pourquoi, sortons de l'auberge.
— Explique-toi, car ton dire est plus embrouillé que la quenouille de sainte Catherine, » dit le maire en se levant.
En ce moment, un petit homme se coula entre la table et la muraille et frappa sur l'épaule à Fumât. « Que voulez-vous? demanda le Sanégrol.
— Venez, nous pourrons nous arranger, dit Vemoubrel.
166 LES GOURBEZON.
— Je viendrai.
— Quand ?
«^ La semaine des quatre jeudis.
-^ Je vous laisserai la chose pour cent cinquante francs, tout au juste, insista Vemoubrel,
— Allez vous faire pendre au diable! » répondit l'Avocat préoccupé d'autres idées.
L'usurier disparut, et Fumât, prenant le maire de Bous« sagues par le bras, l'entraîna hors du cabaret.
« Tu veux donc tout savoir? lui dit-il en traversant la Place-aux -Herbes .
— Sans doute.
— Gare I une poutre va te tomber sur le corps avec mes paroles,
— J'ai bon dos, parle quand même, balbutia Mécanne ; qu'y a-t-il ?
— Il y a tout simplement que c'est moi qui épouse Sévéraguette et non Justin.
— Gomment, toi !... Allons, tu cherches à me faire voir les étoiles en plein midi, mais je fermerai les yeux. Ce que tu me dis. Avocat, n'est pas possible. La Pancole....
— Oh I interrompit le Sanégrol, ne t'effraye pas, ne tremble pas pour ton argent, tu ne perdras pas un sou.
— Eh quoil tu sais....
— Je sais tout, parbleu!
— Qui te Ta dit?
— Gela ne te regarde point, Mécanne. Je sais que tu as prêté de l'argent k Pancol, et je sais encore que, sans moi, tu risquerais fort de le perdre.
— Le perdre 1... Je ne suis pas un enfant, Fumadou, et je n'engage mes écus que sur hypothèque.
— Tu me fais rire avec tes hypothèques, toi, vraiment ! Est-ce qu'il n'y en a pas de toute sorte, des hypothèques? J'avais bien une hypothèque lors de la faillite de Maguenot frères , à Lodève, et cependant il ne m'en est pas revenu un rouge liard. Yernoubrel, lui aussi, possède une
LES GOURBEZON. 167
hypothèque sur Pancol, et va-t'en voir s'il n'a pas la peur dans les chausses. Mais je lui ai dit le fin mot de la chose,' et il s'en repose sur moi. Ni Vernoubrel, ni toi, Mécanne, ni aucun des créanciers de Justin, vous ne perdrez un centime.
— Ah çk! mais différemment, il faudrait être sorcier comme Parado pour te comprendre. Qu'est-ce que tout cer galimatias^ Dieu du ciel ! J'ai beau ouvrir mes yeux tout grands comme des lucarnes, je n*y vois pas plus clair dans tes paroles que dans un four.
— Ce n'est pas ma faute, c'est que tu as la cataracte conune ton mulet. ^
— Avocat , tu médites quelque coup de ta façon contre mon neveu Justin : voilà tout ce que j'aperçois dans tes raisonnements aussi épais que de la poix en bouillie.
— C'est vérité, Mécanne, tu viens de mettre, comme on dit, la main sur le gibier. Je médite de rendre à ton neveu son bien de Boussagues, libéré de toute hypothèque, comme il l'était du temps de ton beau-frère, Thomas Pancol, voilà 1
— Te gausses-tu de moi, par exemple, Avocat?
— Et tu me croiras, quand tu connaîtras |ma complice dans cette bonne action.
— Ta complice ! mais tu as la berlue, pas possible!... Voyons, quelle est cette complice?
— Sévéraguette, ta nièce.
— Sévéraguette 1- Ah çà! nom d'une trique, tout le monde a donc perdu la tête à Saint-Xist? Jésus-Seigneur! qu'est-ce que c'est que tout ceci?
— Cécile est un cœur d'or, dit le Sanégrol avec une émotion admirablement jouée; ne pouvant épouser Justin qu'elle n'aime pas, la pauvre fille! elle veut du moins le dédommager du refus de sa main, en lui rendant tout son bien de Boussagues qu'il allait perdre. Vernoubrel, je puis te confier cela, à toi, était à la veille d'exproprier Pancol. »
Le maire, ahuri, attachant sur TÂvocat des yeux à la fois méfiants et étonnés, ne trouva pas une parole.
«c Eh bien 1 reprit le conseiller municipal, que dis-tu de cela, toi ?
— Je dis.... je dis.... je ne dis rien.... que diable veuxtu que je dise? D'abord ce que tu me chantes là est-il vrai? voilà la question.
— Mécanne, je n'ai pas Thabitude de mentir, répondit Fumât avec froideur. Si tu ne veux pas que j'acquitte la dette de Pancol, dis un mot et je ne t'en romprai plus les oreilles. Certes , Vemoubrel et les autres ne sont point tant dégoûtés! Il est clair, ^n'est-ce pas, que mes écus te brûleraient les doigts ; tu n'en veux pas décidément?
— Je ne dis pas cela.... Mais pourquoi Justin n'est-il pas avec toi dans cette affaire ?
— Tu ne comprends donc pas, grand Nicodème, que Cécile lui ménage une surprise?... Après tout, s'il te plaît de rester le dernier créancier de Pancol, à ton aise ! Seulement, je t'en préviens, quand il te faudra plus tard retirer de ses griffes tes quinze cents francs....
— C'est deux mille francs qu'il me'doit, interrompit vivement Mécanne.
— J'avais oublié le chiffre, mais il est là, dans ma poche, écrit sur mon carnet.
— Et qui te l'a donné, ce chiffre?
— Le bureau des hypothèques de Béziers est donc ouvert pour les aveugles? D'ailleurs nous n'en avons pas eu besoin; laPancole a tout avoué à la Sévéraguette.... Je te disais donc que plus tard il y aurait du tirage, quand il faudrait arracher tes deux mille francs à Justin. Cependant je ne veux pas t'ennuyer; tu aimes ton neveu, et peut-être, toi aussi, veux-tu lui faire une surprise en lui donnant quittance finale.
— Pas de ça, pas de ça!... J'aime Justin sans doute, mais j'aime aussi mon argent, dit le Boussagol ébranlé.
— D'ailleurs Pancol, j'en suis sûr, n'acquitte pas trèsrégulièrement les intérêts.
— C'est toujours un peu long.
— * Gomme tu es son oncle, il te paye déjà mal les in« térêts pour finir par ne pas te payer le capital.
— Et tu me solderais, toi, les deux mille francs?
— Je ne m'en dédis pas.
— Tout de suite?
— Sans doute, à l'instant, »
Mécanne s'arrêta et promena sur le Sanégrol un regard où l'inquiétude le disputait à la convoitise. Fumât tira de sa poche deux petits rouleaux de pièces de vingt francs.
« Voici deux mille francs, je les ai apportés pour toi ; les veux-tu, oui ou non î
— < Par ma foi, donne ! dit Mécanne subjugué et tendant la main.
— A quel terme est ton obligation?
— Elle tombe fin février. » .
Le Sanégrol replongea les louis dans la poche de son gilet, serra familièrement le bras du maire, puis, lui donnant, en manière de gentillesse, un grand coup de coude dans le flanc :
< Allons chez le notaire, mon oncle Mécanne, » lui dit-il.
Le succès complet du Sanégrol sur le maire de Boussagués explique cette phrase laconique : nous verrons, lancée comme une flèche empoisonnée par l'Avocat au Sanglier, quand les deux paysans s'étaient rencontrés, à la tombée de la nuit, dans le chemin creux de Saint-Xist.
Cependant l'abbé Courbezon s'abandonnait tout entier au charme de la famille ; heureux entre sa mère bien por^ tante malgré son grand âge et sa sœur qui de plus en plus
reprenait des forces, il oubliait le passé si plein de misère et de deuil. Il lui semblait qu'une autre vie, une vie toute d'espérance et de consolation, commençait pour lui, et bénissant Dieu, il se laissait aller au courant de cette existence nouvelle avec tout l'enivrement d'un cœur encore débordant d'illusions. Du reste, à Sàint-Xist, tout était bien fait pour le plonger dans les plus délicieux rêves. Au lieu d'être harcelé, comme k Saint-Ghinian, par des hommes ligués contre lui pour le perdre, d'avoir à lutter, comme à Yillecelle, avec un entrepreneur grossier, de trembler chaque jour, comme à Montpellier, pour la santé de sa mère que les privations minaient sourdement, il se trouvait au milieu de paysans respectueux -et bons, sa mère et sa sœur vivaient sans inquiétude auprès de lui, il était l'objet de la sollicitude constante de la Gassarotte, et les enfants de la veuve l'embrassaient comme un père à tous les instants de la journée. Peut-être Jeannot et Marinette étaient-ils, en effet, parmi les êtres qui l'entouraient, ceux qui répandaient dans l'âme du desservant le plus de rafraîchissement et d'intime joie. Oh ! c'était un spectacle d'une mélancolie touchante de voir quelquefois ce vieux prêtre, dont la carrière avait été si rudement éprouvée, courir après les enfants ou se faire poursuivre par eux, se cacher derrière une porte, rire aux éclats en leur montrant le nez, puis les saisir tout à coup, les enlever de terre et les serrer dans ses bras avec une tendresse paternelle, divine!
Mais l'abbé Gourbezon, qui, désabusé peut-être des grandes entreprises, source de tous ses maux, se laissait enfin vivre tranquillement, était loin de soupçonner à qui il devait le calme dont il jouissait pour la première fois. Laissant la Gassarotte puiser dans le tiroir de sa table pour les besoins du ménage et ses aumônes, il ne se demandait jamais s'il restait de l'argent à la maison. Il savait qu'à la fin décembre un mandat décent cinquante francs, montant de trois mois de traitement, était arrivé aux Récollets, et
LES CODRBEZON. 171
cette somme ne pouvait être sitôt épuisée. Le fait est pour* tant que SévérAguette, aidée de la Cassarotte, continuait à glisser ses pièces de cinq francs dans la table du curé. Loin de se lasser, l'orpheline aurait voulu chaque jour remplacer la mise de la veille. N'eût été la Cassarotte, dont le bon sens modérait Tardeur enthousiaste de Cécile, la jeune fille eût très-probablement commis quelque imprudence et fait tout découvrir. Entre elle et la veuve, il s'élevait toujours quelque discussion à propos de la somme qu'il était urgent de couler dans le tiroir.
« Mettez-y cinq cents francs, disait Sévéraguette.
— C'est impossible, Cécile. Ni sœur Marthe, ni Mme Courbezon ne vont d'ordinaire à l'argent, c'est vérité; mais enfin il pourrait bien arriver que je ne fusse pas là quelquefois, et alors.... »
Il y avait à peine un mois que labbé Courbezon, sa mère et Marthe se reposaient dans cette vie fadle et douce des fatigues , des luttes et des souffrances d'autrefois , quand un jour, vers midi, l'administration du roulage de Bédarieux vint déposer devant la porte de l'église de Saint- Xist deux lourdes caisses sur lesquelles étaient écrits en grosses lettres ces mots : Envoi de Prosper CorbineaUf marbrier à Béziert,
c Ce sont les fonts baptismaux 1 s'écria le curé battant des mains comme un enfant, ce sont les fonts baptismaux ! s
Tandis que la Cassarotte allait acquitter la lettre de voiture, l'abbé Courbezon, aidé de sa sœur, de sa mère et de Sévéraguette, qui s'était attachée à Marthe au point de ne pouvoir plus la quitter, commença le déballage des caisses de Prosper Corbineau,
Cependant l'abbé Courbezon fut surpris de ne pas voir, ce soir-là, Fumât à la cure. En revenant des champs, plusieurs paysans de Sanégra avaient aperçu l'énorme caisse arrivée de Béziers et étaient accourus, ivres de curiosité, pour admirer les fonts baptismaux. Évidemment ils avaient tout rapporté à Fumât. Pourquoi donc ne paraissait-il pas
aux Récollets? 'Le vieux desservant, auquel était revenu le bruit du charivari organisé contre lui par le Sanégrol, craignit que Fumât, lui tenant toujours rancune, ne se refusât à payer les cinq cents francs promis pour les fonts baptismaux. Cette pensée lui fit courir un frisson par tout le corps. Que deviendrait-il ? Certainement Prosper Corbineau, auquel il avait fait cette dernière commande pour prouver à ce jacobin qu'un prêtre ne venge pas les injures, serait aujourd'hui aussi implacable qu'autrefois et n'hésiterait pas à le poursuivre. Oh I combien il regretta de n'avoir pas fait une quête, comme l'idée lui en était primitivement venue, de s'être encore une fois engagé dans une affaire aux chances douteuses !
A quelques jours de là, l'abbé Courbezon revenait de dire la messe, quand le facteur lui remit une lettre timbrée de Béziers. Il la décacheta d'une main tremblante. Hélas ! ses prévisions ne l'avaient pas trompé : Prosper Corbineau annonçait à M. le curé de Saint-Xist qu'il venait de tirer sur lui un mandat de sept cents francs. Le desservant sentit un grand trouble s'emparer de lui, et n'osant entrer dans le presbytère, où sa mère, sa sœur, la Cassarotte l'eussent accablé de questions, il alla s'enfermer dans la sacristie pour y reprendre courage. Il en sortit quelques minutes après, et traversa le Cloître plus résolu, plus ferme.
c Cassarottou, dit-il à Félicien, qui redescendait vers Saint-Xist après avoir servi la messe, tu vas partir inmiédiatement pour Sanégra; tu diras à Antoine Fumât de venir ce soir aux Récollets. Si tu ne le rencontres pas chez lui, tu le chercheras aux champs : il faut absolument que je le voie, entends-tu?
— Oui, monsieur le curé, > répondit l'enfant prenant ses jambes à son cou.
Le soir, vers sept heures, Tabbé Courbezon, rentré de Saint-Xist où il avait soupe chez Sévéraguette avec sa mère, sa sœur, la Cassarotte et les enfants, se promenait
lES COUnBEZON. 173
seul, soucieux, de loug en large, dans la vaste cuisine des Récollets, quand un bruit de gros sabots ferrés se fit tout à coup entendre dans l'escalier sonore du presbytère. Le curé ouvrit avec empressement la porte, et TÂvocat, en* veloppé dans sa marrègm^ parut sur le seuil, sa lanterne allumée à la main*
oc Bonsoir, monsieur le curé ; voilà un temps bien froid et bien obscur, après le beau soleil de ce matin.
— Bonsoir, Fumât ; approchez-vous du feu. »
Il lui offrit une chaise, en prit une autre, et tous deux s'assirent devant le foyer, où flambaient de grosses souches de vigne.
c Eh bien ! Fumât, les fonts baptismaux sont arrivés !
— Ah ! ah ! fit l'Avocat feignant Tétonnement.
— Vous ne le saviez pas ?
— Eh vraiment non, monsieur le curé. Gomment Taurais-jesu?
— Si vous veniez aux RécoUets comme autrefois, on n'aurait aucune nouvelle à vous apprendre.
— Souvent j'ai fort envie de dévaler jusque chez vous, monsieur le curé, mais les travaux sont si durs en ce moment que, le soir venu, on ne peut seulement point mettre une jambe devant l'autre. Savez-vous que, de Sanégra ici, il y a tout de même une bonne demi-heure de chemin, sans que ça paraisse.
— Je suis charmé, mon cher Fumât, que la fatigue soit l'unique motif qui me prive de vos visites. En toute franchise, je vous avoue que j'avais attribué votre retraite à une autre raison.
— Je ne dis pas, pardi ! que je ne fusse pas descendu plus souvent de Sanégra, si vous aviez consenti à gUsser un seul mol, un seul petit mot de rien du tout, dans l'oreille de Sévéraguette. Cependant, malgré votre refus de seconder mes vues, je ne suis pas votre ennemi, monsieur le curé.... Oh ! pour être votre ennemi, voyez-vous, je ne le suis point.
174 LES GOURBEZON.
— Fumât, dit le vieillard avec simplicité, sachez-le, quand on est comme moi prêt à tout souffrir comme à tout pardonner, qu'on espère tout de Dieu et rien des hommes, on ne saurait avoir d'ennemis sur la terre.
— Aussi, monsieur le curé, balbutia le Sanégrol subjugué malgré lui, je vous assure que je n'ai pas plus songé à vous faire du tort qu'à jeter des pierres à la lune.... Si on vous a dit.... »
n y eut ici un long moment de silence.
« Avant de vous parler de la facture de Prosper Corbineau, dit enfin le curé, venez admirer les fonts baptismaux.»
L'envoi du marbrier avait été déposé derrière la grande porte de l'église. L'abbé Gourbezon enleva la paille dont étaient recouvertes Turne'et la coquille, et comme l'Avocat restait silencieux, sans ébahissement :
« Est-ce que vous ne trouvez pas les fonts baptismaux à votre goût ? lui demanda-t-il alarmé.
— Oh! faites excuse, monsieur le curé, faites excuse! Certainement voilà un travail bien joli ! C'est un bon ouvrier que ce Prosper Corbineau, de Béziers.... Conune ça brille, ce marbre blanc! »
En traversant la galerie intérieure du presbytère pour revenir à la cuisine, l'Avocat, uniquement préoccupé des cinq cents francs qu'on allait lui extirper, se promit de ne se résigner à cet énorme sacrifice qu'avec la certitude que l'abbé Courbezon s'entremettrait officieusement dans l'affaire de son mariage.
Ils reprirent leur même place autour du feu.
« Maintenant, Fumât, dit le desservant retirant de la fausse poche de sa soutane la lettre du marbrier, Prosper Corbineau m'annonce qu'il vient de mettre en circulation un mandat de sept cents francs.
— Sept cents francs !
— Oui, mais, soyez tranquille, je n'oublie pas que vous vous êtes engagé pour cinq cents seulement; les deux autres cents francs restent à ma charge.
— Diantre ! quand il a été question entre nous de ces fonts, je ne pensais pas que les marbriers fussent si prompts en besogne. Je croyais d'abord que ce travail traînerait au moins six mois ; puis que, pour payer, on aurait le temps de se remuer. Oh ! oh ! le feu est donc à la mer, que Prosper Gorbineau soit si pressé de palper nos écus? Qu'il attende un peu, Dieu me sauve ! A-t-on jamais vu cela, jeter un mandat sur le dos aux gens le lendemain même de renvoi de la marchandise !
— Mais, Fumât, qu'est-ce que cela fait après tout que nous payions aujourd'hui ou demain, puisqu'il faudra payer?
— Qu'est-ce que cela fait, monsieur le curé I cela fait beaucoup. Et l'intérêt de l'argent donc? D'ailleurs où pêcher cinq cents francs à cette heure? Pensez-vous que, lorsque j'ai amassé quelques sous en suant au soleil toute l'eau de mon corps, je les laisse pourrir chez moi dans ma paillasse, comme les vieilles avaricieuses ? Je ne suis point tant de mon village, monsieur le curé ; mon argent me gagne de l'argent, il travaille comme moi par tous les temps possibles.
— Voyons, mon ami, dit le vieillard essayant de sourire, vous n'en êtes pas à cinq cents francs près ; quand vous voudrez cette somme, vous la trouverez partout.
, — Ça ne sera pas, en tout cas, sous le pas de mes mules que je la trouverai, cette coquine de sommée.
— Je sais une personne à Bédarieux qui vous prêterait cinq cents francs avec plaisir, j'en suis sûr.
— Vemoubrel, n'est-ce pas?
— L'usurier I Je ne connais pas cet honmie, Pumat.
— Et qui donc?
— M. Gastelbon, du conseil général.
— Pardi oui, je le sais bien ! Mais, par exemple, monsieur le curé, vous ne voudriez pas me voir payer des intérêts pour Prosper Gorbineau, je pense ?
— Fumât, dit l'abbé Gourbezon qui était à la torture.
si M. Castelbon exige des intérêts, ce qui n'est pas probable qnand il connaîtra la destination de son argent, je les acquitterai, moi! Que voulez-vous que je vous dise de plus ?
— Mon Dieu, rien, monsieur le curé, rien de plus, certainement..,. Je verrai.... Je réfléchirai.... Les temps sont bien durs !... Si on pouvait semer des écus dans les champs, on ne reculerait pas devant cinq cents francs; malheureusement, ça ne pousse pas aux pieds des châtaigniers comme les champignons. Enfin on regardera au fond du sac pour voir s'il reste des miettes.... On pèsera le fort et le faible.... On.... »
Et, tout bredouillant ainsi, il saisit sa limousine et sa lanterne pour s'esquiver. L'abbé Gourbezon, pâle, suant l'angoisse, l'arrêta par un geste plein d'autorité.
« Antoine Fumât, lui dit-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre calme, quand vous me promîtes de fournir cinq cents francs pour les fonts baptismaux, j'étais à la veille de faire une quête à cet objet. Votre promesse seule m'empêcha de m'adresser à mes paroissiens. Depuis cette époque, les paysans des quatre hameaux s'étant cotisés pour acheter un bénitier, il m'est absolument impossible de leur demander le moindre secours. Je dois donc vous l'avouer, votre refus de tenir votre promesse, car les raisons que vous m'opposez dissimulent mal vos intentions, me met dans un cruel embarrais. Je ne sais s'il y a cinquante francs ici, et, dans quelques jours, peut-être demain, il m'en faudra, grâce à vous, compter sept cents. Ce n'est pas malheureusement la première fois que je me trouve dans une si horrible situation. Hélas! j'ai trop connu les ennuis du manque d'ai^ent ! Mais je me croyais enfin délivré de ces misères, et si l'on m'eût dit que je devais y être replongé, je n'eusse jamais pensé que ce pût être par le fait de l'homme qui m'a le premier accueilli dans ce pays, en qui j'avais mis tout d'abord ma confiance.
— Mais, monsieur le curé, si je vous donnais cinq cents
francs, — ma foi, vous me forcez à vous le dire, — c'était que j'espérais.... II hésita.
— Qu'espériez-vous? parlez I je vous prie.
— J'espérais que vous vous intéresseriez à mes projets de mariage, je....
— Fumât, interrompit le vieux prêtre contenant à peine son indignation, je vous dégage de votre parole; n'ayez donc aucun remords d'y avoir manqué. Dès l'instant que c'était pour Cécile Sévérac,que vous achetiez les fonts baptismaux et non pour l'église, vous ne pouvez plus/ vous ne devez plus les payer : ce serait une profanation. Dieu est jaloux, et veut, quand on lui donne, qu'on lui donne pour lui-même. Je ne sais encore comment j'acquitterai le mandat de Prosper Gorbineau, mais je l'acquitterai, soyez-en certain. Si l'on doit me poursuivre pour m'étre encore une fois précipité dans des affaires hasardeuses, je l'ai bien mérité et je suis prêt à tout endurer.
— Pourtant, monsieur le curé, je ne .demande pas mieux....
— Vous pouvez vous retirer. Fumât ; songez bien toutefois que je ne vous interdis pas ma porte. Malgré ce léger dissident, je vous verrai toujours avec plaisir chez moi. Vous êtes bon, mon ami, seulement la passion vous a un moment égaré : Dieu me préserve de vous en vouloir! Pour ce qui regarde vos intentions à l'endroit de Sévéraguette, je ne puis rien vous dire, sinon que je verrais votre mariage avec satisfaction. Cette jeune fille serait le modèle des épouses.
— Mais comment deviendra-t-elle jamais ma femme, si personne ne prend mon parti auprès d'elle?
— Sévéraguette a un oncle et une tante, adressez-vous k eux.
— Ah ! que ne voulez-vous tant seulement souffler un mot, vous, monsieur le curé.
— Je ne le puis, et vous connaissez mes raisons. Adieu I =— Adieu donc î paisqu'il faut s'en aller comme ça ,
178 LES GOURBËZON.
munnnra l'Avocat les dents serrées ; mais Pancol apprendra bientôt de mes nouvelles, et c'est vous qui en serez cause.
— Que voulez-vous dire?
— Bonsoir, bonsoir, suffit, je m'entends : fin février il y aura du nouveau à Boussagues, c'est moi qui vous le dis. »
Le Sanégrol jeta sa marrègue sur ses épaules, alluma sa lanterne et descendit précipitamment l'escalier. Il rencontra sûus le porche la Courbezonne, Marthe, la Gassarotte et ses enfants. On revenait de Saint-Xist.
€ Vous partez, Fumât? lui dit la mère du curé.
-— Oui, je pars, et même il fera chaud lorsqu'on me reverra chez vous ; bonsoir à toute la compagnie ! »
L'Avocat avait à peine fait quatre pas hors du porche^ quand il aperçut, à une portée de fusil, le long du ruisseau de Pierre-Brune, une grande forme noire, armée comme lui d'une lanterne. Ne doutant pas que ce ne fût Sévéraguette, laquelle rentrait évidemment à Saint-Xist après avoir reconduit les Gourbezon jusqu'à la porte des RécoUets, il courut vers elle à toutes jambes.
« Cécile 1 s'écria- t-il.
— Qui m'appelle?... Tiens, c'est vous, Fumadou!
— Cécile, je voudrais bien vous parler une minute.
— Gomment, à cette heure, et par ce froid ! Ne pouvezvous attendre à demain?
— Hélas I chère Cécile, demain aurai-jè le même courage qu'aujourd'hui? Savez-vous bien que, depuis tantôt huit mois, je suis sur le point de vous arrêter pour voud allonger seulement deux fines paroles dans l'oreille, et que le front m^a toujours manqué?
L£S GOURB£ZON. 179
— Si vous n'avez que deux mots à me dire, faites vite, car je grelotte ici, au bord de l'eau.
— Cécile, je vous aime, voilà! et vous demande votre main.
— A quoi pensez-vous donc, Fumât ? répondit la jeune fille qui fit quelques pas pour s'éloigner : vous savez bien qu'en mourant ma pauvre mère m'a promise à mon cousin Pancol.
— Mais il ne vous aime point comme moi, lui, à en perdre la tête. D'ailleurs, voulez-vous que je vous le dise, là, franchement? Vous ne pouvez épouser Justin.
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît, Fumât?
— Pour deux raisons, Dieu me sauve! La première, parce qu'il est ruiné complètement; la seconde, parce qu'il s'entend avec sa mère pour vous voler. Oui, Sévéra* guette, Pancol est un voleur, c est moi qui vous le dis, Antoine Fumât, de Sanégra, et j'en fournirai les preuves.
-— • Fumât , vous mentez , vous mentez ! . . . Laissezmoi!
— Je l'ai vu, Cécile, je l'ai vu!... je vous le jure sur rÉvangile, insista le Sanégrol retenant l'orpheline par le bras.
— Ciel! vous me faites trembler.... Qu'avez-vous vu?
— Vous souvenez-vous, Cécile, que le jour de la birou^ lade , vous m'envoyâtes chez vous pour y quérir quatre bouteilles de vin cuit?
— Oui, je m'en souviens.
— Je suis rentré aux Récollets tout pâle, tout bouleversé, n'est-il pas vrai?
— Eh bien?
— Voici pourquoi : en arrivant sur le perron de voire porte, j'avais entendu la Pancole offrir au Sanglier trois cents francs, qu'elle avouait avoir prélevés sur la vente de vos denrées; puis, ouvrant rondement la porte, j avais vu Justin les empocher bel et bien.
— mon Dieu! est -il possible? Ils pouvaient bien
m'avouer qu'ils avaient besoin d'argent! Est-ce que jamais je leur ai refusé quelque chose?... Fumât, êtes-vous au moins bien sûr de cela? Tavez-vous bien vu vous-même?
— De mes propres yeux, Sévéraguette, tout comme je vous vois.
— Ma tante me tromperait donc ! . . . Et Pancol aussi ! , . . Ahl je n'aurais jamais cru cela de Justin.... Manquer do confiance en moi à ce point I Que leur ai-je donc fait, mon Dieu?... Fumât, je veillerai, et je saurai bientôt qui, de Pancol ou de vous, est un honnête homme, car vous seriez un vrai malheureux, si vous aviez calomnié aussi indigne-* ment mes parents de Boussagues. Laissez-moi rentrer I
— Et comme ça vous ne promettez rien pour l'avenir, Cécile, à moi qui n'espère qu'en vous?
* — Que voulez-vous que je vous promette? Certainement, si ce que vous venez de m'apprendre est vrai, je n'épouserai jamais mon cousin.
— Et alors?... reprit l'Avocat s'enhardissant jusqu'à lui saisir la main.
— Alors, déliée de toute promesse, libre enfin, je suivrai les inspirations de mon cœur.
— Et vous serez ma femme, n'est-ce pas? Oh l je votts aime tant !
— Peut-être, si je me marie ; mais....
— Bah ! les filles de votre façon ne sont point faites pour coiffer sainte Catherine.
— La sœur de M. le curé était certainement belle à son jeune âge. Fumât, et pourtant, vous le voyez, elle ne s'est pas mariée.
— Pardi ! je crois bien, elle n'avait pas le sou ; tandis que vous êtes riche, vous.
— Et c'est pour cela aussi peut-être que vous m'aimez, répliqua la jeune fille ne sachant pas jusqu'à quel point elle disait vrai.
— Ah! Cécile, je vous aime!... Les écus, m'est avis, ne gâtent rien à la chose; cependant, croyez-le, vous n'au-
LES GOURBEZON. 181
riez que le Mtoa et la besace comme la Gassarotte, que je serais tout aussi affolé de vous.... Vous êtes si gentille, si mignonne, si douce, si.... »
Fumât n'avait pas terminé sa litanie, que Sévéraguette s'était enfuie vers Saint -Xist. L'Avocat attribua celle brusque disparition à l'impression trop vive produite par sa présence sur l'orpheline, et, ramenant, par un mouvement plein de fatuité, sa limousine sur ses épaules, il se perdit dans les roides sinuosités du sentier de Sanégra.
En rentrant chez elle, Cécile ne souhaita pas même le bonsoir a sa tante, en train de filer sa quenouille, accroupie sur les cendres du foyer. Dans un état de trouble inexprimable > elle alluma une bougie et courut s'enfermer dans sa chambre. Une fois seule, Sévéraguette s'abandonna aux mille pensées suscitées en elle par l'horrible révélation que venait de lui faire Fumât, et pleura. Quoi I Pancol, que sa mère lui avait désigné pour époux, Pancol qu'elle eût fini peut-être par aimer, Pancol était indigne d'elle ! Impatiente de connaître une vérité de laquelle dépendait tout son avenir, elle saisit d une main crispée le grand cahier où étaient inscrites les ventes de châtaignes, de blé, de fourrage, de vin, et vérifia les additions : les additions se trouvèrent justes. Elle ouvrit alors son secrétaire pour compter l'argent : il ne manquait pas un centime. Sévéraguette douta de la sincérité du Sanégrol. Elle pensa que Funiat, jaloux de son cousin, avait inventé cette odieuse fable de vol ; et s'en voulant beaucoup à elle-même d'avoir pu croire Justin coupable d'un crime, elle descendit à la cuisine, dans Tintention de tout avouer à sa tante et de lui demander pardon de ne l'avoir pas embrassée comme tous les soirs. Heureusement, car, si l'orpheline eût rencontré la Pancole, sa vie peut-être eût changé de but, heureusement la cuisine était déserte. La Boussagole était allée se coucher. Cécile pensa bien k la réveiller; mais la quenouille de la vieille, découverte tout h coup sous la table, et dont le chanvre sale, embrouillé, ébouriffé, annonçait
qu'on Vy avait lancée avec colère, témoignant trop des dispositions orageuses de la Boussagole, la jeune £]le n'osa pas interrompre son sommeil. Elle ramassa la quenouille, en enleva soigneusement les pailles, les ordures, la poussière, puis remonta dans sa chambre, bien décidée à faire, le lendemain, des excuses à sa tante.
Au petit jour, quand Sévéraguette entendit la Pancole qui, levée avant tout le monde selon son habitude, appelait les journaliers au travail, elle sauta à bas de son lit et s'habilla promptemerit, ne voulant pas tarder plus longtemps k se réconcilier avec elle. Elle en était à nouer négligemment ses longs cheveux sur sa nuque, quand un frisson qu'elle éprouva dans tout le corps lui fit fléchir les genoux. Saisie subitement par un malaise inexprimable, accablée, sans force, elle se laissa tomber sur une chaise, et y resta quelques minutes, le regard fixe, toute blême, sans mouvement. Elle se leva pourtant, et, comme si elle craignait d'étouffer, ouvrit les deux volets de sa fenêtre. Cécile, émue, frémissante, promena sur la campagne un regard d'une vague mélancolie. On était au commencement de février, et les amandiers, dont est clair^semée la plaine de Véreille, se dégageant de plus en plus du léger brouillard qui les enveloppait, apparaissaient au loin avec leurs mille rameaux grêles criblés de corolles blanches. Le long du ruisseau de Pierre-Brune, dont on entendait l'harmonieux clapotement, sur les buissons déjà feuillus, plus d'un oiseau matinal, secouant ses ailes humides de rosée, se disposait, avec les laboureurs prêts à partir, à aller accomplir, lui aussi, sa journée à travers champs. L'air était doux, pénétrant, parfumé de toutes les senteurs délicieuses de la nature renaissante. A l'orient, des nuages aux teintes roses et violacées annonçaient la prochaine ar*rivée du soleil sur les montagnes pelées et granitiques de Cannas. Après avoir fait le tour du vaste horizon qui bruissait de murmures de toute sorte, qui s'emplissait de voix, de chants, de cris et de lumière, l'œil triste de Sëvé-
ragaette, ébloui sans doute, se reposa sur la basse-cour audessous de sa fenêtre. A cette heure, la basse-cour offrait le spectacle de lanimation la plus vive. Les coqs au plumage luisant et doré, à la crête impertinente, royalement perchés sur les brancards d'une vieille charrette ruinée, s'égosillaient à qui mieux mieux, tandis que les dindons, de toute la force de leurs poumons, lançaient dans Tair leurs gloussements stupides et se promenaient magistralement de long en large. Les oies, en poussant des cris d'une joie féroce bien indigne de leur gravité habituelle, dérobaient aux lapins calmes et doux les choux et les dé^bris de châtaignons qu'on leur avait jetés, puis couraient se cacher lâchement. Les poules seules, ordinairement si piailleuses, ne prenaient pour cette fois aucune part à ce bruyant concert du réveil ; absorbées dans Téparpillement d'un grand tas de fumier au fond duquel elles cherchaient quelque graine précieuse, elles se contentaient de glousser doucement.
Sévéraguette, la tête moins lourde, ravivée par l'air pur et fortifiant du matin, referma sa fenêtre. Mais quand elle essaya d'ouvrir la porte de sa chambre pour descendre à la cuisine où elle entendait encore la Pancole se démener avec les journaliers, sa main resta paralysée sur le loquet et ses yeux se remplirent de larmes. Elle comprit alors clairement qu'elle ne pourrait tenir la promesse qu'elle s'était faite à elle-même. Voir sa tante, s'expliquer avec elle sur Tincydent de' la veille, c'était vouloir se lier à jamais, et elle ne s'en sentait pas la force.
Sévéraguette n'aimait pas PancoL Ah I pourquoi ta mère en mourant 1* avait-elle donnée à son cousin? La veille, quand Fumât lui avait révélé le prétendu vol de Justin, certainement Gédie en avait été affligée; mais son affliction, il faut bien l'avouer, s'était trouvée, malgré elle, allégée par une espérance : si Pancol était coupable, elle aurait une raison puissante de ne pas l'épouser. Oh ) alors conmie elle quitterait ce monde où une parole seule de sa
mère la retenait encore 1 avec quelle indicible joie^ quel enivrement de toute son âme, elle embrasserait la vie religieuse, la seule où, comme Marthe Gourbezon, elle serait libre à toute heure de prier, de se dévouer, d'aimer I , Cécile Sévérac avait toujours caressé l'idée d'entrer en religion ; mais elle avait nourri cette idée dans l'intimité de son cœur, n'osant pas même s'en ouvrir à M. Ferrand, de crainte que ce directeur sévère ne cherchât à l'en divertir. Était-elle en effet assez près de la perfection pour oser former le vœu de se consacrer tout entière k Dieu? Sévéraguette, martyrisée par ses propres pensées, ne sachant si elle devait quitter le monde ou s'y river à jamais par un mariage, en était à se dévorer elle-même, quand Marthe Courbezon arriva à Saint-Xist. Cet incident, en apparence peu important, sans anéantir du premier coup les indécisions qui naissaient de la situation où se trouvait l'orpheline, décida néanmoins de sa vie. D'abord Cécile s'attacha h Marthe simplement parce qu'elle était la sœur du curé ; mais cet attachement, calme, doux, affectueux à son origine, devint en peu de temps une véritable passion. Marthe était à peine à Saint-Xist depuis quinze jours, que déjà Sévéraguette ne savait plus se séparer d'elle. Le matin, après la messe, elle s'emparait de la sœur de charité, et, sous prétexte de Temmener respirer l'air fortifiant des bruyères, l'entraînait à travers les bois et les châtaigneraies prochaines. Souvent leur course vagabonde les menait jusqu'à Frangouille, au Mas-du-Saule, à Sanégra, où les paysans curieux les fêtaient en les accablant de questions. D'ordinaire, la religieuse et l'orpheline faisaient ces excursions à travers le pays seules et à pied. Quelquefois cependant Jeannot et Marinette étaient de la partie. Quand m devait amener les enfants, Féjicien Cassarot tirait de récurie de Cécile, Briquet, un vieux petit âne acheté jadis par Martin Sévérac pour promener sa femme malade, et le conduisait sous la terrasse des Récollets. Jeannot, maigre et leste comme un chat, se plantait à califourchon sur
la béte, et ron partait. Il était rare, malgré les protesta-lions de Jeannot, qui demandait à tenir sa sœur sur le bât devant lui, que Marinette fût exposée sur Briquet ; le plus souvent elle ne quittait pas les bras de Marthe ou ceux de Cécile. Marinette était Tenfant gâté du presbytère ; certes on aimait aussi Jeannot, mais Marinette, à cause de sa gentillesse native, était adorée, idolâtrée. On s*en allait donc à travers les chemins creux du pays, causant, riant, rêvant et quelquefois priant, car Marthe n'avait pas perdu l'habitude qu'elle tenait de son frère de ne jamais laisser passer une heure dans la journée sans élever son âme à Dieu. Dans cette vie tonte de prière, de calme profond, d'intime poésie, de communion permanente avec les idées les plus hautes «de dévouement et d'amour divin, le cœur de Sévéraguette s'épanouissait délicieusement comme une fleur des champs aux tièdes rayons du soleil de mai.
Exaltée par ces promenades solitaires, Sévéraguette se promettait de confier enfin ses secrètes intentions à son directeur, et de suivre Marthe Gourbezon à Paris, quand elle partirait. Décidée à tout quitter, elle revenait vers Saint-Xist, charmée, enivrée, portée par ses idées de àé^ vouement comme par des ailes. Mais, en rentrant à la maison, l'aspect seul de sa tante toujours rogue, toujours inquiète, toujours agressive comme une harpie, suffisait à dissiper ses rêves et ses résolutions. Non-seulement la Pancole effrayait Cécile , mais la présence de la vieille à Saint-Xist lui rappelait la dernière volonté de sa mère. Donc, tiraillée d'un côté par la peur, de l'autre par le désir d'une mourante si chère, l'orpheline retonibait dans ses indécisions. Oh ! pourquoi avait^elle permis à sa tante de se fixer Saint-Xist ! de quel poids énorme ne pesait-
186 LES CODRBEZON.
elle pas sur sa vie ! que n'eût-elle pas donné pour la voir s'éloigner !
Au grand jour, Sévéraguette descendit de sa chambre, baisa la Pancole du bout des lèvres, sans mot dire, et sortit, selon son habitude, pour aller aux Récollets. Elle rencontra tous les Gourbezon réunis autour d'un feu pe* tillant de sarment dans la cuisine. Ils paraissaient tristes, inquiets, absorbés dans une méditation douloureuse. La mère du curé avait les yeux rouges , et Marthe était d'une pâleur presque livide. Quant au vieux desservant, bien que son regard fixe , sa tête inclinée sur les cendres du foyer, trahissent une forte préoccupation , il semblait néanmoins assez calme. C'était pour la première fois que Sévéraguette voyait les Gourbezon ainsi accablés. La pensée seule que quelque malheur inattendu avait tout à coup fondu sur cette famille , où se résumaient maintenant toutes ses affections, la navra dans son cœur. Elle eut envie de se jeter au cou de la Gourbezonne et de la supplier de lui confier leur chagrin. Avec quelle joie, si elle n'avait pu le dissiper, elle en eût pris du moins sa part! Mais l'attitude morne, réservée des Gourbezon, lui interdisant toute parole, Torpheline salua, et, Tâme haletante, bouleversée, elle courut à l'église, où naguère, en arrivant aux Récollets, elle avait vu entrer la Gassarotte.
f II me vient une idée, Pierre, dit la Gourbezonne dès que Gécile eut refermé la porte : si nous nous adressions à Sévéraguette? Elle nous est si dévouée, cette jeune fille !
— Gela est impossible , ma mère , répondit le curé. Gécile Sévérac a déjà fait d'énormes sacrifices pour l'église, et lui demander encore de payer les fonts baptismaux, ce serait vraiment trop d'exigence. Savez -vous qu'elle aura bientôt deux mille francs à compter pour la doche ?
-^ Tu as raison , mon enfant, reprit la vieille paysanne de Gastanet, il ne convient pas que nous ayons l'air de piller cette orpheline.
— Ah ! je suis sûre, moi qui connais Cécile, dit la sœur de charité, qa'elle acquitterait le mandat de Prosper Corbineau avec joie. Veux-tu, mon frère, que je lui en parle moi-même ?
— Non, ma bonne Marthe, non!... Puis Sévéraguette a-t-elle de l'argent? nous n'en savons rien.
— Mais elle en empruntera plus facilement que nous, qui ne possédons plus un pouce de terre en ce monde, murmura la Gourbezonne,
— Nous ne pouvons obliger Cécile à emprunter, ajouta Tabbé ; sa tante le saurait, et vous connaissez cette femme. La Pancole publie déjà dans tout le pays que nous dévorons sa nièce; que ne dirait-elle pas alors? Du reste, Sévéraguette se mariera probablement bientôt, et si son mari trouvait des dettes contractées pour nous, il ne manquerait pas de nous accuser.... Écoutez, ma bonne mère: Mes confrères , qui d'abord m'avaient accueilli dans le canton assez froidement à cause de mes fautes, appréciant mieux mon véritable caractère , sont devenus à peu près tous mes amis. Parmi eux, j'en compte un surtout qui me fut dévoué dès mon arrivée dans ce pays, M. Ferrand. Justement c'est aujourd'hui jeudi , jour où je vais à Camplong. Je lui expliquerai franchement ma situation , et, n'en doutez pas, M. Ferrand viendra à mon secours, comme il l'a fait une première fois. S'il ne peut, ce qui est probable , me prêter sept cents francs , il exerce une trop haute et trop légitime influence sur les curés de Bédarieux, de Boussagues, de Gressessac, pour ne pas obtenir cette somme pour moi de ces messieurs. Allez, chère mère , tout s'arrangera , car Dieu nous voit et ne nous abandonnera point ! Je sais bien qu'à votre ftge et après vous avoir fait une vie toute semée de chagrins , je devrais avoir quelque pitié de vous et vous ménager; mais, vous le voyez, cette fois il n'y a pas vraiment de ma faute. Je comptais sur Fumât, et cet homme m'a trompé..... Oh! soyez-en bien certaine, mon excellente
mère , continua le vieux desservant pliant les genoux avec respect et embrassant la Gourbezonne qui pleurait, ce £ont les dernières larmes que je vous fais verser. »
La vieille paysanne balbutia quelques mots inintelligibles.
« Allons, ma mère, allons, ma sœur, courage ! poursuivit le curé. Et prenant la Gourbezonne et Marthe par la main ; Voyons, ajouta-t-il en essayant de sourire, l'argent que nous avons en caisse. »
Au moment où le curé ouvrait la porte de sa chambre, Sévéraguelte et la veuve entraient dans la cuisine.
« .... Et vous ne savez pas, Cassarotte, d'où vient leur tristesse à tous? dit Cécile ayant Tair de poursuivre une conversation commencée.
-^ Hélas ! non, ma Sévéraguette, je te l'assure.
— Ils auront peul-être reçu quelque mauvaise nouvelle ce malin,
— G'est impossible ça , puisque personne n'est venu ici depuis hier soir, et que le facteur de la poste n'est pas encore arrivé. »
En ce moment un léger cliquetis , semblable au bruit de pièces d'argent qu'on empile, se fit entendre dans la chambre du curé.
« mon Dieu! murmura la Cassarotte, ils ont ouvert le tiroir !... Et moi qui, ces jours derniers, y ai déposé soixante francs!... Me voilà bien, par exemple !... Sévéraguette, nous sommes perdues.
— N'ayez donc pas peur comme ça ! » répondit Cécile horriblement pâle et tremblant de tous ses membres.
Les écus résonnaient toujours. La Cassarotte et l'orpheline , sentant leurs genoux se dérober, tombèrent plutôt qu'elles ne s'assirent sur des chaises.
a Eh bien, mon enfant, dit tout à coup la Courbezonne, combien trouves-tu dans ton tiroir ?
— Oh ! je ne me croyais pas si riche ! j'ai là cent quarante-cinq francs, répondit le curé.
— Cent quarante-cinq francs! s'écria Marthe, c'est impossible.
— Vois toi-même, ma sœur.
— Je trouve en effet cent quarante-cinq francs, dit la religieuse après avoir recompté la somme; mais je ne comprends rien à cela. L'autre jour «...
— Ah 1 c'est que nous sommes économes I interrompit le desservant presque joyeux.... Voilà donc pour commencer à payer le mandat de Prosper Corbineau. »
Us reparurent à la cuisine.
• « Gassarotte , dit le curé , après la messe , vous partirez pour Sanégra. Fumât doit avoir vendu vos quelques sacs de chdtaignons; vous lui en réclamerez le montant, car nous en avons besoin pour payer les fonts baptismaux. Gela fait, au lieu de redescendre à Saint-Xist, vous irez au Mas-du-Saule rejoindre ma mère et ma sœur. G'est aujourd'hui jeudi, moi je dîne à Gamplong, vous le savez. »
Tout le monde se dirigea vers l'église.
Une fois à genoux, ce fut en vain que Sévéraguetto essaya de se recueillir dans une lecture pieuse , comme elle le faisait tous les matins avant la messe. La terreur dont elle avait été envahie en entendant le curé compter l'argent, n'était pas suffisamment dissipée pour que son esprit eût recouvré sa liberté entière. Elle frissonnait encore à la pensée que les Gourbezon avaient failli tout découvrir. Que serait- il arrivé, mon Dieu ! M. le curé, humilié, ne lui eût-il pas interdit l'entrée des Hécollets?... La messe avançait, et Gécile, tremblante, distraite, troublée, pour la première fois de sa vie peutêtre, tournait les pages de son paroissien sans les lire. Après la Communion, entendant du bruit derrière sa chaise, elle se retourna et vit la Gassarotte sur le point de sortir de l'église. Arrachée subitement à toutes ses craintes, ne se souvenant plus que des dernières paroles du curé , lesquelles trahissaient un besoin absolu d'argent, par une
190 LES GOURBEZON.
sorte de mouvement involontaire de ses genoux, elle se trouva debout, et suivit la Sanégrole.
« Cassarolte , dit-elle saisissant rudement la veuve au bras, je connais maintenant les motifs de leur chagrin.
— Et moi aussi, va, ma pauvre Cécile.
— C'est de l'argent qu'il faut à M. le curé, j'en suis sûre.
— Hélas I oui , ma fille.
-^ Savez-vous du moins de quelle somme il a besoin ?
— Non , ma Sévéraguette ;, mais tu ne veux pas , je pense, te risquer à passer de nouveau tes écus dans le tiroir?
-^ Et pourquoi non? répondit Porpheline avec une hardiesse héroïque.
— Quoi! ce matin, tu l'as vu, on a manqué nous prendre sur le fait, et tu voudrais encore.... Ah çàl mais tu perds donc la tête par exemple!
— Mme Courbezon a pleuré toute cette nuit ; vous n'avez donc pas vu ses yeux, Cassarotte?
— Oh! je la plains bien, dit la veuve en portant une main à son cœur d'une façon expressive; je la plains tant, que j'en ai comme ça l'estomac tout brouillé ; mais tu ne peux songer à mettre un sou dans le tiroir à présent, puisqu'on sait l'argent qui reste aux HécoUets. D'ailleurs ce mandat de Prosper Corbineau se monte probablement aune forte somme.... De si jolis fonts!... mon Dieu! nous étions si contents !
— Fumât ne devait-il pas payer les fonts baptismaux comme moi la cloche ?
— L'Avocat est un vieux grigou, — il est connu pour ça dans tout le pays, — et je ne serais pas étonnée qu'il eût re« fusé ses écus.... Les écus I si ça vaut la peine de chagriner M. le curé!...
— Oh! je questionnerai ma sœur Marthe, je saurai tout.... Et Fumât qui osait me demander de.... Enfin je ne puis pas voir souffrir M. le curé, Cassarotte, ça fait trop de mal.
LES GOURBËZON. 191
-^ Promets-moi au moins, Géciloy de ne pas être hn-* prudente, je t'en supplie les mains jointes. Va, ma mignonne, avec l'aide du bon Dieu, nous nous sauverons encore....
— Et dire que j'ai dans mon secrétaire plus de dix-sept mille francs I ... Ah ! que j e suis malheureuse ! que je suis malheureuse ! > murmura l'orpheline.
Sévéraguette avait accompagné la Gassarotte jusqu'aux ruines du château ; à cet endroit, la veuve lui abandonna Jeannot et Marinette qui l'avaient suivie, et gravit à grands pas la côte caillouteuse de Sanégra. Cécile revint au près-* bytère. Elle rencontra les Gourbezon debout autour d'une table, sur laquelle Marthe avait déposé un grand plat de châtaignons hoxiïilis; ils se regardaient tristement et ne mangeaient point. La vue du curé, peut-être plus abattu
,^aintenant que sa mère et sa sœur, consterna l'orpheline. Elle s'était promis de s'informer de toutes choses auprès de Marthe; mais eu face de la désolation muette, solennelle de ces trois personnages, elle se sentit elle-même si accablée, si anéantie, si écrasée, qu'elle ne put arracher une parole à ses lèvres froides et blêmies. Cependant, à cette atonie complète d'elle-même causée par une douleur inconnue, l'idée de son dévouement survivait toujours. Goûte que coûte, dût-elle être blâmée, bannie de cette
. maison où désormais sa vie se trouvait circonscrite, il fallait sauver les Gourbezon. Donc , balbutiant des mots vides de sens pour ne pas se retirer sans rien dire, elle était sur le point de voler à Saint-Xist y chercher de l'argent, quand la sœur de charité, qui l'avait vue pâlir subitement et chanceler, s'élança vers elle pour la soutenir.
« Qu*avez-vous, Sévéraguette? qu'avez-vous? vous paraissez malade.
— En effet, je suis un peu souffrante; permettez-moi, je vous prie, de retourner à Saint-Xist.
— Gomment I vous êtes malade et vous n'en dites rien,
Cécile ! s'écria la Courbezonne contraignant la jeiine fille à s'asseoir. Vos mains sont glacées.... Et nous qui pensions à nos misères.... Pierre l Pierre! vite du vinaigre, elle se trouve mal !... mon Dieu ! ô Seigneur mon Dieu l »
Sévéraguette, âme délicate et sensible, épuisée par les luttes de la dernière nuit, par les tristesses poignantes de lamatinéo; venait en effet de glisser dans les bras de la sœur Marthe et de s'évanouir. Le pauvre abbé Courbezon, aveuglé par le désespoir, courait à tous les placards, ne trouvant pas le vinaigre.
« Là 1 là! il est là sur la table ! devant tes yeux donc! donne I » lui criait sa mère.
Cécile revint à elle-même.
u Ce ne sera rien, va, ma poulotte, dit la Courbezonno Tembrassant. Mais aussi pourquoi n'avoir pas plus de con^ fiance en nous?
— ma bonne Sévéraguette ! ma bonne Sévéraguette! balbutia Marthe lui couvrant les mains de baisers, pour^ quoi ne pas nous dire que vous souffriez?
— Hélas I murmura l'orpheline, vous souffrez bien vous autres, et vous ne me le dites point I
— Mais vous vous trompez, Cécile, dit la Courbezonne embarrassée.
— Pourquoi alors êtes-vous si tristes depuis ce malin?»
Les trois Courbezon s'entreregardèrent avec inquiétude.
« Sévéraguette, dit le curé, j'avais pensé que vous pourriez accompagner ma mère et ma sœur au Mas-du-Saule, où elles sont attendues aujourd'hui. Mais votre état de souffrance ne vous permettant pas de quitter Saint-Xist, je vais envoyer Félicien au Mas-du-Saule pour prévenir ces braves gens qu'on ira les voir dans quelques jours.
— Monsieur le curé, je me sens déjà mieux, répondit Cécile se levant. Puisque vous allez à Camplong, faites un
léger détour, et accompagnez vous-même votre mère et votre sœur jusqu'au Mas-du-Saule. Je vous promets de les rejoindre dans Taprès-midi.
— Non, non, Cécile, dirent à la fois la Courbezonne et Marthe, nous ne vous quitterons pas un instant aujourd'hui.
— Pourquoi? Je vais très-bien, je vous assure, repritelle se promenant dans la cuisine de long en large; je vais très-bien, vous le voyez.
— Sévéraguette, ajouta Tabbé, ma mère et ma sœur ne seraient pas tranquilles là-bas sans vous.
— Je vous en supplie, monsieur le curé, emmenez-les. Ce moment de faiblesse est passé, et je me porte maintenant comme je me portais hier, c'est-à-dire au mieux. »
Les Courbezon descendirent avec les enfants, et Sévéraguette, en leur réitérant de la voix et du geste sa promesse de les rejoindre, les regarda s'éloigner. Quand ils eurent disparu derrière les troncs des vieux oliviers, Cécile, pleine de courage, de résolution, d'enthousiasme, courut à Saint-Xist, entra dans sa chambre, tira un sac de mille francs de son secrétaire et remonta à pas précipités vers la cifre. La grande porte du porche était fermée. L'orpheline, très au courant des habitudes des gens des Bécollets, souleva une grosse pierre sous laquelle on enfouissait la clef, ouvrit et monta. Le presbytère, si bruyant d'ordinaire, grâce aux sabots et aux éclats de rire des enfants de la Cassarotte, était maintenant silencieux comme autrefois quand il servait d'abri aux chouettes, aux hiboux, à tous les oiseaux de nuit de la plaine de Véreille. La jeune fille, la figure animée, l'œil brillant, hardie comme une héroïne, traversa tout ce silence sans effroi, entra dans la chambre du curé et vida d'un seul coup son sac d'argent dans le tiroir de la table.
« Mon Dieul s'écria-t-elle tombant à genoux et tendant les mains vers le grand crucifix du curé, qui du haut de la cheminée semblait incliner la tête pour là regarder, mon 392 13
Dieu I vous qui permîtes aux oiseaux du ciel de nourrir votre prophète Ëlie dans le désert, me punir ez-vous jamais d'avoir secouru vos saints ! »
Elle se leva, referma la porte du presbytère, et tout heureuse de son audace, toute consolée, toute frissonnante d'intime joie, elle traversa le ruisseau de Pierre-Brune, gagnant à pas lents le Mas-du-Saule.
<êg§>