QUATRIÈME PARTIE
Le jour de la bénédiction de la cloche, retardé jusqu'ici par la construction d'un énorme échafaudage en bois de chêne destiné à la soutenir, arriva enfin. Ce fut le premier dimanche du mois de mai. Le temps était admirable. Dès le matin, des groupes de paysans et de paysannes, descen« dus des villages voisins, encombrèrent les sentiers. Les hommes dans leurs habits de fête, les femmes dans leurs robes aux couleurs voyantes défilaient pittoresquement sous les châtaigniers, dont les bourgeons gommeux fumaient au soleil levant. On jasait, on jacassait, on riait, on chantait. Vers neuf heures, la foule avait non-seulement envahi le cimetière, les abords de l'église et du presbytère, mais elle refluait, d'un côté, jusqu'aux ruines du château, de l'autre, jusqu'au ruisseau de Pierre-Brune.
Enfin, vers dix heures, l'abbé Gourbezon parut. Il était suivi des curés de Bédarieux, de Boussagues, de Graissessac, accourus à Saint-Xist pour donner plus de pompe à la solennité. Les quatre prêtres étaient en habit de chœur, et les acolytes, la calotte rouge au bout des cheveux et Taube blanche plissée autour du corps, allaient devant avec l'aspersoir, le missel, les saintes huiles. La foule, entassée sur les quelques marches de l'église, se replia . péniblement pour livrer passage au porte-croix, et le cortège se dirigea vers la cloche.
La cloche, ses anses couronnées de primevères et son
large pourtour littéralement couvert de guirlandes de buis, d'immortelles, de branches d'olivier, avait été posée sur deux énormes rouleaux. Ces rouleaux, cachés en partie sous des flots de verdure, et reposant eux-mêmes sur deux poutres épaisses qui se prolongeaient jusqu'au clocher, devaient, la cérémonie terminée, mener cette belle reine jusqu'à son palais dans les airs. En attendant, comme une fiancée timide qui ne trouverait pas assez de voiles pour sa pudeur alarmée, la cloche, dont le soleil faisait étinceler le métal nouvellement fourbi, semblait rougir sous ses fleurs épanouies, fraîches, odorantes. L'abbé Gourbezon leva Taspersoiret entonna le Benedictus Dominus Deus Israël^ le psaume le plus triomphal de l'Église. Puis, après des prières touchantes lues à haute voix par le vieux desservant, et dans lesquelles il était recommandé à la cloche d'être prudente et discrète, de réserver exclusivement sa voix au service de Dieu, le curé demanda le parrain. Le Cassarottou s'avança tout d'une pièce, lentement, pour ne pas froisser ses habits neufs.
« Répondez-vous de veiller sur elle comme sur votre propre fille? demanda l'abbé Gourbezon.
— J'en réponds devant Dieu, monsieur le curé.
— Récitez le Credo, »
Félicien se mit à genoux.
« Où est la marraine?
— Me voici, dit Sévéraguette.
' — Répondez-vous, ô femme, de veiller constamment sur celle que Dieu a choisie pour la messagère de ses bonnes nouvelles?
— J'en réponds devant Dieu !
— Récitez le Credo. »
Sévéraguette se prosterna.
« Cécile, dit le curé de Saint-Xist s'adressant à la cloche, je te consacre les lèvres avec le saint chrême de Dieu, afin que tes paroles soient pures, qu'elles répandent la j'oie et l'espérance du paradis chez les hommes. »
Et soulevant les guirlandes de buis, le doigt tremblant du vieillard, avec le saint chrême dont on marque les lèvres et le front des nouveau-nés, dessina sur le broDze plusieurs petites croix brillantes.
« Maintenant, Cécile, ajouta-t-il parlant toujours à la cloche, te voilà consacrée : loue le Dieu d'Abraham, dlsaac et de Jacob, et que les nations de la terre, entendant ta voix, te proclament bienheureuse ! »
Le vieux desservant entonna lé Laudate Dominum, omnes gentes..., et le cortège reprit le chemin de Téglise, tandis que cent paysans empressés, dirigés par uu charpentier de Bédarieux, roulaient vers son échnfaudage aérien la cloche débarrassée de ses guirlandes et de ses fleurs.
Il ne fallut pas moins de deux heures pour accomplir cet énorme travail, et ce fut seulement vers midi, comme on sortait de la messe, que la cloche, appuyée sur ses brafe de chêne et de fer, put être enfin mise en mouvement. Rien ne saurait traduire la joie, Tébahissement, TenthoUf siasme des paysans aux premières volées : on n'avait pas entendu le son d'une cloche dans la vallée de Véreille depuis la Révolution. La bouche béante, ils ne quittaient pas des yeux le clocher, d'où, à chaque coup de battant, s'enfuyaient épouvantées des légions d'oiseaux de nuit. Le curé lui-même, perdu dans la foule de ses paroissiens, écoutait avec ravissement les notes bruyantes qui volaient à travers les campagnes tranquilles, et chacune éveillait en lui mille sentiments confus d'jespérance, d'amour, de regret. Ces vibrations sonores lui rappelaient à la fois et ses malheurs, et l'abbé Ferrand enterré d'hier, et Sévéjaguette le secourant dans sa détresse; puis, après avoir parcouru tout le triste poëme de sa vie, il s'estimait heureux que Dieu, préférablement à tant d'autres, l'eût voué à de si grandes épreuves. Quant à Cécile, envifonnée de la Gourbezonne, de Marthe, du Cassarottou, elle écoutait dans un recueillement profond les bégayements de sa fil-
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Jeule, et n'osait lever les yeux vers elle de peur de laisser déborder les larmes dont elle les sentait tout inondés.
Enfin, sur Tordre du curé, les sonneries cessèrent, et chaque villageois, emmenant avec lui ses invités, s'achemina vers son hameau. Le vieux desservant et ses confrères montèrent le grand escalier du presbytère, où la Courbezonne, Marthe, Sévéraguette et Félicien se disposèrent à les suivre.
« Où vas-tu donc si vite? demanda Cécile au Gassarottou, qui se détacha brusquement du groupe des trois femmes.
— A Saint-Xist, notre maîtresse. Votre tante m'a bien recommandé de rentrer à la maison tout de suite après la messe.
— Et pourquoi?
— Pour aller garder les chèvres par là le long des haies.
— Allons donc, viens avec moi ! N*es-tu pas le parrain de la cloche? Que veux-tu que je devienne là-haut sans mon compère?
— Ah ! tenez, notre maîtresse, vous êtes bonne comme le bon pain, vous ; mais votre tante ne vous ressemble pas plus qu'une vipère ne ressemble à un bel oiseau du bon Dieu. ... M'est avis que, si je ne veux pas être gourmé ce soir, je ferai bien de dévaler du côté de chez nous.
— Et moi, je veux que tu restes, entends-tu? fit Cécile, à qui cette opposition timide du Gassarottou en disait long sur les violences exercées par la Pancole contre les gens de sa maison.
— Par ainsi on ne sortira pas les chèvres aujourd'hui?
— Qu'elle aille les garder elle-même, les chèvres, si ça lui plaît. Mon Dieu! elle en a le temps, je pense, puisqu'elle ne met plus les pieds à l'église, la malheureuse ! Du reste/ n'aie pas peur, Félicien, je serai là quand tu rentreras^ et si la Pancole ose te toucher seulement du bout du doigt.... Viens! »
Le Gassarottou, sans plus de résistance, se laissa entraîner pa» l'orpheline .
Le curé de Saint-Xist présenta Sévéraguette à ses confrères, qui Taccueillirent avec une bienveillance affectueuse, et il la fit asseoir à sa droite. Le commencement du repas fut signalé par une gaieté douce, un entrain charmant. Grâce à Cécile, qui, après avoir disputé Félicien à lui-même, eut encore à l'arracher à sa mère, acharnée par modestie à le faire dîner dans un coin de la cuisine avec Marinette et Jeannot, on entendit quelques bons éclats de rire francs et communicatifs. Il s'en fallait néanmoins que la joie épanouie sur les lèvres le fût également dans les cœurs, et le front de l'abbé Gourbezon, qui se chargea d'ombres et de rides, le prouva bien vite. Depuis le matin, un souvenir du passé torturait le pauvre desservant ; la cérémonie de la cloche l'en avait un moment diverti ; mais, maintenant, ce souvenir implacable était venu le saisir de nouveau au milieu de ses confrères, et il ne savait s'en distraire. Le vieillard, assis en face des cilrés de Bédarieux, de Graissessac, de Boussagues, ne pouvait s'empêcher de penser à l'abbé Ferrand. Il croyait entendre encore le curé de Gamplong, il le voyait, il lui parlait, il lui serrait la main.... Hélas! était-il possible que Dieu l'eût privé de son ami, de son meilleur ami!... L'abbé Gourbezon promenait autour de la table des yeux noyés de larmes, cherchant la place où l'abbé Ferrand aurait dû être assis.... A la longue, ses confrères devinèrent la pensée qui l'obsédait, et chacun s'efforça d'y faire diversion.
« Savez-vous, messieurs, la grande nouvelle qui préoccupe le diocèse ? dit le doyen.
— Quoi donc? firent les abbés Salinas et Laurent.
— M. Montrose quitte Saint-Martin-d'Orb.
— Le neveu de monseigneur s'en va? demanda l'abbé Gourbezon subitement arraché à ses inquiétudes.
— Il rentre à Montpellier. Notre évêque, dans sa sa-
gesse, a pensé qu'il valait infiniment mieux confier à M. Montrose des lettres à écrire que des âmee à diriger, ^t il lui restitue ses anciennes fonctions de secrétaire particulier. Je loue monseigneur d'avoir compris, en effet, que si son neveu doit rendre quelques services, c'est sous son autorité direct^ seulement qu'il les rendra. Ce jeune homme avait trop vécu à l'évêché, avait été trop cajolé par les grands vicaires et le chapitre de Saint-Pierre pour se montrer docile k la hiérarchie. Il ne reconnaissait pas la suprématie du doyen sur les desservants, et je ne lui fis jamais une observation sans qu'il se réclamât aussitôt de son oncle. Habitué d'ailleurs aux grandes villes, il était peu fait pour se plaire dans nos hameaux. Il existe mal-^ heureusement quelques rares prêtres qui ne comprennent pas les devoirs obscurs, les plus agréables à Dieu, et M. Montrose est de ce nombre. Enfin, vous l'avouerai-je? la perte que fait mon canton m'est peu sensible, et je suis bien sûr que, comme moi, l'abbé Gourbezon n'en portera pas un long deuil.
. — Ohl monsieur le doyen, je n'ai vraiment aucun sujet de me plaindre de M. le curé de Saint-Marlin-d'Orb, dit le vieux desservant.
— Il faut le reconnaître pourtant, mon ami, continua M. Michelin, l'abbé Montrose n'était pas du tout bienveillant pour vous, et vous méconnaîtriez singulièrement vos intérêts si vous regrettiez son changement de situation. Certainement vous ne bâtissez plus, vous ne donnez plus, comme autrefois, tête baissée, dans toutes sortes d'entreprises irréalisables ; néanmoins un voisin animé de dispositions hostiles a toujours mille moyens de nuire, 'et franchement je vous aime trop pour ne pas me réjouir du départ de M. Montrose .
— Ce qui ne veut pas dire, mon cher abbé Courbezon, ajouta M. Salinas souriant, qu'affranchi maintenant de toute surveillance, vous devez recommencer à remuer ded pierres et du mortier.
LES COURBJSZON. «9«
. — Et ne sommes-nous pas là pour loi lier les bras, s'il l'osait? interjeta vivement le curé de Graissessac sur le même ton de plaisanterie innocente.
— Hélas ! mes amis, je ne vou& réduirai pas à me faire violence.
— Voilà un hélas qui me parait suspect, dit le doyen avec un fin clignement d'yeux.... Monsieur Courbezon^ avouez-le, vous n'avez pas entièrement dépouillé le vieil honmie? »
L'œil du vieillard s'illumina d'un éclat soudain.
« Vous l'avez dit, monsieur le curé, répliqua-t-il, je n'ai pas dépouillé le vieil bomme. En vain j'ai essayé de modifier les dispositions funestes de mon âme, en l'effrayant par le souvenir des malheurs passés, je n'ai pu l'arracher encore à ses instincts primitifs. Obi il n'est pas aussi facile qu'on le croit de commander à tout son être moral de faire volte-face ! Je le confesse à ma honte, mal« gré des efforts persévérants, ma tête se refuse obstinément aux combinaisons pesées, balancées, mesurées, calculées ; elle vole sans cesse au-devant de mon cœur, qui voudrait embrasser le monde. Faut-il vous le confesser? après mes projets avortés de Saint-Gbinian et de Villecelle, je forme encore des projets. L'école des filles que j'avais commencée à Villecelle, je voudrais l'achever à Saint-Xist. Gomment! je cherche.... Traitez-moi de fou; ma fobe, c'est la folie de saint Paul, la folie de la croix ! Sainte Thérèse disait : « Ginq sous restent à Thérèse, « cinq sous et Thérèse, ce n'est rien; mais cinq sous, « Thérèse et Dieu, c'est tout! » et elle fondait de grands monastères.... Si, à Villecelle, le maître d'école instrui-. sait mal les enfants, à Saint-Xist on ne les instruit pas du tout. Geux qui savent lire le catéchisme dans ma paroisse, — ils sont rares, — ont appris à Graissessac, à Gamplong, à Boussagues. Gette ignorance est la source de grands maux. Outre qu'on a une peine incroyable à inculquer les premières vérités de la religion dans ces natures abruptes,
ces vérités, que ne réchauffe plus aucune lecture pieuse, s'effacent à la longue complètement. De là mille désordres. Il me faudrait ici deux religieuses pour élever les petites filles; je me chargerais des garçons. Le plan du petit couvent que je voudrais bâtir pour loger les sœurs est déjà fait, j'ai même choisi l'emplacement non' loin d'ici, dans une pièce de terre appelée le champ de la Croix-Blanche ^ et qui appartient à Mlle Cécile Sévérac. Voilà mon rêve ! Mais je ne songerai à le réaliser, j'en fais le serment devant vous, que lorsque j'aurai trouvé de suffisantes ressources.
— Et vous agirez sagement, dit le doyen. Sans partager d'une manière absolue les opinions de notre regrettable abbé Ferrand sur la surveillance que, dans nos temps malheureux, le prêtre doit exercer sur ses moindres démarches, je crois néanmoins que, plus que tout autre, vous êtes tenu d'user d'une grande réserve. — Jeudi, monsieur le curé, nous reprendrons, à Bédarieux, nos petites conférences de Gamplong pour poursuivre la continuation de l'œuvre que nous a léguée notre illustre ami. Ne manquez pas de vous y rendre, je vous en prie. Outre que vous êtes indispensable au parachèvement du Traité de la Concupiscence, mes confrères et moi nous tenons à ne pas vous perdre de vue.... A jeudi !
— A jeudi, » répondit le vieux desservant. On se leva de table.
L'abbé Gourbezon accompagna ses confrères jusqu'au ruisseau de Pierre-Brune; là', il leur dit adieu, et revint à pas lents vers l'église, où les éclats sonores de la nouvelle cloche appelaient bruyamment les paysans dispersés dans les hameaux.
Les vêpres étaient chantées depuis longtemps, et le Gassarottou ne i;entrait pas à Saint-Xist. Désespérant de le voir paraître, la Pancole en maugréant, ouvrit la porte à claire-voie qui retenait les chèvres captives, et se résigna à les mener elle-même brouter le long des haies. Suivie de son troupeau, à la tête duquel se dandinait majestueusement un bouc à barbe vénérable, elle s'enfonça dans le ravin de Pierre -Brune, vomissant mille imprécations contre Sévéraguette et contre Félicien.
Le printemps étalait partout sur le sol des touffes d'herbe nouvelle, et les feuilles vertes pointillaient aux rameaux des saules, des frênes et des jeunes bouleaux. Les chèvres, alléchées par cette nourriture fraîche et tendre, en dépit de la Pancole qui, dévorée d'activité, pressait leur marche à coups de pierres, s'arrêtaient à chaque pas, se suspendant aux branches flexibles et tondant sans pitié tout ce que leur dent cruelle pouvait atteindre. Pourtant, à force de cris et de cailloux vigoureusement lancés, laBoussagole, — non sans passer toutefois devant la porte des Récollets, où elle eût bien voulu rencontrer Félicien pour lui rompre les os, — arriva au champ de la Croix-Blanche, vaste pièce de terre sise aune portée de fusil du presbytère. Là, la vieille abandonna au bouc la surveillance du troupeau; qui s'abattit goulûment sur les gamacès, espèce de gros arbuste broussaillé dont on forme les haies dans le bas Languedoc ; puis, comme le vent soufflait du nord, vif et froid, elle ramena sur sa tête, par un mouvement brusque, son gros jupon de serge rayée, et, toujours marmottant des mots inintelligibles, s'accroupit derrière un tronc de châtaignier.
La Pancole était horriblement malheureuse. Malgré l'acharnement qu'elle mettait à se maintenir dans la maison
20â LES COURBEZON.
de Cécile, elle sentait qu'elle perdait chaque jour du terrain, et la certitude d'une retraite prochaine Tépouvantait à l'égal d'une menace de mort. Évidemment il lui faudrait bientôt quitter Saint-Xist. Oîi irait-elle?... A. Boiissagues ! L'expropriation ïy attendait ; puis Justin, pour qui Sévéraguette serait perdue, était bien capable de la tuer.... Dans les brumes épaisses de l'avenir, la Pancole n'aperçut qu'un port, la mendicité 1 Elle se vit, à soixante ans, gravissant la colline de l'Aire-Raymond ou celle de Sanégra, le bâton à la main et la besace sur le dos. Dieu du ciel, quelle humiliation! Aller quêter aux portes, elle qui avait tant travaillé toute sa vie 1 Hélas I qu'étaient devenues ses espérances? pourquoi ne s'étaient-elles pas réalisées ? y avait-il de sa faute ? Non, non, se répondaitelle à elle-même, car Sévéraguette ne pouvait Taccuser du moins d'avoir négligé ses intérêts. Tout, dans cette tête dure de paysanne, se réduisait à un calcul, et le rapport des terres de Saint-Xist ayant été doublé par sa gestion, la Boussagole se croyait tous les droits possibles à la reconnaissance comme à l'affection de Cécile.... Cependant elle ne pouvait plus se bercer d'illusions : il faudrait partir I Une si affreuse perspective lui broyait le cœur et lui arrachait des larmes de rage. Trop nerveuse pour demeurer tranquillement repliée sur elle-même au pied des arbres, elle se redressa brusquement, et levant ses longs bras vers le presbytère :
« C'est de là, grommela-t-elle, que sont sortis tous mes malheurs. Si toute cette gueusaille de Courbezon n'était pas venue à Saint-Xist, Cécile aurait épousé mon garçon. C'est le curé qui l'a empêchée de se marier pour lui dévorer son bien. Ils ont des dents longues comme le carême tous ces affamés des Récollets ; mais qu'ils ne me fassent point trop trousser la manche, car je pourrais bien mettre le feu à leur baraque et les rôtir tous comme une biroulade de châtaignes. »
Après cette épouvantable menace, la Pancole s'assit en
plein vent sur un bloc de grès, et y resta plus d'une heure absorbée dans les plus noires pensées. — Non, elle ne se résignerait jamais à quitter Saint-Xist, à abandonner la partie aux Courbezon. Poursuivie, traquée, harcelée comme une bété fauve jusque dans ses derniers retranchements, cette vieille, capable de tout supporter hormis l'humiliation de la mendicité, sentit qu'elle pourrait, elle aussi, devenir criminelle. Certainement elle n'avait ni le bras assez vigoureux, ni les reins assez robustes pour lutter corps à corps avec son adversaire ; mais elle n'en arriverait que plus sûrement à ses fins par des moyens lents et détournés. On voulait donc la chasser de Saint-Xist, de la maison de sa sœur, morte en donnant la main de sa fille à Justin 1 Eh bienl on verrait!... Plutôt que de laisser place nette aux intrigants, elle coucherait tous les Courbezon dans leurs trous au cimetière, après les avoir grillés dans Tincendie de la cure. Oh! personne ne savait jusqu*où pouvait se porter sa haine !... Après tant de sueurs, se voir arracher le morceau de pain des dents par des étrangers!... Cette idée, qui lui martelait le cerveau avec l'implacable régularité d'un balancier de pendule sonnant son éternel tic-tac, la soulevait de terre et allumait dans ses regards des éclairs sombres et sinistres. Lors de la dernière entrevue de Sévéraguette avec Justin, elle avait promis à celui-ci de lui ramener, malgré tout, le cœur de sa cousine; eh bien! elle tiendrait sa promesse, car, les Courbezon disparus, Cécile reviendrait inévitablement à la volonté de sa mère. Du reste, si elle refusait absolument de se marier, les Courbezon n'étant plus là pour piller le bien, on pourrait appeler Pancolou à Saint-Xist, lui en confier la gestion, l'installer enfin propriétaire des quarante mille francs tant convoités.
Le ciel qui, pendant toute la journée, s'était montré, dans sa profondeur infinie, marbré de ces petits nuages blancs et légers appelés dans le pays barbes de chaty balayé par le vent du nord, avait repris au zénith son
bleu resplendissant et magnifique. Mais les barbes de chaty repliées les unes sur les autres, formaient au couchant des masses sombres, menaçantes, et il était à craindre que, si le vent cessait, la pluie ne tombât par torrents. La Pancole, qui, comme toutes les paysannes cévenoles habituées au grand air, pressentait les révolutions de Tatmosphère, se hissa, au moyen de ses ongles résistants, sur le plateau d'une roche abrupte, et héla, par un tou! tout aigre el sauvage, le bouc acharné contre le (jamacès épineux. Le bouc répondit par un bêlement strident au cri de sa maîtresse, puis, après avoir chassé, comme un véritable chien de berger les chèvres récalcitrantes, à la tête delà colonne, descendit pesamment des hauteurs du champ de la Groix- Blanche. LaPancole marcha pour enfiler, avec son troupeau, le chemin creux de Saint-Xist; mais elle resta tout à coup immobile, comme fichée en terre : elle avait entendu parler derrière elle. Revenant à pas muets vers la haie, elle passa la tête dans le treillis feuillu , au risque de s'ensanglanter le visage, et vit, en face d'elle, à quelques enjambées seulement, le curé, Marthe, Sévéraguette, debout et causant. Dévorée de curiosité, elle dressa l'oreille ; mais ce fut à peine si le vent, maintenant dans toute sa force, lui apportait, de temps à autre, quelques bruits confus de voix. Elle ne pouvait néanmoins rentrer à Saint-Xist sans connaître le but de la visite du curé au champ de la Croix-Blanche, oîi il n'avait jamais mis les pieds auparavant. Frappée d'un horrible pressentiment et déterminée à tout savoir, laPancole, comme une couleuvre, se glissa le long de la haie, et parvint, en rampant, non loin du groupe des trois interlocuteurs. Là, elle se rasa dans Tesparcelte déjà haute, et, l'oreille collée au sol, elle écouta.
« Et vous pensez, monsieur le curé, disait Sévéraguette, que ce champ serait assez grand ?
— Certes, je crois bien, il suffirait largement à exécuter mon plan.
— Eh bien, pourquoi ne rexécuteriez-vous pas, votre plan?
— J'ai essayé une fois à Villecelle, et vous savez ce qui m'est arrivé.
— Je sais que vous n'avez pu terminer l'école des filles faute d'argent; mais si vous en trouviez ici de l'argent ?
— Sévéraguette, dit le curé, dont l'émotion subite fit trembler la voix, ne me tentez pas : je serais capable de succomber.
— Cécile ! articula Marthe, vous n'ignorez pas ce que nous ont coûté l'église de Saint-Ghinian et l'école de Villecelle, ayez pitié de nous !
— Que ce champ de la Croix-Blanche est bien exposé ! interjeta l'abbé Courbezon, promenait avidement ses regards d'une haie à l'autre.
— Viens, mon frère, allons-nous-en!
— Ne penses-tu pas, Marthe, que des sœurs logées dans une belle maison au milieu des champs, tout près de nous, seraient bien heureuses? Quels bienfaits ne répandraient-elles pas dans tout le pays, ces saintes filles !
— Pierre, Pierre, notre mère nous attend! » dit la sœur de charité évoquant le souvenir de la Courbezonne, image la plus fidèle et la plus triste du passé.
Le vieux desservant fit quelques pas; mais, sentant sourdre en lui tous ses premiers instincts si longtemps comprimés, il Sf'arrêta de nouveau.
« Et, si je trouvais cinq mille francs pour bâtir mon petit couvent, vous me donneriez le champ de la Croix-Blanche, Cécile? demanda-t-il resaisissant sa marotte.
— Non-seulement, je vous donne le champ de la Croix- Blanche, monsieur le curé, mais aussi les cinq mille francs nécessaires pour construire l'école.
— Quoi! vous, Cécile I mais.,..
— Oh ! vous n'y pensez pas, Sévéraguette, s'écria Marthe aux abois ; cela est impossible !
r3D6 LES COURBEZONc
f — Et pourquoi donc, ma sœur? el pourquoi donc? » dit le curé dont le cœur emportait la raison dans ses batte- 'xnents précipités.
Au même instant , Torpheline porta la main à son -oreille : elle venait d* entendre comme le sifflement d'une baUe.
« Mon Dieu! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc?... Oh! monsieur le curé, vous êtes blessé ! »
Une pierre, partie du milieu des gamacès, venait en effet d'atteindre le vieillard à la tête, et, de la pointe de ses cheveux, de grosses gouttes de sang lui pleuvaient sur le -visage.
« Seigneur! mon frère!...
— Ce n'est rien, dit l'abbé, je n'ai pas même senti le ^oup.
— Mais qui donc a lancé cette pierre? » demanda la religieuse étanchant le sang avec son mouchoir.
' Sévéraguette restait muette, les yeux tournés vers la haie qui craquait à quelques pas d'elle.
« C'est moi qui l'ai lancée, cette pierre, belle dame, ricana la Pancole dont la tête hideuse émergea tout k coup au-dessus des gamacès; oui, c'est moi, et j'en suis bien contente, puisqu'elle a attrapé le curé. Ah! vous croyez qu'on ne vous entend point, quand vous ruinez comme ça cette bonne bête de Cécile? J'étais là à l'espère, et je sais vos plans, voleurs que vous êtes ! Touchez-y tant seulement au champ de la Croix-Blanche pour y bâtir votre bicoque, et nous verrons! Je vous le promets, foi de Pancole, si vous ne finissez de nous mettre comme ça la main dans les poches pour nous détourner notre argent, il arrivera des malheurs. Ne vous en a-t-on point fait tenir assez d'argent avec les ornements, les chandeliers, les meubles, la cloche et tout ce que je ne sais pas? Enfin, je n'ai plus rien à vous dire, mais souvenez -vous que je ne vous quitte pas du coin de l'œil. »
Elle vociféra de nouveau son tou ! ton ! pour réunir les
chèvres éparses^ puis, sa tête ayant glisse sous les broussailles, elle disparut.
L'apparition inattendue de la Boussagole, l'accent violent de sa parole grosse de sarcasmes et de menaces, avaient terrifié les trois personnages de cette scène. Paralysés par une stupeur incroyable, invincible, le curé et les deux femmes avaient écouté jusqu'à la fin, sans oser l'interrompre, la vieille dont la bouche écumante de furie vengeresse lançait la malédiction. Cependant, quand ils la virent défiler .au loin sous le ciel devenu plus sombre, avec son long troupeau, ils se regardèrent d'un air plein à la fois d'étonnénement triste et d'amère désillusion.
« Vous voyez, Cécile, Dieu n'a pas béni notre pensée, dit l'abbé Courbezon.
— Gomment, monsieur le curé, parce que la Pancole est une mauvaise femme, un démon que je m'en vais chasser de chez moi, vous renonceriez à bâtir l'école des filles!
— Votre tante a cédé à un juste emportement; vous avez déjà fait trop de sacrifices pour l'église. Votre fortune appartient à vos parents.
— Ma fortune appartient à Dieu 1 s'écria Sévéraguette avec toute l'exaltation d'une mystique,' et c'est pour sa gloire que j'entends la dépenser.
— Dieu ne demande pas que vous vous dépouilliez abr solument pour le prochain, mon enfant.
— Dieu dit : Partage ton pain^ tes habits et ton toit avec ceux qui en manquent.
— Vous avez fait cela, ma fille.
— Mais n'avez-vous pas mille fois répété que, pour .soulager les pauvres, il fallait savoir ôter son pain de la bouche ?
— C'est en effet l'esprit de l'Évangile.
— Eh bien, je n'ai jamais pratiqué Taumône jusque-là, puisque, en ce moment même, j'ai dans mon secrétaire douze mille francs qui ne sont utiles à personne.
308 LES GOURBEZON.
— Douze mille francs! fit le vieillard tout étourdi.
— Oui, monsieur le curé, douze mille francs que je puis déposer chez vous dans un quart d'heure pour commencer tout de suite le couvent.
— Ah! cela ne se peut, Sévéraguette, s'écria spontanément la sœur de charité. — Allons, Pierre, rentrons! »
L'abbé restait immobile, les pieds cloués au champ de la Croix-Blanche.
« Mais alors, sœur Marthe, si vous ne me permettez pas de dépenser cet argent en bonnes œuvres, que puis-je en faire, devant partir pour Paris avec vous?
— Vous le laisserez à vos parents, vos héritiers naturels.
— Mes parents sont tous dans Taisance, tandis que les pauvres du bon Dieu.. ..
— Monseigneur a défendu à mon frère de bâtir.
— De bâtir sans avances suffisantes, répliqua celui-ci ; or, ici, monseigneur ne trouverait aucun motif de blâme, puisque douze mille francs....
— Et n*ai-je pas encore pour quarante mille francs de biens au soleil que je puis vendre demain, si telle est ma volonté ?
— Quarante mille francs! s'écria l'abbé; Seigneur, que de larmes on pourrait sécher! »
Et laissant aller la main qui retenait son mouchoir collé contre sa tempe, des gouttes d'un sang brun, semblables à celles qui de la couronne d'épines tombent sur la face de Jésus, dans l'admirable tête du Christ de Guido Reni, perlèrent le long du visage du vieillard. Marthe banda de nouveau la blessure.
« Monsieur le curé, je dois quitter le pays dans six mois ; défalquez de mon bien ce qu'il me faut emporter à Paris, et disposez du reste, je vous en supplie. C'est par vos mains que je veux pratiquer l'aumône, car il n'en est pas de plus pures sur la terre.
— Cécile, que vous devez me trouver faible! Hélas! il y a tant de malheureux, et je voudrais soulager tout) e
inonde dans la contrée!... Aux uns je désirerais donner rinstruclion religieuse, aux autres du^pain. Pourtant je ne sais si je puis accepter vos généreux sacrifices. Je demande à méditer devant Dieu avant de vous répondre. Adieu, Cécile, rentrez à Saint-Xist et calmez votre tante; dites-lui surtout que je ne lui en veux pas. Qui sait si la pierre dont elle a frappé ma tête n'est pas un avertissement du ciel ? » ■
Sévéràguette, sans ajouter une parole, descendit vers sa maison par le sentier où naguère s'en allait la Pancole, tandis que Tabbé Gourbezon, appuyé sur le bras de sa sœur, se dirigeait vers les Récoliets. La nuit était proche, et les premières gouttes de pluie, emportées dans les sifflements du vent à travers la plaine nue, après avoir embaumé l'atmosphère, venaient s aplatir sur le sol avec un petit bruit sec d'une horrible mélancolie.
En passant devant le hangar aux charrues, Cécile aperçut le Gassarottou blotti dans l'embrasure du portail.
« Eh bien, que fais-tu là, toi, à cette heure? lui de* manda-t-elle,
— Je me suis dit comme ça que la Pancole devait avoir de l'humeur contre moi, et je vous attendais pour rentrer à la maison avec vous, notre maîtresse.
— Allons, viens, et vitement! la pluie redouble.
— C'est par ma foi vrai que le ciel fait des siennes ; il tombe des gouttes larges comme des écus de trois francs. »
Quand l'orpheline, suivie du jeune paysan, en.ra dans la cuisine, la Pancole, assise sur son escabelle de châtaignier, filait sa quenouille de genêts dans un coin obscur de ' la vaste pièce. Elle lança un regard oblique dans la direction des arrivants, mais ne bougea ni pied ni langue. Du
reste, ce n'était plus la furie du champ de la Croix-Blanche. Son visage avait perdu toute expression de vengeance et de haine. Les muscles de la face, naguère hideusement tordus par la rage, avaient repris leur élasticité ordinaire, et les taches verdâtres qui les parsemaient s'étaient peu à peu effacées. ÉvidcBiment la Boussagole subissait la réaction de sa colère, et, comme on se repose après un grand effort, rivresse de la fureur dissipée, elle respirait maintenant avec délices. Puis, il faut bien le dire, la Pancole était une paysanne madrée, et son exaltation ne Pavait pas empêchée de constater en elle-même que la pierre lancée au curé pourrait lui attirer quelque méchante affaire. Que feraitelle. si, par hasard, le curé dénonçait ce fait au commissaire de police? Gomment éviterait-elle la gendarmerie? D'ailleurs Cécile, qu'elle harcelait Sans cesse et qu'en cette circonstance elle venait de blesser dans ses plus intimes affections, ne parlerait-elle pas enfin, et ne perdrait-elle pas Justin en même temps que le curé la perdrait elle-même? L'orpheline, qui s'était attendue à une lutte, sentit toute son irritation tomber devant l'air calme, presque souriant de sa tante. Elle avait redouté une explosion, et elle trouvait la mèche de la mine éteinte. Enchantée qu'il lui fût si facile d'obéir au curé, lequel lui avait enjoint de bien traiter la Pancole, elle s'assit à table avec le Cassarottou, lui servit une bonne assiettée de soupe, et commença ellemême à manger tranquillement.
• Maintenant Cécile ne vivait plus dans le doute, elle était complètement rassurée à l'endroit de son avenir, et la pensée de son départ prochain pour Paris lui donnait une merveilleuse force de résignation. Ayant peu de temps à souffrir, elle se sentait disposée à la plus entière indulgence. Certainement, quand elle était entrée avec Félicien, il n'eût fallu qu'une parole de sa tante pour amener une querelle ; mais, puisque la Boussagole se tenait coite, elle n'irait pas la réveiller. Du reste, autant que la mère de Justin, Sévéraguette était intéressée à éviter toute espèce
de démêlé. Que pouvait-il, en effet, sortir d'une dernière lutte, sinon leur perte mutuelle? Si sa tante la battait ou la menaçait seulement, elle était capable d'appeler la jus^ tice à Saint-Xist, et qui lui répondait qu'au moindre mot sa tante ne levât la maini Que deviendrait-elle alors î Pourrait-elle songer à entrer dans un couvent, quand Pancol aurait été traîné en prison et de là peut-être à réchafaud? ^ .
Le Cassarottou ne fit guère honneur au souper de Cécile. Le dîner des Récollets étant à peine digéré, — il en avait pris jusqu'au goulot, selon le mot du pays, — il se leva de table immédiatement après la soupe, déclarant qu'il n'avait point faim et suppliant Sévéraguette de lui permettre d'aller se coucher.
« Va te coucher, va, je le veux bien.
— Bonsoir, Félicien, dit la mère du Sanglier au Cassarottou qui ouvrait la porte.
■ -^Bonsoir, Pancole, bonsoir, répondit-il se retournant étonné.
— Tu vois bien que je ne t'ai point mangé, imbecillas ! quoique tu m'aies obligé à garder les chèvres aujourd'hiii, Pardine 1 il fallait bien que tu te montrasses un peu à tout le monde de la commune dans tes beaux habits neufs*
— Pancol , je suis fâché ....
^ -^ Va donc, nigaudinos ! je ne te liens point rancune .. . . Ah çk ! sais-tu bien que tout de même tu as tout à fait l'air d'un monsieur avec ta veste de drap ?
— Ah 1 Pancole, notre maîtresse est si bonne !...
— Je le sais bien, Jésus-Dieu! qu'elle est bonne, ma Sévéraguette. Aussi, va, malgré ma langue qui va souvent comme ça tout de travers, je me jetterais au feu pour elle. »
En parlant ainsi, la Pancole avait des larmes dans la voix.
« Comment, vous m'aimez, ma tante? dit Cécile émue par le ton de sincérité de la vieille.
— Si je t'aime, ma fille !... Tiens, vois si je t'aime! » Et la rusée Boussagole se précipita dans les bras de
l'orpheline .
« Mon Dieul balbutia celle-ci, serait-il vrai que ma mère n'est pas morte tout entière 1
— Ma pauvre Marianne ! murmura la Pancole avec un soupir hypocrite, ma pauvre Marianne 1 Je veux tout à fait la remplacer auprès de toi, maCécilette. »
Félicien fit mine de se retirer.
« Attends, mon garçonnet, attends, dit la vieille. Tu vas boire avec nous un coup de vin cuit. N'est-ce pas aujour-» d'hui le baptême de la cloche? »
Elle grimpa sur une chaise et atteignit ime bouteille étiquetée, blanche de poussière.
a Elle est du bon coin, celle-là, j'en réponds. »
Elle lava trois verres et versa le vin cuit. Après avoir bu, Félicien, ne sachant quelle contenance garder en face de la Pancole transformée, méconnaissable, bredouilla en-> core un bonsoir et s'esquiva.
« Ma tante, dit Cécile, dont le cœur débordait d'intime joie, que je vous aime ainsi !
—Hélas ! je ne le mérite guère, j'ai tantde torts envers toi!
— Oublions le passé.
— Non, non, je n'oublierai jamais le mal que je t'ai fait, ma poulotte. Et, tout à l'heure encore, n'ai-je pas commis un crime ? Ah ! dire que cette main, ajouta-t-elle allongeant son bras décharné sur la table, a osé jeter.... Tiens, je suis une malheureuse !... Un si bon curé I... Va, M. Gourbezon ne me pardonnera jamais.
— Lui I il vous a pardonné depuis longtemps ; il est indulgent comme Dieu lui-même.
— Est-ce possible?... Jésus-Maria, quel saint homme! fit -elle enjoignant les mains d'un air on ne peut plus dévotieux.
— D'ailleurs la pierre n'a fait que lui effleurer la tête, et la peau seule est déchirée.
— Vois-tu, quand je t'ai entendue promettre à M. le curé le champ de la Croix-Blanche et cinq mille francs pour son école, je n'ai pu me retenir.... Ciel du bon I)ieu ! je vous aurais tués tous à ce moment-là.... Tu ne sais donc point, petite, que le champ de la Croix-Blanche est le meilleur de notre avoir, comme qui dirait l'aile du poulet? Cécile, sois de bon compte, à quoi penses-tu? On s'est bien passé d'école jusqu'ici à Saint-Xist, et la jeunesse n'en a pas été plus mal éduquée. Oh! quelle idée baroque t'a poussé dîms la cervelle ! Tu as déjà tant donné à l'église !... Tu veux donc que tout y passe?... D'ailleurs, d'où tireras-tu les cinq mille francs?
— Oh 1 ne vous inquiétez pas de cela, ma tante, je les trouverai.
— Pardi, je le sais bien, en vendant un coin de terre!
— Je ne vendrai pas un pouce de ma propriété, soyez tranquille.
— Mais enfin ils ne tomberont pas du ciel tout seuls comme la manne, tes cinq mille francs.
— Est-ce que je n'ai pas mon magot ?
—Ah! soupira la Pancole, la grenouille de Marianne!
— Matante, il me reste encore douze mille francs au fond du sac.
—Douze mille francs! s'écria-t-elle ouvrant des yeux démesurés.
— J'ai compté mon argent Tautre jour avec Félicien.
— Ah! Sévéraguette, dit la Boussagole d'un ton suppliant et l'œil pétillant de convoitise, ne te dépouille pas ainsi, crois-moi. Que deviendras-tu, ma pauvre Cécile, quand tu te seras comme ça mise à la chemise pour les autres, toi qui n'as jamais travaillé? Si j'étais jeune encore et vaillante comme au temps jadis, je te dirais: dépense tes écus, mes bras t'en ramasseront d'autres I Mais, tu le vois, je suis vieille, la moindre peine m'écrase maintenant, et bientôt mes pauvres os, qui ne peuvent plus tant seulement se traîner, iront se reposer au cimetière.... Encore
314 LES GOUHBEZON.
si tu avais épousé mon garçon, il a une bonne paire de bras, lui!
— Ma tante, je ne me marierai jamais.
— Tu fais bien, si ce n'est pas ton goût, Cécilette, et j'ai eu tort de te tourmenter pour ton mariage. Ma foi, on est bien maîtresse après tout de prendre un homme ou de ne pas en prendre.»... Mais ce qui me trouble l'esprit, c'est ton sort à venir. Ah ! ma fille, quand on a mangé son bien, comme c'est triste!... Je le sais, moi.... Souviens- toi du proverbe : Après blanc pain, pain bis ou faim.... Voyons, entre nous, ne pourrais-tu pas contenter M. le curé avec mille francs?... Il quêterait le reste dans les hameaux.
— Celle-ci est la dernière dépense que vous me voyez faire, je vous le promets.
— Dieu m'assiste ! mais elle en vaut la peine ta dépense, fillette. Réfléchis un peu à ton avenir donc.
. — Mon avenir est ailleurs qu'ici, ma tante, dit Sévéraguette avec un enthousiasme religieux plein d'orgueil.
— Que veux-tu dire?
— Tenez, ma tante Pancole, puisqu' enfin vous êtes bonne envers moi, je vais tout vous avouer.
— Parle, parle, ma Cécile, je t'écoute.
. — Ma tante, au mois de septembre, je quitterai Saint- Xist.
— Tu quitteras Saint-XistI et où iras-tu, ma fille?
— A Paris.
— Que faire si loin, Jésus-Seigneur mon Dieu?
— Prendre d'abord l'habit de sœur de charité, puis aller soigner les malades dans les hôpitaux.
—Tu veux être sœur, toi!... C'est donc pour cela que tu as refusé mon Pancolou?
— Je ne pouvais me marier, vous le comprenez. -—Tu es une sainte; je le savais bien, moi! s'écria la
vieille pressant Cécile sur son cœur avec des transports que la jeune fiUe naïve prit pour des élans de tendresse.
— Ah! ma tante, ma bonne tante, vous me comblez de joiel .
— Ettoi, de tristesse, ma fille.... Hélas I nous séparer! Que deviendrai-je maintenant? — Elle pleura. — Enfin, je le vois, il va falloir comme ça m'en retourner à Boussagues.
— Au contraire, vous resterez ici comme par le passé.
— Quoi I tu me laisserais ton bien? fit la vieille dressant l'oreille .
— Oui, ma tante.... Aurez- vous peur maintenant de manquer de pain?
— Cécile, ma Gécilette, je ne suis pas digne de tels bienfaits ! soupira la Pancole tombant aux genoux de sa nièce tout abasourdie.
— Vous me permettez maintenant de disposer du champ de la Croix-Blanche et du magot? dit Sévéraguette avec un adorable sourire.
— Est-ce que tout ne t'appartient pas ici? Donne, casse, brise, pille, n'es-tu pas la maîtresse ?
— Connaissant mes secrets, ne vous montrez plus soucieuse de mon avenir et du vôtre : l'un et l'autre sont assurés. Seulement, je vous recommande M. le curé, sa mère, la Cassarotte et ses petits. Oh! vous serez bonne pour eux tous, n'est-ce pas? Vous partagerez vos provi-' sions avec eux, vous me le promettez.
— Certainement que je te le promets, ma fille ! Va, pars tranquille; ils ne manqueront de rien, ces braves gens des Récollets. »
L'orpheline posa ses jolies lèvres roses sur le front parcheminé de sa tante, et se dirigea vers sa chambre; la Pancole, empressée, l'accompagna jusqu'à la porte, et lui baisa les mams à plusieurs reprises en la quittant.
« Certes! pensa la vieille, redescendue dans la cuisine, il vaut bien mieux qu'elle parte pour le couvent, cette pécore de fille ! Je n'aurais jamais gouverné céans si Cécile eût épousé Justin ; tandis qu'héritant seule, c'est moi, moi qui serai maîtresse de tout!... Ah! maîtresse! Il faudra
bien que Justin plie Téchine (levant moi, s'il, ne veut pas que je l'envoie rôder avec les chèvres par les garrigues,,.. Mon garçon ne m'avalera pas toute crue, cette fois, comme à Boussagues. ... Et moi qui accusais les Gourbezon ! Mais il ne faudra pas qu'ils comptent venir se goberger ici.... Une foj^ Cécile parlie et le bien à mon nom, j'aurai bientôt fait de jeter la porte au nez à tous ces mendiants.... Les beaux temps sont passés pour eux et ils commencent pour moi.... Maîtresse de quarante mille francs!... Jésus-Dieu, est-ce possible? est-ce possible?... Tout de même je ferais bien d'aller demander pardon au curé: cela réjouirait notre fille.... J'y vais.... Maîtresse', ah! maîtresse!... lime semble que je passe de l'enfer en paradis! »
Elle sortit et gagna le presbytère.
Le jour suivant, Sévéraguette, impatiente de savoir dans quel état se trouvait l'abbé Gourbezon, alla aux Récollets dès huit heures. Marthe et sa mère étaient seules dans la cuisine.
« Eh bien 1 et M. le curé? demanda-t-elle avant d'embrasser personne.
— Il se ressent à peine de sa blessure, répondit la religieuse.
— Dieu soit béni! murmura Gécile. Que croyez-vous? n'entendant pas sonner la messe, j'avais peur qu'il ne fût plus souffrant.
— Il est probablement descendu au potager, où la Gassarolte est en train d'arroser quelques pieds de basilic, dit la Gourbezonne. — Ah çà! savez-vous bien, Sévéraguette, que votre tante est une fort vilaine femme?
LES COURBE;iON. 317
— Hélas ! elle est désolée de ce qu'elle a fait.
— Penser qu'elle aurait pu tuer Pierre 1. . . Aussi, voyezvous, Cécile, ne parlez plus ,à mon enfant de cette école; car j'ai comme le pressentiment qu'il nous arriverait des malheurs dans ce pays, s'il recommençait à bâtir. Ah I il en a assez remué comme ça des moellons, à Saint-Chinian et à Villecelle. D'ailleurs, monseigneur ne le veut pas.... Je sais bien que vous lui fournirez de l'argent; mais, ma bonne Cécile, vous ne pourrez lui en fournir jamais assez. Pierre est un saint, il ne comprend rien au3C affaires, ce qui fait que chacun lui tire aux jambes, comme on dit, et qu'il dépense vingt mille francs quand il ne comptait en dépenser que dix. Il ne 'ressemble pas à son père, lui ! Mon homme tenait l'œil à tout ; il avait un na« turel madré qui le défendait contre les diseurs de belles paroles; mais lui, mon pauvre garçon, on le volecomme dans un bois.' Puis, vous le savez, c'est la charité en personne, et l'argent ne s'arrête pas une minute dans ses poches. Enfin, il a les mains trouées, et vous voyez où il m'a réduite I Moi qui possédais une ferme, des maisons, des champs, je n'ai plus rien sous la roue du soleil !
— Pourtant, s'il ne lui faut que cinq mille francs, hasarda timidement la jeune fille.
— Cinq mille francs I fit la Courbezonne avec un geste d'incrédulité, cinq mille francs!...
— Mais vous ne pensez pas à mes terres que je pourrais vendre, si cinq et dix mille francs ne suffisaient pas.
— Vendre vos terres ! êtes-vous folle, Sévéraguette? — Et votre tante?... Gardez-vous de toucher à vos terres, ma fille ; une fois entamé, le gâteau sera vite mangé, croyezle. Oh ! vous ne connaissez pas Pierre.... Il ne devait vendre qu'une prairie de notre bien de Castanet. Moi, je suis sa mère après tout, et mon bien lui appartenait; mais vous, Cécile, vous n'êtes pas même notre parente éloignée!... Croyez-vous que je souffrirais qu'il en arrivât de vous comme de moi? Non, non, j'en mourrais, voyez-^
vous, mon enfaiit!... Mon Dieu ! quelle malheureuse idée vous avez eue hier ! Qui sait ce qui va nous arriver maintenant? 9
Ces derniers mots trahissaient une telle angoisse, que Sévéraguette en tressaillit d'épouvante, et recula instinctivement de quelques pas, comme si tout k coup elle se fût trouvée au bord d'un abîme.
« Oh ! je ne parlerai plus de rien, murmura-t-elle tout effarée ; il ne sera plus question de cette école entre M. le curé et moi, je vous le promets. »
Le facteur rural entra et remit une lettre k la sœur de charité.
« Cécile, voici Tmitorisation de votre noviciat! s'écria Marthe joyeuse.
— Serait-ce possible ! s'écria l'orpheline joignant les mains par un mouvement de reconnaissance envers Dieu.
— Allons trouver Pierre, vile, vite ! » dit la^Gourbezonne. Les trois femmes descendirent au jardin par la porte
du Glohre.
« M. le curé est-il là? demanda Sévéraguette avisant la Sanégrole avec ses enfants au milieu du potager. . — Non, Cécile.
— Gomment ! vous n'avez pas vu mon frère, Gassarotte? insista Marthe.
— Non, ma sœur, il ne s'est pas montré par ici ; vous le rencontrerez sûrement à l'église. »
Ayant trouvé l'église et la sacristie désertes, les trois femmes, soucieuses, revinrent dans le Cloître, où la Gourbezoune appela plusieurs fois :
« Pierre ! Pierre 1 »
Aucune voix ne répondit.
« Il sera allé visiter quelque malade dans les hameaux, dit la sœur de charité, cherchant à rassurer sa mère,
— Gomment peux-tu penser cela, Marthe? répliqua la vieille paysanne; tu sais bien qu'il ne sort jamais sans nous prévenir^ »
La religieuse ouvrit la porte de la terrasse^ où sa mère et Sévéraguette la suivirent.
En ce moment même, passait devant le porche des HécoUets, avec ses chèvres repues, le jeune pUlard Gassarot. // avait fait sa matinée dans les genevrières de Véreille, et rentrait à Saiut-Xist pour manger la soupe.
« Félicien, tu n'as pas vu M. le curé, par hasard? lui demanda Cécile.
— Si, pardine, notre maîtresse, je Tai vu, M. le curé.
— Où donc? où donc? interjeta Marthe.
— Il est par là-bas, au champ de la Croix-Blanche.
— Au champ de la Croix-Blanche ! s'écria douloureusement la Gourbezonne. Miséricorde ! nous sommes perdues.... Et qu'y fait-il, le sais-tu?
— Ah ! pour ça, madame Courbezon, c'est autre chose, et je ne pourrai rien vous en dire ; seulement j'ai vu M. le curé poser conune ça sa canne par terre, tout comme s'il mesurait le champ, puis il regardait, à tous moments, dans une feuille de papier longue c^mme d'ici à Pâques.
— Vous voyez, Sévéraguette, vous voyez, dit la mère du curé avec un air de reproche, grâce à vous, voilà son ancienne folie qui reprend mon pauvre Pierre. Hélas! mon Dieu, qu'allons-nous devenir? Je suis sûre qu'il n'a pas fermé l'œil de la nuit.... Vous ne le connaissez pas.... Seigneur mon Dieu, ayez pitié de nous! »
Cécile était consternée.
« Allons le rejoindre tout de suite, ma mère, dit Marthe, peut-être cette idée n'a-t-elle pas encore pris racine dans son esprit, et parviendrons-nous à l'en arracher facilement. »
En arrivant au champ de la Croix-Blanche, les trois fenmies aperçurent l'abbé Courbezon assis fort tranquillement derrière la haie de gamacès. Une grande feuille de vélin était déroulée sur ses genoux, et, de temps à autre, sa main y promenait un petit compas. C'était bien là son ancienne attitude de Saint-Chinian et de Villecelle.La
320 LES COURBBZON.
Gourbezonne sentit son sang se figer dans ses veines, et eut besoin de s'appuyer sur le bras de sa fille.
a Pierre ! s'écria-t-elle d'une voix étouffée, Pierre ! » L'abbé Gourbezon entendit, se leva et accourut. « Mais que fais-tu là, mon enfant? il est déjà onze heures, et tu n'as pas encore dit la messe.
— Ah! ne croyez pas, bonne mère, que j'aie perdu mon temps, ce matin.
— Et quel a été ton travail. Dieu du ciel?
— J'ai déjà pris, sur le terrain, toutes les mesures pour l'école des filles, et nous pouvons, demain s'il nous plaît, faire conunencer les fondations.
— Les fondations! s'écria-t-elle atterrée ; Jésus-Maria, les fondations I Tu veux donc tout à fait reconamencer à bâtir comme autrefois?
— Et pourquoi non? dit le desservant d'un ton superbe. Ah ! mais, à propos , ajouta-t-il se retournant vers l'orpheline, vous ne m'aviez pas dit, Gécile, que votre champ de la Groix-Blanche penche un peu au midi ; il penche vers le chemin de Saint-Martin, ma chère enfant, il penche. Du reste, ne vous en préoccupez point, on guérira facilement ce vice par un mur de soutènement. Gela même ne sera pas trop laid; vous verrez!... Gerlainement voilà une dépense imprévue, mais qu'y faire? nous ne pouvons pourtant pas laisser emporter, au premier orage, la terre végétale par les rigoles. Un bon mtir, épais et solide, nous distribuera le champ de la Groix- Blanche en deux zones, chacune de niveau. Nous bâtirons le couvent sur la plus haute, et nous planterons la plus basse d'arbres fruitiers. Du chemin de Lodève, on verra notre école à mi-côte ; ce sera charmant ! Les maisons font toujours bien sur les hauteurs ; et quelle maison nous allons construire ! Tenez, voyez le plan ! »
Le vieillard déroula son immense feuille de vélin sous les yeux de Sévéraguette.
« G'est le premier plan que je dressai, dit-il, pour l'é-*
cole des filles de Villecelle; mais on en exécuta un second plus simple, celui-ci ayant paru impossible à réaliser avec les modiques ressources que nous avions.
— C'est bien beau, monsieur le curé 1 murmura Sévéraguette regardant la façade du couvent lavée à Tencre de Chine.
— Ça coûterait tout au plus huit mille francs, et vous pouvez en fournir douze ....
— Que vous disais-je, Cécile? interrompit la Courbezonne qui n y tint plus. Hier, il s'agissait de cinq mille francs, aujourd'hui c'est de huit mille. Je vous ai prévenue, ma fille, Pierre a les mains percées, et, si vous l'écoutez, il ne vous laissera que les yeux pour pleurer.
— Mais, ma mère, dit l'abbé, nous avons douze mille francs à dépenser. . . .
— Mon entant, tu n'as rien à dépenser, puisque tu ne possèdes rien, répondit sévèrement la vieille paysanne.
— Cécile, balbutia le curé, Cécile....
— Tu ne peux ruiner cette jeune fille, tu n'en as pas le droit. Voyons, donne-moi ce grand rouleau de papier, et rentre à la maison. »
L'abbé Courbezon, intimidé par le ton d'autorité de sa mère, livra sans hésitation le plan de l'école projetée, et, silencieux, tête basse comme un enfant boudeur, la suivit d'un pas embarrassé vers le presbytère. Sévéraguetle, confuse, s'esquiva du côté de Saint-Xist.
Un mois se passa sans que la pauvre Cécile pût communiquer intimement avec le curé. La Gourbezonne, devinant la loi d'irrésistible attraction qui entraînait sans cesse l'orpheline vers Pierre , était constamment aux aguets. Elle ne les laissait pas seuls un instant. Marthe elle-même, .
pour éviter à son frère les misères et les humiliations d'autrefois, était entrée dans cette ligue contre le bien à outrance, et se plaisait éternellement à séparer ces deux ennemis du repos de sa mère et du sien, dès que le hasard ou la fatalité de leur organisation les mettait en présence. A peine si, dans ce mois d'excessive contrainte, le vieux desservant avait osé adresser quelques paroles à l'orpheline pour lui annoncer que^ l'autorisation de son noviciat étant arrivée de Paris, elle pouvait désormais se considérer comme fille de Saint- Vincent.
Un soir cependant, l'abbé Courbezon' parut plus préoccupé que d'habitude : il était sorti dans la journée, et Marthe l'avait vu rentrer aux i^écoUets par le sentier du champ de la Groix-Blanche. Mon Dieu! pensait-il encore à son couvent? La Gourbezonne et sa fille se montrèrent, durant toute la soirée , inquiètes , nerveuses , agitées. Néanmoins elles se couchèrent à huit heures comme à l'ordinaire, laissant Pierre sur la terrasse où, depuis que le mois de mai avait attiédi l'air, il récitait son chapelet en se promenant de long en large, k la lueur des étoiles.... Mais, après le dernier ave, au lieu de rentrer dans sa chambre, l'abbé Courbezon se planta tout au bout de la terrasse, plongeant de l'œil dans la vaste plaine de Véreille, ensevelie dans le silence et le repos. D'abord il regarda au hasard et les grandes taches noires que la lune^ filtrant, à travers les arbres, découpait çà et là sur le sol, et la rivière d'Orb traînant au loin son écharpe d'argent au milieu des prairies d'un vert sombre, et le clocher de Cannas profilant à l'horizon sa flèche à dents de scie dans le bleu profond du ciel. Mais peu à peu ses yeux, obéissant aux secrètes pensées de son âme, se concentrèrent sur un point unique. Ce point, qui les attira, les captiva, les absorba, leslint fascinés, était une pièce de terre distante de quelques pas seulement, plantée d'oliviers rares, environnée d'une haie épaisse de gamacès, dominée par un éoorme poteau blanc en forme de croix. L'abbé Courbe-
zon soupira, et, fixant ses regards sur cette croix solitaire, dont les grands bras élevés semblaient bénir la campagne endormie, il murmura ce vers d'une hymne de l'Église :
Crux^ avBj spes unica I • Puis, comme emporté par une force invincible, il quitta la terrasse, descendit à pas comptés le grand escalier de pierre, ouvrit doucement la lourde porte d'entrée et se précipita vers Saint-Xist.
Deux minutes après, il montait le perron de la maison de Sévéraguette.
« Salut, Pancole I dit-il avisant la mère de Justin, occupée dans un coin de la cuisine à trier de gros haricots rouges pour la soupe du lendemain.
— Bonsoir, monsieur le curé, bonsoir!... Et quel bon vent vous amène donc par chez nous comme ça à la nuit noire?
— J'ai absolument besoin de voir Cécile. Est-ce qu'elle est couchée par hasard?
— Couchée!... Ah! mon bon monsieur le curé, vous ne la connaissez guère, si vous croyez comme ça qu'elle se couche avec les poules, notre fille. Et ses prières donc? Elle ne les finit jamais avant dix heures.
— Alors annoncez-lui que je suis ici , et que j'ai à lui parler. »
La Boussagole grimpa vers la chambre de sa nièce. « Bonne nouvelle, Sévéraguette I s'écria l'abbé Courbezon en apercevant Torpheline.
— Clavel a-t-il terminé ses travaux de Saint-Martin d'Orb? demanda- t-elle.
— Il a dû les finir ce soir.
— Et quand viendra-t-il commencer notre école?
— Demain, mon enfant, demain ! dit le curé la face tout épanouie.
— Enfin ! soupira la jeune fille le cœur oppressé d'une indicible joie.
324 LES COORBEZON.
— «Demain, au petit jour, m'a-t-il dit, je serai à Saint- • Xist avec une dizaine d'ouvriers pour atlaqmr les fon- « déments. »
— Et votre mère, monsieur le curé, sait-elle cela? Elle n'avait guère Tair de s'en douter aujourd'hui, quoique, à vrai dire, votre absence de trois heures l^ait beaucoup préoccupée.
— Hélas I ma pauvre Cécile, elle ignore tout.
— Vous en avez au moins parlé à ma sœur Marthe?
— Pas davantage, mon enfant; je n'ai pas osé.
— Mon Dieu I comment allons-nous faire alors?
— J'avais songé à un moyen qui, s'il était habilement employé, calmerait et les craintes de ma mère et celles de ma sœur. Malheureusement, son succès ne dépend pas de nous deux.
— Et de qui dépend-il î
— De votre tante.
— De moiî s'écria la vieille, qui crut avoir mal entendu, de moi !
— Oui, Pancole; vous seule pouvez tirer ma famille d'inquiétude. Si vous voulez, non-seulement elle ne s'opposera point à la construction de l'école des filles, mai» elle s'en réjouira comme nous tous.
— Que faut-il faire pour cela, monsieur le curé ?
— Tout simplement aller rassurer ma mère et ma sœur sur vos intentions, leur dire que vous ne vous opposez plus au désir que votre nièce a manifesté de léguer à son village une école de filles. Vous savez, Pancole, qu'il ne s'agit que de douze mille francs et qu'il ne sera pas vendu un pouce de terre.
— Mais êtes-vous sûr au moins qu'avec douze mille francs vous aurez assez d'argent ? demanda la vieille, prêle à redevenir l'ennemie du curé, si les terres de Cécile se trouvaient le moins du monde monacées.
— Nous ne dépenserons pas toute celte somme.
— Ah ! certes, c'est un assez joli denier, cette somme !
soupira la mère de Justin, que des circonstances fatales condamnaient à la résignation.... Différemment, ajouta* t-elle avec un sourire amer, il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu en ce monde.
— Vous irez donc aux Récollets demain matin, n'est-ce pas, ma tante? insista Cécile.
— Oui, ma fille, n'aie crainte ! Je verrai demain cette bonne Mme Gourbezon, et je lui dirai comme ça que le bon Dieu ayant changé mes idées, au jour d'aujourd'hui j'éprouve autant de plaisir à voir bâtir le couvent des filles qu'autrefois j'en aurais eu de peine.... Oh! sois tranquille, j'arrangerai vos affaires! Il faudra bien que sœur Marthe m'entende aussi, et la Gassarotte de même, et les enfants encore.... Pourtant quel brave monde que ce moçde des Récollets! Et dire que je suis restée si longtemps brouillée avec lui ! Vous avez bien raison, monsieur le curé, de nous crier sans cesse aux oreilles que Dieu est excellent. Il faut qu'il le soit, excellent, pour m'avoir changée au point que je ne me reconnais plus moi-même. »
Ici, la Roussagole, en parfaite comédienne, embrassa étroitement Sévéraguette.
« Pancole, dit le curé, vous m'avez traité durement au champ de la Groix-BIauche ; mais, au lieu de m'arracher quelques gouttes de^sang, vous m'eussiez brisé un membre, que votre tendresse pour Gécile effacerait aujourd'hui tout souvenir fâcheux. Vous êtes une brave femme, et je m'en réjouis. Aimez votre nièce, aimez-la bien, car, malgré vos torts, elle n'a jamais cessé de vous chérir....
— Pour lors, monsieur le curé, interrompit la Boussagole préoccupée d'une seule idée, vous m'assurez que vous ne vendrez pas tant seulement une éminée de notre terre?
— Je vous le promets.
— Eh bien, comptez sur moi ! Demain, j'irai aux Récollets, où j'aurais bien dû montrer le museau plus souvent. Mais, bast ! ce qui est passé est passé ; la vipère a fait peau neuve! »
L'aube blanchissait à peine les coins obscurs de l'horizon, quand le curé ouvrit les volets de sa chambre et parut sur la terrasse. Se sentant trap coupable envers sa mère pour oser affronter une explication, il n'avait pas voulu attendre que Glavel, avec sa bande d'ouvriers, vînt éveiller bruyamment le presbytère, et s'était levé avant tout le monde. Il arpenta plusieurs fois la terrasse, soucieux, troublé, laissant échapper tantôt une parole pleine de doute sur la réalisation chanceuse de son entreprise, tantôt un geste où éclatait l'espoir d'une âme fermement convaincue. Mais Glavel n'arrivait point. L'abbé Gour^ bezon, redoutant d'entendre à tous moments le pas de sa mère, s'échappa des Récollets par la grande porte de l'église, et, courant au-devant des ouvriers, s'engagea dans le sentier de .Sanégra. Il marcha jusqu'à la mare de Pierre- Brune sans rencontrer âme qui vive. Enfin, un bruit do voix le frappa tout à coup, et les ouvriers, leur patron en tête, débouchèrent à l'un des mille détours du chemin, armés de pics, de marteaux, de truelles et de baquets. Toujours préoccupé de sa mère, le vieux desservant, prétextant qu'il ne devait rien commencer sans Cécile Sévérac, s'enfonça dans le ravin de Pierre-Brune avec les maçons, gagnant le champ de la Groix-Blanche par Saint-Xist, au lien d'y aller tout droit en deux enjambées par les Récollets.
Quand le curé entra chez Sévéraguette, la Boussagole, affairée, bruyante, criarde, distribuait la besogne à chaque journalier : «* Toi, va-t'en élaguer l'olivette du Mas-du- Saule ! toi, faucher la luzerne du côté de GaunasI toi, biner la vigne de Frangouille ! Allons, hardi! » Les journaliers, leurs besaces garnies au ^os, s'en allèrent. La mère de Justin se retourna vers l'abbé Gourbezon :
« Faut-il que je monte vers les Récollets tout de suite, monsieur le curé? dit-elle.
— Dans une demi-heure, ma bonne Pancole, car ma mère pourrait bien ne pas être levée. — Est-ce que Sévéraguette n^est pas encore descendue?
— Me voici! cria Torpheline, dont on entendit le pas dans l'escalier.
— Gomment, déjà debout, Cécile!
— Oh! monsieur le curé, il y a longtemps que je suis à ma fenêtre, regardant de tous côtés si j'aperçois Clavel. »
Vingt fois on fit le lour du champ de la Croix-Blanche, vingt fois on le remonta, on le redescendit, on Tarpenta. Enfin, après des heures d'hésitation, de débats, le curé et Clavel fixèrent quatre jalons en terre, et les ouvriers tendirent le cordeau pour commencer les fondations. Le premier coup de pioche retentit mélodieusement aux oreilles du vieux desservant. Il éleva les bras vers le ciel en murmurant quelques paroles, puis il saisit la main de Sévéraguette, attirant la jeune fille vers les hauteurs du champ de la Croix-Blanche. Il voulait lui faire admirer le panorama magnifique de la vallée, et la convaincre que le couvent ne saurait être mieux placé que là où il avait ordonné d'en bâtir les murailles. Mais trois femmes, qui parurent en ce moment dans le chemin creux des Récollets, arrêtèrent l'abbé Courbezon dans son explosion d'enthousiasme. Il laissa aller involontairement la main de Cécile, et regarda la haie qui enfermait de tous côtés la vaste pièce de terre, ayant l'air d'y chercher une brèche pour s'enfuir. Qui sait, en effet, ce que venaient faire sa mère et Marthe, qui s'avançaient là-bas, accompagnées de la Pancole? N'allait-on pas lui enjoindre de renoncer immédiatement à toute entreprise? Obéirait-il si sa mère lui ordonnait de renvoyer les ouvriers de Clavel? Ces craintes, qui dans son esprit troublé prenaient le caractère de chagrins réels, s'effacèrent presque complètement, quand le curé put voir de plus près les visages de sa mère et de sa sœur. La Courbezonne avait l'air calme, satisfait; elle marchait preste et légère, s'appuyant à peine sur son bâton, et Marthe souriait à la Pancole, qui lui parlait avec animation. Il était évident que la langue bien pendue de la Boussagole avait opéré des miracles.
L'abbé Gourbezon, sans attendre qu'on l'appelât, accourut au-devant des trois femmes, entraînant Sévéraguette.
« Ma mère, me pardonnerez- vous jamais de vous avoir désobéi? dit-il.
— Que la volonté de Dieu soit faite, mon enfant! » répondit la Courbezonne.
Puis, serrant dans ses vieilles mains tremblantes les mains de son fils, elle ajouta :
« Pierre, c'était pour toi et non pour moi-même que je m'opposais à la construction de l'école des filles : je n'avais pas peur de souffrir, j'avais peur de te voir souffrir. Mais enfin, puisque tout le monde le veut, il faut bien que je le veuille aussi. Va, mon enfant, bâtis sans crainte ; quoi qu'il arrive, la vie est courte et le paradis est au bout! >
On revint vers la cure. La Courbezonne, Marthe, Sévéraguette et la Pancole allaient en avant, émues, recuil- .lies; puis, à quelques pas, marchait le curé, la face rayonnante, et, comme si son œuvre était déjà réalisée, murmurant les versets du cantique de Siméon : Nunc dimitlis servum tuum....
On n'échappe pas à la loi de son organisation : l'évèque avait eu beau s'acharner contre l'abbé Gourbezon, lui adresser les plus vifs reproches à Saint-Ghinian, et finalement le destituer à Villecelle, la nature obstinément bienfaisante du vieux prêtre n'était en rien modifiée à Saint- Xist. Après onze ans d'humiliations et de souffrances, il se réveillait, comme après un long sommeil, avec les mêmes projets chimériques en tête, avec la même ardeur naïve au cœur pour en poursuivre la réalisation. Aujourd'hui même, aucune considération n'était plus capable de l'arrêter dans ses déportements de charité, car, renseigné sur les dispositions hostiles des siens, il se méfiait et usait de
mille et mille détours pour atteindre au but marqué. La sévérité de son évêque et les précautions irritantes de sa famille n'avaient réussi qu'à aiguiser son génie tout entier auxidées de dévouement. Aussi rien ne lui coutait-il maintenant, dès que le bonheur du prochain était en jeu, ni ruse, ni entêtement, ni dissimulation. Fallait-il secourir de pain ou de linge quelque ménage nécessiteux de la paroisse? l'abbé Courbezon attendait le soir, et, quand on dormait aux Récollets, il pillait la huche, il pillait larmoire, et courait vers les malheureux. S'agissait-il de l'école des filles? sans être aperçu,il partait pour Saint-Martin d'Orb oii travaillait Glavel, fixait avec celui-ci le jour où Ton devait se mettre à l'œuvre, puis, le lendemain, s'enfuyait du presbytère à pas de loup. Enfin, dans la situation d'horrible gêne qui lui était faite par sa mère, laquelle, après avoir tout donné, aurait voulu tout retenir, ce gijand homme de bien étouffait, et en était uéduit désormais à commettre un bienfait comme d'autres commettraient un crime, en se cachant.
Mais l'abbé Courbezon, dont la tête s'égarait à la pensée que le rêve unique de sa vie allait enfin prendre un corps, ne laissa pas éclater tout d'un coup au dehors son immense contentement. Soit respect envers sa mère, qui subissait ses entraînements plutôt qu'elle ne les approuvait, soit égoïsme d'artiste s'enivrant dans le silence de la contemplation de son idée, il prit un secret plaisir à comprimer son âme, à se montrer calme et presque insouciant, comme avant l'arrivée de Clavel. Ce rôle, certes, était difficile à tenir, et plus d'une fois ce vieillard débordant de sève juvénile fut sur le point de trahir les enthousiasmes qui le ravageaient intérieurement. Pourtant, malgré les meurtrissures intimes qu'il recevait des contre-coups d'une joie trop obstinément contenue, l'abbé Courbezon eût, jusqu'à la fin, persisté dans cette attitude froide et digne, si Sévéraguette, cœur plus jeune, plus spontané, par conséquent moins capable de dissimuler ses sentiments, ne la lui eût
à la longue rendue intolérable. Cécile Sévérac, qui n'avait connu ni les angoisses de Saint-Chinian, ni les luttes terribles de Yillecelle, ni la bideuse misère de la rue d'Aigrefeuille, jouissait d'une fraîcheur d'impression depuis longtemps perdue pour le vieux desservant de Saint-Xist. Lui aussi, autrefois, à Saint-Chinian, quand la route s'ouvrait devant lui large et belle, il avait éprouvé ces tressaillements indicibles auxquels la jeune orpheline, au champ de la Croix-Blanche, s'abandonnait avec une naïveté charmante. Mais hélas! la sagesse était venue, Fimplacnble sagesse, qui emporte les illusions, ces fleurs de la vie, et, par elle, il avait appris que, si l'on peut quelquefois faire le mal sans s'exposer, ce n'est jamais qu'à ses risques et périls qu'on pratique le bien.
Depuis que l'école des filles était commencée, Sévéraguette ne quittait plus le champ de la Croix-Blanche. Elle y allait dès le matin, accompagnée de Félicien Cassarot, qui avait délaissé son métier de pillard pour embrasser celui de manœuvre. Ayant désormais son but arrêté, et n'attendant plus que la fin de cette grande entreprise pour se plonger dans les délices de la vie rêvée, elle stimulait les ouvriers de mille façons. Non-seulement Cécile, qui n'était tenue à rien envers les maçons, leur versait tout le vin de sa cave, mais le matin elle leur faisait distribuer de la soupe. De plus, pour hâter encore la construction du couvent, elle employait ses journaliersà charrier la pierre, à pétrir le mortier.... Elle-même ne dédaignait pas de mettre la main à la besogne, et souvent on la vit, dans son impatience, soulever des fardeaux trop lourds pour ses bras. Du reste, à côté d'elle, une autre femme — affaiblie par l'âge, celle-là — travaillait avec un incroyable acharnement. C'était la Pancole, Portée par l'idée qu'elle allait bientôt posséder une fortune, la mère de Justin ne sentait pas les fatigues accablantes auxquelles elle se condanmait volontairement. Ses vieux muscles épuisés avaient retrouvé l'énergie, la puissance de la vingtième année, pour travail-
ler à raccomplissement d^une œuvre considérée par elle comme son œuvre de délivrance. Ces murailles une fois hautes, elle ne verrait plus la misère qui^ naguères lui était apparue sous la figure d une mendiante en haillons. Et elle gravissait les échelles, et elle courait sur les échafaudages, alerte, légère, vive, comme une chatte en maraude. Vraiment il y avait à la fois quelque chose de touchant et de terrible dans le spectacle de cette jeune fille et de cette vieille femme prêtant leurs mains à la même œuvre, avec des sentiments si opposés : celle-ci absorbée par la passion de la terre, celle-là par la passion du ciel !
L'abbé Courbezon eut beau se roidir, jouer l'indifférence pour ne pas offenser sa mère, il fut bientôt entraîné par l'exemple irritant de Sévéraguette. Il se débattit bien encore un peu, mais il succomba dans la lutte avec ses désirs dévorants. Dans les premiers jours, il s'était cpntenté d'aller une fois, le matin, au chantier pour donner, disait-il, des ordres à Glavel, qui n'en avait nul besoin. Bientôt il y alla deux fois, inventant toutes sortes de prétextes absurdes, toujours en vue de ménager 3a mère. Enfin le moment arriva où le vieux prêtre, exalté par le spectacle de son œuvre^ qui peu à peu montait de terre dans ses proportions magnifiques, fut incapable de s'imposer la moindre contrainte. Ni ses deux visites de la journée au champ de la Groix-Blanche, ni celles de la nuit — en proie à une surexcitation fébrile très-intense , il ne dormait plus — ne pouvaient désormais lui suffire. Il fallait , maintenant , comme Sévéraguette, qu'il voyait de la terrasse des Récollets agir, travailler, se démener au milieu des ouvriers, qu'il mît lui-même la main au sable, & la chaux et au moellon.
Emporté par la violence de sa passion, le vieux desservant oublia ce qu'il devait et à sa mère et à sa sœur. Un matin, avant qu'elles fussent levées, il alla dire, assisté du Gassarottou, sa messe basse de chaque jour, — bien entendu sans sonner la cloche, — puis s'enfuit vers le chan-
332 LES GOURBEZON.
lier. Quoique à jeun, il travailla jusqu'à midi avec une incroyable ardeur, activant les ouvriers par de bonnes paroles, remplissant les baquets de mortier, chargeant les manœuvr€s, montant, descendant les échelles, promenant partout son œil satisfait et joyeux. Il eut six heures de délicieuses émotions. Mais quand la Cassarotte sonna VA^igelus, et que les ouvriers, désertant les échafaudages, coururent s'asseoir pour dîner à Tombre des châtaigniers, Tabbé Gourbezon éprouva le plus vif embarras. Qu'allait-il faire? Rentrerait-il aux Récollels? Rempli de craintes secrètes, il faillit accepter l'invitation de Sévéraguette, qui le pressait de la suivre k Saint-Xist pour y partager son repas. Il n'en fit rien néanmoins. Il y aurait eu de la cruauté de sa part à laisser sa mère et sa sœur plus longtemps seules à la maison. Il le comprit à un mouvement de son cœur, et, coupant court à ses hésitations, il regagna la cure d'un pas rapide.
La Courbezonne, appuyée sur le bras de Marthe, descendait l'escalier des Récollets comme l'abbé arrivait.
« Pierre, lui dit la vieille paysanne, est-ce que jamais j'ai contrarié ta volonté en quoi que ce soit?
— Jamais, ma mère, répondit le vieillard qui blêmit.
— Alors pourquoi te caches-tu de moi? »
L'abbé Gourbezon baissa la tête et resta muet.
« mon enfant, autrefois tu ne fusses point sorti de la maison à six heures du matin sans me dire où tu allais. Tu ne m'aimes donc plus autant à cette heure?
— Vous, ma mère ! vous, ma mère ! ... » s'écria le pauvre desservant éperdu. — Il ne put articuler un mot de plus; il tomba à genoux sur les marches de l'escalier, et saisissant, par un mouvement plein de respect passionné, les mains de la Gourbezonne, il les pressa plusieurs fois contre son cœur en les arrosant de larmes.
« Mon pauvre enfant, balbutia la vieille femme bouleversée, je t'ai fait du mal; je suis méchante, moi! Oh! relève-toi, je t'en supplie, relève-toi.
— Pierre ! Pierfe ! dit Marthe étreignant son frère et lui essuyant les yeux avec une sollicitude pieuse, pardonnenous, nous ne te tourmenterons plus, va ! Tu ne feras ici que ce que tu voudras désormais. Tu sortiras quand cela te fera plaisir, et nous ne te demanderons jamais ni d'où tu viens ni où tu vas.
— Mon Dieu, mon Dieu, soupira le vieillard, vous les avez faites meilleures que moi. »
On entra dans la cuisine, où la Gassarotte servit le dîner. On se mit à table, mais on fut triste, embarrassé. Marthe seule restait alerte, vive, souriante. Assise à l'un des bouts delà table, au milieu des enfants de la Gassarotte, elle allongeait de temps à autre le bras, servant à boire et à manger à sa mère, à son frère, qui ne mangeaient guère et ne buvaient pas davantage.... Héîas! non-seulement la Gourbezonne aimait son fils, mais elle l'admirait, le respectait, et la pensée qu'elle venait de Toffenser lui était un crève-cœur horrible. Gertainement les méfiances de Pierre avaient quelque chose de blessant pour elle qui avait tout sacrifié; mais enfin devait-elle lui demander compte de ses heures, quand elle savait qu'il les employait toutes au bien du prochain? Elle s'en voulut d'avoir centriste ce fils, dont plus d'une fois, à l'église, elle avait cru voir la tête s'environner d une auréole de gloire, comme les saints peints sur les murs, et, devant lui, à table, elle fut timide, inquiète, tremblante. De son côté, le vieux desservant faisait des réflexions sérieuses. Il descendait en lui-même et se trouvait bien coupable. Pourquoi harceler éternellement les siens? Oh! si sa mère s'était laissée emporter jusqu'à lui dire qu'il ne l'aimait plus, il fallait qu'elle fût bien malheureuse 1 II pensa tomber à ses pieds, lui demander grâce et renoncer à jamais au couvent. En ce moment, toutes ses entreprises lui parurent misérables, sinon criminelles, et, comme un enfant qu'il était, ce vieillard eut envie de pleurer ses fautes dans le sein maternel.
La Gassarotte observait son monde.
« Voilà pourtant ce que c'est, monsieur le curé, ditelle, vous avez trop travaillé ce matin k cette école de Sévérâguette, et maintenant vous n'avez pas tant seulement envie d'ouvrir la bouche.
— Je ne suis pas fatigué, Gassarotte, je vous assure.
— Point- fatigué, point fatigué, c'est bon à dire, cela, monsieur le curé ; on ne croit point l'être, fatigué, et puis on l'est tout de même, allez! Différenmient, il faut bien que vous ayez quelque. chose puisque vous ne dînez point, et que , par votre mine , vous empêchez votre mère de dîner.
— J'empêche ma mère de dîner!
— Quand je dis que vous l'empêchez de dîner^ je m'entends; je veux dire que, comme elle vous aime à l'adoration, votre brave mère, elle ne peut toucher à son assiette, si vous ne touchez premièrement à la vôtre. >
Le vieux prêtre, comme un enfant docile à qui on vient de faire la leçon, saisissait sa fourchette, et, malgré qu'il en eût, se disposait à manger, quand le facteur rural entra.
« Une lettre ! » cria-t-il.
La sœur Marthe tendit la main.
« Ohl dit-elle, elle vient de Murât, près de Gastanet, cette lettre.
— De Murât! fit la Gourbezonne, dont Toeil s'humecta d'une larme subite. — Hélas! Pierre, qui peutt'écrire de par là-haut? Ge ne sont point des créanciers, je pense, car si nous n'avons plus ni terre ni deniers, au moins nous ne devons rien à personne.
— Non, ma mère, dit le curé tout joyeux et prenant la lettre, ce ne sont point des créanciers qui m'écrivent de Murât, c'est la supérieure du couvent de Sainte-Agnès.
— La supérieure de Sainte -Agnès I Et pourquoi t'écritelie cette supérieure?
— Elle ne fait que répondre à la lettre que nous lui avons adressée, Sévéraguette et moi, il y a huit jours, pour
LES GOURBEZON. 335
lui demander deux sœurs de son Ordre. Il nous faut bien au moins deux sœurs pour notre couvent.
— Ah! c'est vrai, » soupira-t-elle. Et elle accompagna ces mots d'un geste d'indescriptible découragement.
Le curé se tut. Sans la lire, il serra la lettre dans la poche de sa soutane et essaya de dîner. A force de courage, de volonté, il parvint à manger un peu de viande et quelques chdtaignons bouillis, dessert obligé de tous les repas au presbytère. Il se leva. Pourtant il lui en coûtait de quitter sitôt sa mère, qu'il venait encore de contrister malgré lui. H resta un instant immobile, le regard arrêté sur la vieille paysanne, en proie à mille déchirements intérieurs. Enfin il alla vers la porte ; mais, se retournant tout à coup au moment de Touvrir, il courut se jeter aux pieds de la Gourbezonne.
« Ma mère,murmura-t-il d une voix haletante d'émotion, n'appréhendez plus rien de l'avenir; soyez heureuse : je renonce à bâtir Técole des filles.
— Que dis-tu, mon enfant, que dis- tu? fit la Gourbezonne, dont Tœil terne s'illumina d'espérance.
— Je dis que je ne veux pas vous voir mourir de chagrin. Dieu, pour le servir, ne commande pas qu'on tue sa mère.
— Mon pauvre Pierre....
— Je vivrai désormais auprès de vous tranquillement, comme à Montpellier. Je ne ferai rien, absolument rien que vous aimer. Vous verrez quelles belles promenades nous ferons ensemble par la campagne î Nous irons au Mas-du-Saule, à Frangouille, peut-être même jusqu'à Bédarieux. N'est-ce pas, Marthe que tu viendras avec nous? Oh! allez, je ne vous sacrifierai plus h mes entreprises. Qui sait d'ailleurs où m'aurait mené celle-ci?
— Tu n y penses pas, mon enfant; et Glavel?
— On payera son travail à Glavel, et on le congédiera.
— Sévéraguette ne se résignera pas comme toi à abandonner son idée, mon frère, dit Marthe.
— Sévéraguette aime notre mère! » répliqua l'abbé embrassant la Courbezonne.
Un pas léger montait vivement Tescalier. Cécile Sévérac parut. Sa robe poussiéreuse et ses souliers brûlés par la chaux annonçaient les occupations auxquelles elle se livrait depuis l'arrivée des maçons à Saint-Xist.
« Monsieur le curé, dit-elle, CHavel, qui voudrait distribuer à ses ouvriers la pierre de taille de la porte d'entrée, m'envoie vous demander le plan du couvent.
— Le plan, le voici 1 »
Et, par un mouvement instinctif, il étendit la main vers un grand rouleau de papier gisant sur une chaise. Mais se ravisant tout à coup :
« Sévéraguette, dit-il tristement, j'ai à vous demander un grand sacrifice.
— Vous savez bien, monsieur le curé, qu'il m'est toujours doux de vous obéir. Que souhaitez -vous de moi? »
L'abbé Gourbezon hésita; enfin, avec un effort héroïque :
« Sévéraguette, murmura-t-il d'une voix expirante, il faut renoncer à nos projets.
— A bâtir l'école des filles!
— Oui, mon enfant; le repos de ma mère l'exige impérieusement. Vous ne voudriez pas, je suppose, causer le moindre chagrin à ma pauvre mère, qui vous aime comme sa fille?... »
Il ne put en dire davantage. Il était horriblement pâle et son front ruisselait de sueur. Il s'assit.
« Monsieur le curé, dit Cécile subissant avec la docilité d'un ange un revirement si brusque de situation, je cours de ce pas dire à Clavel d'arrêter les travaux. »
Elle allait s'élancer vers la porte,quand la Courbezonne s'écria toute transportée :
« Embrasse-moi, ma fille, ma seconde fille ! »
Cécile se précipita dans le sein de la vieille paysanne.
Œ Oh! ne croyez pas au moins ce que vient de dire
Pierre, ma bonne Sévéraguetle, ajouta la Gourbezonne, il se trompe; je ne suis point malheureuse 4e vous voir bâtir le couvent, non vraiment, je n'en suis point malheureuse! — Elle essaya de sourire. — Mais demandez donc à Marthe si je ne lui disais pas hier encore : — Elle sera belle tout de même, cette école du champ de la Croix-Blanche ! — C'est vrai que souvent je suis triste et que je désole mon pauvre enfant, qui est un juste devant Dieu. Mais il faut me pardonner ma mine : j'ai eu tant de traverses dans ma vie ! et puis je suis si vieille ! Savez-vous bien ma fille, que quand on a passé quatre-vingts ans on ne sait pas toujours ce que Ton fait, ce que Ton dit et ce que Ton est? Jugezen : Tout à l'heure, Pierre a prononcé le nom de Murât; eh bien, parce que j'avais autrefois du bien dans ce pays, voilà que j'ai eu envie de pleurer au souvenir de ma belle ferme vendue. Quelle pitié, n'est-ce pas?... Oh! que sommes-nous donc que nous tenions tant à la terre? Moi, j'aimais trop les champs où je travaillais à côté de mon homme, et Dieu, pour me punir, me les a tous ravis par la main de mon fils. Que le saint nom de Dieu soit béni, et que mon fils ne regrette rien, car il a été l'instrument de la Providence, qui voulait me purifier de toute avarice !. .. Ah! Cécile, laissez dire votre tante Pancole, et continuez à vous dévouer aux pauvres.... Tenez, voilà le plan, bâtissez ! — Elle lui donna le rouleau de vélin. — Certes, il est probable que, si vous suivez les conseils de Pierre, qui court dans le chemin de la charité comme un lièvre à travers champs, il vous mènera jusqu'à votre dernier écu. N'importe, suivez-le toujours, mon enfant, car la voie par où il vous conduit va droit au ciel ! »
La Courbezonne avait trouvé l'inspiration religieuse de son fils, ou plutôt, si, comme l'a dit un profond naturaliste, l'homme rélève surtout de sa mère, la vieille paysanne venait de montrer la source cachée où l'abbé avait puisé sa naïve éloquence et son indomptable charité.
Elle s'assit épuisée. Sévéraguette, Marthe, la Cassarotte, 392 22
saisies d'un enthousiasme pieux, tombèrent à ses genoux, et le vieux prêtre lui tint les mains embrassées, murmurant au milieu des larmes : « Ma sainte mère 1 ma sainte mère! »
Deux heures après cette scène douloureusement émou* vante, labbé Courbezon et Sévéraguette sortirent du presbytère. L'orpheline tenait sous son bras le plan de l'école, et le curé avait les mains embarrassées de nombreux morceaux de carton, sur lesquels il venait de dessiner luimême les moulures des chapiteaux de la grande porte du couvent. L'esprit encore tout préoccupé de la Gourbezonne, ils allèrent jusqu'au chantier sans échanger une parole. Arrivés là, l'abbé remit à Clavel les panneaux, lui fit quelques observations très-sommaires, puis redescendit vers le sentier de Saint-Xist. Cécile, n'osant l'interroger, crut qu'il allait visiter quelque malade dans les hameaux, et s'arrêta.
« Sévéraguette, venez, lui dit-il, j'ai à causer avec vous. »
La jeune fille suivit le vieux prêtre, qui, évitant le chemin deâ Récollets, se dirigea vers Saint-Xist.
Us atteignirent les premières maisons du hameau.
c II n'y a personne chez vous, Cécile? demanda-t-il.
— Non, monsieur le curé.
— Votre tante est-elle encore pour longtemps au chantier?
— Elle y restera jusqu'à six heures, comme toujours,
— Montons! » dit-il gravissant les degrés du perron. Sévéraguette ouvrit la porte et la referma.
« Eh bien, monsieur le curé?... demanda-t-elle revenant vers le prêtre.
— Eh bien, ma chère enfant, j'ai reçu la réponse de supérieure de Sainte-Agnès.
— Déjà!... Oh! quel bonheur!... Et que dit madame la supérieure?
— Voici sa lettre; je ne Tai point encore décachetée.
— Lisons-la vite ! s'écria Sévéraguette dévorée d'impatience.
— Hélas! je n'ose, répondit tristement l'abbé.... Je pense que peut-être le moment est venu de donner de l'argent, et que ce n'est pas le mien que je donnerai.
— Ah! monsieur le curé, vous allez me rendre bien malheureuse, si vous manquez ainsi de confiance en moi.
— Chère enfant du bon Dieu! »
Elle lui prit la lettre des mains et lut ce qui suit :
a Murât, 39 juin 1818.
a Monsieur le curé,
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ma comblée de joie : je ne pensais pas que la pauvre maison religieuse dont je suis la supérieure très-indigne fût connue au delà des hmites du département du Tarn. L'arbre a étendu ses racines plus loin que je ne l'eusse jamais supposé ; c'est une preuve évidente que Dieu en a béni le germe ; que Dieu donc soit loué, il est la source de tout bien!
« Vous voudriez, monsieur le curé, répandre mes bonnes filles dans les villages de l'Hérault, et, pour commencer à prêcher d'exemple, vous m'en demandez deux pour votre paroisse. Je vous remercie de la préférence que vous accordez à l'humble couvent de Sainte-Agnès sur tant d'autres congrégations fameuses dévouées comme nous aux campagnes , et je suis toute disposée à envoyer à Saint- Xist deux des sujets les plus distingués de l'Ordre, si toutefois les conditions établies par nos règlements vous agréent.
« Elles se réduisent à deux :
« P Loger convenablement les sœurs.
« 2° Payer pour chacune d'elles une rente annuelle de deux cents francs.
« Quand c'est une commune qui demande des religieuses, le maire a soin d'adresser au notaire de la congrégation, M. Noël, à Murât, un duplicata de la délibération du conseil municipal garantissant les droits susénoncés. Mais, quand c'est par le fait d'une œuvre de charité individuelle que mes filles sont appelées, la congrégation ne pouvant courir aucune chance, la personne fondatrice de cette œuvre doit préalablement consigner entre les mains de M. Noël, investi de toute ma confiance, un dépôt de quatre mille francs pour une sœur, de huit mille francs pour deux....
- « Il est bien entendu, monsieur le curé, que ce dépôt, dont M. Noël et moi donnons conjointement reçu, est considéré comme un nantissement inviolable et sacré. Les intérêts seuls en sont prélevés pour être versés, à époques fixes, dans la caisse de la communauté.
« J'ai la confiance, monsieur le curé, que le dépôt de huit mille francs ne saurait être une trop lourde charge pour l'orpheline charitable qui veut doter votre paroisse d'une école gratuite de filles, et que vous voudrez bien, pour que j'avise, me faire part de sa résolution dans le plus bref délai.
« Agréez, je vous prie, monsieur le curé, les hommages de profond respect de votre dévouée servante et fille en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Angélique, supérieure, »
a Huit mille francs ! fit l'abbé Gourbezon levant ses bras et les laissant retomber avec découragement.
— Et vous trouvez que c'est beaucoup, monsieur le curé?
— Hélas! c'est peu pour les pauvres filles condamnées à vivre de l'intérêt de ce capital; ce capital néanmoins est encore trop fort pour nous.
— Monsieur le curé, j'ai douze mille francs dans mon secrétaire; rien ne s'oppose donc à ce que j'en consigne huit mille chez le notaire de Murât.
— Ma bonne Cécile!... Et comment payerons-nous Clavel?
— Ne me restera-t-il pas quatre mille francs?
— Mais les travaux effectués atteignent déjà ce chiffre, mon enfant. Les fondations de l'école, creusées dans le roc, s'élèvent seules à douze cents francs.
— Et mes récoltes si belles sur pied, vous les comptez donc pour rien? Ne vendrai-je pas mon blé le mois pro-
• chain? et puis, un peu plus tard, mon vin, mes chdtai* gnons, mon huile, mon miel, mes cocons?
— Quel sera le produit de ces ventes?
— Quinze cents francs environ, en comptant cinq cents francs de vin qui me reste de l'année dernière.
— Avec quinze cents francs, ma fille, au prix exorbitant où s'élève la main-d'œuvre dans ce pays, non- seulement nous ne bâtirions pas la muraille de soutènement, mais nous ne pourrions pas même achever le couvent.
— Nous l'achèverons notre couvent, monsieur le curé, nous l'achèverons 1 s'écria Cécile d'un accent de voix résolu. Après tout, mes terres sont à moi, bien à moi seule, et, s'il faut les vendre, les vendre l'une après l'autre pour accomplir mon œuvre de charité, comme dit la supérieure de Sainte-Agnès, je les vendrai; personne ne pourra m'en empêcher.
— Cécile, mon enfant, calmez-vous ! dit le vieux desservant épouvanté et charmé à la fois par cette explosion d'enthousiasme.
— Non, monsieur le curé, je ne puis permettre qu'encore une fois monseigneur censure votre conduite. C'est alors que les appréhensions de votre mère se trouveraient justifiées ! ... Et ce serait moi qui vous aurais précipité dans de nouveaux malheurs ! Si je n'avais déjà fait à Dieu le sacrifice de mon bien, l'idée seule que sa réalisation en argent peut vous éviter une contrariété, me déciderait à m'en défaire. Eh vraiment, c'est bien la peine d'hésiter! Dû quoi s'agit-il après tout? de quelques mist^rablcs lo-
pins de terré perdus aux quatre coins de Thorizon. Je n'éprouve qu'un regret, c'est de n'avoir pas une plus riche offrance a faire aux pauvres.... Voyons, monsieur le curé, maintenant que vous m'avez montré ma voie, voudriez- vous me voir reculer? Je le tenterais , que je ne pourfais pas, comme ma tante Pancole, m'accrocher de mes dix doigts à la terre. Je ne crois pas à la terre, moi, je crois au ciel!
— Vous êtes un ange, ma fille, un ange du paradis ! Cependant il faudrait penser. . . .
— Monsieur le curé, je ne veux penser qu'à notre entreprise, interrompit Sévéraguette, dont l'œil étincelant, inspiré, trahissait l'exaltation mystique ; aussi n'essayez pas, je vous en supplie, d'entamer ma résolution. Ditesmoi de marcher pieds nus sur des charbons ardents, j'y marcherai, parce que je me suis promis de vous être docile en toutes choses; mais en ceci, laissez-moi libre de ma volonté, car, je le sens, je serais capable de vous désobéir. Vous avez posé la première pierre du couvent et vous en poserez la dernière. Dût-il m'en coûter mon dernier écu, vous goûterez, je vous le jure, la suprême consolation de voir réaliser l'œuvre que vous avez rêvée durant tant d'années d'agitation et d'épreuves.
— ^^0 Cécile 1 ô Cécile 1 » s'écria le pauvre abbé.
Dans le désordre de ses idées, il allait se jeter aux genoux de l'orpheline devenue désormais comme une sainte pour lui, quand Sévéraguette, qui avait remarqué ce moumouvement, se précipita elle-même à ses pieds, implorant sa bénédiction. Le curé posa ses larges mains d'apôtre sur la tête de la jeune fille et resta muet. L'émotion qui lui soulevait le cœur était trop forte ; il n'eût pu parler sans sanglots. Enfin il leva au ciel ses yeux, toujours magnifiques dans les grandes crises de son âme, et murmura quelques paroles. Puis faisant un geste solennel, il bénit Cécile prosternée.
Un long moment de silence succéda à cette scène grandiose.
« Mon enfant, reprit enfin Pabbé, pardonnez-moi les faiblesses que je viens de vous montrer: j'étais encore, malgré moi, préoccupé de ma mère. Vous avez raison, Cécile, nous devons marcher fermes dans notre voie. D'ailleurs ma mère et ma sœur sont avec nous maintenant, et nous pouvons nous abandonner tout entiers à notre œuvre sans remords.
— Alors, monsieur le curé, vous partirez demain pour Murât, n'est-ce pas?
— Partir pour Murât, moi ! s'écria-t-il surpris de cette proposition inattendue.
— Ou, si vous ne pouvez vous absenter, j'irai moi-même.
— Mais, Cécile, rien ne nous presse de conclure avec la supérieure de Sainte- Agnès. Où logerions-nous les sœurs, si on nous les envoyait en ce moment?... Vous ne devez pas plus que moi vous éloigner d'ici. — Écoutez-moi, Sévéraguette : Vous avez assisté tout à l'heure, aux Récollets, à une scène navrante. Certes, je crois ma mère guérie de son découragement ; mais, comme elle vous l'a dit elle-même, sait-on bien toujours ce que Ton fait à un âge aussi avancé que le sien, et ne pourrait-il pas arriver que l'absence subite de l'un de nous provoquât une nouvelle crise ? Il est bien difficile de conserver une âme constamment énergique, dans l'affaissement général du coripë ! Je vous l'avoue, je craindrais, si ma mère connaissait la lettre de la sœur Angélique, de la voir retomber dans ses anciens chagrins. Or, comment lui cacher cette lettre, quand elle demandera pourquoi vous ou moi nous sommes partis? Elle voudra tout savoir, elle interrogera sans relâche, et les réponses qu'on lui fera seront autant de coups de poignard qu'on lui donnera dans le cœur. Car, voyezvouS; Cécile, elle aura beau dire, mon excellente mère, elle aimerait mieux, comme à Montpellier, me tenir auprès d'elle lisant et causant, que de me voir m'engager, comme à Saint-Chinian et à Villecelle.... »
Il se tut, et passa la main sur son front, comme pour
344 LES GODRBEZON.
en chasser les nuages d'amère tristesse qui s'y accumulaient de nouveau. — Il reprit:
« Du reste, mon enfant, il se peut bien que je m'exagère Tétat moral de ma mère. Peut-être apprendrait-elle toutes ces choses avec joie. Dans le doute, néanmoins, je crois qu'il vaut mieux user envers elle d'une discrétion prudente que de nous exposer à Talarmer mal àpropos. N'êtesvofts pas de mon avis?
— Ah ! que me demandez- vous, monsieur le curé ? Vous savez bien que votre sainte mère a remplacé la mienne, que je l'aime — pardonnez-le-moi — autant que vousmême, et que, pour elle seule, s'il le fallait, je renoncerais à bâtir notre couvent.
— Ma mère n'accepterait pas ce sacrifice, — elle vient de vous le prouver en vous remettant elle-même le plan de Técole, — mais moi, Sévéraguette, je suis profondément touché de vous savoir capable de le lui faire, et....
— Mais j'y pense, interrompit la jeune fillle, sur les joues de laquelle un vif sentiment de satisfaction intérieure avait fait épanouir deux belles roses virginales, si nous envoyions à Murât la Cassarotte ?
— La Cassarotte est de la famille, nous ne devons pas songer à l'éloigner. Il faut trouver quelqu'un tout à fait étranger aux Récollets.
— Cherchons! »
Tous deux penchèrent la tête, dans l'attitude de la réflexion.
« Ohl si Antoine Fumât n'était pas mort!... » soupira l'abbé Courbezon, qui avait oublié les torts et le vrai caractère du Sanégrol.
Au même instant, un sifflement étrange, parti du potatager de Cécile, pénétra dans la maison par les fenêtres entre-bâillées. Ce sifflement fut répété trois fois, puis un pas lourd gravit le perron.
« Pancole, murmura une voix qui passait par le trou de la serrure, Pancole, es-tu là? »
Sévéraguette frissonna.
Une main inconnue se posa extérieurement sur le. loquet, et la porte s'entre-bâilla.
« Oh ! pardon, ma cçusine, pardon, monsieur le curé, bredouilla Justin Pancol tout honteux et battant en retraite.
— Entrez donc, Pancol, entrez ! s'écria Tabbé Gourbezon qui courut à la porte et saisit le Boussagol par le bras. Peste ! vous ne sauriez arriver plus à propos : nous avons besoin de vous.
— Besoin de moi! fit le Sanglier abasourdi.
— Certainement, vous êtes tout à fait Thomme qu'il nous faut. »
Et comme Pancol, ivre d'étonnement, restait planté au seuil de la porte, n*osant hasarder un pas :
« Mais priez donc votre cousin d'entrer, Sévéraguette, insista le curé; on dirait qu'il a peur que votre maison ne s'écroule sur lui.
— Entrez, Justin, entrez! » dit l'orpheline qui se leva. Et, surmontant ses répugnances intimes, elle tendit la main au Sauglier et l'attira vers une chaise.
Pancol s'assit. Hélas ! comme il était changé ! Non, personne, dans cet homme pâle, maigre, timide, n'eût reconnu le paysan robuste et féroce dont Fumât avait éprouvé le bras à la mare de Pierre-Brune. Le Sanglier n'était plus que l'ombre de lui-même. Trois mois avaient suffi à faire de ce rustre, membre comme un centaure, la plus chétive, la plus misérable créature. Maintenant, si la moindre lutte se fût élevée, certes ce n'est pas lui qui eût terrassé sa mère à ses pieds, mais bien la Pancole qui l'eût contraint à demander grâce. Tout chez le Boussagol tra-
hissait la faiblesse : sa démarche embarrassée, son attitude courbée, sa parole essoufflée. Il n'était pas jusqu'à ses mains qui ne portassent l'empreinte de Tatonie générale où était tombé le terrible paysan. Au lieu de ces mains dures, résistantes comme l'acier, armées de doigts noueux, poilus, aux ongles carrés, qui sans le moindre effort avaient précipité le Sanégrol contre les rochers, ce n'étaient plus que des tendons appauvris unissant entre elles des phalanges diminuées et d*une contractilité pénible. Chose étrange! avec la vigueur musculaire avait disparu, en partie du moins, Pair farouche et brutal du Sanglier. Notre âme est si intimement liée à notre chair, que Tune ne saurait se modifier sans entraîner la modification de l'autre. Certainement Justin Pancol, débarrassé des grosses joues qui lui rapetissaient les yeux, de la pléthore qui lui avait envahi le cou et lui en rendait le jeu difficile, n'avait plus Taspect redoutable que nous lui connaissons. Maintenant son regard était doux, bienveillant, et sur son front, devenu plus large, semblait briller une pensée.
Cependant comment expliquer cet incroyable affaissement physique?... Il était chez Pancol la conséquence de l'anéantissement de ses espérances. Tant que Justin, trompé par les promesses fallacieuses de sa mère, abusé par son propre amour, crut obtenir la main de sa cousine, il ne perdit rien de sa vigueur native. Malgré les embarras chaque jour plus pressants de sa situation à Boussagues, malgré ses luttes avec TAvocat, et le dénoûment tragique de la mare de Pierre-Brune, il conserva cette robustesse puissante et formidable qui l'avait rendu un objet de terreur pour toute la contrée. Tenu en haleine par la certitude morale de son bonheur, il traversa les différentes crises de sa passion, — battant sa mère, volant Cécile, tuant Fumât, — aussi aisément que le sanglier sauvage traverse un fourré épais, cassant les branches, brisant les clôtures et ne se retournant jamais. Mais quand Sévéraguette, irritée de set obsessions, agitée de soupçons terribles, eut
arraché violemment les dernières fleurs d'espoir épanouies au fond du cœur de Pancol, celui-ci sentit qu'il venait de recevoir le coup de la mort. Il reparut bien encore plusieurs fois à Saint-Xist, où sa mère, pour le consoler, continuait à le bercer de folles promesses ; mais il n'y croyait plus, hélas! et, quand on lui avait dit que sa cousine se portait bien, ou que, caché derrière les saules du ruisseau, il l'avait vue passer rayonnante de jeunesse etide je ne sais quelle auréole divine, il reprenait le chemin de Boussagues , l'âme moins triste , presque soulagée. Pauvre Justin! cent fois plus violent, plus brutal, plus coupable qu'Antoine Fumât , et pourtant cent fois plus tendre, cent fois plus homme I
Le corps ne tarda pas à recevoir le contre-coup des émotions de l'âme. Les joues de Pancol, animées d'un rouge vif, pâlirent, puis se creusèrent; enfin toute la machine, atteinte dans son ressort principal, s'affaissa. Il ne tenta aucun effort pour retenir ses forces qui lui échappaient. Différent en cela du campagnard ordinaire, pour qui l'énergie physique résume toute la vie, et qui s'y cramponne désespérément, il s'abandonna tout entier à luimême. Trop borné pour se rendre compte des tortures qu'il subissait, il sentit seulement qu'il ne lui restait plus aucun courage et se résigna bestialement. Du reste, il avait trop perdu de sang par la blessure reçue en plein cœur pour qu'il lui fût possible d'essayer la moindre révolte contre lés autres ou contre* lui-même. Sa faiblesse suprême le condamnait inéluctablement à la douceur. Que lui arriverait-il? Peu lui importait. Précipité par sa catastrophe au plus bas dans l'enfer des douleurs humaines, il pouvait défier la destinée de lui porter de nouveaux coups. Pourtant, quelle que soit la résolution de l'homme qui se jette dans un fleuve pour y mourir j il est bien rare, quand le flot le pousse et Tentraîne, qu'il ne tende pas involontairement les mains vers les saules du rivage. Plus d^une fois Pancol, dans sa lente agonie, leva, malgré lui, les bras
vers le rameau sauveur. A telle heure, il lui semblait qu'il avait mal compris sa cousine, qu'évidemment elle ne le croyait pas coupable du meurtre de Fumât, et qu'il la ramènerait à lui, s'il pouvait seulement la revoir et lui parler. Alors, il courait vers Saint-Xist. Souvent, il s'arrêtait en route et revenaifvers Boussagues subitement dégrisé de son rêve; parfois aussi il arrivait jusqu'à la maison de Sévéraguette et s'y introduisait furtivement. Mais laPancole, qui, dans les premiers temps, s'était efforcée de raviver les espérances évanouies de son fils, lui répétant à tout propos qu'elle lui gagnerait le cœur de sa cousine, avait fini par rester muette en sa présence. Son embarras avait surtout redoublé depuis le commencement de la construction de l'école des filles, et Justin, attribuant l'attitude de sa mère à l'impuissance où elle était de le servir, après quatre mots péniblement échangés, s'en allait par le premier sentier venu. Il n'arrivait souvent à Boussages que le lendemain macin : il avait passé la nuit à errer et à pleurer dans les châtaigneraies de Frangouille ou du Mas-du- Saule.
La vérité est que la Pancole ne pensait plus guère à son enfant, et que celui-ci se méprenait étrangement sur les motifs de son silence. Au fait, pourquoi la vieille Boussagole avait-elle quitté son village? C'était un peu pour échapper à une ruine imminente, mais surtout pour s'approprier le bien de sa nièce, en la mariant à Pancolou. Or, de quelle utilité pouvait lui être Justin aujourd'hui . que Sévéraguette allait lui abandonner directement, à elle seule, toute sa fortune ? Au contraire, puisque Cécile avait si hautement manifesté ses répugnances pour son cousin, il convenait, pour ne pas l'irriter et la faire revenir sur sa donation, d'éloigner absolument Pancolou de Saint-Xist. C'est alors que la vieille paysanne, tout à son avarice, évoquant dans sa mémoire les torts de Justin envers elle pour étouffer plus facilement ses instincts de mère, adopta cet air froid et contraint qui avait porté le dernier coup à
LES GOURBEZON. 349
son fils. Une fois seulement ses entrailles s'émurent: c'était un jour que Pancol, à bout de force, était tombé presque évanoui dans la cuisine. Elle eut le sentiment de sa cruauté, et, penchée sur son enfant dont elle soutenait la tête, elle avait failli tout lui avouer. Mais Justin ayant soudain rouvert les yeux, elle réfléchit qu'il était capable de quelque nouveau crime, si le départ de Sévéraguette pour Paris lui était révélé, et elle se tut prudemment. D'ailleurs elle se promettait de réparer le mal, lorsque Cécile serait partie et qu'elle serait entrée en possession de l'héritage. Oh! quelles bonnes tisanes sucrées elle préparerait à son Pancolou pour le guérir 1 Quelle bonne viande elle lui servirait à son diner! Puis, quand il serait rétabli, elle lui mettrait une jolie canne neuve dans la main et lui dirait : « Va te montrer à la ville, mon garçon ; j'en connais là-bas, dans la Grand'Rue de Bédarieux, qui font leur cidevant et qui ont plus vilaine tournure que toi ! »
C'est avec ces raisonnements subtils que la vieille Boussagole domptait les élans de son cœur maternel vers son enfant en péril, et cherchait à se donner le change h ellemême sur son atroce cupidité. Hâtons-nous d'ajouter, à la décharge de la Pancole , qu'elle partageait cette croyance enracinée dans les campagnes, pourquoi ne pas dire en tout lieu? qu'on ne meurt jamais d'amour.
« Est-ce que vous êtes malade, Pancol? demanda l'abbé Courbezon, remarquant la mine piteuse et abattue du paysan.
— Moi, malade, monsieur le curé ! Je ne sais pas tant seulement ce que c'est que d'être malade. J'ai bien présentement quelque chose qui me rôde comme ça dans l'estomac et m'empêche, quand je me mets à table, de manger mon plein appétit; mais mes jambes et mes bras tiennent bon tout de même et sont tout prêts à vous servir, vous ainsi que ma cousine Cécile.
— Il s'agirait dun petit voyage à Murât....
— A Murât, au-dessus de Saint- Gervais, tirant vers
TEspinouse, n'est-ce pas, monsieur le curé ? dit vivement le Boussagol, dont la physionomie s'éclaira d'un sourire joyeux à la pensée qu'il allait être agréable à Sévéraguette.
— Justement, repartit Tabbé. Eh bien, il faudrait
— Mais, monsieur le curé, interrompit décile, qui redoutait, on le comprend, de mêler Justin à ses affaires intimes, mon cousin Pancol ne peut aller à Murât dans l'état où il se trouve. Il suffît de le regarder pour se convaincre qu'il est trop souffrant pour voyager. Du reste, rien ne presse.... Nous verrons plus tard....
— Oh ! ma cousine, comme vous vous trompez sur mon compte, si vous vous en rapportez à mon air ! Il est vrai que mon visage s'est allongé, et que, de rouge, il est devenu tout blanc, sans comparaison, comme une hostie. Mais, parce que j'ai fait peau neuve, est-ce une raison pour croire ma santé ébranlée? Les jarrets sont toujours solides, allez! et ce n'est pas une promenade comme celle d'ici à Murât qui peut m'effrayer. Ah! ne me refusez pas le bonheur de vous servir!... Faut-il partir tout de suite? parlez ! »
Il se leva, et, pensant fournir une preuve d'énergie, fit quelques pas dans la cuisine, battant fortement les dalles de ses deux talons.
« Vous voyez, monsieur le curé, qu'on ne doit pas, avec moi, se hâter de chanter le De Profundis, » dit-il.
Puis, se frappant un grand coup dans la poitrine, il ajouta:
«« Rassurez-vous, ma cousine, tout le vin de la barrique n'est pas encore tiré?
— Voyez-le donc, Sévéraguette! ne put s'empêcher de s'écrier le desservant ébahi, ce n'est plus le même homme.»
En effet, Pancol était changé complètement. Il venait, encore une fois, de se cramponner à l'espérance, et le corps avait pris sa part de la vie qui soudainement avait envahi le cœur. Il ne sentait plus sa faiblesse. Ses bras, naguère inertes, accompagnaient maintenant de gestes
passionnés sa parole volubile et singulièrement éloquente. Son œil pétillait. Le moribond, qu'un mot du vieux prêtre venait d'arracher au grabat d'agonie et que Sévéraguette persistait à plonger dans la mort, protestait par l'exaltation de tout son être de son vif désir de vivre. On eût dit que, pour attester sa vitalité, Tâme illuminait toute la machine et faisait feu de toutes parts. Tant d'efforts héroïques émurent l'orpheline ; elle eut pitié de cet homme qui l'aimait jusqu'à en mourir sans se plaindre, et, refoulant les soupçons qui lui assiégeaient l'esprit, elle tourna vers son cousin des yeux humides de larmes.
« Allons, Pancol, dit l'abbé Gourbezon, qui considérait depuis un moment Cécile, nous avons gagné notre procès, vous irez à Murât ! »
Le paralytique à qui Jésus venait de dire : Emportez votre lit et marchez ! n'éprouva pas de plus profonde, de plus violente émotion que le Boussagol entendant ces derniers mots du vieux desservant.
« ma cousine ! balbutia-t-il. — Il fit un pas vers elle, mais, tout honteux de son audace, il s'arrêta. — monsieur le curé ! monsieur le curé ! s'écria-t-il. Et, dans un élan d'irrésistible reconnaissance, il s'élança vers l'abbé qui le reçut dans ses bras et l'embrassa tendrement.
— Mon cousin, s'empressa de dire Sévéraguette, qui, se sentant gagnée par un trouble étrange, inconnu d'elle, désirait en finir au plus vite, j'ai une somme de huit mille francs à envoyer chez M. Noël, notaire à Murât, et c'est à vous que je confie cette mission importante. Je ne doute pas que vous ne la remplissiez de façon à mériter les éloges de M. le curé et les miens. Vous n'aurez rien à exiger de M. Noël, sinon un reçu en règle du dépôt que je vous charge de faire entre ses mains. Jane vous ordonne pas de me garder le secret sur tout ceci, n'ayant aucun besoin de cacher mes actions ; cependant vous m'obligerez en n'en parlant à personne, sans excepter votre mère. Ma tante Pancole est bonne, elle me donne, en ce moment même.
les preuves d'une affection véritable ; mais, vous le savez, conune toutes les vieilles gens, elle aime un peu trop l'argent, et certainement elle apprendrait avec peine que j'eusse disposé de huit mille francs à son insu.
— Comptez sur toute ma discrétion, ma cousine ; avant de vous trahir en quoi que ce soit, ma langue aura perdu le goût du pain, je vous le jure ! — Il allongea son bras droit vers Sévéraguette.
— Maintenant, Justin, poursuivit l'orpheline, pendant que M. le curé écrira une lettre pour M. Noël, que moimême je préparerai l'argent que vous devez emporter, allez donner l'avoine à l'un des mulets de l'écurie et sellezle. Vous mangerez ensuite un morceau et Vous partirez. Je tiens à ce vous arriviez de jour à Saint-Gervais, où vous coucherez. Vous comprenez comme moi qu'avec huit mille francs sur le dos de votre bête, il ne serait pas du tout prudent de voyager la nuit. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec bonté, l'état de votre santé réclama des ménagements, et j'exige que vous vous reposiez en route toutes les fois que vous en éprouverez le besoin. »
Le Boussagol, éperdiî, ne sut pas répondre ; il regarda sa cousine avec des yeux où cette fois pointillèrent de petites larmes, fit un geste bizarre et sortit. Quant à Sévéraguette, les joues animées, en proie à une agitation singulière, elle jeta sur la table, plutôt qu'elle ne les y déposa, un encrier, des plumes, du papier, puis, sans dire une parole au curé, lequel commençait à ne plus rien comprendre à la scène quil avait provoquée, elle monta l'escalier de sa chambre.
Au lieu de courir à Sîon secrétaire et d'en tirer les huit mille francs, Cécile, sentant ses jambes fléchir, se laissa couler sur une chaise auprès de son lit. Elle ne se souvenait pas d'avoir éprouvé des émotions pareilles à celles qui l'agitaient. A plusieurs reprises, elle appuya la main contre son cœur comme pour en comprimer les battements trop précipités! « Omon Dieu, fit-elle, ômon Dieu, jsauvez mon
cousin ! » — Pour la première fois, depuis qu'elle le connaissait, Sévéraguette s'inquiétait de la vie de Pancol, et ûette préoccupation surprenante peut-être, est éminemment humaine. C'est qu'il est au-dessus de la terre, quoi qu'elle fasse, quelque purs que soient les éléments qu'elle combine, de produire un être absolument parfait: à Dieu seul appartient le privilège de créer des anges. Les perfections terrestres pourront bien éblouir un moment les yeux par certaines attitudes de l'âme et du corps, mais le vice originel finit par se dévoiler de lui-même. Vainement nous secouons nos ailes, nous avons, rivé au pied, un anneau de fer infrangible à tout effort, qui nous défend de nous envoler. De là nos luttes incessantes contre la destinée; de là, malgré nos éternelles défaites, ce besoin inassouvi d'escalader les cimes inaccessibles de l'idéal pour voir Dieu face à face, de là en un mot notre abaissement avec notre grandeur 1 Certes, il n'était pas au monde de cœur plus divin que celui de Sévéraguette, ce cœur, vierge de tout égoïsme, n'avait palpité que de la pensée du bien, et cependant il fallait que ce cœur subît la loi commune, qu'il fût, un jour, ému d'un battement impur. Il fallait qu'après avoir reflété l'image de Dieu, contraste effroyable I l'âme delà pieuse jeune fille reflétât l'image de Pancol. Dans ce moment mystérieux et terrible où l'amour humain lui fut tout à coup révélé, non-seulement Cécile, devenue simple fille de la terre, trouva son cousin innocent de tout crime, mais, arrêtant pour la première fois ses yeux sur lui, elle lui découvrit la beauté et éprouva des frémissements nerveux inconnus. Alors elle entrevit vaguement ce qui résume pour la femme toutes les félicités d'ici-bas : le bras d'un homme vous soutenant dans la vie, puis des enfants s'accrochant à vous, vous caressant de leurs petites mains et vous répétant, sans jamais vous lasser, ce mot ineffable: ma mère! — « Marinette 1 ô Jeannot! » soupira -t-elle. — Si tu veux me suivre, je te donnerai tous ces trésors, » lui répondit le Tentateur.
« Eh bien ! Sévéraguette, que faites-vous ? dit Tabbé CourbezoD, qui parut dans la chambre.
— Excusez-moi, mon bon monsieur le curé, balbutia^ t-elle, j'étais lasse, et je me suis assise un montent,
— Chère enfant, que de fatigues en effet je vous occasionne ! »
Cécile s'était levée et avait ouvert son secrétaire. « Voici les huit mille francs 1 dit-elle passant les sacs d'écus au vieillard avec xme précipitation fébrile.
— Pancol ! » cria Tabbé.
' Justin monta.
« Aidez-nous h descendre l'argent. »
Les huit sachets furent posés sur la table de la cuisine, et Justin, aidé du curé, les entassa dans un vaste portemanteau de gros cuir, tandis que Sévéraguette fouillait les placards, cherchant de quoi faire dîner son cousin.
« Ce n'est pas la peine, ma bonne cousine, ce n'est pas la peine, répétait le Boussagol dont le cœur avait anéanti l'estomac, je n'ai pas faim !
— Si vous ne mangez pas, Pancolou, je vous croirai plus malade et je ne vous permettrai pas d'aller à Murât, »» dit la jeune fille d'un petit air espiègle qu'on ne lui avait jamais vu.
Justin dévora une large tranche de jambon et la moitié d'un fromage de chèvre frais, le tout arrosé d'une bouteille de vin vieux.
« Eh bien ! ma cousine, êtes-vous contente maintenant? demanda-t-il quand il eut fini.
— Partez! » répondit -elle.
Il assujettit le portemanteau sur la croupe du mulet, Tenfourcha prestement et disparut dans les saules de Pierre-Brune, non sans avoir vingt fois, d'un geste d'adieu, salué sa cousine et le curé qui le regardaient s'éloigner du haut du perron.
« Ce brave Pancol, dit l'abbé, comme il vous est attaché !
— C'est vrai, soupira l'orpheline.
— Quand je songe qu'on m avait fait sur votre cousin les plus méchants rapports!... Savez-vous, Cécile, pourquoi j'ai tant tenu à l'envoyer k Murât, à le charger de cette mission toute de confiance? Afin qu'il comprît' bien, s'il a connu le mal qu'on n'a pas craint de me dire de lui, que je n'y avais donné aucune espèce de créance. »
L'abbé Courbezon remonta vecs les Récollets. Cécile ne l'y suivit pas. Elle resta sur le perron, cherchant des yeux, à travers les châtaigneraies rougies par le soleil couchant, le chemin qu'avait suivi son cousin. Enfin elle aperçut Pancol dans une éclaircie du feuillage.
«•Pourtant, murmura-t-elle, s'il est innocent, comme je suis coupable ! »
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