CINQUIÈME PARTIE
Cependant Glavel, qui, dès les premiers jours de juillet, avait reçu de Sévéraguette quatre mille francs comme premier à-comple, poussait activement les travaux du couvent. Se faisant illusion sur les ressources réelles de Torpheline et du curé, il commença la muraille de soutènement que, par des scrupules d'honnête homme, il avait jusqu'alors différé d'entreprendre. Outre que Glavel croyait cette muraille inutile à la solidité de l'école, bâtie sur le roc, il était convaincu que, surchargée de terre pour obtenir un certain niveau, elle serait emportée par le premier orage.
Mais Tentrepreneur — un paysan cévenol — ne pouvait être, après tout, Tennemi de ses intérêts, et dès que Sévéraguette lui eut compté ses beaux écus, il ne trouva plus d'objections à opposer au vieux desservant, entêté à partager le champ de la Croix-Blanche en deux zones parfaitement planes et d'égale dimension. Bien plus, au lieu de ménager la pierre de taille, comme il lavait fait auparavant, en s'éloignant du plan dessiné par le curé, il s'appliqua désormais à reproduire ce plan dans toute sa fidélité. Un trait, tiré au seuil des fenêtres du premier étage, indiquait un cordon de pierres de taille en saillie avec moulure à talon renversé : Clavel envoya une charrette à Lamalou, et acheta quantité de larges dalles de grès qu'il confia aux meilleurs ouvriers de Bédarieux. Il fit en
même temps extraire de la carrière plusieurs blocs magnifiques destinés à Tentablement qui devait couronner la façade principale de Técole des filles.
L'abbé Gourbezon ne se tenait pas d*aise ! Il vivait tout à fait au milieu des ouvriers, ne revenant à la cure que pour les devoirs indispensables de son ministère. Que de fois, à Theure des repas, la Gassarotte fut obligée d'aller le chercher sur les échafaudages et de le prévenir que sa mère l'attendait ! Tout entier à sa passion, le pauvre homme en avait perdu l'appétit. Pas une pierre de taille importante n'était placée qu'il ne fût là, donnant des con- ' seilsj dirigeant les bras des ouvriers. Il arriva souvent à Clavel, blessé dans son amour propre d'appàreilleur émérite, de murmurer contre tant d'obsessions ; mais, au bout du compte, il se rendait toujours aux avis de l'abbé, qui, nous devons le reconnaître, possédait un merveilleux instinct d'architecte. Certes il faisait perdre beaucoup de temps aux maçons qui l'écoutaient ébahis ; mais le prévoyant entrepreneur, au lieu de se charger des travaux par adjudication, les avait pris à la journée, et, que ces journées fussent pleines ou vides, peu lui importait, puisqu'il n'y mettait pas un denier de sa poche. Tout se passait donc pour le mieux au chantier. Au presbytère, l'abbé Gourbezon ne recueillait pas moins de motifs de consolation. Sa mère et sa sœur, d'abord très-réservées à l'endroit de l'école des filles, avaient enfin secoué toute appréhension funeste, et l'entretenaient maintenant de son entreprise. Elles accompagnaient souvent l'abbé jusqu'au champ de la Groix-Blanche, s'extasiant avec lui sur le bel effet que produisaient déjà les murailles bâties à micôte, au milieu des amandiers, des oliviers et des sorbiers chargés de fruits.
Mais si l'on était heureux aux Récollets, on l'était encore plus à Saint-Xist. Sévéraguette et la Pancole s'abandonnant chacune à sa passion intime, le bonheur était là dans sa plénitude. La vieille Boussagole, à qui des trésors avaient
été promis, n'avait aucune peine à se montrer douce, empressée, caressante, et Cécile, absorbée par la pensée de sa vocation près de s'accomplir, était facilement indulgente, affectueuse, aimable. De là un calme d'autant plus profond et pénétrant que, de part et d'autre, on le goûtait pour la première fois. Plus de contestations, de colères; toujours des paroles tendres, des sourires et quelquefois des baisers.
Cependant ce n'était ni le cœur de la vieille tante ni celui de la jeune fille qui ressentaient les émotions les plus délicieuses comme les plus délicates de cette situation nouvelle : c'était le cœur de Pancol. De retour de Murât, Justin avait obtenu de Sévéraguette Tautorisation de rester à Saint-Xist et de travailler à l'école des filles. Dès cet instant, le Sanglier , avec ses espérances mortes, avait senti renaître ses forces anéanties. Excité par la présence de Cécile, qu'il ne voyait autrefois qu'en se cachant, et à laquelle il pouvait maintenant parler à toute heufe, rendre des services, — privilège le plus envié des amants, — il tenait à tout à la fois. Le matin, il était au chantier dès l'aube, mettant tout en branle, agaçant les ouvriers traînards, poursuivant les manœuvres espiègles et les houspillant quelquefois; puis, à midi, quand les faucheurs accablés faisaient la sieste dans les blés, il les surprenait tout à coup, les saisissait au collet, les hissait droit sur leurs jambes, et leur remettant la faucille en main : « Allons, allons, leur disait-il, hardi 1 on attend les gerbes sur l'aire. » En vain Sévéraguette, touchée malgré elle de tant de dévouement, de tant d*amour, priait Justin de se reposer, lui rappelant avec intérêt que sa santé réclamait plus de ménagements ; le Sanglier, enivré par la pensée que sa cousine avait remarqué ses efforts, au lieu de mettre un terme à ses fatigues, redoublait d'ardeur pour s'attirer de nouveaux reproches. « Ahî se disait-il ingénument en essuyant les gouttes de sueur qui lui tombaient du front, je travaillerai tant pour elle qu'elle finira par m'aimerl... » Mais le séjour de son fils à Saint-Xist effrayait singuliè-
rement la Pancole. Qu'arriverait-il, en effet, si Justin découvrait les résolutions secrètes de Cécile ? Lui qui venait de renaître à toutes ses espérances, qui pouvait en croire la réalisation prochaine, ne s'emporterait -il pas à quelque horrible extrémité ? A cette pensée, la vieille sentit un frisson de terreur lui parcourir tous les membres. Qui sait si Justin, trahi dans sa passion formidable, ne s'en prendrait pas à elle de la' trahison de Cécile? Plus d'une fois, déterminée à prévenir une catastrophe où sa vie pouvait bien se trouver engagée, la Boussagole forma le projet de tout dévoilera son fils ; mais toujours, au moment de parler, la peur paralysa sa langue. Alors elle aurait voulu que Sévéraguette renvoyât Pancol àBous^sagues, se persuadant que la distance amortirait le coup, et qu'elle ne serait pas témoin des premières fureurs du Sanglier, évidemment les plus redoutables. Malheureusement Cécile était maintenant incapable de la moindre rigueur à l'égard de son cousin. Ayant refoulé tout soupçon et croyant avoir des torts graves envers Justin, elle le traitait avec Une bonté qui, si elle ne faisait aucune illusion à la Pancole, trop initiée aux dispositions intimes de sa nièce, était tout à fait de nature à donner le change h son fils, habitué à toutes sortes de rebuffades et de défaites.
« Tu devrais au moins, disait la vieille s'adressant à sa nièce, puisque tu ne veux point le consigner à Boussagues^ ne point lui faire si bonne mine ici ; ton air engageant lui met de plus en plus la tête à l'envers.
— Mais c'est vous, ma tante, qui me recommandiez autrefois de bien accueillir Justin.
— Et je te le répéterais encore, ma Cécilette, si tu devais l'épouser, comme nous l'avions tous espéré ; mais tu sais bien que tu dois partir, hélas ! ... Ah ! tiens, ta conduite envers mon garçon est présentement bien honnête, et pourtant elle est bien cruelle aussi.
— Cruelle ! fit l'orpheline, qui n'eût jamais supposé tant de pénétration chez sa tante.
— Et ne vois-tu pas qu'il t'aime comme un enragé ! qu'il en a perdu la raison et la santé? Mon pauvre garçon !.... Il avait tant maigri qu'on ne touchait plus que Tarmature, quand on posait la main sur ses pauvres membres ; point de chair, rien que des os pointus. — LaBoussagole, redevenue mère au récit des souffrances de son fils, essuya du revers de sa main deux grosses larmes prêtes à rouler sur ses joues. — Ah! certes, je te le jiire, foi de Pancole, reprit-elle, si j'avais prévu que Justin prît ainsi feu comme la paille en te voyant, nous ne serions jamais venus à Saint-Xist, car il m'est impossible de dire comment tout ceci finira. Dieu du ciel 1 quand il saura que tu pars!...
— Voulez- vous, ma tante, que je lui annonce moimême mes intentions? dit Sévéraguetle , sincèrement affligée de la grande passion de son cousin, et pourtant ne pauvant se défendre d'un tressaillement de joie étrange, tant il est vrai que la femme, voire celle qui est le moins femme, n*est jamais aimée en vain.
— Oh ! garde-t'en bien, ma fille ! s'écria la vieille toute frémissante.... Attendons encore.... Nous verrons à trouver quelque moyen.... »
Cet entretien fut interrompu par l'arrivée du curé et de Glavel. Gomme si elle les attendait, Sévéraguelte monta aussitôt Fescalier de sa chambre. Ils la suivirent.
« Eh bien ! mademoiselle , demanda l'entrepreneur , vous êtes-vous occupée de moi ?
— Certainement, Glavel ; vous aurez vos quinze cents francs.
— Mon Dieu, mademoiselle, si je n'avais affaire qu'au carrier de Lamalou, qui est un homme fort à son aise, je ne vous presserais pas ainsi ; malheureusement le chaufournier et le sablier ne sont pas riches, et me menacent d'une citation, si je ne les solde dans les huit jours.
— Ils seront payés auparavant.
— Vous avez donc trouvé de l'argent depuis hier, Sévé-
raguette ? demanda Tabbé Gourbezon dont la physionomie abattue s'éclaira légèrement.
— Je n'ai pas trouvé d'argent, mais j'en ai fait! p répondit joyeusement Torpheline.
Elle ouvrit son secrétaire et en tira un petit rouleau de papiers.
« Voilà vos quinze cents francs, Glavel, dit-elle.
— Ce sont des effets au porteur que vous me donnez là, mademoiselle.
— Gomment, Gécile, vous avez souscrit des billets? s'écria le curé épouvanté.
— J'ai préféré avoir recours à ma signature qu'à mon oncle Mécanne, monsieur le curé, dit-elle avec assurance. Mon oncle, d'ailleurs, n'aurait peut-être pas pu me rendre service, et je le mettais au courant de mes affaires, ce que je veux éviter.
— Êtes-vous sûre, mademoiselle, qu'on m'escomptera vos effets ?
— Personne ne vous refusera cela ; on sait, à Bédarieux, que j'ai du bien.
— Je cours à l'instant chez mon chaufournier et mon sablier; j'ai toujours peur qu'ils ne me jouent quelque tour de leur façon. Salut, monsieur le curé, salut, mademoiselle Gécile, et merci ! »
Glavel descendit l'escalier quatre à quatre.
« Ne trouvez-vous pas, monsieur le curé, dit Sévéraguette, que j'ai pris le parti le plus sage en cette circonstance?
— G'est toujours une chose grave que d'engager sa signature, mon enfant, articula labbé Gourbezon inquiet.
— Gertainement, quand on n'est pas certain d'y faire honneur; mais, pour mon compte, je n'ai rien de pareil à redouter. D'ici au. 10 septembre, mon cousin Pancol, soit à Lodève, soit à Bédarieux, m'aura vendu mon blé et mes avoines, qui sont magnifiques cette année.
— Et si le produit de ces vente» ne suffit pas à couvrir les billets souscrits ?
— Alors j'userai des grands moyens, dit l'orpheline souriant.
— Vous vendrez vos terres?
— Pas toutes, Dieu merci! mais ce qu'il en faudra pour achever le couvent. Vous comprenez bien, monsieur le curé, que nous ne pouvons laisser Clavel dans l'état de gêne où il se trouve. Les ouvriers crient déjà après lui. Pour le tirer d*embarras, j'ai pu lui signer une fois des billets, étant parfaitement sûre de les solder à l'échéance ; mais ce moyen me répugne, et j'espère bien ne plus y recourir. D'ailleurs, pourquoi différer des mesures inévitables? Ne faudra-t-il pas toujours en arriver là? Le couvent — Clavel ne me l'a pas caché — coûtera encore de quatre à six mille francs. Or, où trouver cette somme ?
— Mais j'ai promis à votre tante qu'il ne serait pas vendu un pouce de votre propriété.
— Et vous étiez sincère, ne connaissant pas le prix des travaux de maçonnerie dans notre contrée. Mais rassurezvous, monsieur le curé ; ma tante ne lésine plus autant qu'autrefois. On dirait que Dieu a voulu nous rendre tout le monde propice pour nous faciliter l'accomplissement de notre œuvre. » .
Ces dernières paroles furent comme un coup de fouet donné à 1 ame affaissée de l'abbé Courbezon. 11 releva la tête, qu'il tenait penchée depuis son entrée dans la chambre, et montra une face rayonnante.
a Vous avez raison, mon enfant, dit-il, vous avez toujours raison. Il y a, en effet, quelque chose de providentiel dans cette approbation unanime de notre entreprise. Tous s'y opposaient hier, et tous aujourd'hui prêtent la main à sa réalisation. Chose extraordinaire ! moi seul ai l'air de ne pas prendre part à l'enthousiasme général. Que devez-vous penser de cela? On dirait qu'après avoir lancé le char, je n'ai rien tant à cœur que de le retenir. chère
Cécile^ ce n'est pas la peur d'être écrasé qui me rend si timide. Dieu m'en est témoin, je n'ai pas manqué d'audace^ quand moi seul, avec les miens qui sont une partie de moi-même, je me suis trouvé* engagé ; mais la pensée que j'expose une étrangère....
— Quoi! monsieur le curé, je suis une étrangère pour vous? interrompit l'orpheline, dont les yeux se remplirent de larmes soudaines.
— Ma fille, ma chère fille en Jésus- Christ ! dit l'abbé, gagné par l'émotion, et mettant dans sa voix les inflexions de la tendresse paternelle.
— Pardonnez-moi, monsieur le curé, pardonnez-moi, je vous ai fait de la peine, murmura Cécile. »
Et ses paupières laissèrent couler les pleurs qu'elle ne pouvait plus contenir.
«t mon enfant, balbutia le curé navré de douleur, je n'ai pas voulu vous affliger. Mais, pour me punir d'avoir prononcé un mot cruel, et pour vous prouver, Cécile, que je vous traite absolument comme de ma famille, j'abjure à l'instant toutes mes craintes et mes indécisions touchant notre couvent. Désormais vous me verrez aussi hardi que vous à entreprendre, aussi fécond k trouver des expédients pour fuir les embarras. Et puis, ajouta- t-il avec un geste décidé, s'il faut vendre une partie de votre propriété, eh bien ! nous la vendrons I
— Enfin ! » fit Sévéraguette souriant à travers ses larmes.
Le curé s'était levé de son siège.
a N'entendez-vous pas comme les grondements lointains du tonnerre? demanda-t-il.
— On le dirait bien, répondit Cécile tendant l'oreille aux bruits du dehors.
— Dieu nous préserve d'un orage 1 la muraille de soiitènement est toute fraîche encore et de grosses pluies pourraient l'entraîner. »
Ils descendirent. Pancol entrait en ce moment dans la cuisine.
« Ma foi, monsieur le curé, dit-il, si vous rentrez aux Récollets, vous ferez bien de vous presser un peu, car le tonnerre fait des siennes du côté du Larzac, et nous pourrions bien avoir plus de pluie qu'il n'en faut. »
Un éclair rouge remplit la maison. Le curé se signa et partit.
Le soir même, il ne tomba pas une goutte d'eau. Une nuit de plomb, morne et lugubre, pesa sur la campagne, plutôt morte qu'endormie. Pas le moindre bruit; rien qu'un silence formidable, interrompu de temps à autre par les gémissements sourds de la foudre. On ne saurait se faire une idée da complet anéantissement des choses sous cette atmosphère écrasante. Les arbres, dont le feuillage s'émeut au plus léger souffle, apparaissaient, dans la lueur bleuâtre des éclairs, immobiles comme d'immenses pieux fichés en terre. On n'entendait pas même le bruissement si doux des saules de Pierre-Brune, où ne chantaient plus les rossignols. Gomme un homme paralysé par la peur, la nature épouvantée se taisait, dans l'attente de quelque effroyable cataclysme.
Après une nuit sans lune et sans étoiles, vint un jour sans soleil. Le ciel était d'un gris sombre, parsemé çà et là de larges raies rouges ou violacées. Le tonnerre grondait toujours par intervalles, et ses éclats, sans avoir acquis la sonorité bruyante qui annonce lorage près de crever, devenaient de plus en plus distincts, accentués, retentissants. Évidemment la tempête approchait. Quoique marchant et respirant avec peine dans cet air épais, chargé d'émanations électriques, les paysans, en retard pour le battage du blé et qui avaient encore quelques gerbes étendues sur l'aire, couraient les ramasser en toute hâte pour les retirer en lieu sûr. Tout le monde était en
mouvement dans la plaine de Véreille. Les hommes rentraient les foins entassés par meules dans les prairies, les femmes recueillaient leur linge étalé sur les églantiers, le long des chemins creux. Vers trois heures, les bergers éparpillés dans les châtaigneraies rentrèrent à Saint-Xist. Les capitaines-béliers, étourdis par la foudre et aveuglés par les éclairs, s'étaient confondus avec les simples moutons. Les troupeaux allaient au hasard, à gauche, à droite, comme ivres, n'écoutant ni la voix du pâtre ni les aboiements des chiens. Il y eut un long moment de silence sinistre; le tonnerre se taisait dans le ciel devenu plus noir. Mais tout à coup, avec une fureur inouïe, la foudre déchira la nue et détonna formidablement dans la vallée. Les monts d'Orb, dont tous les échos s'émurent, répondirent par toutes sortes de roulements et de bruits lugubres. De grosses gouttes de pluie tombèrent enfin, et la grande débâcle commença.
Gomme ces traînées de poudre que dans les mines on sème à travers les rochers pour les faire éclater, le sillon fulgurant, en crevassant çà et là la surface du ciel, en détacha d'immenses assises. A travers ces décombres gigantesques, le soleil, qu'on eût pu croire éteint, lança quelques rayons obliques qui illuminèrent de reflets de feu les arêtes vives de ces masses énormes. Chacune se détacha en relief avec ses formes bizarres, celle-ci semblable à la façiide d'un palais splendide, celle-là pareille au tronçon d'une incommensurable colonne couché dans des ruines babyloniennes. Plus loin venaient encore des obéhsques et des pyramides, puis de véritables animaux apocalyptiques, avec des queues démesurées, papelonnées d'écaillés, des yeux ardents, des dents acérées et de vastes gueules béantes. Cependant le tonnerre faisait rage au milieu de cet entassement fantastique de choses et d'êtres divers sans les ébranler dans leur attitude. On eût dit un bélier colossal battant les murs de quelque ville cyclopéenne. Enfin un obélisque tomba, puis une pyramide ; un monstre
3t)6 I4ES GOURBEZON.
au ventre verdâtre reçut sur sa tête un bloc de granit qui l'écrasa, et le sang rouge jaillit avec un éclair en larges ruisseaux de toutes parts. L'écroulement devint général ; puis, en moins d'une seconde, la pluie, qui tomba par torrents, confondit tout entre la terre et le ciel.
Ce fut un véritable déluge. A sept heures seulement, la foudre, qui n'envoyait plus aux échos que de faibles gémissements, annonça par sa retraite la fin de l'orage. Le soleil parut au couchant dans toute sa gloire, débarrassé des obstacles qui obstruaient naguère ses rayons. C'est alors qu'on entendit à Saint-Xist un bruit sourd et prolongé qui fit trembler les maisons sur leurs fondements. Les paysans, effrayés, parurent sur le pas de leur porte et regardèrent niaisement le ruisseau de Pierre-Brune débordé, cherchant à s'expliquer la secousse qu'ils venaient de ressentir. Mais l'abbé Gourbezon, qui en ce moment priait dans sa chambre avec sa mère et sa sœur, devina la cause de cet ébranlement du sol.
« quel malheur! s'écria-t-il ; je suis sûr que la muraille de soutènement vient de s'écrouler. »
Il courut sur la terrasse.
Le champ de la Croix-Blanche s'offrit à la vue du curé dans un épouvantable chaos. La muraille venait, en effet, de se coucher tout entière sur le flanc, entraînant avec elle d'énormes amoncellements de terre et de gravier. Sur le tout se précipitaient en grondant les flots trop longtemps contenus par la digue et qui avaient fini par la crever. Le torrent, dans sa violence invincible, arrachait les arbres, roulait les grandes pierres de grès qu'il brisait en les entre-choquant, ravageait la haie, et, par les brèches béantes, tombait en cascade dans le chemin de Saint-Xist. Le. vieux prêtre ne put pas considérer longtemps ce désolant spectacle, il quitta brusquement la terrasse : il avait les yeux pleins de larmes.
C'est quand on était sous le coup de ce désastre, qu'on reçut aux Récollets Tordre de rappel de la sœur de charité. La supérieure de la congrégation, appréciant la délicatesse de santé de Marthe, voulait bien la laisser dans le Midi, à Toulouse, mais elle lui enjoignait de se rendre immédiatement à son poste. Cette nouvelle funeste accabla le curé, qui craignit de voir en même temps Sévéraguetle ' l'abandonner ; mais elle consterna la Courbezonne, habituée de nouveau à sa fille et ne songeant pas qu'elle ne lui appartenait plus.
« mon Dieu I s'écria la pauvre femme fondant en larmes, après vous avoir donné tout mon bien, il faut encore que je vous donne mes enfants ! »
Et elle embrassait Marthe qui, refoulant ses émotions au fond du cœur, répondait aux étreintes de sa mère par des paroles consolantes.
«Je reviendrai, répétait-elle, je reviendrai vous voir bientôt.... C'est si près d'ici, Toulouse.
— Mais je suis si vieille, moi, ma fille.
— Dans deux mois, ajoutait Sévéraguette, Clavel aura fini le cauvent, alors j'irai rejoindre ma sœur Marthe, et vous m'accompagnerez à Toulouse avec M. le curé.
— Hélas ! c'est bien long, deux mois, reprenait la malheureuse Courbezonne. Qui me dit que je ne mourrai pas demain? Peut-on compter sur un jour, sur une heure, à mon âge?... ma bonne Marthe I ma Marthe chérie et bien-aimée, si je ne devais plus te revoir 1...
— Ma mère, interrompit l'abbé, vous oubliez le ciel, où Dieu a donné rendez-vous à ceux qui savent s'humilier et se dépouiller pour lui. »
3t8 LES COURBEZON.
Puis, joignant les mains, il ajouta :
« Seigneur, vous êtes bon; nos maisons sont de misérables tentes que le moindre vent nous fait plier, car notre véritable demeure est chez vous, notre Père qui êtes aux cieux ! »
« Pars, ma fille, pars, et que le Seigneur soit avec toi ? » murmura la vieille paysanne, pénétrée de je ne sais quel saisissement religieux.
Le lendemain matin, Félicien Gassarot sella le petit Briquet, l'amena sous le porche des RécoUets, et attendit. Sur le coup de neuf heures, après un déjeuner fort embarrassé, Talîbé Gourbezon, tenant sa mère appuyée sur son bras, descendit le grand escalier de la cure. Derrière eux venaient Marthe et Sévéraguette, pâles et silencieuses; puis la Gassarotte, gourmandant Marinette et Jeannot, qui pleuraient en se débattant dans les jupes de la sœur de charité ; enfin, tout au fond du cortège, apparaissaient la Pancole et son fils : Justin partageant laffliction de sa cousine, la Boussagole dissimulant mal la satifaction vive qu'elle éprouvait k voir diminuer le nombre de ses ennemis. L'abbé Gourbezon assit sa mère sur l'âne, et, prenant la bête par la bride, s'engagea dans le chemin ^e Bédarieux. Marthe, Sévéraguette et la Gassarotte l'y suivirent, tandis que Félicien, sur la trace des Pancol, se dirigeait vers Saint-Xist, entraînant son frère et sa sœur qui criaient au milieu des larmes :
« Nous voulons sœur Marthe ! nous voulons aller avec sœur Marthe ! »
A Bédarieux, la séparation fut des plus douloureuses; mais la religion exerce une si merveilleuse puissance sur certaines âmes, qu'elle leur fait accomplir simplement et vaillamment les plus héroïques sacrifices. Un geste de l'abbé Gourbezon, qui montra le ciel à sa mère au moment où la voiture s'éloignait emportant Marthe presque évanouie, sécha les larmes dans tous les yeux. On se dirigea vers fe faubourg Saint-Louis, et l'on reprit le che-
LEâ COURBEZON. 369
min de Sainl-Xist. On marcha plus d une demi-henre dans le plus profond silence ; chacun se recueillant dans Tintimité de sa pensée, la Courbezonne et la Gassarotte précocupées de Marthe, le curé et Sévéraguelte rêvant de Técole des filles et des moyens de relever la muraille. Ils étaient arrivés au hameau de Latour. La Gassarotte confia la bride de Briquet [k Sévéraguette, et entra chez le boulanger pour prendre sa provision de pain de toutes les semaines. L'abbé Gourbezon, arraché brusquement à ses méditations solitaires, s'approcha de sa mère, et échangea avec elle quelques paroles affectueuses et tendres.
Tandis que le boulanger assujettissait sur te croupe du bidet un sac plein de jolies miches encore chaudes du four, de grands éclats de rire, suivis de huées et de menaces, partirent d'un groupe d'hommes stationnant au portail d'une des nombreuses manufactures de drap situées au bord de TOrb.
« Lançons-le dans la rivière ! criait un ouvrier.
— Il vaudrait mieux le jeter sous la roue de la grande écluse, disait un autre.
— Et si on le pendait aux courroies du manège ? ajoutait un troisième,
— Messieurs, messieurs, par pitié I... » suppliait une voix lamentable.
L'abbé Gourbezon s'élança vers la manufacture.
« Voyons, mes amis, s'écria-t-il, saisissant de ses deux mains robustes un individu qu'on poussait à coups de poing vers la rivière, laissez cet homme ! Que vous a-t-il fait, mon Dieu ?
— Il m'a ruiné! répliqua un ouvrier d'une voix sombre.
— Et moi, il me ruine I riposta un second.
— A Teau, Vernoubrel! » vociférèrent-ils tous en chœur.
Ils essayèrent d'arracher l'usurier des mains du vieux prêtre; mais, outre que l'abbé Gourbezon le tenait énergiquement, le bonhomme, comme un chat effaré, s'était 392 24
accroché à lui de toutes ses griffes, et il devenait impossible de l'entraîner sans entraîner aussi le vieux desservant. « Vous ne voudriez pas, je suppose , commettre un crime? dit Tabbé Gourbezon, disputant toujours le patient à la rage de cette populace ameutée. Quels que soient les torts de M. Vernoubrel, vous n'avez pas le droit de lui donner la mort. Je vous en prie, mes amis, du calme. Abandonnez-moi M. Vernoubrel, et je vous le promets, il réparera tout le mal qu'il vous a fait....
— Il aura là une lourde besogne, interrompit une voix dans le groupe.
— Je voué jure, dit Tusurier tremblant de tous ses membres, que je ne tourmenterai plus personne dans le pays. C'est vrai, messieurs, j'ai été peut-être un peu dur; mais je me retire des affaires.... Je vous donne quittance finale à vous autres aussi, Morel, Jacquier, Tarride; vous ne me devez plus rien. . . . Hélas ! qui n'a pas ses petits défauts?. . . Oh ! vous ne verrez plus d'huissiers et vous n'entendrez plus parler de saisie, allez!... Tenez, Bernard, ajouta-t-il se tournant vers l'ouvrier qui paraissait le plus acharné, je vous fais remise de votre dette, il ne sera touché à aucun de vos meubles, ne craignez rien! Je reconnais que j'ai été payé suffisamment par vos à-compte et les intérêts annuels. Oh ! je ne suis pas méchant, moi; je sais m'entendre avec le monde.
— Oui, interjeta Bernard, quand le monde te met le poing sur la gorge.... Enfin, soit, nous acceptons tes propositions, vieux voleur.... Mais sache bien que si tu vis, ce n'est pas à ta renonciation de la créance que tu le dois, mais uniquement à M. le curé de Saint-Xist, que nous aimons tous ici. Il ne pille pas les pauvres comme toi, lui; il ne cesse au contraire de les enrichir de son bien; il est la Providence de la contrée, comme tu en es la peste et le démon.... Allons, camarades, poursuivit Bernard s' adressant à Morel,- à Jacquier, à Tarride, laissez-le aller à cause de M. Gourbezon.
LES GOURBEZON. 371
— Il faut qu'il vous signe des reçus auparavant, répondit Morel.
— Je vous les enverrai de Bédarieux demain, dit le bonhomme.
— Ohl le filou ! fit Jacquier.
— Je vous le promets....
— Monsieur Vernoubrel, interrompit Tabbé Gourbezon, il ne faut jamais différer le bien quand on y est fermement résolu. Oh I je ne doute pas que vous ne soyez un homme d'honneur, et certainement vous enverriez demain des quittances à Latour, comme vous le dites. Mais puisque vous reconnaissez vos torts envers ces braves gens, pourquoi ne pas les réparer tout de suite ?
— On voit bien que vous ne savez pas ce qu'il iç'en coûte, vous qui en parlez ainsi à votre aise, murmura Tu-' surier.
— Voici de l'encre, dit Bernard accourant.
— Il faut du papier timbré pour que les reçus soient valables, et vous n'en avez pas, répondit Vernoubrel, s'accrochant à toutes les branches.
— Mais tu en as toujours plein les poches, toi, » s'écria Jacquier.
Et passant sa main sous l'habit du bonhomme, il en tira une liasse qu'il éparpilla sur le sol. Parmi de nombreuses pages de papier timbré toutes griffonnées, se trouvaient des feuilles blanches et quelques billets k ordre.
« Miséricorde 1 s'écria l'usurier.... Monsieur le curé, je suis volé. — Et, d'un regard rapidç, il explora la route de Lodève, cherchant les gendarmes qui ne venaient pas.
— Personne n'est capable ici de vous dérober un denier, monsieur Vernoubrel ! » dit l'abbé Gourbezon.
Il ramassa un à un les papiers du bonhomme et les lui rendit.
Vernoubrel, pris au piège, se résigna à signer pour neuf cents francs de quittances. Les ouvriers, satisfaits, rentrèrent dans la manufacture.
372 LES GOURBEZON.
<r Ah! murmura Tusurier se parlant à lui-même, ils m ont arraché une jolie dent du râtelier, ces brigands-là. Et moi qui voulais faire saisir Bernard ! Neuf cents francs ! ces pouilleux m'ont volé neuf cents francs !... Enfin, n'y pensons plus.... Et dire qu'il n'est pas passé un gendarme ! Ils sont partout, excepté où il y a quelqu'un à défendre, ces grands flandrins de gendarmes. Sans le curé, certainement, ils n'auraient pas exigé leurs reçus tout de suite — Oh 1 si je pouvais me rattraper avec mes billets sur Saint- Xist..,. Allons à Saint-Xist.
Cependant l'abbé Gourbezon avait rejoint sa mère, et on s'était remis en marche vers Saint- Xist. La chaleur était accablante. Le soleil de midi mettait toute la plaine de Véreille en feu, et l'âne, essoufflé, ne marquait que de petits pas dans la poussière épaisse du chemin. Enfin on atteignit les châtaigneraies de Frangouille. Mais l'on s'enfonçait à peine dans l'ombre profonde des arbres, quand le curé crut entendre des pas derrière lui ; il se retourna vivement et reconnut, à sa grande surprise, suivant le même sentier sous bois, Vernoubrel suant et rendu. L'abbé Gourbezon frissonna malgré lui à l'aspect de ce singulier personnage, qui semblait s'attacher à ses traces, et s'arrêta. Sévéraguette, saisie dejenesais quel pressentiment funeste, resta, elle aussi, immobile à côté du curé, faisant signe à la Gassarotte de poursuivre aveclaGourbezonne vers les Récollets.
a Eh bien, monsieur Vernoubrel, dit l'abbé moitié inquiet, moitié souriant, est-ce que vous venez aussi signifier quelque saisie dans ma paroisse ? »
Le bonhomme s'essuya le front avec son large mouchoir de cotonnade à carreaux.
« Une saisie! s*écria-t-il. Vous croyez donc, monsieur
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le curé, que tous mes débiteurs sont de pauvres diables sans sou ni maille, comme ces ouvriers de Latour, que, par parenthèse, vous avez un peu aidés à me voler neuf cents francs?
— Fallait-il vous laisser jeter dans TOrb?
— Il est vrai qu'ils auraient pu me noyer, ces misérables ! dit gravement l'usurier.... Enfin, quoiqu'il m'en coûte plus d'un cheveu, je vous remercie, monsieur le curé, de m'avoir arraché des griffes de ces sacripants: ils m'auraient, en effet, exterminé.... Ah! je sens encore mes côtes tout endommagées de leurs coups.... Tirez le monde de la peine à présent, et comptez sur sa reconnaissance ! Dieu de Dieu! je vous le jure, foi d'honnête homme, mon- ' sieur le curé, si je n'aimais comme ça à rendre service au prochain, il y a longtemps et longtemps que j'aurais renoncé à mon chien de métier, oîi l'on ramasse bien moins de profits que de mauvais traitements.... Oh! qu'il fait bon respirer sous ces châtaigniers !... »
On fit quelque pas en silence.
« Vous avez vu, monsieur Vernoubrel, dit enfin l'abbé Gourbezon tout en cheminant, avec quel empressement je me suis employé à vous éviter l'horrible sort que vous préparaient les ouvriers de Latour. ... ,
— Aussi, ma reconnaissance....
— C'est justement à votre cœur que je voudrais faire appel en ce moment.
— N'hésitez pas alors, monsieur le curé, car si je puis quelque chose pour vous....
— Pour moi, non ; mais vous pouvez beaucoup pour celui de mes paroissiens qui est votre débiteur. Je vous en prie, monsieur, traitez-le avec bonté. S'il ne peut s'acquitter tout de suite, ne le poursuivez pas, accordez-lui du temps. Ma paroisse est comme une grande famille dont je suis le père. Je vous en supplie donc, monsieur Vernoubrel, au nom de ce que j'ai pu faire pour vous, épargnez mes enfants,
— Oh ! ne craignez rien, monsieur le curé ! Je suis bon et patient, sans comparaison, comme Dieu le Père. Voyez-
vous, quoi qu'en disent mes ennemis, c'est mon habitude, à moi, de prendre le monde par la douceur. Du reste, vous pouvez être complètement rassuré sur ma mission d'aujourd'hui dans votre paroisse: la personne que je viens voir à Saint-Xist est riche, et n'aura jamais besoin de mes bonnes grâces.
— On ne saurait être riche quand on emprunte, monsieur Vernoubrel, répondit le vieux desservant. Puis il ajouta avec embarras : Serait-ce se montrer bien indiscret que de vous demander le nom de cette personne ?
— Point. Elle s'appelle Cécile Sévérac.
' — Moi ! s'écria l'orpheline.... C'est impossible, balbutia-t-elle, vous vous trompez, je ne vous dois rien. »
Jérôme Vernoubrel s arrêta, tira d'une des poches de son gilet trois chiffons de papier, les déplia avec lenteur et précaution, et les présenta à la jeune fille.
a Est-ce là votre signature? fit-il.
— Oui, répondit Sévéraguette, reconnaissant les billets qu'elle avait souscrits à Clavel. »
L'abbé Courbezon était ahuri.
« Comment ces billets ont-ils pu tomber entre vos majns? demanda-t-il à Vernoubrel.
— Par la raison bien simple que Mlle Sévérac, de Saint-Xist, n'étant pas dans le commerce, aucun négociant de Bédarieux n'a voulu les escompter, et que les fournisçeurs de Clavel sont venus me les offrir.
— Et vous les avez escomptés, vous ? interjeta Cécile.
— J'ai eu pitié du chaufournier et du sablier. Ces pauvres gens tiraient une langue de chien enragé.... D'ailleurs, voyez-vous, mademoiselle Sévérac, moi, j'ai dans la tête le plan cadastral de toutes les communes du canton, et quoique je ne vous connusse point personnellement, connaissant vos biens de Frangouille , du Mas-du-Saule et de Saint- Xist, je «avais qu'on pouvait vous avancer de l'argent sans risques.
— Mais que venez -vous faire aujourd'hui chez moiî
hasarda l'orpheline. Il me semble, monsieur, que nous n'en sommes pas encore au jour de Téchéance ?
— Oh! certainement, mademoiselle I vos billets tomberit le 10 septembre, et c'est aujourd'hui le 5 seulement. Aussi n'était-ce pas, croyez-le bien, pour toucher mes quinze cents francs que je venais vous faire une visite.
— Et pourquoi donc alors?
— Mon Dieu, répondit l'usurier faisant la chatte-mite, je ne suis pas un créancier féroce, comme on m'en adonné à tort la réputation. Je suis humain, et j'ai pour système, avant de présenter les effets, de prévenir mes débiteurs qu'ils aient à se mettre en mesure ou à prendre des arrangements avec moi, s'ils prévoient ne pouvoir pas s'acquitter à l'échéance.
— Des arrangements ! murmura l'orpheline, des arrangements.... »
Vernoubrel lança à Sévéraguette un regard aigu qui alla la fouiller jusqu'au fond de l'âme.
« Oh l fit-il avec une bonhomie admirable, je ne suis pas aussi cruel qu'on le dit, allez, mademoiselle, et l'on s'entend toujours avec moi, quand on y met un peu du sien. Pardi 1 je n'ignore pas qu'on m'accuse, dans le pays, de m'engraisser du bien de mes débiteurs. La vérité vraie, mademoiselle, c'est que, si je suis gras, c'est moi qui paye ma graisse de mes écus, et qu elle ne doit rien à personne. Du reste, demandez à M. le curé, qui sait le latin, lui, s'il y a sous la calotte du ciel un homme à l'abri de la calomnie. Eh bien! si nous sommes tous exposés à la calomnie, si notre Sauveur lui-même fut calomnié sur la terre, de quel droit me plaindrais-je, moi, Nicolas-Jérôme Vernoubrel? Je suis bon, compatissant à toutes les misères, mademoiselle Sévérac, et quoique je ne puisse douter que vous ne soyez parfaitement en mesure de vous libérer envers . moi le 10 septembre, cependant, si vos travaux de maçonnerie avaient par hasard absorbé vos ressources, je suis tout disposé à vous rendre service, soit que vous vouliez
renotiveler vos billets, soit qu'il vous faille de nouvelles sommes pour terminer votre couvent.
— Monsieur Vernoubrel, dit le vieux desservant se hâtant de prémunir Cécile et de se prémunir lui-même contre toute tentation, mademoiselle vous sait gré de vos offres obligeantes, mais elle ne les accepte point. >
L'usurier, qui avait cherché finement à deviner les besoins de Torpheline pour les exploiter, se trouva tout déconcerté par cette brusquerie du curé. Il s'arrêta.
« Puisque mes quinze cents francs sont prêts, mademoiselle, dit-il, et que vous n'avez d*engagement d'aucune sorte à contracter avec moi, il est inutile que j'aille plus loin. Seulement n'oubliez pas, je vous y engage, de porter votre argent chez moi, le 10 du courant, avant midi, si vous tenez à vous éviter des frais. . .. Ah ! c'est qu'il ne faudrait pas trop, malgré ce que j'en ai dit, compter sur ma patience et ma bonté : en affaires, je tiens plus du loup que du mouton, je vous en préviens charitablement. »
En prononçant ces dernières paroles, la langue effilée de Vernoubrel lui siffla entre les dents comme une langue de vipère. Tout.e sa physionomie s'était subitement contractée. A son air engageant, avaient succédé des crispations nerveuses qui lui tordaient hideusement les muscles de la face. Son regard pétillait d'une sorte de rage satanique. — Sévéraguette eut peur. — L'usurier, gesticulant et menaçant, fit un pas pour s'éloigner.
« Mais, monsieur Vernoubrel, je n'ai pas refusé, moi, de prendre des arrangements avec vous, dit Cécile.
— Je la tiens! » pensa le bonhomme.
Son visage reprit tout d'un coup l'expression à la fois niaise et papelarde qui lui était habituelle. Il tourna sur ses talons par un mouvement automatique, et tendit impertinemment la main à l'orpheline, qui, par faiblesse, lui abandonna la sienne.
« A la bonne heure ! fit-il souriant et tapotant de ses doigts gros et courts les doigts longs et fins de la jeune
fille, à la bonne heure I Pourquoi rie pas m' avouer plus tôt vos embarras? Je voyais bien que vous vous trouviez présentement dans la gêne. Oh! vous ne sauriez croire, mademoiselle Cécile, combien peu se ressemblent les gens qui n'ont pas le sou et ceux qui remuent les écus à la pelle. Vous n'avez jamais observé cela, vous, je le comprends ; mais moi qui fais de mes deniers métier et marchandise, j'ai besoin d'avoir bon nez. Quand je vois un homme marcher tête basse, Tallure embarrassée, lentement et précautionneusement, comme si à chaque pas il craignait d'écraser des œufs sous ses pieds, je me dis : « Voilà un pèlerin qui porte le diable dans sa besace, et qui a vendu pour vivre et son bourdon et ses coquilles. » Mais si je vois quelqu'un aller devant soi sans hésiter, se tortillant complaisamment sur ses hanches, rire à tout propos, caqueter avec les voisins, agacer les voisines, je me dis au contraire : « Voici un drôle qui mange plus de fougasse que de pain, et il ferait bon être l'acolyte de ce chanoine. • mademoiselle Cécile , la mine , c'est tout l'individu. Aussi, il n'y a qu'un instant, ai-je failli prendre la chèvre, comme l'on dit, quand M. le curé m'a répondu, à moi qui devinais vos besoins, qu'on n'avait que faire de mes services.... Enfin, c'est bien à vous de m'avoir rappelé, car, je vous l'avoue, là, à la bonne franquette, vous sachant dans la peine, je m'en aHais avec regret..,. Voyons, de quoi s'agit'il ? Vous demandez comme ça à renouveler vos effets, n'est-ce pas ?
— Hélas! oui, monsieur Vernoubrel, répondit l'orphe-^ line honteuse.
— Eh quoi! Cécile, dit l'abbé Gourbezon surpris, Pancol n'a donc pas encore vendu votre blé et vos avoines? Il me semblait que le prix de ces denrées devait être affecté au payement des billets souscrits à Clavel.
— Je le pensais aussi, mon bon monsieur le curé, balbutia la jeune fille, qui rougit; malheureusement les avoines ont baissé aux marchés de Lodève comme de Bé-^
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darieux, etles ventes de mon cousin n*ont produit que huit cents francs.
— Mais nous pourrons peut-être, d'ici au 10 courant, parfaire toute la somme....
— C'est impossible, j*ai dépensé ces huit cents francs, » murmura Sévéraguette tremblante.
L'abbé Courbezon resta sans paroles, les bras ballants Je long du corps, comme pétrifiée
L'usurier s'était accroupi au pied d'un châtaignier, avait tiré de sa poche plusieurs feuilles de papier timbré, puis un petit encrier de corne avec une plume d'oie noircie jusqu'aux barbes.
a Est-ce trois ou six mois qu'il vous faut, mademoiselle? demanda-t-il à Sévéraguette consternée par l'attitude du curé.
— Trois mois me suffiront,
— Bon Dieu, je n'y regarde pas de si près, et si six mois vous étaient nécessaires.... Enfin, comme vous voudrez, mettons trois mois. »
Et dépliant une feuille de papier timbré sur son chapeau, il commença à la griffonner. Mais s'interrompant tout à coup :
« Il serait bon pourtant, mademoiselle, dit-il, avant de gâcher comme ça le papier du gouvernement, que je connusse ce que vous comptez me donner d'intérêt pour ces trois mois. Songez donc que, vous sachant dans l'impossibilité absolue de vous acquitter, je pourrais vous poursuivre, gi j'étais méchant.
— Et combien exigez-vous? demanda Cécile, qui sentit son sang se figer dans ses veines.
— Voilà justement où gît le lièvre, répondit Vernoubrel se grattant hypocritement l'oreille. Si vous saviez comme l'argent est cher cette année ! »
Sévéraguette se taisait.
c Vous me donnerez dix-huit cents francs, reprit l'usurier.
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— Dix-huit cents francs! s'écria le curé, rappelé tout à coup à la situation; trois cents francs d'intérêt pour trois moisi — Monsieur Vernoubrel, ajouta-t-il se redressant avec dignité, j'ai pu en douter tout à l'heure à Latour, mais j'ai la preuve maintenant que vous ne faites pas le métier d'un honnête homme. Mlle Sévérac ne veut pas renouveler ses billets. Adieu, monsieur. — Venez, Cécile !»
Et ils s'éloignèrent, laissant l'usurier tout abasourdi.
« Les ouvriers de Latour avaient bien raison d'appeler cet homme la peste des campagnes, » dit le vieux desservant agité d'une sourde colère.
Sévéraguette ne pouvait arracher un mot à ses lèvres. Son silence irrita le curé, qui, pour la première fois, lui parla avec quelque rudesse et quelque âpreté dans la voix.
« Me direz-vous maintenant, lui demanda-t-il, à quoi vous avez dépensé les huit cents francs des ventes de Pancol?
— J'ai donné cinq cents francs au menuisier, qui avait besoin d'acheter du bois pour les volets et la porte d'entrée du couvent.
— Pour le moment, il eût été plus sage de penser aux billets de Glavel. Et les cent écus qui restaient?... »
Cécile demeurait tout interdite.
« Est-ce que vous les avez encore?
— Non, monsieur le curé.
— Et vous refusez de me dire à quoi vous les avez em« ployés, n'est-ce pas?
— Moi, monsieur le curé, moi, vous refuser.... J'ai.... j'ai.... » Les sanglots lui brisèrent la voix.
Le vieillard s'arrêta comme foudroyé.
« mon Dieu ! ma chère enfant, s'écria-t-il avec une sorte d'égarement douloureux, que se passe-t-il?... Qu'avez-vous? Que vous ai -je dit? Quoi! c'est moi qui vous fais pleurer! Est-ce possible?... Sévéraguette, ma fille, pardonnez-moi.... Tenez, ce Vernoubrel m'a troublé les esprits.... Vous savez bien, mon enfant, que ce n'est pas
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mon habitude de vous parler ainsi.... ciel I je crois que je deviens méchant ! . . .
— monsieur le curé, murmura Cécile se mentant ingénument à elle-même, ce n'est pas vous certes qui m'avez fait de la peine Oh! non, ce n'est pas vous. Si je
pleure, c'est que je pense qu'en rentrant k Saint-Xist, nous allons nous trouver bien seuls.... Eh! tenez, vous voulez savoir ce que j'ai fait des trois cents francs? je les ai donnés à votre sœur, qui est la mienne aussi....
— A Marthe!
— Oui, monsieur le curé.
— Et Marthe a accepté cet argent?
— Je Tai ghssé dans sa valise sans qu'elle s'en aperçût avec une lettre ; elle trouvera le tout en arrivant à Toulouse. »
L'abbé Gourbezon se tenait immobile et silencieux devant la jeune fille, dans une attitude d'admiration extatique.
Cécile, démêlant peu quels étaient ses sentiments, fut effrayée.
« Hélas ! balbutia-t-elle, cherchant à se faire pardonner son dévouement, sœur Marthe est faible encore.... Au moins, si elle avait besoin de quelque chose!... La congrégation ne leur donne jamais d'argent. ...»
L'abbé Courbezon l'interrompit en lui saisissant les mains, qu'il serra fortement dans les siennes.
« Cécile Sévérac, lui dit-il, je ne suis pas digne de nouer les cordons de vos souliers, selon la parole de saint Jean. »
Gomme on était à quelques pas seulement des Récollets, Sévéraguette, troublée, le quitta.
La situation parut à Torpheline s'embarrasser de plus -en plus. Évidemment, Vernoubrel, blessé par la hauteur méprisante de Tabbé Gourbezon, entreprendrait des poursuites contre elle, s'il n'était payé le jour de l'échéance dès billets. Des poursuites ! Cette idée, qui, au début de sa carrière, avait tant épouvanté le curé- doyen de Saint- Ghinian, ne permit pas à Gécile de fermer les yeux durant la nuit. Elle se leva plusieurs fois de son lit, et se promena dans sa chambre, espérant', par l'activité du corps, chasser le trouble de son esprit; mais elle se fatigua vainement. Quand, après avoir fait le tour de ses meubles, être restée une heure à sa fenêtre à regarder les étoiles, s'être posée sur toutes ses chaises, elle se recoucha, son âme était en proie aiix mêmes inquiétudes dévorantes, aux mêmes soucis rongeurs. Le moment était venu de prendre un parti décisif. S'étant épuisée sans résultat à chercher des expédients pour obvier aux difficultés présentes, Sévéraguette se reposa avec délices dans la pensée qu'il lui restait un moyen de réduire tous les obstacles. Certes, par condescendance pour Tabbé Gourbezon, elle avait longtemps différé ce moyen héroïque. Mais, devant lès embarras actuels, il n'y avait plus à hésiter : elle devait vendre, en partie du moins, sa propriété. D'ailleurs, vendre son bien aujourd'hui ou demain, que lui importait ! Ne faudrait-il pas en venir toujours à cette extrémité, si elle voulait laisser l'école des filles terminée et emporter quelque argent à Toulouse? Toulouse!... Elle sentit tout son cœur voler vers Marthe, et cet élan passionné de tout son être la détermina irrévocablement aux sacrifices qu'elle n'avait pas encore eu le courage d'accomplir*
Cependant, au moment de consommer son dépouillement volontaire, Sévéraguette comprit qu'elle devait user d'une grande prudence, afin de déconcerter et la surveillance de sa tante Pancole et celle de Tabbé Cfourbezon, entêtés tous deux à lui voir conserver son patrimoine. Elle frémissait à la pensée que sa tante devinât ses secrètes intentions. Quelles colères et quelles rages 1 L'approbation mêlée d'inquiétude que le curé ne manquerait pas de donner à ses projets, si elle les lui communiquait, ne l'attristerait pas moins que les emportements de la Pancole. Pour ne pas soumettre sa volonté à de trop rudes assauts et l'exposer à des capitulations funestes, elle décida qu'elle agirait seule et n'ouvrirait la bouche de ses résolutions que lorsqu'elles seraient complètement réali-
Vers huit heures, Cécile, habillée d*une robe de mérinos noir très-fin , coiffée d'un bonnet de deuil fraîchement ruche, de forme élégante et coquette, descendit à la cuisine.
« Oîi vas-tu donc, ma fille, de si bon matin, belle et parée comme une image? lui demanda la Pancole.
— A Bédarieux.... Il faut bien penser à meubler le couvent. » Et elle embrassa affectueusement sa tante.
Elle mangea quelques fruits, puis Pancol, sans en être prié, la hissa sur Briquet, lui mit la bride en mains et la regarda s'éloigner.
« Eh bien! dis-moi, grand simple, vas-tu rerter là planté comme un terme au bout d'un champ jusqu'à la fin du monde? lui dit sa mère le secouant par les épaules.
— Pancole! Pancole! s'écria le Sanglier; as-tu vu comme elle est belle?
— Va -t'en voir si Clavel a besoin de toi, innocent que tu es avec tes idées de lunatique.
— Voyons, Pancole, crois-tu qu'elle conunt nce à m'aîmer un peu ?
— Oui, va ! » fit-elle avec un sourire triste.
Il sauta le perron d'une enjambée, volant vers le champ de la Croix-Blanche. L'abbé Courbezon y arrivait à l'instant. En voyant Pancol franchir la haie de gamacès, il accourut au-devant de lui.
« Dites-moi, Justin, savez-vons si votre cousine viendra bientôt au chantier?
— Sévéraguettel Ah! monsieur le curé, si vous l'attendez, il vous faudra faire provision de patience, car vous n'êtes pas près de la voir poindre encore. A l'heure d'àprésent, ma cousine trotte vers Bédarieux.
— Gomment ! elle est allée à Bédarieux? s'écria le vieux desservant, dont tout le visage exprima une pénible surprise.
— Ma foi, oui, monsieur le curé, elle y est allée comme ça seule avec l'ânon.
— Savez-vous du moins ce qu'elle y est allée faire ?
— Ahl pour ça, ni vu ni connu, comme dit l'autre, répondit Pancol posant significativement un doigt sur ses lèvres.... Mais la Pancole vous en débitera plus long que moi sur ce chapitre, car, sans distinguer son ramage, je l'ai entendue interroger Cécile, tandis que je sanglais Briquet. »
Justin se mêla aux ouvriers, et le curé quitta le champ de la Croix-Blanche.
Quand le pauvre abbé se trouva seul dans le sentier de Saint-Xist, il se sentit accablé sous le poids d une immense inquiétude. Au lieu de poursuivre sa course vers le hameau, il s'assit sur une pierre derrière la haie et réfléchit.... Pourquoi irait-il à Saint-Xist? Hélas 1 que lui apprendrait la Pancole, qu'il ne sût déjà! N'était-il pas évident que, si Cécile était allée à Bédarieux, c'était pour y voir Vernoubrel, y prendre des arrangements avec lui? Quels seraient ces arrangements?... Mais pourquoi Sévéraguette était-elle partie seule et sans le prévenir? Ce départ, qui ressemblait beaucoup à une fuite, épouvantait
par-dessus tout le vieux desservant. Certainement Cécile avait quelque dessein secret. Quel pouvait être ce dessein? Quels projets avait- elle formés durant la dernière nuit? Qui sait si, une fois prise dans les rets du formidable usurier, elle ne lui vendrait pas seg terres? A cette idée, le curé se leva; il regarda le chemin de Bédarieux serpentant là-bas sous les châtaigneraies embrasées, et eut envie d'aller arracher Sévéraguette aux pièges de Vernoubrel. Mais il pensa à sa mère, si malheureuse de l'absence de Marthe, et gagna les Récollets.
Malgré mille soucis cuisants, le vieillard sut se montrer, à la cure, libre de- toute préoccupation fâcheuse, presque joyeux. Il fut ingénieux à créer des distractions à la Courbezonne, toute au regret de sa fille perdue. Quand, malgré ses efforts, les larmes reparaissaient aux yeux de la pauvre paysanne, Tabbé, aux abois, lui parlait des desseins impénétrables de la Providence, qui ne les vouait à de si grands sacrifices que parce qu'elle les avait élus. Puis, si la Courbezonne redevenait calme et confiante, il lui promettait de faire un voyage à Toulouse avec elle, « Nous irons accompagner Sévéraguette, lui répétait-il. » Il aimait sa mère non-seulement comme un fils tendre et dévoué, mais il Taimait de plus par' toutes les souffrances qu'il lui avait fait endurer. Qui niera que les larmes n'avivent et n'affermissent les sentiments, et qu'elles ne soient aux affections ce que sera au fer qui bout dans la fournaise, l'eau froide où tout à l'heure la main de l'ouvrier le trempera?
Mais, dans ce jour de morne tristesse, l'abbé Courbezon ne dut pas à ses efforts uniques de consoler un peu sa mère ; la Cassarotte et ses enfants l'aidèrent singulièrement dans cette pieuse tâche. Depuis la veille, la dévouée Sanégrole ne quittait plus la Courbezonne, et inventait toutes sortes de ruses pour r.arracher à ses préoccupations intimes. Tantôt elle lentraînait au potager, et là, malgré son grand âge, l'occupait à l'arrosage de ses plantureux carrés
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de salade; tantôt elle Tabandonnait sans pitié aux taquineries de Jeannot et de Marinette, qui lui prenaient son bâton, lui dérobaient ses lunettes, et couraient se cacher derrière les portes,, lui criant: « Viens nous chercher, grand mère, viens nous chercher ! » La Gourbezonne s'impatientait, puis souriait et embrassait les mutins, qui lui restituaient gentiment et ses lunettes et son bâton. Si Sévéraguette se fût trouvée au presbytère, sa présence eût grandement contribué à l'apaisement des regrets de la vieille paysanne de Gastanet ; néanmoins, quand, vers les cinq heures, !e curé, inquiet de ne pas voir paraître Torpheline, sortit des Récollets pour aller à sa rencontre, il était on ne peut plus satisfait du résultat obtenu.
L'abbé Gourbezon s'assura, en passant par Saint-Xist, que Sévéraguette n'était pas encore arrivée, et prit, à travers champs, l'étroit sentier par où elle devait infailliblement revenir. Il faisait une soirée adorable, une de ces soirées d'automne tempérées et suaves, où Tair, imprégné de la saveur des fruits mûrs, enivre délicieusement le cerveau et le pousse à la rêverie vagabonde. Le soleil, qui s'abaissait sur les cimes éclatantes, du côté de Sanégra, lançait, comme des flèches, quelques rayons obliques sur la plaine de Véreille, incendiant ici les grands châtaigniers, dont les cartouches épineuses s'entr 'ouvraient dans le feuillage plus rare, là, dorant les grappes vermeilles de la vigne qui, devenue complètement chauve, offrait elle-même ses trésors à la serpette du vendangeur. Le curé, absorbé, chemina jusqu'aux olivettes de Frangouille, effarouchant par le bruit de ses pas les alouettes qui picoraient dans les chaumes. Dressant leur petite hupe fauve, elles déployaient leurs ailes et s'envolaient perpendiculairement à perte de vue, avec des ramages et des trilles qu'on entendait encore, quand, depuis longtemps, elles avaient disparu. Le vieux desservant s'arrêta. Il était au bord du ruisseau de Frangouille. De là, son œil pouvait explorer
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la route de Bédarieux jusqu'à Latour. Il s'assit.... Il était, depuis une demi-heure à peine, en attente sous les saules, quand il ouït le braiment retentissant et prolongé d'un âne. Briquet seul possédait cette voix pleine, étendue, magistrale. Il se leva, et reconnut, en effet, au milieu du chemin, le noble roussin de Cécile qui, le cou tendu, les naseaux dilatés, les oreilles droites et les yeux au ciel, continuait son plain-chant grotesque. Sévéraguette, que ce divertissement bizarre avait sans doute effrayée, s'était laissée glisser du dos de sa bête, et se tenait debout près d'elle, battant la mesure sur sa croupe à grand renfort de gourdin. L'accompagnement eut enfin raison du forcené chanteur. Le facétieux Briquet laissa retomber sa tête, ses oreilles, ses yeux, reprit son ancienne allure d'âne honnête, paisible, résigné, et chargé de sa maîtresse, enfila en trottinant le joli sentier pittoresque qui longe le ruisseau de Frangouille.
« Ah! Cécile, vous avez été sans pitié ! dit le curé sortant de sous les saules.... Pauvre Briquet ! fit-il promenant une main caressante sur la tête de l'âne qui le regardait, pauvre Briquet ! ... »
Cécile était descendue de la bête et lui avait jeté la bride sur le cou.
« Va-t'en tout seul à l'écurie, va,Briqueton, fit-elle souriant, ce sera ta récompense. »
L'âne partit comme un trait vers Saint-Xist.
« Eh quoi I ma chère enfant, dit Tabbé Gourbezon, vous avez une physionomie tout heureuse! Que se passe-t-il?... Vous ne venez donc pas de chez M. Vernoubrel?
— Au contraire, monsieur le curé, je sors de chez lui à Tinstant, ou plutôt de chez son notaire.
— De chez son notaire!
. — Regardez, monsieur le curé, regardez! fit Cécile relevant son joli tablier de soie et y jetant plusieurs poignées de pièces de vingt et de quarante francs.
— De l'argent ! » Il recula terrifié.
Sévéraguette, toujours radieuse, jouait avec les louis comme un enfant avec des joujoux neufs.
« Ah ! dit-elle, ne me faites pas de reproche, monsieur le curé, car ce n'est qu'à grand'peine, allez, que je suis parvenue à arracher ces quelques mille francs à M. Vernoubrel.... Mon Dieu, comme les affaires d'intérêt sont difficiles à conclure ! Quand je suis entrée chez cet homme, il m'a regardée avec colère, puis m'a demandé si je lui apportais son argent. J'ai tremblé comme une coupable, et j'ai répondu que, s'il était disposé à l'acheter, je venais lui vendre une partie de ma propriété. Vous ne sauriez vous figurer, monsieur le curé, coname M. Vernoubrel s'est radouci. Il a tout de suite déroulé une grande carte, et s'est informé de quelle portion de mon bien je désirais me défaire. — « De Frangouille. » Il a mesuré ma terre avec un compas sur sa carte, il a fait quelques chiffres sur un lambeau de papier, puis il m'a dit : « Gela « vaut dix mille francs, pas un denier de plus. » Me souvenant que ma mère estimait notre bien de Frangouille de dix-huit à vingt mille francs, j'ai osé me récrier un peu sur le prix qui m'était offert. Mais M. Vernoubrel, reprenant son air sévère et méchant, m'a répliqué qu'il n'avait que faire de mes terres, que je pouvais les garder, qu'il ne souhaitait qu'une chose, rentrer dans ses quinze cents francs. Puis il m'a fait un signe de congé.... Ah! monsieur le curé, j'ai cru, en cet affreux moment, que j'allais me trouver mal; assurément mon pauvre cœur ne battait plus.... Me retirer, moi qui étais allée chez cet homme pour en finir avec mes poignants embarras ! me retirer, moi qui, quelques heures auparavant, m'étais juré de vous sauver à tout prix de vos ennuis!... Cependant, intimidée par l'air de dureté inexorable de M. Vernoubrel, j'avais fait quelques pas vers la porte, et j'allais l'ouvrir sans hasarder le moindre mot, quand tout à coup je me suis sentie saisir le bras. « Voyons, vou- « lez-vous douze mille francs ? » m'a-t-il dit. Je n'ai eu
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que la force de répondre: «Oui!... » Je me suis assise; je suffoquais de joie. M. Vernoubrel a cru que j'étais malade et in*a fait boire, malgré moi, un verre de vin cuit. . . • Oh! que j'étais heureuse ! Je pensais à vous, monsieur le curé, à votre mère, k sœur Marthe!... »
Sévéraguelte s'interrompit; des larmes brillaient aux bords de ses paupières. Quant au pauvre abbé, il n'avait plus envie de se fâcher contre la jeune fille, il buvait délicieusement ses paroles, et la regardait avec ses deux grands yeux ouverts, dans une sorte de ravissement divin.
« Je vous assure, monsieur le curé, que M. Vernoubrel est un excellent homme. Il m*a traitée avec une politesse et des égards infinis. Il ne s'est pas contenté de m'ofifrir un verre de vin cuit, il a voulu me faire goûter à son dîner, et je me suis assise à sa table pour ne pas le désobliger. Nous sommes allés, à midi, chez le notaire, et, à trois heuites, j'avais reçu mon argent.... Ah! notre école sera bientôt finie maintenant I
— Sévéraguette, dit gravement le curé, j'étais venu à votre rencontre avec la pensée de vous adresser des re- • proches ; mais, je l'avoue, le saint enthousiasme avec lequel vous pratiquez le bien me désarme complètement. Ah ! vous êtes une nature d'élection!... Le marché que vous venez de conclure est probablement un marché pitoyable; mais ai-je le droit de m'en plaindre, moi qui, en d'autres temps, ai cédé, pour quelques sacs d'écus, un patrimoine qui appartenait à ma mère et à ma sœur avant de m'appartenir ? C'est notre grandeur à nous chrétiens de compter la terre pour peu de chose, et de ne jamais hésiter entre elle et une œuvre de charité à accomplir. Certes la vente de vos biens de Frangouille me crée une situation bien difficile vis-à-vis de votre tante Pancole. Qu'y faire? L'idée du bienfait que vous aurez rendu à la contrée allégera singulièrement les ennuis qui pourront me venir des gens de votre famille.
— Ma tante n'aura pas à se plaindre de moi, mon-
sieur le curé, je vous Tassure. Je n'ai pas seulement payé à M. Vernoubrel les quinze cents francs de Glavel, mais j*ai retiré de ses mains une créance de mon cousin Pancol de deux mille cinq cents francs. On aurait poursuivi Justin, je l'ai sauvé I Du reste, ce n'est qu'au 1" janvier que M. Vernoubrel entrera en jouissance de mon bien, et, avant mon départ, j'aurai calmé mon monde à Saint-Xist; je vous en supplie donc, monsieur le curé, ne craignez rien!»
L'abbé Gourbezon s'arrêta, considéra l'orpheline avec des yeux où éclatait une singulière fierté, puis, faisant un geste superbe :
« Cécile Sévérac, dit-il, je ne redoute rien de personne ici-bas : ma foi et mes souffrances passées me mettent au dessus de toute atteinte l — Maintenant, mon enfant, ajouta- t-ii avec des inflexions plus douces dans la voix, venez embrasser ma mère, qui a grand besoin d'être consolée par vous. »
Glavel ne revenait pas de sa surprise : deux fois il avait présenté à Sévéraguette ses notes de quinzaine, et deux fois Sévéraguette les avait acquittées sans demander le moindre délai. D'où lui était donc tombé Targent? Le maître maçon se perdait en toutes sortes de conjectures. Lui qui, précédemment, ayant conçu des doutes sur la solvabilité de sa cliente, avait d'abord ralenti l'exécution des travaux, se proposant bien de les abandonner tout à fait dans la suite, ne pouvait comprendre un si brusque revirement des choses. En recevant sa troisième quinzaine, il prit si peu de soin de dissimuler son ébahissement, que Gécile, devinant les doutes qui lavaient agité, n'hésita pas, pour en conjurer de nouveaux, à s'expliquer loyalement avec lui.
« Je m'imagine, Glavel, lui dit-elle, que vous ne m'avez
jamais fait Taffront de penser que vous pussiez perdre un sou en travaillant pour mon compte?
— Oh! mademoiselle Cécile..., murmura l'entrepreneur dont la grosse face honnête, du rouge pâle, passa au rouge écarlate.
— Combien croyez-vous que le couvent coûtera encore?
— De trois à quatre mille francs au plus, mademoiselle.
— Eh bien! j'ai là six mille francs, fit-elle montrant un tiroir de son secrétaire. Je vous prie donc de pousser plus vivement les travaux ; j'ai hâte d'en finir. »
Clavel se le tint pour dit. Le lendemain, au lieu de sept ouvriers se traînant languissamment le long des échafaudages, dix grands gaillards robustes et déterminés attaquaient vigoureusement la besogne. puissance de l'argent ! le commandement de l'entrepreneur, dont le gousset avait cessé de sonner creux, était devenu plus énergique. La muraille de soutènement fut reprise sur une base plus large, et, en quelques jours, sortit de terre, embellie de petites meurtrières destinées à favoriser l'écoulement des eaux. Tandis que cet énorme rempart s'élevait presque à vue d'œil, les tailleurs de pierres, dont le nombre avait été doublé, piquaient à fin les marches de l'escalier et' équarrissaient, à grand renfort de têtus, les blocs destinés à l'entablement de la façade. Le chantier, populeux et bruyant, avait pris un air de vie tout à fait réjouissant. Les manœuvres, engeance indisciplinable, plus amoureuse de l'école buissonnière que de la corvée, traqués par Pancol à coups de houssine, gravissaient les échelles, les redes* cendaient, vifs et agiles comme un troupeau d'écureuils. Encore trois semaines de cette activité folle, et l'on planterait certainement, au faîte de l'école des filles, le triomphal rameau de lauriers.
Tant de tumulte grisait l'abbé Courbezon. Il courait de tous côtés excitant les maçons, les tailleurs de pierres, les manœuvres. Le pauvre homme ! à mesure que les murs du couvj^nt grandissaient davantage, il croyait sentir se dissiper
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les appréhensions qui l'avaient si cruellement inquiété. Qui, en effet, oserait lui reprocher d'avoir suscité à Sévéraguette ridée de bâtir cette école, si précieuse pour les enfants delà contrée? Si, plus tard, la Pancole, au nom de ses intérêts froissés, venait à élever la voix, ses cris ne seraient-ils pas étouffés par les applaudissements de tout le pays? D'ailleurs n'était-ce pas à son insu, après tout, que Cécile était allée à Bédarieux? Outre les répugnances manifestées par lui toutes les fois que l'orpheline avait parlé cl'aliéner sa propriété, quand la jeune fille avait rencontré Vernoubrel sous les châtaigniers, ne les avait-il pas séparés brusquement, sans leur permettre la moindre négociation? Pour sauver Cécile des griffes de l'usurier, avait-il craint de blesser cet homme auquel il venait de sauver la vie ? Non, il ne saurait en aucune façon être pris pour l'instigateur des derniers sacrifices de Sévéraguette. Si elle avait vendu ses biens de Frangouille, elle n'avait cédé à aucune suggestion étrangère ; c'était par un acte de sa volonté unique et libre. Délivré par ces subtilités de la part de responsabilité qui lui incombait fatalement dans les décisions de l'orpheline, le curé goûta désormais des délices jusque-là inconnus. Oubliant avec obstination que si la jeune fille était en train de consommer sa ruine, c était lui, lui seul, qui l'y avait de longue main préparée, il s'abandonna tout entier aux enivrantes émotions du succès. Hélas I il les ressentait pour la première fois. Quels transports et quel délire ! Enfin, cette école qu'il n'avait pu achever à Villecelle, il la voyait ici complètement réalisée, et plus grande, plus commode, plus magnifique ! Comme tout sentiment excessif risque de provoquer le rire, Tabbé Courbezon, jaloux de ses joies intimes, allait souvent se blottir dans l'épaisse haie de gamacès, et de là, contemplant son œuvre, il se livrait, à l'abri de tous les regards, à des enthousiasmes insensés. Il savait, cet honmie de cœur, que nos mœurs, devenues pudibondes en raison de notre corruption, défendent à l'âme de se montrer tout entière au dehors, et il
se cachait pour la laisser éclater librement. Il faisait toute sorte de rêves. Il voyait déjà les sœurs de Sainte-Agnès installées ; puis, des quatre coins de la haute vallée d'Orb, accouraient vers Saint-Xist les petites filles empressées. Il amenait lui-même Marinette à l'école, se mêlait aux enfants, inculquait à ces jeunes natures simples et naïves les grandes vérités de la religion. Ohl dans quelques années, quelles jeunes filles il aurait formées, et plus tard quelles mères de famille ! — Quand la femme est pieuse, se disait-il à lui-même, le ménage est sauvé, car tout appartient à la femme dans nos campagnes, les enfants et le mari. — L'admirable résultat que devait produire dans l'avenir Tœuvre fondée par Sévéraguette ramenait sa pensée vers l'orpheline. Alors, le pauvre vieillard sentait les larmes d'un attendrissement religieux lui mouiller les paupières, a Mon Dieu, murmurait-il, mon Dieu 1 conduisez-
toujours dans les sentiers de la justice et de la perfection ! »
De son côté, Cécile n'éprouvait pas de moindres délices ; seulement l'activité' où elle était entraînée ne lui permettait ni de s'en rendre compte, ni de les savourer à longs traits comme l'abbé. C'était elle maintenant qui veillait à tout, qui se préoccupait de tout. Clavel qui, tout d'abord, aux époques de quinzaine, s'était adressé au curé, sachant bien que l'argent venait de Saint-Xist, avait fini par traiter directement avec Sévéraguette et par négliger absolument l'abbé Courbezon. Il le consultait bien encore sur la saillie qu'il convenait de donner aux moulures de l'entablement et sur la coupe savante des marches de l'escalier tournant en biais au fond du vestibule ; mais il ne touchait plus avec lui un mot de la question d'argent. Quoique le vieux desservant, débonnaire et généreux par nature, ne se fût jamais récrié contre ses additions, l'entrepreneur préférait en soumettre le produit à Torpheline, qui l'acquittait toujours les yeux fermés. On peut même dire que Sévéraguette mettait de l'empressement à solder les notes du
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maître maçou et des autres fournisseurs. Plus elle payait de mémoires, plus elle approchait, croyait-elle, du terme de sa délivrance, et elle donnait les écus sans les compter. D'ailleurs elle éprouvait je ne sais quelle volupté secrète indicible à sentir qu'elle faisait le bien tout à fait par ellemême, par ses propres mains. égoïsme ! les âmes saintes te connaissent aussi I
Enfin, un des derniers jours d'octobre, une branche de laurier où flottaient des rubans de mille couleurs, apparut au sommet de Técoledes filles complètement terminée. Ce jour-là, il y eut fête aux Récollets. Après une messe d'actions de grâces, à laquelle tout le monde assista, même la Pancole et Justin, un dîner fut servi dans la vaste cuisine du presbytère. Si Marthe eût été présente à ce pauvre petit festin, elle eût éprouvé, à contempler sa mère et son frère, de délicieuses émotions. Certainement, en aucune circonstance de sa vie, Tabbé Gourbezon n'avait été si heureux : il rayonnait ! Quel bouleversement les enivrements de rame opèrent dans notre misérable machine matérielle! On dirait qu'ils la pétrissent et la tranforment conmie à plaisir. Naguère, quand les ennuis d'une situation difficile peignaient le vieux desservant, on ne voyait que les sillons profondément creusés de son front, que les crevasses de sou visage ; mais, aujourd'hui, plus de rides, et les ravages de la petite vérole s'étaient soudainement efi'acés ! La Gourbezonne elle-même, courbée sous le poids de tant d'appréhensions funestes, s'était redressée plus jeune, plus vive, et tenait attachés sur son fils des yeux que, par intervalles, le contentement humectait d'une larme. Sévéraguette, placée à la droite de l'abbé, nageait dans le ravissement, et avait, à cette table où l'on fêtait son cœur, l'attitude à la fois modeste et fière que les peintres vénitiens ont donnée à la Vierge, toujours jeune, assise à côté de son divin fils, dans les noces de Gana. Il n'était pas jusqu'à la figure parcheminée de la Pancole qui ne reflétât quelque joie intérieure. La Boussagole pensait aux biens dentelle allait
hériter, et souriait en découvrant ses longues dents de sibylle. Seul, Justin était grave et triste. Il ne mangeait guère et ne parlait point. Il ne savait pourquoi cette fête, qui réjouissait tout le monde, lui causait à lui, des impressions douloureuses. Il eût voulu parler comme Tabbé Gourbezon, ou du moins faire bonne mine aux convives ; vains efforts ! les muscles de sa face étaient devenus d*acier, et il luttait en vain pour leur imposer une expression tant soit peu gracieuse. Un moment, il éprouvait des transports de rage qui lui donnaient envie de renverser la table sur les invités et de tout mettre à feu et à sang à Saint-Xist ; puis, regardant Sévéraguette, il sentait l'apaisement descendre en son âme, et il aurait voulu s'échapper des Récollets pour aller pleurer tout son soûl dans la campagne. Depuis que Pancol était venu se fixer à Saint-Xist, impatient comme il Tétait d'une solution, il avait essayé de tous les moyens pour circonvenir Cécile, sans obtenir d'elle aucune explication sérieuse, définitive. Ou bien Sévéraguette ne lui répondit pas, ou bien elle se prit à sourire en lui répétant: « Nous verrons, nous verrons! » Tout d'abord, Justin, assez heureux d'avoir vu les portes de Saint-Xist s'ouvrir, ne s'était guère alarmé de l'attitude indécise de sa cousine. « Je suis près d'elle, à présent, »'était-il dit, et j'aurai bien le temps de lui faire entendre raison. » Mais, \ la longue, il crut deviner que Sévéraguette, sous son air irrésolu, cachait une décision énergique et ferme, et que cette décision était de ne pas l'épouser. Depuis quinze jours surtout, le Sanglier avait acquis la presque certitude de son malheur par la façon brusque, cruelle, dont sa cousine lui avait fermé 'la bouche, quand, timide et tremblant comme un enfant, il lui avait renouvelé ses doléances amoureuses. « Justin, lui avait répliqué la jeune fille toute aux idées de son prochain départ, ne me parlez plus jamais de ces choses-là, jamais, entendez-vous?... » Le Sanglier, qui sentit tout son sang lui affluer à la tête, avait failli saisir l'orpheline et l'emporter comme une
proie; mais il domina ce mouvement sauvage et se résigna à attendre. Seulement, Justin retomba dans ses noires tristesses d'autrefois.
« Pancole, s'écriait-il pleurant, Pancole, pourquoi ne m*aime-t-elle pas?.... Ah ! si toi tu lui disais de m'aimer, si tu la priais, si tu tombais à genoux devant elle, elle ne te refuserait pas.
— Je l'ai fait, cela, mon Pancolou! murmurait la vieille.
— Ah ! tiens, reprenait le Sanglier furibond, j'ai dans ridée que c'est à cause de toi que Sévéraguette refuse d'être ma femme. Tu lui as fait la vie dure au temps jadis, quand moi je demeurais à Boussagues. Le ciel te préserve, Pancole, de causer mon malheur, Dieu me damne ! »
Il lançait à sa mère des regards féroces, et la menaçait de ses deux poings crispés, qui, d'un coup, eussent abattu un taureau.
Mais Justin, qui, depuis le commencement du dîner, n'écoutait pas plus qu'il ne mangeait, abandonna sur la table son long couteau bien effilé, avec lequel il jouait pour se donner une contenance , et tendit avidement l'oreille.
« .... Je tiens à les amener moi-même dans la paroisse, disait Sévéraguette.
— Mon Dieu! ma chère enfant, répondit le curé, je ne m'oppose pas à ce que vous alliez vous-même chercher les sœurs à Murât ; seulement, soyez raisonnable, vous ne pouvez faire ce voyage toute seule.
— Et Briquet! vous le comptez donc pour rien, mon Briqueton? riposta l'orpheline folâtre.
— Briquet est fort capable de broncher sur les granits, le long de la rivière de Mare, et une main pour le guider ne sera pas inutile.
— Si ma cousine le permet, je l'accompagnerai bien, moi! hasarda Pancol ; je connais....
— Non, Justin, non, interrompit vivement Cécile; vous
êtes nécessaire à Saint-Xist pour la récolle des châtaignes; j'emmènerai avec moi le Cassaroltou. »
Le Sanglier crut sentir un fer rouge lui labourer la poitrine, et sa main, qu'il avait étendue vers Sévéraguette pour lui faire son offre, en retombant sur la table, saisit son couteau par un mouvement de crispation nerveuse, qui eût donné le frisson aux convives si une pile d'assiettes ne l'eût dissimulé à tous les yeux.
Un des journaliers de Sévéraguette entra en ce moment.
« Que voulez- vous? demanda l'orpheline.
— Notre maîtresse, faites excuse si je vous dérange, dit l'homme; il y a comme ça une personne qui désire vous parler, là-bas, à Saint-Xist. »
Cécile ne fut pas peu^étonnée, en entrant chez elle, d'y trouver, assis sous le manteau de la cheminée, les pieds sur les chenets et les mains dans les flammes d'un sarment sec, Nicolas-Jérôme Vernoubrel.
« Enfin vous voilà donc, mademoiselle Sévérac, dit l'usurier. Savez-vous qu'il fait dans notre vallon un petit froid qui vous coupe les mandibules.
— Si j'avais pu penser, monsieur Vernoubrel, que vous prissiez la peine de venir jusque chez moi, au lieu de vous écrire, je serais allée moi-même vous trouver à Bédarieux.
— Oh! votre lettre m'a touché. Que voulez- vous, mademoiselle Cécile, c'est mon défaut à moi d'avoir le cœur tendre comme une poire de beurré.... Du reste, je le répète, votre lettre est si gentille....
— Hélas! interrompit Sévéraguette, c'est plutôt une supplique qu'une lettre.
— Et comme c'est écrit! Quoique j'aie été autrefois instituteur, et qu'il me reste encore quelque pratique de la plume, ce n'est pas moi qui voudrais lutter avec vous pour les capitales.,.. Enfin, nous disons qu'il vous faut trois mille francs? ajouta- t-il, coupant court à ses fastidieux et ridicules compliments.
— Cette somme m'est indispensable pour m'acquitter complètement envers les divers entrepreneurs de Técole. Mais, comme je vous le faisais observer dans ma lettre, je n'ai besoin de cet argent ni aujourd'hui ni demain; pourvu que je Taie avant mon départ....
— Votre départ! Vous partez donc? Et où allez-vous? . — Je veux dire que Glavel et le menuisier attendront
encore quinze jours ou trois semaines, balbutia Cécile troublée.
— Mais ne vous serait-il pas plus agréable de vous débarrasser aujourd'hui même de vos fournisseurs? Il est si dur d'avoir après soi une meute aboyante de créanciers ! Tenez, je souffre de vous voir dans l'embarras.... Voulezvous les trois mille francs ?
— Je les accepterais avec reconnaissance, monsieur Vernoubrel; malheureusement il me faudrait vous suivre chez le notaire, pour vous vendre encore un lambeau de ma propriété, et je ne pourrai pas aller à Bédarieux avant cinq ou six jours. Je pars demain matin pour Murât.
— Oh! qu'à cela ne tienne, mademoiselle Cécile ! Il y a un moyen de tout arranger : je vais vous remettre les trois mille francs, et vous me signerez en retour des lettres de change pour ma garantie. Certes, nous sommes gens de revue, je l'espère du moins; mais, vous savez, il ne faut qu'une chiquenaude du bon Dieu pour nous envoyer au pays des taupes. D'ailleurs, les affaires sont les affaires....
— Si vous croyez que les choses puissent s'accommoder ainsi, murmura-t-elle.
— Certainement!
— Du reste, ajouta Cécile, qui pensait à sa dot de fille de charité, à mon retour de Murât, j'aurai une dernière demande d'argent à vous faire.
— Tout disposé à vous être agréable, mademoiselle Cécile, dit l'usurier en s'inclinant.
— C'est aujourd'hui mercredi, venez à Saint-Xist samedi soir.
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— Je n'y manquerai pas, mademoiselle. »
Il tira de sa poche son portefeuille dodu, son encrier de corne, sa plume et griffonna du papier timbré.
« Je vais vous lire vos lettres de change, auxquelles, pour la forme, j'ai dû ajouter un petit bout d'intérêt, dit-il.
— C'est inutile! » s'écria Cécile, qui venait de voir, à travers les vitres de sa fenêtre, la Pancole et son fils sortir des Récollets.
Elle saisit la plume, et signa vivement six lettres de change, à trois mois d'échéance, de cinq cent cinquante francs chacune.
Vernoubrel lui compta les trois mille francs, et, ayant empoché les effets, lui tira sa révérence la plus cérémonieuse. Il rencontra les Pancol au bas du perron. On ne s'adressa ni un mot ni un salut. Mais la Pancole, frappée de pressentiments sinistres, lui fît un geste de menace; puis, entraînant le Sanglier, qui aurait volontiers suivi l'usurier, elle se précipita dans la cuisine, les bras levés sur la tête, les yeux enflammés, la bouche écumante.
« Eh bien ! fit-elle se plantant devant Cécile dans une attitude formidable, me diras-tur ce que ce Vernoubrel est venu faire ici, chez moi ?
— Vous saurez tout à mon retour de Murât, ma tante,» répondit Sévéraguette avec un calme plein de superbe et de dédain.
Elle sortit, 6e dirigeant vers le champ de la Croix-Blanche, où elle devait rencontrer Clavel et le menuisier.
Le jeudi, Pancol, pour ne pas être témoin du départ de sa cousine avec le Cassarottou, se leva avant le jour, et se
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dirigea seul à travers champs vers Frangouille, où les journaliers devaient le rejoindre pour la cueillette des châtaignes. Le Sanglier, qui n avait pas dormi de la nuit, avait la tête en feu. Le sang lui battait dans les artères à les faire éclater. Les oreilles lui tintaient si fort que, perdu dans la campagne, où ne s'élevait encore aucune voix, il croyait entendre mugir autour de lui les vagues déchaînées d'un océan. Le moindre cri d'oiseau effarouché produisait sur lui l'effet d'un coup de canon. Ses nerfs avaient acquis par la veille un degré d'exaltation tout à fait effrayant. Il allait devant lui au hasard, sautant les fossés, franchissant les clôtures, ne s'arrêtant jamais, poussant seulement de temps à autre des grognements prolongés où l'on démêlait des notes déchirantes. Parfois aussi, quand une branche lui barrait le passage, il la rompait avec fracas; puis, comme un insensé qui a besoin de décharger sa rage, de ses deux poings fermés il appliquait plusieurs coups au tronc impassible de l'arbre. L'aube le surprit au haut de l'Aire-Raymond. Il s'aperçut qu'il avait de beaucoup dépassé les châtaigneraies de sa cousine, et eut envie de revenir sur ses pas. Mais, impuissant k dominer l'humeur qui le poussait en avant, il descendit vers la petite rivière d'Espase. Une fois au moulin de Barthélémy, il s'arrêta.
«C'est pourtant ici le chemin qu'elle doit suivre, se dit-il; si je l'attendais! Non, non, fuyons! »
Il fit encore quelques pas.
« Oh! je veux la voir, je veux la voir! » s'écria-t-il avec toutes sortes de gestes désordonnés.
Il s'enfonça dans la saulée du moulin.
Le jour grandissait peu à peu; mais un épais brouillard, qui rampait par gros nuages le long de l'Espase, permettait à peine à Justin de distinguer les objets. Craignant de ne pas voir passer sa cousine, il quitta la place que, pour ne pas être aperçu, il avait choisie sous les saules, et alla s'asseoir juste vis-à-vis les passerelles qu'inévitablement le Cassarottou devait franchir en tenant la bride de Bri-
quel. Il resta là en faction plus d'une heure, se rongeant les poings de fureur, refoulant les larmes qui de temps à autre lui inondaient les yeux et obscurcissaient son regard. Les paysans de Gamplong, de Graissessaq, de Saint- Étienne de Marsan passaient auprès de lui, riant et causant de leurs affaires, à la queue de leurs mulets chargés de houille ou de châtaignes; mais Cécile ne paraissait point.... Avait-elle renoncé. à son voyage? Il faillit prendre les jambes à son cou et voler à Saint-Xist.... Il attendit encore.
Cependant, malgré les efforts d une volonté énergique, Pancol ne pouvait plus tenir en place. Dévoré dimpatience, il traversa la rivière, gravit en partie la montée roide de TAire-Raymond,' puis redescendit au pas de course, repassa TEspase et reprit son poste d'observation. Le soleil s'était levé dans le ciel pâle et avait dissipé le brouillard, dt)nt les derniers flocons, fouettés par la brise, s'accrochaient aux branches dénudées des ormes et des peupliers. Le Sanglier n'y tenait plus. Espérant dompter sa fièvre ardente et introduire quelque ordre dans les idées qui s'agitaient confuses dans son cerveau, il se pencha sur la rivière, et, à plusieurs reprises, trempa sa tête dans l'eau vive jusqu'aux épaules. C'est au moment où il relevait son front tout ruisselant, que son œil, plus limpide, aperçut distinctement Sévéraguette. Elle marchait à côté de Félicien, et Briquet, débarrassé de toute charge à la descente rapide de l'Aire -Raymond, se prélassait en avant, comptant ses pas et faisant sonner sa sonnette. Justin, redevenu timide, s'engouffra dans les touffes d'amarines du rivage. Il se blottit derrière les troncs, les rameaux, les herbes hautes, et là, comme un faune caché dans les roseaux, attendit le passage de sa déesse. Cécile avançait lentement. Enfin elle toucha le bord de la rivière. Elle releva légèrement sa robe, se disposant à franchir les passerelles. Avec quelle grâce elle fit les petits sauts d'une pierre à l'autre ! Un oiseau n'a pas de plus jolies ondula-
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lions dans son vol. Cependant Félicien avait accoté Briquet contre une grosse pierre, et Sévéraguette tentait de se rasseoir sur la barde. Pancol, qui suivait tout ce manège des yeux , eut peur que Tâne ne lançât quelque ruade au moment où Cécile se poserait sur son dos , et faillit accourir. Avec quels transports de tout son être il eût soulevé le corps si souple, si léger de sa cousine, et Teût imposé à la bête récalcitrante ! Mais il n'osa se montrer.... En voyant la jeune fille s'éloigner et sourire au Gassarotlou qui fouaillait Briquet, il sentit ses jambes chanceler, et 11 tomba dans l'herbe humide où il pleura abondamment.
Quand le Sanglier, honteux de sa faiblesse, se releva, Sévéraguette était bien loin; il Taperçut tout au bout de la vallée d'Espase, se détachant sur le fond grisâtre du ciel. Justin détourna brusquement les yeux du point de Thorizon qui les captivait, marcha vers la rivière, trempa de nouveau sa tête et ses mains dans le courant; puis, ayant renoué autour du cou sa cravate, qui le matin Tétouffait, il s'élança sur les passerelles.
a En attendant qu'elle revienne de Murât, se dit-il, allons voir Vernoubrel; peut-être apprendrai-je du nouveau, car il faudra bien qu'il m'explique sa visite d'hier a Saint-Xist, ce faiseur de pauvres, s'il ne veut pas que je l'étrangle de mes dix doigts ! »
Et, par TAire-Raymond, il descendit vers Bédarieux.
Ce fut en vain que le Boussagol ébranla de coups la porte de l'usurier; personne ne vint l'ouvrir. Pensant que Vernoubrel était entrain de dîner, il saula chez Gratiboul. Mais comme il tomba de son haut en apercevant la Pancole qui, dans la cuisine, s'entretenait avec l'aubergiste!
« Est-ce que tu cherches Vernoubrel, toi aussi, Justin? lui demanda Gratiboul.
— Oui, répondit-il sans faire la moindre attention à sa mère.
— Il est parti hier matin, ce vieux juif, en me disant :
« S'il me vient des pratiques, annoncez-leur qu'elles nje « trouveront lundi, jour du marche, mais pas avant lundi, « car je vais traquer un peu mon gibier dans les communes « des environs. » Voilà l'antienne qu'il m'a chantée.
— Merci, Gratiboul, » fît-il. Il se dirigea vers la porte. Mais remarquant que sa inère restait immobile, il revint sur ses pas.
« Eh bien, Pancole, lui dit-il, est-ce que par hasard tu as envie de te louer pour fille d'auberge? Viens donc, ta bonne mine chasserait la clientèle. »
Il la saisit au bras et l'entraîna hors du cabaret. Sans mot dire, ils traversèrent les Rues-Basses et sortirent de la ville.
« Quelle sournoise, cette fille I quelle sournoise ! murmura enfin la Boussagole.
— De qui parles-tu donc, toi? demanda le Sanglier.
— Et de qui veux-tu que je parle, pardi ! si ce n'est de cette bigote de Cécile. Âh! elle a plus de mahce et de ruse dans un de ses cheveux que nous dans nos deux caboches ensemble.
— Que sais-tu donc?
— Ohl j'en saurais bien plus long sur cette affaire, si tu m'avais laissé le temps de tirer les vers du nez à Gratiboul.
— Mais enfin, qu'as-tu appris?
— J'ai appris que, dans le commencement de septembre, Cécile est allée chez Vernoubrel.
— Et voilà tout! s'écria le Sanglier essayant de rire. En vérité, c'est bien la peine de faire, depuis une demi-heure, la mystérieuse et la pincée pour accoucher de cet événement. J'ai cru. Dieu me damne, que tu portais le tonnerre dans ton tablier.
— Sois tranquille, il éclatera le tonnerre, et même tu ne seras pas le plus épargné, toi ! articula la vieille avec une ironie singulièrement amère.
— Que veux-tu dire? s'écria Justin dont les lèvres devinrent sérieuses.
— Je veux dire, répliqua-t-elle, dissimulant son intime pensée, que si cette fille est allée chez Vernoubrel, nous sommes menacés d'une déconfiture générale. Que seraitelle allée faire chez Tusurier, sinon lui emprunter de l'argent pour achever sa bicoque de couvent. Ah! que Dieu * la préserve d'avoir vendu un pouce de terre, car alors ni elle ni son curé ne pèseraient une once à ma colère.... Enfin, je n'ai plus de patience sur mon rouleau, moi, et samedi, quand elle arrivera de son voyage, il faudra bien qu'elle parle, si elle ne veut pas que je lui arrache les paroles du gosier avec mes deux griffes.
— Et moi aussi, Pancole, je la forcerai de s'expliquer samedi, grommela Justin. Je suis las d'être amusé comme un enfant, et veux savoir, k la fin, si l'on m'épouse ou si l'on m'abandonne.
— Si l'on t'épouse!... » Elle partit d'un éclat de rire strident, diabolique, qui donna la chair de poule au Sanglier.
ft Pourquoi ris-tu comme ça, Pancole? demanda-t-il tout tremblant.
— Parce que je ne sais plus pleurer, » fit-elle avec un geste étrange.
Ils poursuivirent leur route vers Saint-Xist.
En arrivant, ,[ustin, dont les idées s'exaltaient de plus en plus, alla se coucher sous un berceau de noisetiers, à quelques pas du perron, et y resta jusqu'au soir complètement isolé. Ce fut en vain que les journaliers, revenus des châtaigneraies de Frangouille, l'appelèrent pour manger la soupe, il demeura immobile et muet. Vers dix heures, la Pancole, alarmée, essaya à son tour de le faire rentrer ; mais elle y perdit son éloquence, d'ailleurs trèsingénieuse et très-variée. A tous les raisonnements de sa mère, le Sanglier répondit par des grognements négatifs ; ;puis il se roula dans les feuilles sèches, étira ses bras robustes et bailla comme s'il voulait doimir. A bout d'insistances, la vieille se retira. Un moment après, on l'entendit
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fermer la porte de la maison à double tour et en affermir les arcs-boutants de fer.
Cependant Pancol ne dormait pas. Il se leva tout à coup, et s'assit sur un banc de bois le long des noisetiers. La bise soufflait âpre et froide, et arrachait les dernières feuilles des arbustes qu'octobre avait desséchées sur les rameaux. Tombées à terre, les feuilles, balayées par le vent, tourbillonnaient dans le berceau qu'elles remplissaient de bruissements d'une irritante monotonie. Le Sanglier, excédé, passa la tête dans les branchages, s'y ouvrit une large brèche par Técartement de ses bras, et s'élança dans la campagne. Il traversa le potager d'un pas effréné. Arrivé au bord du ruisseau de Pierre-Brune, il s'étendit sur le gazon et posa de nouveau sa grosse tête sur ses coudes, appelant le sommeil qui ne venait pas. Soudain, comme la bête fauve que le plomb du chasseur a frappée, Pancol, aiguillonné par une intolérable douleur, se dressa sur ses jarrets nerveux, bondit sur l'autre rive et reprit sa course insensée. Il allait droit devant lui, faisant des gestes eftVayants et bizarres, articulant des paroles de haine et de mort :
« Si elle refuse d'être à moi, je l'enlèverai de vive force, et si elle résiste, je la tuerai, Dieu me damne!... »
Il marchait toujours, ne s'apercevant pas qu'il gravissait la montagne du Sanégra. La fièvre intense qui le dévorait lui cachait le monde extérieur. Sublime et terrible? privilège de la passion qui opère chez tous les homme» avec une égale puissance, qui ne distingue pas l'ignorant du philosophe, le rustre du raffiné, le pauvre du riche, mais qui leur ouvre à tous deux impartialement et à la fois le même paradis et le même enfer!
Il s'arrêta cependant : ses pieds s'étaient engagés dans d'inextricables broussailles, et il ne pouvait les en dégager. Il ouvrit les yeux sur la réalité. Ciel I il se trouvait aux bords de la mare de Pierre-Brune, et les ronces oîi s'enchevêtraient ses pas étaient ces mêmes ronces du mi-
lieu desquelles il s'était élancé pour fondre sur Antoine Fumât. Comme dans cette épouvantable nuit, la lune brillait de tout son éclat, et les passerelles détachaient leurs têtes brnnes sur la nappe arg^entée du petit lac. Il louchait les mêmes rochers contre lesquels il avait précipité le Sanégrol, et il était environné du même silence solennel. Pancol sentit son extrême irritation tomber; salête devint froide, ses genoux fléchirent, et il s'affaisa sur lui-même.
« Cécile, Cécile, murmurait-il, voilà pourtant ce que j'ai fait pour toi. »
Il élevait les bras vers la mare, puis il les laissait retomber sur sa tête, et pleurait désespérément. Les premières blancheurs de Taube le surprirent étendu au milieu des broussailles, dans un état de prostration absolue. Ne se croyant plus capable de marcher, il s'était abandonné à sa faiblesse et goûtait délicieusement quelque repos. Mais tout à coup, sans se rendre compte de ses mouvements brusques, il se trouva debout et fuyant à pas précipités vers Boussagues: il n'avait pu supporter la vue de quelques taches d'un rouge brun, que le jour grandissant venait de lui découvrir éparses çà et là sur les blocs de granit.
En se reconnaissant dans sa maison de Boussagues, Justin éprouva comme un sentiment de bien-être inconnu. Harassé, il se jeta sur son lit, et la lassitude physique ayant vaincu toute préoccupation morale, il s'endormit profondément. Quand il se réveilla, les derniers rayons d'un soleil d'automne, pâle et sans chaleur, éclairaient d'un vague reflet d'adieu les cimes de T Aire-Raymond. Il sortit pour aller acheter du pain, car il se sentait affamé. Il rentra bientôt après, apportant, avec une grosse miche de quatre livres, plusieurs côtelettes dans une assiette. Pancol alluma le feu dans l'âlre, dressa la table, puis des- " cendit à la cave, d'où il remonta avec une énorme damejeanne qu'il installa sur une chaise , à côté de lui. Ses côtelettes étaient cuites. Il les retira du feu, et se mit en
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devoir de dîner. Le Sanglier avait Tair calme; toutefois, la précipitation de ses mouvements et une sorte de rire amer qui lui relevait de temps k autre les coins des lèvres, annonçaient la résolution brutale de se livrer à quelque excès, au fond duquel il trouverait, sinon Toubli, du moins Tapaisement momentané de ses trop cruelles tortures.
«c Ouvrons le passage 1 » dit- il. Et il avala un grand verre de vin....
« Quel amil » murmura-t-il. Il prit une côtelette et l'arrosa de plusieurs rasades. Il en saisit une deuxième, une troisième; puis il but, il but de nouveau, il but encore....
« Gé.... cile..., Gé.... cile.... va-t'en.... au.... au.... dia.... ble! » bégaya-t-il. Et il roula ivre mort sur le plancher.
Quand Pancol revint à lui, il fut bien étonné de se trouver plongé dans d'épaisses ténèbres. Il se hissa péniblement sur ses jambes avinées, et, projetant ses mains en avant, se dirigea vers la cheminée. Le feu était complètement éteint. Après beaucoup de tâtonnements, il réussit à décrocher le sabot au fond duquel étaient enfouis un briquet et de l'amadou. Il battit le briquet, l'étincelle jaillit. Il atteignit sur une étagère une longue bongie de cire jaune, et l'alluma. Alors il se laissa tomber sur une chaise avec un geste qui trahissait un dégoût profond de soimême. II resta longtemps la tête penchée sur ses deux mains, qui disparaissaient tout entières dans sa chevelure indomptée, hérissée comme une crinière.
« Ah! brute ! triple animal que je suis! murmura-t-il. Sévéraguette a bien raison de ne pas vouloir de moi : je lui ferais honte!... Présentement me voilà tout à fait redevenu le Sanglier de Boussagues. » Il s'assena un si rude coup sur le milieu du front, qu'il en resta quelques mi-
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nutes comme tout étourdi. Il alla ouvrir la porte pour apprécier, d'après Tinspection de la lune, quelle heure il pouvait être. Le ciel était couvert de gros nuages qu'un vent violent chassait devant lui comme les toisons noires de gigantesques béliers, et il pleuvait. Pancol rejeta violemment la porte et se mit à se promener de long en large, vomissant des imprécations et des blasphèmes contre luimême et contre Dieu.
« Si le tonnerre du moins pouvait tomber sur cette barraquç et m'écraser! » ricana-t-il avec fureur.
La dame-jeanne se carrait devant lui dans sa rotondité puissante. La lumière de la bougie placée sur la table se jouait sur le ventre dodu de l'énorme bouteille, et allait éclairer de reflets bleuâtres et mordorés le vin clair qui la remplissait encore à' demi. Le Sanglier s'approcha, la saisit, l'enleva par un mouvement de désespoir étrange, et de nouveau se versa à boire. Mais au moment de porter le verre plein à ses lèvres, il le lança contre la muraille avec une telle force qu'il s'y brisa en mille éclats ; puis d'un vigoureux coup de pied il éventra la dame-jeanne. Le vin coula en cascade, et se perdit en larges rigoles dans les interstices des pavés.
« Ahl Cécile, dit-il d'une voix profondément altérée, je veux rester digne de toi, car tu m'aimeras, tu m'aimeras!... Ce soir je te verrai, et je t'implorerai à genoux. » Un peu rasséréné par ce rayon tardif d'espérance, il se traîna jusqu'à son lit, où il s'allongea de .nouveau et ne tarda pas à s'endormir bestialement.
L'horloge du village sonnait deux heures, comme Pancol rouvrait les yeux. Il bondit à terre, descendit au puits, trempa sa tête dans un seau d'eau fraîche, remonta, mit un peu d'ordre dans sa toilette, mangea un morceau de pain sur le pouce, ne but pas et partit* En dix minutes, il avait atteint l'A ire-Raymond. Décidé à courir à la ren« contre de sa cousine, qui arriverait évidemment dans la soirée, comme elle Tavait promis, il laissa le chemin de Saint-Xist et prit la descente du Moulin-de-Barthélemy.
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Les pluies de la nuit et de la matinée avaient grossi TEspase. Justin retroussa son pantalon et passa sans s'arrêter dans les amarines d'où, le jeudi matin, il avait épié Cécile; il suivit le cours de TEspase jusqu'à son confluent avec la rivière de Mare. Il choisit sur un rocher un point élevé. De là son œil découvrait toute la vallée, depuis Saint-Étienne de Mursan jusqu'à Vérénous. Il attendit. La campagne était solitaire et dévastée ; l'automne sévissait avec rage ; la rivière charriait dans ses eaux rouges des amas de feuilles et des débiis de branchages de <oute sorte. Mais le spectacle lugubre de cette nature à demi morte ne touchait aucunement le Sanglier ; il ne voyait rien autour de lui, sinon le point extrême de la vallée où ses petits yeux se tenaient obstinément attachés.
Cependant la journée s'avançait, et Cécile ne paraissait pas. Pancol, impatient, traversa la rivière de Mare, et s'engagea dans le chemin de Saint- Gervais, volant au-devant de sa cousine. Il faisait presque nuit quand il parvint à Vérénous. Il s'entêta encore à marcher; mais les ténèbres, qui devenaient de plus en plus noires, et la pluie qui commençait à tomber comme le matin, le forcèrent à s'arrêter. Il fit alors une réflexion qui aurait dû lui venir tout d'abord avant de passer la rivière, si, au Heu d'être le jouet d'une indomptable passion, il eût été conduit par le plus simple bon sens. Le Sanglier pensa que Sévéraguette à une pareille heure ne pouvait se trouver en route, surtout quand elle n'avait pour guide, à travers un pays inconnu et des chemins presque impraticables, que le Gassarottou, un enfant! Sa cousine n'arriverait pas ce soir-là, ou bien elle était déjà arrivée. Il tourna brusquement sur ses talons, et redescendit le courant de la Mare. En moins de vingt minutes il toucha aux rives de l'Espase. Il gravit, au pas accéléré, la montée de l'Aire-Raymond, et roula, plutôt qu'il ne descendit, vers Frangouille.
« Je vais la voir! murmurait-il d'une voix étouffée, je vais la voir 1 »
Le diable l'eût poursuivi de ses lanières enflammées, qu'il n'eût pas franchi plus rapidement la distance entre Prangouille et Sàint-Xist. La pluie redoublait. Enfin il était au bas du perron. Là, il fut contraint de s'arrêter: le cœur lui battait avec trop de violence et ses genoux tremblaient, non de fatigue mais de peur. Il s'appuya contre la muraille et ouvrit toute grande sa bouche pour respirer: il étouffait! Qui sait de quel œil Sévéraguette le verrait? que lui dirait-elle? Il bondit au haut du perron, et entre-bàilladou* cernent la porte : la Pancole filait tranquillement sa quenouille à la lueur blafarde de sa petite lampe de cuivre. Elle était seule. Il entra.
« Et Cécile? demanda-t-il.
— Ah! te voilà enfin, grand sacripant! fit la vieille levant le nez. Et d'où viens-tu donc à cette heure, trempé de la tête aux pieds comme un vrai rat d'eau ?
— Et Cécile? répéta le Sanglier.
— Pardi! tu avais bien besoin daller à Boussagues, pour tout y saccager comme tu Tas fait. J'en reviens, moi, et j'ai vu de tes œuvres. Et dire que j'étais en peine de toi, que je te cherchais partout, tandis que tu mangeais de bonnes côtelettes et que tu te grisais avec notre meilleur vin. Bénédiction de Dieu ! qu'une mère est faible !... Mais enfin pourrais-je savoir pourquoi tu as cassé la dame- Jeanne et brisé ton verre en morceaux?
— Et toi, me diras-tu oii est Cécile? s'écria-t-il, saisissant vivement la Boussagole et la plantant droit sur ses
— Laisse-moi, articula-t-elle, furieuse et menaçant Justin de sa quenouille.
" — Ah! comme ça tu refuses de parler! » grommela le Sanglier. Il lui prit la quenouille qu'il tordit entre ses doigts comme une paille; puis lui mettant son poing fermé sur la gorge: « Parleras-tu! parleras-tu!
— Elle n'est pas encore revenue de Murât, mon Pancolou, balbutia-t-elle. Ah! nef me fais pas de mal.... Le
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curé a reçu ce matin une lettre d'elle ; elle ne sera de retour que lundi soir.... Les sœurs n'étaient pas prêtes.... Lâche-moi, mon Pancolou, je suis ta mère I »
La porte s'ouvrit, et une rafale, qui s'engouffra en grondant dans la maison, éteignit la maigre flamme de la lampe.
« Pardon, mademoiselle Sévérac, dit une petite voix mielleuse, j'entre un peu brusquement, et le vent a soufflé la chandelle, j'en suis bien fâché; mais excusez-moi, il fait un temps de fin du monde. »
Le lampion avait été rallumé.
« Tiens, c'est vous, Justin? dit V#rnoubrel déconcerté et reculant d'un pas devant le Sanglier.
— Oui, c'est moi-même, Justin Pancol, répondit-il les dents serrées, et, comme vous êtes, vous, Nicolas-Jérôme Vernoubrel, vous allez me dire ce que vous venez faire ici, à cette heure et par cette pluie battante. »
Il lui posa lourdement une main sur l'épaule. Cette caresse rude rendit le bonhomme tremblant comme un renard pris au piège.
« J'avais un rendez-vous d'affaires avec votre cousine. Est-ce qu'elle n'est pas à la maison ?
— Non, mais nous y sommes nous, vieux voleur! riposta la Pancole qui se dressa de toute sa taille sur son escabelle de châtaignier.
— Elle n'est donc pas encore revenue de Murât, Mlle Cécile? bredouilla l'usurier, dont les idées perdaient déjà de leur netteté, placé qu'il était entre la menace et l'injure.
— Non, non, non! s'écria le Sanglier avec une impatience terrible.
— Alors, bonsoir, mes amis, je m'en vais. Et il essaya de se dégager.
— Halte-là, mon petit, on ne sort pas d'ici comme de vêpres, surtout quand on a la conscience chargée 1 s dit Justin le retenant sous sa griffe. .
La Pancole avait fait un saut jusqu'à la porte et en avait poussé les verrous.
« Vous voulez donc m'assassiner? s'écria Vernoubrel terrifié.
— C'est selon ! » articula froidement la Boussagole, qui lui lança le regard clair et fixe de l'hyène en furie.
L'usurier sentit par anticipation la vie abandonner ses membres.
« Que vous ai-je fait, que vous ai-je fait? répéta-t-il d une voix lamentable .
— Parle donc, au lieu de geindre déjà comme le porc qu'on égorge, ditPancol.... Pourquoi Sévéraguette est-elle allée chez toi, dans les premiers jours de septembre? et quel lièvre chassais- tu mercredi à Saint-Xist?
— Votre cousine avait besoin d'argent....
— Quoi ! tu lui as prêté de l'argent, toi qui ne donnes un pois que pour recevoir une fève ? vociféra la Boussagole prête à Técharper.
— Pancole, calmez-vous, supplia Vernoubrel livide de frayeur; ne me menacez pas, écoutez-moi.... Allez, quand vous saurez tout, vous verrez bien que vous n'avez pas à vous plaindre de moi.... Gomme ça, il fallait à Mlle Cécile plusieurs mille francs pour payer Clavel....
— Nous sommes perdus, mon Pancolou, nous sommes perdus! » interrompit la vieille qui, ne pouvant plus tenir en place, arpentait la cuisine à grands pas, les bras levés sur la tête et s'arrachant des poignées de cheveux.
Le Sanglier était sombre et taciturne.
« Il lui fallait donc plusieurs mille francs pour son couvent, continua le bonhomme.... Savez-vous ce que je fis alors, Pancole?... Moi qui aime Justin, qui vous estime vous-même beaucoup, car vous êtes bien la femme la plus honnête et la plus sensée du pays, moi qui ne. vous ai jamais poursuivis, quand les intérêts se faisaient tirer l'oreille, je songeai à exploiter, en votre faveur, la misérable position de votre nièce, et....
— Malheureux I s'écria le Boussagol le secouant violemment, tu ne sais donc pas que j'aime ma cousine, moi ? »
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Vernoubrel ouvrit de grands yeux, et lut toute la passion de Pancol sur son visage convulsé. C'était un éclair de salut I
« Je le sais bien, Justin, que vous Taimez, dit-il k tout hasard, et je sais aussi qu'elle vous aime.
— Elle m'aime! » — Le Sanglier leva les mains au ciel, et lâcha Vernoubrel, qui respira et sentit de nouveaa son sang circuler dans ses veines.
« La preuve qu'elle vous aimé ardemment, reprit le bonhomme, suivant intelligemment l'effet de ses paroles sur la physionomie du jeune homme, c'est qu'elle a devancé mes intentions bienveillantes à votre égard.
— Gomment! comment!... Oh! parlez, mon bon monsieur Vernoubrel. »
Et Pancol, devenu par un revirement soudain affable et respectueux, offrit une chaise à l'usurier.
a Voici comment, mon cher Justin.... Je venais d'acheter un coin de terre à votre cousine, et, pour vous dégrever un peu, j'allais lui offrir en complément de solde, ma créance sur vous de deux mille cinq cents francs, quand Mlle Cécile me dit : « J'ai appris autrefois par Antoine « Fumât que mon cousin vous devait quelques centaines « de francs, conmie j'ai de l'amitié pour Justin, que.... « que.... »
Vernoubrel hésita.
« Eh bien? interjeta vivement le Boussagol.
— Que.... que je dois l'épouser prochainement, je vous prie, monsieur Vernoubrel, en me payant, de vous payer aussi de ce qu'il vous doit.
— Elle a dit cela! Elle vous a dit qu'elle m'aime?
— Certainement, mon ami,
— Qu'elle m'épousera?
— *Elle me l'a répété plusieurs fois, comme je suis un honnête homme.
— Oh! » s'écria-t-il éperdu.
Et il serra Vernoubrel dans ses bras à l'étouffer.
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a Tu vois, Pancole, tu vois, elle m'aime enfin! » ajoutat-il avec une sorte de joie enfantine, en se retournant vers sa mère, qui avait assisté impassible à cette scène.
La Boussagole éclata de rire. C'était un rire amer et dune implacable ironie. Pancol et Vernoubrel s'entreregardèrent effrayés,
« Vas-tu bientôt tenir tes mâchoires tranquilles, vieille sorcière ! dit Justin frissonnant malgré lui.
— Je me gouvernerai sagement, répondit-elle d'un ton de mépris, quand toi tu ouvriras les yeux sur les mensonges de ce juif, qui, à cette heure, te fait baptiser une tuile pour un poupon, grand innocent!
— Justin, répliqua l'usurier, je puis vous fournir la preuve que votre cousine vous aime, en vous donnant à lire l'acte de vente. J'en ai j ustement un duplicata dans la poche. »
Il exhiba une feuille de papier timbré.
<c Ah çà I mais parlons-en, de cette vente, dit la Pancole, dont les prunelles de chatte enragée étincelèrentdans l'ombre. Que t'a-t-elle vendu?
— Votre nièce vous le dira elle-même ; elle m'a défendu de vous en parler.... Cependant, si vous....
— Nous n'y tenons pas, monsieur Vernoubrel, dit Pancol; nous devons respecter la volonté de ma cousine.
— Moi, j'y tiens, riposta la vieille, parle I
— Elle m'a vendu son bien de Frangouille, » murmura le bonhomme intimidé.
La Pancole articula un juron épouvantable, bondit vers son couteau de cuisine, et, l'arme haute, elle allait fondre sur Vernoubrel, quand le Sanglier, la saisissant brutalement, la désarma ; puis, conmie elle essayait d'atteindre une hache sous un meuble, il la prit à bras-le-corps, l'enleva, et, malgré ses dents et ses griffes, la monta dans la chambre de Sévéraguette, où elle fut enfermée à double tour.
« Maintenant, si tu veux venir nous rejoindre, lui cria Justin, saute par la fenêtre.
— Brigand! scélérat! assassin! » hurla la Boussagole.
Il redescendit haletant. La lampe était éteinte.
« Voyez-vous, monsieur Vernoubrel, dit-il en cherchant le sabota Tamadou, il faut l'excuser, elle est folle.... Ah ! si elle aimait Cécile comme moi, elle se moquerait bien qu'elle vende ses terres!... Mais c'est plus fort qu'elle.... La Pancole serait tombée du ciel avec un grain de mil menu dans la main, tant elle est avare.... Eh bien! je ne trouverai donc pas le briquet!... Ah! je le tiens! »
Il frappa le caillou, Tétincelle brilla ! Puis, appliquant sur l'amadou une allumette soufrée, il fit naître la flamme. Mais une bouffée de vent, activée par le courant d'air de la cheminée, l'éteignit presque aussitôt.
« Diable! vous avez donc ouvert la porte? »
On ne répondit pas....
« Monsieur Vernoubrel I monsieur Vernoubrel ! éfé$* vous là? »
Même silence....
« Oh ! le brigand, il m'a trompé, il s'est moqué de méiy et je Tai laissé glisser de mes mains comme une anguiUe^ grand simple que je suis ! »
En effet, la lampe, qu'il parvint à rallumer, après l'a^ voir ramassée sur les dalles où l'huile s'était répandue, lui montra la cuisine absolument déserte.
Pancol ne fit qu un bond de la cheminée à la porte, et courut dans la direction de Pierre-Brune.
« Si je le rencontre, je l'écharpe! » grommelait-il entre ses dents.
Le temps était horrible. La pluie tombait toujours avec violence dans les ténèbres tout à fait impénétrables à Toeil. Deux fois, Justin, enlevé par le vent, s'embarrassant dans des obstacles qu'il ne pouvait tourner, fut précipité sur ses genoux. Une troisième fois, il roula sur des pierres aigués et se fit de profondes entailles aux mains.
« Dieu me damne! nous nous retrouverons, Vernoubrel du diable ! » fit-il avec un grognement féroce.
Il regagna la maison en tâtonnant.
La Pancole ébranlait à grands coups de pied la porte de sa prison.
« Non, méchant gibier de potence, vociférait-elle, tu ne Taurai pas, Sévéraguette.... Va, va, écoute les sornettes de Vernoubrel, moi seule sais la vérité.... La veuxtu, la vérité?... Écoute - la , bandit!... Notre fille se gausse de toi, elle t'abandonne! La semaine prochaine, elle partira, pour Toulouse, où elle va se faire religieuse comme Marthe Gourbezon.... Voilà tout le pot aux roses découvert maintenant. Tu ne Fauras pas, tu ne l'auras pas! »
La Boussagole n'avait pas achevé ces mots, que le Sanglier la saisissait aux cheveux :
« Tu as donc envie que je te taille en pièces, que je me rattrape d'avoir manqué Vernoubrel? lui dit-il, la balançant sous sa main comme il eût fait d'un roseau.
— Lâche-moi, monPancolou, lâche-moi, dit la vieille radoucie par la peur, et je te fournirai toutes les preuves que cette sournoise de Cécile nous a trompés tous les deux. »
Justin sentit le cœur lui manquer.
« Parle, dis-moi tout, la mère, je t'en supplie, murmura-t-il en joignant les mains avec égarement.... Oh! je suis bien fâché de t'avoir malmenée tout à l'heure.... Tu avais raison de lever le couteau sur ce chien de Vernoubrel ; mais va, sois tranquille, je me charge de lui signer ses papiers pour l'autre monde, moi!
— Ce n'est pas Vernoubrel qu'il faut tuer maintenant, sa mort nous exposerait sans profit, articula la vieille €vec un sang-froid effrayant.
— Et qui donc?
— Le curé, le scélérat et voleur de curé !
416 LES GOURBEZON.
— Pourquoi?
— Va chercher la lampe, et je te montrerai pourquoi. » Justin descendit en s'appuyant contre la muraille, ei
remonta aussitôt.
La Pancole, par un geste qui à lui seul constituait une indécence, releva la jolie couverture de piqué blanc qui drapait par devant le lit virginal de Sévéraguette, et attira à elle une lourde malle toute neuve.
« Toi qui sais lire, lis ! » dit-elle à son fils, lui désignant du doigt l'adresse clouée au beau milieu de la malle.
Justin murmura :
A Mademoiselle, Mademoiselle Cécile Sévérac, novice à Vhospice des Enfants- Trouvés j à Toulouse,
(Haute-Garonne,)
« Voilà encore un sac de nuit, » fit la Boussagole. Il déchiffra la même suscription.
« Qu'est-ce que tout cela veut dire? balbutia-t-il, serrant le sac de nuit entre ses doigts crispés.
— Gela veut dire, s'écria la vieille dont la bouche écumait de rage, que le curé triomphe, et qu'il ne nous reste plus, à nous, que de rentrer à Boussagues pour y vivre de rogatons de bien que nous laisseront les créanciers. Ahl tu croyais, toi, imbécile, que tu épouserais cette coquine de Cécile!... Tu étais aussi fou de compter sur cela que moi de penser qu'en partant elle m'abandonnerait son bien. Elle nous a joués tous les deuxj cette finaude, et tout nous échappe à la fois, sa personne et son avoir.... scélérat de curé, lui faire vendre Frangouille l des terres qui produisent sans fumier.... Vois- tu, Justin, c'est ta faute, ta très-grande faute I Si, dans les commencements, quand je te criais : « Ces gens des Récollets nous avalent «tout crusl * tu m'avais aidé de tes deux bras, nous aurions
arraché toutes ces orties de notre chemin avant qu'elles y prissent racine.... Mais tu trouvais le curé un brave et digne, homme.... Attrape maintenant!,.,. Cécile n'est qu'un pantin d'un sou dans les mains de ce voleur d'héritages. Il tire la ficelle, et elle donne son argent; il la tire encore, et elle vend ses terres; il la tire toujours, et elle quitte son pays et ses parents pour aller languir dans un hôpital avec des bâtards.... Et toi tu permettrais cela, Pancolou? et toi, qui aimes notre Sévéraguette, toi, à qui sa mère l'a confiée, donnée en mariage, tu souffrirais que ces étrangers te l'enlevassent pour la rendre malheureuse, et finalement la faire mourir de faim, car la nourriture d'hôpital ne lui conviendrait pas certainement.... notre pauvre fille! » Elle essuya une larme. « Non! non!.... tu empêcheras qu'elle parte, si tu l'aimes toujours. Dussestu, cette nuit, faire son compte au curé, comme tu le fis h Fumât avec justice, tu retiendras Sévéraguette à Saint- Xist. Si ces mangeurs du bien d'autrui l'ont ruinée, nous travaillerons pour elle.... Voyons, ne te sens-tu pas le courage de nourrir ta femme?
— Ma femme ! bredouilla le Sanglier.
— Oui, ta femme, car elle sera ta fenmie, si tu veux.
— Si je veux? répé'ta-t-il d'un air égaré.
— Certainement. Est-ce qu'elle t'eût fait venir à Saint- Xist, si elle ne t'aimait pas? Mais les autres, honteux de
* l'avoir dévorée vivante, ne veulent pas qu'elle t'épouse, de peur que tu ne leur réclames quelque chose, et ils l'enterrent dans un hôpital.
— Les autres! Qui?
— Ah çà ! mais tu ne comprends donc rien ce soir ? s'écria la Boussagole exaspérée. Tu balances ta caboche comme un innocent, et tu flageoles sur tes jambes comme un ivrogne. » ,
La douleur et la rage luttant en Pancol avec une égale énergie, lui donnaient en effet l'attitude indécise de Tidiot ou de l'homme ivre.
« Allons, je me suis trompée, tu n'aimes pas Gécilfe! dit la Boussagole haussant les épaules avec mépris.
— Je n'aime pas Cécile ! s'écria le Sanglier faisant explosion, je n'aime pas Cécile ! »
Il déchira à belles griffes le sac de nuit, dont le contenu se répandit sur le plancher , et creva d'un coup de pied le couvercle de la malle. Il saisit sa mère au bras.
« Pancole, lui dit-il, la dévorant de ses deux yeux qui flamboyaient, est-il bien vrai que le curé ait décidé Sëvéraguette à partir?
— Je te le jure, je te le jure sur la mémoire de ton père!.... Mais, tiens, toi qui te connais aux écritures, voilà par terre des lettres qui sont sorties du sac de nuit, regarde-les, peut-être vas-tu faire des découvertes. »
Justin ramassa une lettre et lut :
« Toulouse, le 26 octobre 1818.
* Ma chère Cécile,
« Vous pouvez arriver, tout est prêt pour vous recevoir. Avec Tautorisation de la sœur supérieure, je vous ai moi-même arrangé une petite chambre à côté de la
mienne. adorable enfant, vous serez heureuse ici!
Hâtez-vous donc, venez chercher la paix dont vous avez besoin. Vous m'annoncez que vous ne quitterez pas Saint- Xist avant le 15 novembre.... Que de jours encore avant de vous embrasser! Mais je ne vous en veux pas, ma Cécile, de retarder votre départ, car je songe que les heures que je perds, c'est ma mère et mon frère bien-aimés qui les gagnent. Dieu..,. >»
« Mille tonnerres ! » rugit le Sanglier. Saps l'achever, il déchira la lettre en mille morceaux, et piétina avec fureur les objets tombés du sac de nuit.
« Tu vois, Justin, que je ne te trompe pas, moi! fit la Boussagole hochant la tête avec un orgueil farouche. Maintenant tu dois savoir ce qu'il te reste ù faire.
— Je le sais, Dieu me damne !
— Il est certain que c'est le curé qui pousse notre fille à partir, et que, si tu lui donnes un bon coup qui l'envoie comme ça dans l'autre monde, Cécile suivra son penchant et t'épousera, comme sa mère le lui a ordonné. »
Pareille à la sorcière de Macbeth, la Boussagole aux abois montrait, elle aussi, dans la possession de Sévéraguette, la couronne à son fils, afin d'exaspérer sa rage et d'exalter sa férocité.
« Viens, la mèrel » bredouilla-t-il, tirant son long couteau des profondeurs de son gousset.
Us descendirent.
« Donne-moi à boire, fit-il, et point de piquette au moins! »
La vieille, preste et légère, atteignit une petite bouteille d'un demi-litre environ.
< Goûte-moi ceci, Justin, dit-elle, lui versant une rasade.
— C'est de l'eau-de-vie, Dieu me damne!
— Et de la vieille.... Ça te donnera du cœur à la besogne.... Fais attention au moins, il est fort, le curé....
— Le curé ! Ah! ah! ah! »
n rit en découvrant ses dents longues et aiguës comme des crocs.
« Comment vas-tu t'y prendre?
— J'ai mon couteau .
— Partons alors. »
Elle avait allumé sa lanterne.
« Pourquoi viens-tu, toi?;... Quand les loups vont en chasse, ils n'ont pas besoin des renards.
— Imbécillas! fit la vieille humiliée dans sa scélératesse, les renards ont le museau plus fin que les loups. Laissermoi passer devant ; je vas aller te rabattre le gibier. »
Ils sortirent et traversèrent le potager sans échanger une parole. La nuit était' toujours aussi noire, et la pluie tombait avec la même régularité implacable. La Pancole
marchait la première, se retoiwniant de temps à autre, comme si, à chaque pas, elle craignait de voir le Sanglier lui échapper. Mais le Boussagol, ferme et déterminé, suivait les traces de sa furie, brandissant le couteau, dont la lame brillante, en passant dans les rayons projetés par la lanterne, jetait mille petits éclairs furtifs et sinistres.
« Il me semble que tu prends le chemin de l'école, la mère, dit-il. Pourquoi tous ces détours, au lieu de couper droit vers les Récollels?
— Écoute-moi, Justin, dit la vieille le câlinant : je veux bien que tu te débarrasses du curé, mais je ne veux pas que tu t'exposes à te faire arrêter par les gendarmes.... Voici mon plan....
— Va au diable avec ton plan ! interrompit- il la repoussant brutalement.
— Si tu ne suis mes conseils , reprit-elle en se dressant de nouveau devant lui et lui barrant courageusement le chemin, tu manqueras ton coup et tu te feras prendre. Tu ne te soucies pas plus que moi, je suppose, d'aller embrasser la Marianne sur l'Esplanade de Montpellier* t
— T'expliqueras-tu enfin, démon de Tenfer ! s'écria le Sanglier, qui resta immobile, subitement pétrifié.
— Voici mon idée : Tiens-toi à l'espère dans ces amarines près du ruisseau, et moi je m'en vas te débusquer le curé.
— Gomment?
— Pardi , ce n'est pas bien difficile ! Je lui dirai comme ça que tu as nïïiBgé beaucoup de champignons , puis que, tout d'un coup , tu t'es trouvé malade à. la mort par suite de grands vomissements, et que tu le demandes pour te confesser. »
Le Boussagol éclata de rire.
« Tiens, Pancole, dit-il, tu as plus d'esprit dans le fin
1. La Marianne ^ nom <iu'on donne à la guillotine dans les provinces du Midi.
bout de ton pptit doigt que moi dans mes quatre pattes ensemble.
— Cache-toi là et attends!... Fie-t'en à moi, je mènerai bien la battue. »
Il s'enfonça dans les osiers.
« Attention maintenant , Justin ! reprit la vieille, dont la face échevelée et Toeil plein d'éclairs la faisaient ressembler à quelque divinité vengeresse. Pense que c'est pour toi que tu travailles, car c'est toi qui épouseras Cécile. Attention! dans cinq minutes le lièvre va passer dans tes jambes.... Cécile t'aime ! »
Ce dernier trait lancé , elle le quitta.
Une fois tapi dans les amarines, le Sanglier ne fit aucune réflexion ; il attendit. Comme le tigre qui guette sa proie, et chez qui l'instinct féroce seul est vivant, Pancol, la tète vide d'idées, tenait ses deux petits yeux fixés sur les Récollets, cherchant impatiemment la lanterne qui devait lui annoncer l'approche de son ennemi. Par un mouvement machinal, il passait et repassait 4a lame de son couteau sur la. paume de sa main gauche, ayant l'air de l'aiguiser.... Tout à coup, une lueur vague apparut! Le Sanglier essuya ses yeux, offusqués par les rasades d'eau-de-vie et par le sang qui lui inondait la tête à flots, et regarda : c'était la lanterne ! Il éprouva les tressaillements d'une joie sauvage. D'abord des bruits indistincts arrivèrent jusqu'à lui, puis bientôt il démêla des paroles.... On avançait de plus en plus.... Encore quelques pas, et le curé, qu'il aperçut grâce aux rayons de la lanterne dirigés habilement tout entiers sur lui , se trouvait à portée de sa main.
« ....Oîi a-t-il donc cueilli ces champignons ? demandait le vieux desservant.
— Il va vous le dire lui-même, » répondit la Boussagole. Au même instant , elle souffla la lanterne , et Pancol bondit sur le curé.
Alors commença dans les ténèbres une effroyable lutte.
422 LES GOURBEZON,
L'abbé Gourbezon, dont Tarme du meurtrier n'avait fait
qu'effleurer r<5paule, en se sentant assailli, se retourna vivement, et de ses deux mains larges , noueuses, carrées, saisit le bras de Tagresseur inconnu. Cette étreinte énergique fit rugir le Sanglier. Pourtant il se dégagea, et, comme un taureau furieux , donnant un terrible coup de tête dans la poitrine de son adversaire, il le coucha sur le sol à ses pieds.
c Pancole! Pancole! cria le pauvre desservant, au secours !
— Voici du secours I » ricana le Boussagol.
Et il leva sur lui son couteau. Mais , soit que robscurité où ils se débattaient Teût empêché de mesurer son coup, soit que Tivresse troublât un peu sa vue, le couteau se perdit dans les plis profonds de la soutane et n'atteignit pas l'abbé, qui se releva tout aussitôt par un élan d'une incroyable impétuosité. Le Sanglier, furibond, voulut s'élancer sur lui; mais le curé , dont l'âge n'avait pas entamé les muscles solides, le devançant, le prit dans ses bras, l'y serra étroitement comme entre les deux montants d'un étau, et parvint à le désarmer. Cette résistance inattendue épouvanta le Sanglier.
c Dieu me damne 1 vas-tu me lâcher, brigand qui veux me voler Sévéraguette l » hurla-t-il.
L'abbé Courbezon le reconnut.
« Pancol, lui dit-il le retenant toujours vigoureusement, Dieu m'est témoin que je ne défends pas ma vie, mais la vôtre que vous exposiez en m'assassinant. Que vous ai-je fait? »
Il jeta le couteau dans l'oseraie. Justin profita de ce hasard : enchaîné par un seul bras , il fit un effort désespéré, glissa la tête en bas, et se trouva libre. Alors il se pencha, tâtant l'herbe mouillée, dans l'espoir d'y retrouver son couteau. L'abbé Courbezon crut tout sauvé ; il sauta effaré dans le premier chemin venu, et dis* parut.
« Suis-le, Justin, suis-le, il monte vers la mare l cria la Pancole dans l'ombre. Oh! si tu ne le tues pas à présent, nous sommes perdus I »
En effet, le curé, égaré, fou de désespoir et d'horreur, ne pouvant d'ailleurs choisir ses pas dans l'épaisseur des ténèbres, au lieu de courir vers les Récollets, s'était jeté dans le sentier qui longe Pierre-Brune. Le Sanglier, dont les dents grinçaient de rage, se précipita sur ses traces, et l'atteignit au moment où , 3e reconnaissant au milieu des blocs granitiques qui ceignent la, mare d'un formidable rempart, le pauvre desservant allait descendre vers le presbytère et se suspendre à la cloche pour y appeler du secours. Avec le stupide acharnement qui caractérise la bête féroce, le Boussagol se rua sur lui. L'abbé fut renversé. Justin le saisit rudement à la gorge, et l'entraîna comme une masse inerte sur le bord d'un énorme rocher, dont les flots de la mare , grossis par les pluies , battaient les flancs avec fureur. L'abîme était à un mètre , béant, sombre, effroyable I Encore un tour de main, et le malheureux abbé Gourbezon roulait dans les ronces qui bordaient la roche vive , des ronces sur les angles aigus du granit, et des angles dans le gouffre mugissant et grondant. Cependant le malheureux curé , à bout de force et de courage, ne résistait plus à son ennemi. Les mains jointes sur sa poitrine et les yeux au ciel, il attendait la mort.... Tout à coup, la bataille changea d'aspect.... Réveillé de son atonie par l'épouvantable fracas des eaux, le vieux desservant se releva, et d'un de ses poings serrés asséna un si rude coup sur la tôle à Pancol, que celui-ci, placé tout au bord de l'immense bloc pour précipiter sa victime dans la mare, chancela, perdit l'équiUbre et disparut. Une seconde après, un horrible blasphème montait du noir précipice mêlé à des hurlements désespérés.
« Pancolou! monPancolou! cria la voix joyeuse de la Boussagole, viens vite, viens, rentrons I II est mort à cette heure, le curé, va ; les rochers ont plus de cent pieds de
hauteur. Viens donc ! Cécile sera ta femme maintenant.... Dépêchons-nous de rentrer ! »
L'abbé Courbezon, la tête complètement perdue, précipita ses pas vers les Récollets.
En arrivant à la cure, il heurta violemment à la porte delà Cassarotte.
« Levez-vous ! lui cria-t-il, levez- vous ! »»
Il s'affaissa sur lui-même, et resta tout de son long étendu sur le plancher, en proie à une crise de nerfs effrayante.
« mon Dieu, monsieur le curé, qu'avez-vous ? que se passe-t-il? demanda la Sanégrole foudroyée et faisant de vains efforts pour le relever.
— Laissez-moi, bégaya-t-il, je suis un malheureux,
sonnez la cloche, allez àlamare, j*ai tu ué
Pa ancoU »>
D'affreux tremblements Tagitaient.
c Que faire, Seigneur? s'écria la Cassarotte levant les mains sur sa têle par un mouvement d'indescriptible angoisse.
— Sonnez, so.... onnez! » murmura-t-il de nouveau. . Elle appela la Courbezonne et courut au clocher.
Rien ne fut plus funèbre, plus sinistre, que les tintements de la cloche dans cette nuit ténébreuse et maudite. C'étaient bien les cris de quelque âme désespérée qui appelait du secours. Dans les quatre hameaux de la paroisse, les paysans, réveillés en sursaut, ne pouvant douter qu'il ne fût survenu quelque événement funeste au presbytère, sautèrent h leurs lanternes, s'armèrent de leurs bâtons, et, malgré la tempête, gagnèrent les Récollets de toute la vitesse de leurs jambes. Le battant n'avait pas vingt
fois frappé le métal, que, de toutes. parts, des points lumineux sillonnaient l'obscurité. Les habitants de Saint-Xist, arrivés les premiers à la cure, enlevèrent Tabbé Courbezon dans leurs bras , lui arrachèrent ses vêtements imbibés de pluie, et le déposèrent dans son lit, à la prière de sa mère dont il faut renoncer à dépeindre l'incommensurable douleur. Lui, cependant, se débattant dans d'horribles convulsions, n'articulant plus une parole, adressait seulement de temps à autre un geste de remercîment aux paysans empressés qui l'entouraient. Le presbytère fut bientôt encombré de monde. Chacun ne sachant que croire et que penser, interrogeait son voisin, qui, ne pouvant répondre, ouvrait de grands yeux étonnés. Enfin, on entendit de longs chuchotements dans le Cloître : c'étaient les Sanégrols
« S'ils étaient en retard, disaient-ils, c'est qu'ils avaient été retenus par une fort triste besogne. Ils venaient de recueillir et de porter à Saint-Xist les cadavres de Justin Pancol et de sa mère , qu'en descendant de Sanégra, ils avaient trouvés échoués sur la rive de la mare de Pierre- Brune débordée. La Pancole était encore chaude ; on espérait la sauver. »
En ce moment, comme si les intimes vibrations de l'air lui eussent apporté ces révélations désolantes, l'abbé Courbezon, malgré les bras qui le retenaient, se dressa sur son séant, et montrant aux assistants un visage où se peignait une sorte d'égarement farouche, il s'écria :
c C'est moi, mes amis, qui ai tué Pancol, je l'ai poussé dans la marel... je suis le seul coupable ! >•
Jusque vjers les sept heures du matin, ce furent des alternatives successives d'exaltation et d'abattement. Enfin, l'œil du vieux prêtre, hagard et troublé, s'éclaircit peu à peu. La première personne sur laquelle il l'arrêta fut la Courbezonne, assise à son chevet.
< ma mère ! ma mère ! « s'écria-t-il d'une voix étouffée par les sanglots.
La pauvre vieille femme se jeta dans ses bras, et ils confondirent leurs larmes. Ils se tenaient encore embrassés, quand entra dans la chambre Tabbé Michelin, que la Cassarotte avait mandé en toute hâte.
« Mon ami! balbutia Tabbé Gourbezon.... Puis, se reprenant aussitôt : Monsieur le doyen, dit-il courbant son front rouge de honte, monsieur le doyen, ayez pitié de moi ! »
Alors, devant sa mère, devant les paysans qui avaient envahi la maison, avec une lucidité surprenante, il raconta au curé de Bédarieux tout l'effroyable drame de la nuit. De la visite de la Pancole à la cure au rocher fatal de la mare, il n'omit aucun détail. Le guet-apens des Boussagols fut étalé aux yeux de tous dans son infernale hideur. Quoique assiégé par des émotions terribles, le malheureux abbé fit son récit avec un calme, une mesure, une raison, qu'on ne devait pas attendre de lui, après la crise qu'il venait de traverser. Cependant quand, parvenu aux dernières péripéties, il eut dit : « Je levai le bras, le frappai^ et Pancol tomba ! » il ne put retenir les larmes qui lui inondèrent subitement les yeux.
M. Michelin l'embrassa fraternellement.
« Du courage, mon ami, lui dit-il, vous n'avez rien à vous reprocher. Le Seigneur luttait avec vous pour la justice, et le Seigneur a triomphé ; gloire à lui 1 »
Le lundi soir, à la tombée de la nuit, lorsque Sévéraguette, avec les sœurs de Sainte-Agnès, arriva à Saint- Xist, elle rencontra, se promenant dans la grande allée de son potager, l'abbé Salinas, triste et préoccupé.
« Quoi ! c'est vous, monsieur le curé de Boussagues, dit-elle. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir ici, chez moi ?
— Mademoiselle Sévérac, répondit gravement l'ecclésiastique, pendant que la Cassarotte recevra ces dames, montons, s'il vous plaît, dans votre chambre ; j'ai à vous parler tout de suite, »
LES GOURBEZON. 427
Sévéraguette gravit Tescalier de sa maison, traversa la cuisine, où elle fut surprise de ne trouver ni sa tante, ni son cousin,' et gagna âa chambre suivie de M. Salinas.
« Dieu ! qu'arrive-t-il ? » s'écria-t-elle tout absourdie en trouvant sa malle effondrée, son sac de nuit mis au pillage, sa couche bouleversée, profanée, violée.
Le curé de Boussagues, avec toutes sortes de détours, de précautions, de ménagements, lui rapporta les malheurs survenus dans sa famille. Il eut le courage d'aller jusqu'au bout dans sa pénible et délicate mission, et d'avouer à Cécile que Pancol et sa mère avaient été enterrés dans la matinée. La pauvre jeune fille resta anéantie sur sa chaise, comme morte. L'abbé Salinas appela auprès d'elle la Gassarotte, les sœurs de Sainte-Agnès, et se leva pour se retirer. Mais Sévéraguette s'élançant vers lui :
« Et M. le curé? lui demanda-t-elle, et M. le curé ?
— Hélas ! ce n'est pas lui qui nous donne le plus d'inquiétude, répondit le desservant.
— Et qui donc? qui donc?
— Mme Courbezon se trouve depuis ce matin dans un état presque désespéré. A son âge... »
Sévéraguette n'écoutait plus ; elle s'était précipitée dans l'escalier,. et courait vers les Récollets comme folle. Avant qu'on pût Ten empêcher, elle était entrée dans la chambre où agonisait la Gourbezonne.
« Grâce ! monsieur le curé, grâce pour moi, qui suis la source de tous vos malheurs! » s'écria-t-elle. Et elle tomba aux pieds du vieux desservant.
L'abbé, dont la douleur avait égaré momentanément les esprits, la regarda avec un étonnement stupide et resta muet.
c Ma fille I ma pauvre fille t murmura la Gourbezonne d'une voix expirante.
— ma mère l sanglota Gécile couvrant de baisers ardents les mains déjà froides de la vieille paysanne, ô ma mère! »
L abbé Salinas entra.
« Mademoiselle, dit-il d'un accent où perçait quelque sévérité, vous avez eu tort de venir ici. Les émotions que votre présence provoque ne peuvent qu'influer d'une manière fâcheuse sur l'état de M. le curé et sur celui de sa mère.
— Laissez-la, mon ami, laissez-la! répondit l'abbé Gourbezon revenant à lui-même et saisissant la main de la jeune fille qui se retirait, c'est notre enfant, l'enfant chéri de ma mère ; sans elle la maison est déserte !... Ah ! plût à Dieu qu'elle ne se fût jamais éloignée de nous ! »
Il se laissa retomber sur sa chaise. Sévéraguette sentit son cœur se briser dans sa poitrine.
Huit jours après, la Gourbezonne mourut. Le malheureux abbé voulut accompagner les chères reliques de sa mère jusqu'au cimetière ; .mais au moment où le cortège funèbre traversait le Gloître, en appliquant un dernier baiser sur le cercueil, il se sentit défaillir, et l'abbé Laurent dut le ramener. Le service fut célébré en grande pompe par le doyen de Bédarieux, assisté de tous les desservants du canton. Après VOffertoirCy M. Michelin, se tournant vers les assistants recueillis, traça, en quelques paroles d'une simplicité touchante, la vie de la pauvre paysanne de Gastanet, cette sainte, mère de saints, comme il ne craignit pas de l'appeler, en la comparant à sainte Monique, mère de saint Augustin.
Les curés de Bédarieux, de Boussagues et de G-raissessac ne quittèrent pas l'abbé Gourbezon. Ils l'environnèrent de sollicitude et de soins pieux. L'amitié où la religion trouve sa part est la plus généreuse et la plus solide des amitiés : le nom de Dieu, c'est toujours le charbon ardent qui purifia les lèvres d'Isaïe ; quand il est mêlé à nos sentiments, il en consume toutes les scories terrestres.
Le quatrième jour de cette station douloureuse à Saint- Xist, le doyen, au moment d'aller à Béziers pour rapporter toutes choses au parquet, reçut plusieurs lettres parmi
LES GOURBEZON. 429
lesquelles il fut bien surpris de trouver une grande enveloppe, timbrée de Tévêché, à l'adresse de M. Gourbezon. Il frissonna en considérant la.suscription, qu'il reconnut pour être de la main de Tabbé Montrose.
« Messieurs, dit-il à ses deux confrères, nous agirions sagement, je crois, en prenant sur nous de décacheter cette lettre. Je ne sais pourquoi je redoute quelque lâche action de M. Montrose. Vous savez qu'il n'aimait pas notre pauvre ami. »
Ses doigts impatients firent sauter le cachet.
« Serpent! serpent maudit! s'écria-t-il.
— Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc?
— Écoutez :
ÉVÊCHÉ
Cabinet de Monseigneur.
« Monsieur l'abbé,
« J'ai la douleur de vous apprendre que, dans quelques jours, l'interdiction ecclésiastique va être prononcée contre vous. Quoique très-irrité, monseigneur n'a pas voulu lancer son décret sans qu'il vous fût annoncé d'avance. Il m'a chargé de ce pénible devoir. Pourtant, monsieur l'abbé, que ne vous reste-t-il encore un bon avocat ! Pourquoi avezvous perdu M. le curé de Gamplong? Si, parmi vos amis, vous en découvrez un qui dispose de l'éloquence de M. Ferrand, c'est le cas de l'envoyer à Montpellier tout de suite.
a Dans la situation où vous place le terrible coup qui doit vous atteindre, croyez, monsieur l'abbé, qu'il m'eût été doux d'entreprendre votre défense ; malheureusement, vous le savez. Dieu m'a dénié tout talent de parole, et j'ai dû m abstenir de plaider votre cause, reconnaissant d'avance l'inutilité de mes efforts.
« Agréez, monsieur Tabbé, l'expression de mes regrets bien sincères.
c Le secrétaire particulier de Monseigneur, « MoNTROSE, prêtre.
« Montpellier y le.... >
« Ce qui signifie, dit M. Salinas, qu'il eût pu sauver Tabbé Courbezon, et qu'il ne Ta pas voulu.
— Messieurs, pas un mot de tout ceci à notre malade, au moins I insista M. Michelin. Je vais à Bëziers ; mais je ne fais qu'y toucher barres, et je vole à Montpellier. Veillez sur la santé de Tabbé Courbezon, je me charge de son honneur. »
Enfin, après une semaine de réclusion absolue, on réussit à distraire assez le desservant de Saint-Xist pour l'arracher à sa chambre. Sévéraguette, qui ne le quittait pas plus que JMM. Salinas et Laurent, s'eng^agea dans le sentier du champ de la Croix-Blanche. Elle espérait que la vue de l'école, où les sœurs s'étaient maintenant installées et où accouraient déjà les enfants de la vallée, contribuerait à divertir le vieillard de ses préoccupations poignantes. Mais il n'avait pas fait dix pas, qu'il s arrêta soudain; il fallut le reconduire.... Néanmoins, le grand air l'ayant un peu ravivé, le lendemain il demanda lui-même à sortir. On arriva jusqu'au couvent. Les sœurs de Sainte-Agnès et les petites fiUes, — Marinette la première, — firent fête au pauvre curé, qui ne sut que fondre en larmes en embrassant tous ces jolis minois éveillés qui lui souriaient.
Le cœur soulagé, il regagna le presbytère d'un pas plus ferme, d'une allure moins abattue, moins consternée.
« Allons, pensèrent les abbés Salinas et Laurent, il est sauvé I »
Le soir de cette heureuse excursion, le doyen arriva.
c Mon ami, dit-il au malade, je vous apporte de bonnes nouvelles de Montpellier.
— De Montpellier ! balbutia l'abbé Courbezon. ... mon Dieu I monseigneur....
LES GOURBEZOïr. 431
— Monseigneur, interrompit le doyen, a appris avec regret le malheur qui vient de vous frapper, et il m'a chargé de vous offrir ses compliments de condoléance. Il m'a chargé en outre de vous faire certain que les déplorables événements suj'venus à Saint-Xist, et dont vous avez failli périr victime, bien loin de l'irriter contre vous, n'avaient rendu que plus vifs les sentiments de sa paternelle affection. Quelques prêtres de son entourage — je ne dois pas vous cacher cela — et, parmi les plus acharnés, M. Montrose, ont essayé d'attirer sur vous les rigueurs canoniques, ou du moins d'obtenir votre changement de paroisse. Sa Grandeur, résistant à de perfides insinuations, s'abstient non-seulement de vous infliger la moindre censure ecclésiastique, mais elle désire, elle veut que vous conserviez ce poste oîi elle vous a placé. « En attendant que M. l'abbé « Gourbezon, si cruellement éprouvé, puisse reprendre les « fonctions de son ministère, m'a dit notre évêque, vous « prierez M. le curé de Boussagues de le suppléer ; j'auto- « rise M. Salinas à biner ^ »
Le lendemain, les abbés Michelin et Laurent, un peu rassurés sur l'état de Tabbé Gourbezon, laissant d'ailleurs M. Salinas auprès de lui, regagnaient seuls et à pied leurs paroisses.'
« Gomment, dit en cheminant le curé de Graissessac, ce malheureux abbé Montrose insistait pour Tioterdiction?...
— Avec une rage satanique, répondit le doyen. Vous savez, mon ami, qu'à Rome, quand on discute la canonisation d'un saint, on institue ce qu'on appelle Yavocat du Diable^ que cet avocat attaque sans relâche la vie, les actes , les intentions de celui que l'Église cherche à glorifier.
— Je sais cela.
— - Mais connaissez-vous le formidable argument que