‹ Les Courbezon: scènes de la vie cléricaleChapitre 15 sur 15 · Biner f dire deux messes le même jour · texte numérisé non relu

Biner f dire deux messes le même jour

ce défenseur des droits du Démon tenait en réserve pour empêcher la canonisation de saint Vincent de Paul ?

— Non vraiment.

— « Messieurs les cardinaux, dit-il, M. Vincent, j'en K tiens les preuves, était un prêtre d'une sensualité asia-

.« tique. — Des faits! des faits I répliqua le tribunal. — « Il prisait! » s'écria Tavocat du Diable triomphant. Et il montra la tabatière du grand serviteur de Dieu. — L'abbé Montrose a joué, à l'évêché, le rôle d'avocat du Diable. Mais, couune il n'a pas même pu se réclamer de la taba* tière de l'abbé Courbezon, qui ne prise pas, je n'ai eu aucun effort d'esprit à faire pour gagner monseigneur à ma cause, et je dois lui rendre cette justice que, cette fois, il ne s'est pas trop fait tirer l'oreille. »

Ils se séparèrent.

Malgré les espérances de rétablissement qu'on avait d'abord conçues, l'abbé Courbezon dépérissait à vue d'œil, et bientôt il en vint à un tel état de faiblesse, qu'on dut craindre d'un jour à l'autre de le voir mourir. Assis dans un vaste fauteuil auprès du feu, il avait maintenant renoncé à descendre l'escalier du presbytère, et se contentait de faire un signe de tête négatif, si l'abbé Salinas ou Sévéraguette, toujours empressés, lui proposaient de sortir. Cécile seule avait encore le pouvoir de lui faire faire quelques pas sur la terrasse, quand le temps était beau.

« Voyons, monsieur le curé, je vous en supplie, lui disait-elle, nous n'irons que jusqu'à la première tige de giroflée. »

Et le vieillard se laissait entraîner. Il fallait voir avec quelle fierté touchante l'orpheline, qui refoulait ses larmes, supportait le poids du pauvre moribond qui s'appuyait sur elle ! Durant ces courtes promenades au soleil, il n'était pas dit un mot du passé. A quoi bon aviver des plaies saignantes? Dans des conversations complètement désintéressées de leurs malheurs mutuels, quand il se sentait la force de parler, l'abbé Courbezon entretenait la

jeune fille de toutes sortes de sujets se rapportant à la religion. Alors les textes sacrés lui revenaient en abondance à Tesprit, et parfois, oubliant absolument la présence de Cécile , il se laissait aller à réciter des chapitres entiers de rÉvangile ou de Vlmitation de Jésus-Christ, TJn jour cependant toutes les citations de Tabbé semblèrent être des allusions directes aux événements accomplis k la mare de Pierre-Brune. Sévéraguette ne comprenait pas le latin, mais les textes que murmurait le vieux prêtre, étaient

si souvent passés sous ses yeux, si souvent elle les lui

avait entendu traduire, qu'elle ne perdait pas le sens

d'un mot.

« monsieur le curé, Dieu vous a pardonné ; que ne

vous pardonnez -vous vous même ! » soupira-t-elle. L'abbé continua :

« Averie faciem tuam apeccatis meis^ et omnes iniqui''

tates meas dele,

— Mais vous n'avez pas péché, vous n'avez pas péché ! s'écria Cécile.

— Mon enfant, répondit- il, votre présence seule à Saint- Xist n'est-elle pas un reproche pour moi ?

— Ma présence à Saint-Xist !

— Croyez-vous que je ne sache pas pourquoi vous n'êtes pas partie, pourquoi vous ne pouvez plus partir pour Toulouse? »

La jeune fille se troubla.

« C'est moi, moi seul, qui vous ai empêchée d'accomplir votre vocation en portant, par mes exigences, le déshonniîur dans votre famille. »

Jeannot et Marin ette jouaient sur la terrasse.

« Et qui veillerait sur ces petits que j'ai adoptés? s'écria Cécile, embrassant étroitement les enfants de la Cassarotte.

— J'ai dévoré presque tout votre bien ! » articula l'abbé Gourbezon, regagnant tristement son fauteuil.

Sévéraguette, qui la veiHe s'était acquittée envers Ver- 392 28

noubrel, ne possédait plus en effet que ses terres de Saint- Xist et ses châtaigDeraies du Mas-du-Saule.

Désormais le pauvre vieil abbé tomba dans une prostration morale et physique à laquelle ne purent l'arracher ni les pressantes sollicitations de l'abbé Salinas, ni' les prières de Sévéraguette, ni les pleurs de la Gassarotte. U était étendu dans le fauteuil, ses mains sèches croisées sur la poitrine, roide et morne Si on ne Teût entendu doucement prier, et si de temps à autre on n'eût vu entre ses doigte osseux glitiser les grains de son chapelet^ on eût pu le croire mort. U refusait toute espèce de nourriture, et avalait seulement quelques gorgées de lait que Marinette et Jeannot, excités par Cécile, lui tendaient dans une tasse. Comment résister à Tenfance I U buvait.

Un jour, il se leva brusquement de son siège; c'était Tavant-veille de Noël.

« Monsieur Salinas, dit-il à son confrère^ confessez-moi, je veux dire la messe aujourd'hui.

— Mais, mon ami, attendez encore quelques jourS| vous êtes trop faible, répondit le curé de Boussagues étourdi de la proposition.

— Voulez- vous dire que je ne suis plus digne d'offrir le saint sacrifice? s'écria l'abbé Courbezon avec une énergie tout à fait surprenante.

— Moi, mon frère.... » balbutia M. Salinas les yeux humides de larmes. Il fit un geste à la Gassarotte et à Cécile qui se retirèrent, puis tombant à genoux il reçut la confession du vieillard.

« Menez-moi à la sacristie I » demanda-t-il impérieusement après l'absolution.

Comme si cette soudaine et extraordinaire surexcitation du malade était Tindice d'un malheur prochain , le curé de Boussagues hésitait. L'abbé Courbezon tendit vers lui des bras suppliants.

« Venez, mon noble et saint ami, venez! •— - Et, aidé de Cécile, il le conduisit à la sacristie.

LES GOURBEZON. 435

— je veux dire une mQsse de requiem pour ma mère, » dit-il.

L'abbé Salinas et Cécile rhabillèrent de Taube, de letole, de la chasuble noire, puis l'assistèrent jusqu'au chœur.

c Qu*onme laisse! cria-t-il, je marcherai seul. »

La face animée ) l'œil étincelant de vie, il alla en effet, seul et d'un pas ferme, de la sainte table à l'autel. Là, il s'arrêta, et récita d'une voix claire et forte les versets qui précèdent la messe. Il gravit les marches vers le tabernacle.... Il fit une halte.... Enfin il se dirigea, à droite, vers le missel, et, se penchant un peu, il murmura : « Requiem wlernamdonaeif Domine..,, > Sa voix faiblit, s'embarrassa. L'abbé Salinas, qui ne le perdait pas des yeux, le vit pâlir, chanceler.... Il le reçut dans ses bras. Il était mort!

Sévéraguette vit encore. Elle habite toujours Saint-Xist, et quoiqu'elle ait donné son bien aux enfants de la Gassarotte, Félicien et Jean, qui se considèrent toujours comme de simples journaliers, n'ont pas cessé de l'appeler notre maîtresse. La veuve de Sanégra est morte dernièrement dans un âge fort avancé ; jusqu'au dernier moment, elle a travaillé à agrandir la propriété de Cécile. Le Cassarottou, qui se maria vers 1825, et Jeannot, qui prit femme vers 1840, ont rempli la maison d'enfants, qui sont aujourd'hui de rudes gaillards intrépides à la besogne et trèsâpres au gain. Les terres vendues à Vernoubrel ont été rachetées par les efforts acharnés de tous ces bras robustes.

Et Marinette? — Marinette, sœur de Saint- Vincent de Paul, après avoir fermé, à Paris, les yeux de Marthe Courbezon, a été envoyée par la congrégation dans une maison du Levant, dont elle est aujourd'hui supérieure générale.

Et les sœurs de Sainte-Agnès? — Les sœurs de Sainte- Agnès sont très-aimées dans le pays, où elles font beaucoup de bien. Sévéraguette stimule leur zèle par des bienfaits incessants. Cécile, du reste, ne quitte guère l'école du champ de la Croix-Blanche. Elte a presque accepté les règles conventuelles de ces dames. Elle se mêle aux enfants, leur fait la classe, et les mène quelquefois à la promensde dans les châtaigneraies. Les religieuses la laissent faire. Elles ont même permis, ces braves sœurs, que, dans le Paroissien qui sert aux prières, au bas des Litanies des Saints, Sévéraguette,par une interpolation pieuse, ajoutât jde sa main le nom de l'ancien curé de Saint-Xist, et que, lorsquela pauvre vieille fille, d'une voix que l'émotion plus que rage rend chevrotante, s'écrie : Saint Courbezon, les enfants répondissent en chœur : Priez pour nous!

Bougival, septembre 1857. — Calais, mai 1861.

Page 1