Le Vrac, le démon
de figuiers et de ceps de vignes. Pour arriver à cette serre chaude cévenole, dont nous parlions tout à Theure, il nous leste à franchir TAire-Raymond, dernière ondulation d# terrain qui cache aux yeux la haute vallée d'Orb.
Au sommet de TAire-Raymond, deux sentiers s'entrecroisent : l'un se dirige à droite vers le bourg de Boussa* gués ; Vautre, à gauche, se précipite par une pente abrupte et pierreuse vers Saint-Xist, le Mas-du-Saule, Frangouille et Sanégra. Ces quatre hameaux, groupés à quelques centaines de pas l'un de l'autre, sont sans contredit de tous les villages des monts d'Orb les plus favorisés par l'exposition. Assis à l'entrée de la plaine de Véreille, non loin de la rivière, en plein midi, ils apparaissent mystérieusement voilés, derrière une ceinture transparente d'amandiers, de mûriers, d'oliviers, de frênes. Le vin de Saint-Xist et du Mas-du-Saule a de la réputation dans le pays ; on a souvent comparé le miel blanc de Sanégra à celui de Narbonne, et les cocons de Frangouille filent la soie la plus fine, la plus brillante. Ici la terre n'a pas les teintes noires, l'aspect humide et argileux des zones supérieures : elle est rougeâtre, dorée, friable, on la dirait cuite par le soleil. Du reste, le paysan de la haute vallée d'Orb est merveilleusement intelligent : borné dans ses désirs, il se garde fort d'effriter son champ par des cultures trop répétées ; après la récolte, il le laisse se reposer, sans discontinuer de lui prodiguer ses soins. Il sait qu'il tient la poule aux œufs d'or, et, au lieu de l'immoler à son idiote cupidité, comme le grand benêt de la fable, il lui prépare une litière commode et la laisse pondre à loisir.
En 1816, les hameaux de Saint-Xist, de Sanégra, de Frangouille et du Mas-du-Saule, qui forment aujourd'hui,
dans le canton de Bédarieux, la paroisse de Saint-Xist, allaient encore à la messe à Boussagues, leur chef-lieu de commune. Vainement les habitants de ces quatre bourgades, que le mauvais temps empêchait souvent de remplir leurs devoirs religieux, avaient-ils fatigué le gouvernement impérial de pétitions pour obtenir un curé ; Napoléon, en guerre avec l'Europe, n'avait pu les entendre. Enfin, en 1817, le roi Très-Chrétien fut touché des sentiments pieux de ces bons paysans, et leur promit d'ériger Saint-Xist en paroisse, si la commune de Boussagues, d'accord avec le département, voulait se charger de bâtir à ses frais une église et un presbytère, le budget du ministère des cultes étant trop obéré pour subvenir à ces dé-
Mais alors surgirent de nouvelles difficultés.
Les Boussagols, en majorité dans le conseil municipal, jaloux de coûserver tout entière l'espèce de suprématie qu ils exerçaient depuis la Révolution sur les hameaux environnants, déclarèrent hautement que, loin de voter des fonds pour la construction d'une église et d'un presbytère sur le territoire de Saint-Xist, ils s'opposeraient de toute leur force au morcellement de la paroisse, et qu'eux aussi ils écriraient au roi. Et après quelques paroles vives du maire Mécanne et une sortie virulente de son neveu Pancpl, le plus jeune des conseillers municipaux, on rédigea une longue requête, pleine de considérants embrouillés, à Teffet d'obtenir, dans toute leur intégrité, le maintien des droits . de la commune si inopinément menacés.
Quand les conseillers, qui représentaient Saint-Xist, Sanégra, Frangouille et le Mas-du -Saule dans les délibérations de la municipalité de Boussagues, revinrent porteurs de ces fâcheuses nouvelles, il y eut grand bruit parmi les paysans : les femmes s'indignèrent, et les hommes entrèrent en fureur. Un moment, il fut question de saisir les pelles, les pics, les fourches, et de courir au chef-lieu de commune pour y venger d'abord les insultes ^dressées par
LES COURBEZON. Il
Mécanne et son neveu aux mandataires de Saint*Xist, ensuite pour y obtenir de vive force ce qu'on refusait aux instances du roi. On en serait probablement venu aux mains et le sang aurait coulé, si Antoine Fumât, de Sanégra, qui avait porté la parole dans le conseil municipal pour annoncer la prochaine division de la paroisse de Boussagues, ne se fût tout à coup interposé. Bien n'est plus terrible, plus effroyable, dans le midi de la France, que ces querelles de village h village : quelqu'un reste toujours sur le carreau. Fumât connaissait ses hommes ; aussi se hâta-t-il, quand il vit la colère monter et tout envahir comme une mer, de s*écrier qu'il importait surtout de demeurer en repos, que la violence était le moyen de tout perdre*
c II faut, ajouta-t-il, puisque la commune refuse toute subvention, aller purement et simplement à Bédarieux, gagner le conseiller général à nos intérêts, et, par lui, demander UD secours au département. »
Le lendemain, Fumât, avec trois délégués, arriva au chef-lieu de canton, et alla, rue de la Digue, chez le conseiller général. M. Gastelbon, homme de beaucoup de sens et de piété, était alors investi de ces fonctions pour le canton de Bédarieux. Il écouta avec bienveillance ces braves gens, et leur promit d'appuyer leur demande de toute son influence à la prochaine session. Les paysans rentrèrent chez eux triomphants, et attendirent.
Cependant les semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'arrivait de Montpellier. Les habitants des quatre hameaux, préoccupés toujours de leur grand projet, ne comprenant rien h la lenteur avec laquelle sont menées les affaires dans les préfectures, étaient au moment de tenter de nouvelles démarches, quand un lundi, au retour du marché, Antoine Fumât, qui paraissait tenir plus que personne au succès de cette entreprise, apporta de Bédarieux, où il avait revu M. Gastelbon, une large enveloppe timbrée d'un énorme Cachet rouge : le département, prenant en considération la pétition des quatre hameaux, accordait
trois mille francs pour la construction d'une église et d'un presbytère dans la paroisse de Saint-Xist.
A cette nouvelle, les paysans ne se tinrent pas de joie. Enfin on aurait un curé à soi, une église à soi, une cloche à soi, un cimetière à soi ! Les femmes caquetèrent toute la nuit, et les vieillards, heureux d'apprendre qu'au lieu d'être Qn terrés dans un village étranger, ils reposeraient maintenant dans une terre connue, non loin de leurs enfants, de leur maison, de leurs bestiaux, restèrent à table avec les jeunes gens jusqu'au matin à boire à la santé du roi et à celle de M. Gastelbon. Le dimanche qui suivit la réception de la grande lettre cachetée de rouge, tout le monde courut à Boussagues. Mais chacun, en traversant les ruelles sales du bourg, eut un air si hautain, si triomphant, que les Boussagols effrayés, se croyant vaincus dans la lutte, — ils n'avaient reçu aucune réponse à leur requête compliquée, — se ruèrent en grand tumulte à la mairie. Mécanne somma le conseiller de Sanégra de s'expliquer sur ses sourdes menées, qui ne tendaient à rien moins, disait-il, qu'à faire de la commune deux camps ennemis. Fumât exhiba solennellement la lettre du préfet et la présenta au maire.
Mécanne, incapable de la lire, passa la lettre au secrétaire qui la déchiffra comme il put à haute voix.
« Tout cela ne signifie rien, dit le maire. Si le conseil général avait pris une pareille décision, j en aurais été informé. On ne peut pas dépouiller ma commune sans me prévenir, que diable !
— Mais on ne dépouille pas ta commune, Dieu me sauve ! répondit le Sanégrol ; nous voulons une église et non une mairie.
— 'Aujourd'hui c'est ceci, demain ce sera cela, reprit Mécanne. — Messieurs, ajouta- t-il, s'adressant aux conseillers, prenons immédiatement une délibération pour nous opposer à toute scission entre Saint-Xist, Sanégra, Frangouille, le Mas-du-Saule et Boussagues. »
Quand le secrétaire, au milieu du bruit, eut barbouillé cette délibération, Pancol prit la parole :
« Messieurs, dit-il, signez et soyez sans crainte ! on ne réussira pas à hacher la commune comme ça par menus morceaux. Oh ! laissez l'Avocat, — on surnommait ainsi Fumât dans le pays, — faire ses embarras ; nous avons, nous aussi, des Castelbon dans notre manche, et nous saurons, quand il faudra, les mettre en campagne. Du reste, comme vous le dit mon oncle, ils demandent une église aujourd'hui pour avoir demain une mairie.
— Et quand cela serait. Sanglier! riposta le paysan de Sanégra se retournant indigné vers Pancol et lui jetant aussi son surnom à la tête.
— Voyez-vous ! voyez-vous ! s'écria le neveu du mairo furieux, ils veulent tout à fait se gouverner eux-mêmes ; cela ne sera pas, je vous le jure, moi !...
— Je vous répète à tous, reprit l'Avocat, qu'il s'agit présentement d'une nouvelle paroisse et non d'une nouvelle commune.
— Est-ce toi par hasard qui serais maire, Fumât, si jamais tu obtenais une mairie? demanda Mécanne avec un grand air dédaigneux.
— Tiens, et pourquoi pas? tu l'es bien, toi 1...
— Oh! moi, c'est différent!... Gomment mènerais-tu tes écritures, toi, par exemple? à peine si tu peux signer ton nom ^ avec tes doigts roides comme des baguettes de tambour.
— En effet, je ne suis pas un fameux écrivainy dit ironiquement Fumât; mais toi qui en parles avec tant de superbe, Mécanne, je voudrais bien lire tant seulement une ligne de ton écriture. Vois-tu, toute la différence qu'il y a entre nous deux, à l'endroit de notre science, c'est que moi je ne sais pas écrire, et que le secrétaire de la mairie, ici présent, écrit pour toi. »
Le maire devint pourpre de colère ; mais il dévora silencieusement cet affront, n'osant se chamailler plus loog-
temps avec un homme capable de lui tenir tête et de le couvrir de ridicule devant tout le conseil- jnunicipal assemblé.
« Enfin, continua Pancol dont le regard troublé trahissait la grande agitation, tant quf nous n*avons pas entendu votre cloche, vous n'avez pas le droit de chanter si haut* Nous partirons ce soir, mon oncle et moi, pour Montpellier, et nous verrons bien si M. le préfet persiste à vous allouer trois mille francs.
— Et à quelle heure comptez-vous partir? demanda sournoisement le Sanégrol.
— Pourquoi donc? dit Mécanne.
— Tout simplement parce que la route est longue, et qu'on la trouve moins ennuyeuse, quand on la fait avec des amis.
— Tu veux donc aussi aller à Montpellier, toi?
— Sans doute; ne faut-il pas que je vienne prêcher pour ma paroisse ?
— Nous partirons quand il nous plaira! s'écria Pancol faisant à Fumât un geste menaçant.
-* Eh ! Dieu me sauve l dit le Sanégrol, ne montre pas ainsi tes poings, Sanglier ; les chemins sont larges, et nous pourrons y passer sans nous heurter les coudes, si tu crains que les miens ne te gênent. >
Le ton brusque dont Fimiat prononça ces paroles lancées à Pancol à bout portant, et le regard féroce que celui-ci jeta au Sanégrol au moment où il se relirait, annonçaient, entre ces deux hommes, quelque motif secret d'inimitié. Déjà, dès Fouverlure de la séance du conseil municipal, l'attitude sombre du Sanglier, ses mouvements d'impatience, ses grognements sourds toutes les fois que Fumât essayait de parler, avaient suffisamment témoigné de ses mauvaises dispositions à l'égard de l'Avocat ; mais^ après ce coup d'œil foudroyant, on ne pouvait plus en douter : il le haïssait ! La haine du reste ne se trahissait pas seulement chez Pancol dans les gestes et dans les re-
gards, elle éclatait sur tous les traits de son visage hidetisèment contractés. Il existe des individus qu'on ne peut voir sans les comparer aussitôt à certains animaux féroces, et c'est probablement cette observation qui jusqu'à cette heure a empêché les naturalistes, ces profonds railleurs, d'arracher Thomme au règne animal, auquel il est humilié d'appartenir, pour le classer dans un règne tout à fait à part, le règne humain ! Ainsi, en analysant la grosse tête déprimée vers les tempes du jeune Boussagol ; en examinant tour à tour ses cheveux noirs, crépus, hérissés, recouvrant un front étroit et dur, ses petits yeux porcins, son nez épaté, mais long et fendu de haut en bas par une ligne médiane très-apparente, ses lèvres lippues qu'une dentition irrégulière et menaçante projetait en avant ; en s'arrêtant un peu à sa démarche lourde et lentement rhythmée, il était impossible de ne pas reconnaître toute l'allure du sanglier. Évidemment les paysans, qui font de Tanatomie comparée sans le savoir, en désignant Pancol du nom de cet animal, avaient donné la synthèse de cet homme.
Qu'on se figure maintenant le jeune conseiller en colère. Au repos, il était déjà effrayant par certaines attitudes animalesques qui lui paraissaient naturelles; mais quand la rage lui enflammait le sang, ses yeux devenaient rouges, il grognait au lieu d'articuler, et se piétant par un mouvement involontaire, il portait en avant ses lai'ges épaules : c'était bien alors le sanglier prêt à donner de ses défenses dans la poitrine du chasseur. Aussi, dès que Fumât fut sorti, les conseillers, redoutant quelque malheur pour lui, essayèrent-ils de calmer le neveu du maire.
« Eh ! bon Dieu ! finit par dire Mécanne, tu te montes bien pour cette église ! Qu'est-ce que cela te fait après tout qu'Antoine Fumât ait un curé et aille à confesse ? Pour moi, j'ai l'air d'être en colère, mais au fond je suis tranquille comme l'huile dans sa jarre, et désormais je me lave les mains de cette aff'aire comme Pilate.
— Dieu me damne ! tu sais bien, mon oncle, que j'en ai
16 LES GOURBEZON.
une raison, et une bonne 1 » bredouilla le Sanglier, dont les lèvres contractées eurent de la peine à se rejoindre pour articuleV ces mots.
Pancol disait vrai; sa haine pour Fumât avait une raison qui lui remuait les fibres les plus délicates et les plus profondes de son être. Nous devons, pour Tintelligence complète de cette histoire, la faire connaître au lecteur.
Justin Pancol, surnommé le Sanglier, était fils unique de Thomas Pancol, un vieux paysan madré qui avait acheté des biens nationaux pour un morceau de pain, et était mort en 1803, laissant à sa veuve une vingtaine de mille francs en prairies,» en vignes, en châtaigneraies. La Pancole, ambitieuse comme tous lesMécanne,— elle était sœur du maire, — ne s'apercevant guère que son enfant était un monstre duquel ou ne pourrait jamais rien tirer de bon, auquel surtout on ne pourrait rien enseigner, le plaça au collège de Bédarieux. Elle voulait Ty faire dégrossir pour l'envoyer, les vacances venues, à Saint-Xist, chez sa sœur la Sévérague ; car sa sœur cadette, Marianne Mécanne, avait épousé Martin Sévérac, le plus riche eultivateur de Saint-Xist, et se trouvait veuve comme elle depuis plusieurs années. Certes, en rêvant d'adresser Pancolou h Marianne, la Boussagole ne perdait pas la tête : elle nourrissait le vague espoir que la Sévérague, charmée d'un neveu si bien érfwçwe, penserait à lui accorder la main de Cécile, sa fille, en ce moment au couvent de» sœurs de Sainte-Croix, à Bédarieux. Cécile Sévérac, ou mieux Sévéraguette, aurait à la mort de sa mère au moins quarante mille francs de biens au soleil, sans compter tout l'argent accumulé par Martin Sévérac et sa femme depuis leur mariage, et dont le chiffre était inconnu. Les
quarante mille francs de Saint-Xist, pour ne parler que des biens-fonds, ajoutes aux vin^ mille de Boussagues, devaient, dans Tesprit de la Pancole, constituer un assez joli bbtin, et le Sanglier pourrait un jour, à la barbe des jaloux, se promener dans le pays une canne à la main, comme monsieur le curé ou messieurs les fabricants de drap de Bédarieux.
Un matin donc, la Boussagole parcourait en imagination les bois, les châtaigneraies, les olivettes et les vignes de sa sœur, devenus désormais pour elle la propriété de son fils, quand elle vit son gros Justin poindre en chair et en os sur le seuil de sa porte.
« Eh bieUy où vas-lu comme ça? lui demanda-t-elle alarmée ; pourquoi n'es-tu pas" au collège à cette heure?
— Je n'en veux plus de ton collège ! autant une cage que ces petites cours; j'aime d'aller parles champs, moi!
— Mais, mon enfant, ta cousine Cécile est bien au couvent, elle I L'éducation....
— Je te dis que j'en ai assez comme cela de ton collège, interrompit Pancol ; d'ailleurs, si tu veux le savoir, on m'a mis à la porte.
— A la porte ! qu'as-tu donc faitj malheureux ?
— J'ai donné une taloche à mon professeur, pardi ! »
Il ne fallait pas songer à renvoyer le Sanglier à Bédarieux. Ne pouvant le décidera partir pour le collège de Lodève, la Pancole, après en avoir toutefois conféré avec son frère le maire, se résigna aie garder chez elle, à Boussagues.
Mais Justin ne pouvait piocher la terre comme son père Thomas : il importait, s'il voulait plaire à sa cousine, qu'il ne se durcît pas les mains au labour, et que le soleil ne lui hâlât point trop le visage. Sa mère donc, tout en succombant à la peine, ne lui permit de toucher ni à un pic, ni à une faux. En vain, le Sanglier, que le rude travail des champs sollicitait, — il y eût trouvé un dérivatif à son énergie chaque jour plus intense, — rôda-t-il comme une âme en 392 2
peine dans les prés et les châtaigneraies, cherchant un coin de muraille effondrée à* relever ou quelques arbres à élaguer : la vanité de la Boussagole ayant tout prévu, il ne restait rien à faire. Cette malheureuse femme, aveuglée par Tamour-propre, tout aise quand elle s'entendait dire : Pancolou est un monsieur I ne lui aurait pas laissé donner un coup de pioche, au risque d'expirer sur place en le donnant elle-même. En se tuant pour son enfant, la Pancole ne lui demandait, pour être satisfaite, que de le voir mollement assis à l'ombre des arbres, tandis qu'elle trimait au soleil. La pensée que Justin conservait sa peau blanche lui enlevait le sentiment de ses fatigues. La sueur qui l'inondait lui était un rafraîchissement.
L'ambition rendait cette paysanne sublime. Du reste, dans celte famille des Mécanne, l'ambition était héréditaire, et son organisation nerveuse portait la Pancole à exagérer encore cette passion. Cette femme désirait avec acharnement. On ne saurait croire à quel degré d'intensité arrivent les sentiments, les idées chez les paysans; on dirait que cette intensité est en raison directe de leur rareté. La Pancole était ambitieuse pour son fils, elle n'était que cela. Jusqu'au jour où elle eUtrevit l'espoir'de faire épouser Sévéraguette à Justin, elle s'était sentie humiliée de l'entendre, encore tout enfant, appeler Sanglier dans le village ; mais maintenant, se croyant sûre devoir Pancolou Tundes plus riches propriétaires de Boussagues, ce mot de Sanglier ne lui déchirait plus les oreilles : son orgueil blessé devait être un jour grandement vengé !
Justin n'eut pas de peine à réprimer les instincts brutaux qui le poussaient vers les durs travaux de la campagne, et bientôt il fut tel que sa mère l'avait voulu, le plus grand fainéant du pays. Mais, comme l'exige la sagesse des nations, qui a fait de l'oisiveté la mère de tous les vices, les vices en foule vinrent s'abattre sur le Sanglier. Las de promener sa canne dans les ruelles désertes de son village, où personne ne pouvait la voir, d'aller en belle re-
dingote de drap àBédarieux, où personne ne le remarquait, trop grossier du reste pour savourer les jouissances d'amour-propre auxquelles sa mère se fnontrait si sensible, il trouva un jour plus commode et plus profitable de s'attabler dans les cabarets pour y boire ou pour y jouer son argent. En vain la malheureuse Pancole, qui n'avait pas prévu ce résultat en faisant un monsieur de son cher • Justin, quand il arrivait, le soir, ivre-mort et les habits en désordre, pleura, cria, se désespéra; le Sanglier n entendit rien. Ayant trouvé une pente à l'activité qu'on ne lui avait pas permis de dépenser utilement, il devait la suivre, sans se retourner, jusqu'à la ruine ou jusqu'à la mort.
Cette vie sans frein à laquelle Pancol paraissait à jamais s'être abandonné, malgré les réprimandes de la pauvre Boussagole, qui recevait souvent des coups en retour, dur^ jusque vers le commencement de l'année 1816. A cette époque, les vingt mille francs de prairies, de vignes, de châtaigneraies, se trouvant hypothéqués en grande partie, Justin fut obligé de faire une halte au milieu de sa soif inextinguible. Sa mère, le voyant rentrer sombre, taciturne, mais dans un état lucide, chercha à le circonvenir par toutes sortes de caresses, de douces paroles, de chatteries....
« Eh bien, que me veux-tu avec toutes tes simagrées, toi? demanda-t-il brutalement.
— Si tu n'épouses pas Cécile, nous sommes perdus, mon bonPancolou, dit la vieille les yeux pleins de larmes. D'un jour à l'autre, nous risquons d'être expropriés par ce grippe-sou de Vernoubrel et de voir vendre nos meubles sur la place. Hélas! tu as tout mangé.
— A toi la faute. Dieu me damne I Pourquoi vouloir faire de moi un ci-devant? J'ai tout fricoté? tant pis! Attrape le reste I
— Mais, à Saint-Xist, on ignore encore notre ruine, mon petit, et, si nous y allions, peut-être Marianne t'accorderait-elle Cécile?
— A moi ! fit le Sanglier, promenant un regard méprisant sur toute sa personne; c'est impossible, je ne l'aurai pas.
-^ Et je te dis, moi, que tu l'auras! s'écria la vieille Boussagole, dont le regard étincela d'espérance et de rage. Je me charge de Marianne, c'est une bonne béte; tu peux •bien te charger de la petite, toi.
— Oh ! s'il ne s'agit que d'ensorceler la cousine pour sortir d'embarras, dit Pancol redressant fièrement le collet de son habit et regardant avec complaisance son long museau dans le miroir, partons, la mère, je suis ton honmie ! >
La Sévérague était une petite femme maigre et chétive; retenue à Saint-Xist par une maladie de cœur, qui lui rendait toute fatigue insupportable, elle n'était pas allée à Boussagues depuis plusieurs années, et ne savait rien des affaires de sa sœur pas plus que de la vie de Justin. En voyant tout à coup paraître la Pancole et son fils,, un sourire de contentement plissa ia pâle figure de la malade; elle se leva du vaste fauteuil où elle se tenait ordinairement enfoncée, tendit la main à sa sœur et embrassa son neveu. < Justin, dit-elle, descends au jardin et appelle Cécile ; elle sera bien heureuse de vous voir, car elle vous connaît à peine: vous êtes si rares chez nom ! » Pendant que le Sanglier, en deux bonds, descendait le perron, la Boussagole, qui n'y allait pas par quatre chemins, demandait brusquement à sa sœur la main de sa fille pour Pancolou. A cette demande à brûle -pourpoint, la Sévérague épouvantée ne sut que répondre. « Nous verrons, balbutiat-elle. Antoine Fumât, de Sanégra, m'a fait parler aussi; mais rien n'est décidé, nous verrons. » En ce moment d embarras suprême pour les deux sœurs, Sévéraguette et Justin entrèrent. En monsieur hien élevé, le Sanglier avait ofl'ert son bras à sa cousine. « N est-ce pas, dit la Pancole, profitant de cette circonstance et montrant les deux jeunes gens, n'est-ce pas, Marianne, que ça serait un joli couple? Enfin nous en reparlerons.... » Cécile, devinant les iaten-
tioDS de sa tante, se troubla, devint ronge comme une cerise, et laissa aller le bras de son cousin. Cette journée, du reste, se passa sans autre incident. Seulement, la vieille Boussagole trouva mille choses charmantes à dire à sa nièce, tandis qu*à son grand désespoir, Pancolou, assis dans un coin, immobile, ses petits yeux gris attachés sur sa cousine, restait muet, comme abîmé dans une contemplation stupide.
Le soir, en retournant à Boussagues, Justin ne cessait de se marteler la tête de grands coups de poings.
« Qu'as- tu donc? finit par lui demander sa mère.
— Ce que j'ai? ce que j'ai? laisse-moi tranquille, toi !.... Ah! tiens, Pancole, ajouta-t-il d'un accent de voix affectueux, je ne comprends pas ce qui se passe en moi, mais, depuis que j'ai vu Cécile, quelque chose me serre restomac... Sais-tu qu'elle est furieusement belle, la Sévéraguette ?
— Mâtine! te voilk pris, mon bon Justin, dit la vieille radieuse. A la bonne heure ! nous sommes sauvés ! J'ai déjà entamé ton affaire, va !.. . Il y a bien Antoine Fumât qui flaire la petite, mais on lui fermera la porte au nez h ce vieux renard de quarante ans. Puisque lu l'aimes, Cécile sera ta femme.
— Ah ! oui, elle sera ma femme, soupira le Sanglier, dont la prunelle s'éclaira d'une lueur sombre ; car si l'Avocat me la disputait, Dieu me damne ! je lui briserais les os comme cela. »
Et il fit voler en éclats, la pliant sous son genou, sa magnifique canne de buis h tête sculptée.
L'amour avait mordu Pancol au cœur, et ses premiers transports firent éprouver à cet homme grossier des délices qu'on ne l'eût jamais cru capable de connaître. A la grande joie de sa mère, après cinq ou six voyages k Saint- Xist, où il était bien accueilli, il se transforma complètement. Fuyant les cabarets, il suivit la Pancole aux champs, et, pouvant enfin s'escrimer librement de la pioche, tra-
vailla avec fureur, avec rage. Il fit tant qu'en trois mois son pauvre bien changea absolument de face. Les murailles ruinées de toutes parts furent rebâties, les châtaigniers débarrassés de leur bois mort, et les fossés des prairies, comblés par des éboulements successifs, creusés à nouveau. On ne saurait croire quelle énergie la passion développa tout à coup dans cet homme, jusque-là brutal, insouciant et paresseux. Son oncle Mécanne, qui l'avait depuis longtemps délaissé, touché de ses eJBTorts, revint à lui, lui prêta deux mille francs et lui promit solennellement d'aller lui-même à Saint-Xist presser sa sœur Marianne de lui accorder Sévéraguette,
Le maire, — le grand homme de la famille des Mécanne, — se portant garant pour son neveu, la Sévéragne n'opposa aucune objection à une ' volonté si haute, et, comme Cécile devait en tout point obéir à sa mère, le mariage fut à peu près conclu. Malheureusement, sur ces entrefaites, Marianne Sévérac mourut. La Pancole, toujours à Taffût de la fortune de sa nièce, vola auprès d'elle, et, sans y être invitée, s'installa à Saint-Xist, prétextant qu'elle ne pouvait laisser Sévéraguette seule dans cette grande maison où étaient morts tous ses parents. Aimant médiocrement sa tante, dont la tendresse subite lui paraissait surprenante, Cécile se serait fort bien passée d'elle ; néanmoins, elle lui fit accueil, et ne lui donna aucun motif de soupçonner qu'elle ne fût pas entièrement décidée à épouser Justin. Seulement, toutes les fois que la Pancole amenait insidieusement la conversation sur son prochain mariage, la jeune orpheline rougissait, s'embarrassait, baissait la tête, puis répondait qu'elle suivrait la volonté de Dieu, mais qu'il fallait, avant de songer à sa noce, laisser au moins s'écouler le temps du deuil de sa mère.
Malgré les instances de la Pancole, le Sanglier n*osa pas s'établir, lui aussi, chez sa cousine. Il demeurait toujours à Boussagues, se contentant de venir chaque soir à
Saint-Xist pour courtiser sa promise. Un jour donc, il descendait allègrement la colline de l'Aire -Raymond, quand, arrivé tout à fait au bas, à quelques pas seulement du Mas-du-Saule, il lui sembla soudain entendre la voix de Cécile. Pancol, dont le cœur battait haut dans la poitrine, promena un regard inquiet sur la plaine, mais il ne vit personne. Il allait continuer son chemin, lorsque Sévéraguette se dressa tout à coup sur la crête d*une niuraille et Tappela naïvement. Le Sanglier accourut I.... Quel ne fut pas son désappointement en se trouvant en face d'Antoine Fumât, occupé, en cet endroit, à faucher un coin de prairie. Justin devint pâle comme Técorce du bouleau, ses dents claquèrent de rage entre ses mâchoires convulsées, et, sans articuler une parole, il reprit comme un insensé le chemin de Saint- Xist.
Cette nuit-là, il rentra à Boussagues, inquiet, sombre, furibond. Il ne se dissimulait pas que la situation de l'Avocat convenait mieux à Sévéraguette que la sienne. Fumât d'ailleurs, sans compter un bien évalué à une trentaine de mille francs, limitrophe de celui de Cécile, avait de plus une figure fine, allongée, intelligente, régulière. On le disait maladif et plein d'humeurs malsaines ; mais il était mince, pâle, délicat, et n'avait pas été, comme lui, pauvre Sanglier, équarri dans un tronc de chêne à grands coups de hache. Une seule chose peut-être, si le Sanégrol aspirait toujours à la main de Cécile, militerait en faveur de Justin : l'Avocat, quoique sans enfants, était veuf d'un premier mariage et sonnait la quarantaine, tandis que lui, Pancol, comptait à peine vingt-sept ans. Mais peutêtre Sévéraguette, élevée dans un couvent, aimait-elle les grandeurs, et Fumât était conseiller ! Le Boussagol et sa mère, épouvantés à cette idée, voulant prévenir toute hésitation de la part de Torpheline, allèrent sur le coup trouver Mécanne pour lui soumettre le cas. < Ce n'est que cela! dit le maire; eh bien, avant un âiois, nous avons les élec-
tions, et tu seras conseiller, je t'en donne ma parole d'honneur ! » En effet, au mois de janvier 1817, Justin Pancol devint le collègue d'Antoine Pumat à la mairie de Boussagues.
Désormais, les dettes de Justin étant parfaitement inconnues de Cécile, à part la question des agréments physiques, la partie était à peu près égale entre le Sanglier et l'Avocat. Justin* même avait maintenant un avantage sur son rival : c'était d'habiter Boussagues , siège de la paroisse; car sa cousine, très-pieuse, souffrait horriblement de ne pouvoir, le soir, le matin, à toute heure de la journée, aller prier à l'église. Le Boussagol en était donc à se frotter les mains de satisfaction, en jugeant qu'il avait ville gagnée, quand le Sanégrol, soulevant tout à coup les quatre hameaux et faisant signer des pétitions à tous les paysans, raviva la question de la division de la paroisse de Boussagues, abandonnée depuis plus de trois ans, et obtint enfin , par ses intrigues , son acharnement , le droit de bâtir une église et un presbytère sur le territoire de Saint- Xist.
Le soir même de la séance orageuse du conseil municipal rapportée plus haut. Fumât, de son côté, et Pancol, accompagné de son oncle, de l'autre, partirent pour Montpellier. Lq conseiller de Sanégra passa par Lodève, tandis que Mécanne et son neveu prirent la route de Glermontl'Hérault. Le préfet les reçut tous trois à la même audience, et malgré l'écharpe du maire, — Mécanne avait arboré ses nobles insignes, espérant produire un grand effet à la préfecture, — les trois mille francs affectés par le conseil général à la construction de l'église et du presbytère de Saint-Xist furent maintenus.
« Eh bien! dit TAvocat d un ton goguenard, s'adressant
à Pancol qui sortait avec son oncle du cabinet du préfet, crois-tu que tu entendras notre cloche maintenant?
— Dieu me damne I elle n'est pas encore en branle , votre cloche ; nous verrons bien ! »
Et il s'éloigna brusquement, entraînant Mécanne tout consterné de son échec.
De retour à Sanégra, Fumât fut fêté. Chacun des quatre hameaux, voulant savoir des nouvelles, pria à son tour le conseiller municipal à diner. Partout on parla beaucoup de l'église dont il faudrait bientôt poser la première pierre, et tout le monde supplia TAvocat, maintenant la première tête du pays, de hâter le jour d'une solennité qui devait si fort humilier les Boussagols. Du reste, excepté pour les baptêmes, les mariages, les enterrements, actes religieux qui obligent les fidèles à recourir au curé de leur paroisse, les paysans de Saint-Xist, de Frangouille, de Sanégra et du Mas-du-Saule ne parurent plus désormais à Boussagues. En attendant le curé prorais par Louis XVIII, ils allaient entendre la messe à Bédarieux, à Saint-Martin d'Orb, à Gamplong, partout en un mot, excepté chez eux.
Cependant, au moment d'envoyer quérir un architecte au canton pour dresser le plan des bâtisses k effectuer, une grave question se présenta : où bâtirait-on l'église et le presbytère? Serait-ce à Saint-Xist ou bien à Sanégra? à Frangouiile ou bien au Mas-du-Saule? Fumât, qui jusqu'ici avait appelé la nouvelle paroisse : Paroisse de Saint- Xist, n'aurait pas voulu se démentir au moment suprême. Pourtant, dans la lettre du ministre comme dans celle du préfet, les quatre hameaux étaient nommés sans qu'on parût accorder la préférence à aucun. Le Sanégrol pensa k Sévéraguette et décida que le presbytère et l'église seraient bâtis non loin de la maison de Cécile, tout le monde dût-il 8*7 opposer. Certes, il lui fut pénible de déshériter Sanégra où il demeurait et où il eût fait, dans les longues soirées d'hiver, sa partie d'écarté avec le nouveau curé. Mais, après tout, que lui importait Sanégra 1 Quand il serait le
mari de Sévéraguette, ne pourrait-il pas liabiter la maison de sa femme, plus grande, plus conmiode que la sienne? Donc, complètement résolu à immoler à ses espérances intimes les prétentions de Frangouille, du Mas-du-Saule et même de Sanégra, — ce qui serait très-habile, — il prévint les habitants de la nouvelle paroisse qu'on se réunirait, le dimanche suivant, aux ruines du château pour y traiter définitivement de la construction de Téglise et du presbytère.
Le château de Saint-Xist, incendié en 1791 par la So^ ciété populaire de Bédarieux, s'élevait aux bords du ruisseau de Pierre-Brune, sur le ilanc pelé d'une colline rougeâtre couronnée de châtaigniers, entre Saint-Xist et Sanégra. C'est aujourd'hui ime magnifique ruine pleine de physionomie. Les créneaux noircis de ce vieux manoir démantelé dominent encore la vaste plaine de Véreille, et donnent à ce coin de terre un peu nu un aspect grandiose et solennel. Ce fut au milieu de ces antiques murailles que Fumât assigna un rendez-vous aux paysans.
Dès midi, les ruines furent littéralement encombrées. Personne ne manqua à cette réunion décisive. Les femmes, desquelles on- aurait bien pu se passer, étaient accourues avec leurs enfants. Sévéraguette elle-même, avec sa tante, se montrait au milieu de la foule. On remarquait aussi, dans quelques groupes tumultueux, des Boussagols et des campagnards des villages voisins. L'Avocat, se levant au milieu du plus religieux silence, exposa en peu de mots la situation. Il dit que le roi et M. le préfet baptisaient tous deux la nouvelle paroisse du nom de Paroisse de Sainl-Xist, considérant Frangouille, le Mas-du-Saule et Sanégra comme des annexes.
« Ce serait donc, ajouta-t-il, désobéir au roi et s'exposer à le faire revenir sur sa promesse, que d'élever la moindre contestation au sujet de l'endroit où doivent être bâlis l'église et le presbytère. Il faut s'incliner devant les volontés absolues du roi et du département, et fixer à Saint- Xist le siège de la paroisse. »
Ce discours net, précis, fut accueilli par une consternation à peu près générale : chacun des hameaux s'était attendu à posséder le curé chez soi. Sauf les habitants de Saint-Xist qui battirent des mains et poussèrent quelques cris de : Vive le roi! tous les assistants restèrent dans une attitude morne, glacée. Les Boussagols, et parmi eux le Sanglier, charmés de ces mauvaises dispositions et tout prêts à en profiter pour faire un mauvais parti à TAvocat, essayèrent d'exciter les mécontents par des murmures sourds et par le sifflement de leurs bâtons qu'ils agitaient en moulinet au-dessus de leurs têtes. Mais Fumât, debout sur un pan de muraille, ayant aperçu les fauteurs du désordre, s'écria plein d'indignation :
« Mes amis, des hommes sont venus ici pour fomenter la dispute; je vous les dénonce, ce sont des Boussagols! Jaloux de notre réussite en cette affaire, ils sont déterminés k tout pour entraver la volonté du roi, et essayent à cette heure même de nous désunir. .. . Dis-moi, Pancol, qui t'a invité à dévaler jusqu'au château?... Faites attention, vous autres ! je vous signale le Sanglier comme l'ennemi le plus acharné de nos projets. On dirait qu'il a juré de nous faire revenir à Boussagues pour y entendre la messe. £h bien ! non, on ne nous y verra plus, Dieu me sauve I dans votre trou. Puisqu'il y a des Boussagols ici, qu'ils le sachent, nous ne voulons plus de leuv pays pour rien, mais, là, pour rien! Nous sommes las de traverser l'Aire-Raymond par la neige et le givre pour aller prier le bon Dieu au bout du monde. Nous voulons une église et nous l'aurons! Puisque le roi et ses ministres l'ordonnent, notre église sera donc bâtie à Saint-Xist, et, dût-on en crever d'envie à Boussagues, on entendra bientôt notre cloche. Cécile Sévérac, cette sainte orpheline que nous aimons tous ici, m'a promis hier d'acheter cette cloche à ses frais.... »
Fumât s'interrompit à dessein, et tous les regards se tournèrent vers Sévéraguette.
« Eh bien, quoi! reprit le Sanégrol, vous avez l'air tout étonné, vous autres, là-bas!... Ah! m*est avis que vous êtes de fameux Nicodèmes, par exemple!.... Voilà je ne sais combien d'années que vous cheminez sans fin pour aller entendre un bout de messe, et aujourd'hui vous faites la mine parce qu'il vous faudra seulement passer le ruisseau de Pierre-Brune ! Mon Dieu, si vous ne tenez pas h avoir un curé pour la première communion de vos enfants, pour vous visiter quand vous êtes malades, pour vous adi^nistrer quand vous trépassez, n'en parlons plus. Vous voudriez tous avoir l'église? Mais il en faudrait quatre alors! Est-ce que je la demande pour Sanégra, moi? Voyons, que décidons-nous?... Dois-je répondra au roi que nous n'avons nullement besoin de curé et au préfet qu'il garde ses trois mille francs?
— Non! non! s'écria spontanément toute la foule.
— Alors, vous consentez à ce qu'on bâtisse l'église et le presbytère à Sainl-Xist?
— Oui! oui!
— Bon ; mais à présent que cette question est résolue, il s'en présente une autre, continua le conseiller municipal. Trois mille francs, vous le comprenez parfaitement, ne suffiront pas pour construire une église avec clocher et un presbytère convenable. Je vais donc passer parmi vous et chacun Qptera sur ce cahier ce qu'il compte donner soit en argent, soit en nature, c'est-à-dire journées d'hommes ou de chevaux. Pour moi, ajouta-t-il regardant fièrement Cécile, je 'm'inscris en tête de la liste pour cent francs. »
Fumât descendit de la muraille où il se tenait perché,, se disposant à parcourir tous les rangs, quand un petit homme, dont les habits tachés de chaux annonçaient un maçon, l'arrêta brusquement et l'entretint quelques minutes, lui montrant de la main les ruines d'une vieille égUse et d'un vieux couvent de RécoUets, situées à quelques pas du château.
L'Avocat, après avoir attentivement écouté le maçon, reprit :
c Je crois, mes amis, que je n'aurai pas besoin de faire de collecte. Giavel, de Gamplong, vient de me donner une excellente idée. L'église et le presbytère sont bâtis, les voilk ! — Et il désigna d'un geste le cloître et la chapelle des Récollets. — Clavel m'assure qu'avec trois mille francs, il se chargerait d'arranger tout cela comme un papier de musique, n est de fait que les murailles des Récollets sont très-solides. Il faudra seulement remplacer quelques pierres pour avoir une église superbe et abattre quelques cloisons pour obtenir un magnifique presbytère. Du reste, les Récollets étant à vingt-cinq pas de Saint-Xist, la volonté du roi restera obéie. Êtes-vous tous de l'avis de Clavel ? Voulez-vous, avec l'argent du gouvernement, recrépir ces vieux murs, ou préférez-vous dégainer chacun une certaine somme pour bâtir une église et une cure entièrement neuves? »
Les paysans, qui ne voient jamais, sans un profond déchirement de cœur, une pièce de cinq francs déserter leur gousset, s'écrièrent avec enthousiasme :
« Arrangeons les Récollets I arrangeons les Récollets ! »
Le lendemain, lundi, avant d'aller au marché de Rédarieux, Fumât et Clavel, ^uivis de quelques autres paysans, les plus considérables des quatre hameaux, se promenèrent longtemps à travers les ruines de Tancien couvent, soudant les murailles, les voûtes, les planchers. Les Récollets pouvaient être facilement remis en état. Satisfaits d une trouvaille qui les dispensait de faire des sacrifices d'argent, les campagnards partirent émerveillés pour le chef-lieu de canton. Il fut convenu que Clavel se mettrait à l'œuvre dès que Tautorisation serait arrivée de la préfecture.
Grâce à l'obligeante intervention de M. Castelbon, cette autorisation ne se fit pas attendre. Clavel exigea cinq mois pour faire les réparations nécessaires, et, chose rare pour
\in architecte > il eut fini sa besogne au terme fixé. Les travaux, commencés vers la fin d'avril 1817, furent complètement terminés le 25 septembre de la même année; et le 1" octobre, [l'abbé Pierre Gourbezon, nommé desservant de Saint-Xist, prenait possession de la nouvelle paroisse.
. L'arrivée de l'abbé Gourbezon à Saint-Xist fut un véritable triomphe. Les paysans des quatre hameaux, prévenus que leur curé viendrait par la route de Bédarieux, allèrent, de bon matin, lattendre en foule jusqu'au village de Latour. V^rç huit heures , Tabbé Gourbezon parut, accompagné de TAvocat, qui était parti de Sanégra avant le jour, ïie voulant laisser à personne Thonneur de montrer au desservant de Saint-Xist le chemin de sa paroisse. En se trouvant tout à coup au milieu de ses ouailles, dont les cris d'allégresse retentissaient dans toute la plaine de Véreille , Tabbé Gourbezon , sans doute peu habitué à ces enthousiasmes, se crut dans un pays de bénédiction. Il descendit de la mule où Fumât Favait contraint de monter, serra autour de lui les mains des paysans empressés, et, comme s'il avait hâte de reporter au ciel la joie immense dont son cœur débordait, entonna d'une voix forte les litanies de la Sainte- Vierge. « Sancta Maria! » s'écriat-il. Et toutes les voix répondirent en chœur : « Ora pro nobis ! » Puis on se dirigea processionnellement vers l'église, à travers les bois d'oliviers qui séparent Frangouille de Saint-Xist.
Après Ja messe, le curé suivit Fumât à Sanégra.
L'abbé Gourbezon était un homme d'environ soixante ans, petit et trapu. Ses mains noueuses et son cou extraordinairement court, s'adaptant à de grosses épaules rebondies, annonçaient une force herculéenne. Ses pieds, arli-
culés à de puissantes chevilles, grâce à une chaussure trè8-gi*ossière , paraissaient si larges , si plats, si nerveux, qu'il était impossible de rêver une base plus solide à ce loard monuineut de chair. Quoique très-épais de toute sa personne , l'abbé Courbezon avait néanmoins Tallure preste et agile. Ses mouvements étaient d'une incroyable rapidité. Celui qui, à le voir cheminer de loin, Feût pris pour un de ces énormes chanoines dont abondent nos cathédrales , n'aurait eu qu'à l'approcher, à examiner ses yeux brillants et mobiles , pour reconnaître qu'il y avait dans ce vieillard un principe immense d'activité, et qu'au besoin cette masse informe, en apparence si lente à se mouvoir, pourrait avoir des ailes et voler. Les yeux de l'abbé Courbezon étaient admirablement beaux. C'était au reste dans les yeux que semblait s'être réfugiée toute la pensée de ce prêtre; car ses joues, ses lèvres et son menton , sillonnés dans tous les sens par ces coutures immondes que laisse à la peau la petite vérole , en perdant la fermeté de leurs contours, avaient perdu toute expression de vie. Les méplats de son visage, autrefois sans doute très -vigoureusement dessinés, s*étaient effacés maintenant sous des chairs devenues flasques et molles. Le nez, qui accentue si vivement la physionomie , large et camard chez l'abbé Courbezon comme chez Socrate, s'était encore aplati sous les trous innombrables dont la maladie l'avait criblé, et tendait visiblement à disparaître. Enfin, toute cette tête ronde, sans noblesse, avec des joues pendantes, des lèvres épaisses, un front recouvert presque en entier par une calotte graSse et luisante, faisait ressembler le pauvre curé de Saint-Xist à ces personnages corpulents et plantureux dont Jordaëns se plaisait à animer ses grandes toiles.
Cependant, quand on a une belle âme, l'enveloppe a beau être grossière , l'âme trouve toujours moyen de transpirer au dehors. Dieu ne permet jamais que la bête voile absolument l* esprit insufflé en nous. Emprisonnée dans cette énorme charpente d'os et de chair, l'âme de
Tabbé Courbezon éclatait toute dans ses yeux. C'était bien le cas de dire avec Pline : Profecto in oculu animu^ habitat. Ses yeux , bruns et profonds , étaient d'une vivacité extrême, et pourtant d'une douceur infinie. Quand il relevait la tête , que l'habitude de la méditation ou peut-être le poids d'une destinée malheureuse lui faisait tenir peu* chée , et qu'il vous regardait , vous vous sentiez pris involontairement de sympathie pour ce curé de village disgracieux et commun. D'un regard, l'abbé Courbezon vous eût fait tomber à ses genoux et vous eût obligé à confesser son Dieu.
L'abbé Courbezon était un prêtre instruit. Sans lui avoir accordé une intelligence supérieure, Dieu l'avait doué à un suprême degré de ce gros bon sens implacable qui seul donne les notions exactes, car il va droit au fond des choses et les juge très-nettement du premier coup d'œil. Avec ce bon sens pour boussole, il s'était guidé sur l'immense océan des connaissances humaines , et n'y avait point fait naufrage, son esprit borné l'éloignant naturellement des récifs. Il avait lu tous les livres qu'un prêtre doit connaître, mais il s'était arrêté à ceux-là. Son instinct étroit et positif l'avait préservé de toute lecture dangereuse. C'était là sa faiblesse, mais c'était là aussi sa force. Sorti du séminaire de Montpellier en 1 789, aux premiers bruits de la Révolution, il avait traversé les Pyrénées pour aller à Urgel, dans la vallée d'Andorre, continuer ses études ecclésiastiques
De là, il passa dans un couvent de Badajoz, oîi le fameux jésuite Rodriguez expliquait alors à plusieurs centaines d'élèves la Somme théologique de saint Thomas. La métaphysique subtile , adroite , déliée du célèbre professeur éblouit d'abord le jeune abbé Courbezon; mais bientôt elle fatigua son esprit avide de solutions plus simples, plus précises. Décidément cette grosse» tête de taureau ne pouvait se faire au mysticisme espagnol. Donc, lassé des longues dissertations où l'on essayait d'expliquer par des
subtilités oiseuses les mystères inexplicables de la religion, s'indignant d'entendre chaque jour ces mystères divins, auxquels il voulait croire naïvement , mis à l'épreuve d'une argumentation mesquine et misérable , il quitta TEstramadure et retourna dans la vallée d'Andorre, où il fut ordonné prêtre en 1792, à l'âge de trente-cinq ans.
Une fois prêtre, labbé Courbezon, malgré l'évêque f[ui l'aimait, ne put rester plus d'un an à Urgel. Désormais, la terre étrangère lui brûlait les pieds. Eprouvant déjà ce besoin immense de dévouement qui fut à la fois la gloire et le malheur de sa vie , il franchit un matin la frontière pour rentrer à Montpellier. — Les lois de proscription contre les calotins étaient en vigueur. — Le jeune prêtre se logea courageusement dans une soupente de la petite ruelle d'Aigrefeuille , non loin de la cathédrale de Saint- Pierre, devenue le grenier à fourrage de la cavalerie, et éleva , dans un coin^ de sa chambre , un autel autour duquel quelques vieillards et quelques femmes vinrent s'agenouiller pour entendre la messe. Pendant ces temps orageux où l'Église fut, comme aux premiers jours, obligée de se cacher dans les catacombes, l'abbé Courbezon ne cessa de prodiguer aux quelques chrétiens groupés autour de lui toutes les consolations de la foi et de se dévouer également à tous. Enfin Téchafaud tomba et TÉglise se releva triomphante. L'abbé Courbezon, impatient d'exercer librement son ministère, courut à l'évêché pour demander une paroisse à desservir, et Mgr Stanislas-Xavier Le Kalonec, qui avait entendu faire l'éloge du jeune prêtre par de vieux ecclésiastiques échappés comme lui h la tourmente révolutionnaire, l'accueillit par une embrassade et le nomma, sur l'heure, chanoine honoraire et curé-doyen de Saint-Chinian , un canton de deuxième classe.
Maintenant, comment l'abbé Pierre Courbezon, curé de canton en 1802, se trouvait-il, à l'encontre de toute hiérarchie, desservant de Saint-Xist en 1817? Là gît précisé- 392 3
ment le mystère de cette grande vie , devant laquelle nous demandons à nous arrêter un instant.
Quand Tabbé Gourbezon arriva à Saint-Ghinian, il fut, à son grand chagrin, obligé de dire la messe dans une des chambres de Tauberge où il était descendu. La Révolution avait si bien ravagé l'église, que les quatre murs seuls en étaient restés debout; encore ces vieilles murailles , crevassées en plusieurs endroits, menaçaient-elles de s'écrouler si on n'y faisait de promptes réparations. Du reste , point d'autel dans l'intérieur et point de peintures : les tableaux, parmi lesquels les vieillards se souviennent encore d'avoir vu un Fra Angelico d'une rare beauté, avaient été décrochés par des mains inconnues, et chacun avait, peu ou prou, emporté chez soi les larges plateaux de marbre blanc de la sainte table, des fonts baptismaux, ceux même qui plaquaient sur leurs quatre faces les bases des colonnes de l'édifice. Devant ce désolant spectacle de la maison de Dieu dépouillée , tombant en ruines, le cœur du jeune prêtre saigna, et, avant de faire bâtir un presbytère pour s'y loger commodément, — l'ancien avait été vendu comme propriété nationale , — il songea d'abord à réparer l'église. Mais où trouver de l'argent? L'architecte du canton, Rastoul, après avoir inspecté les lieux, exigea vingt mille francs pour mettre toutes choses dans un parfait état de convenance et de solidité. Évidemment, au lendemain de la réouverture des églises, le budget des cultes ne devait pas monter à un chiffre bien élevé , puis les besoins étaient probablement immenses, et si le Premier Gonsul accordait quelque subvention, il ne pourrait, en aucun cas, accorder vingt mille francs. A qui s'adresser? Ses nouveaux paroissiens , compromis pour la plupart
dans les derniers événements, ne se soucieraient guère de rebâtir une église qu'ils avaient pillée. D'ailleurs, au point de vue du résultat religieux à obtenir dans le pays , demander de Taisent dès son entrée à Saint-Chinian parut à l'abbé Gourbezon la chose la plus impolitique du monde. De quel côté se tourner? Dans cette horrible extrémité, le chanoine honoraire, ne voyant pas d'où pourrait lui venir du secours , tomba à genoux , promit à Dieu , malgré tous les obstacles, de réédifier son temple, et partit immédiatement pour Gastanet-le-Haut.
Gastanet-le-Haut est un petit village au bas de l'Espinouse. G'était là que l'abbé Gourbezon était né , et que vivaient sa mère et sa sœur Marthe. Jean Gourbezon, son père, y était mort pendant son séjour en Espagne, de 1 789 à 1793. La Gourbezonne jouissait dune grande aisance; elle possédait une ferme sur la route de Murât, et ses voisins disaient d'elle : < Oh ! la Gourbezonne ne manquera jamais de pain pour mettre sous sa dent ; ses châtaigneraies, du côté de Saint-Gervais , fCen finissent pas de Ion" guev/r. » Il est certain que Jean Gourbezon avait laissé en mourant , — ce qui est énorme pour ce pays exposé au vent de la montagne haute , — plus de quarante mille francs de bien. Dans les difficultés poignantes de sa situation à Saint-Ghinian, l'abbé avait tout à coup pensé à son héritage , et c'était pour vendre en partie ce domaine arrondi avec tant de soin par Jean Gourbezon , arrosé des sueurs de toute sa famille, qu'il était venu à Gastanetle-Haut.
La Gourbezonne était une femme pieuse, elle adorait son fils, et ne sut rien opposer à ses projets de spoliation. Gertes, si autrefois, quand l'abbé s'appelait simplement Pierre, il eût parlé de vendre la ferme de Murât, elle l'eût vertement relevé. Mais, aujourd'hui, elle ne trouva pas un mot k répondre au curé-doyen de Saint-Ghinian. Du jour où Pierre avait pris la soutane , le sentiment maternel, toujours aussi vif, aussi profond chez cette paysanne
simple, s'était pourtant modifié. En voyant ce gros enfant, nourri et plus d'une fois battu par elle, habillé de la robe noire du prêtre , elle n'avait plus osé Tembrasser avec autant d'abandon, lui presser les mains avec autant de familiarité. Désormais, la Gourbezonne avait éprouvé pour Pierre je ne sais quelle tendresse mêlée de respect et de crainte qui la rendait timide, souvent tremblante auprès de son fils. Ce respect et cette crainte, dont il était devenu l'objet, non-seulement de la part de sa mère, mais de toute sa famille, avaient paru à l'abbé Gourbezon chose toute naturelle. Il n'avait pas trouvé étonnant qu'on commençât à vénérer en lui le caractère sacré du prêtre, dont il serait un jour revêtu, et, dès cet instant, il s'était appliqué, soit par un maintien modeste, soit par des discours pleins de réserve et de sagesse, à se rendre digne de cette distinction. Il avait si bien fait, du reste, qu'avant son départ pour l'Espagne , tout le monde dans la maison lui obéissait au moindre signe , et que son père, vieux paysan avare , lui avait donné sans sourciller quatre mille francs pour s'exiler, promettant de lui envoyer d'autres sommes s*il en avait jamais besoin.
Après avoir vendu la ferme de Murât, l'abbé Gourbezon revint à Saint-Ghinian à cheval, portant dans les fontes de la selle, tant en écus qu'en billets , une somme de quinze mille francs. Le lendemain même de son arrivée, il manda Rastoul , et les ouvriers furent mis à l'ouvrage. D'abord, après en avoir bouché les crevasses , on crépit les murailles extérieurement; puis on commença de travaillera l'intérieur. Les corniches, écornées dans toute leur longueur, furent replâtrées, les dalles renouvelées, tout l'édifice blanchi à la chaux. Prosper Gorbineau, marbrier à Béziers, se chargea, à des prix réduits, d'arranger l'ancienne sainte table ainsi que les fonts baptismaux et de fournir un maître autel gothique entièrement neuf. Enfin, huit mois environ après son voyage à Castanet , le doyen de Saint- Chinian , assisté de ses suffragants , les desser^
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vants des villages voisins, célébrait solennellement sa première messe dans Téglise restaurée par lui.
Cependant , la dépense avait de beaucoup excédé le chiffre prévu par l'abbé Qourbezon et même par l'architecte. Les réparations faites à l'intérieur ou à l'extérieur de l'église se montaient à vingt-sept mille francs, sans compter le mémoire du marbrier qui s'élevait à trois mille. Il fallait donc , pour tout .acquitter, dix mille francs. Oii trouver cette somme? Rastoul , connaissant la situation présente de la paroisse , promit au curé d'attendre un an le payement intégral de sa créance ; mais Prosper Corbineau, un ancien jacobin , ne voulut rien entendre, et menaça de poursuivre le calotin Courbezon s'il n'était immédiatement soldé. Le pauvre prêtre aux abois, n'osant recourir de nouveau à sa mère , dont l'obéissance passive ne laissait pas que de l'inquiéter, assembla , de concert avec le maire de la ville, un conseil de fabrique. Il espérait que les marguilliers, choisis parmi les habitants les plus considérables , ne feraient aucune difficulté de prêter à l'église, pour se liquider, les dix mille francs nécessaires, somme, du reste, dont elle payerait exactement les intérêts avec les revenus pris sur les chaises, les cierges, etc.
Hélas ! il fut bien déçu dans son espoir. Au lieu de trouver, dans le conseil de fabrique, des paroissiens intelligents, dévoués, capables de le comprendre, de l'aider dans les embarras actuels, il n'y rencontra que des hommes haineux et avares, pas assez francs, il est vrai , pour avouer leur haine et leur avarice, mais dissimulant Tune et l'autre sous des raisons politiques sans portée. En vain le jeune curé fit-il remarquer que le pouvoir du Premier Consul était à jamais assuré , que le général Bonaparte empêcherait la France de tomber dans de nouveaux excès; les marguilliers , tremblant pour leur bourse , s'obstinèrent à craindre le retour de la Terreur, et finirent par déclarer qu'ils n'étaient nullement décidés à jouer leur tête en favorisant ouvertement la restauration du culte catholique
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à Saint- Ghinian. Ici, Tabbé Courbezon, qui pourtant était doué d'une patienee angélique , sentit Tindignation s'emparer de lui. En entendant ces hommes, réunis pour le bien commun, blasphémer en quelque sorte son Dieu, refuser de le reconnaître quand tout le pays lassé tournait ses bras vers lui , le sang afflua à sa tête, et, après quelques paroles où son blâme était exprimé avec une énergique éloquence, il renvoya le conseil de fabrique. « Vous pouvez vous retirer, messieurs,' dit-il avec un geste plein de dignité, je me charge de tout payer. »
On avait tenu cette première séance de la fabrique dans la sacristie, le curé n'ayant pas encore un local convenable pour recevoir les nouveaux marguilliers. En rentrant dans sa chambre de l'auberge où il demeurait toujours, l'abbé Courbezon trouva sur sa table une feuille de papier timbré : c'était une sommation de Prosper Corbineau. Le marbrier exigeait, dans les dix jours, la somme de trois mille francs, montant des travaux effectués par lui dans Téglise de Saint- Ghinian. Ge coup étourdit le chanoine honoraire : il avait compté sur un plus long délai! Que faire?... Après avoir reconnu Timpossibilité de s'adresser deux fois à sa mère dans un si court espace de temps, il résolut d'aller à Montpellier pour mettre l'évêque dans le secret de sa déplorable situation. Monseigneur obtiendrait facilement quelques fonds du préfet ou peut-être pourrait-il inter* venir efficacement par lui-même. Du reste, en désespoir de cause, l'abbé décida qu'il vendrait à Roqueblave, marchand d'ornements d'église dans la rue de l'Aiguillerie , une splendide chasuble en drap d'or, présent magnifique qu'il tenait, avec uïi calice en vermeil, de l'affection toute paternelle de l'évêque d'Urgel.
Le surlendemain donc, dans l'après-midi, il frappait k la porte de l'évéché. A sa grande surprise, monseigneur, qui l'avait embrassé en l'envoyant à Saint-Ghinian, ne lui tendit même pas la main. Tremblant d'avoir déplu à Sa Grandeur, l'abbé Gourbezon, intimidé, balbutia quel-
ques paroles, puis salua pour se retirer; mais Tévêque le retint d'un geste et Tapostropha vivement.
< Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons appris que * vous avez mis Saint-Ghinian dans un effroyable désordre. Nous vous avions placé dans cette paroisse, non pour y fomenter des divisions, mais, tout au contraire, pour y faire fleuHr r union et la concorde. Il nous déplaît beaucoup de vous voir démolir et rebâtir des églises. Que ne demeurezvous en paix dans votre presbytère? Nous avons, ce matin même, reçu une lettre de votre conseil de fabrique, que vous n'avez réuni que pour le dissoudre. D'où vous vient tant d'audace, monsieur labbé ? Vous avez donc oublié qu'il n'est pas en votre pouvoir de révoquer un conseil de fabrique, qu'un pareil acte ne peut s'accomplir sans notre intervention épiscopale ? Avec vos violences, vous prenez le bon chemin pour nous ramener la guillotine. Nous vous donnons notre parole d'évêque que, si vous ne savez vivre curé de canton, nous n'aurons pas de peine k nous entendre avec M. le préfet pour vous dégrader de votre rang et vous nommer simple desservant. Quant à vos embarras d'argent, cela ne nous touche guère : puisque vous avez péché, ayez du moins le courage de faire pénitence. Nous ne vous retenons plus, vous pouvez repartir pour votre paroisse. Allez ! »
Le curé de Saint-Chinian s'attendait si peu à cette sortie foudroyante de l'évêque, qu'il en fut pour ainsi dire anéanti. Au lieu de se retirer, il resta devant monseigneur, immobile, hébété, le regardant avec des yeux stupides. Il sortit enfin sans avoir trouvé un mot à répondre, et remonta tristement la rue de Saint-Pierre. En allant chez Roqueblave pour lui vendre la chasuble, — il l'avait emportée sous le bras, comme s'il eut prévu son échec de î'évêché, — il passa par hasard dans la petite rue d'Aigrefeuille. La fenêtre de la soupente où il avait vécu, depuis son retour d'Espagne jusqu'à son départ pour Saint-Ghinian, était toute grande ouverte. En revoyant cette cachette
qui Tavait sauvé de Téchafaud, le pauvre prêtre, malheureux maintenant au delà de toute expression, regretta de • ne pas avoir été découvert dans ce trou par les bourreaux de la Révolution et de n'être pas mort pour sa foi. Évidemment, le couperet de la guillotine lui eût fait moins de mal que ne venait de lui en faire la colère de son évéque.
Roqueblave, après avoir minutieusement examiné la chasuble, en proposa deux mille francs. L'abbé Gourbezon fut atterré : il s'était attendu à vendre cette chère relique au moins mille écus. En vain fit-il remarquer au marchand d'ornements la finesse du tissu de son drap d'or, fabriqué à Grenade, incontestablement plus beau que tous les draps d'or de Lyon ; Roqueblave, auquel il avait eu la naïveté de confier ses besoins pressants d'argent, voyant un malheur h exploiter, fut inexorable. Il répondit à tout ce que le malheureux abbé trouva pour faire valoir sa marchandise que la chasuble avait subi de nombreuses dégradations, qu'il serait obligé, pour la revendre, de l'envoyer d abord en réparation à Lyon, ensuite de la garder probablement plusieurs années en magasin. Enfin, il répéta qu'il en donnerait deux mille francs, pas un denier de plus. Gette conclusion dernière du marchand fit courir un frisson glacé dans les membres du pauvre prêtre ; de grosses gouttes de sueur froide lui perlèrent au front, et il devint horriblement pâle : il lui fallait absolument trois mille francs pour éviter les poursuites de Prosper Corbineau.
L'abbé Gourbezon avait une grande âme : à toute heure, il eût été capable de mourir pour son Dieu et de s'immoler à ses semblables ; mais cet homme, ferme et vaillant dans les grandes situations, se trouvait sans force dans les luttes mesquines de chaque jour. Lui, que n'avait point effrayé la guillotine, tremblait devant l'obstacle le plus vulgaire de la vie. Venu dans des temps orageux, les événements et ses croyances lui avaient façonné un caractère héroïque; mais n'ayant désormais plus à craindre pour sa vie ou pour sa foi, il retombait à plat, sans puissance et sans volonté.
Dans les troubles de la Révolution, il avait su trouver de l'argent pour nourrir des familles entières, et aujourd'hui, la société civile, avec son organisation impitoyablement régulière, qui ne laisse aucune place aux enthousiasmes de l'âme, le destituait de tout courage, de toute audace, de toute énergie. Aussi, quaûd Roqueblave lui déclara formellement qu'il ne donnerait pas plus de deux mille francs de la chasuble, fut-il épouvanté. Son esprit, autrefois si fertile en ressources, ne lui suscita aucune idée. II ne vit qu'une chose au monde : le marbrier le traînant devant les tribunaux et le faisant condamner pour dettes. La tête égarée, ne sachant plus h qui recourir, il proposa à Roqueblave son dernier souvenir de l'exil, le calice en vermeil.
a II faudrait que je visse voire calice pour l'acheter, dit le marchand. Cependant, puisque vous avez absolument besoin d'argent, je puis vous prêter quiDze cents francs ; je sais qu'il vous reste encore du bien à Castanet.
— Oh ! monsieur Roqueblave , répondit le chanoine honoraire soulagé d'un poids énorme, merci, vous me sauvez !
— Si votre calice me convient, plus tard je m'en chargerai, sinon vous me rendrez ces quinze cents francs dans un an. Faites-moi un billet de cette somme, en y ajoutant l'intérêt légal.... »
L'abbé Gourbezon signa un billet à un an d'échéance, laissa la chasuble et reçut trois mille cinq cents francs. En passant à Béziers, pour revenir à Saint-Ghinian, il solda le jacobin Gorbineau, fort attrapé de ne pouvoir faire du scandale.
Le premier acte du curé, en arrivant dans sa paroisse, fut de réintégrer dans leurs fonctions les anciens marguilliers. Tout chagrin de s'être laissé emporter à un mouvement d'indignation qu'avait hautement désapprouvé son évêque, il assembla de nouveau le conseil de fabrique, et, pour se punir d'avoir outre-passé son pouvoir, cet homme
simple demanda courageusement pardon à chacun de ses membres. Malheureusement, les fabriciens, pleins de sots préjugés, d'idées mesquines, ne comprenant pas ce qu'il y avait de véritable grandeur de la part du jeune prêtre à s'humilier ainsi, ne cessèrent de lui en vouloir et de lui être aveuglément hostiles. En vain, dans le courant de l'année, mit-il la question des sept mille francs de l'architecte à l'ordre du jour, les marguilliers refusèrent obstinément de délier leur bourse. Cependant le terme fatal approchait : le temps, qui va d'un pas de tortue pour l'usurier avide, a des ailes pour le débiteur besogneux. Non-seulement l'abbé Gourbezon devrait bientôt payer les sept mille francs de Rastoul, mais encore les quinze cents de Roqueblave ; car le marchand d'ornements étant, dans une de ses tournées, passé par Saint-Chinian, avait déclaré, après inspection du calice, qu'il n'en voudrait pas pour cinq cents francs. Si le curé ne prenait le parti de retourner à Gastanet-le-Haut, la situation allait devenir plus dangereuse que jamais pour son repos. II hésita longtemps : il lui en coûtait de contrister sa mère ! Il partit enfin, contraint par l'implacable nécessité.
La Courbezonne, cette seconde fois comme la première, plia sans murmurer sous la volonté de son fils ; seulement, quand elle vit sur la table les treize mille francs produits par la vente de toutes ces châtaigneraies de Saint-Gervais, cette vieille paysanne attachée au sol n'y tint plus, elle éclata en sanglots 1 Ces sanglots étouffés, auxquels se mêlèrent bientôt les larmes de Marthe, émurent vivement l'abbé : il ne se souvenait pas d'avoir jamais causé le moindre chagrin à sa mère pas plus qu'à sa sœur. Il comprima sa douleur par un effort héroïque, puis, embrassant ces deux femmes, ce qu'il aimait le plus sur la terre, il leur dit ces simples paroles :
« Ma mère, et toi, ma sœur, ne vous laissez pas troubler par ce qui nous arrive. Dieu nous avait donné des biens, il nous les reprend, que son saint nom soit béni ! »
Sentant des pleurs au bord de sa paupière, il monta brusquement à cheval et partit.
Bastoul et Roqueblave furent payés.
L'abbé Courbezon, comme le lui avait ordonné son évêque, essaya désormais de vivre en repos chez lui. Mais l'inactioD, mauvaise chez tout homme, inmiorale chez le prêtre, fut un vrai supplice pour ce grand cœur avide de dévouement. Après trois mois de retraite à peu près absolue dans sa petite chambre de Tauberge, — la fabrique pas plus que le conseil municipal n'avaient songé à bâtir un presbytère, — se sentant étouffer, il sortit enfin pour se mêlera ses ouailles, connaître leurs besoins et les soulager. Toute maison pauvre était sûre de recevoir sa visite. Une fois dans les familles, l'abbé Courbezon trouva des paroles si douces pour le père et la mère, des caresses si tendres pour les enfants, qu'on devenait inquiet, quand, par hasard, on passait une journée sans le voir. Du reste, le jeune curé apportait toujours quelque chose sous son manteau. Tantôt c'était du drap pour faire des habits à la famille, tantôt du linge ; il vidait aussi sa bourse, malheureusement trop indigente à son gré. Au bout d un an de cette vie de charité ardente, à force d'habiller des vieillards, de payer les mois de nourrice à de pauvres petits enfants que leurs mères épuisées ne pouvaient plus allaiter, il avait dépensé non-seulement ses appointements de curé de canton de deuxième classe, le produit de son casuel, les quatre mille cinq cents francs, reste du payement de l'architecte et de Roqueblave, mais il s'était endetté auprès de son aubergiste. Non content de ne lui avoir payé jusqu'ici ni nourriture, ni logement, — le logement, il est vrai, était à la charge de la mairie, qui ce se pressait pas d'en acquitter
le prix, — il avait emprunté à cet homme une somme de mille francs.
Et pourtant l'abbé Gourbezon, dont la situation s'embarrassait de nouveau, ne s'en mettait guère en peine I Tout heureux de voir autour de lui bien des souffrances apaisées, il distribuait son argent, celui de l'aubergiste, avec une sérénité d'âme admirable. Bien plus, il caressait alors dans son esprit un projet dont la réalisation lui paraissait d'une incroyable facilité. Ayant remarqué que, malgré ses efforts, il ne suffisait pas à calmer toutes les misères, il lui était venu l'idée de bâtir un hôpital. Un hôpital où les vieillards, les enfants, les femmes, qu'il ne pouvait secourir qu'imparfaitement, trouveraient de bons lits et des remèdes, c'était là désormais son rêve. Il voyait cet hôpital la nuit, il le voyait le jour. Cet hôpital lui martelait incessamment le cerveau : il le lui fallait ! Après avoir essayé lui-même d'en dessiner le plan, et avant d'en parler au conseil de fabrique, il manda l'architecte chez lui. L'abbé Gourbezon, enivré de son projet, promena Rastoul dans toutes les salles de son hospice, lui en fit monter, descendre plusieurs fois les escaliers, et finalement lui demanda combien il coûterait à construire.
« Je ne puis rien vous donner d'absolument exact, dit l'architecte ; mais il faudrait de vingt-cinq à trente mille francs au moins.
— Rien que cela I s'écria le curé avec un geste d'assurance sublime ; nous aurons alors notre hôpital.
— Mais remarquez, monsieur Gourbezon, je vous prie, reprit Rastoul, que je parle seulement de la maçonnerie ; je ne dis rien de la serrurerie, de la menuiserie.... Et puis il faudra des rentes pour nourrir vos malades.
— Bah ! bah ! fit l'abbé, ayons d'abord l'hôpital, on trouvera bien ensuite des meubles et de quoi nourrir les malades : il y a encore de bonnes âmes en ce monde ! »
Le maire et les marguilliers ne se montrèrent point trop revêches à l'idée de bâtir un hospice. Il y eut bien lutte dans
le conseil municipal comme dans la fabrique ; mais enfin la proposition du curé fut prise en sérieuse considération, et, des deux côtés, on promit de voter des fonds. L'abbé Gourbezon, craignant de voir s'évanouir de si belles dispositions, songea à en profiter au plus vite. II partit donc pour Castanet-le-Haut, résolu à vendre ce qui restait des biens de sa famille : il devait décider sa mère et sa sœur Marthe à venir vivre à Saint-Chinian. Avec cet argent, il commencerait l'hôpital, ce qui importait le plus selon lui, car, nne fois commencé, il faudrait bien le finir. La Courbezonne se résigna comme toujours. Persuadée que son fils était un saint, que le ciel d'ailleurs veillerait sur eux tous, elle céda, au prix de huit mille francs, ses deux maisons et ses quatre prairies; puis, tous trois, ils prirent la route de Saint-Chinian, non sans verser, il est vrai, quelques larmes, mais calmes et pleins de confiance en Dieu.
Muni de cet argent, l'abbé Gourbezon ne pensa point à faire dresser un plan et des devis par l'architecte du canton, à envoyer le tout à la préfecture pour avoir l'approbation du préfet, à mettre enfin les travaux de l'hospice à l'adjudication. Son impatience n'aurait pu d'ailleurs s'accommoder de la filière administrative, toujours si longue à suivre dans les départements. Il acheta tout bonnement un emplacement et y fit creuser les fondations de l'hospice, d'après le plan qu'il en avait tracé lui-même. Une fois ces fondations terminées, croyant opérer une grande épargne, au lieu de confier l'exécution des travaux à un entrepreneur, il prit des ouvriers à la journée et s'institua leur patron.
Tant que les huit mille francs, ébréchés déjà par l'achat de l'emplacement, firent face aux dépenses, les maçons, qui tous les quinze jours venaient à la paye, poussèrent la besogne avec une certaine ardeur. Mais lorsque la quinzaine ne put être acquittée avec la même exactitude, que l'abbé Gourbezon, à bout de ressources, fut obligé de recourir aux à-comptes, la paralysie gagna les travailleurs
de proche en proche et les murailles s'élevèrent désormais avec une incroyable lenteur. Vainement le jeune ecclésiastique essaya-t-il de stimuler les ouvriers par de belles promesses, ces gens grossiers, toujours cruels pour un maître sans argent, se croisèrent impudemment les bras devant lui et se rirent de ses sermons. Cet état de choses était intolérable. L'abbé Gourbezon, à qui l'aubergiste avait refusé onze cents francs pour solder les journaliers, fit un appel simultané au conseil municipal et à la fabrique. Les marguilliers et les conseillers, en assemblée générale, déclarèrent que, si les choses eussent marché régulièrement, ils auraient voté sans difficulté les fonds promis, mais que, la construction de l'hôpital ayant été commencée sans leur intervention et en dehors des formes légales, ils refusaient toute subvention, ne voulant pas encourir le blâme de M. le préfet. La situation du curé était horrible. Les ouvriers, qui ne manquent jamais, quand un prétexte leur en est fourni, d'humilier quiconque est placé audessus d'eux, assiégèrent en tous lieux l'abbé Gourbezon. Après l'avoir poursuivi de leurs cris féroces dans les rues et au chantier, ils allèrent le harceler jusque dans sa chambre, devant sa mère et sa sœur tout en larmes. Lui cependant recevait ces chocs avec une résignation singulière I Gertes ce n'était p^ insensibilité, car il était facile de reconnaître aux diverses expressions de son visage que n'avait pas encore ravagé la petite vérole, combien lui étaient douloureuses ces scènes brutales et sans pitié. Mais, quand la terre lui était trop mauvaise, la foi semblait ouvrir le ciel à ce grand homme de bien, et, là, il pouvait tout endurer sans se plaindre.
Un jour pourtant, lassé de ces obsessions trop pénibles désormais à sa mère et à Marthe, il ordonna aux ouvriers de suspendre tout à fait les travaux de l'hospice, leur annonçant qu'ils seraient tous payés dans la huitaine. Le soir môme, il emballa dans une grande caisse les livres de sa bibliothèque, parmi lesquels se trouvaient une
splendide édition des Pères, achetée k Badajoz; un exemplaire des œuvres de sainte Thérèse, de Tolède ; un saint Aug:ustin, d'Amsterdam; un Bossuet, de Versailles, etc., ajouta son calice en vermeil à ces éditions rares, et partit pour Montpellier. Le libraire Battut, homme consciencieux, paya trois mille francs les livres du doyen de Saint- Ghinian, et Roqueblave, après s'être fait tirer l'oreille, donna huit cents francs du calice. L'abbé Gourbezon regagna sa paroisse tout triomphant.
C'est au moment où, vaincu par les larmes de sa mère et de sa sœur, le chanoine honoraire leur promettait de mener une vie plus calme, en bornant sa charité à ses ressources, qu'arriva de Tévêché cette lettre :
ÉVÊCHÉ
Cabinet de Monseigneur.
« Monsieur le curé,
«c Lassé de recevoir des plaintes de votre conseil de fabrique et du conseil municipal de Saint-Ghinian, nous nous sommes uni à M. le préfet pour demander à Son Excellence M. le ministre des cultes votre révocation du poste de curé de canton de deuxième classe. Vous n'êtes donc plus, à partir dlujourd*hui, curé-doyen de Saint- Ghinian.
« Pourtant, comme un bon père n'abandonne ses enfants rebeUes qu'à la dernière extrémité, espérant que la grâce de Dieu vous touchera, que vous vous appliquerez à corriger un caractère trop inquiet, trop turbulent, en un mot peu évangélique, nous voulons bien vous nommer encore desservant de la paroisse de Villecelle-Mourcairol, canton de Saint-Gervais, dont vous irez prendre possession, dès la réception de la présente.
« t Stanislas-Xavier.
« A Montpellier, en notre palais épiscopal, le....»
48 LES GOURBEZON.
L'abbé Gourbezon s'affaissa sur une chaise.
« Mon enfant, mon pauvre enfant! s'écria la Gourbezonne lui prenant les mains, c'est une injustice.... Oh! mon Dieu! après avoir tout donné.... Ce village où Ton t'envoie, je le connais, c'est un trou, je ne veux pas que tu y ailles. »
L'ecclésiastique ne répondit pas : la lettre de monseigneur l'avait foudroyé. Il resta plus d'une heure comme privé de sentiment.
Enfin il se leva, et d'une voix calme :
« Ma mère , dit-il , la volonté de l'évêque , c'est la volonté de Dieu sur la terre: que la volonté de Dieu soit faite ! Ce soir même , nous quitterons Saint-Chinian. »
Il y a des hommes qui, ayant pratiqué le bien par hasard ou par un mouvement irréfléchi de leur nature, finissent par se corriger de la bienfaisance comme on se corrigerait d'un vice ; mais il en est d'autres , d'une trempe supérieure, plus divine pour ainsi dire, qui persistent malgré tout dans cette voie d'abnégation et de dévouement continus. Ceux-là ne s'arrêtent pas au premier ingrat, ils en font, au contraire, des milliers et ne s'en préoccupent guère, n'ayant jamais compté sur la reconnaissance des obligés pour être payés de leurs peines, de leurs efforts, de leurs sacrifices. L'fbbé Gourbezon appartient à cette dernière classe de bienfaiteurs obstinés. Placé sur une scène plus vaste, avec des moyens d'action plus étendus, ce prêtre, mort misérable et inconnu, compterait aujourd'hui parmi les grands consolateurs de nos misères publiques. Si Montpellier avait eu, en 1802, un autre évéque que Mgr Le Kalonec, vieillard pieux, ^ mais sec, violent et gardien farouche de son autorité, notre siècle eût connu peut-être un nouveau Vincent de Paul. L'abbé Gourbezon possédait l'âme ardente et passionnée de ce héros de la charité ; le contact du monde et la vue de ses plaies lui en eussent donné l'intelhgence. Mais il était
écrit que ce grand homme de cœur passerait sur la terre et que la terre ne le connaîtrait point.
L'abbé Gourbezon, qui avait accepté la paroisse de Villecelle, composée de trois cents habitants, avec une admirable résignation, y vécut d*abord paisiblement, entre sa mère et sa sœur, sans s'attirer aucune réprimande de Tévêché. Cependant ce calme n'était qu'apparent, car Tinfortimé desservant était loin d'avoir abdiqué les saintes passions de l'ancien curé-doyen. Le blâme sévère de l'évêque, pour avoir un instant maté les nobles instincts de cette âme généreuse, n'avait pas réussi à les anéantir. Dans le presbytère misérable, où la Gourbezonne et Marthe travaillaient toute la journée pour subvenir aux besoins du ménage, auxquels ne suffisaient pas les cinq cents francs du gouvernement et le casuel à peu près nul de la paroisse, l'abbé Gourbezon s'épuisait à chercher les moyens qui lui restaient encore de faire du bien*. Malheureusement, enchaîné maintenant par la pauvreté, il en était réduit à se ronger les poings, en espérant des temps meilleurs. Parfois le désespoir s'emparait de lui; il s'indi-
1. Voici le tableau comparatif de l'augmentation successive du traitement des desservants :
Un décret du 1 1 prairial an xii portait que les desservants des succursales recevraient sur les fonds de l'État un traitement annuel de 500 fr.
Des ordonnances des 5 juin 1816, 9 avril 1817, 20 mai 1818 et 6 janvier 1830, élevèrent ce traitement, la première à 600 fr., la seconde à 700 fr., la troisième à 750 fr., et la quatrième àSOOfr.
Un arrêté du 17 avril 1849 accorda un traitement de 860 fr. aux desservants âgés de moins de cinquante ans, et régla progressivement ceux des autres desservants en raison de leur âge.
Enfin, une loi du 29 juillet 1858 fixa à 900 fr. le traitement des desservant des succursales âgés de moins de cinquante ans.
50 LES GOURBEZON.
gnait de son inutilité, de son impuissance, et alors Tidée lui venait de demander à monseigneur son exeat du diocèse pour aller en Chine se dévouer et mourir. Mais une pensée l'arrêtait aussitôt : que deviendraient sa mère et sa sœur dépouillées par lui ? Que de projets insensés traversaient cette pauvre tête e% ce pauvre cœur torturés I Hélas ! il ne pouvait pas même faire l'aumône d'une chemise, d'une grisaoudOy d'une paire de sabots à des malheureux qu'il rencontrait dans le village à demi nus ! Sa mère tenait toutes choses sous clef.... Quel martyre!
Enfin, vers 1806, il survint tout à coup un changement dans cette situation. Marthe, qui depuis longtemps parlait de consacrer, elle aussi, sa vie au soulagement des souffrances humaines, partit pour l'Hôpital- Général de Montpellier. Elle devait faire un court noviciat dans cette maison, dont son frère avait connu la supérieure actuelle en 93, puis aller à Paris prendre l'habit de sœur de charité. Cette vocation religieuse, née de l'instinct caché mais agissant qui pousse certaines familles vers une mission toute de dévouement et d'amour, combla de joie le desservant. N'ayant rien fait pour engager sa sœur à s'immoler comme lui, il fut tout heureux de la voir courir d'ellemême au sacrifice, et, à compter de ce jour, il se sentit doublement son frère. La Courbezonne seule s'aperçut du vide laissé par le départ de Marthe ; quant à l'abbé, depuis qu'il la savait au moment d'entrer en religion, elle ne lui avait jamais été plus présente à l'esprit, — au cœur ! Du reste, il pensait que Marthe étant de moins à la maison, il pourrait peut-être économiser quelque argent et réaliser le projet qui, depuis bientôt un an, troublait ses jours et ses nuits. Voici quel était ce projet :
Il s'agissait de bâtir une maison pour y installer l'école des filles et pour y loger trois sœurs, destinées non-seulement à enseigner à lire, à écrire aux jeunes paysannes, — toutes choses dont, à vrai dire, maître Nicaise, chargé déjà d'une trentaine de galopins, ne s'acquittait guère, —
mais encore à coudre, k tricoter, à ravauder, à rapetasser. Ce qui avait le plus vivement choqué labbé Gourbezon, en arrivant à Villecelle-Mourcairol, c'était cette promiscuité des filles et des garçons ; promiscuité d'autant plus dangereuse qu'en hiver, quand les travaux de la campagne se trouvaient forcément suspendus, on voyait des gars de vingt ans, sous le prétexte ingénieux de se remettre à la lecture, venir sur les bancs de l'école conter fleurette à de petites filles de quatorze et quinze ans. Aussi, pour nous servir du mot de Beaumarchais, plus d'un accident avait-il ouvert les yeux à la lumière sans être précisément attendu. L'abbé Gûurbezon gémissait de ces désordres, surtout de son impuissance à les faire cesser. Pour son compte, il se fût bien condamné, comme le dernier des paysans, à ne manger que des pommes de terre et du pain noir, afin d'épargner de quoi bâtir l'école des filles; mais sa mère était trop âgée et sa sœur trop délicate pour supporter un si dur régime. Il fallait absolument se résigner à soufTrir encore le scandale.
Le départ de Marthe raviva des espérances un moment assoupies par la nécessité. Pendant plusieurs jours, la Courbezonne, à son grand désespoir, vit Pierre rouler et dérouler quantité de feuilles de vélin sur lesquelles il avait, dès longtemps, dressé le plan de la maison projetée. Tremblant que son fils ne s'engageât encore dans quelque entreprise sans issue, la pauvre femme en était à se demander si elle ne hasarderait pas une observation ou ne ferait pas violemment disparaître toutes ces immenses feuilles de papier, quand un matin , en ouvrant la porte de la cure pour aller entendre la messe, elle se trouva brusquement nez à nez avec larcbitecte Rastoul, de Saint- Ghinian.
« Mon Dieul monsieur, que venez-vous faire ici? s'écria-t-elle épouvantée.
— M. Gourbezon m'a mandé ; il veut bâtir un couvent.
— Un couvent ! dit la vieille paysanne qui pâlit affreusement; Jésus-Maria, un couvent!.... Mais mon enfant n'y
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pense pas, monsieur ; il n'a pas tant seulement un rouge îiard en poche. Oh ! de grâce, mon bon mojasieur Rastoul, — vous savez ce que nous avons souffert par sa manie de bâtir et de tout donner aux pauvres, — dissuadez-le, je vous en supplie, dissuadez-le.
— J'ai pensé justement qu'il était au moment de s'empêtrer de nouveau, ce saint homme, et je suis accouru.
— Pensez-vous qu'il vous écoute au moins?.... Sainte Vierge, un couvent !
— Soyez tranquille, madame, il abandonnera son idée. »
Le curé, la messe dite, rentra. Il serra avec effusion la main de Rastoul, puis lui ouvrit la porte du salon, en ayant soin, par un regard qu'elle comprit, de prier sa mère de ne pas les suivre.
Une fois assis tous deux autour de la table où le plan fut promptement étalé, Tabbé Courbezon prit la parole et expliqua son projet avec enthousiasme.
• a La chose est fort simple, dit-il en terminant : à droite, en entrant, une grande salle pour la classe des petites ; à gauche, une autre grande pièce où nous pourrons, un jour, établir une crèche, car il est fort triste de voir de tout petits enfants, emportés aux champs par leurs parents, pleurer en se roulant dans les sillons, tandis que ceux-ci travaillent ; tout au fond, la cuisine et un salon où pourront se réunir les sœurs; au premier étage, les chambres de ces dames.
— Le projet est superbe, répondit Rastoul après avoir fait quelques chiffres ; mais il ne coûtera pas moins de six mille francs à réaliser.
— Ce n'est pas trop.
— Vous avez donc six mille francs en caisse ?
— Non, certes!.... Pourvu que je les aie à la fin des travaux pour parer à toutes les exigences.
— Monsieur le curé, dit Rastoul avec une dignité froide et respectueuse, en recevant votre lettre, j'ai pressenti que
VOUS alliez vous précipiter dans de nouveaux embarras, et je suis venu à franc étrier de Saint-Chinian pour vous sauver de vous-même. J'admire votre bon cœur, monsieur Gourbezon ; je sais que vous hiarcheriez pieds nus pour chausser un pauvre et que vous consentiriez à mourir de faim pour nourrir les malheureux. Mais votre dévouement inconsidéré désole madame votre mère. Madame Gourbezon, je suis obligé de vous l'avouer, a frissonné en me voyant. Réfléchissez donc, mon ami. Il est impossible que, dans ce petit hameau, vous ramassiez jamais six mille francs ; or, vous le savez, vous ne possédez plus un pouce de terre à Gastanet. Voyons, oubliez cette école. Saint Vincent de Paul, curé de Villecelle-Mourcairol , en aurait été réduit comme vous à se manger le sang. Renoncez, je vous en supplie, à cette entréprise.... »
Bastoul partit; et le curé, après avoir essuyé les reproches, hélas! bien timides, de sa mère, confus, humilié, s'enferma dans sa chambre où il éclata en sanglots. < Mon Dieu ! mon Dieu 1 murmura-t-il dans les larmes,' je ne pourrai donc rien faire pour votre gloire 1 «
Le lendemain, il alla voir, à Saint- Gervais, Mme de Servies. La baronne de Servies, convaincue que la Révolution n'était qu'une échauffourée de manants, n'avait pas suivi sa famille dans l'émigration ; elle s'était obstinée à se cacher à Montpellier, s'attendant chaque jour à rentrer dans le château de ses pères. Étant des plus zélées à assister, avec sa sœur, aujourd'hui supérieure de THôpital-Général de Montpellier, à la messe de la rue d'Aigrefeuillc, elle avait alors beaucoup connu Tabbé Gourbezon. Dans l'impuissance où il était de faire cesser par lui-même les désordres de sa paroisse, le curé pensa à intéresser à son œuvre toutes les personnes charitables de sa connaissance, et à quêter leurs aumônes pour arriver plus vite à ses fins. Mme de Servies fut donc inscrite la première sur la liste. La baronne, qui n'avait pas revu l'abbé depuis les mauvais jours de 93, charmée de sa visite, lui
donna cinq cents francs. Cette aubaine encouragea le des- i
servant. Il ne parut pas de plusieurs jours à Villecelle. '
Il y rentra seulement le samedi après une longue tournée, apportant onze cents francs dans sa besace. Malgré ses prières, la générosité des âmes charitables n'avait pu dépas- i
ser ce chiffre. Heureux cependant de ce maigre résultat, il assembla, le dimanche, ses marguilliers, s'ouvrit de tous ses projets, et fit prendre k ces bonnes gens une délibération par laquelle la fabrique s'imposait de quinze cents francs.
Il n'en fallait pas davantage au chimérique desservant pour appeler immédiatement les maçons. Avec les onze cents francs de la quête, les quinze cents de la fabrique, et ce qu'il ajouterait lui-même, — son cœur l'aveuglant toujours sur le néant de ses ressources, il oubliait son absolu dénûment, — on pouvait bien commencer l'éoole des filles. Donc, malgré sa' mère, à laquelle il imposa silence par un geste sévère, des ouvriers arrivèrent par son ordre de Saint-Gervais, et bientôt les murailles du couvent s'élevèrent hors de terre. L'entrepreneur, plein de confiance, épuisa d'abord ses avances. Il bâtit tout le rez-de-chaussée sans demander le moindre argent; mais au moment de poser le seuil des fenêtres du premier étage, il vint à la cure et exigea deux mille francs pour continuer les travaux. L'abbé Gourbezon, embarrassé, promit de donner cette somme dans la huitaine, et l'entrepreneur, désappointé, — il avait compté que son argent l'attendait au presbytère, — se retira inquiet et maugréant.
Gependant le malheureux desservant vivait dans des transes horribles : il voyait chaque jour, avec une terreur croissante, s'avancer le terme fatal fixé par lui au maître maçon, car il ne savait où trouver les deux mille francs promis. Hélas î le lendemain même de la pose de la première pierre du couvent, deux ou trois cas de petite vérole avaient mis le village en émoi ; puis, tout à coup, la
maladie gagnant de proche en proche, était devenue une véritable épidémie. Au milieu de ses paroissiens malades, manquant de tout, Tabbé Gourbezon sentit son cœur se briser, et ne sut pas résister à la tentation de les secourir. Il puisa dans le sac des onze cents francs de la quête. En trois semaines, il avait dépensé pour ses paysans, en remèdes, nourriture substantielle, bon vin, visites de médecins, plus de huit cents francs. L'avant- veille du jour où l'entrepreneur devait réclamer son argent, le curé assembla ses marguilliers, leur expliqua dans quelle situation désespérée le mettait Tépidémie, et les supplia de fournir, à euxtouSjles quinze cents francs dont la fabrique répondait. Cette somme, ajoutée aux deux cent quatre-vingts francs qui restaient de la quête et k deux cent cinquante francs qu'il emprunterait au doyen de Saint-Gervais, réaliserait les deux mille francs indispensables. Pour le reste, on aurait du temps. Ces braves gens, dévoués corps et âme à leur curé, rentrèrent chez eux, résolus à lui rapporter leur dernier sou. Malheureusement la récolte des châtaignes, la plus productive du pays, n'était pas encore faite, et, malgré tout leur dévouement, il fut impossible aux marguilliers de réunir plus de six cents francs. L'abbé Gourbezon accepta cette misérable somme, partit tout de suite pour Saint-Gervais, où son doyen lui avança deux cents francs sur ses prochains trimestres, et rentra à Villecelle avec l'espoir que, pour le moment, il satisferait le maître maçon avec mille francs.
L'entrepreneur était un homme violent et grossier ; se croyant joué, il s'emporta contre le curé jusqu'à lui reprocher d'avoir détourné l'argent qui lui était destiné.
« La fabrique vous a donné six cents francs, s'écria-t-il, et vous en avez, dites-vous, avancé deux cents de votre poche ; mais alors cela devrait faire, avec les onze cents francs de la quête, dix-neuf cents francs.... Oh! tenez, vous avez beau dire, je ne vous crois point. Je sais qu à Saint-Ghinian vous avez eu déjà des difficultés avec les ouvriers et
que Prosper Gorbineau, de Béziers, a failli vous mener devant les tribunaux. Eh bien! je m'acquitterai de cette besogne, moi, soyez tranquille! Je vais d'abord trouver l'évêque, et nous verrons après ! »
Quand T entrepreneur se fut retiré, l'abbé Gourbezon, que cette algarade avait laissé cloué sur sa chaise plus mort que vif, sentit tout à coup sa tête lourde et le cœur lui manquer. Ne voulant pas alarmer sa mère, laquelle, ayant sans doute tout entendu de la cuisine, n'était déjà que trop affligée, il se traîna jusqu'à la fenêtre pour respirer le grand air; mais ses yeux se troublèrent subitement, ses genoux fléchirent, et, sans avoir le temps d'appeler, il tomba lourdement sur le plancher.
« Au secours ! au secours ! » s'écria la Gourbezonne se précipitant dans le salon.
Les ouvriers du couvent, accourus à ce cri, aidèrent la malheureuse femme à relever son fils.
« Ce n'est rien, » dit le curé rouvrant les yeux et remerciant les maçons par un regard d'une douceur céleste.
Les ouvriers se retirèrent.
« Ma mère ! ma pauvre mère ! dit l'abbé se penchant pour embrasser la Gourbezonne tout en pleurs à ses genoux.... Ah ! ajouta-t-il, je suis brisé I... »
Il se coucha et l'épidémie, dont les ravages n'étaient pas près de cesser, le saisit à son tour.
Quoique épuisé par des privations de toute sorte, par des luttes morales incessantes, l'abbé Gourbezon résista vigoureusement à la maladie. La petite vérole eut beau aplatir son nez, maculer son front, déchirer ses joues, ses lèvreSp son menton, ses tempes, bouleverser enfin toute sa belle et noble figure d'apôtre, elle ne put rien contre ses muscles nerveux et durs comme l'acier, contre sa charpente
d'Hercule Famèse. H se releva après trois semaines comme si de rien n'était, et demanda joyeusement son petit miroir à barbe, le seul qu'il y eût dans la maison : il voulait voir, disait-il, quel visage il avait plu à la maladie de lui accommoder. La Gourbezonne, croyant épargner à son enfant l'impression douloureuse qu'elle avait éprouvée elle-même à le voir défiguré, sans songer qu'il en aurait un jour besoin^ avait caché le miroir. Il fallut de vives instances de la part de l'abbé pour l'obtenir. Le pauvre curé se contempla quelques instants sans que ses yeux trahissent le moindre étonnement, la moindre tristesse.
« Vous me trouvez affreusement laid, n'est-ce pas, ma mère? dit-il en souriant.
— Mon enfant! balbutia la vieille paysanne en lui arrachant le miroir et laissant tomber quelques larmes sur ses mains.
— Ma mère I dit Tabbé avec une sévérité douce, ne pleurez pas, car vous offensez Dieu. Notre corps appartient pendant notre vie à la maladie, et après notre mort aux vers de terre. H est juste qu'il soit châtié : n'est-ce pas lui qui a péché ? »
Malgré la Gourbezonne qui voulut le retenir, il sortit pour aller visiter les malades dans le village. En rentrant, il s'arrêta devant le chantier du couvent. Les échafaudages étaient déserts, aucun manœuvre ne pétrissait plus le mortier, desséché dans les baquets. Les murailles cependant étaient bâties jusque vers le milieu du premier étage. Ge spectacle navra l'abbé ; il ouvrit la porte du presbytère, Tâme noyée de tristesse et d'amertume.
Une lettre de l'évêché l'attendait. Elle contenait ce qui suit :
ÉVÊCHÉ
Secrétariat général.
« Monsieur l'abbé, « Je regrette beaucoup que mes fonctions de secrétaire
général du diocèse m'obligent à vous adresser le décret cijoint, décret, du reste, que Sa Grandeur n'a signé qu'avec le plus profond chagrin.
« Le secrétaire général^
« Tardif, prêtre. «
Décret épiscopal.
« Attendu que Mme la baronne de Servies et plusieurs autres dames ont remis des sommes considérables entre les mains de M. Tabbé Gourbezon, sommes qui devaient être affectées, selon le vœu des donatrices, à la construction d'une école de filles;
« Attendu que les travaux de Técole ont été suspendus, les fonds perçus pour ladite construction ayant été on ne sait comment dissipés ;
« Attendu que nous avions enjoint à M. l'abbé Gourbezon de ne bâtir ni église, ni presbytère, ni autre établissement quelconque, et que, ce faisant, il est allé directement contre notre volonté ;
c Notre conseil épiscopal ayant été entendu, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
« Article unique. — M. Tabbé Pierre -Jean -Guillaume Gourbezon est suspendu jusqu'à nouvel ordre de ses fonctions de desservant de Villecelle-Mourcairol, canton de Saint-Gervais, et devra, dès la réception du présent, céder la paroisse à son successeur, déjà pourvu de son titre.
« -f Stanislas-Xavier.
a Donné à Montpellier, en notre palais épiscopal , le....»
Ge coup de foudre écrasa le curé. H tomba sur une chaise et y resta plongé dans une méditation douloureuse. Puis, comme s'il n'eût pas cru à la réalité de son malheur, il relut plusieurs fois le fatal décret. Oh I qu'allait-il devenir avec sa mère âgée de soixante-dix ans? Quoi ! on lui reti-
rait sa paroisse ! on ne voulait plus qu'il fil aucun bien I on le murait dans sa pauvreté! Un trouble inexprimable s Wpara du malheureux abbé. Perdu dans mille idées vagues, indéfinies, il ne sut plus où était le bien, où était le mal. Toutes les notions du juste et de l'injuste furent confondues pour lui. Dans cet état de bouleversement intérieur, ce saint homme douta de lui-même : la route qu'il avait suivie jusqu'à ce moment, n'était-ce pas la fausse route? ne le conduirait-elle pas k la damnation étemelle? Son évçque, condanmant éternellement sa conduite, le fit trembler pour le salut des âmes qui lui avaient été confiées, pour son propre salut. Peut-être, malgré son dévouement aux hommes, son ardente charité, était-il un de ces arbres maudits qui ne sauraient porter de bons fruits et qu'il faut, comme dit l'Évangile, jeter au feu sans pitié. Cette pensée le glaça de terreur. « Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il près de défaillir, venez à mon secours ! » Il tomba à genoux devant son crucifix et pria longtemps.
La prière l'ayant peu à peu rasséréné, l'abbé eut le courage de confier son malheur à sa mère. La Gourbezonne ne trouva pas une parole à répondre : il est des coups qui tuent sans vous laisser le temps de crier. Le nouveau titulaire de Villecelle arriva le lendemain. L*abbé Gourbezon l'accueillit avec bonté, lui vendit, pour mille francs, la plus grande partie de son mobilier, en le chargeant d employer cette somme à finir le couvent; puis il partit avec sa mère pour Montpellier.
En arrivant au chef-lieu du département, l'abbé Gourbezon installa sa mère dans la petite soupente de la rue d'Aigrefeuille, où il avait demeuré pendant la Révolution, et descendit aussitôt la rue de la Blanquerie pour aller à révêché. Indigné des soupçons qui planaient sur lui, il voulait absolument voir monseigneur et lui faire un récit complet de sa vie, depuis sa nomination à la paroisse de Saint-Chinian. Tant pis, si son humilité avait à souffrir des éloges que l'évêque serait obligé de donner à sa con-
duite vraiment apostolique : il ne pouvait laisser croire qu'il avait dilapidé l'argent d'autrui. Donc, déterminé à tout supporter, même la louange, il frappa à la porte de Tévêché, et entra, sans fierté comme sans fausse honte, dans les bureaux du secrétariat général.
« Pourrais-je voir monseigneur? demanda-t-il.
— Je le pense, répondit Tabbé Tardif; je vais prévenir Sa Grandeur. »
Le secrétaire sortit et reparut une minute après. « Monseigneur ne peut vous recevoir, dit-il.
— Demandez, je vous prie, à Sa Grandeur si je pourrai la voir demain? »
L'abbé Tardif parut tout embarrassé.
« Monseigneur, balbulia-t-il, ne vous verra pas avant qu'il vous ait mandé lui-même. »
L'abbé Gourbezon laissa son adresse, s'inclina et sortit.
Évidemment l'évêque ne le recevrait jamais. En remontant la rue de la Blanquerie, le pauvre prêtre crut voir les maisons tourner autour de lui, tant sa tête était troublée. Son dernier espoir venait d'être emporté. Hélas! il était bien seul maintenant dans le monde avec sa vieille mère. Abandonné des hommes et peut-être de Dieu, ne sachant plus de quel côté porter ses pas, il erra plusieurs heures à travers la ville, sans but, évitant seulement la rue d'Aigrefeuille, car, s'il rentrait, que dirait-il à sa mère? Le hasard de sa course vagabonde le conduisit devant l'Hôpital-Général. Se souvenant alors que sa sœur n'était pas encore partie pour Paris, il entra. Il lui semblait que Marthe lui donnerait le courage nécessaire pour retourner rue 'd'Aigrefeuille. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand, sur un des bancs du parloir, il aperçut sa sœur s'entretenant avec sa mère. Hélas! la Gourbezonne n'avait su résister au désir d'aller embrasser tout de suite sa fille ! A la vue de son frère pâle, abattu, exténué, Marthe, informée déjà par sa mère de leur situation pitoyable, devina l'insuccès de la dernière tentative de Tabbé, et, sans
lui demander aucune explication , elle lui dit en l'embras* saut :
« Allons voir ma sœur Sainte-Marie. »
Mme Sainte-Marie, sœur de la baronne de Servies, était, comme nous l'avons dit, supérieure de FHôpital-Général. Elle avait connu l'abbé Gourbezon en 93, et le res< pectait comme un saint. En apprenant ses malheurs inouïs, cette vieille fille de charité fut émue jusqu'aux larmes.
« Je verrai monseigneur, répéta-t-elle plusieurs fois, je verrai monseigneur, et je lui dirai quel grand serviteur de Dieu il éloigne de l'Église... . Est-ce possible?... Dans tous les cas, ajouta-t-elle, vous viendrez dire votre messe ici tous les matins, je vous en conjure, mon respectable ami. »
C'est avec les quarante sous de sa messe de chaque jour à l'Hôpital-Général, que l'abbé Gourbezon vécut avec sa mère pendant dix ans, de 1807 à 1817, et trouva encore moyen de pratiquer Taumône. Absolument oublié de Mgr Le Kalonec, que la sœur Sainte-Marie n'avait pu convaincre de la sainteté de son protégé, il ne serait probablement jamais rentré dans l'exercice de son ministère, sans une circonstance tout à fait imprévue. Sa sœur, trop faible pour supporter le climat brumeux du nord, fut renvoyée, vers la fin de 1816, à THôpital-Général de Montpellier, sur l'ordonnance du médecin de la congrégation. Le cœur de Marthe se serra k la vue de la misère où vivaient son frère et sa mère octogénaire. Elle stimula le zèle lassé de la sœur Sainte-Marie, et toutes deux, un jour, frappèrent à la porte de Tévêché. Le moment était favorable : monseigneur cherchait un prêtre pour la nouvelle paroisse de Saint-Xist. Pressé par l'autorité de la vieille supérieure, ému peut-être par les larmes de Marthe, Tévêque promit de réintégrer Pierre-Jean-Guillaume Gourbezon dans ses fonctions; et, quelques jours après, Tayant en effet mandé auprès de lui, il lui remit le titre de desservant de Saint- Xist, puis, Tembrassant cordialement :
« Allez, lui dit-il, mon fils, tous vos péchés vous sont remis. »
Quand Antoine Fumât vit l'abbé Courbezon assis à sa table, il éprouva une furieuse envie de lui dévoiler incontinent ses projets de mariage avec Sévéraguette; mais, effrayé par la pensée que trop de précipitation pouvait tout perdre, il brida sa langue, qui lui sifflait entre les lèvres, et se contenta d'inviter insidieusement M. le curé à passer quelques jours à Sanégra. L'abbé Courbezon donna d'autant mieux dans le piège, que sa mère, retenue kMontpel»lier auprès de Marthe malade, n'avait pu le suivre, et qu'il se trouvait absolument seul à Saint-Xist. Tout, jusqu'à ses meubles et son pauvre linge, était resté là-bas, dans la misérable soupente de la rue d'AigrefeuiUe. Le vieux desservant s'installa donc chez l'Avocat avec une bonhomie et une insouciance charmantes.
Dès cet instant, Fumât crut son triomphe sur Pancol » assuré. Tout entier à ses espérances matrimoniales, et flairant l'occasion de s'en ouvrir au curé pour gagner à son parti un si puissant auxiliaire, il s'accrocha à lui de toute la force de son amour, ou mieux de sa convoitise, car les biens de Sévéraguette lui tenaient bien plus à cœur que ses beaux yeux. De peur qu'il ne fût circonvenu par ses ennemis, il ne le laissa pas seul une minute. L'abbé Courbezon descendait -il, le matin, à Saint-Xist pour dire la messe, le Sanégrol, sous l'excellent prétexte de la lui servir, l'accompagnait impitoyablement; allait-il souper, le soir, chez quelque paysan considérable des quatre hameaux, l'Avocat s'invitait effrontément de lui-même, et, s'asseyant à côté du vieillard, portait, au dessert, avec une solennité grotesque, des santés multipliées au curé de la nouvelle paroisse.
Cependant on touchait presque à la fin d'octobre, et
Eamat, chose incroyable! n'avait encore osé souffler un mot de ses prétentions: Tabbé Gourbezon lui imposait! Malgré des rapports de jour en jour plus fréquents, le paysan de Sanégra sentait qu'il existait^ entre le vieux desservant et lui, comme une insurmontable barrière, et qu'il ne pourrait jamais, avec ce prêtre grave et morne, causer familièrement de toutes choses. Cent fois le premier mot des aveux lui était venu au bout des lèvres; mais, tenu toujours à distance par la dignité froide et triste du curé, il en avait été réduit jusqu'ici à refouler en lui-même ses confidences. Un regard de l'abbé Gourbezon lui desséchait le gosier et le rendait incapable d'articuler la moindre parole. Ses tentatives infructueuses pour expliquer son coeur ou ses intérêts confondaient et désespéraient à la fois le conseiller municipal. Ge campagnard retors, ne comprenant rien à Pinfluence toute magnétique que Tabbé Gourbezon exerçait sur ses dispositions expansives, enrageait de son mutisme, et prenait incessamment de nouvelles résolutions définitives. Un jour, enfin, ayant fait provision d'audace, il était décidé à brusquer la situation, et, en attendant le curé, il ruminait, à l'entrée du chemin de Sanégra, les premières phrases de sa harangue, quand Sévéraguette, sortant de l'église, l'accosta tout à coup :
« Eh bien ! Fumadou, lui dit-elle, est-ce que vous allez garder toujours notre curé par là-haut, à Sanégra?
— Mais, Cécile, tant qu'il voudra demeurer à la maison, je ne le mettrai point à la porte. Dieu me sauve 1
— A quoi bon faire réparer les Récollets, si vous deviez loger M. le curé chez vous? reprit la jeune fille piquée.
— Oh! voyons, Sévéraguette, soyez de bon compte,»et ne montez pas comme ça sur vos grands chevaux. Vous ne voulez pas, je pense, ressembler à votre tante Pancole, qui ne sait point dire une bonne parole au brave monde.... Vous êtes si douce naturellement, vous!.... Parlons peu, mais parlons bien : franchement, que vouliez-vous que
M. Gourbezon allât faire dans ce grand casai * des Récollets, sans meubles, sans linge, sans servante?^ Vous savez bien que ses affaires ne sont point encore arrivées de Montpellier?
— S'il ne s'agissait que de meubles et de linge, je lui en aurais bien donné, moi. — Et, tenez, Fumadou, j'ai justement tous les meubles de ma chambre qui ne me sont plus utiles, car j'habite depuis sa mort la chambre de ma pau« vre défunte mère ; je vais tout de suite les envoyer à la cure.
— Vos jolis meubles de noyer ! Gardez-vous-en bien, Dieu me sauve ! s'écria le Sanégrol retenant Sévéraguette qui s'élançait déjà vers Saint-Xist ; vos meubles se portent bien chez vous, qu'ils y restent.
— Gependant je veux que Saint-Xist jouisse un peu de son curé, moi!
. — Les portes des Récollets ferment comme des mâchoires de chèvre, et l'humidité moisirait bien vilement votre mobilier, allez I
— Tant pis pour lui ! qu'est-ce que cela fait?
— Comment, qu'est-ce que cela fait! Y pensez-vous, Gécile? s'écria Fumât dont toute Pavarice éclata au grand jour.... D'ailleurs, ajouta- t-il un peu honteux d'avoir laissé percer son véritable caractère, M. Gourbezon ne peut pas faire sa cuisine lui-même ; ces gens-là, vous le comprenez, sont habitués à être servis, et il n'a pas encore de domestique.
— Et ma tante Pancole donc? et moi donc? sommesnous venues au monde pour nous croiser les bras tout le long de la journée? Vous imaginez-vous, par exemple, que nous laisserons M. le curé tremper sa soupe lui-même? Soyez sans inquiétude, Fumât? M. Gourbezon n'aura qu'à se mettre à table, à déplier sa serviette et à manger.
— G'est égal, vous en ferez ce que vous voudrez, voyez-