‹ Les Courbezon: scènes de la vie cléricaleChapitre 4 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les Cévennes méridionales, qui s'étendent du col de Narouse au Lozère, encombrent de leurs masses énormes, ici sous le nom de monts de TEspinouse, plus loin sous le nom de monts Garrigues, tout le nord-ouest du département de l'Hérault. Entre le pic de Caroux dans les monts de TEspinouse, et le plateau de Larzac dans les monts Garrigues, se développe une succession de hautes collines appelées monts d'Orb, du nom de la rivière d'Orb qui en caresse la base depuis Notre-Dame d'Ântignaguet jusqu'au hameau de la Trivale. La nature des monts d'Orb diffère absolument de celle des Cévennes proprement dites. Abrités du vent, d'un côté par les murailles granitiques du Caroux, de l'autre par les remparts graveleux du Larzac, ces mamelons qui se marchent sur les pieds les uns aux autres, sont, à certains endroits, une manière de serre chaude où cuisent au soleil les fruits les plus sucrés des climats méridionaux. Ainsi, tandis que TEspinouse recouvre ses pentes

abruptes de châtaigniers et de hêtres, que le Larzac prolonge jusque dans TAveyron ses landes sauvages clair-semées de genêts et de chênes verts rabougris, les monts d*Orb étalent orgueilleusement aux yeux leurs coteaux où verdit la vigne, leurs vallées où mûrissent la figue et l'olive, leurs petites plaines resserrées, où se profilent en ligne droite de longues rangées d'amandiers, de mûriers et de micocouliers.

Dans les replis sinueux des monts d'Orb bourdonnent, comme autant de ruches d'abeilles, de nombreux villages dont toute la fortune dépend de leur plus ou moins bonne exposition au midi. Les vents glacés du Garoux sont un véritable fléau, et pour peu que quelque hameau s'avise de tourner son visage au nord, malheur k lui ! S'il est posé sur les collines basses, il pourra peut-être encore, grâce k son éloignement de la grande montagne, récolter un peu de vin, de froment, de miql ; mais si, comme Servies, par exemple, il s'accroche aux chaînons mêmes de l'Espinouse, il devra se résigner k vivre de seigle, de châtaignes, et surtout du commerce de ses bestiaux. Du reste, le paysan des parties hautes, soumis k une existence plus dure, plus misérable, en lutte constante avec les éléments, ne ressemble en rien, par ses mœurs, son attitude, son costume, aux paysans des mamelons voisins de la plaine. C'est surtout aux foires de Bédarieux et de Saint-Gervais, deux cantons de l'Hérault enclavés dans les Gévennes méridionales, qu'éclate ce singulier contraste de caractères. Tandis que les campagnards de la vallée d'Orb, vêtus proprement de bonne serge ou de veleurs vert bouteille, guillerets et bruyants, affluent k Bédarieux avec leurs mulets chargés de grains et de fruits, l'habitant des hautes cimes se dirige sur Saint-Gervais, morne, d'un pas lourd, le corps enseveli dans un vêtement étrange de toile de genêt appelé gri" saoudo, et suivi d'interminables troupeaux de moutons, de chèvres, de bœufs, bêlants et mugissants. A Bédarieux, on trafique, en se gouaillant, de l'amande, de l'olive, du miel,

des cocons, du froment, productions naturelles d'un sol aimé du soleil ; à Saint-Gervais, on vend du bétaif ; et ici, le marché est plus grave que là, car si l'homme peut abandonner sans regrettes fruits de Tarbre qu'il a planté, il ne se sépare pas sans déchirement de la bête qu^il a nourrie : entre le pâtre et son troupeau n'existe-t-il pas d'ailleurs des sentiments d'affection, d'amour, qui défient toute psychologie ?

Le bétail est la grande industrie de la partie des monts d'Orb que ravagent les ouragans du Caroux et du Larzac. Les châtaignes et quelques champs de seigle ne pouvant lui suffire, dès longtemps le paysan songea k tirer profit des genêts, des cades, des chênes verts, des taillis de châtaigniers sauvages qui hérissent, çà et là, les friches éternelles de TEspinouse et des monts Garrigues. Toute l'année, à travers ces immenses solitudes, du levant au couchant et du nord au midi, on entend les bêlements des chèvres et des moutons, les grognements sourds des truies avec leurs marcassins. Ces multitudes innombrables de quadrupèdes, maigres, affamés, conduits par un grand pâtre hâve, au long bâton ferré, en grisaoudo, Siweuglé par ses cheveux qui lui retombent sur les yeux en tire-bouchons, s'appellent dans le pays tarrines. Rien n'est plus curieux que de voir une tarrine de porcs ou de moutons sortir le matin des étables avec son berger en tête, ses pillards ^ en flanc et ses chiens-loups en queue. D'abord elle se presse en colonne compacte dans les chemins creux qui mènent aux vastes landes ; puis, livrée aux chiens seulement, elle s'éparpille dans les gorges escarpées, au bord des abîmes, dans la plaine infinie, tandis que le berger et

1. Dans le Bas-Languedoc, on donne le nom de ptHard* à des garçonnets de dix à quinze ans que les propriétaires de tarrines attachent à titre d'aides à leurs bergers. L'usage laisse au berger le choix libre et exclusif de ses pillards; lui-même va les louer en foire, et leur paye de ses deniers la première paire de sabots, signe touchant d'investiture pastorale.

f es pillards, pour trouver le pain noir de leur bissac moins dur, font la chasse à la perdrix rouge, au lourde, au lapin....

Le pâtre est un homme considérable dans les Gévennes, car, avant de lui confier la garde d'un grand troupeau, on exige qu'il ait serti au moins cinq ans en qualité de pillard^ et Dieu sait si les pentes du Garoux, comme celles de Larzac, sont glissantes ! Les femmes surtout comptent avec les bergers qu^environne toujours pour elles une vague auréole de sorcellerie. Du reste, soit simplesse native, soit instinct d'avarice, il n^est pas un pâtre cévenol qui n'ait entretenu, h différentes époques de sa vie, quelque commerce secret avec Dieu ou le Drac \ et n'ait reçu d'eux un remède à tout guérir. Les populations des Gévennes méridionales, particulièrement celles des monts d'Orb, se souviennent encore du fameux berger Parado, de Valquières, mort depuis quelques années çeulement, lequel jouissait du double privilège de relever ses fidèles de la maladie et de leur dévoiler l'avenir. Gomme les héros anciens, Parado. a déjà toute une légende en Bas-Languedoc.

Les paysans des collines basses des monts d'Orb sont moins accessibles à la superstition que les paysans de la montagne haute, mais ils ont aussi moins de caractère et de véritable grandeur. Le soleil ne s'est pas contenté de chauffer leur terre, il a de plus épanché ses rayons sur leur cerveau et en a absorbé les nuages pleins de poésie qui font de l'homme des plateaux un type à la fois si original et si pittoresque. Entre l'habitant de Servies, qui n'a jamais couché un provin en terre, et celui de Gamplong, qui se grise avec le vin du cru, la distance est incommensurable, quoiqu'ils soient séparés seulement par le bloc granitique de Bataillo. Mais à Gamplong comme à Graisses- £ac, deux villages pauvres perdus au fond de ravines noires et profondes, on compte encore plus de châtaigniers que

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