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Les coureurs d'aventures

Paul d'HerbilIiers, à qui nous devons les principaux éléments de cet ouvrage , était intimement lié avec son cousin Albert et passait la meilleure part de sa vie à la bastide Roland.

4 Li:S COURFUKS D AVENTURES.

Après avoir été personnage secondaire, il deviendra Yun de nos héros à son louri alois nous ne manquerons pas de gracieuses héroïnes , car les liens de famille et Tamitié n'étaient point, tant s'en faut, les seuls motifs qui fissent de Paul Tun des hùles assidus de son oncle , le mçilleur des hommes, h Tentendre.

— Après avoir parcouru les quatre parlies du monde, ajoutait-il, après avoir mené une vie des plus aventureuses, mon oncle Roland s'est retiré en Provence, dans une jolie bastide au pied du coteau de Lamalgue. A vingt lieues à la ronde on cherclicrait vainement une existence aussi paisible

INTliODUCTION. S

que !a sienne. Il a été tour h tour marin de Tétat, corsaire et oiTicier d'infanterie; il a fait la traite, la (^'ourse, la guerre sur terre et sur mer; il a été alternativement pauvre, riche, ruiné, rétabli dans ses affaires, tourmenté par mille vicissitudes ; mais, que ces temps sont loin de luil Actuellement il vit de sa retraite, d'un léger patrimoine personnel et de la fortune assez considérable que ma tante Félicité lui a apportée en mariage.

— Allons! tout est bien qui finit bien! répondimes-nous à Paul d'Herbilliers , qui nous parlait ainsi , voici déjà longues années, lors de son premier voyage à Paris.

Rien encore ne nous faisait prévoir que

O LHS COURMJHS l> AVIiML'RF.S.

noire aimable visiteur nous fournirait la matière de récits accidentés et dramatiques. Il venait nous demander une petite recommandation, que nous fûmes heureux de ])Ouvoir lui donner; — mais ce détail est de médiocre importance.

Ajoutons seulement qu'il nous témoigna sa gratitude en nous expédiant un volumineux manuscrit que nous prîmes d'abord j>our les infructueux essais d'une musc de province.

L'envoi franc de port et parfaitement à notre adresse nous fit trembler à son arrivée; ce ne pouvait être ni le dossier d'un procès, ni les pièces d'une succession, nous

I>TI\ODlJCTION.

sommes à l'abri de pareilles fortunes,bonnes ou mauvaises :

— Papiers manuscrits, disait le commissionnaire des messageries générales.

— Quelle liasse!... C'est une tragoJio «ocompagnée d'un vo\ume ^de vers!... c'est le timide essai f'^'lme poétique enfant de l'Occitanie qui ^^ nous prier de yaider ses pas chancef'l^ils gur le chemin ardu de la gloire.— ^" dique horrible tuile!...

Un semblable honneur engendre au moins un ennemi, sinon davantage.

11 est dans un département de notre belle patrie une famille qyi nous a voué aux Dieux Infernaux parce que nous n'avons

8 LES COUttliURS d'AVKNTURES.

point fait cditcr un poënie en vingt chants intitule : L'uyménéide, ou les conquêtes d'IIijmen dans les champs de V Amour ^ par une intéressante jeune personne, Torgueil et l'espoir de ses parents.

VHyménéide nous a coûté vingt lettres a son auteur , dix matinées employées en démarches absurdes, cinq francs de port pour la renvoyer d'où elle nous étaiî venue, et une déclaration de guerre en gun^ de remercîments.

— Est-ce encore une Ihjménéide ? murmurions-nous avec épouvante en ouvrant le paquet enveloppé de toile cirée.

Nos appréhensions redoublèrent à Tas-

IMRODUCTION. 0

pecl du mot introdugtiOxN trace en caractères majuscules sur une grande page blanche. Mais une lettre, recelée sous le premier feuillet, frappa bientôt ':iios regards :

— Victoire!... c'est re'criture de Paul d'Herbilliers; r*ae bonne chance! des nouvelles d'u'iiami!...

No s terreurs étaient dissipées, nousbri-

S'' imes le cachet avec joie :

Al

«Avant de quitter la France, — nous écrivait Paul , — je vous expédie mes notes sur mon oncle Roland , ses aventures , sa famille , et sur l'histoire de son ami Frédéric Dorment. Le peu que je vous en contai à Paris sembla vous intéresser ; si vous jugez

10 LES CorKF.Uns DAYliNTUKES.

ces docuiiienls plus élencîiis dignes d'entrer dans vos œuvres, je vous les abandonne à discrétion, 'y^^rez-en tel parti qui vous conviendra • ro^'^nez ^ taillez, modifiez, abrégez, développez, arrange^/ ^ ^'^''■'^ fantaisie. Poiii(ain, je vous en prie,\>'^ me traitez pas connue vous avez traité l'inlbriu,' ^"''' tcur Esturgeoi et la Société du Cancan'l '^^~ ritime et Colonial ; ne prenez point le con"^ trépied de toutes choses. Je suis véridique, je n'ai point dénaturé les faits ; vous n'aurez donc jamais à faire justice de calomnies ou de méchantes interprétations. Je parle d'après mon oncle, qui S3 gardait de jeter de l'odieux sur d'honnêtes gens. — Ne rc-

IM'ilODlCS Ï0\. 1 1

dressez rien , sous peine de transformer à votre tour d'estimables personnages en coquins incapables de mériter aucun intérêt. Assurément , vous avez bien fait dans votre Couronne Navale de vous ranger du côté du marquis de Beliegrave contre les Rigaudin et les Esturgeot qui le noircissaient honteusement. De même, dans plusieurs de vos romans, dans vos Princes cVEbèney entr'autres, vous avez eu raison de combattre ce club des Vieux-Garçons dont les correspondances mensongères ont terni tant de réputations honorables. — Mais encore une fois, mon manuscrit n'a aucun rapport avec ceux des Estui'eeot, desFernand et des autres niem-

bres d'une société trop longtemps fameuse.»

Tant de recommandations étaient inutiles. — Paul d'Heibilliers est un franc et loyal caractère; en nous assimilant ses travaux , nous en avons respecté l'esprit ; aussi pouvons-nous sans crainte lui conserver la parole.

Au nombre des mérites de mon oncle Roland , — disait textuellement Paul d'iîerbilliers, — je mettrai en première ligne celui d'être père de quatre jeunes personnes charmantes dont l'aînée n'a pas vingt ans.

Il a en outre un fils, Albert, mon cousin et mon amij qui précède ses sœurs de quelques années et a fait avec moi toutes ses études; les circonstances nous rapprochent souvent. Souvent je puis m'asseoir au foijei^ de mon oncle. Or, qu'on ne s'y trompe pas, cette expression n'est pas une synecdoque c'est littéralement qu'il faut l'entendre, surtout pendant une bonne moitié de Tannée, il ne s'agit point ici de la partie prise pour le tout.

Le foyer de mon oncle est vaste comme celui d'un ancien manoir et rend conséquemment sa petite maison de campagne-

i4 LFS COURKURS DA VENTURKS.

fort dissemblable des voisines, où la cheminée ne (igiire que pour mémoire.

Mon oncle avait clé cosmopolite; il ne se fixa en France qu'après avoir apprécié à leur valeur les usages de tous les pays. Aussi a-t-il composé son intérieur en raison des us et coutumes qui lui ont semblé préférables.

Je me rappellerai toujours sa dissertation sur les modes de chauflage; elle naquit d'une question naïve que je lui adressai, étant encore enfant, sur la dimension de son énorme cheminée :

— Mon petit ami, me dit-il enroulant entre les doigts sa cigarette chérie, te sou-

viens-tu de VHislolre du Petit Chaperon llouge?

— Suremenl, mon oncle.

— Eli bien ! tu dois savoii- h quoi servaient les grands bras de la Mère-Grand , à quoi servaient ses grandes jambes et ses grandes oreilles ?

— Si je le sais! répondis-je.

— Alors , tu dois savoir aussi à quoi servent les grandes cheminées?

— A mieux se chauffer , mon oncle.

— Précisément, pourvu que le tuyau soit convenablement installé. Ne va pas croire pourtant que les grandes cheminées soient ce qu'il y a de meilleur; quoique connaisseur ,

16 LES COURIiURS D*AVENTURES.

j'ai longtemps hésité avant de construire celle-ci. Mais vraiment un poëlc serait un luxe inutile en Provence, et je me suis contenté d'un vaste foyer breton, avec des bancs placés dans chaque coin , de façon h me permettre de fumer , sans infecter l'appartement.

Mon oncle m'expliqua aussitôt la forme et les avantages d'un poêle, meuble qui m'était encore inconnu, et finit par s'applaudir de la manière dont il avait disposé les choses.

— La Provence me convient, ajouta-il, j'aime son beau climat. L'été, l'on y vit agréabb'Uient sous sa treille; mais l'hiver

INTRODUCTIOX. 17

on y gèle, comme dans Ions les [)ays méridionaux, où Ton n'entend rien à se garantir du froid. J'en ai assez souffert dans mon temps pour prendre aujourd'hui mes aises ; je veux avoir frais en été et chaud en hiver, vivre à ma guise, eî laisser les autres en faire autant.

Il est rare que mon oncle ne rallume pas son petit rouleau de tabac, après avoir prononcé celle phrase inévitable. Elle le peint mieux que les plus longs discours.

Représentez-vouSj du reste, un bon vieil' lard do soixanle et quelques années, encore droit Cl ferme, d'une taille au dessus de la moyenne, et dune corpulence

raisonnable, vous verrez mon oncle Roland.

Ses goûts sont simples et faciles h satisfaire; il aime le jardinage, la lecture et la nuisique. Sa matinée est consacrée à la culture de son parterre; il ne passe guère une après-midi sans jouer du violon ; enfin il sVst fait un dieu de la régularité. Ses trois repas sont ramenés par huit heures du matin, midi et huit heures du soir. Ils sont nécessairement suivis de plusieurs cigarettes.

11 s'assied sur son banc favori, en souriant avec un contentement intime.

Albert et moi prenons place auprès dé

LXTKODUCTIOX. 49

Ini, et d'ordinaire la conversation ramène sur la braise quelques-unes des histoires de mon oncle. Il les conte de manière à nous les faire toujours trouver nouvelles; rien de simple en apparence comme sa narration , rien de plus naturel que les transitions qui lui rendent ses personnages après plusieurs années d'oubli.

Des réflexions judicieuses ou piquantes accompagnent le récit, et nous nous surprenons, Albert et moi, à désirer la dixième édition d'un petit roman dont nous connaissons à l'avance les faits principaux ; mais les détails en sont si variés, mon oncle sait si bien encadrer une seconde histo-

20 LUS COUREUUS D AVENTUr%ES.

ricUe inconnue dans la première, que noi]s n'éprouvons jamais avec lui ce sentiment si commun auprès du grand nombre des conteurs, et qui porte à crier : Grâce ! dès le début.

Si mon oncle Pioland n'est pas avare des aventures d*autrui, il est beaucoup moins prodigue des siennes. Ce n'est qu'à force de questions ei en liant entre elles mille réponses éparses, que j'ai pu, tant bien que mal, me rendre compte de sa vie passée. *

Cadet d'une bonne famille d'Anjou, il fut lancé, en ITSOj dans la marine royale, avec le litre de volontaire. Sa première

campagne fut une sorte de circumnavigation. On sait que Louis XVî se plaisait à tracer de sa propre main îe plan d'expe'dilions lointaines.

La frégate rUcrmionc où mon père, Joseph d'Herbilliers, était alors embarqué avec le jeune Roland, explora les côtes de rAmérique du Nord, traversa Tarchipel des Antilles, longea l'Amérique Méridionale, et ne revint en France qu'après avoir successivement passé au Brésil, au Pérou et en Californie.

Au retour, la révolution française grondait sourdement; Roland était alors garde

22 LES COrREUHS D'AVENTUUrS.

(lu pavillon; il repartit, étranger aux agitations politiques qui comniençaient, et alla naviguer dans les mers de l'Inde.

La corvette qu'il montait, avant de reprendre la route d'Europe, mouilla, vers la fin de 1789, dans la baie de Tous-les- Saints (Bahia), sans y trouver encore aucune nouvelle certaine des catastrophes qui bouleversaient la France.

Je ne vous parlerai pas de mon père, dont les destinées furent bien différentes; resté à terre après la campagne de niermione, il fut témoin des drames horribles de la Terreur.

Mon oncle, en relâche à Bahia, ignorait

INTKODVCTION. 25

les excès de la révolution. Il avait a peine vingt ans. Jeune, gai, e ntreprenant el non moins sensible, il s'éprit avec Tardeur de son âge d'une créole brésilienne qui devait être ravissante ; telle est, du moins, ma conviction.

C'est ici la partie la^)lus obscure de l'histoire de mon oncle. Je n'ai jamais su par lui quels furent les résultats de sa passion pour la belle Jacintinha. Toutefois, bien qu'ils soient rares, il existe encore quelques contemporains moins discrets, qui m'ont affirmé que cet amour fat la cause principale de son absence lors du départ de la corvette.

24 LES GOUIIKUHS î/AVEMURES.

Que deviiît-il ensuite ? où rcnlraînèrent les événements ? Je crois que plus d'une des siventures brésiliennes dont il nous légaîe le soir pourraient bien ifèlre que des fragnients de ses j)ropres tribulations.

Mes conjectures me portent à affirmer que, se trouvant bientôt sans ressources dans un pays inhospitalier, il s'embarqua vers cette époque sur un négrier portugais, et fit quelques voyages à la côte d'Afrique.

Enfin la frégate VAtalanle ayant mouillé à Bahia, mon oncle se hala de forger un conte plausible pour être admis à bord, et l'obtint sans difficulté.

Ses amours, je l'ai dit, sont \m de ces points te'nëbreiix que je n'ai pu pcne'trer complètement.

La belle Jacintinha în'éféi'a-l-elîe la main de quelque riche créole à celle d'un aventurier jeté par la mer sur les côtes du Bre'sii?

Des parents barbares, — il s'en trouve dans les quatre parties du monde, — mirent-ils fin brusquement aux galanteries du garde-marine français?

De nouvelles amours effacèrent-elles, dans le cœur du cher oncle^ l'impression des premières?

Abandonna-t'il une Ariane éplorée ?

-H LES couKians i/aventukes.

Fut-il malheureux, jaloux, infidèle ou ingrat?

Toutes les hypothèses sont admissibles.

Un jour peut-être connaîtrons-nous la vérité.

Quoiiju'il en soit, les choses avaient marché a pas de géant : 1794 touchait à sa fin, la guerre était allumée. Par un heureux hasard , VAtalante entra sans coup-férir dans la rade de Brest.

A peine en France, mon oncle se vit avec surpiise au nombre des lieutenants de vaisseau.

Son ancien navire ayant été pris, sa disparition avait passé inaperçue, et il se

IMflODUCTION. Z l

trouvait avancé par l'effet des vides nombreux que la révolution française et l'émigration firent dans les rangs de la marine. Tout lui présageait une brillante carrière quand il fut embarqué de nouveau.

Quelques escarmouches oii il se diïîtingua l'auraient même promptement porté aux premiers rangs, s'il n'avait subi un sort trop fréquent, hélas! à cette époque de notre histoire maritime. Il fut fait prisonnier par les Anglais.

Son amitié intime pour Frédéric Dormont, jeune volontaire avec qui il se lia à bord de VJtalante, et qui lui rendit des services signalés lorsqu'il abandonnait le

28 LKS couRuuns d'aviintures.

Brésil dans un état de dénûmcnt complet, leurs divers embarquements communs et leur séjour aux pontons pourront être racontés ailleurs.

Qu*il me soit permis de glisser rapidement sur une foule de détails.

Mon oncle avait Tesprit actif, il combina un plan d'évasion, et Frédéric le seconda admirablement; les prisons flottantes n'éttiient pas encore organisées avec le même ordre et la rigoureuse surveillance que l'Angleterre y porta depuis. Les deux amis, aidés par un homme dont l'histoire nous occupera bientôt, s'enfuirent sous des dé-

guisements et abordèrent en France vingtquatre heures après.

Aussitôt mon oncle sollicita la faveur de prendre part à une expédition de corsaires arme'sà Saint-Malo; quelques courses heureuses le mirent à la tête d'une sonmie considérable.

La France triomphait sur le continent, le premier consul tenait en main les rênes de l'Etat, la tranquillité renaissait au dedans, tandis que la gloire rayonnait comme une auréole sur toutes nos frontières.

Mon oncle trouva naturel d'aller dépcn-ser h Paris ses deux cent mille francs de parts de prises ; toutefois, il eut la sage pré-

50 LKS COUKF.URS d'aVENTURES.

caution d acheter quelques ai pcnls de terre avant de se mettre en devoir de manger sa rapide fortune. Cette courte période de sa vie est une de celles qu'il raconte avec le moins de difficultés.

Les quatre mois qu'il brûla à Paris lui sont d'un souvenir plus agréable que toutes ses campagnes, mais on peut être certain, quand il en parie, qu'il finira toujours parle regret de n'avoir pas eu le temps de dissiper entièrement son or. ïl lui restait quatrevingt mille francs, lorsqu'un ordre du ministre de la marine le rappela dans un port militaire. Il fallut obéir, renoncer aux délices d'une vie de luxe, et de folies, pilacer le

INTRODUCTION. 5i

reste des parts de prises, et prendre la mer. Au retour, une faillite avait réduit le tout à zéro.

Mon oncle en eut quelques regrets; mais alors on vivait si vite, qu'il ne songea pas seulement à tenter les mêmes chances pour en retirer les mêmes avantages.

Sur le continent, la victoire nous était toujours fidèle ; les armées de terre présentaient un si brillant aspect que, dégoûté du rôle de la marine et frappé dans ses plus chères affections par une tragique aventure de mer, il demanda et obtint le grade correspondant au sien dans l'infanterie.

52 LES COURKURS d'aYENTURES.

Un an après il était chef de bataillon, et colonel en 1807, à l'âge de 56 ans.

Les événements de la guerre le conduisirent successivement en Hollande, en Allemagne, en Ilalie et enfin en Espagne. Ce fut là qu'il contracta la douce habitude de la cigarette, et qu'il renonça pour jamais à toute autre manière d'user du tabac.

Quand il revint de Barcelone, il fut envoyé en garnison à Marseille, où ses belles manières, son cfrade et sa naissance lui ouvrirentlesportes desmeilleares maisons de la ville. Pour la première fois, il songea à se reposer; les charmes de ma tante Félicité, cousine germaine de ma mère, et sans

doute aussi les attraits d'une belle fortune, y furent pour beaucoup.

La décision prise, Tattaque fut vigoureusement conduite; aimer, se faire aimer, se poser nettement par une demande en mariage dans les règles, tout cela fut Taffaire de huit jours. La place était battue en brèche , la capitulation ne trama pas en longueur, Tunique condition du traité fut que mon oncle voudrait bien renoncer au service actif. Il avait quarante ans sonnés; il était d âge et d'humeur à préférer le bonheur aux fumées de l'ambition; il accepta des postes paisibles, sut manœuvrer

adroitement en 1814 et 1815, et atteignit I 3

r>V LES COUREURS 1) AVEXTURKS.

ainsi sa retraite que ses campagnes, ses blessures et ses croix rendent des plus confortables.

UAnjou ne lui tenait pas au cœur; sa famille en avait été arrachée par le tourbillon révolutionnaire; celle de sa femme désirait qu'il se fixât en Provence : il y consentit.

Le pays ne lui déplaisait point; il se mit en quête d'une position agréable pour y élire domicile, et finit, comme on l'a vu, par s'établir au bas de la colline du fort Lamalgue. .Se ne cacherai pas que le vin du crû fut une des causes déterminantes ; mon oncle est amateur distingué; mais, du reste, l'exposition convenait admirablement

à son aliure. ïi aperçoit de son belvéder la rade de Toulon et la Méditerranée.

Les navires qui entrent et sortent lui causent d'agréables distractions; leur aspect éveille souvent en lui de nobles souvenirs. Parfois, la lorgnette en main, il critiquera ou approuvera une manœuvre, devinera un signal, en commentera Fexécution; il éprouve une grande jouissance quand il a bien jugé des coups.

C'est ainsi qu'il a réalisé de vieux projets de jeunesse, et qu'en vivant isolé, il se tient au courant des grands mouvements maritimes.

36 LKS COUREURS 1)' AVENTURES.

Sa modération sur toutes choses le lait aimer de ses voisins.

En politique, il n'a pas, en apparence, dopinion tranchée, mais il sait qu'il existe des honnêtes gens dans les divers partis, et quelle que soit leur couleur, il est toujours disposé a leur rendre service.

Sa religion ressemble à sa politique, en ce qu'il n'en parle guère ; — il dira de temps en temps que la prière est une consolation dans louîes les circonstances de la vie, - ou qu'il déteste les athées, — ou encore que la plus mauvaise religion est prélérahle à la meilleure philosophie : pas un mot de plus. Ces rares apophtegmes coulent si naturel-

LXTRODUCTION. 57

lement de sa bouche, qu'on ne les remarque pas; aussi ne suis-je parvenu à les recueillir que par une observa lion soutenue. — Cependant, j'ai découvert en outre que le digne homme a des principes mieux arrête's qu il ne le fait paraître : tout ce qui est noble et généreux le touche. Son curé pourrait en dire plus long, si son curé n'était pas le plus saint ecclésiastique que je connaisse.

Mon oncle est franc comme l'or, mais discret autant qu'il le faut. Il ne ment jamais : ses récits en offrent un intérêt d'autant plus vif, car on sait positivement qu'il croit h ce qu'il raconte. L'on peut être sûr qu'il ne com|)roniettra personne en les fai-

r>8 LES COUUKUaS B'AVENTUUliS.

sant : ou ses personnages sont morts, ou ce qu'il en dit leur est désormais indifférent. Fréquemment, il change les noms, les époques, les lieux, et Tavoue volontiers.

C/est pourquoi quelques anachronismes, peu importants, d'ailleurs, se glissent dans sa propre histoire.

Je Tai vu se trouver, à Tentendre, aux deux extrémités du globe en même temps ; mais, à cela près, chacun de ses deux récits portait toutes les autres empreintes de la véracité. La cause de ces alibis, de ces contradictions inconciliables, est dans sa scrupuleuse attention à ne blesser qui que ce

ÎNTRODUCTION. 50

soit... Rien de plus inoflensif que Tassaisonneiïient de ses cigarettes.

Je n'ai qu'un regret en écrivant d'après lui : c'est que ma mémoire ne puisse textuellement reproduire les expressions du narrateur. Que ne suis-je sténographe î Le lecteur y gagnerait beaucoup, et pour la forme et pour le style.

Dans mon imparfaite copie, je n'ai conservé que les contours et les grandes lignes : le eoloris des tableaux était insaisissable.

Que ne puis-je vous prendre par la main et vous faire les honneurs d'un des Laucs de la vaste cheminée!

4() LES COUREORS D'aVENTURES.

— Mille pardons, mesdames... Les bergères les plus moelleuses vous seraient présentées par ma tante Félicité ou Tune de ses filles. L'odeur de la cigarette se mêle à la fumée de latre et monte vers le ciel... Ne la redoutez pas... D'ailleurs, elle est douce et produite par le plus heureux mélange de y herbe à la reine.

Pendant le souper, mon oncle avait nommé un aventurier de sa connaissance dont il parlait assez rarement.

— Faites-nous donc le plaisir, mon père*

de nous conter d'un bout à Tautre ce que vous savez de ce Rodolphe Bardan, que vous venez encore de citer tout à l'heure? dit ma cousine Anna quand nous fûmes rentrés dans le salon.

Chacun s'assit à sa place habituelle autour du foyer, et mon oncle, comme pour recueillir ses idées, fuma silencieusement sa cigarette avant de prendre la parole.

Coiisiu» et Cousines.

Pendant que mon oncle achève sa cigarette inspiratrice, permettez-moi, lecteur, de vous adresser les plus vifs reproches :

Vous avez eu grand tort, vous dis-je, retournez sur vos pas. Comment! vous pe'-

44 LES couREuns d'aventures.

iiétrez dans rcdifice sans avoir jeté un regard sur son extérieur! vous vous hasardez dans un labyrinthe et n'en avez pas examiné l'entrée! vous négligez déjuger l'ensemble avant de vous occuper des détails ! Vous avez tort, vous dis-je, lisez l'in- Iroduction.

— Mais je l'ai lue; que me reprochezvous? que voulez-vous? pourquoi toutes ces phrases? N'interrompez pas ma lecture, je vous prie ; je connais votre oncle Roland sur le bout du doigt.

— S'il en est ainsi, daignez accepter un million d'excuses. C'est qu'il est si fréquent d'éviter les préfaces, prologues, préaniim-

Jos, exordes, avant-propos, etc.; il est si rare de se conformer aux désirs de Tauleur, qui cache toujours une de ses plus chères pense'es dans ce début, quelque soit son nom; il est si naturel, si vulgaire, si... Pardon encore une fois , vous avez au moins parcouru le mien. Cette assurance me suffit; après cela, libre à vous de prendre place autour de la vaste cheminée. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir tant insisté, et conviendrez qu'il est au moins dans les usages de savoir en quelle société Ton se trouve.

— D'accord ; mais je suis loin de coïi* naître tout votre monde. Vous avez une

respectable lante qui mérite bien un mot de votre part, et des cousines charmantes, dites-vous : en faut-il davantage pour exci-

terma curiosité?

— Je me tairai cependant. D'abord, ne comptez pas sur le portrait de ma tante, celui de mon oncle doit vous suffire- Quant à leurs quatre filles, j'ai trop bonne opinion de votre goût pour hasarder sur elles un seul mot à présent. Vous en savez assez ; tout ce que j'ajouterais serait inutile, à coup sûr. Au chapitre des Papillotes, j'essaierai peut-être de soulever un coin du rideau, ou plutôt je placerai la lampe au milieu du salon, elle lîe répandra qu'une lueur incer-

INTIIODUCTIOX. 47

laine et ne détruira pas l'illusion. Allons, tracez quatre têtes, choisissez dans vos souvenirs, rappelez-vous quelques unes de ces créations auxquelles votre rêverie s'est complue tant de fois. Seriez-vous moins inventif que Grévedon, Devéria, Tony Johannot et compagnie? — Vous souriez? Ah! je le vois, il ne vous manque qu'un point de départ. Rien de plus juste, vous l'aurez; voici les noms de mes cousines, placés si ivant leurs âûfes :

Clotilde, qui n'a pas vingt ans, ce jourd'hui 15 mai 185J ;

Anna, qui a demandé l'histoire de Rodolphe Bardan, Y Aventurier,

48 LES COURF.URS I/aVENTOUKS.

Lucie.

Juliette.

Un nom, vous l'avouerez , circonscrit dans des limites raisonnables le jeu de la pensée. Peut-on être douce, bonne, timide ou même jolie avec certains noms?.. Mais, vous n'écoutez plus ! vous esquissez déjà ; déjà Tébauche est faite, vous poursuivez Toeuvre, elle est pleine de vie, d'une correction, d'un fini merveilleux? Bravo ! Tadmirable peintre que voire imaginalion ! Aurais-je aussi bien réussi ? Le pinceau le plus vrai, que dis-je, le miroir le plus limpide reproduiraient-ils de si gracieuses images?.* Et cependant nous sommes encore dans un

I>^TRODUCTION. 49

demi-jour mystérieux. Vous entendez le sonde leurs voix; elles causent tout bas,

quelques mots frappent votre oreille

C'en est fait, vous précisez leurs goûts et leurs caractères; la plume baisse aussi pa-^

vilîon devant vous ; elle se rend comme le

pinceau, com^mc le miroir. Un seul instant

vous a suffi, et si bien, que vous me condamnerez sévèrement à ce fameux chapitre des Papillotes d'oser effleurer vos rapides conceplloiis. Pour un empire, je ne voudrais marcher sur vos brisées; mais deux personnages me restent, Albert et moi ; je m'en empare à mon tour et vous les

imposerai.

50 LES COUREURS d'AVEISTURES.

Vous nous avez entrevus tout à l'heure, il est vrai : moi, je vous ai introduit, présenté et fait asseoir; lui, vous le savez, est mon ami de cœur. Par bonheur, vous êtes encore indécis. Je pourrai donc vous citer un dicton : Qui se ressemble s'assemble; et j'ajouterai qu'Albert est grand, beau garçon, spirituel, un peu railleur, mais excellent sous tous les rapports. Son jugement est assez droit, son imagination féconde. Du reste, il est brun de peau, porte de longs cheveux noirs et d'épais favoris ; enfin il est passionné pour la danse et la chasse.

Moi, je suis petit, laid et pâle comme la Cecropia anjentca; mes cheveux sont très

courts, ma barbe rousse et clairsemée ; je valse lourdement; je distingue à peine la poule de la pastourelle; un caniche est mon animal familier, et je ne crois pas avoir manié un fusil de chasse de ma vie. Vous voyez qu'on ne peut se ressembler davantage? Enfin,

comme par aventure, vous pouvez être curieux de mon nom; sachez une fois, pour toutes, que je m'appelle Paul d'Herbilliers, et non autrement.

(Le portrait peu flatté que Paul d'Herbilliers fait de lui-même, est loin d'être rigoureusement exact. Malgré les recommandations de sa lettre d'envoi, il nous sera permis ici de déclarer que Paul a

52 LES couREims d'avknturf.s.

beaucoup plus de rapports avec son cousin Albert qu'on ne le croirait après ce parallèle. Sa laideur, sa pfdeur, sa barbe clairsemée, Texiguité de sa taille, sa maladresse comme danseur, sont des exagérations contre lesquelles eussent protesté ses quatre aimables cousines, si ce passage de ses notes leur eût été communiqué.)

— Mais, silence ! s'écrie Paul, voici mon oncle Roland qui jette au feu les restes de sa cigarette, nous reprendrons cette causerie une autre fois.

FIN Dli l'introduction.

PREIrlIËRE PARTIE.

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