‹ Les coureurs d'aventuresChapitre 14 sur 14 · Î)*AVENT(11ES · texte numérisé non relu

Î)*AVENT(11ES

entendre qu'il se croyait aime , cl finit par renouveler sa demande de mnriaûfc.

Midnme Branleuil ne daigna point faire allusion au passé. Quand elle Feut e'couio jusqu'au bout sans rinlerromprc :

— Monsieur, dit-elle, je vous félicite de voire avancement, de votre évasion des pontons anglais , de votre bel avenir mariiimo, et môme, puisque vous. y lenez tant, des deux mille livres de rentes que vous a léguées M. votre oncle; mais je vous avouerai que ces intéressantes communications me semblent, à moi, n'avoir aucun rapport avec la demande de la main de ma fille...

— Cependant , madame, balbutia Frédéric, les motifs qui...

— Monsieur, interr()m[)it scellement la

mère cVElisa; j*ai rhonncur do vous déclarer que ma fille n'éponsera jamais un ofTicicr de marine.

Sur ces mots, elle reconduisit Frédéric d'un air qui lui inlerdisaii Tenlrce de la maison.

Les portes s'ouvrirent cl se refermèrent ; le laquais, se conformant à l'allure do sa maîtresse, poussa la dernière fort brusquement sur les talons du jeune enseigne, qui se vit dans la rue avant de s'être bien rendu compte de toute la portée du refus de madame Branieuil.

11 passa dix minutes dans un élal voisin de l'hébêlemcnî, tant le résultat de sa dcmarcbe était différent de ce qu'il avait imaginé. — Les passants durent ôire fort surpris

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de voir un jeune officier de la marine gesticulant au milieu de la rue, comme s'il jouait la pantomime. Il rougissait, il pâ-lissait leur à tour ; enfin, s'apercevant de sa position ridicule, il courut à sa chambre garnio, et s'y enferma pour continuer sans témoins son lamentable monologue.

Roland n'était plus là pour le consoler; sa prudence et ses sages coçiseils manquaient plus que jamais à Fiédéric, dont l'amour, loin de se ralentir, semblait augmenter avec les obstacles.

— Elisa! n'avoir pas encore revu EHsa!.. mais pourquoi ce dédain?... Madame Branleuil a affecté d'ignorer tout ce qui s'est passé à Brest... Si je ne me trompe, j'ai été annoncé par un domestique en livrée... et

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introduit clans un vaste salon... La pauvre veuve d*un employé qui sollicilait à Brest une misérai3]c pension de sept à huii eenis francs... Il fiiut savoir ce qui s'est passé.... il faut savoir...

Frédéric sortit désespéré, s'abandoimant tour à tour aux plus folles idées, regrettant par moments de ne s'èlrc point aussi fait corsaire, et bien résolu à tout risquer pour revoir Elisa.

Il eut soin de se faire présenter dans tous les salons de la ville, et fréquenta le monde a\ec une assiduité dont jusqu'alors il se croyait incapable. Il apprit bientôt ce dont il aurait dû être instruit avant de risquer sa dernière démarche.

1) AVîiNTUUES. 299

M. Gcimaud, frère de madame Branteuii, et fournisseur des années de la Republique, e'tait maintenant un des opulents financiers de Tépoque. Des spéculations heureuses, pour nous servir du terme indulgent usité en pareil cas, l'avaient porté, en trois ans, à la tête des grands capitalistes. On disait plus bas que certains personnages haut placés n'étaient pas étrangers h sa rapide élévation.

Le fournisseur, toujours au dire des indiscrets, avait été au mieux avec quelques membres du Directoire. Pendant que les troupes françaises manquaient de souliers.

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il achetait des hôtels et des terres; il s'arrondissait do tous les côtes ; les immeuhles de la nation trouvaient en lui un acquéreur qui payait comptant, et les opérations de la Bourse lui étaient toujours favorables.

Le 18 brumaire, il fit des affaires d'or.

Quoi qu'on ait pu prétendre à cet égard, il est positif que M. Germaud était un frère généreux. C'est un grand mérite, on en conviendra, chez un enrichi, tant le cas est rare de nos jours; carie parvenu, d'ordinaire, a moins de famille ([u'un enfani trouvé ; ses laquais et son suisse peuvent en dire les raisons.

L'hahile fournisseur faisait donc.cxcepûon à la règle générale; madame Brantcuil s'en

rC5Bentait. A Rochefort, elle avait un véritalable train de maison.

Fréde'ric s'en rendit compte après coup; il ne put pénétrer la cause d'im si brusque revirement de fortune. — ■ Il s'étonna et frémit de crainte en se rappelant qu'elle occupait un bel appartement parfaitement meublé ; à la vieille servante reveche que Ton sait succédait un domestique assez nombreux. Tout cela trouvait son explication naturelle dans la libéralité fraternelle de M, Gcrmaud.

Frédéric apprit encore qu'Elisa était maintenant dans un pensionnat où son oncle avait exigé qu'elle passât quelque temps. Le fournisseur comptait l'appeler auprès de lui, à

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Paris, dès qu'elle serait en état tVelre produite.

Déjà môme l'on s'entretenait d'un mariage projeté entre la jeune fille et un parent éloigné nommé Georges Barzien, incroyable fort en vogue qui s'était assoeié aux entreprises de l'opulent spéculateur et jouissait de sa bienveillance au plus haut degré.

Georges Barzien venait d'arriver à Uochefort, une première entrevue devait avoir eu lieu. On laisse à deviner combien la petite ville était occupée de ces grands événements.

L'enseigne n'eut pas la moindre peine à se mettre au courant de tout.

Cependant la Gazelle était pi ète à se rendre en rade de l'île d'Aix, et Frédéric n'avait

encore pu voir Elisa, ni même lui faire connaître son arrivée. Vainement il s'était mis en vedette aux environs du pensionnat, avec l'espérance d'être aperçu ; vainement il avait lâché de se ménager des intelligences dans riiilérieur de l'éiablissement, Elisa ne sortait jamais lorsque ses compagnes allaient à la promenade; les gens de service étaient incorruptibles; l'on comprend que madame Branteuil avait mis bon ordre à tout.

Elle connaissait trop bien l'entreprenant enseigne pour n'être point sur ses gardes.

Il y avait mine et contre-mine.

Frédéric sentit qu'il ne pourrait atteindre an cœur de la place que par surprise. Il résolut de se lier avec son rival. Pareille manœuvie est élémentaire, c'est l'A BG de toute

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intrigue; maigre cela cependant elle réussit presque toujours.

Madame Branteuil sut bientôt que Georges Barzien et Frédéric Dormont s'étaient rencontrés au Café de la Marine, que l'enseigne en avait fait les honneurs au Parisien, et qu'ils étaient devenus inséparables.

Georges s'ennuyait à périr; l'accueil de l'ofllcier l'enchantait comnxj une source de distractions nécessaires; les choses s'étaient engrenées à souhait.

Madame Branieuil n'osa point contro-miner cette fois; il importait de tenir cachées à son futur gendre les anciennes relations de Frédéric et d'Elisa. Le jeune marin avait donc trouvé le défaut de la cuirasse.

Georges Barzien était le type de ces éiran-

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ges lions, comme oiî dirait aujoura'hui de ces dandys du temps du Directoire, de ces incroyables, en un mot, qui avaient voulu ressusciter, sous la Rqniblique agonisante, les traditions de la Régence, péiiode non moins déplorable de la monarchie.

Il fut ainsi donné, à deux époques de honteuse mémoire, de |)]'oduire des essaims de frôlons au dard venimeux, espèce misérable dont Fimmoraliié éîaii le jouet favori; comme si les grandes eaïasirophes politiques, de même que les grands ])oulevcrsements de la nature, devaient engendrer des miasmes fétides.

Après les tremblements de terte et les

éruptions de volcans; après les tenîpêie.^ qui

déracineiit les forets et font débordi^' les i '20

ZOi) LRS COI U EUR S

neuves, Tair est empoisonné. Or, les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, la mort mystérieuse et prématurée de ses descendants directs, rabaissement de la France, et l'avènement au pouvoir d'hommes tels que le cardinal Dubois, peuvent être comparés, jusqu'à un certain point, h cette phase révolutionnaiie, bien autrement terrible, il est vrai, où le irône et l'auiel furent renversés. Le parallèle subsiste , non dans les faits matériels, car, ici, du sang, et là, seulement, de la boue, mais dans les faits moraux ; car, ici et là, désordre et corruption, irréligion et vénalité, décadence rapide. Lcscoiisé iuences sont îuialogues. A l'abaissement du grand roi trahi par la fortune, aux douloureuses années qui terminent sa longue vie, succède

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la Régence ; — aux fureurs de la Convention, h ses horribles débats, succède le Directoire.

De part et d'autre, la peste après Touragan.

A la surface de la société, comme à celle d'un marais, apparurent alors les roués et les incroyables, semblables à ces vils insectes pétris de limon qui courent sur les eaux fiévreuses, et que le peuple, dans sa naïve sagesse, redoute profondément : car il les croit composés d'éléments délétères, car il voit en eux les messagers officiels de l'épidémie.

L'incroyable était de même l'emblème des égarements, des folies et des exagérations républicaines, mêlées d'on ne sait quelle ar-

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rière réminiscence d'aristocratie bâtarde. Cétait un parvenu d'émeute, le pire des parvenus. Gomme rantiquc Cliimère, il offrait aux regards le liideux assemblage de quelque partie de chacun des monstres récem-îient écrasés. Cétait inutilement qu'il affectait un langage efféminé, qu'il bannissait les r do sa conversation, et qu'il se cambrait afin de toiser les passants avec plus de dédain; c'était en pure perle qu'il se couvrait ridiculement de chaînes ei de breloques d'or; le sans-culotte ])erçait en lui; sa haute cravate cachait mal le grand collet naguère rabattu sur les épaules; il n'avait abandonné ni le gilet à la Robespierre, ni les couleurs tranchantes, où le ronge occupait une place trop remarquable. Mais c'était surtout dans ses cîiscours

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cyniques, malgré leur froideur recherchée, qu'on retrouvait le père Ducbêne ; Marat avait cldicint sur lui, tout comme le bonnet révolutionnaire, et il mariait volontiers aux licencieux aphorismes de Barras les pastorales églogues de Saint-Just, ce réformateur candide, qui rêvait couronnes de fleurs en jouant à la û:nillotine. L'increvable mui-murait encore les mots d'égalité et de liberté, mais en concurrence de celui de manant ; il re2:reltait au fond celui de vilain et de" petit peuple. L'appcllaûon de citoyen lui déplaisait; et dès qu'il le put sans danger, il se l'àta de se faire qualifier autrement. La ' déesse Raison était fort bas dans son estime ; il ne se souciait pas davantage de l'Etre Suprèmt^ Voltaire éiait pour lui plein do char-

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mes; raaigi'é le Panthéon, il méprisait souverainement Jean-Jacques le radoleur. Nous nous garderons bien de l'épéter ce qu'il di.^ait des femmes, quoique pareille iiiaiière fui le triomphe de son éloquence.

Tel éiaii rincroyahle sous le Directoire et durant les premières années du Consulat, avart que le militaire ne l'eùl totalement effacé comme un vil et méprisable p<?A;tVï. Tel était Georges Barzien à l'époque où Frédéric pénétra d'emblée dans ses bonnes grâces.

Nous ne les suivrons pas dans le monde, où le Parisien avait un succès prodigieux; bornons-nous à enregistrer une conversation qu'ils eurent ensemble peu de jours après avoir fait connaissance.

— En vérité, dii renseigne, je ne vous

D*AVKMl'UE$. 511

compiends pas, vous, îiomaie à la mode, d'avoir abandonné un ibéafre cligne devons, pour vous enfouir dans notre trou de Rochefort.

— Pâhole d'honneuli! mon thés chéh!

répondit l'incroyable dans son langage, que nous n'essaierons plus d'imiter par Técriture, vous êtes d'une naïveté délicieuse. Croyezvous donc que, sans motifs pressants, l'on vienne s'enterrer vif en pareil endroit?

— Il est vrai, reprit l'enseigne d'un ton insouciant, qu'on a prétendu qu'un mariage vous attirail; mais quel mariage peut-on faire

ici?

— Vraiment! on en parle?

— Le bruit en a couru, je l'avoue.

— Charmant ! cbarrnaniî et eiicore?

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— Oïl noiiHiie loin bas i)lusieurs personnes.

— Ravissani! (riionnciir ! Allons, je me nionli'crai sii[jcrbe, je consens h touies les conquêtes : ainsi faisaient les Romains du bon temps, mon cher, lorsque leur république commençait à se décrasser, com;ne lait aujourd'hui la noire.

— Conséquemmenl, vous n'épousez personne, n'est -il pas vrai ?

— Je n'ai pas dit cela.

— Oh ! oh ! s'écria l'enseigne.

-— Avec une franchise de Spartiate, mon très cher, je vous avouerai qu'il s'agit pour moi d'une opération excellenie.

— Opération !

— Spéculalion, si vous préférez : um

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jeune iîlic qui ii*esl pas mal, accompagnée de quelques denx cenl mille francs de doi et d'espérances proportionnées.

— Ciel ! Rochefort posséderait un tel trésor?

— Je conçois que vous ne la connaissiez poini, on Ta mise en pension. Vous n'êtes pas sans avoir entendu nommer le fameux Gerniaud?

— • Le financier! mille fois; je sais toute son histoire.

— Eh bien! c'est sa nièce, mademoiselle Branteuil, qu'on nomme Elisa, je crois. Oui, oui, Elisa.... J'ai la mémoire farcie de ces noms de femme, je m'y perds.

— Un conquérant comme vous peut se tromper, en effet, reprit Frédéric en affectant

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de sourire. Mais je crois conoaîU'e voire fiancée. N'a-l-elle pa.s habite Bresl?

— Oui, positivement.

— Et sa mère est veuve d'un sous-commissaire de marine?

— De mieux en mieux.

— Elles ont fait un beau rêve, car elles étaient dans la gêne la plus grîinde lorsque je les vis, si toutefois je ne me trompe.

— Vous ne vous trompez pas; mais tout le monde n'a pas pour oncle un Germaud.

— Hélas! non, murmura Frédéric.

Ce fut au tour de Georges de sourire.

— Je vois, mon très cher, dit-il, que vous vous y entendez. L'eau vous en vient a la bouche; deux cent mille francs de dot valent bien un petit sacrifice do liberté.

d'avknturf.s. 51 f)

— Savez -vous si votre cousine?... N'(Stelle pas votre cousine?

— Comme il vous plaira.

— Eh bien! savez-vous si mademoiselle Branteuil a consenti au mariage.

— Ah ça, mon ami, d'où arrivez-vous?

Depuis quand consulle-t-on les enfants sur ces choses-là ?

— Je m'oubliais, dit Frédéric d'un ton léger, je pensais à la liberté, à l'égalité, etc..

— Là liberté, comme nous la voulons, est une grande et belle chose, interrompit gravement l'incroyable; seriez-vous aristocrate, par hasard?

— Ne détournez pas un sujet de couver-

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salion qui m'intéresse vivenicnl ; ditcs-moî pliuôt si vous comploz revoir dans peu mademoiselle Branteuil ?

— Mais, 1res proehainemeni.

— Rappelez-moi donc à son souvenir ; dlc ne m'a peul-ôlre pas tout à fait oublié; nous nous somi^ies vus à Brest quelque* fois.

— A merveille; vous me fournissez matière à quelques phrases, j'en ferai usage. Celte petite fille fui, l'autre jour, d'une extrême dilïicullé à enlrelenir. Il fallait lui arracher les mots un à un. Bah! nous la formerons; rien de tel que Paris. Et à propos, je compte Vous y voir au retour de votre prochaine campagne.

^.ir

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— Je n*y manquerai pas, soyez-en convaincu, dit Frédéric enchanté; mais l'heure m'appelle à hord, à ce soir !

— A ce soir, mon très cher !..

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