‹ Les cours d'amourChapitre 1 sur 65 · Les cours d'amour · texte numérisé non relu

Les cours d'amour

Dans les transformations merveilleuses que la civilisation moderne accomplit, il est une puissance qui résiste encore avec une vigueur passive : c'est la nationalité provinciale. En vain on a divisé la France en départements; ces démarcations adoptées, acceptées pour organiser une administration plus active, plus forte, n'ont pas effacé le culte du clocher, de la commime, de la paroisse : nous sommes encore aujourd'hui Provençaux, Alsaciens, Normands, Bretons, Le vieux chêne enlacé de lierre, rongé d'herbes parasites, tombera sans doute, mais longtemps encore ses vastes rameaux ombrageront nos têtes.

Presque tous les esprits supérieurs avaient souvent préféré les agrégations plus vastes que les départements. Napoléon I", à peine couronné empereur, créa les divisions militaires, aussi agrandies que les provinces, et le ressort des cours impériales

fut calqué sur la juridiction des anciens parlements : quand un territoire étranger était conquis , l'Empereur y envoyait un intendant , un gouverneur, souvenir du vieux régime. Aujourd'hui, peut-être, ne serait-ce pas une heureuse amélioration, si les sénateurs, délégués dans chaque grand centre , avaient plusieurs départements groupés autour d'eux, comme les missi dotninici de Gharlemagne,

Les provinces n'étaient pas une fiction, mais une réalité; elles représentaient les primitives couches de populations dont chacune avait sa langue, ses ma'urs, ses institutions, son histoire précieusement recueillie. Ces choses-là ne se brisent pas par un simple acte de législation.

L'auteur du présent livre sait bien que la province antique doit mourir : qui pourrait résister au frottement des locomotives et à la rapide communication de la pensée? Dans ce panthéisme réalisé par les nouvelles écoles, l'univers doit fraterniser autour des piialanstères; il faut bien accepter l'invariable tendance des esprits; le char roule, il faut le suivre ! Mais plus le triomphe de ces nouveautés est inévitable, plus il faut mettre de soin et de justice à recueillir les annales du ])assé, à peindre ce qu'elles avaient de poétique, de coloré. Tous les grands peuples ont aimé et honoré les ancêtres : à Home, on portait leurs images avec orgueil. 11 ne faudrait pas faire comme ces peuplades sauvages de l'Amérique du Nord dont parle Montesquieu, qui

tuaient leurs pères, parce qu'ils n'étaient plus bons à rien.

C'est dans ce respect des traditions antiques que le présent livre a été conçu ; l'auteur l'a écrit avec bonheur, avec passion : il s'agit de la Provence aimée, de son histoire, du berceau de la famille méridionale couvert de genêt, de thym et de laurierrose ; ces parfums enivrent, et le Provençal, comme l'Espagnol, l'Arabe , ne s'étonne d'aucunes mer veilles; son pays, dont il est fier, les contient toutes, depuis le Rhône jusqu'aux flots azurés de la Méditerranée; le soleil ardent rayonne à travers l'olivier, le figuier et la grappe jaunissante.

L'auteur avait voulu d'abord écrire l'histoire générale de la Provence ; c'était pour lui un devoir, un sentiment; mais il a réfléchi que ce travail avait été fait par d'autres avec mérite et éclat; nos anciens en histoire nous dépassaient par les études et l'érudition : Bouche, Ruffi et Papon avaient occupé leur vie à recueillir les chartes, les cartulaires ; ils ajoutaient peu aux monuments ; ils mettaient leur gloire à trouver un titre authentique inédit, couvert de la poussière des âges; ils le publiaient dans ces beaux volumes in-folio que j'ai recueillis un à un, comme les trésors de ma Provence.

Que faire après ces grands érudits qui ont épuisé le sujet? Traduire en belles phrases modernes leurs récits naïfs, leur inimitable sincérité ? Ce serait gâter ces précieuses pages. Je n'ai jamais aimé ce travail qui consiste à rendre aux parchemins ime blancheur

perdue, à regratter les vieilles cathédrales, à enjoliver les tombes des Mérovingiens, ou, comme on l'a fait dans les caveaux de Saint-Denis, à mettre des nez h. sainte Glotilde ou Bacthilde de France, poui- les readre plus jolies et plus présentables à la société du dimanche qui va les visiter.

J'ai choisi un cadre plus simple, plus facile à remplir; notre Provence avait eu de nobles comtesses, de belles châtelaines; elles avaient élevé, enchanté le pays ; leur charmante histoire se mêlait aux blasons des d'Agoult, des Castellane, des Ville-Neuve, des Blacas, des Simiane; elles avaient présidé à ces cours d'amour où la galanterie avait son code. Ne raillons pas les chevaleresques sentiments des dames de Signe, de Pierrefeu, d'Apt, d'Avignon, présidentes aux. débats : la politesse de nos mœurs, l'esprit de haute compagnie se sont maintenus longtemps par ces délicatesses de langage. Il n'y a jamais grand mal à exagérer l'honneur el à diviniser l'amour.

Dans ce cadre, l'auteur a pu faire entrer toutes les traditions de la Provence, si belles, depuis les prédications de saint Lazare, les miracles de sainte Marthe, jusqu'aux pèlerinages à la Sainte-Baume, aux noëls, aux chants des troubadours, aux tournois du roi René, à la chronique glorieuse des dames de Marseille, au siège de la cité municipale par le conétable de Bourbon ; ces belles hgures provençales, ces femmes aux traits mélangés de grec et de romain, qui se montrent dans leur pittoresque costume.

depuis Avignon jusqu'à Marseille, révèlent l'énergie de ces âmes et la grandeur de ces courages.

La femme de Provence a gardé des châtelaines mortes deux sentiments élevés : la croyance et l'amour. Autour de moi, quand j'écris ces lignes, les processions de la Fête-Dieu sillonnent les rues, parées des pavillons et drapeaux suspendus par ces vieux marins qui ont parcouru les mers des deux mondes; les dames, parées de leurs atours, sont à leur balcon moitié catalan, comme on les voit peintes dans le beau livre des Tournois du roi René, au milieu des lices et des fêtes de la procession d'Aix. Le moyen âge revit tout entier dans ces costumes populaires.

Et ces traditions du passé se conservent dans cette vaste cité de Marseille, destinée à devenir la première ville du monde. Du haut de la montagne de la Vierge de la Garde, je vois ses trois ports remplis d'une forêt de mâts ; toutes les nations du monde semblent s'être donné rendez-vous pour y étaler leurs richesses: mille navires, comme desalcyons, sillonnent les eaux bleues de sa rade. La Bourse s'emplit de ces riches commerçants qui traitent les affaires avec la loyauté et la confiance de leurs pères; les uns sont maîtres des blés de l'Egypte, les autres des riches produits de l'Asie, des vins de Chypre et de Chio, des laines d'Espagne et des soies de Chine, des épices de la Syrie et de l'Afrique; la parole donnée suffit pour engager et accomplir des transactions immenses, comme autrefois à Venise, à Gênes. La

vieille république de Marseille semble s'être réfugiée dans sa Bourse.

A cette génération riche, jeune et forte, je ne demanderai qu'un peu de respect pour le passé : à certains jours'de l'année, on va visiter les tombes des morts; que de temps à autre on songe un peu aux antiques monuments de Marseille. En admirant cette belle rade , ces jetées , ces docks, ces merveilleux chemins de fer qui dévorent les routes, j'aperçois comme un vieux géant dépouillé de sa chevelure, la tour de Saint-Victor, l'abbaye de Saint-Gassien, d'où partirent les premiers cultivateurs de la Provence.

Assez de ces vilaines et ridicules statues que l'art moderne prodigue ! Pardonne , ô mon noble roi René, à cet artiste qui n'a pas su comprendre ta nature bonne, spirituelle, charmante, et qui t'a drapé comme un vieil argentier de Charles VII récoltant la taille sur le cours d'Aix ! Et toi, saint évêque de Belsunce, est-il possible que l'art ait si mal ciselé ton visage sublime et tes aspirations célestes !

Que les débris de l'abbaye de Saint-"\'ictor, rattachés à la montagne de la Vierge de la Garde par une promenade ombragée de platanes d'Athènes, deviennent le must'e de l'antique cité, avec ses tombes gallo-romaines, comme le palais des Thermes, à Paris. Ce vœu, je l'exprime au délégué éniinent qui préside avec tant d'éclat à la transformation de Marseille, et à mon vieil ami, dignement élevé k la mairie. Successeur des consuls et des vi •

guiers, qu'il s'entoure de leurs souvenirs. Au milieu d'une civilisation brillante, mais oublieuse, rien n'est plus durable que ce qui est gravé sur la pierre ; et ou lit encore les noms de quelques édiles sûr les inscriptions votives de l'arc de triomphe d'Orange, du pont du Gard et du mausolée de Saint-Remi.

Pont de Vivaux-lez-Marseille, 21 juin 1863.

Ci^

Page 1