Pétrarque a dit de lui : El men famoso Arnold
;{. Ce fut ce même Raymond V, comte de Toulouse, qui fut excommunié et dépouillé de ses Étals lors de la guerre des .\lbigeûis.
mais mon cœur est comme un miroir ([ui me représente ses charmes; tout me les rappelle, la fraîcheur de l'air, Témail des prairies, le coloris pourpre des Heurs; je puis dire qu'elle est la plus belle dans l'univers, elle est si gracieuse, si noble! aucune raison ne peut s'opposer à mon penchant; il faut laisser aux rois l'honneur de soupirer pour elle; mais l'amour nous rend tous (■'gaux : mon cœur vaut bien celui des rois, des ducs et des comtes. César n'était rien, et il fut empereur; je pourrai donc m'élever jusqu'à elle! » Se comparer à César, c'était hyperbole de poëte, et le pauvre troubadour vit bientôt qu'en amour tout n'est pas égal ; car Azalaïs lui préféra Alphonse IV, roi de Castille. Obligé de se retirer de la cour, Arnault de Marveil vint s'établir à Montpellier : <■ Hélas! mon Dieu, je ne vois plus l'objet de ma flamme; elle a pu m'éloigner de sa présence, mais qui pourrait rompre les liens mystérieux de mon amour! mon cœur aimant ne se partage qu'entre elle et Dieu ; et encore sa part dans mon cœur. Dieu ne la tiendrait d'elle qu'en mouvance féodale, si Dieu jamais pouvait être vassal. Oh! quand pourrai-je voir les beaux lieux qu'elle iiabite!" n'apercevrai-je nul habitant de son castel? un pâtre qui l'a vue serait pour moi plus grand, plusheureux qu'un prince;
un moment pour la contempler serait plus doux pour moi qu'un éternel paradis •. »
Le triste Geoffroy RudeP aimait la fille du comte de Toulouse devenue dame de Tripoli dans les fortunes féeriques des croisades; amour romanesque et ardent, car Geoffroy n'avait jamais vu l'objet de ses pensées : a Hélas! s'écrie-t-il, je n'ai jamais pu lui dire les sentiments de mon cœur; jamais je ne m'approchais d'elle, ni ne baisais ses pieds ou ses mains ; et pourtant je sais que nulle ne l'égale parmi les beautés chrétiennes, juives ou sarrasines; je m'endors avec son image et je m'éveille désespéré de ne pas la voir; je ne puis résister à cette douleur et je gémis sous cette flétrissure. Pèlerin, je prends le bourdon et la panetière pour saluer la comtesse de Tripoli. » Il partit donc en effet, le triste Geoffroy, le modèle des troubadours aimant, et sa légende fut longtemps chantée dans les cours plénières.
Ce fut aussi un troubadour plein d'exaltation
1. Plusieurs des poésies d'Arnault de Marveil furent adressées à la vicomtesse de Béziers, que Nostradamus appelle Alexide, nom un peu byzantin.
2. Geoffroy Rudel était seigneur de Blaye (Blaye près Bordeaux). {Godef. Iludelli dominus de Blaya.) Pétrarque a souvent cité Geoffroy Rudel ; il parle de ce troubadour • qui alla chercher la mort à force de voiles et de rames ; " ce qui fait allusion à son voyage d'outre-mer.
et d'amour tendre que Folquet de Marseille, d'origine génoise comme beaucoup de familles qui s'étaient établies dans la cité riche et commerçante. Folquet chanta et aima Azalaïs de Roquemartine, la gracieuse femme de Barrai, vicomte de Marseille*, son légitime seigneur; trop de distance le séparait de sa dame pour qu'il pût espérer un retour, et son amour fut triste et respectueux. « Pourquoi a-t-elle tant de beauté et de grandeur? Hélas! je ne puis vaincre mon amour, le sentiment que j'éprouve et qu'elle seule peut lire dans mes yeux. Je requerrai merci de ma dame ! Dieu qui a mis tant de qualité en son cœur ne peut avoir oublié le doux Merci^. -o
« Oui, Amour a bien eu tort de se loger dans mon cœur, sans amener avec lui Merci pour me soulager; Amour n'est qu'un tourment si Nerci ne vient à son aide. Amour peut conquérir le monde ; ne lui serait-il pas glorieux de se laisser
1. La vicomte de Marseille avait été érigée en faveur d'un des comtes de Provence : c'était un titre un peu nominal. Presque toujours Marseille était libre et républicaine. Barrai était le troisième des enfants du comte de Provence et vivait en 1170. Il existe une charte de Barrai dans le cartulaire de Saint-Victor.
2. Les trouvères et les troubadours avaient personnifié merci ou pardon. Folquet écrit en vers de huit syllabes : il existe plusieurs poèmes sur dame Merci,
vaincre une seule fois par Merci? Amour, si j'obtiens après tant de vœux un peu d'espoir, y perdrais-tu de ta gloire? Ah î que je serais heureux si enfi^i Merci faisait fléchir la branche haute et rude à laquelle je me suis attaché!... La meilleure des meilleures, celle qui vaut mieux que toute valeur, pourrait doucement rapprocher ces deux divinités ; ne réunil-elle pas dans sa personne des choses beaucoup plus dissemblables : sa blancheur et l'incarnat de son teint et le noir de ses yeux et de ses cheveux flottants? Je ne demande que la liberté de lui déclarer mes sentiments, et tout me dit que c'est une témérité impardonnable. Comment mon cœur peut-il contenir si entièrement un amour qui est si grand, que tout me semble disparaître devant lui? Il est semblable à une grande tour qui se réfléchit dans un petit miroir'. »
Folquet fut si fidèle à son sentiment exalté qu'il ne voulait jamais aimer qu'Azaiais de Roquemartine ; il repoussa même les tendres sentiments de Laure de Saint-Julien et de son aimable sœur, Mobile de Pontèvez. Folquet s'en fit un mérite auprès de la dame de ses pensées :
1. Les poèmes des troubadours parlent beaucoup de miroirs. Les glaces de Venise n'étaieat pas encore connues; les miroirs étaient en acier poli.
« Ah! rendez-moi heureux, tandis que l'on me suppose épris d'une autre beauté, s Azalaïs, loin d'accéder à ces douces plaintes, accusa le troubadour de l'avoir trompée. Il s'en plaignit douloureusement dans une de ses chansons : « La beauté que j'aime reconnaîtra un jour mon innocence; jamais je ne l'ai trahie; mon cœur et ma raison lui appartiennent pour toujours. Rien ne peut rompre les chaînes dont elle me tient attaché. L'espérance de la trouver un jour sensible, la douleur de ne recevoir jamais de pardon, m'agiteront tour à tour jusqu'au tombeau. » Plaintes inutiles, Azalaïs resta impitoyable*.
Folquet partit pour la croisade, et à son retour, pénétré d'un grand repentir de sa vie dissipée, il prit l'habit de bure, fit raser ses cheveux noirs, naguère longs et flottants; il devint ensuite évéque de Toulouse *, dont les comtes étaient déjà célèbres.
Telle était, en général, la vie de ces poétiques maîtres de la science gaie ; des exaltations de l'amour, ils passaient à la piété la plus extrême, à la dévotion la plus ardente ^
1. Pétrarque a célébré Folquet dans If s Triomphes de l'Amour.
2. Toulouse n'est devenue un archevêché qu'au quatorzième siècle.