Lisez aussi le délicieux sonnet
Que vago impallidir che '1 dolce riso. (Sonn. 98.)
2. Chiare, fresche e dolci acque. Pétrarque fait suivre cette charmante canzon de ces vers mélancoliques :
Di pensier in pensier, di monte in monte. (Canz. 36.)
larmes, que du moins mon corps malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon âme libre de sa dépouille retourne à sa première demeure ; la mort me. sera moins cruelle, si j'emporte à ce passage douteux une si douce espérance. Mon âme fatiguée ne pourrait reposer dans un port plus sûr ni dans un plus paisible asile cette chair et ces os éprouvés par de si longs tourments, »
Le seul espoir de Pétrarque, c'est que Laure visitera sa tombe. « Un temps viendra où cette beauté douce et cruelle contemplera cette solitude. Elle reverra ce lieu oii dans un jour heureux à jamais elle jeta sur moi les yeux; ses tendres regards s'y porteront avec joie; mais, ô douleur 1 elle ne verra plus qu'un peu de terre jetée entre les rochers; alors, inspirée par l'amour, elle soupirera si doucement, qu'elle obtiendra mon pardon , et qu'essuyant ses yeux avec son beau voile, elle fera violence par l'amour au ciel même, »
Sous les ombrages de la fontaine de Vaucluse couverte de saules et de lauriers, le petit drame de Laure et de Pétrarque se développe délicieusement. « De ces rameaux, continue le poëte (j'en garde le doux souvenir), tombait une pluie de fleurs qui descendait sur son sein; elle était assise modeste au milieu de tant de gloire; et
couverte de cet amoureux nuatre, des fleurs volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes qui ressemblaient alors à de l'or poli garni de perles; les unes jonchaient la terre, et les autres flottaient sur les ondt^s; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs , semblaient dire :
« Ici règne l'Amour. » Combien de fois alors, frappé d'étonnement, je disais : Sans doute elle est née dans les cieux; son port divin, son visage, ses paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas elle ; cette extase m'avait tellement séparé de moi-même, que je disais en soupirant : Comment suis-je ici et quand y suis-je venu? Je croyais être au ciel. Depuis ce jour je me plais tant sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix'. »
Ainsi soupire Pétrarque en rappelant chaque épisode de son amour pour Laure. Il a passé sa vie jeune et ardente à la cour des papes ou dans son doux ermitage à la fontaine de Vaucluse, à l'époque de la plus grande renommée de la poé-
1. Les œuvres et la vie de Pétrarque ont été si souvent écrites et examinées qu'il serait inutile de faire de l'érudition et d'indiquer les sources : on ne peut rien ajouter à ce qu'on a écrit. — Biblioth. Del Peirarca et délie sue opère. Florence, 1794. In-4°.
sie provençale, quand le troubadour René Vidal recevait la rose d'or du Capitole, récompense d'un poétique triomphe et que Pétrarque obtint après lui. Lai^re mourut avant son poëte, qui la pleura dans une suave chanson, comme il avait célébré sa vie. Tout est doux et triste dans cette existence agitée par les adorables tourments de l'amour *.
Un hasard d'érudition heureuse a fait trouver un témoignage autographe de Pétrarque sur son tendre amour pour Laure. Il existe à la bibliothèque Ambrosienne de Milan un Virgile manuscrit qui avait appartenu à Pétrarque et que luimême avait enluminé de belles miniatures; sur une page que protège la couverture, Pétrarque, tout plein des souvenirs de Laure, en a retracé le témoignage de sa main. Virgile était le livre que le poëte aimait et que chaque jour il avait sous son regard. « Laure, illustre par sa propre vertu, écrit-il, et célébrée dans mes vers, parut pour la première fois à mes yeux au temps de mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, la première heure du jour (6 heures du matin), dans l'église Sainte-Claire d'Avignon ; et dans la même
1. Après la mort de Laure, Pétrarque se demande : Che debb' io far** che mi consigli amore.
ville, au même mois d'avril, le même jour et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde. Lorsque j'étais à Vérone ignorant mon triste sort, la nouvelle m'en fut donnée par une lettre de mon ami Louis; ce corps si chaste et si beau fut déposé dans l'église des frères mineurs, le soir du jour même de sa mort; son àme, je n'en doute pas, est remontée au ciel, d'où elle était venue. Pour précieusement conserver la mémoire douloureuse de cette perte, j'éprouve un certain plaisir mêlé d'amertume à écrire ces lignes, et je les retrace parliculièrementen ce livre que j'ai toujours sous les yeux, alin qu'il n'y ait plus rien qui me plaise en cette vie, et que mon lien le plus doux étant rompu, je me rappelle qu'il est temps de sortir de 13abylone ; ce qui avec les secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances et des événements inattendus qui m'ont agité pendant les années que j'ai passées sur cette terrée »
Laure de Sade était Provençale par toute sa
J. Ce Virgile est resté dix-neuf ans à Paris (Biblioth. Impériale). On l'avait enlevé à la bibliothèque Ambrosienne lors de la conquête d'Italie par le général Bonaparte. Il a été restitué en 181.5.
famille ; son nom tenait une grande place dans le nobiliaire du Goinlat ; de Huguonet, le fUs aîné de Laure, descendaient les trois branches de la maison de Sade. E^ns un pèlerinage historique à la fontaine de Vaucluse, je cherchais les traces de ce drame poétique d'un amour si ardent, si chevaleresque: à la fontaine, tout redit le nom de Pétrarque et de Laure, même les murailles ébréchées de l'ermitage et du manoir en ruines; les eaux qui tombent entre les rochers murmurent les beaux vers du poète! Dans la cité, aujourd'hui solitaire, d'Avignon (qui a tant perdu de son éclat par l'exil des légats), on montre les vestiges d'une maison près du couvent des Gordehers, qui au seizième siècle portait le nom de Doma de Madama Laura '. La tradition raconte qu'environ à cette époque, le cardinal de Médicis, archevêque d'Avignon, obtint du pape la permission de fouiller le tombeau de Laure dans l'église des Cordeliers; on leva la pierre tumulaire, on trouva son nom sous deux roses entrelacées ! Du beau corps de Laure, « de ce charmant édilice dont le sommet était d'or, les murs d'albdlre, les portes d'ivoire et les fenêtres de saphir % ^ on ne re-